Alain Resnais : une lecture topologique

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Gilles Deleuze qualifie les films d'Alain Resnais de " topologiques ". Adoptant ce point de vue, l'auteur propose une analyse approfondie des trois premiers longs métrages du cinéaste, L'Année dernière à Marienbad, Hiroshima mon amour et Muriel. Le concept de topologie permet de penser des liens, l'élaboration et le fonctionnement des structures, à travers des notions mathématiques comme celles de continuité et de limite, et les positions relatives des êtres géométriques.
Publié le : mercredi 1 novembre 2000
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EAN13 : 9782296422513
Nombre de pages : 98
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Alain Resnais: une lecture topologique

Collection L'Art en breI dirigée par Dominique Chateau
Publiée avec la participation du centre de Recherche sur l'Image et de l'Université de Paris I Panthéon Sorbonne A chaque époque, le désir d'art produit non seulement des œuvres qui nous éblouissent ou nous intriguent, mais des discussions qui nous passionnent. L'art en bref veut participer activement à ce débat sans cesse renouvelé, à l'image de son objet. Appliquée à l'art présent ou passé, orientée vers le singulier ou vers le général, cette collection témoigne d'un besoin d'écriture qui, dilué dans le système- fleuve et engoncé dans l'article de recherche, peut trouver à s'épanouir dans l'ouverture et la liberté de l'essai. A propos de toutes les sortes d'art, elle accueille des textes de recherche aussi bien que des méditations poétiques ou esthétiques et des traductions inédites.

Déjà parus
Maryvonne SAISON, Les théâtres du réel, Pratiques de la représentation dans le théâtre contemporain. Jacques FOL, Propos à l'œuvre, Arts visuels et architecture. Dominique CHATEAU, L'Art comme un fait social total. Jean SUQUET, Marcel Duchamp ou l'éblouissement de l'éclaboussure. Catherine DESPRA TS-PEQUIGNOT, Roman Opalka: une vie en peinture. Céline SCEMAMA-HEARD, Antonioni, le désert figuré. Carl EINSTEIN, La sculpture nègre. Christian JAEDICKE, Nietzsche: figures de la monstruosité Tératographies. Dominique CRA TEAU, Duchamp et Duchamp. Giovanni JOPPOLO, Le matiérisme dans la peinture des années quatrevingt. André LE VOT, Gustave Courbet, au-delà de la Pastorale. Ludovic CORTADE, Ingmar Bergman: l'initiation d'un artiste. Giovanni JOPPOLO, Critique d'art en question. Alain CHAREYRE-MÉJAN, Expérience esthétique et sentiment de l'existence. Antoine HA TZENBERGER, Esthétique de la cathédrale gothique.

Sarah Leperchey

Alain Resnais: une lecture topologique

L'Harmattan 5~7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint~Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ItaUa Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

(Ç)L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-9706-3

Introduction

Le cinéma, comme la littérature, est devenu principalement un art du récit. Paul Ricœur voit dans le récit «le moyen privilégié par lequel nous re-configurons notre expérience temporelle confuse, informe et, à la limite, muette» 1. De fait, au cinéma, la question de la représentation du temps s'est avérée rapidement essentielle. Deleuze, notamment, a mis cette question au centre de ses interrogations sur la modernité au cinéma: c'est ainsi que, pour expliciter la rupture introduite par les films d'Alain Resnais, il affirme que «l'image n'a plus pour caractères premiers l'espace et le mouvement, mais la topologie et le temps» 2. À ces oppositions entre espace et topologie, mouvement et temps, correspond toute la rupture marquée entre L'image-mouvement et L 'image-temps 3. Dans le premier livre, qui répertorie les films d'avant la Seconde Guerre mondiale, l'action et ses liens sensori-moteurs (situation-action, action-réaction, excitation-réponse) prévalent et sont servis par un montage qui enchaîne les mouvements et restitue ainsi une image «cohérente» du temps, une image indirecte du temps. Avec la crise de l'image-action apparaît l'image-temps: la situation ne se prolonge plus en action mais

devient une situation purement optique et sonore, qui « fait
1. Temps et Récit) tome 1) Paris) Seuil) 1983) p. 13. 2. L 1mage-temps) Paris) Les Éditions de Minuit) ColI. « Critique») 1985) p. 164. 3. L 1mage-mouvement)Paris) Les Éditions de Minuit) Coll. « Critique») 1983.

voir» (les personnages sont devenus des voyants, comme dans Hiroshima mon amour où Emmanuelle Riva voulait tout voir à Hiroshima). Cette image-temps s'est « subordonnée le mouvement. C'est ce renversement qui fait, non plus du temps la mesure du mouvément, mais du mouvement la perspective du temps: il constitue tout un cinéma du temps, avec une nouvelle conception et de nouvelles formes de montage» 4. Les nouvelles structures de l' œuvre vont de pair avec un nouveau rapport au temps. Cette analyse de la modernité se trouve déjà dans l'étude de Deleuze sur la structure d'À la recherche du temps perdu. Il nous montre que « toute l' œuvre consiste à établir des transversales, qui nous font sauter d'un profil à l'autre d'Albertine, d'une Albertine à une autre, d'un monde à un autre, d'un mot à un autre, sans jamais ramener le multiple à l'Un, (...) mais en affirmant l'idée très originale de ce multiple-là, affirmant sans les réunir tous ces fra~ments irréductibles au Tout » 5. Une forme «moderne» d unité apparaît, qui se fonde sur une dimension de transversalité 6: on peut songer, par analogie, au principe de la distance, qui fait voisiner des intervalles et apporte une unité transversale. Deleuze nous donne l'exemple du narrateur de la Recherche qui, dans un train pour Balbec, court d'une fenêtre à l'autre du wagon, pour essayer de garder, à mesure que le train tourne et vire, une vue totale du lever du soleil 7. Le train est ici cette transversale qui réunit les vues fragmentaires du ciel. Or, dans un univers morcelé, éclaté, la transversale universelle, qui peut affirmer, et maintenir ensemble tous les disparates, tous les fragments, c'est le temps. En effet, avec le temps, le Tout n'est jamais donné; sans cesse, arrivent des
4. L 1mage-temps, op. cit., p. 34.

S. Proust et les Signes, Pari~, Presses Universitaires de France, Coll.
ge», 1964, pp. 152-153. 6. Philippe Mengue, Gilles Deleuze ou Le Système du multiple, Kimé, 1994, p. 127. 7. Proust et les Signes, op. cit., p. 153.

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Quadri-

Paris, Éditions

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événements qui entrent dans de nouvelles connexions avec ce qui est déjà donné. Le temps a « l'étrange pouvoir d'affirmer simultanément des morceaux qui ne font pas un tout dans l'espace, pas plus qu'ils n'en forment un par succession dans le temps» 8. C'est ainsi qu'un mode « moderne» de l'unité des œuvres d'art peut s'accorder avec une nouvelle pensée du temps. Dans cette perspective, on peut rechercher de quelle façon spécifique Alain Resnais intègre cette modernité, et développe, à travers ses films, à la fois une nouvelle structure (éclatée, dispersive, se soustrayant à une logique d'action unificatrice) et une nouvelle pensée du temps. Parmi les nombreux films réalisés par le cinéaste, ses trois premiers longs métrages, à savoir Hiroshima mon amour (1959), L'Année dernière à Marienbad (1961), et Muriel ou Le Temps d'un retour (1963), nous paraissent offrir une image assez juste de la modernité

qu'il a introduite. En février 1961, il déclarait: « Un film classique ne peut pas traduire le rythme réel de la vie moderne. (...) La vie moderne est faite de ruptures, cela est ressenti par tout le monde. (...) Pourquoi le cinéma n'en témoignerait-il pas également, au lieu de s'en tenir à la construction linéaire traditionnelle 9?» Et, en effet, ses trois premiers longs métrages tentent de casser la linéarité du récit, et sont de ce fait marqués par une grande perturbation de la chronologie: le passé et le présent s'y mêlent si étroitement qu'ils en deviennent souvent indiscernables. C'est ainsi qu'on peut, à partir de ces trois films, explorer les différents aspects de l'image-temps spécifique qui apparaît dans le travail de Resnais. J'ai donc limité ma recherche à ces trois films dans l'espoir que leur approfondissement à la lumière des théories de Deleuze, en même temps, en éprouve la fécondité.

8. Ibid., p. 157. 9. Propos recueillis par Sylvain Roumette, mier Plan, n° 18, pp. 45-46.

Clarté, n° 33, février 1961, in Pre-

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