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Afriques du Sud méconnues

96 pages
Dossier et cahier critique de l'actualité africaine.
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~_H
ï üt9~ (l)~~~n04, janvier 1998 ~
oDossier
Afriques du Sud méconnues E
E
L'anthropologue, le sauvage et la réserve 5 o
V)
Dominique Lanni
L'art de conter 6
Entretien avec Gcina Mhlophe
Aux sources de l'art vocal chez les Zulu du Natal:
les dance-songs comme visualisation de la voix Il
Luigi Elongui
Zoë Wicomb 13
Du théâtre sud-africain d'élite au théâtre populaire 15
Lorenza Coray-Dapretto
Mongane Wally Serote 17
Une voix indienne en AtTique du Sud: Achmat Dangor. 21
Denise Coussy
Naissance d'une nation plurielle 25
Dominique Lanni
Grandeur et douleur du métissage: Bessie Head 26
Borislava Sasic
Mazisi Kunene 29
Tout un cheval, de Breyten Rreytenbach 30
Sandra Saayman
Ancrages plastiques contemporains 33
Jacques Binet
Par ailleurs 38
Denis Hirson
Mon oncle, de Njabulo Ndebele .4
Luc Briand
Filmer pour exorciser 42
Olivier Barlet
Entretien avec Lionel Ngakane .4
Portés disparus, d'Ivan Vladislavic 46
Luc Briand
Hexagone
Sally Nyolo et Abou Chihad .4
Soeuf ElbadawiActualité
cinéma
L'Arche du désert, de Mohamed Chouick 50
La Montagne de Baya, d'Azzedine Meddour 52
Entretien avec Azzedine Meddour 53
Tableau Ferraille, de Moussa Sene Absa 55
Entretien avec Moussa Sene Absa 57
Zaïre: le cycle du serpent, de ThieIT)'Michel... 57
Olivier Barlet
Le Gone du Chaâba, de Christophe Ruggia 58
Soeuf Elbadawi
théâtre
Bamtaaré : théâtre et sacerdoce social au Sénégal 60
La valse interrompue, de Sylvain Bemba 62
Sylvie Chalaye
disques
Que viva la salsa! 64
Luigi Elongui
Ethiopie, Afrique du Sud, General D, Koulsy Larnko 67
Luigi Elongui, Soeuf Elbadawi
littérature
Fest' Africa 97 : frontières et création 70
Boniface Mongo-Mboussa
Dernières parutions: Darryl Evans, Maryse Condé, Paul Smai1, Bouba-
car Boris Diop, Cheick Alio Ndao, essais et revues 70
Fayçal Chehat, Taina Tervonen, Olivier Barlet
Agenda de janvier et murmures
Les événements culturels africains de janvier 78
Les nouvelles des cultures africaines de par le monde 85
Photo de couverture: «J Adine Sagalyn, que nous remercions vivement,
ainsi que Denis Hirson, pour leur soutien à l'illustration de ce dossier.
Erratum: Nous adressons nos excuses à Youssef El Ftouh pour l'inver-
sion du photogramme de « L'Homme du Niger» illustrant son interview
dans le dernier numéro: cette photo devant illustrer le cadrage à droite
des Noirs, l'homme blanc est bien sûr situé à gauche de l'image.
Revue publiée avec le concours du Centre national du livre
Africultures / janvier 19982Editorial
o
'c
Peinture rupestre 0
Afrique du Sud :!::
TI
,(])
« Nous sommes en paix ici
même si nos poumons regorgent
de guerres secrètes»
SeitIhamo Motsapi
«Nous sommes une salade: identités. Il s'agit de percevoir
pourquoi nous traiter comme un que l'apartheid a fait de l'Autre
potage?» s'écriait l'écrivain un étranger, écharde à rejeter
Denis Hirson en octobre aux par peur d'y perdre sa pureté. Et
rencontres d'Aix -en-Provence. que ce qui est à dépasser n'est
Alors que les politiques et les pas le doute mais le soupçon. En
médias se cherchent ici comme somme d'aller à la découverte
là-bas un discours unique célé- de soi-même pour s'ouvrir à
brant l'avènement d'une nation l'Autre, car cette incertitude ne
magiquement réunifiée, les ex- peut qu'ouvrir le cœur et la rai-
pressions artistiques sud- son.
africaines jouent l'introspection Le passé est encore trop récent
et la complexité, explorent les pour que les différentes commu-
antagonismes et les culpabilités, nautés se jettent dans les bras
revendiquent une réécriture de les unes des autres. Des méta-
I'Histoire, non pour gommer un morphoses doivent venir qui ne
passé mais par ce souci de la peuvent s'accomplir que dans la
mémoire qui prétend la regarder reconstruction de l'image de
en face pour en faire un syno- l'Autre pour dépasser les
nyme de dignité. haines, les peurs et les phobies:
Il ne s'agit pas de refaire l'His- extirper de l'arsenal de repré-
toire mais de la repenser, sans sentations forgées par l'apar-
masquer l'existence des theid ce qui fonde les certitudes
groupes, des cultures et des relatives à l'inégalité entre les
Africultures / janvier 1998
3pas une continuité avec l'hor-hommes. En somme, comme le
reur mais avec I'humanité quidisait l'écrivain Achmat Dan-
permettait de la dépasser. Etgor, « alors que nous avons dé-
c'est sans doute toute l'actualitécrit par le passé victimes et
de ce dossier que nous avonsbourreaux avec amour, trouver
voulu centrer sur ces nouvellesun amour tout particulier fondé
voix qui s'élèvent et cherchentsur la réalité nouvelle. » C'est
pour l'Afrique du Sud, et par-bien de continuité et non de
tant pour chacun de nous, desrupture que nous parlent les ar-
voies d'avenir.tistes sud-africains, en avance
Olivier Barlet ri,d'un pas sur les politiques. Non
ri,
Soeuf E1badawiRédaction décentralisée:
(reportages, regards croisés)Les Pilles
Luigi Elongui (musique)F - 26110 Nyons
Milena Pressmann (musique)Tel: ++33 (0)4 75 27 74 80
Fax: ++33 (0)475277575
Rédacteurs associés:E-mail: barlet@ho1.fr
Abidjan: Jean-Servais Bakyono
Dakar: Baba DiopCommission paritaire: en cours.
Alger: Fade1a MezaniCommunication: Nathalie Mingedi
Madrid: Landry-Wilfrid Miampikaté1 : 01 47 93 18 45
New-York: Luc Deschamps
Directeur de la publication:
Diffusion: Editions L'HarmattanFayça1Chehat
5-7, rue de 1'Ecole-Polytechnique
F -75005 ParisResponsable de la rédaction:
Amériques : L'Harmattan inc.,Olivier Bar1et
55, rue Saint-Jacques
Montréal (Qc)Comité de rédaction: - Canada H2Y lK9
Jacques Binet (arts plastiques)
Abonnements: voir dernière page.Hammouda Chaïb (arts plastiques)
Vente au numéro: en librairies ouSylvie Cha1aye (théâtre)
à L'Harmattan.Boniface Mongo-Mboussa
(littérature - édition)
Tous droits de reproduction réser-Fayçal Chehat
vés, sauf autorisation préalable.(littérature, murmures)
n04 - ISBN: 2-7384-6195-6Olivier Bar1et (cinéma)
Africultures / janvier 199841--
dossier :l
Afriques du Sud
I ~
(J)
méconnues V')
I
V')
o
I
"0
Couverture de la revue Europe (Littératures d'Afrique du
Sud, n0708, avriI1988), qui comporte l'articlefondamental
de Njabulo Ndebele : Ii La redécouverte de l'ordinaire»
L'anthropologue, le sauvage et
la réserve ~
par Dominique Lanni
Ce qui étonne et fascine à la fois men Nek Hotel que nous nous
lorsque l'on est un anthropologue sommes aperçus que le complexe
occidental noir en Afrique du Sud, hôtelier était entouré de huttes,
c'est le regard que les gens portent comme un îlot de civilisation perdu
sur vous, et plus particulièrement au milieu du monde sauvage. Parmi
sur la couleur de votre peau. Ainsi ceux qui avaient décidé de passer
pour les Noirs, du fait de mon ap- quelques jours à la pension, nom-
partenance à la culture occidentale, breux étaient des Sud-Africains dé-
n'étais-je pas tout à fait noir mais sireux de voir, de côtoyer et d'ap-
déjà blanc, et ainsi pour les Blanc procher ces sauvages qui les atti-
n'étais-je plus tout à fait noir mais raient tout en leur inspirant de la
un peu blanc. crainte.
Cette frontière entre deux Le soir de notre arrivée, ma com-
mondes, je l'ai éprouvée, ressentie pagne Justine et moi nous sommes
et affrontée plus d'une fois. rendus dans la grande salle pour le
Anthropologue, j'ai eu l'opportu- dîner de bienvenue. En retard d'un
nité d'approcher une réserve. Une bon quart d'heure sur l'horaire ini-
vraie réserve pour touristes avides tial, nous avons, par notre seule
d'exotisme. Mon amie et moi- entrée, inspiré le silence à la salle
même, accompagnés de notre fille entière que nous avons traversée
Justine, alors âgée de quelques sous des regards chargés d'intrigue
mois, avions décidé de passer deux et de stupéfaction.
jours dans une réserve au pied du Lorsque je me suis assis, je me
Lesotho. C'est en arrivant au Bush- suis une fois de plus trouvé dans
Africultures / janvier 1998 5culture occidentale et au mondeune situation où la frontière était
universitaire, je ne pouvais être fon-ambiguë. J'eus en effet l'impres-
cièrement Noir. J'eus alors l'im-sion que pour tous ceux qui po-
pression que pour tous ceux quisaient leur regard sur nous et nous
posaient leur regard sur nous etdévisageaient, ma place ne se trou-
nous souriaient, ma place ne sevait pas dans ce bastion de la civili-
trouvait plus dans le monde sau-sation, mais bien hors de ce bastion,
vage, mais bien hors de ce monde,parmi les sauvages.
parmi les civilisés.Ceux qui étaient venus pour voir,
Une nouvelle fois donc, je traver-côtoyer et approcher les sauvages,
sais la frontière de la différence etravis de pouvoir le faire d'aussi
de la douleur, du monde sauvage etprès, vinrent nous parler. On leur
de la civilisation, sans bien savoir,répondit. On leur expliqua que
mon séjour achevé, tout anthropo-notre accent venait de ce que nous
logue que j'étais, si j'avais passéétions Français. Que j'enseignais à
quelques jours chez les sauvages oul'Université. Que j'étais anthropo-
chez les civilisés. 0logue.
De par mon appartenance à la
L'art de conter
entretien avec Gcina Mhlophe ~
vous encore toutes ces activités?
Oui, j'ai quelque peu dérivé duC'est surtout par sa vitalité que
théâtre au storytelling. Mais je meGcina Mhlophe est devenue
suis toujours considérée commecélèbre: elle vit en chant et en
une auteur, quelque soient lesdanse les histoires qu'elle raconte.
formes artistiques que j'aborde. JeElle puise dans la poésie orale
me considère donc comme unexhosa que sa grand-mère lui afait
écrivain-actrice.découvrir durant son enfance les
Dans les années passées au théâtre,sources de son inspiration, tandis
j'ai beaucoup appris et je suis re-qu'une autre branche de sa fa-
connaissante pour la somme de dis-mille est zouloue.
cipline et de professionnalisme qui
m'ont été transmis. Mais au théâtre,
je n'étais jamais vraiment heureuse;Vous êtes passée du théâtre
comme auteur ("Have you seen j'ai toujours ressenti que je n'étais
Zandile ?'~ et comme actrice au pas "une des leurs". Quand le ri-
storytelling. Quelles sont les rai- deau tombait et que les lumières
sons principales de Cette s'éteignaient, j'avais envie de courir
conversion? Ou bien pratiquez- à la maison chez mes vrais amis et
Africultures / janvier 19986~
(1)
V')
V')
o
"'0
~ Adine Sagalyn
Gcina Mhlophe est née en 1958 à Durban. Actrice et metteur en scène,
essentiellement au célèbre Market Theatre de Johannesburg, elle a également
travaillé pour la radio et la télévision, et joué dans de nombreux films. Elle a
publié de nombreux albums pour enfants et est également l'auteur d'une pièce de
théâtre largement autobiographique Have you seen Zandile? ainsi que de
recueils de poèmes. Alors que l'éditeur allemand Peter Hammer vient de publier
Love Child, aucune oeuvre de Gcina Mhlophe n'est disponible en français.
Africultures / janvier 1998 7chent tout simplement à gagner dea famille. Depuis que je me suis
quoi vivre. Il arrive qu'ils nedédiée entièrement au storytelling
connaissent pas un seul conte. Ceuxen 1991, il est évident pour tous
qui se souviennent de certainsceux qui me connaissent aujour-
contes ne savent tout simplementd'hui que cela m'a apporté joie et
pas si leurs enfants s'y intéressent àliberté.
l'époque de la télévision et des jeuxCeci dit, je pense que de temps en
vidéos.temps, je vais m'aventurer à nou-
veau dans la sphère du théâtre, C'est là que nous intervenons en
tant que conteurs professionnels.lorsque mon esprit créatif m'y gui-
Nous racontons les anciennes his-dera. Cette année j'ai écrit une nou-
toires avec des chants, de la dansevelle pièce pour un public jeune.
et des récits qui peuvent attirer leElle s'intitule Mata Mata et com-
public actuel. Nous sommes trèsprend de la musique et de la danse.
conscients de devoir l'accompagnerL'an prochain, en 1998, je voudrais
et faire passer lela diriger avec
message de fa-l'aide d'un bon di-
çon accessiblerecteur musical. « Il est évident que le
et divertissante.
storytelling m'a apporté
Nous appelonsLe storytelling
joie et liberté ». notre travailest typique d'un
edu-tainment"milieu tradition- "
[condensé denel et il appar-
"éducation- divertissement"]: ap-tient à une tradition familiale.
prendre avec joie. Je dis nous car jeQuelle est son importance dans les
zones urbaines, souvent occidenta- travaille maintenant avec d'autres
amateurs engagés et passionnés delisées et sous influences afro-
américaines? contes dans une organisation appe-
Le storytelling a été la partie la plus lée Zanendaba (forme zouloue pour
agréable de mon enfance, quand "Apporte-moi une histoire" ou bien
j'écoutais les nombreux contes que "Viens avec des nouvelles").
ma grand-mère me racontait. La
plupart des contes traditionnels Vous avez dit une fois dans une
étaient dits en famille autour du feu, interview que Ie storytelling "ne
mais maintenant les temps ont devrait pas se conformer à des
changé et beaucoup de nos commu- règles de théâtre" (J. of Southern
nautés ont été urbanisées. De plus, African Studies, vol. 16, no. 2,
1990, p. 330). A quelles règlesles parents et les grands-parents se
pensez-vous qu'il doive sefont toujours plus jeunes, et n'ont
pas le temps de raconter leurs his- conformer? Et pouvez-vous vous
satisfaire d'espaces aussi peutoires alors qu'ils poursuivent leurs
conventionnels que ceux desmultiples carrières ou qu'ils cher-
Africultures / janvier 19988écoles ou des lieux publics? Est-ce que dans les écoles, vous
Je voulais dire par là que comme discutez avec les groupes de la
conteur on doit être flexible et se signification des contes?
sentir libre d'expérimenter et d'in- Je discute très rarement de la signi-
teragir de façon plus libre avec le fication des contes avec mes
public, sans les règles strictes d'un élèves; je préfère de beaucoup les ~
Q)
scénario stricto sensu. L'improvisa- écouter raconter leurs propres his- .
tion doit être une expérience de toires ou chanter des chansons ~
tous les jours - les lumières et les qu'ils aiment, ou les voir dessiner 0
costumes ne sont pas non plus un les figures qu'ils ont créées dans "'0
élément crucial dans le travail de leur imaginaire pendant que je di-
chacun. Vous donnez davantage la sais mes histoires. J'aime beaucoup
réplique à votre public - vous don- le public jeune, et s'ils veulent dis-
nez et vous rece- cuter de la signi-
vez plus rapide- fication d'une
({Ne raconte jamais unement que dans le histoire particu-
théâtre; et le histoire que tu n'aimes lière, je vais de
cercle est donc pas ». l'avant et je
complet et il y a m'amuse avec
plus de joie dans eux. Souvent ils
ce que vous faites, je pense. m'apprennent quelque chose! C'est
formidable.
Comment choisissez-vous vos
histoires? Est-ce la composante Suivez-vous une tradition pour les
pédagogique qui prime ou les as- gestes du storytelling pendant la
pects liés à l'imagination et à l'es- représentation, ou sont-ils de votre
prit de participation? propre invention?
Je choisis mes histoires dans la me- Mon expérience de théâtre m'a
sure où elles me touchent et où je beaucoup aidée à me présenter sur
sens que j'ai quelque chose à parta- scène. Mais une grande partie de ce
ger avec mon public. "Ne raconte que je fais vient naturellement et
jamais une histoire que tu n'aimes spontanément - si bien que le style
pas", telle est ma règle et ma devise. de la représentation est très souvent
Mon public peut percevoir la joie et le mien. L'esprit de ma grand-mère,
peut donc y participer. Pédago- également conteuse, est très profon-
gique ou divertissant, le mot qui dément ancré en moi - elle est mon
compte c'est PARTAGER! Je ra- modèle, voilà ce qu'elle représente
conte des histoires non pas pour pour moi.
donner aux gens un cours, mais
pour partager avec eux la joie et Quel est le rôle du public dans le
l'amour que je ressens pour cette storytelling? Est-ce comme dans
merveilleuse forme artistique. le théâtre africain traditionnel ce-
Africultures / janvier 1998 9