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LES EXPERTS

 

éditions Chemins de tr@verse

sur

Bouquineo.fr

 

2° La reine des audiences ?

3° Une franchise ?

4° Un blockbuster ciné à la télé ?

5° Une patte inimitable ?

6° Un phénomène de société ?

Chapitre 2
Une série fondatrice

7° Le triomphe télévisuel du polar ?

8° Un nouvel âge d’or pour les séries à formule ?

9° Un regain de vitalité pour sa chaîne ?

10° L’avènement d’un super-producteur ?

11° La clé de voûte d’un « Bruckheimverse » ?

12° La consécration du scientifique comme limier crédible ?

13° Le fer de lance des séries américaines dans leur conquête du monde ?

14° La responsable d’un bouleversement de la fiction de TF1, en France ?

Chapitre 3
Une grosse machine

15° Un réalisme sujet à caution ?

16° Un manifeste bling-bling ?

17° De sérieuses tendances néo-voyeuistes ?

18° Des décors tape-à-l’œil pas choisis pour rien ?

19° Une franchise capable d’ajustements quand il le fallait ?

20° L’attrait du feuilletonnant ?

21° Une romance Sidle-Grissom suivie de près ?

22° Un polar somme toute classique ?

23° Un recyclage façon Dick Wolf des faits divers réels ?

24° Une éponge pop ?

25° Un monument à la gloire des Who ?

26° Un produit industriel ?

27° La française R.I.S., une adaptation officielle ?

28° La vision d’un auteur ?

29° Une série d’auteurs ?

30° Une série de réalisateurs ?

31° « Jusqu’au Dernier Souffle », un épisode 100 % Tarantino ?

32° Une création vraiment collective ?

33° Un sens de l’humour très personnel ?

34° Un « cross-over » indispensable avec Mon Oncle Charlie ?

35° Une série « noire » ?

36° Une série verte ?

37° Une série de science-fiction ?

38° Un défi aux ligues de vertu ?

39° Le triomphe du cartésianisme ?

40° Un discours plutôt progressif ou plutôt conservateur ?

41° Le reflet d’une Amérique post-11 septembre ?

42° Une mélancolie new-yorkaise inévitable ?

Chapitre 5
Une série en quête de second souffle ?

43° Un statut de mastodonte contesté dans les audiences ?

44° Une concurrence agressive ?

45° Un show moqué ?

46° Le départ de Grissom, ce coup dur ?

47° Un large turnover préjudiciable ?

48° Un nouveau meneur fraîchement accueilli ?

49° Une routine mal combattue ?

50° Bientôt la fin ?

Clossaire

 

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Introduction

« POLICE LINE DO NOT CROSS » Elles ont beau être intimidantes ces bandelettes jaunes qui délimitent une scène de crime aux États-Unis, il suffit que la police en déroule dans la rue et les badauds se pressent à coup sûr immédiatement, dressés sur la pointe des pieds pour tenter de n’en pas perdre une miette. Simple curiosité ou voyeurisme morbide ? Chacun ses raisons. Rien d’étonnant, néanmoins, à ce qu’un scénariste malin ait fini par déceler dans ce moteur à fantasme le point de départ idéal d’une fiction policière. En l’occurrence d’une série, Les Experts, lancée en 2000 sur la chaîne CBS par un petit futé nommé Anthony E. Zuiker. Le titre original, CSI : Crime Scene Investigation, vaut promesse faite au téléspectateur : le laisser pénétrer, enfin, ces théâtres habituellement sans public et voir à l’œuvre ceux qui ont fait un métier de leur exploration minutieuse.

Les Experts a pour héros des membres de la police scientifique, ces enquêteurs de l’invisible désespérément sous-employés jusque-là dans le polar. Gil Grissom est le chef de l’équipe de nuit à Las Vegas. Ce scientifique a la physionomie bonhomme et entre deux âges du comédien William Petersen. Ni surhomme, ni antihéros à la sauce The Shield ou Dexter, il est un maître discret de l’auscultation savante des scènes de crime. À ses côtés évoluent en parfaite harmonie un aimable gros bras à l’accent texan nommé Nick Stokes (George Eads), une ancienne danseuse de revue diplômée sur le tard, Catherine Willows (Marg Helgenberger), la fragile Sara Sidle (Jorja Fox) et le séduisant quoique un peu dilettante Warrick Brown (Gary Dourdan). Autant de personnalités affirmées et mesurées à la fois. Tous traquent les criminels sans précipitation, préférant aux interpellations musclées des gestes minutieux de laborantin répétés dans une ambiance studieuse, en passant au crible traces de sang et autres résidus de poudre susceptibles de les mettre sur la piste des coupables.

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Le postulat est accrocheur. La réalisation, audacieuse. De là à imaginer le succès monumental rencontré par Les Experts… Zuiker peut pourtant se targuer d’avoir tout simplement créé la série la plus universellement connue et regardée de la décennie 2000. Impossible, à moins d’avoir vécu reclus tout ce temps, d’être passé à côté de ce phénomène diffusé sur les télés du monde entier, décliné sous toutes les formes et notamment en deux autres séries à succès Les Experts : Miami et Les Experts : Manhattan.

Un tel triomphe étonne d’autant plus qu’à son arrivée à l’antenne, la série se résume à une somme d’inconnues. Anthony Zuiker est un quasi-débutant au scénario. Jerry Bruckheimer, son producteur, a beau être une pointure au cinéma, il débarque en bleu à la télévision. CBS, la chaîne qui diffuse la série, a la réputation de ne produire que des fictions molles du genou et d’ailleurs, l’heure est plutôt à s’enthousiasmer pour des séries souvent venues du câble. Des séries essentiellement diffusées sur la chaîne à péage HBO présentant toutes de bien plus franches velléités d’innovation, que ce soit dans les thèmes abordés comme dans le traitement adopté ou les personnages dépeints. Du genre : sonder l’âme et les questionnements métaphysiques d’une famille de croque-morts (Six Feet Under), lever le voile sur les névroses d’un mafieux (Les Soprano) ou encore mettre des mots très crus sur la vie sexuelle des Américaines (Sex and The City).

Les Experts a enfin la particularité d’aligner une distribution au glamour raisonnable : Petersen a certes un succès certain auprès des dames mais approche de la cinquantaine ; Marg Helgenberger connue du public américain pour avoir été l’un des visages du feuilleton sur la guerre du Vietnam China Beach (1988-1991) a passé le cap des 40 ans souvent délicat à négocier à Hollywood pour les actrices ; même Gary Dourdan, censé être l’atout charme de la série, la joue finalement profil bas pour mieux se fondre dans le brelan de trentenaires discrets qu’il compose avec Jorja Fox et George Eads.

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Malgré tout cela, malgré ses quelque 250 épisodes au compteur, Les Experts demeure aujourd’hui une grand-messe télévisuelle sans guère d’équivalent à la télévision. Qu’est-ce qui explique un tel plébiscite réservé à cette série et à ses dérivés ? Et pourquoi diable, onze ans après ses premiers pas à l’antenne, le public continue-t-il de se passionner pour la marque CSI (prononcez « Si-esse-aïe ») ? À ces interrogations et à de nombreuses autres, essentielles ou plus anecdotiques, nous tenterons de répondre ici en revenant sur les conditions de création de cet empire télévisuel, l’impact qu’il laissera sur le monde des séries voire sur la société tout entière et son évolution tout au long de la décennie écoulée.

Nul besoin d’avoir vu tous les épisodes jamais diffusés des Experts pour se lancer dans la lecture de ces cinquante questions. Le présent ouvrage est précisément destiné à pouvoir être parcouru par le passionné comme par le spectateur occasionnel, qui trouvera par ailleurs dans le volume un glossaire expliquant les termes les plus techniques, signalés par une astérisque. Notons que la consultation de ces cinquante chapitres peut s’effectuer dans l’ordre, comme elle peut se faire au gré de son humeur et de ses envies, exactement comme l’on peut se plaire à se perdre à l’occasion dans cette série sans en être un farouche inconditionnel.

Afin d’éviter tout malentendu, évoquons tout de suite la question de l’objectivité (et donc de la subjectivité). Que les admirateurs d’Horatio Caine, le héros des Experts : Miami incarné par David Caruso, soient prévenus : nous ne serons pas tendres avec cette série-là, que nous tenons en piètre estime. Les Experts : Miami comme Les Experts : Manhattan seront de toute façon citées avant tout à titre comparatif car c’est Les Experts, la série originale1, qui constituera l’objet principal de cette analyse. Cela ne signifie d’ailleurs aucunement que les faiblesses de Las Vegas ne seront pas impitoyablement pointées, en vertu de l’adage du « qui aime bien, châtie bien ».

Car Les Experts et, plus généralement, la franchise CSI, est un paradoxe en soi, objet hors normes parmi les plus identifiables au monde et à la fois parmi les plus sous-estimés du champ d’analyse. Sans être la meilleure, Les Experts est assurément l’une des créations télé les plus importantes de la décennie 2000 par ce qu’elle a voulu en dire comme parce qu’elle en a dit sans le vouloir, mais aussi par la qualité de sa production, de son écriture et de son interprétation. Son aura semble aujourd’hui s’être un peu émoussée. Faut-il s’en alarmer ? Ou simplement y voir une période transitoire avant, peut-être, de rebondir ?

Et si on se posait enfin quelques questions sur Les Experts ?

 

Chapitre 1
Une série hors normes

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1° Un hit programmé ?

Ironiquement, c’est par peur du risque que Disney fait l’impasse sur une série qui apparaît aujourd’hui comme l’une des valeurs les plus sûres de la télévision.

Difficile d’imaginer que le potentiel extraordinaire des Experts n’ait pas immédiatement sauté aux yeux de n’importe quelle chaîne ou studio. C’est pourtant ce qui s’est produit : son arrivée à l’antenne tient du parcours du combattant et doit comme souvent autant à la détermination de ses producteurs qu’à une suite de hasards heureux. Au moment où Jerry Bruckheimer met la main sur le script d’un jeune auteur inexpérimenté nommé Anthony Zuiker, les grandes chaînes nationales auxquelles il soumet l’idée lui manifestent ainsi un désintérêt poli. Depuis le carton de Flashdance en 1983, Jerry Bruckheimer est pourtant un producteur star au cinéma, l’un des plus gros nababs d’Hollywood dont chaque sortie ou presque rafle 100 millions de dollars aux États-Unis. Nous sommes en 2000 et l’homme vient d’aligner un chapelet de films d’action plébiscités dans le monde entier dominé par Armageddon, plus gros succès au box-office de l’année 1998. Le point commun de la plupart de ces films depuis le début des années 90, c’est qu’ils sont développés dans le giron de Disney. Assez logiquement, c’est à son partenaire privilégié, dont le bras armé télévisé se nomme ABC, que le producteur soumet l’idée des Experts.

Mais chez Disney, on n’est pas trop chaud à l’idée de financer un polar techno que Bruckheimer imagine léché visuellement et donc coûteux. Son budget est alors estimé autour de 1,6 million de dollars par épisode : nettement au-dessus de la moyenne pour une série en début de carrière.

« À cette époque, produire cette série n’était sensé, économiquement parlant, qu’à la seule condition qu’elle devienne le plus gros hit de la télévision, se défend-on chez Disney en 2003. Il est impossible d’assurer la bonne marche d’un studio en postulant que l’on gagnera de l’argent à la seule condition que la série atteigne le statut de méga-hit. »2 Dans les rangs de la multinationale, les débouchés à l’export de la série laissent sceptique. Ironiquement, c’est donc par peur du risque que Disney fait l’impasse sur une des séries qui deviendra non seulement l’une des plus vendues à l’étranger mais qui apparaît surtout aujourd’hui comme l’une des valeurs les plus sûres de la télévision.

Une paire de saisons plus tard, chez Disney, on n’aura que les yeux pour pleurer devant le carton réalisé par la série, en se consolant tout de même avec les scores retentissants des films Bruckheimer – dont la franchise Pirates des Caraïbes – toujours produits, eux, en interne. Michael Eisner, le patron du groupe, se fera abondamment reprocher d’avoir laissé filer Les Experts, décision que Jerry Bruckheimer qualifiait déjà en 2004 d’« erreur à 1 milliard de dollars »3. Zuiker lui non plus n’oubliera pas ce revers fondateur lorsqu’il nommera en 2009 sa propre société de production Dare to Pass, soit en français un très taquin « Refusez si vous l’osez ».

Un esprit revanchard un peu injuste à l’égard de Disney qui a le bon goût au moment où elle refuse Les Experts de ne pas empêcher Bruckheimer et Zuiker d’aller démarcher la concurrence. Bruckheimer finit par trouver une oreille attentive chez CBS, qui se réjouit de pouvoir proposer le rôle principal à William Petersen. La chaîne et le comédien sont à cette époque liés par un contrat d’exclusivité. Au terme de ce dernier, si CBS n’a rien proposé à sa star, il faudra la dédommager grassement. Par chance, Petersen est enchanté par le script et, heureusement, le pilote* une fois tourné convainc les dirigeants du network*. Sans enthousiasme débordant, toutefois. Personne chez CBS ne paraît se douter du réel potentiel de la série.

LE PILOTE : le premier épisode d’une série. Généralement produit et tourné en amont sans garantie de suite, il sert à la chaîne de test pour décider si oui ou non elle s’engagera dans une première saison. Il donne donc en principe le ton de la série à venir.

LE NETWORK : à la télévision américaine, désigne une des cinq grandes chaînes diffusées sur l’ensemble du réseau national : ABC, CBS, NBC, Fox et The CW.

LES UPFRONTS : Événement industriel annuel qui se tient à New York, en principe pendant la troisième semaine de mai, durant lequel les chaînes dévoilent aux annonceurs (et à la presse) leurs nouveautés pour la saison suivante.