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20 ans de sociologie de l'art

De
193 pages
En 1985, une quarantaine de chercheurs de tous horizons, aussi bien géographiques qu'intellectuels, se réunissait pour dresser un état des lieux de la recherche en sociologie de l'art. Depuis cette rencontre inaugurale, le développement des travaux dans ce domaine a été considérable. Vingt ans après, le réseau des sociologues de l'art s'est donc à nouveau réuni pour retracer le chemin parcouru, aussi bien en terme institutionnels qu'intellectuels, mais aussi pour ouvrir de nouveaux chantiers.
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20 ANS DE SOCIOLOGIE DE L'ART: BILAN ET PERSPECTIVES

Collection Logiques Sociales Série Sociologie des Arts Dirigée par Bruno Péquignot Comme phénomène social, les arts se caractérisent par des processus de production et de diffusion qui leurs sont propres. Dans la diversité des démarches théoriques et empiriques, cette série publie des recherches et des études qui présentent les mondes des arts dans la multiplicité des agents sociaux, des institutions et des objets qui les définissent. Elle reprend à son compte le programme proposé par Jean-Claude Passeron : être à la fois pleinement sociologie et pleinement des arts. De nombreux titres déjà publiés dans la Collection Logiques Sociales auraient pu trouver leur place dans cette série parmi lesquels on peut rappeler: ROLLAND Juliette, Art catholique et politique, 2007. BRUN Jean-Paul, Nature, art contemporain et société: le Land .Art comme analyseur du social, troisième volume, Réseaux sociotechniques, monde de l'art et Land Art, 2007. GIREL Sylvia et PROUST Serge (sous la dir.), Les usages de la sociologie de l'art: constructions théoriques, cas pratiques, 2007. FABIANI Jean-Louis, Après la culture légitime. Objets, publics, autorités, 2007. PEQUIGNOT Bruno, La question des œuvres en sociologie des arts et de la culture, 2007. REDON Gaëlle, Sociologie des organisations théâtrales, 2006. BRUN Jean-Paul, Nature, art contemporain et société: le Land Art comme analyseur du social, deuxième volume, New York, déserts du Sudouest et cosmos, l'itinéraire des Land Artists, 2006. PAPIEAU Isabelle, Art et société dans l'œuvre d'Alain-Fournier, 2006. GIREL Sylvia (sous la dir.), Sociologie des arts et de la culture, 2006. FAGOT Sylvain et UZEL Jean-Philippe (sous la dir.), Énonciation artistique et socialité, 2006. DENIOT Joëlle & PESSIN Alain, Les peuples de l'art Tome 1, 2006. DENIOT Joëlle & PESSIN Alain, Les peuples de l'art Tome 2, 2006. BRUN Jean-Paul, Nature, art contemporain et société: le Land Art comme analyseur du social, premier volume, Nature sauvage, Contre Culture et Land Art, 2005. ETHIS Emmanuel, Les spectateurs du temps, 2005. DUTHEIL-PESSIN, Catherine, PESSIN Alain et Ancel PASCALE: Rites et rythmes de l'œuvre (2 vol), 2005. NICOLA-LE STRAT Pascal: L'expérience de l'intermittence. Dans les champs de l'art, du social et de la recherche, 2005. ETHIS Emmanuel: Pour une po(i)étique du questionnaire en sociologie de la culture. Le spectateur imaginé, 2004.

Textes réunis et publiés par Pierre Le Quéau

Marseille 1985 - Grenoble 2005

20 ANS DE SOCIOLOGIE DE L'ART: BILAN ET PERSPECTIVES
Tome II

Actes du Colloque international

de Grenoble

A vec la co Ilaboration de Pierre Le Quéau et Gisèle Peuchlestrade

L ' Harmattan

@ L'Harmattan, 2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique;

75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-04411-1 EAN : 9782296044111

Sommaire
Avant-propos
Pierre Le Quéau
9

Dynamique
NORBERT Artistes BANDIER locaux

des marges
régional des arts plastiques

et I1tarché

15

ÈVE BRENEL Pour une sociologie cOlnpréhensive des 1110ndesde l'art
D A1\IlEN LITZLER

25

Rythme musical, rythme identitaire, rythme social Ou com/llent la Tilllba cadence les tensions à Cuba depuis les années 1990
ïvIARC PERRENOUD

35

Lesjeux dujazz 1985-2005
Retour sur les « carrières Ùltprovisées ))

47

La construction
ÉLODIE GAUQUELIN

sociale de l'art
59

La construction sociale de la lisibilité
JEFFREY Dada A. H£V~LEY MoJ\1a. Le discours du I1tusée

vu par

69

OLIVIER MOESCHLER Cinéastes rebelles} experts étatiques du cinéJna et la co-construction du « nouveau cinéJna suisse )). Pour une sociologie de l'art avec des œuvres OLIVIER THÉVENIN Qu'est-ce qui concourt à la légitimation des objets artistiques visuels?

81

107
JEAN-MARc LEVERATTO, FABRICE MONTEBELLO )) 5ociologie du cinéJlta et sociologie des «Pratiques culturelles

115
ROBERTA SHAPIRO Art et changelnent social: l'artification

129

L'Émotion

et l'expérience de l'art

El\1A1"'\JNUEL ETHIS Le chassé-croisé des stars et de leurs publics Pour une sociologie du sentiment
LAURENT FLEURY et les valeurs. d'une sociologie des énlotions à la sociologie de l'art et de la culture

d'exister

à travers la célébrité d'un(e) autre

139

L Jart, l'émotion Contribution

149

PIERRE LE QUÉAU La formation des émotions

163

ANTHONY PECQUEUX, OLIVIER ROUEFF Pour une sociologie de l'expérience artistique, à travers deux cas musicaux

179

Les auteurs

191

Sommaire Tome I
Bilan et perspectives
R1\YJ\;IONDE Réflexions NATHALIE Vingt MOULIN sur vingt années de Sociologie de l'A,i HEINICH

ans après. . . SEBBAH quelques rePères quantitatifs

E1\ThIANUELLE

20 ans de sociologie de l'ari:

JEAN- PHILIPPE UZEL Quoi de neuf depuis A1.arseille ? Actualité de la sociologiefrançaise de l'art çontemporain VERA L. ZOLBERG ùs peines de la sociologie de l'ari aux États-Unis
:NlARINA NlAGUIDOVITCH &gards sur la sociologie de l'art en Russie

E1\ThlAi'1UEL PEDLER La sociologie de la musique de j\1.ax U:7eber et ses relectures récentes

Au-delà

de la réception
YVONNE NEYIV\T, :NlARIE-SYLVIE POLI transdiciplinaire de la réception des œuvres d'aIt au musée

PASCALEANCEL, Pour une approche FABIENNE

SOLDINI,

SYLVIA GlREL artistique: à la croisée des sociologies de l'aIt et de la littérature)

Pour une sociologie du fait de la production

et des réceptions JEAN-lvlARC Internet LEVERA ITO et la sociologie de la réception littéraire

:NlARY LEONTSINI, La littérature

et le marché.

DMIIEN :NlALINAS, OLIVIER ZERBIB Happ)' together: lefestival de Cannes enphotographies. Témoigner un affect cinématographique

L'œuvre
JEAN-PIERRE ESQUENAZI La notion d'œuvre
JEAN- PAUL FOUR1>.IENTRAUX ùs «( canières » des œuvres) oijets d'mt JULIEN ù GRANGE :figure de l'enfant et problématique du changement social chez ùuis-Ferdinand Céline

et de sociologie

social et l'enfant

CLARA LÉVY , ALAIN Quelques réflexions

QUE1\IIN de «(faisabilité) d'une sociologie des œuvres

sur les conditions

SERGE PROUST ùs usages de quelques textes classiques. &cherches esthétiques et catégorisations du monde contetnporain HYACINTHE RAVET Un regard musico-sociologique : obselver la mise enplace d'une inte1prétation Inusicale FLORENT GAUDEZ, CÉCILE LÉON.ARDI De la valeur de l'œuvre. .. épistémologiquement assumée par ses célibataires) mêmes ANTOINE HENNION «(La musique s'écoute-t-elle ? )

Avant-propos

« 20 ANS DE SOCIOLOGIE

DE L'ART: BILAN ET PERSPECTIVES»

En 1985, Raymonde Moulin réunissait à Marseille une quarantaine de chercheurs de tous horizons, aussi bien géographiques qu'intellectuels, pour dresser un état des lieux de la recherche en sociologie de l'art. Depuis cette rencontre inaugurale, en quelque sorte, le développement des travaux dans ce domaine a été considérable. En témoigne, par exemple, la création du Groupement de recherche (GDR « OPuS» : « Œuvres, Publics, Sociétés ») au sein du CNRS, qui s'est transformé depuis en Groupement de recherche international (GDRi). C'est ce réseau formel, en tout cas, qui a su promouvoir l'organisation et la publication d'une douzaine de colloques, à ce jour, et supporter l'essor de la revue Sociologie de l'art, pour n'évoquer que les deux réalisations collectives les plus significatives.

En 2005, le réseau des sociologues de l'art s'est donc à nouveau réuni, à Grenoble cette fois, pour retracer le chemin parcouru, aussi bien en termes institutionnels qu'intellectuels, mais aussi pour ouvrir de nouveaux chantiers. C'est donc assez naturellement sur ce thème que s'ouvre le présent volume des actes de cette rencontre qui réunit le texte des communications dressant le bilan et les perspectives de la sociologie de l'art en France, mais aussi aux États-Unis (V. L. Zolberg) et en Russie (M. Maguidovitch). Pour ce qui est de la France, on verra notamment se compléter les regards de ceux qui étaient déjà des acteurs du colloque de Marseille (R. Moulin, N. Heinich. ..), d'une part, et de ceux qui sont des venus à la sociologie de l'art plus tard (E. Pedler, J.-P. Uzel, E. Sebbah.. .), d'autre part.

10

Avant-propos

C'est ensuite autour de cinq thèmes que sont présentés les débats qui ont eu lieu à Grenoble pour faire ressortir les principales lignes de force autour desquelles la sociologie de l'art contemporaine se structure et débat. Le thème de la réception, tout d'abord, qui est un classique de la sociologie de l'art, est formulé de telle sorte qu'il semble aujourd'hui nécessaire de le dépasser. « Au-delà de la réception », donc, le fait artistique brouille la distinction entre sa production et sa réception (F. Soldini et S. Girel), en particulier dans des situations ou événements dans lesquels le public participe pleinement à sa réalisation (D. Malinas et o. Zerbib). Les approches pluridisciplinaires de la réception en outre (M.-S. Poli, P. Ancel et Y. Neyrat), en questionnant différemment le « sujet» de la réception, accroît encore la perception de cette nécessité. Le statut sociologique de l'œuvre, qui faisait déjà débat en 1985, est encore un des plus discutés. Sur cette question controversée, des communications proposent des points de vue plutôt rétrospectifs et théoriques (C. Lévy et A. Quemin, S. Proust.. .), et d'autres textes présentent une recherche empirique dans laquelle cette notion est ou a été centrale O. Grange, H. Ravet...). L'approche de l'œuvre comme un processus O.-P. Esquenazi) ou, à tout le moins, connaissant une carrière relative O.-P. Fourmentraux) traverse nombre d'autres communications.
La dynamique des marges et la construction sociale de l'art: ce sont là deux thèmes contigus qui mettent au jour les processus de l'institutionnalisation des mondes de l'art. À partir d'expérimentations marginales, les artistes locaux (N. Bandier) ou bien de genres dits « mi-neurs » (E. Brenel) voire « émergents» (D. Litzler), on peut souligner le travail d'« artification» (R. Shapiro) par lequel sont légitimées (O. Thévenin) certaines productions culturelles. L'étude de la « lisibilité» du livre (E. Gauquelin), de la formalisation du discours muséal cr. Halley) ou encore de la production cinématographique (O. Moeschler, J.-M. Leveratto et F. Montebello) fait ressortir combien la production artistique et culturelle est une interaction complexe, et difficile, avec des dispositifs et des mondes institués. Revisi ter l'émotion et l'expérience de l'art est l'occasion d'explorer non seulement le lien qui s'établit entre le monde de l'art et ses publics (E. Ethis, A. Pecqueux et O. Rouef£) mais le lien social lui-même. La formation de l'émotion, en ce sens, est indissociable d'un processus de socialisation (L. Fleury), comme en témoigne par exemple le partage -d'images dans la vie quotidienne (p. Le Quéau).

A llantp

rop os

11

Le laboratoire sociologique ROlVIA(Recherches sur les Œuvres et les Mondes de l'Art), qui a assuré l'organisation matérielle du colloque, à Grenoble, remercie particulièrement les membres du conseil scientifique qui, au côté de notre regretté Alain Pessin, ont établi le cahier des charges de cette rencontre, puis sélectionné les (très nombreuses) propositions de communication qui nous étaient parvenues: Emmanuel Ethis (Université d'Avignon), Jean-Louis Fabiani (EHESS), Emmanuel Pedler (EHESS) et Bruno Péquignot (paris III). Pierre LE QUÉAU

Dynam iq ue des marges

NORBERT

BANDIER

ARTISTES LOCAUX ET MARCHÉ RÉGIONAL DES ARTS PLASTIQUES

Dans l'intention d'étudier un marché régional des arts plastiques dont Grenoble constituerait le pôle de référence, nous avons tenté de reconstituer le milieu des créateurs actifs sur ce marché en 1927. En choisissant une année de référence, nous avons opéré une coupe synchronique dans le continuum de l'histoire des arts plastiques à Grenoble afin de saisir à un moment donné l'ensemble des créateurs locaux de « formes» ayant une dimension esthétique. Cet ensemble, qui englobe des créateurs liés aux « Beaux-Arts» et aux « arts appliqués », comprend non seulement des professionnels et des « semi-professionnels » mais aussi de simples amateurs ainsi que des « passants» qui n'ont parfois exposé qu'une seule fois. Nous pouvons ainsi intégrer au corpus des « créateurs» qui échappent souvent à l'histoire artistique dans la mesure où, au cours d'une période - parfois limitée - de leur vie, ils se manifestent socialement comme « artistes» en soumettant leurs créations aux regards d'un public anonyme dans des lieux rattachés au champ artistique, alors qu'ils s'orientent par la suite vers d'autres univers sociaux. À l'exemple de l'enquête conduite par R. Moulin et J.-Cl. Passeron et publiée en 1985 sous le titre Les artistes. Essai de Inolpho-logie sociale, nous sommes partis des capteurs de visibilité sociale que sont les chroniques artistiques de la presse locale de 1927 et les catalogues d'exposition des groupements artistiques locaux pour les années 1926-1928. La recension de ces créateurs devait satisfaire trois conditions, d'abord ils devaient avoir exposé au moins une fois leurs œuvres dans un espace de Grenoble consacré à l'art (galerie, musée, salon d'une société artistique locale, vitrine d'un magasin), ensuite appartenir au milieu régional de l'art, et enfin être vivants en 1927. Afin de saisir dans notre corpus les créateurs pour qui Grenoble constituait alors le marché principal ou un marché secondaire important, nous n'avons retenu, parmi ceux et celles qui présentaient alors leurs créations dans les espaces d'exposition artistique de la ville, que les personnes qui vivaient dans

16

Artistes

locaux

et marché régional des arts plastiques

la région ou avaient des liens effectifs avec Grenoble. Ainsi, sur cette liste à côté des Grenoblois et des créateurs régionaux (dauphinois et savoyards) figurent des créateurs qui sont nés à Grenoble ou dans le Dauphiné, mais vivent ailleurs tout en ayant gardé des liens avec le milieu artistique de Grenoble (par l'intermédiaire de la famille ou d'amis, d'un domicile, de séjours fréquents, d'une adhésion à une société artistique locale. . .). Le dépouillement des chroniques artistiques locales de l'année et des catalogues a permis d'établir une première liste de 500 noms qui donne la mesure du dynamisme de ce marché régional. Cependant, de cette liste ont été retirés les créateurs décédés en 1927, les Parisiens et les provinciaux qui n'avaient aucun lien avec Grenoble. Par exemple le peintre Pierre Bonnard (1867 -1947) n'est pas sur la liste car il n'a alors aucun rapport direct avec le milieu artistique local. Pourtant, il réside encore fréquemment dans l'Isère, où sa famille possède une maison dans laquelle il a passé sa jeunesse, et ses œuvres sont très présentes dans les galeries et expositions de Grenoble. Le corpus définitif comporte 201 noms, mais la recherche des données biographiques correspondant à ces noms a été laborieuse. Les archives départementales et municipales et surtout les catalogues des salons organisés par la Société des Amis des Arts de Grenoble ou par l'Effort ont fourni de nombreux renseignements sur les lieux de naissance, l'adresse en 1927 et les « enseignants » des exposants. Des articles de presse, des notices de dictionnaires biographiques, une série d'almanachs et d'annuaires locaux (corporatistes, associatifs et administratifs) ont permis de compléter certaines données. Afin de procéder à un traitement statistique de cette population de créateurs pour en dessiner la morphologie sociale, nous avons retenu 14 iteJ1Jscorrespondant aux variables socio-démographiques classiquesl et à des indicateurs de pratique (activité artistique principale, profession principale, adhésions aux sociétés artistiques locales, prix et médailles obtenus, participation aux salons des différentes sociétés nationales, expositions à Paris et occurrences du nom dans la presse locale). Mais c'est une recherche en cours et dans les cas des créateurs qui ont peu exposé ou dont la trace a disparu, par la suite, de la vie artistique locale, les renseignements sont minces voire inexistants. Il y a même trois noms dont nous ne savons pas s'ils correspondent à des hommes ou des femmes. Les premiers tris à plat permettent néanmoins de livrer quelques résultats plus ou moins exhaustifs selon la variable retenue.

1 Sexe, âge en 1927, formation, en 1927.

diplômes,

origine

sociale, lieu de naissance,

commune

de résidence

Norbert Bandier

17

QUELQUES

RÉSULTATS

C'est une population masculine car il y a plus de 73% d'hommes2. Cette population est évidemment régionale, plus de 76% de ces créateurs sont nés dans la région, dont plus de 40% à Grenoble. Si l'éventail des âges est large, puisqu'il va du sculpteur Noël Papet âgé de16 ans au peintre Edouard D'Apvril qui a 84 ans en 1927, dans l'ensemble ces « artistes» sont relativement âgés, 54,5% ont plus de 45 ans et plus de 43% se situent entre 45 et 55 ans. En grande majorité, ils vivent à Grenoble même (65,6%), mais on dénombre 21 Parisiens dans ce corpus et parmi ceux-ci on en relève 8 qui ont deux résidences, l'une à Paris et l'autre en Dauphiné. C'est le cas du peintre-verrier Edouard Bessac (1896-1954), des peintres Jules Flandrin (1871-1947), François Joseph Guiguet (1860-1937), Lucien Mainssieux (1885-1958), Hippolyte Mouthier (1880- ?), Loys Prat (1879-1934), Paul Urtin (1874-1962) et du graveur Jean Vyboud (1872-1944). Du point de vue de la formation, ce qui est remarquable, en l'état actuel des données3, c'est l'importance de l'apprentissage individuel auprès de «maîtres» locaux qui concerne plus de 53% des créateurs. Parmi ces maîtres, les plus cités sont André Albertin (1867-1933) et Tancrède Bastet (1858-1942). Cependant cet apprentissage auprès d'un professeur est très souvent associé à des parcours en école d'art. Ainsi, près de 60% de ces « apprentis» ont suivi également pendant au moins un an des enseignements à l'école des Beaux-Arts de Paris. Quant à la formation exclusive par cette école, elle concerne près de 27% du groupe. L'absence de revendication ou d'affichage d'une autodidaxie vient en partie du mode de production des données, mais est aussi sans doute alors un élément presque obligatoire d'une existence sociale de créateur dans un milieu local. La mention d'un apprentissage et du nom du professeur semble ici jouer le rôle d'un droit à exposer avant qu'une généralisation des postures avantgardistes introduise l'autodidaxie comme une des modalités de la formation. Si l'on considère l'activité artistique principale, ce milieu est composé en majorité de peintres (84%) et de créateurs en « arts appliqués» ou «arts décoratifs» (artisans d'art, statuaires, ébénistes, décorateurs). Cependant, ce qui prédomine, c'est la « multi-activité ». Outre le fait que les peintres sont très souvent sculpteurs, dessinateurs, graveurs et illustrateurs, on constate que, dans plus de 73% des cas, les activités de ces créateurs se partagent entre la peinture et les arts appliqués ou décoratifs selon des répartitions où la pratique des arts appliqués apparaît comme majoritairement prédominante et constitue donc un « second métier» de type alimentaire.

2 Pour mémoire rappelons que dans l'échantillon national constitué par R. :Nloulin et son équipe pour 1975-1980, il Y avait 63% d'hommes. Dans une enquête des années 1990 sur les plasticiens aquitains, Françoise Liot a comptabilisé 84% d'hommes. Cf Françoise Liot, Le métier d'artiste, L'Harmattan, 2004. 3 Sur 105 créateurs dont la formation est connue.

18

Artistes

locaux

et 11lan:hé régional des arts plastiques

Les cas d'André Chabert et d'Augustin-Joseph Vistale sont exemplaires de cette situation. Chabert qui expose des aquarelles et des toiles dans les galeries et les Salons de Grenoble depuis 1919, et figure dans l'Annuaire Mondain du Dauphiné de 1927 comme « artiste peintre, architecte ensemblier », est aussi affichiste et graphiste publicitaire. De même Vistale expose des tableaux de « fleurs et des natures mortes» dans les Salons et les galeries de Grenoble. Mais dans le Grand Annuaire Officiel du Dépal1ement de l'Isère de 1927, il figure parmi les « peintres décorateurs» et les « peintres en bâtiments ». Du point de vue de l'activité professionnelle principale, dans l'ensemble du corpus, le groupe des enseignants en arts plastiques ou décoratifs est le plus nombreux avec une proportion proche de 26%. Parmi ceux-ci on trouve les «professeurs de dessin ou de peinture », installés comme indépendants, mais aussi les enseignants des établissements scolaires (dont l'École d'art industriel de Grenoble). Cependant avec plus de 24% du corpus, un deuxième groupe semble conforter l'hypothèse d'un véritable marché régional de l'art permettant à des artistes locaux de vivre de la seule activité artistique puisque ses membres semblent ne pas avoir d'autre profession que celle d'artiste plasticien (comme peintre ou sculpteur, ou les deux). Les salons des sociétés artistiques locales, où ces artistes exposent et vendent, sont fréquents. Par exemple, à Grenoble, entre 1926 et 1927, on dénombre quatre salons organisés par 3 sociétés locales distinctes, depuis la très académique Société des Amis des Arts de Grenoble jusqu'à un « Petit Salon» qui regroupe dans une perspective très régionaliste des artistes professionnels, semi-professionnels et des amateurs, en passant par le groupement d'art moderne intitulé L'Effort fondé en 1919. Il Y a alors à Grenoble 3 galeries d'art et 14 magasins de la ville (librairies, ameublement, miroiterie, matériel de dessin. . .) qui présentent également dans leurs vitrines des productions artistiques commentées régulièrement par la presse artistique locale. La présence en 1927 de 5 magasins spécialisés dans l'encadrement peut aussi être interprétée comme l'indication d'une importante demande locale de tableaux et gravures qui se renouvelle régulièrement. Avec presque 23% du corpus, les « créateurs en arts appliqués» (catégorie regroupant les peintres-verriers, les ébénistes, les statuaires mais aussi les décorateurs, peintres en bâtiment, dessinateurs, les graphistes publicitaires et les affichistes) constituent le 3e groupe. Leur activité professionnelle est directement insérée dans le milieu artistique local car leurs productions sont exposées dans les salons des sociétés locales qui comportent tous une section «arts décoratifs ». Mais ils sont également très présents dans le domaine des « BeauxArts» puisque 60% d'entre eux exposent aussi des tableaux, dessins ou sculptures dans les lieux artistiques et les salons de Grenoble. La quatrième composante de ce « milieu» est constituée par 17% de créateurs exerçant des professions extérieures au domaine artistique ou paraartistique et formant un groupe assez hétéroclite où l'on trouve des médecins, des banquiers, des employés de banque, des officiers, des abbés, un inspecteur

Norbert Bandier

19

des marchés, un contrôleur des impôts. Ces personnes sont alors très actives dans la vie artistique grenobloise, non seulement par leur présence comme exposants mais aussi par leur participation aux sociétés artistiques locales, notamment la Société des Amis des Arts de Grenoble. Dans ce groupe, on peut distinguer des « semi-professionnels» et des « amateurs». Les « semiprofessionnels» exposent et vendent leurs œuvres à Grenoble ou ailleurs. Certains bénéficient même d'une véritable reconnaissance auprès de galeries parisiennes ou de musées, comme l'abbé Calès (1870-1961) par exemple. Les « amateurs» exposent presque uniquement dans les salons des sociétés locales et semblent surtout pratiquer la peinture ou la sculpture comme un loisir, caractérisé cependant par un besoin d'évaluation. Ce milieu de l'art de Grenoble semble donc caractérisé par une interpénétration forte des différents domaines de la création plastique et une absence de séparation nette entre les Beaux-arts et les arts appliqués dans les activités des créateurs. Dans ce milieu « artistique» au sens large, coexistent des trajectoires qui pendant des périodes plus ou moins longues se caractérisent par des circulations transversales entre les différents secteurs de la création des formes plastiques. S'il est difficile de faire le départ entre ceux pour qui le « métier d'art» constitue une activité « alimentaire» et ceux pour qui la peinture ou la sculpture constitue une passion parallèle à une profession dans le domaine para-artistique, on peut néanmoins relever des cas fréquents de double « carrière ». Le degré d'investissement individuel dans une carrière artistique nationale peut être approché par la participation de ces créateurs aux différents salons des sociétés nationales (la société des artistes français, la société nationale des beaux-arts, la société des Indépendants ou la société du Salon d'automne). Dans l'état actuel des recherches, il est avéré que 62 personnes du corpus ont participé à ces différents salons en 1927 ou avant; ce qui représente un peu plus de 30°/0. En revanche, on peut constater que seuls 9,5°10 de ces créateurs ont exposé dans une galerie à Paris. Loin de suivre dans tous les cas la même progression chronologique, la présentation d'œuvres dans un salon d'une société nationale puis l'exposition dans une galerie à Paris semblent néanmoins fonctionner comme des goulets d'étranglement qui se succèdent sur la voie de la carrière nationale. Cependant le fait que presque 70°/0 des créateurs du corpus ne participent pas aux salons nationaux renforce l'hypothèse de la présence parmi ceux-ci d'un choix affirmé pour la notoriété et la carrière locale4.

4 En dehors du choix local par impossibilité d'accès à l'espace national, cette hypothèse est évidemment provisoire, car il reste des renseignements à collecter et surtout des croisements à réaliser entre la participation aux salons des sociétés nationales et certaines variables. En particulier les études aux Beaux-Arts de Paris semblent favoriser cette participation.