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Acteurs noirs

128 pages
Au théâtre comme au cinéma, l’acteur noir est souvent faire-valoir, touche exotique, trait d’humour, repoussoir, sexe-symbole, alibi social ou figure ancestrale. Ce dossier en documente le pourquoi et le comment, mais aussi comment les acteurs eux-mêmes le ressentent, pourquoi beaucoup choisissent de s’expatrier loin de la France, comment faire pour que les choses changent. Entretiens avec Sotigui Kouyaté, Marco Prince, Sidiki Bakaba, Félix Kama, Michèle Lemoine, Greg Germain, Jacques Martial, Félicité Wouassi, Aïssa Maïga et Maka Kotto.
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n026, mars 2000
un dossier coordonné par Syvie Chalaye

Actualité
Agenda lll Tous les événements culturels du mois Murmures 122 Les nouvelles des cultures africaines

En Germain, Eddie

couverture, haut en Marco Murphy, Félicité bas:

de gauche Sotigui Prince, Isaach Sidiki Wouassi, de Bakaba, Félix Martial

à droite Kouyaté,

et de Greg Forest

Michèle Bankolé, Alex Kama,

Lemoine, Descas, Pascal KoUo.

Whitaker, Légitimus,

Jacques

et Maka

Editorial:

Le pari de la maturité
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Les hommes sont deux mains
sales: l'une ne se lave qu'avec l'autre" Proverbe peul

Nous n'avons pas soufflé de bougies : nous n'en avions pas le temps! Le 25ème uméro d'Africultures s'est n fait comme tous les autres, dans l'urgence, et voilà déjà le 27 ! Sans grands moyens mais déterminés, nous poursuivons l'aventure, passionnante. Avions-nous raison de tenter une voix critique dans le concert des complaisances, une voix indépendante dans le flot des coopé~ rations, une voix démystifiante contre la gangue des préjugés? Les encouragements de toutes parts nous émeuvent et nous soutiennent. Merci. C'est vrai: faire exister une revue mensuelle à pagination fixe n'est pas une sinécure. La voie que nous privilégions, à la fois revue de réflexion sans hermétisme et magazine d'actualité critique, est exigeante à tous points de vue. Mais deux facteurs nous confirment aujourd'hui dans nos choix, que documentent ce moisci nos pages" rebonds". Le premier est l'émergence de réseaux culturels africains. Cela rend

un circuit d'information possible - ce qui n'est pas rien face aux lacunes actuelles - qui permette au public de se familiariser au jour le jour avec les créateurs et leurs créations, les festivals et événements, les histoires et développements de chacun, d'être en mesure en somme de différencier les cultures et les pays, de sentir les enjeux. Nous en sommes volontiers le relais médiatique. Le succès de notre lettre d'information électronique qui retransmet chaque vendredi dans le monde entier l'agenda de la semaine à venir et les derniers murmures le confirme: face au manque, cette information est vitale. Le deuxième est l'explosion internet. L'information franchit plus aisément les baITières géographiques et à moindre coût. Des bases de données peuvent être mise.s à la disposition des chercheurs et des décideurs culturels tout comme du grand public; les journalistes peuvent trouver dossiers de presse et visuels. Nous avons très vite opté pour cette technologie et en-

Africultures n027 / avril 2000

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3

tendons faire de notre site web, aux services déjà bien développés, un véritable outil pour la connaissance et la reconnaissance des cultures africaines. L'enjeu est de le faire en ftanche synergie avec nos partenaires amcains, sans outrepasser notre rôle. Ce dossier Acteurs noirs prouve une fois de plus la méconnaissance ambiante, les préjugés racistes, les malentendus historiques, brefl'importance de notre travail! Quota ou pas quota? Au moins faudrait-il commencer par la présence des minorités dans les diverses commissions de sélection et de programmation. L'enjeu est de taille: la reconnaissance d'une multiculturalité. C'est pour cela que
nous nous engageons.

Olivier Barlet
ERRA rUM

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Une regrettable erreur est venue se glisser par confusion dans le numéro 26, dossier Afriques lusophones: le peintre mozambicain Malangatana est bel et bien encore vivant! Par ailleurs, on trouvera en clair sur www.africultures.com les introductions socio-politiques préparées par des spécialistes de chacun de ces pays:

-

Mozambique:

du

marxiste

protestant

au néolibéralisme transcendantal? par Michel Cahen. Une histoire mouve- Cap Vert: mentée, par Dominique Stoenesco. Insularité et émigration, - Cap Vert: par Dominique Stoenesco. - Guinée-Bissau: Introduction sociopolitique, par Miguel Martins Noite. - Sao Tomé: Un espace méconnu et un peu d'Histoire, par Maria Nazaré Dias de Ceita. Ainsi que des bibliographies.

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Un dossier coordonné par Sylvie Chalaye

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a scène comme à l'écran, les acteurs noirs ne sont pas légion dans e paysage artistique français. En d'Isaach de Bankolé parvenu à tenir

l'affiche pendant une dizaine d'années avec des premiers rôles au théâtre comme au cinéma, en dehors de Sotigui Kouyaté et Bakary Sangaré dont l'image reste attachée au théâtre des Bouffes du Nord, ou encore de Pascal Légitimus, le coloré des Inconnus et Dieudonné qu'on préfère cantonné au rôle de comique, la France compte ses acteurs noirs sur le bout des doigts et la critique s'émeut encore aujourd'hui quand un metteur en scène comme Declan Donnellan confie le rôle de Rodrigue à un comédien noir: William Nadylam. Que veut-il signifier ? y -a-t-il du sens derrière ce choix? Au théâtre comme au cinéma, on limite encore l'acteur noir à sa couleur. Les qualités de l'acteur importe peu à côté de sa plastique. Et quand il occupe l'espace, son image est bien souvent récupérée et mise au service d'intentions qui le dépassent: faire-valoir, touche exotique, trait d'humour, repoussoir, sexe-symbole, alibi social, ou figure ancestrale. Comment se manifeste ce phénomène, comment s'explique-t-il. Comment les acteurs eux-mêmes le ressententils? Pourquoi beaucoup choisissent de s'expatrier loin de la France? Que faire pour que les choses changent? Autant de questions que nous avons souhaité poser dans ce dossier. Certes, nous n'avons pas été à la rencontre de tous les comédiens noirs, mais nous avons surtout voulu faire entendre des voix singulières, les voix de ceux qui arrivent dans le métier, comme Aïssa Maïga, héroïne du demier film du Suisse Alain Tanner, ou Marco Prince, star de la musique que Peter Brook a fait monter sur les planches, les

voix de ceux qui sont devenus des figures emblématiques, comme Greg Germain, héros des Médecins de nuit à la télévision, Sotigui Kouyaté au théâtre, Sidiki Bakaba au cinéma, mais aussi les voix de ceux dont l'action militante, les choix, les renoncements, l'expatriement parfois, l'exil même ont une valeur représentative des pérégrinations que connaissent les acteurs noirs qui loin de suivre un long fleuve tranquille construisent leur carrière en remontant à contre courant. C'est aussi la démarche particulière de ces metteurs en scène et réalisateurs qui choisissent de travailler avec des Noirs comme Brook au théâtre ou Claire Denis au cinéma que nous avons tenté d'analyser. Et afin de désenclaver la réflexion et de mieux la mettre en perspective, nous avons jeté un regard délibérément oblique sur le théâtre et le cinéma outre-atlantique, où la situation des acteurs noirs est bien sûr différente, où des metteurs en scène d'avantgarde comme Peter Sellars et Bab Wilson ont une démarche artistique très particulière avec les comédiens noirs, où le cinéma hollywoodien a inventé à la fin des années 80, de nouveaux types d'antihéros noirs, devenus très populaires, comique comme Eddie Murphy avec 48 heures, ou tragique comme Forest Whitaker dans Bird. Un dossier délibérément polémique qui se veut au coeur du débat soulevé aujourd'hui par le Collectif Egalité et dont le titre « Acteurs noirs» ne reprend l'adjectif de couleur que pour mieux apprendre à s'en débarrasser, c'est-à-dire à voir les acteurs noirs d'abord comme des acteurs, dont le particularisme n'est que représentatif de la pluralité de notre société. Sylvie Chalaye

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par Sylvie Chalaye
Mars, comme Mlle Bourgoin le refusèrent et Mlle Brocard qui avait finalement accepté de jouer une Ourika dû essuyer les pires moqueries. La presse multipliait les calembours et les bons mots au sujet du jus de réglisse qui couvrait le visage des Ourika du boulevard. Et c'est d'ailleurs la raison pour laquelle à l'époque romantique, au moment ou les victimes de l' esclavage apparaissent comme les personnages récurrents de certains mélodrames des boulevards, le mulâtre, voire le nègre blanc deviennent des personnages fort pratiques à la scène, rendant enfin le maquillage inutile. Ce fut peu avant la révolution de 1848 et l'abolition de l'esclavage que l'on vit à Paris, les premiers acteurs noirs monter sur scène. Mais cette présence jugée" exhibitionniste " fut diversement appréciée par la presse.

En dehors des petits négrillons figurants auxquels la Comédie Italienne avait habitué les spectateurs parisiens, on ne compte quasiment pas d'acteur noir dans le théâtre français avant le début du XXe siècle. La tradition voulait que des Blancs prennent en charge les personnages noirs en portant perruque et maquillage. Ce qui représentait du reste pour les comédiens une épreuve. Le maquillage prêtait facilement à ridicule et les acteurs ne s'y soumettaient pas de bonne grâce. En 1792, La Chronique de Paris doit enjoindre par exemple le grand Talma de mieux se grimer pour jouer Othello, et de mettre autant de sévérité dans son costume que de vérité dans son jeu. ".1C'est une préoccupation importante d'Olympe de Gouges au moment où elle fait jouer L'Esclavage des Noirs: H Je n'ai qu'un conseil à donner aux Comédiens
H

Français, et c'est la

seule

grâce que

je leur demanderai de ma vie: c'est d'adopter la couleur et le costume nègres. " Conseil qu'ils ne suivront pas au grand dam de l'auteur. Quand les théâtres de Paris s'empressèrent d'adapter à la scène la malheureuse
aventure d ' Ourika, d'après le roman

de Madame de Duras, en 1824, ils trouvèrent de nombreux adaptateurs, mais les jeunes premières à la mode rechignaient à prendre le rôle. Mlle 6 f~

De vrais nègres aux Variétés en 1847 Le 1erjuillet 1847, Clairville et Siraudin firent jouer sur le Théâtre des Variétés un vaudeville qui traitait le thème de l'esclavage par l'ironie et surtout mettait en scène pour la première fois des acteurs de race noire: Malheureux comme un nègre. La pièce résolument comique s'amusait Africultures n027 / avril 2000

à ridiculiser les Blancs des colonies du négrier Rifolard qui, en brave commerçant qui se respecte, se plaint de faire de mauvaises affaires, au nigaud de Giboulot, le métropolitain qui débarque pour faire fortune et s'empresse d'acheter des esclaves, alors qu'il prétend appartenir au mouvement abolitionniste, en passant par Turlurette, son épouse, qui se donne de grands airs et méprise les nègres alors qu'en métropole elle exerçait la profession de femme de chambre... ! Les esclaves noirs en revanche gardent toute leur dignité, ce sont eux qui contribuent à tourner en ridicule les Blancs et à en faire des dupes. Profitant de la naïveté de Giboulot, Rifolard lui refile Atar-Gull, un nègre dont le nom est bien sûr révélateur et qu'il ne parvenait pas à vendre, ainsi que sa femme Cora et son enfant Coco. Giboulot est persuadé d'avoir fait une bonne affaire, d'autant qu'il n'est pas insensible aux charmes de la belle Cora. Or, le grand nègre n'a rien de l'animal soumis et ignorant qu'il imaginait: Giboulot veut jouer les maîtres et s'adresse en petit-nègre à Atar-Gull, mais c'est lui qui passe finalement pour un benêt:
GIBOULOT: Petit noir à moi, moi voulir acheter toi pour nièce à moi, femme à moi, domestique à moi, tout ce qui est à moi, y compris moi, toi le vouloir t y ? ATAR-GULL : Pourquoi me par-

lez-vous comme ça ? GIBOULOT : Il ne m'a pas compris. (A Atar-Gull.) Toi ne comprenir pas langage à moi, moi parlir langue à toi pour que toi comprenir moi. TURLURETTE : Ce langage est échafaudé sur les toi. ATAR-GULL : Ne vous fatiguez pas ainsi,. dites-moi tout simplement: Atar-Gull, je te prends à mon service!
TURLURETTE : Comment! nègre qui parle blanc. un

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GIBOULOT: A-t-on vu un imbécile comme ça, qui me laisse m'éreinter à lui parler son idiome. (A Rifolard.) Il sait donc le français? RIFOLARD : Et l'italien, et l'arabe. (Acte L sc. 8)

Une fois au service de Giboulot, tel un Scapin ou un Figaro, Atar-Gull s'empresse de monter tout un stratagème pour recouvrer sa liberté et mystifie un à un tous les membres de la famille. Cependant, l'innovation de Clairville et Siraudin ne fut pas accueillie avec succès. Le public siffla la pièce à plusieurs reprises; on l'accusa de mauvais goût et d'exhibitionnisme. T. Sauvage se montra particulièrement virulent dans le Moniteur universel. Non seulement il n'appréciait pas I'humour sarcastique de la pièce, mais il condamnait vertement la présence d'acteurs noirs sur scène:
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Dans une parade dont le but est de 7

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prouver, au moyen d'ignobles lazzis,
que le nègre esclave est plus heu-

Corsaire

qui ne voyait dans ces

reux que le blanc son maître,. faire figurer un NOIR, c'est pour moi une cruelle et sanglante ironie, que tout
l'esprit de Piron, Lesage, Favart et

" trois vrais nègres" qu'une exhibition de foire ne s'attachait précisément qu'à leur physique: "Sait-Abdalla (Atar-Gull), est leplus beau ty-

pe que nous ayonsjamais vu de la
race éthiopique. Cette face noire
comme l'ébène, percée de deux yeux brillants, ces grosses lèvres qui s ' en-

Desaugiers réunis ne pourrait rendre tolérable. "2 La réaction de la critique n'était pas dénuée de contradictions. Le

tr 'ouvrent pour laisser voir des
dents étincelantes de blancheur, sont
d'un grand caractère. Elysée, la né-

gresse et Aamath, le petit négrillon, ont aussi un galbe remarquable. "3

Anonyme, Ira Aldridge dans Ie rôle d'Othello, vers 1850. Moscou, Musée du Théâtre Bakhrushin.

Quant au Moniteur universel, il se refuse même à envisager ces nègres comme des acteurs et ne cite même pas leurs noms: "Le monsieur noir que l'on a montré dans cet ouvrage
n'a d'autre mérite que celui de sa couleur,. comme artiste dramatique, il est fort peu intéressant: sa prononciation gutturale et serrée est fatigante, et son chant - car on lui fait chanter du Robert-le-Diable et de la Nornza - son chant, dans lequel la

mesure

et la prosodie

sont mécon-

nues au point de ne pouvoir marcher avec l'orchestre, se réduit à une succession de notes plus ou moins justes. La femme mulâtre et le négrillon qui l'accompagnent sont insignifiants. rieux. "4 Tout cela est fort peu cu-

A l'époque où l'Angleterre commence à porter aux nues Ira Aldrige, un comédien mulâtre qui deviendra une vedette internationale, jouant Othello ou Oroonoko dans les plus grands théâtres d'Europe, le public français ne voit encore dans un nègre

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sur scène qu'une attraction digne des montreurs d'animaux. L'homrne noir est tout entier réduit à son apparence, son aspect physique. Sa présence sur scène est déjà en soi si spectaculaire qu'on ne saurait imaginer qu'il incarne un rôle; il ne peut qu'être lui-même, autrement dit le nègre victime de l'esclavage, image de soumission et de dévouement. Or la pièce de Clairville et Siraudin ne proposait pas cette image cliché de l'esclave, mais donnait à jouer aux acteurs noirs de vrais personnages de théâtre, peut-être sans rapport avec la réalité, mais bien sous l'égide de la comédie. Un nègre jouant les Figaro, quelle incongruité! L'audace de la mise en scène fut plutôt mal reçue. L'expérience ne fut donc pas renouvelée. Si des Noirs, tels SaÏt-Abdalla, Elysée ou Aamath, eurent alors une quelconque place sur scène, ce ne devait être que cantonnés dans des rôles de figuration, contribuant par leur présence éminemment spectaculaire à quelque effet d'exotisme, comme de vulgaires décors... Chocolat au théâtre? Quel cirque! Dans les années 1900, le monde du spectacle s'ouvre aux artistes noirs, musiciens, chanteurs, danseurs, boxeurs, trapézistes le théâtre à son tour, tente d'intégrer des Noirs. Mais si au music-hall, au cirque, au cabaret, le spectacle du vrai nègre fait courir les spectateurs de la Belle

Epoque, les mentalités ne semblent pas encore prêtes à l'admettre sur la scène du théâtre. En 1911, Gémier recrute le célèbre clown Chocolat 5pourjouer au Théâtre Antoine dans Moïse d'Edmond Guiraud. La presse suit l'expérience de près, mais ce sera un échec, la pièce est rapidement retirée de l'affiche. La critique en fait des gorges chaudes: ce four n'est-il pas la preuve qu'un nègre peut faire le pitre sur la scène des F0lies-Bergère, mais jouer la comédie voilà un art autrement plus difficile ! Et l'on put même lire dans La Presse, sous la plume de Max Heller, un curieux entretien destiné à enfoncer davantage les velléités d'acteur du clown: - Répondez-moi franchement, M Chocolat. Moïse, la pièce de M Edmond Guiraud, a-t-elle disparu de l'affiche parce qu'elle n'était pas bonne ou... parce que c'était vous qui... vous qui ne saviez pas votre rôle ? - La pièce était bonne, moucié ; moi aussi j'étais bon... Oui, je sais, je sais. On a dit Chocolat pas capable lancer répliques à lui, répliques trop longues pour lui,' qu'il s'ember..., s'emberli..., s'emberlificotait dans ses phrases. Ca a raconté moucié Gémier. Pas été gentil, moucié Gémier. Voyons, moucié, n'est-ce pas que Chocolatpas parler français comme bon nègre ?6 Noir comme un loup Une autre tentative a lieu en 1913.

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Il s'agit d'Habib Benglia dont la longue carrière illustre bien la place toute nouvelle que l'on donnera bientôt au nègre, notamment dans un certain théâtre d'avant-garde. Il fait avant guerre quelques figurations au Théâtre de la Renaissance. On le remarque bientôt dans le rôle du " funèbre étalon" qui à demi-nu hurle le nom des mets raffinés dans l'Aphrodite de Pierre Frondaie. Au sortir de la guerre, Gémier l'engage alors pour jouer les athlètes en costume d'officier thébain dans l'Oedipe Roi de Thèbes de Saint-Georges de Bouhélier. Aux côtés des vrais sportifs qui participaient à la figuration de ce grand spectacle olympique, Benglia introduisait un peu d'exotisme. Puis, sollicité par plusieurs compagnies d'avant-garde, la Grimace de Fernand Bastide notamment, il ne tarde pas à entrer dans la troupe de Gémier pour créer le negro chanteur ambulant du Simoun de Lenormand, à l'Odéon, et participe à de nombreuses créations des Compagnons de la Chimère avec Gaston Baty. En prenant la direction de l'Odéon en 1922, Gémier avait d'ailleurs affirmé ce qu'il appelait son" haut souci de réalisme intégral ". Dans un entretien qu'il avait alors accordé à Maurice Duplay et Gaston Moussé, il avait annoncé son intention de monter une pièce de François de Curel qui mettait en scène les tribulations d'un missionnaire en Papouasie. "Mes Papous ne viendront pas de Ménilmontant, avait-il dé10

claré, ils seront authentiques et s 'ex-

primeront dans leur idiome

".7 Cette

orientation esthétique nouvelle trouva tout à fait son mode d'expression avec Benglia dont la culture soudanaise et la langue bambara furent largement mises à contribution dans les spectacles de Baty. Faire jouer un authentique nègre apparaît comme une véritable audace que la critique salue, tant du point de vue du réalisme que du point de vue de l'esthétique. Un critique ironique retient dans Le Cyclone de Gantillon que Baty avait monté à la Baraque de la Chimère la présence de "Habib Benglia qui joue le nègre avec une parfaite vraisemblance, étant nègre lui-même ". Et il ajoute: " Il n'a qu'à continuer. "8 Seulement, Gémier, Bastide ou Baty ne recherchaient pas seulement le réalisme en intégrant Benglia. dans leurs spectacles. Il ne s'agissait pas de le cantonner à une présence figurative et exotique qui s'ajouterait au décor. Benglia jouait de vrais rôles, il incarnait de vrais personnages. Ses apparitions étaient le plus souvent nues: Gémier et Baty utilisaient la beauté plastique de son corps et ses talents de danseur. Aussi sa présence sur scène avait-elle une valeur symbolique attachée à la primitivité que pouvait suggérer ce corps de bronze curieusement animé et ces sons étranges qu'il émettait. Il s'agissait surtout de mettre en scène le corps noir de Benglia comme une incarnation de l'âme primiti-

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Tou louse-Lautrec, Il Footit et Chocolat ", supplément illustré de la Revue blanche, janvier

1895.

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ve, ame toute sensitive et chamelle qui avait besoin d'un corps pour s'exprimer. On voit dans le nègre une incarnation des instincts refoulés de l'Europe. "Il Y a certainement quelque chose de nègre en nous: crier, danser, se réjouir, s' exprimer, c'est être nègre ",9écrit Paul Morand dans Paris- Tombouctou. Et

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Ils font de lui l'émanation concrète de la forêt pulsionnelle qui envahit les profondeurs de l'âme humaine. Cette exploitation du nègre comme imago du ça explique les débuts au théâtre de Benglia, et son triomphe, en 1921, dans le rôle d'un loup! En effet en montant Le Loup de Gubbio, la pièce de Boussac de Saint-Marc, Fernand Bastide avait eu l'idée de confier le rôle de Ciacco, cet être bestial, cet homme des bois qui terrorise tout le canton, à Habib Ben-

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La troupe de la Grimace remporta un succès important, et on apprécia particulièrement le jeu de Habib Benglia qui apparaissait à demi-nu, couvert d'une peau de bête. "H Benglia donne à I'homme sauvage un extraordinaire relief ",12Iisait-on sous la plume de Jane CatulleMendès. L'expression de l'âme primitive devint un motif esthétique qui passionnait de plus en plus Gémier et Baty. Mais le théâtre français n'avait pas produit de répertoire exotique qui mette en scène le nègre autrement qu'à travers des images d'EpinaI caricaturales. Le théâtre français n'avait pas de héros nègre. Aussi fallut-il se tourner vers le théâtre américain. Un Empereur noir à l'Odéon En novembre 1923, Gémier tente une expérience artistique quasi révo-

il ajoute dans Magie noire:
nègre, c'est notre ombre ". JO

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Après guerre, alors qu'on appréhende à travers la psychanalyse les profondeurs insondables de la psychologie humaine, le nègre cesse d'être l'autre, il devient l'ombre trouble du Blanc, l'incarnation de ses pulsions ataviques, de ses fantasmes enfouis, en somme une image tangible des profondeurs de l'inconscient, une figure allégorique du ça. Le nègre comme figuration sur scène des pulsions instinctives de I'homme, c'est ce que l'on retrouve dans plusieurs créations d'avant-garde, tant chez Bastide que chez Baty.

lutionnaire : il monte à l'Odéon
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L'Empereur Jones

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de l'Américain 11

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