Africanité du Maghreb

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Dossier et cahier critique de l'actualité africaine.
Publié le : mardi 1 décembre 1998
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EAN13 : 9782296373068
Nombre de pages : 128
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Africanité du Maghreb
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Echanges culturels Maghreb-Afrique noire: réduire le désert Fayçal Chehat De l'ambivalence du Noir entretien avec Abdelwahab Meddeb Les Gnawa, thérapeutes de la différence entretien avec Georges Lapassade L'africanité des artistes d'Essaouira Frédéric Damgaard Questions de vocabulaire Abdelkader Namir Entretien avec le Maâlem Hajjoub Goubani Mohamed Tabal Frédéric Damgaard " Les sources du Maghreb sont au Sud" entretien avec Amazigh Kateb (Gnawa Diffusion) Kateb Yacine et l' Afrique Les fenêtres inédites des films d'Afrique noire entretien avec Ferid Boughedir Africani té ambiguë Abdellatif Chaouite, Saïd Ramdane " Je préfère l'espace au territoire" entretien avec Mohamed Soudani Nord-africain ou non-africain ? Hocine Ghegaglia

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Genèse d'une nouvelle de Sylvain Bemba lean-Michel Devésa 77 sanglots pour nègrecongo nouvelle inédite de Sylvain Bemba L'intégration? Quel problème? entretien avec Jean Djemad (Cie Black Blanc Beur) Kidi Bebey

Rebonds 59 63

Diaspos
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Amina : la lionne sort de sa tanière Fayçal Chehat Tourbillon (Silmande) entretien avec Pierre Yameogo Frantz Fanon, peau noire, masque blanc Recentrer le Fespaco sur son objet entretien avec Baba Hama Africa Dreamings Olivier Barlet

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COlh~~r cr~~~q[UJ~ Cinema
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Dons ou les affinités électives selon Nuruddin Farah Portrait: Chenjerai Hove Abdourahman A. Waberi Maghreb: nouveautés du livre Fayçal Chehat Une rentrée au féminin Taina Tervonen Le Salon de la Plume noire Ray Lema - Sam Mangwana Soeuf Elbadawi

Théâtre
A la rencontre de trois auteurs en résidence à Limoges entretien avec Fargass Assandé entretien avec Mercédès Fouda entretien avec Florent Couao-Zotti Sylvie Chalaye Griaule et Mechtilt . Marie-Isabelle Merle des Isles ... 102 104 107 Arts plastiques .....109

Agenda et murmures
Couverture: Mohamed Tabal, La fille africaine, huile et collage de carton sur isorel, 70 x 60 cm. Les illustrations de ce dossier sont issues du livre Les Gnaoua et Mohamed Tabal d'Abdelkader Mana, éd. Lak international, Casablanca.

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Editorial:

l'énergie

Peinture rupestre Afrique du Sud

africaine
" Unjour, la fille du Prophète était triste. Rien ne pouvait la distraire. BilaI est alors venu vers elle avec ses crotales: il a chanté, il a dansé, et la fille du Prophète a commencé à rire. Elle avait retrouvé sa gaieté. BilaI était le premier Gnawa. Et déjà thérapeute. " Georges Lapassade, Derdeba, la nuit des Gnoua, éd. Traces du présent, Maroc, p.28

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Africain le Maghreb? Son espace n' est-il pas plutôt la Méditerranée? Pourquoi au fond s'obstiner à ce que notre revue soit l'expression des cultures de toute l'Afrique, noire et blanche? Quelle unité transcende donc les immenses dunes du Sahara? Surtout, quels apports réciproques dans le présent et l'avenir? Une intime ambiguïté traverse la question de l'africanité du Maghreb : ambivalence des mots, du rapport au Noir, au continent africain. Bien sûr, c'est cette ambivalence qui nous intéresse. Bien sûr, c'est encore à l'Histoire qu'il faut se référer. Les Noirs descendants d'esclaves perpétuent en Afrique du Nord des rites syncrétiques : stambali en Tunisie, diwan en Algérie et derdeba au Maroc. Rires, danses, chants, transes et possessions s'y font thérapeutiAfricultures / Décembre 1998

ques. Ici encore, les cultures noires puisent dans leur vécu l'énergie de se faire passeurs, vecteurs de valeurs, de sens, de sacré. Non pour proposer une nouvelle religion par je ne sais quelle croisade: ni sangles ni clergé. Par le simple fait que l'on s'y reconnaît: ceux (et notamment celles) qui se sentent en déphasage avec l'ordre établi, et développent de ce fait des révoltes ou des troubles, trouvent dans ces rituels, à défaut de pouvoir le faire dans le jeu social, la possibilité de le crier. Apport essentiel: il ne s'agit pas d'éliminer le trouble comme dans les thérapies occidentales mais, en le maîtrisant, de vivre avec, de s'en servir, de le gérer. Voilà qui s'oppose aux dogmes de toutes sortes. On sent combien l'africanité s'inscrit dès lors dans une subversion du rapport social, 3

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voire dans le rejet du mimétisme envers l'Occident. L'énergie à puiser au Sud est une force créatrice, forcément dérangeante. Peut-être est-ce là que naît l'ambivalence: la fascination pour cette énergie se double d'une crainte d'y perdre son intégrité. En somme une quête d'i-

dentité bien insécurisante puisqu'elle risque de mettre en cause les fixations de sa propre identité. Mais comme le suggèrent les divers intervenants de ce dossier, le jeu en vaut la chandelle. Olivier Barlet

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Rédaction décentralisée: Les Pilles

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Rencontres Africultures : Soeuf Elbadawi Rédacteurs associés: Abidjan: Tanella Boni, Jean-Servais Bakyono Cotonou: Camille Amouro Dakar: Baba Diop Niamey: Alfred Dogbé Alger: Fadela Mezani Madrid: Landry-Wilfrid Miampika New-York: Luc Deschamps Diffusion: Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique F -75005 Paris Amériques : L'Harmattan inc., 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y 1K9 Abonnements: voir dernière page.

F - 26110 Nyons
Tel: ++33 (0)475277480 Fax: ++33 (0)475277575 E-mail: redaction@africultures.com Directeur de la publication: Fayçal Chehat Responsable de la rédaction: Olivier Barlet Comité de rédaction: Arts plastiques: Jacques Binet Cinéma: Olivier Barlet Danse: Ayoko Mensah Musique: Luigi Elongui Littérature/édition: Fayçal Chehat, Boniface Mongo-Mboussa et Taina Tervonen Diaspos : Soeuf Elbadawi Théâtre: Sylvie Chalaye Relations extérieures: Laure Dosseh, Hammouda Chaïb Publicité: à la rédaction

Vente au numéro: en librairies ou à L'Harmattan(+ 8 F port). Tous droits de reproduction réservés, sauf autorisation préalable. n013 - ISBN: 2-7384-7090-4 ISSN : 1276-2458 Revue publiée avec le concours du Centre nationale du Livre et du FAS.

Site internet: Melissa Thackway et J.M Mariani Agenda: Jean-Marc Mariani

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Echanges culturels Maghreb-Afrique

noire

Réduire le désert
Par Fayçal Chehat
Alors qu'il campe solidement sur des jambes qui prennent racines dans le Sud africain, le Maghreb reste tourné vers le Nord (l'Europe du Sud) et également vers l'Est (Moyen Orient) dans ses aspirations, prétentions et échanges culturels. Il y a beaucoup à faire pour réduire le désert qui sépare les deux parties du continent. Tour d'horizon. En matière culturelle, le Maghreb oriente presque automatiquement son regard et ses intentions en direction de l'Europe. Les musiciens, les chanteurs, les hommes de lettre et de théâtre empruntent les avions en partance pour Paris, Rome, Madrid voire Londres lorsqu'ils cherchent à élargir leur public, à se faire connaître où tout simplement à renforcer leurs connaissances et leur savoir. Ils prennent le même chemin lorsqu'il s'agit pour eux de trouver un refuge et d'échapper à la pers écuAfricultures / Décembre

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tion, à la censure et à l'intolérance. Ils montent au nord pour plusieurs raisons: parce que des liens historiques, linguistiques et culturels les lient encore profondément à l'ex-métropole colonisatrice et parce qu'ils peuvent y trouver (même si c'est de plus en plus difficile aujourd'hui) un havre de paix et des sociétés démocratiques qui leur permettent de poursuivre leur travail créatif et critique. Il est vrai aussi qu'ils ne peuvent trouver ce bol d'air frais dans un "pays frère". Non que les sociétés africaines soient moins accueillantes, mais pàrce qu'elles-mêmes souffrent de maux identiques. Depuis les indépendances, les relations entre le Nord et le Sud du continent dans le domaine culturel ont été bien maigres. En près de quarante ans d'histoire, l'événement culturel le plus considérable fut incontestablement Le Festival Panafricain d'Alger de 1969. Pendant plus de quinze jours, la

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capitale algérienne avait vibré au son des musiques et au rythme des paroles venues de toute l'Afrique. Les Algériens découvraient leur continent à travers les ondes de la radio et les images de la télévision. Alors que les Algérois, ébahis, voyaient défiler dans les rues et sur les places publiques du grand port méditerranéen les trésors culturels venus d'Abidjan, de Kinshasa, de Nairobi, de Dakar, de Dar Es Salam, de Cotonou ou d'Accra. Ce fut un moment exceptionnel, un ravissemeutquicorrespondait a,u~:: si à untè:pénQde particuliè);e6û l~ discoÙrsunitai);e del'.Affiqlae étàit très puissant: c'étaifl'époqueoù les Nkrumah, Sekou Touré, Boumédienne faisaiç;nt la pluie:i::t le beau temps. C'étalfJeJç;mps dç; l'engagement politiquefQrt, de la . confrontation Nord-Sud, du nonalignement. C'était aussi l'époquç; où la capitale algérienne était la Mecque de tous les révolutionnaires du monde et de l'Afrique en particulier. Les mouvements de libération d'Afrique du Sud, de l'Angola, du Mozambique, les Black Panthers et bien d'autres trouvaient asile, aide et encouragement au coeur du Maghreb. C'était le temps où Manu Dibango faisait ses gammes dans les boites algériennes et chantait Night in Zeralda. Le temps du discours unitaire Mais en dehors de ce moment culturel remarquable, les échanges

se sont limités aux voyages d'études et à la formation universitaire. Quelques milliers de cadres africains ont été formés au Maghreb et particulièrement dans les universités algériennes. Aujourd'hui encore, ce pays compte un grand nombre d'étudiants venus d'Afrique francophone et lusophone dans ses amphithéâtres. Théâtre ou cinéma restent à la traîne. Dan~ le domaine du cinéma, il,...yàpien sûrles festivals de quagad6ugou et de Carthage. Mais dapslës deux cas; les organisateurs ~0nt une place plus importante respectivement à la ,filmographie noire et arabe. Il reste/quand même une sorte de protectionnisme. Les . portes.. sont entrebâillées vers .1'aÙtrëplusque vraiment ouvertes. U...existetrès peu de coproductions .~fro.afficainç;s;Là aussi, les princip!;I.uxfaitêrenlOntent aux années 60

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concernaient

une fois de

'plus qu?un seUl pays ctuMaghrëb, l'Algériç;, dOnt la cînematographie était relativement florissante. Quant à la présentatiôil de films africains dans les .salles commerciales de Casablanca, d'Alger ou de Tunis, elle relève plus de l'anecdote que de la réalité. Les programmes des chaînes de télévision sont encore moins ouvertes à ce type d'initiative. Les publics maghrébins connaissent aussi très peu de choses de l'Afrique noire sur le plan théâtral. Pour des raisons linguistiques (le théâtre est à quelque exceptions Africultures / Décembre 1998

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Croquis

au crayon,

du carnet

de dessins

de Tabal

près d'expression arabophone), les échanges avec l'Afrique subsaharienne étaient et sont toujours quasiment nuls. Le Maghreb étant exclusivement tourné dans cette discipline vers l'Égypte, la Syrie ou l'Irak. Les beaux-arts, dont la situation est déjà très marginalisée sur tout le continent, n'échappent pas à cette grande aridité. Plasticiens, peintres, sculpteurs, designers du nord et du sud de l'Afrique n'apprennent souvent à se connaître et ne découvrent leur travail respectif qu'à l'occasion des biennales ou des grandes expositions collectives organisées sur terrain neutre, c'est-à-dire en Europe ou en Amérique. De tous les arts, c'est sans doute la littérature qui échappe le mieux au cloisonnement que nous venons

de décrire. Si elle y arrive, c'est surtout grâce aux départements de littérature africaine existant dans la plupart des universités du continent. Mais qui dit départements universitaires, dit bien sûr champ élitiste et donc forcément restreint. C'est cependant mieux que le néant. Le sport, heureusement La presse écrite n'est guère mieux lotie ou plus ouverte. Il s'en faut de beaucoup. Essayez de trouver un quotidien sénégalais ou un périodique ivoirien à Alger ou à Tunis. Fouillez dans les librairies de Cotonou, d'Abidjan ou de Ouagadougou dans l'espoir d'acheter un quotidien marocain... Dans les colonnes de ces mêmes ~ 7

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journaux, qu'ils soient du Nord ou du Sud, la place réservée aux nouvelles venues d'Afrique est vraiment ridicule. Les lecteurs africains en savent plus sur les frasques de la princesse de Monaco que sur les soubresauts qui peuvent agiter un autre pays d'Afrique. Fait significatif, peu de quotidiens ou de périodiques possèdent une rubrique régulière consacrée à l'Afrique. Les informations concernant le continent noir sont souvent casées dans une vague rubrique internationale au même titre que les nouvelles concernant le Vatican ou la Biélorussie. Ce cloisonnement des deux blocs géographiques et humains est exploité et conforté par l'Europe et notamment les anciens tuteurs coloniaux. En effet, la plupart des acteurs agissant dans le secteur de la coopération culturelle appuient -

volontairement ou involontairement - sur la plaie lorsqu'ils décident de monter des événements culturels. Les festivals, les biennales, les rencontres sont toujours intitulés d'Afrique noire ou du Maghreb, rarement simplement africains. Comme s'il ne fallait pas mélanger les torchons et les serviettes. La ségrégation peut continuer. L'Afrique noire et l'Afrique arabe et blanche peuvent persister à se tourner le dos. Un comportement contre nature que tout le monde trouve pourtant naturel. A commencer par les dirigeants politiques et culturels africains eux-mêmes. Il y a vingt ans, il existait au moins ce fameux discours unitaire et fraternel que les "réalistes" jugeaient démagogique et utopiste. Un discours qui avait néanmoins le mérite de maintenir une toute petite flamme...

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Une flamme qu'a pu entretenir le sport. C'est en effet le seul domaine où existent des échanges concrets, permanents et de plus en plus importants. Cette agréable réalité a été rendue possible par des éléments extérieurs. En effet, l'organisation mondiale du sport imposait à l'Afrique de mettre sur pied ses échanges interafricains pour pouvoir prétendre à une représentation à l'échelle internationale. Les Fédérations Internationales et le Comité International Olympique ont toujours eu besoin d'interlocuteurs et de partenaires de niveau continental. Le monde du sport est organisé sur la base des cinq continents. A l'orée des Indépendances, l'Afrique était obligée de suivre les mêmes règles. C'est ainsi que sont nées, au fur et à mesure, les grandes compétitions continentales dans toutes les disciplines et le football en particulier. Aujourd'hui, les sportifs africains voyagent énormément du Nord au Sud et du Sud au Nord. L'Afrique du sport a réussi à faire ce que l'Afrique culturelle n'a jamais vraiment cherché à mettre sur pied. C'est dans le sport que l'Afrique a découvert son unité et l'a approfondie. Lors des grands rendez-vous mondiaux, un Maghrébin se sent souvent concerné par les performances des "SuperEagles" du Nigeria comme un Camerounais se sent impliqué par

les performances des Lions de l'Atlas du Maroc. Une certaine âme africaine est née grâce au sport. D'ailleurs, l'une des plus grandes actions unitaires réussies depuis près de quarante ans sur le continent a été le boycott sans faille de l'Afrique du Sud sur le plan sportif durant le régime de l'apartheid et dont le point d'orgue fut le retrait quasi unanime des délégations africaines des Jeux Olympiques de Montréal en 1976. En attendant le réveil des politiques, dont en espère la prise en compte de ce besoin d'échanges culturels entre deux entités d'un même corps, le salut provisoire peut venir du ciel et du réseau immatériel qu'est Internet. Du ciel tombent des flots d'images dont l'Afrique arrive à intercepter quelques gouttes. Grâce aux satellites, les publics africains peuvent aujourd'hui accéder à des bribes culturelles venant de tous les coins du continent même si elles sont souvent retransmises par des canaux occidentaux. Ce n'est ni la découverte ni l'échange culturel idéal, mais c'est quand même le début de quelque chose d'important. Quant à internet, formidable outil de communication et d'ouverture, il en est encore à ses tous premiers balbutiements en terre d'Afrique. 0
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De l'ambivalence
entretien
Ecrivain tunisien, directeur de la revue Dédale, Abdelwahab Meddeb enseigne à l'Université Paris X. Dernier livre paru .: Blanches traverses du passé, Fata Morgana éd., 1997. Il aborde ici les marques de l'Afrique noire en Afrique blanche et en appelle à la levée du refoulé de l'africanité. Comment en êtes-vous venu à vous intéresser à la question noire dans le Maghreb? A la fin des années 60 à Tunis, Georges Lapassade, en sociologue, anthropologue et agitateur qu'il est, toujours à chercher dans une société ce qui ne va pas, a posé la question noire à travers un rite de transe et de musique thérapeutique probablement venu d'Afrique noire et intégré au soufisme populaire et rejeté par les autorités. Les nationalistes tunisiens, profondément formés à l'esprit de la III République française, juristes, laïcs, voulaient en effet créer un Etat moderne dans un pays fortement islamisé: il s'agissait de démanteler les scènes de l'archaïsme, de l'enseignement théologique savant aux cultures populaires, et notamment le culte des saints. Je garde le souvenir de mon enfance de ces bousa'diyas, cette secte de Noirs musiciens, sorte de baladins

du Noir
Meddeb

avec Abdelwahab

proférant une langue étrangère africano-arabe, habillés de peaux de bêtes et de cauris, les yeux rouges, pèlerins-mendiants se rendant dans les quartiers pour demander quelque forme de charité en échange de leur bénédiction. Nous étions fascinés, à la fois attirés et effrayés. On retrouve l'équivalent chez les Gnawa (Guinéens) au Maroc, autre exemple de cette présence noire en Afrique blanche. Certains villages regroupent les Noirs qui y vivent cantonnés par rapport au reste de la société. Il y a une sorte de rémanence, une trace de l'époque esclavagiste. L'exposition Soudan de l'Institut du monde arabe montrait à quel point l'étranger était considéré comme le mal dans l'ancienne

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Egypte : un embout de canne était ainsi une tête de Nubien systématiquement enfoncée dans le sol à chaque pas... Effectivement. La musique nubienne garde d'ailleurs la trace de ce rapport vertical de l'Afrique. La dimension africaine noire de l'Afrique blanche circule selon une inscription et un dosage très différent selon les pays. Le moins continental serait la Tunisie, bien que l'appellation Africa en soit issue et qu'un élément noir y soit toujours présent, ne serait-ce que par la nounou venant de villages noirs du sud tunisien. Le Maroc est profondément marqué par le métissage et la présence noire. Marrakech est berbéro-arabonègre, sans doute à la suite de la tradition esclavagiste encore inscrite dans notre siècle. Le rapport au noir est une sorte de bénédiction: le mal converti en bien. Les appellations données au Noir en témoignent: Mabrouk comporte baraka, bénédiction, Masrour, celui qui apporte la joie. Pour chasser le mauvais œil, une maison devait avoir son Noir... Cela va jusque dans les Mille et une nuit: Massaoud qui est touché par le bonheur et qui l'apporte aux autres, son nom signifiant félicité. En Egypte, un des pharaons tardifs, Akhenaton, a un faciès de type négroïde. Au temple Abou Simbel, qui est censé célébrer la perfection du pouvoir de Ramsès, l'iconographie est très parlante: dès l'entrée

est représenté l'asservissement des étrangers, et cela de double façon, d'une part verticale (les gens du Sud et de l'Afrique) et d'autre part blanche et hittite (l'Est et le Nord) - et donc pas l'Africain noir en particulier. Le Noir représente ainsi par rapport à la religion officielle un paganisme du sacré. On aura avec lui un rapport de fascination et de rejet: on l'asservira pour essayer de maîtriser cette force noire. Je crois que la structure est la même mais que les degrés sont différents: on retrouve les mêmes éléments en plus" soft ". L'aspect mythique est important: le premier muezin de l'islam est un Noir, BilaI, esclave acheté et affranchi par le Prophète et qui sera un des premiers musulmans. Il renforce avec Salman le Perse et le Juif Ka'b la dimension de l'universalité de l'islam dans un monde médinois presque exclusivement arabe. Autre élément: une gigantesque révolte a ébranlé au IXe siècle l'empire abbasside, celle des Zen} (en arabe, les Nègres), esclaves qui travaillaient dans des conditions très dures sur les plantations autour des marais, au sud de l'Irak, pas loin de Basra. Enfin, la représentation du Noir dans le monde arabe est marquée par la sexualité: dans les Mille et une nuit, Shahiar, dans le conte-cadre, est traumatisé par l'adultère de sa femme avec un Massaoud justement, l'esclave

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noir. C'est l'ambivalence du Noir qui fait de lui un eunuque dans le harem: on cherche sa présence (il est porte-bonheur) et on craint sa sexualité; on le châtre alors et on en fait le compagnon et le gardien des femmes. Retrouve-t-on la même culpabilité qu'en Occident sur la question de l'esclavage? Certainement pas: cette notion de culpabilité ne fonctionne pas aussi fortement qu'en Occident. Le problème est ailleurs: dans le fait qu'on n'en parle pas, qu'on n'ouvre pas les grands chantiers de la conscience. Actuellement, le grand enjeu pour le Maghreb est la question de l'islam et cette spectaculaire régression qui simplifie une tradition, la rend squelettique et l'instrumentalise en tant qu'idéologie de combat. Vous défendez une conception plus douce de l'esclavage dans le monde islamique. Outre le lien de maître à esclave, un autre lien était possible: l'appartenance à une communauté religieuse et l'égalité devant Dieu, qui fut un des grands débats de l'islam dès ses débuts, lors de l'éclosion de la première secte, celle des Kharijites (dont les restes anthropologiques ont survécu au Mzab, à Djerba, à Zanzibar et à Oman) qui avait refusé d'accepter les termes de la dispute à propos de la question de la légitimité de

l'imam: doit-il appartenir à la descendance du prophète ou non? Les Kharijites élargirent le champ de la légitimité pour affirmer que l'imam (le chef) devait être le plus méritant, " fût-il esclave noir" expression qui est devenue proverbiale. Cette question de l'égalité devant Dieu a été très fertile pour l'islam, lequel a été inventé par un Arabe, dans la langue arabe, mais sans les apports des non-Arabes convertis, il n'y aurait pas eu de grande civilisation islamique. Voudriez-vous citer un auteur arabe noir? l'ai eu l'occasion de traduire ce roman merveilleux, Saison de la migration vers le Nord, de Tayeb Salih, Soudanais noir de peau, qui vient d'être réédité dans la collection Babel d'Actes Sud. Bandarchah est aussi du même auteur, roman extraordinaire situé dans l'espace arabo-noir nilotique du Soudan où entrent en jeu de très grands mythes: l'arrivée de l'étranger fécondateur qui est perçu comme don du fleuve et qui disparaît avec la crue, le thème de la gémellité, la question du masculin-féminin, en des moments si beaux et denses qu'on n'arrive plus à différencier le narrateur de son sujet, un brouillage d'identité qui fait penser aux Nègres de Genet. Ce roman a la même visée et le même horizon que Cent ans de solitude mais sans les mêmes

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