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Altérité rencontrée, perçue, représentée

De
246 pages
L'altérité est plus que jamais présente dans notre monde globalisé, urbanisé, interconnecté, et elle peut se vivre et s'éprouver aussi bien en Occident qu'en Orient. Deux dossiers multidisciplinaires apportent leur éclairage sur le phénomène. Le premier porte sur les représentations de l'Autre dans les arts, le cinéma, la bande dessinée et le roman populaire. Le deuxième fait entrer le lecteur dans le monde des perceptions par le biais de l'alimentation, de la cuisine, des manières de table. (Articles en français et en anglais).
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RENCONTRES
ORIENT–OCCIDENTRENCONTRES ORIENT – OCCIDENT
1515
Altérité rencontrée,
perçue, représentée
’altérité est, plus que jamais sans doute, présente dans notre
monde globalisé, urbanisé, interconnecté, et elle peut se vivre Let s’éprouver, aussi bien en Occident qu’en Orient. Entre Orient et Occident
Les contacts avec cette différence interviennent par le biais de
e emultiples canaux sensoriels : la vue évidemment, mais aussi l’au- du 18 au 21 siècle
dition, l’odorat, le goût et le toucher. Ils imprègnent aussi tous
les moyens de communication, écrits ou visuels, quotidiens ou
spécialisés, documentaires ou fctionnels. Ils stimulent dès lors
Christina Jialin WUl’imagination et les émotions, séduisent, fascinent, inquiètent,
effraient, font naître également, puis transforment, les perceptions
Paul SERVAIS (eds)
et les représentations de l’Autre. Ces constructions mentales pro-
duisent à leur tour des effets bien réels sur la manière d’entrer
en relation avec l’autre.
Prendre conscience des mécanismes qu’elles mettent en œuvre
et des dynamiques qu’elles concrétisent constitue dès lors un
enjeu important. C’est à cet objectif que veulent contribuer les
deux dossiers de ce volume.
Christina Jialin Wu est titulaire d’un Master en Histoire de l’Université de Sin-
gapour et d’un Master de l’EHESS (Paris). Elle bénéfcie d’un mandat d’aspirant
du FRS-FNRS et prépare une thèse de doctorat en co-tutelle entre l’Université
catholique de Louvain et l’EHESS.
Paul Servais est professeur ordinaire à l’Université catholique de Louvain.
Docteur en Histoire, il est responsable de l’Espace Asie, groupe de recherche
interdisciplinaire, et de la Mineure en Langue et Société chinoises. Il travaille
plus particulièrement sur la construction des savoirs et la cristallisation des
représentations sur l’Orient en Occident.
25,00 €
RENCONTRES ORIENT – OCCIDENT
www.editions-academia.be
Or-Oc 15a.indd 1 30/03/14 09:02
Altérité rencontrée, perçue, représentée













Altérité rencontrée, perçue, représentée

Entre Orient et Occident
e eDu 18 au 21 siècle







Christina Jialin Wu et Paul Servais (eds)



OUVRAGES PARUS DANS LA MÊME COLLECTION :


14. La traduction entre Orient et Occident. Modalités, difficultés et enjeux
13. Entre Mer de Chine et Europe. Migration des savoirs, transfert des connaissances,
e etransmission des sagesses du 17 au 21 siècle
e e12. Christianisme et Orient (17 -21 siècles)
11. Mondialisation et identité. Les débats autour de l’occidentalisation et de l’orientalisation,
e e19 -21 siècles
10. Entre puissance et coopération. Les relations diplomatiques Orient-Occident
e edu 17 au 20 siècle
9. De l’Orient à l’Occident et retour. Perceptions et représentations de l’Autre
dans la littérature et les guides de voyage
8. Images de la Chine à travers la presse francophone européenne de l’Entre-deux-guerres
7. La diplomatie belge et l’Extrême-Orient. Trois études de cas (1930-1970)
6. Passeurs de religions : entre Orient et Occident
5. Droits humains et valeurs asiatiques. Un dialogue possible ?
4. Perception et organisation de l’espace urbain. Une confrontation Orient-Occident
3. The Korean War : A eurasian perspective
2. Individu et communauté. Une confrontation Orient-Occident
1. La mort et l’au-delà. Une rencontre de l’Orient et de l’Occident
RENCONTRES ORIENT-OCCIDENT
15


Altérité rencontrée, perçue, représentée
Entre Orient et Occident
e eDu 18 au 21 siècle






Christina Jialin WU et Paul SERVAIS (eds)






Louvain-la-Neuve 2014




Remerciements

Ce livre a bénéficié du soutien du FNRS. Il n’aurait cependant pas vu le jour
sans un certain nombre de concours, dont celui de Madame Françoise Mirguet
qui en a relu les épreuves et nous a fait bénéficier de toutes ses compétences en
matière de mise en page. Que tous trouvent ici l’expression de nos plus vifs
remerciements.










D/2014/4910/16 ISBN 978-2-8061-0160-0
© Academia-L’Harmattan-s.a.
Grand-Place 29
B- 1348 Louvain-la-Neuve

Tous droits de reproduction, d’adaptation ou de traduction, par quelque procédé
que ce soit, réservés pour tous pays sans l’autorisation de l’éditeur ou de ses
ayants droit.


www.editions-academia.be

Table des auteurs

Linda Gail Arrigo, Taipei Medical University, Taiwan
Chien-Yin Chen, Taipei Medical University, Taiwan
Chia-Hui Chiu, Taipei Medical University, Taiwan
Valérie Delforge, Université catholique de Louvain
Maxime Fabry, Université catholique de Louvain
Sébastien Fevry, Université catholique de Louvain
Jean-Michel Frodon, ancien directeur des « Cahiers du cinéma », Paris
Adeline Kneipe, Université catholique de Louvain
Thierry Marres, Haute École Galilée, Bruxelles
Jacques Marx, Université libre de Bruxelles
Paul Servais, Université catholique de Louvain
Jean-Louis Tilleuil, Université catholique de Louvain
David Van Den Abbeel, Université catholique de Louvain
Anne-Marie Vuillemenot, Université catholique de Louvain
Wanda Hui-yu Wang, National Chengchi University, Taipei, Taiwan Table des auteurs
Jialin Christina Wu, Université catholique de Louvain et EHESS, Paris
Evelyn Yang, Taipei Medical University, Taiwan
Shwu-Huey Yang, Taipei Medical University, Taiwan
Yang Zao, Chinese Academy of Social Sciences, Beijing


Sommaire
Table des auteurs 5
Sommaire 7
Introduction
Christina Jialin Wu et Paul Servais 9
I. Les représentations de l’autre et de soi dans le cinéma,
la BD et le roman populaire en Chine et en Occident
La chinoiserie : réevaluation d’une esthétique de l’altérité
Jacques Marx 17
Cinéma et altérité
Sébastien Fevry 39
Héritier d’une autre esthétique, le cinéma chinois ouvre notre regard
Jean-Michel Frodon 49
(Re-)présentation de soi dans le cinéma chinois aujourd’hui
le cas de the world (2004) et de still life (2006) de jia zhangke
Thierry Marres 61
Western Images in the Popular Fictions of Shanghai
during the early 20th century
Yang Zao 73
Sommaire
Tchang-Hergé. Les effets structurants (narratifs et symboliques)
d’une rencontre décisive
Jean-Louis Tilleuil 87
II. Entre fascination, répulsion et adaptation :
cuisine, alimentation et manières de table
e eentre Occident et Orient (18 21 -siècles)
Bouches ouvertes. Bouches fermées. Qui mange avec qui ?
Comment ? Et que mange-t-on ?
Anne-Marie Vuillemenot 105
Plus qu’un « pique-nique glorifié » : L’alimentation des scouts
et des guides à Singapour à l’époque coloniale
Jialin Christina Wu 117
e eLa réception de la cuisine asiatique aux 19 et 20 siècles à travers
les encyclopédies de langue française
Valérie Delforge, Maxime Fabry et Adeline Kneipe 139
Le pays des mille saveurs. La représentation des traditions culinaires
echinoises dans les guides de voyage du 20 siècle
David Van Den Abbeel 165
Western Fast Food Chains and Their Local Adaptations in Taiwan
Evelyn Yang, Chia-Hui Chiu,
Chien-Yin Chen, Shwu-Huey Yang 195
Post-Partum « Replenishment » in Modern Taiwan : Revival
and Commercialization of Traditional Chinese Nutritional Practices
Wanda Hui-yu Wang et Linda Gail Arrigo 207
Table des matières 239


Introduction
Christina Jialin WU et Paul SERVAIS
L’altérité est, plus que jamais sans doute, présente dans notre monde globalisé,
urbanisé, interconnecté, et elle peut se vivre et s’éprouver, pour ce qui est de notre
propos spécifique, aussi bien en Occident qu’en Orient.
Les contacts avec cette différence interviennent par le biais de multiples canaux sen-
soriels : la vue évidemment, mais aussi l’audition, l’odorat, le goût et le toucher. Pour
n’en donner que quelques exemples en Occident, on peut évoquer les quartiers
ethniques des grandes villes d’Europe et d’Amérique du Nord, qui rassemblent pop-
ulations, commerces et services issus de traditions étrangères au monde occidental.
Architecture spécifique, décorations typées, marchés, boutiques et publications dédi-
cacées y mobilisent toutes les sensibilités et atteignent sans doute leur plus haut
point de concentration dans les restaurants de cuisines nationales ou regionales
créant, volontairement ou non, des atmosphères plus ou moins clairement identifia-
bles… et identifiées.
Ces contacts imprègnent aussi tous les moyens de communication, que ce soit la
presse quotidienne, traditionnelle ou audiovisuelle, la presse spécialisée, notamment
celle consacrée au tourisme et à la géographie, ou encore de multiples genres litté-
1raires, à commencer par la littérature de voyage , mais sans exclure pour autant le
roman, le théâtre, l’essai, voire la poésie. Et la communication visuelle, par le biais du
cinéma, de la bande dessinée, du dessin de presse, participe également à ce vaste
mouvement de mise en contact et de confrontation.
Ces rencontres stimulent d’abord l’imagination et les émotions. Elles séduisent,
fascinent, inquiètent, effraient, transforment également les perceptions et les
représentations de l’Autre. En la matière, la position et les objectifs de l’émetteur

1 Paul SERVAIS (ed.), De l’Orient à l’Occident et retour. Perceptions et représentations de l’Autre dans la littérature et
les guides de voyage, Louvain-la-Neuve, Academia-Bruylant, coll. « Rencontres Orient-Occident, 6 », 2006. 10 Christina Jialin Wu et Paul Servais
2sont aussi déterminants que la position et l’état d’esprit du récepteur . Elles mobi-
lisent ensuite la raison et suscitent la réflexion, l’étude, l’analyse. Anthropologues,
3 4historiens, sociologies, philosophes , mais aussi politologues , les placent sous la
loupe, les interprètent, les instrumentalisent parfois, contribuant à leur manière à la
création de nouvelles images et à l’évolution de cadres mentaux en mouvement
constant. Appuyé sur de multiples perceptions, ce flux permanent de représentations
provoque de nouvelles perceptions qui, à leur tour, débouchent sur de nouvelles
représentations, construites historiquement, au moins partiellement collectives et,
5pour une bonne part, inconscientes . La connaissance et la compréhension de
l’autre, de l’Oriental pour l’Occidental comme de l’Occidental pour l’Oriental, ne
sont dès lors que rarement atteintes de manière directe. Elles passent le plus souvent
par de multiples filtres, notamment, mais pas exclusivement, linguistiques.
Cependant, même si elle ne correspond que rarement à la « vraie » réalité de l’autre,
cette « image » et cette perception n’en produisent pas moins des effets bien réels sur
la manière d’entrer en relation avec l’autre. Quand je rencontre un « Autre », ma
perception est influencée par toutes les images de l’Autre véhiculées par ma culture,

2 On pourra se reporter à ce propos aux réflexions de Tzvetan TODOROV, La Conquête de l'Amérique : La
Question de l’autre, Paris, Seuil, 1982 ; Nous et les autres, Paris, Seuil, 1989 ; La peur des barbares : au-delà du
choc des civilisations, Paris, Robert Laffont, 2008 mais également à celles de Nicolas Standaert, ou, plus
anciennes, à celles d’Edward HALL, Le langage silencieux, Paris, Seuil, 1971 (The Silent Language, 1959) ; La
Dimension cachée, Paris, Seuil, 1984 (The Hidden Dimension, 1966) ; Au-delà de la culture, Paris, Seuil, 1979
(Beyond Culture, 1976) ; La Danse de la vie : temps culturel, temps vécu, Paris, Seuil, 1984 (The Dance of Life : The
Other Dimension of Time, 1983) ; Handbook for Proxemic Research, Washington, Society for the
Anthropology of Visual Communication, 1974 ; Comprendre les Japonais, Paris, Seuil, 1994 (Understanding
the Japanese, avec Mildred Reed HALL) ; An Anthropology of Everyday Life : An Autobiography, New York,
Doubleday, 1992.
3 On peut songer ici au projet de François Jullien et aux controverses qu’il suscite, voir
<http://fr.wikipedia.org/wiki/Fran%C3%A7ois_Jullien>, mais aussi « Dépayser la pensée : un détour
opar la Chine », entretien avec François Ewald, dans Le Magazine littéraire, n 429, pp. 30-33 ; « Un usage
ophilosophique de la Chine », entretien avec Marcel Gauchet, dans Le Débat, n 91, 1996 ; « De la Grèce
oà la Chine, aller-retour », dans Le Débat, n 116, 2001 ; « Penser entre la Chine et la Grèce : nouveaux
ochantiers », dans Le Débat, n 143, 2007 ; « Autour de l’universel, de l’uniforme, du commun et du
odialogue entre les cultures », dans Le Débat, n 153, 2009 ; « Entretien avec Antoine Spire », dans Le
Monde de l’éducation, septembre 2003 ; « Une déconstruction du dehors : De la Grèce à la Chine, aller-
retour », dans La Vocation philosophique, Centre Pompidou, Bayard, 2004.
4 En la matière, la réflexion de Samuel Huntington et toute la polémique qui en résulte (voir Paul
SERVAIS, « Le Choc de civilisation de Samuel Huntington : réception, instrumentalisation,
contestation », dans Carlos BARROS (ed.), Historia a Debate. Actas del III congreso internacional celebrado del 14
al 18 de julio de 2004 en Santiago de Compostela, t. III. Historiografía Global, Santiago de Compostela, 2009,
pp. 501-510) permettent de mesurer l’impact actuel de ces constructions savantes.
5 e Voir à ce propos Michel CHARTIER (ed.), La Chine entre amour et haine. Actes du 8 Colloque de sinologie de
Chantilly, Paris, Desclée de Brouwer, 1998.
Introduction 11
par ce que j’ai vu de ses semblables ou cru comprendre d’eux au travers, notamment,
du cinéma, des BD, des romans populaires…
Prendre conscience de ces perceptions, des manières dont elles se concrétisent, des
évolutions qu’elles connaissent, des facteurs qui les influencent, et les étudier telles
qu’elles ont émergé au fil du temps et se sont cristallisées autour de quelques figures,
véhiculées par certaines formes d’art, fussent-elles populaires, ou par les pratiques de
la vie quotidienne, devrait permettre de mieux comprendre les difficultés que l’on
peut rencontrer dans les échanges entre deux cultures, d’Extrême-Orient et
6d’Extrême-Occident , dont la mise en contact s’est intensifiée de manière majeure au
cours des quatre derniers siècles.
C’est l’objet des deux dossiers présentés dans ce volume, qui, chacun, rassemblent
certains textes initialement présentés dans le cadre des colloques annuels organisés
7par l’Espace Asie de Louvain-la-Neuve .
Le premier porte plus particulièrement sur les représentations de l’Autre dans les
arts, le cinéma, la bande dessinée et le roman populaire, offrant des points de vue à
la fois occidentaux et orientaux.
La contribution de Jacques Marx ouvre la réflexion en réexaminant la question de la
« chinoiserie », des images de l’altérité qu’elle propage, des facteurs qui sous-tendent
une perception le plus souvent négative, mais aussi des perspectives qu’elle ouvre,
notamment en matière de système de représentation. Ce qui lui permet d’aborder à
la fois l’écart entre chinoiseries européennes et modèles chinois et l’impact « des
sources extrême-orientales dans le développement de l’art européen », domaine où
les Jésuites lui semblent jouer un rôle majeur de transmetteur, le cas échéant complé-
té de l’action des grandes compagnies maritimes orientales.
eC’est à une autre époque – le 20 siècle – et une autre forme de représentation que
nous introduisent les trois contributions suivantes. Sébastien Fevry nous rappelle
que « le cinéma a souvent joué le rôle d’un passeur d’altérité » et insiste sur
l’importance de la construction cinématographique et du regard à la fois « collectif et
personnel » qui s’y exprime, de même que sur la relation ternaire qui en découle
impliquant le spectateur, l’autre présent dans l’image et l’autre caché : le réalisateur. Il
nous invite ensuite à réfléchir sur l’altérité spécifique produite par le cinéma, sur sa
position entre « reproduction et figement », mais aussi sur les différents sens que
peut y prendre l’expression « image de l’autre » et sur l’effet de décentration qui peut

6 <http://extremeorient.revues.org/>
7 <http://www.uclouvain.be/363421.html> 12 Christina Jialin Wu et Paul Servais
en résulter. Après un bref rappel historique, Jean-Michel Frodon s’interroge sur « ce
qui est chinois dans le cinéma chinois » et, constatant une certaine convergence des
formes, pose la question des enjeux d’une alternative au moment où « l’homo-
généisation des modes de représentation » semble un risque grandissant. Quant à
Thierry Marres, c’est en partant de l’œuvre cinématographique de Jia Zhangke qu’il
s’interroge sur les dialectiques documentaire/fiction, puis création/pensée, mais
aussi sur le rapport de ces œuvres à la réalité, et conclut de son approche que les
films évoqués constituent à la fois la présentation d’une vision de la Chine contem-
poraine et une invitation à poursuivre de concert la réflexion.
Avec l’analyse de Yang Zao, on change à la fois de point de vue – cette fois le regard
est chinois – et de moyen de communication, privilégiant d’une part la littérature
populaire et ses illustrations, d’autre part le cadre très particulier de la ville de
Shanghai. Mettant en lumière le complexe mélange de choc culturel et de fascination
vécu par les visiteurs chinois de la ville moderne de Shanghai, en ce compris les
humiliantes concessions étrangères, comme par la bourgeoisie chinoise de Shanghai
elle-même, il passe en revue les différentes accentuations décelables dans un certain
nombre d’œuvres et les types de comportement, d’habitudes, notamment alimen-
taires, de manières de se conduire ou de personnages qui y apparaissent, avec les
significations successives, ou simultanées, qui s’y attachent.
Enfin la contribution de Jean-Louis Tilleuil nous ramène en Europe, nous plonge
dans la bande dessinée et dans l’univers de Hergé et nous fait percevoir « les effets
structurants d’une rencontre décisive », celle du créateur occidental et de celui qui
allait devenir son ami, l’étudiant chinois Tchang Tchong-Jen, dont l’intervention
semble ouvrir un âge d’or, qui se clôturerait avec son évocation dans Tintin au Tibet.
Le deuxième dossier fait plutôt entrer le lecteur dans le monde des perceptions,
même si des représentations spécifiques en sont naturellement le pendant. C’est que
les aliments, la cuisine et les manières de table jouent un rôle majeur dans la création
des identités de groupe. En ce sens elles constituent un élément clé de la rencontre
et de la communication interculturelle. Elles contribuent dès lors à la création
d’images, de stéréotypes et de caricatures de l’Autre, comme l’indiquait déjà la con-
tribution de Yang Zao au premier dossier. En la matière, les relations Orient-
eOccident ne sont pas une exception et leur intensification à partir du 17 siècle
amène à s’interroger sur la manière dont l’Orient comme l’Occident gèrent leurs
répulsions alimentaires ou culinaires, mais aussi sur ce qui provoque leur fascination
pour les vertus, ou simplement les qualités, de produits spécifiques. Et en période de
mondialisation accélérée, de développement des échanges commerciaux, comme des
voyages d’affaires ou de tourisme, voire de croissance des mouvements migratoires,
c’est aussi le problème des adaptations imposées, nécessaires ou souhaitées des choix
alimentaires comme des pratiques culinaires ou des manières de table qui doit être
Introduction 13
examiné. Ces différentes questions sont, à un titre ou un autre, avec des orientations
éventuellement différentes, mais toujours complémentaires, abordées dans chacune
des contributions de ce deuxième ensemble, sous des angles d’approche discipli-
naires divers, de l’anthropologie à la diététique en passant par l’histoire.
Partant de son expérience d’anthropologue de terrain, Anne-Marie Vuillemenot
retrace très brièvement l’évolution des préoccupations de l’anthropologie des pra-
tiques alimentaires, puis se concentre particulièrement sur les « interdits ou tabous
qui régissent toute prise de nourriture ». Elle se penche ainsi sur « l’invention du
cannibale » au sens large, puis s’interroge sur ce que « révèlent ces récits » en traitant
successivement des logiques de la contamination, de la signification de l’ésotérisme
alimentaire, finalement en se demandant qui sont réellement les convives autour de
la table. Elle conclut en se posant la question des « bricolages » symboliques repé-
rables en la matière et en soulignant la résurgence régulière des « peurs de la conta-
mination ».
C’est par contre un point de vue nettement plus historique, et livresque, qu’adoptent
Valérie Delforge, Maxime Fabry et Adeline Kneipe lorsqu’ils explorent les représen-
tations et les images conçues par les Européens sur les Asiatiques en se focalisant sur
e ela perception de la cuisine asiatique aux 19 et 20 siècles saisie par le biais des ency-
clopédies de langue française. Ce sont dès lors de multiples aliments, modes de cuis-
sons, ustensiles et manières de table présentés comme caractéristiques des pratiques
culinaires asiatiques qu’ils présentent, permettant ainsi de mieux appréhender une
facette, peu fréquemment et tardivement perçue, de la réalité orientale, la manière
dont les connaissances à son propos se construisent et les perceptions, représenta-
tions et évaluations qui se sédimentent et se superposent à son propos.
La contribution de Jialin Christina Wu, traitant d’un lieu spécifique, d’un point de
vue à la fois géographique, historique et culturel – Singapour, adopte un angle
d’approche qui traite d’une part des rapports colons-colonisés et d’autre part du rôle
du genre dans la fabrication des distinctions alimentaires entre homme et femme.
Les mouvements de jeunesse scout et guide à Singapour constitue le « terrain »
qu’elle analyse, mettant en lumière la manière dont les jeunes colons et leurs frères et
soeurs scouts et guides indigènes se sont rassemblés autour des activités culinaires
telle que la cuisine en plein air. Ce qui l’amène par ailleurs à questionner la différence
genrée entre scout et guide en matière d’activités au grand air.
David Van Den Abbeel nous fait revenir vers l’Occident et nous propose de parcou-
rir les guides de voyage qui sont souvent le « premier contact du lecteur avec la réali-
té du pays qu’il va visiter ». Pour lui, « les guides oscillent entre la nécessité
d’émerveiller et de surprendre pour vendre et celle d’informer au risque de rebuter ».
Ils constituent donc des indicateurs révélateurs des stéréotypes européens sur des
pratiques et des goûts inhabituels et de la manière de s’y préparer, mettant l’accent 14 Christina Jialin Wu et Paul Servais
avant tout sur les éléments ou les pratiques culinaires jugées spéciaux, exotiques
– bref, attractifs – de l’Autre.
L'idée des échanges commerciaux interculturels, ainsi que l’évolution des images et
des impressions de l’Autre dans notre période de mondialisation accélérée se trouve
également au sein du travail collaboratif d’Evelyn Yang, Chia-Hui Chiu, Chien-Yin
Chen et Shwu-Huey Yang sur les chaînes de fast-foods occidentaux à Taiwan. À la
différence du travail précédent, les quatre auteurs se focalisent sur la convergence
des cultures culinaires de l’Occident et de l’Orient – à savoir, l’adaptation et la
réappropriation des aliments et des pratiques culinaires d’une culture à l'autre – au
lieu des images et représentations de l’alimentation projetées par une culture sur
l’Autre. Dans cet article, les chercheuses examinent la popularité de ces chaînes de
restauration rapide tel que McDonalds et Burger King dans la société taiwanaise en
la confrontant aux autres « fast food » locaux. Une de leurs observations est particu-
lièrement étonnante et révélatrice : il s’agit de celle du succès des grandes chaînes
occidentales dans le marché taiwanais grâce au sentiment local que ces restaurants
occidentaux (ou bien, les modèles occidentaux en général) sont « modernes »,
propres et « sécurisés » pour les jeunes, où ils peuvent se rassembler et y étudier.
En effet, la fréquentation d'un « fast food » à Taiwan n'est pas la même qu’en Occi-
dent ; les clients y restent plus longtemps et ne font pas qu’y manger. Les Taiwanais
considèrent ces restaurants comme lieu de rencontre pour passer du temps libre.
Cette contribution analyse également d’autres commentaires et perspectives insolites
sur les points de vue des Taiwanais sur les aliments et les pratiques culinaires
occidentales.
Quant à l’analyse de Wanda Hui-yu Wang et de Linda Gail Arrigo, elle envisage, du
point de vue de l’anthropologue, le régime alimentaire traditionnel des femmes après
l’accouchement à Taiwan et dans la culture chinoise. Tout d’abord, elle nous offre
une compréhension approfondie des liens peu connus entre médecine et alimenta-
tion dans la tradition chinoise non seulement autrefois, mais encore à l’heure
actuelle. Ensuite, combinant des approches sociologique et ethnographique et
s’appuyant sur deux entretiens oraux détaillés, elles examinent comment la société
taiwanaise perçoit et adapte certains modèles occidentaux pour ses propres besoins
alimentaires. L’entretien avec la responsable et fondatrice d’un centre de soins de
luxe « modernes » conçu uniquement pour accueillir les nouvelles mères taiwanaises
est particulièrement fascinant. L’ensemble dévoile l’étendue de l’influence occiden-
tale à Taiwan sur le régime des femmes accouchées qui, par définition, adhère assez
strictement aux préceptes chinois traditionnels. À travers leur contribution, Wang et
Arrigo offrent ainsi au lecteur une perspective sur les processus contemporains de
communication interculturelle et d’adoption des pratiques culinaires et médicinales
d’une culture à l'autre.




I. Les représentations de l’autre et de soi dans
le cinéma, la BD et le roman populaire
en Chine et en Occident



La Chinoiserie
Réévaluation d’une esthétique de l’altérité
Jacques MARX
1. Une inquiétante étrangeté
L’appréciation de la place occupée dans la grammaire des styles par cette forme par-
ticulière – singulière même – d’esthétique métissée qu’est la chinoiserie a fait l’objet,
ces dernières années, de remises en question prometteuses et susceptibles d’ouvrir
de nouvelles pistes d’interprétation. Ce fut le cas, par exemple, à l’occasion de
1l’exposition Pagodes et dragons mise sur pied par le Musée Cernuschi en 2007 , et, la
même année, de la journée d’études organisée à Bruxelles par Brigitte d’Hainaut et
2moi-même .
Ce que l’on voudrait faire ici, c’est reprendre certains questionnements apparus à la
faveur de nos investigations sur la situation dans les anciens Pays-Bas. Une des con-
clusions de la rencontre de Bruxelles désignait en effet la présence de la chinoiserie,
dans un pays d’étendue réduite et de tradition intellectuelle relativement conformiste,
comme un élément d’ouverture vers la pensée des Lumières, et comme une contri-
bution à l’émergence d’une certaine forme de cosmopolitisme et d’appréciation de
l’altérité. C’est à la faveur des échanges de vues suscités par cette constatation que
s’est imposée aux participants l’idée de reconsidérer cette esthétique sous l’angle
d’un phénomène culturel global impliquant l’histoire des idées, des mentalités, des
représentations et également des pratiques sociales.
Les propositions avancées s’inscrivent donc dans des préoccupations qui concernent
des phénomènes inscrits dans le cadre de la « première mondialisation », ou qui res-

1 Voir le catalogue Pagodes et dragons. Exotisme et fantaisie dans l’Europe roccoco, 1720-1770, Paris, Musées de
la ville de Paris, 2007.
2 Brigitte D’HAINAUT, Jacques MARX (eds), Formes et figures du goût chinois dans les anciens Pays-Bas, 2009
e o (Études sur le XVIII siècle, n 37). 18 Jacques Marx
3sortissent d’une « archéologie de la mondialisation » ; lesquels n’ont pas manqué de
faire émerger une réalité dérangeante – jusque-là presque constamment occultée par
des schémas binaires et des logiques identitaires européocentristes – c’est-à-dire des
phénomènes d’interaction, de transaction, d’hybridation, voire de métissage, préfigu-
rant un modèle qui s’impose de plus en plus à l’attention de ce que nous appelons
4aujourd’hui la World History . Vue sous cet angle, l’histoire de la chinoiserie pourrait
5donc être comprise comme un aspect particulier de la relation interculturelle entre
deux civilisations extrêmement différentes l’une de l’autre, mais qui ne s’en sont pas
moins rencontrées avec un réel succès, au point que certains critiques anglo-saxons
6ont même avancé l’idée d’une synthèse culturelle « eurasienne » .
Cela dit, les interrogations ne manquent pas, et concernent évidemment en tout
premier lieu le statut occupé par cette expression stylistique dans l’échelle des genres.
Or, une simple consultation des articles consacrés à la chinoiserie dans les diction-
naires généraux et dans les travaux des historiens des arts décoratifs, suffit déjà à
montrer une incapacité foncière à comprendre tout ce qui n’entre pas dans les codes
ornementaux établis, en même temps qu’elle révèle une contradiction fondamentale.
Le champ lexical du terme même de chinoiserie, apparu dans la langue française vers
1845, révèle un coefficient de dépréciation élevé, dont portent témoignage les no-
etices des dictionnaires généraux comme le Littré ou le célèbre Larousse du 19 siècle.
À l’article « Chinoiserie » de son dictionnaire, le premier mentionne l’emploi du mot,
au sens propre : « […] petits objets venant de la Chine ou dans le goût chinois » qui
7 evise incontestablement les célèbres magots de Chine , dont le succès, au 18 siècle

3 L’expression est de Yves Citton. (« L’Ordre économique de la mondialisation libérale : une
oimportation chinoise dans la France des Lumières ? », dans Revue Internationale de Philosophie, n spécial
La mondialisation. Un point de vue philosophique, Éditions P. Norel, 2007-1, pp. 9-32.)
4 Voir Serge GRUZINSKI, La Pensée métissée, Paris, Fayard, 1999 ; Les quatre parties du monde. Histoire d’une
mondialisation, Paris, Éditions de La Martinière, 2004.
5 Pour une interprétation d’ensemble de la problématique, voir Jacques GERNET, Chine et christianisme,
Paris, Gallimard, 1982 ; Claire TIMMERMANS, Entre Chine et Europe. Taoïsme et bouddhisme chinois dans les
e epublications jésuites de l’époque moderne (XVI -XVIII siècle), Paris, Septentrion-Presses universitaires-A. N. R. T.,
s. d. [2001] ; Jean-Pierre DUTEIL, Le Mandat du ciel. Le rôle des jésuites en Chine, de la mort de François-Xavier à
la dissolution de la Compagnie de Jésus, 1522-1774, Paris, Arguments, 1994.
6 Walter W. DAVIS, « China, the Confucean ideal and the European Age of Enlightenment », dans
Journal of the History of Ideas, 44. 4 (oct.-dec. 1983), pp. 523-548 ; John J. CLARKE, Oriental Enlightenment.
The Encounter between Asian and Eastern Thought, New York, Routledge, 1997 ; John M. HOBSON, The
Eastern Origins of Western Civilisation, Cambridge, 2004.
7 Très bien représentés dans l’inventaire des collections du marchand d’art Gersaint (Carolyn
SARGENTSON, Merchants and Luxury Markets. The Marchands-merciers of Eighteenth-Century, Paris, London,
Victoria and Albert Museum ; Malibu (Calif.), J. Paul Getty Museum, 1996, p. 70. Voir Guillaume
GLORIEUX, À l’enseigne de Gersaint. Edme-François Gersaint, marchand d’art sur le Pont Notre-Dame, 1694-
1750, Éditions Champ Vallon, 2002, p. 270.
La Chinoiserie 19
fut très considérable, comme le suggère par exemple leur discrète présence sur une
8étagère, dans un tableau du grand maître de la chinoiserie que fut François Boucher
(1703-1770). De cette limitation dans la taille, impliquant une minorisation peu flat-
teuse, subsistent aussi des exemples contemporains :
« J’aime les vieux objets. J’aime encore davantage les noms dont l’usage courant les a
9dotés – babioles, cossins , chinoiseries – une espièglerie de ton qui, au-delà de l’éty-
10mologie, semble enseigner l’autodérision, montrer comment rire de son âge. »
eMais c’est surtout dans le Grand dictionnaire universel du 19 siècle de Pierre Larousse que
la péjoration attachée au concept prend consistance, puisque l’ouvrage propose lui
aussi une acception minimaliste : « […] petits objets de luxe et de fantaisie venus de
Chine ou exécutés dans le goût chinois » ; aussitôt rectifiée par un faux repen-
tir : Mais pourquoi limiter ce terme à ce qui est petit ? C’est le même art, le même
goût, la même bizarrerie qu’on rencontre dans les ouvrages de grande dimension »
que vient malheureusement renforcer encore un jugement de valeur très négatif :
« […] construction mesquine et surchargée de détails de mauvais goût ».
La partie encyclopédique de l’article s’étend alors sur le critère d’identification rete-
nu, qui réside, comme on l’a vu, plutôt dans « la bizarrerie », le mot impliquant ici
une perversion du bon goût classique, voire du bon goût tout court. Les termes
choisis sont éloquents : « construction mesquine et surchargée de détails de mauvais
goût », « étrange », « luxe baroque ». La dépréciation culmine enfin dans la descrip-
11tion des collections de la Margravin Sybilla Augusta pour le château de « La Favo-
rite » construit à Baden :
« Des sujets chinois décorent les murs. Des bonshommes en porcelaine siègent à tous
les angles : il y en a qui tirent la langue, et dodelinent de la tête. Au plafond, des verres
de couleur, des arabesques moulées et dorées, des peintures d’un goût bizarre ; par-
tout des glaces à biseaux avec des encadrements singuliers. Jamais la folie du bibelot,
la fièvre des potiches, la manie des joujoux n’ont pris de telles proportions. Ce luxe
baroque, cette profusion de cristaux, de faïences, de petits miroirs, de statuettes, ces
peintures sur verre, tout cet étrange mobilier semble avoir appartenu à une personne
frappée d’aliénation mentale. »

8 Le Déjeuner (1739). Musée du Louvre.
9 Mot français du parler québecois désignant des objets sans valeur, rebuts ou bagatelles.
10 Marie-Ève SEVIGNY, Intimité et autres objets fragiles, Québec, Triptyque, 2012, p. 30.
11 Françoise Sibylle Auguste de Saxe-Lauenbourg (1675-1733), régente de Baden à partir de 1707,
propriétaire de La Favorite, la demeure construite entre 1710 et 1712 par Michael Ludwig Rohrer. Voir
Gerlinde VETTER, Zwischen Glanz und Frömmigkeit. Der Hof der badischen Markgräfin Sibylla Augusta, Katz,
Gernsbach, 2006. 20 Jacques Marx
Le sens général de l’article s’organise donc autour d’une perception culturelle euro-
péenne de la réalité chinoise, qui postule une affinité profonde entre le concept
d’étrangeté et une forme d’expression artistique ayant partie liée avec la représenta-
tion de l’altérité dont la Chine a toujours été porteuse. Sur le plan historique, il n’y a
évidemment pas lieu de s’en étonner : la Chine ancienne a pendant des siècles consti-
tué un espace géographique et culturel que n’avaient parcouru que de rares voya-
geurs, d’autant plus enclins à fantasmer à son sujet que peu de gens pouvaient les
contredire. Leurs descriptions, et surtout les illustrations dont elles étaient accompa-
gnées, ont agi à la façon d’un révélateur, sans gommer vraiment la part de fabulation
incluse dans l’héritage du bien nommé Livre des Merveilles (1496) de Marco Polo, in-
ventaire de toute une série de réalités fantastiques, comme par exemple les « grandes
12 13couleuvres » que son auteur aurait rencontrées dans la province de « Caragian » .
En réalité, les réserves exprimées par la notice du Larousse pourraient bien trouver
leur origine dans des préjugés d’un autre ordre, que confirment les travaux des histo-
riens d’art spécialisés dans l’histoire du mobilier français. Émile Molinier, par
exemple, condamne sévèrement la fantaisie débridée d’une formule stylistique qu’il
estime incompatible avec les traditions de l’art français et déplore l’intrusion de
motifs ornementaux n’ayant, selon lui, pas grand-chose à voir « avec nos propres
conceptions décoratives » : « […] une bonne partie du style rocaille, et surtout ses
14pires errements, sont dus à cette imitation » .
Faut-il soupçonner dans ce jugement un parti-pris européiste, de nature idéolo-
gique ? En 1902, l’appréciation de « l’étrangeté » chinoisante – voire de son « inquié-
tante étrangeté », pour reprendre un terme freudien – s’explique peut-être par le
contexte : la guerre des Boxers vient de se terminer, et l’image de la Chine impériale
est très dégradée.
C’est encore plus évident dans le Dictionnaire de l’ameublement et de la décoration d’Henry
Havard, qui dénonce lui aussi dans certains de ces objets une recherche de l’étrange
et de l’inédit que ne justifierait nullement la logique de leur ornementation. Mais ici,
l’ambiguïté est totale, puisque, dans le même temps, tout en se déclarant troublé par
e« l’invasion » des produits extra-occidentaux dans l’Europe du 18 siècle, l’auteur

12 « Dans cette province vivent les grandes couleuvres, et ces grands serpents qui sont si énormes que
tous les hommes doivent s’en émerveiller […]. Ils possèdent trois griffes, deux petites et une plus
grande comme des griffes de faucon ou de lion. » René KAPPLER (ed.), Le Devisement du Monde, Paris,
Éditions de l’Imprimerie nationale, 2004, chap. 120, p. 128.
13 Il pourrait s’agir de l’alligator sinensis, une espèce spécifiquement chinoise trouvée au Yunnan, une
province frontalière du Vietnam et de la Birmanie, au sud-ouest de la R. P. C.
14 e e ie Émile MOLINIER, Le Mobilier royal français aux XVII et XVIII siècles, Paris, Goupil et C , 1902, p. 27.
La Chinoiserie 21
concède que l’importation chinoise s’est trouvée à l’origine de ce qu’il appelle « un
15de nos styles les plus originaux » .
Sur le plan esthétique, les qualificatifs de « bizarre », d’« étrange » semblent, à pre-
mière vue, trouver légitimation. On pourrait estimer « bizarre », par exemple – pour
reprendre les termes mêmes de l’article Chinoiserie – la décoration du plafond du
palais de justice de Liège, œuvre chinoisante de Paul-Joseph Delcloche (1715-
161755) . Or, nous sommes en présence d’un remarquable exercice perspectiviste qui
ne présente pourtant rien de plus exceptionnel que les réalisations en trompe-l’œil de
la fresque baroque « classique » : même instabilité apparente ; même dynamisme ;
même illusion de l’immatérialité du support.
Le rôle séminal joué par la chinoiserie dans l’affranchissement des canons de la tradi-
tion classique n’a donc pas été ignoré, même des historiens des arts décoratifs les
plus fermés aux influences extérieures. Ses manifestations les plus spectaculaires
apparaissent dans les extraordinaires interprétations décoratives qu’en ont données
Watteau et François Boucher, dont la grâce, la légèreté et la fantaisie débridées for-
cent l’admiration. Il est clair, de ce point de vue, que l’influence de la Chine s’est
trouvée en phase, d’une manière presque miraculeuse, avec les grandes tendances du
goût régnant entre 1720 et 1770, dominé par la confusion des figures et de
l’ornement, les effets de surface dus à la découverte de matières nouvelles comme la
porcelaine et la laque et l’imbrication des formes.
2. Chinoiserie et motifs exotisants
Dès lors, quelles sont les clefs de la prodigieuse exubérance de ce style « libre », si-
nueux, puissamment original, ennemi de la symétrie, de la lourdeur, et irrespectueux
de la codification ornementale reçue ?
Il faut d’abord mettre en avant un certain nombre de thèmes, ou de motifs exoti-
sants, qui créent la rupture et instaurent la distanciation, encore que la question reste
pendante de savoir si la chinoiserie forme un style réellement autonome, ou si elle

15 e Dictionnaire de l’ameublement et de la décoration depuis le XIII siècle jusqu’à nos jours, Paris, M. Quantin, s. d.,
vol. 1, art. « Chine (Chinoiserie) », pp. 806-807.
16 Peintre de toiles décoratives, de fêtes galantes, de scènes de genre, de batailles, de sujets religieux et
portraits, Delcloche fut nommé peintre officiel du prince-évêque Jean-Théodore de Bavière en 1753. Il
a évoqué dans plusieurs toiles la vie mondaine du prince, et a également été chargé de l’ornementation
picturale de son palais. Une pagode et des groupes de fidèles porteurs d’offrande ornent le plafond « à
la chinoise » de la chancellerie du conseil privé, son œuvre majeure). Voir Jules HELBIG, La Peinture au
pays de Liège et sur les bords de la Meuse, Liège, Imprimerie liégeoise Henri Poncelet, 1903, pp. 411 et suiv. ;
P. -Y. KAIRIS, Allgemeines Künstler-Lexicon, vol. 25, Munich-Leipzig, 2000, pp. 412-413. 22 Jacques Marx
17n’est, finalement, qu’un simple rassemblement de motifs ; et cela bien qu’on
s’accorde généralement aujourd’hui à considérer la chinoiserie comme une catégorie
thématique et stylistique fondamentale du programme ornemental de l’âge classique
et baroque (au même titre que la « rocaille » ou « l’arabesque »), comme l’ont montré
18plusieurs grandes expositions organisées en Europe , et comme on le voit dans les
19travaux consacrés à l’évolution de l’esthétique baroque .
Parmi les thèmes et les motifs, on citera le chapeau chinois, le dragon, la natte,
l’ombrelle, et, dans le registre animalier les oiseaux exotiques ou le singe. Dans ce
dernier cas, il est impossible d’ignorer les étonnantes interprétations de Christophe
20Huet (1700-1759) , ornemaniste, peintre animalier hors pair, et grand maître du
style rocaille. À Chantilly, « toute chamarrée et toute riante des bizarreries qu’elle
21renferme » , la Grande Singerie de 1737 est une chinoiserie : sur des panneaux de
boiseries sont peints des Chinois accompagnés de singes flanqués de divers attributs,
qui révèlent une intégration du motif dans des traditions locales, comme par
exemple la chasse à courre.
Le propre de ces décorations d’intérieur est de créer une fantasmagorie aimable et
ludique, comme à l’hôtel de Rohan-Strasbourg, à Paris – également décoré par
22 Huet – où l’on peut aussi admirer un étonnant « cabinet des singes » (1751-1752) :

17 Voir à ce sujet Georges BRUNEL, « Chinoiserie : de l’inspiration au style », dans Pagodes et dragons,
op. cit., pp. 11-16.
18 Europaïsche Rokoko, Kunst und Kultur des 18 Jahrhunderts, Munich, Residence, 15 juin-15 sept. 1958 ;
China und Europa, Berlin, 1973 ; China-Delft-Europa : Chinoiserie, Delft, Het Prinsenhof, 5 juin-15 août
1976 ; China Mode, Vienne, 1979 ; Chinoiserie. Der Einfluss Chinas auf die europaïsche Kunst, 17-19 Jahrhundert.
e eL’influence de la Chine sur les arts en Europe, XVII -XIX siècles, Bern, Abegg Stiftung, 1984. À compléter par
les travaux d’Oliver IMPEY, Chinoiserie. The Impact of Oriental Styles on Western Art and Decoration, London,
Oxford, University Press, 1977 et Dawn JACOBSON, Chinoiserie, Londres, 1993.
19 Par exemple Alain GRUBER, « Chinoiseries », dans Alain GRUBER, Bruno PONS, L’Art décoratif en
Europe. Classique et Baroque, Paris, Citadelles et Mazenod, 1992, pp. 227-323 ; ou Martin EIDELBERG,
Seth A. GOPIN, « Watteau’s chinoiseries at la Muette », dans Gazette des Beaux-Arts, t. 130, (juillet-août
e e e e1997), 1542 -1543 livraisons (6 période, 139 année), pp. 19-46.
20 Issu de l’école de Jean-Baptiste Oudry et élève de Claude Gillot, Christophe Huet fut aussi l’élève de
Charles Audran. Voir Louis DIMIER, « Christophe Huet peintre de chinoiseries et d’animaux », dans
Gazette des Beaux-Arts, 14 (1895), pp. 352-366 ; 487-496 ; Roger A. WEIGERT, « Un collaborateur ignoré
de Claude III Audran. Les débuts de Christophe Huet décorateur », dans Études d’art publiées par le musée
des Beaux-Arts d’Alger, 7 (1952), pp. 63-78.
21 e e Pierre GÉLIS-DIDOT, La Peinture décorative en France du XVI au XVIII siècle, Paris, Charles Schmid, s. d.
(non paginé). Sur le château, voir Ernest DE GANAY, Chantilly. Notice historique et descriptive sur le château et
les jardins, Paris, André Barry (Monographies de châteaux de France), s. d. ; Raoul DE BROGLIE,
Chantilly. Histoire du château et de ses collections, Paris, Calmann-Lévy, 1964.
22 Voir Philippe BÉCHU, Christian TAILLARD, Les Hôtels de Soubise et de Rohan-Strasbourg. Marchés de
construction et de décor, Paris, Somogy, 2004 ; Nicole GARNIER-PELLE, Anne FORRAY-CARLIER, Marie-

La Chinoiserie 23
on y découvre ces animaux porteurs de lanternes, revêtus de costumes aristocra-
tiques, chassant le daim ou le sanglier, jouant de la musique, côtoyant des Chinois
couchés dans des hamacs ou des enfants jouant à la balançoire.
Plusieurs choses sont à noter à ce propos.
La première concerne la complicité thématique qui lie ces représentations à une
certaine tradition de grotesque bien présente en Europe occidentale, et notamment
dans les Pays-Bas : David II Teniers, par exemple, a plusieurs fois représenté des
singes festoyant ou jouant à la taverne. L’appropriation chinoisante passe donc ici
par la superposition ou la juxtaposition.
La deuxième concerne l’association des singes et des Chinois, qui n’est peut-être pas
totalement arbitraire : on savait en Occident que les Chinois éprouvaient beaucoup
d’admiration pour ces animaux, que valorisait la référence au roman mythologique
du Xi you ji ( 西游记), le Pèlerinage vers l’Ouest, de Wu Chengen (1500-1582), décrivant
el’expédition en Inde, au 7 siècle, du bonze Xuanzang (602-664). Le roi des singes,
Sun Wu Kong ( 孙 悟空), y jouait un grand rôle. On a d’ailleurs fait remarquer qu’en
chinois, l’homophonie du mot « singe » avec le mot hóu (« marquis » ; « feudataire »)
23le prédisposait à figurer dans un environnement conceptuel aristocratique . En
24France, cet animal était apprécié et très présent dans les salons : la marquise de
Pompadour par exemple, très affriandée de l’Empire du Milieu, possédait une collec-
tion de dix-huit figures de singes musiciens en porcelaine polychrome de Meissen
25(vers 1753) dont l’inspiration venait manifestement de Huet .
La troisième porte sur le fait que ces ornementations concernent dans la plupart des
cas des espaces périphériques ou des espaces de loisirs – cabinets, petits salons, jar-
dins – et non les grandes pièces d’apparat. Il y a donc dans la chinoiserie soumission
à une sorte de « principe de plaisir », qui correspond peut-être à une tendance pro-
fonde de la pensée des Lumières ; ou peut-être aussi à une dimension de retrait, qui

Christine ANSELM, Singeries et exotisme chez Christophe Huet, Saint-Rémy-en-l’Eau, éd. Monelle Hayot,
2010.
23 SITU Shuang, Le Magot de Chine ou trésor du symbolisme chinois, Paris, You-Feng, 2001, p. 191.
24 Mais sa présence est aussi attestée dans les Pays-Bas méridionaux. Voir Marie FREDERICQ-LILAR,
o « La maison Beaucarne, à Ename », dans La Maison d’hier et d’aujourd’hui, septembre 1974, n 23, pp. 18-
29.
25 Xavier SALMON (ed.), Madame de Pompadour et les Arts, Paris-Versailles, Réunion des Musées
o nationaux, 2002 (cat. exposition n 218), et, du même, « Chistophe Huet peintre de singeries », dans Le
o Musée Condé, n 51, 1996, pp. 43-44. Sur le goût de la marquise pour la Chine, voir Marie-Laure DE
ROCHEBRUNE, « La passion de Madame de Pompadour pour la porcelaine », dans Xavier SALMON (ed.),
Madame de Pompadour..., op. cit., pp. 407-419, ici, p. 413, qui note ses importants achats de porcelaine
auprès du fournisseur Lazare Duvaux, dont le livre-journal est une des plus précieuses sources
d’information sur le commerce des objets de luxe entre 1748 et 1758.