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Anthropérotiques

De
191 pages
L'Institut Kinsey (Indiana, USA) prône la recherche pluridisciplinaire et le savoir dans tous les domaines de la sexualité humaine. Ses collections, à caractère anthropologique, en constitue la face cachée, voire inexplorée. Du documentaire ethnologique aux constructions esthétisantes de certaines photographies, en passant par les prototypes de la pornographie orientale, c'est toute une vision de l'Autre qui émane de ces images d'archives.
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Préface __________________________________

C'est dans les activités les plus banales de l'existence que l'être humain révèle sa grande capacité créatrice. Nous devons tous manger pour survivre et l'on sait, bien sûr, que le besoin est universel, mais cela n'explique en rien pourquoi certains mangent avec leurs doigts, alors que d'autres utilisent des baguettes ou une fourchette. Il est évident et incontestable que l'alimentation représente partout et toujours une préoccupation primaire, mais encore faut-il comprendre comment certaines sociétés en arrivent à classer dans la catégorie comestible les fourmis grillées ou le caïman fumé. Tout en négligeant d'autres ressources nutritives jugées moins agréables, trop grossières ou qui sont interdites parce qu'appartenant au domaine du sacré. La puissance de la culture devient dominante quand la cuisine, comme par magie, transforme le vulgaire cochon en côtelettes de porc, quand le jus de raisin devient champagne ou le sang du Christ, quand le homard commun est rebaptisé Cardinal des mers. Le message demeure partout univoque : les humains sont maîtres de la nature et les humains ne sont pas de vulgaires animaux!! Il n'en est pas autrement dans le champ de la sexualité. Depuis les débuts de la Préhistoire, le corps humain n'a pas vraiment changé, les organes sexuels ne se sont pas transformés et le choix des positions n'a malheureusement jamais progressé. Néanmoins, au-delà de ces constats 5

universels, les conceptions du sexe et les pratiques sexuelles semblent aussi variées et disparates que les cuisines du monde. En effet, chaque culture impose son propre code, souvent original et distinctif, du comportement acceptable. Où qu'il vienne au monde, tout enfant doit apprendre qu'il existe des âges particuliers, des occasions, des catégories de partenaires, des politesses et des façons de faire, des lieux et même des heures de la journée pour ce genre d'activités. On lui enseignera, du coup, qu'il devra aussi respecter les interdits et que certains comportements seraient inacceptables ou regrettables, parfois même criminels. Depuis les chasseurs-cueilleurs de la Préhistoire jusqu'aux habitants des gigantesques centres urbains modernes, le poids de la culture a toujours joué un rôle déterminant dans le contrôle de la sexualité. Sa force paraît particulièrement flagrante lorsqu'on prend conscience que les principaux paramètres de la beauté séduisante et de l'attrait érotique sont largement des effets de mode portés par l'air du temps ; c'est justement ce qui, par exemple, nous incite aujourd'hui à trouver un peu ridicule des grands séducteurs des premières années du cinéma. L'étude scientifique du comportement sexuel cherche à identifier les dénominateurs qui seraient communs à l'humanité entière, ce qui lui impose de tenir compte et aussi en quelque sorte surmonter la diversité des traits culturels spécifiques. L'œuvre admirable d'Alfred Kinsey représente une contribution immense à l'appréciation de l'écart considérable entre les représentations idéologiques courantes de la sexualité et les véritables pratiques de personnes réelles. Tout cela dans le contexte assez particulier de la société américaine, laquelle, comme chacun sait, l'obligea à surmonter bien des tracas non mérités. Une société qui se dit profondément chrétienne et dont le Dieu n'a pas de partenaire sexuel connu, avec un fils, né d'une mère vierge, qui mourut puceau, une telle société ne semble pas prédisposée à débattre ouvertement de sexualité. Rappelons aussi que cette société américaine était encore profondément marquée par l'héritage de ce qu'on désigne 6

couramment comme le puritanisme victorien, une période de contradictions flagrantes entre discours et pratique. En effet, les historiens prétendent que la pornographie était florissante et qu'il n'y a jamais eu autant de bordels à Londres qu'à la fin du dix-neuvième siècle, au moment où dans les foyers bourgeois, les pattes du piano étaient recouvertes d'une housse parce que trop suggestives. L'hypocrisie était particulièrement criante du temps de Kinsey, mais elle n'a pas disparu dans un pays où les principales chaînes de télévision refusent encore de montrer une femme qui allaite son enfant, tandis que, tout près, des chaînes spécialisées n'hésitent pas à présenter tous les produits d'une pornographie désormais sans limites. Mais si l'on souhaite dépasser le contexte culturel particulier de la société américaine pour atteindre une vision à portée plus universelle, il faudra nécessairement tenir compte et mieux comprendre la sexualité des autres, l'érotisme ailleurs. Ce qui ne sera pas chose facile. Car malgré les similitudes évoquées, il est beaucoup plus facile d'étudier la gastronomie et la cuisine que de pénétrer le champ de la sexualité. Il ne s'agit pas d'une caractéristique que l'on retrouve partout, mais de très nombreuses sociétés considèrent le sexe comme relevant de la sphère privée où la discrétion s'impose. Il n'y a pas que des ethnographes maladroits, il y a aussi bien des gens qui préfèrent changer le sujet de la conversation. Peut-être s'agit-il de la trace d'un sentiment de vulnérabilité animale. Peut-être l'extase sexuelle est-elle perçue comme une dangereuse perte de contrôle qui vient contredire tous ces discours qui affirment notre maîtrise rationnelle du monde. Quoi qu'il en soit, la pauvreté de l'information est sans doute regrettable, mais elle n'est pas uniquement le reflet de la gêne ou la pudibonderie des ethnographes. Les photographies présentées dans cet ouvrage proviennent de diverses parties du monde. Si l'on cherche à comprendre pourquoi celle7

ci ou celle-là a été retenue, il serait sans doute prudent de prendre pour acquis qu'il s'agit là du résultat d'un heureux mélange de motivations. Certaines illustrations ont sans doute été recueillies par des scientifiques intéressés par tout ce qui touche la sexualité. D'autres ont probablement étonné par leur étrangeté exotique ou par le genre de bizarrerie qui dégoûte ou fait rêver. D'autres encore ont dû paraître franchement érotiques, émouvantes et excitantes. Ce qui serait conforme à ce que l'on croit savoir et qu'il faut redire : en matière de sexe, presque tout est affaire de circonstances et de contexte. De la même manière que la nudité n'a pas le même sens chez le médecin que dans sa cuisine, l'érotisme n'est jamais identique ici et ailleurs. Notre définition traditionnelle de l'obscénité en fournit un bon exemple. Alors que les peintres de la même époque pouvaient montrer des femmes nues en contexte de mythologie grecque ou en évoquant l'Ancien Testament, Édouard Manet créa un scandale avec le Déjeuner sur l'herbe. Ce n'est pas que le corps des Sabines ait été différent de celui de cette femme ordinaire assise sur l'herbe, mais parce que l'éloignement requis n'était plus respecté. Pour des raisons identiques, les nus exotiques du National Geographic ont longtemps paru inoffensifs dans une société qui, pourtant, tolérait mal la nudité ; on raconte même que les éditeurs de la revue auraient un jour modifié la photo de deux jeunes Polynésiennes qui, seins nus, faisaient de la couture, de manière à foncer quelque peu la teinte de leur peau, afin d'éviter le scandale. Par la même logique, mais en direction inverse, la revue Playboy inventa le concept assez improbable de la fille d'à côté, laissant croire que ses modèles étaient de véritables voisines proches, autrement dit, celles qui profitent d'un attrait érotique maximal. La fabrication culturelle de l'attrait mériterait d'être examinée de plus près. Encore une fois, parce que le sexe hors contexte perd son sens. Pour l'illustrer, considérez les propos ignobles d'un général serbe, aujourd'hui recherché pour crimes de guerre, qui écartait du revers de la 8

main les accusations de viol portées contre ses troupes en disant que cela était impensable puisque seulement un aveugle pourrait violer une Albanaise et que son armée n'engageait pas d'aveugles. Un tel propos traduit une attitude ouvertement raciste, mais il n'est pas exceptionnel. Dès que l'Autre paraît tellement différent de Soi qu'il cesse d'appartenir à l'espèce humaine (ce qui servait parfois à justifier l'esclavage), l'intérêt sexuel semble s'éteindre. Logiquement, l'érotisme serait alors une forme de bestialité. Nous savons que certains anthropologues n'ont pas hésité à recourir à la publicité facile et que le grand Bronislav Malinowski a vu l'un de ses ouvrages être mis en vente sous le titre parfaitement vulgaire de La vie sexuelle des sauvages. Mais on peut également émettre l'hypothèse que les récits ethnographiques anciens racontant (quelquefois en latin) les pratiques sexuelles de l'autre bout du monde n'ont peut-être pas toujours eu l'effet pornographique qui leur est souvent attribué. Tout repose sur la prédisposition dans l'œil du voyeur. Tout cela suggère qu'en parcourant cet ouvrage nous devrions demeurer très attentifs à nos réactions. Chaque fois que la distance paraît trop grande et que l'objet n'a d'autre mérite que celui d'une curiosité insolite, il s'agit peut-être d'un relent d'ethnocentrisme méprisant hérité du colonialisme occidental. Par contre, quand les illustrations réussissent à émouvoir et stimuler, c'est que nous avons commencé à traverser les frontières culturelles pour enfin pénétrer l'érotisme de l'Autre. Ce qui nous permettrait d'élargir l'éventail des plaisirs concevables. Et puis, qui sait, nous pourrions même, demain, goûter à un plat de fourmis grillées ou de caïman fumé. Bernard Arcand1

Anthropologue (professeur à l’Université Laval de Québec), Bernard Arcand est l’auteur d’un ouvrage désormais classique : Le jaguar et le tamanoir. Anthropologie de la pornographie (1991).

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Femme nue Anonyme Afrique subsaharienne, date inconnue Tirage argentique 13,2 x 8 cm [1102]

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Érotisme et anthropologie __________________________________

À partir du XVe siècle, la question de l’altérité se posa en Occident avec de plus en plus d’acuité. Certes, il y avait des précédents, tels les écrits d’Hérodote ou encore les récits de Marco Polo ; mais ce n’étaient là que de pâles préliminaires face à cet ardent désir qui se mit à pousser des marins à franchir les limites de l’horizon. Les premiers grands voyages autour du monde élargirent irréversiblement l’univers mental et humain de l’Europe et, dans leur sillage, ils confrontèrent l’Européen à la réalité d’une humanité protéiforme. Outre les débats spécieux sur l’aptitude des “sauvages” à disposer d’une âme, la sexualité de l’Autre ne manqua pas d’intriguer l’homme occidental tout en nourrissant sa rêverie et, disons-le aussi, ses fantasmes. Il est vrai qu’il était engoncé dans une société amplement coercitive en matière de mœurs et qui, depuis des lustres, avait consommé le divorce entre l’esprit et le corps, ce dernier ne pouvant qu’entraver le plein épanouissement du premier. L’apparente liberté sexuelle des indigènes, observée ou présumée, ne pouvait qu’alimenter son imaginaire érotique. Vision hâtive et souvent erronée, fruit de projections libidineuses sur un ailleurs pressenti voluptueux, la perception pré-anthropologique n’allait pas tarder à transformer cette altérité en un sanctuaire de la luxure. Nous sommes déjà aux antipodes du mythe du bon sauvage cher à Rousseau, lequel idéalisait un homme bercé par une Nature bienveillante et qui, par miracle, aurait été préservé de toute contamination culturelle. Ce 11

prototype de l’humain vivant à l’état de nature et faisant pour une large part l’économie d’une sexualité réduite au strict nécessaire était compris par les philosophes des Lumières comme l’inversion structurale de l’homme policé et en proie à une société qui n’a de cesse de le dépraver. Si les “indigènes” furent parfois perçus en tant que réincarnation d’Adam avant la Chute, leur nudité virginale ne devait pas faire long feu et la vertu idéalisée se transforma vite en lubricité quasi animale. Ainsi confinés dans un état primitif, régis par une économie de subsistance et un habitat de fortune, les “naturels” étaient perçus comme des créatures grégaires, exemptes de toutes structures de la parenté et autres tabous régulateurs.2 Pour faire image, ils s’unissaient selon le désir du moment, n’ayant cure de l’inceste ou de la pudeur. Dans La Guerre du feu (1981), le film de Jean-Jacques Annaud auquel collabora Desmond Morris, une scène de copulation aléatoire donne le climat. Un stimulus sexuel (vision de fesses féminines) y suffit pour qu’un mâle s’accouple sur le champ et au regard de tous avec une femelle en tous points disponible. Il est vrai qu’il s’agit là de temps préhistoriques, mais l’on sait combien jusqu’à une date récente les Occidentaux faisaient souvent l’amalgame entre premiers hommes et “primitifs” ; après tout, l’épisode des Tasaday “découverts” aux Philippines et supposés incarner l’âge de pierre ne remonte qu’aux années 1970. Cet attrait, voire fascination, pour une humanité exemptée de tout code moral allait bientôt réclamer ses zoos humains, rendant du coup possible l’observation empirique de ces héritiers du temps primordial et à l’égard desquels l’histoire n’aurait eu aucune prise. Si Montaigne en personne avait rendu visite à une cinquantaine de “cannibales” amenés à Rouen en 1550 (Toffin : 28), c’est le XIXe siècle qui incarne sans conteste ce phénomène de foire où, entre la femme à barbe et le gorille, sont exhibés des spécimens venus de contrées lointaines comme s’il s’agissait là d’une difformité (cf. en particulier la “Vénus hottentote”) ou d’une animalité étrangement
Dans son Voyage à Tombouctou, réalisé au début du XIXe siècle, l’explorateur René Caillié utilise ainsi à de nombreuses reprises le terme de “naturels” pour se référer aux autochtones de l’Afrique subsaharienne.
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ressemblante. Ce phénomène de ménageries humaines s’amplifia avec l’essor du colonialisme qui, reculant sans cesse la frontière du monde “civilisé”, assujettissait en abondance de nouvelles tribus parfois livrées en pâture à la curiosité des foules. Ces scènes reconstituées, où il était loisible d’observer des indigènes au travail ou en train de manger, baignaient dans une atmosphère d’érotisme théâtralisé. Les expositions universelles de l’ère coloniale mettaient ainsi en vitrine ces populations venues d’ailleurs, oscillant entre une volonté didactique guidée par des objectifs anthropologiques dans le meilleur des cas et, bien souvent, un désir d’exhiber des corps affranchis des règles rigoureuses de la pudeur qui sévissaient à l’époque, à tel point qu’Alison Griffiths n’a pas hésité à qualifier une de ces foires de “peep-show lascif” (Griffiths : 68). La confrontation avec des corps passablement dénudés ne pouvait en effet que troubler des esprits pétris de conformismes et pour lesquels la vision d’une simple cheville provoquait l’émoi. Quoique différentes par leurs traits physiques ou la couleur de leur peau, ces “peuplades” jugées inférieures renvoyaient néanmoins aux visiteurs l’image de leur propre sexualité muselée. On ne pouvait dès lors que mesurer la distance entre, d’un côté, une réserve de bon aloi frisant souvent la pudibonderie et, de l’autre, une sexualité considérée débridée (en particulier chez les Africains) et un penchant inconsidéré pour la danse dont on connaît la portée érotique. Dans cette société du spectacle ethnographique, la danse du ventre, toute ruisselante de sensualité, engendrait ainsi une véritable poétique de l’érotisme qui provoquait soit les foudres de la censure, soit un charme indéniable sur le public masculin, en donnant à ce terme toute sa portée magique. Notons que cette fascination pour l’altérité extrême (figure unissant l’Autre et l’autre sexe) fonctionnait à double sens. Ainsi le documentaire de Thomas Edison (Moki Snake Dance, 1901), montrant des Indiens Hopi d’Arizona dansant dans un état de quasi-nudité, laisse entrevoir une Occidentale changeant brusquement de position afin de mieux assouvir sa soif de voyeurisme ; les films mettant en scène les Amérindiens jouissaient pour cette raison précise d’une grande popularité auprès des femmes (Griffiths : 182). Franchissant le pas, 13

certains visiteurs de ces zoos humains s’accordaient parfois des contacts sexuels avec des indigènes fraîchement importés de leurs terres lointaines, comme pour mieux goûter à cette nouvelle réalité enfin à portée de main (Toffin : 43-45). Heureusement, une ethnographie plus rigoureuse allait graduellement rétablir les faits en restituant ces sexualités allogènes aux contextes culturels et hautement codifiés qui les régissent, et non à une présupposée liberté sexuelle fondée sur les seules lois de la nature et autres théories des climats.

Homme ithyphallique Anonyme Afrique subsaharienne, date inconnue Tirage argentique 15,5 x 9 cm [1015]

Homme pourvu d’une queue Anonyme Location et date inconnues Tirage argentique 13,2 x 8 cm [1033]

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Le mâle africain passait volontiers pour un surhomme dont les mensurations imposantes n’avaient pour équivalent que son ardeur libidinale. Ainsi réifiés et relégués au rang de phénomènes de foire, les “indigènes” étaient censés provoquer soit la répulsion soit une troublante attraction.

Depuis cette époque où, doublement bridée par des projections purement fantasmatiques et une idéologie visant à hiérarchiser les peuples, la perception de l’Autre manquait singulièrement de rigueur scientifique, des ouvrages majeurs à caractère anthropologique ou ethnohistorique se sont donné pour objet l’étude systématique et, en théorie du moins, objective de la sexualité au sein de sociétés d’origine noneuropéenne. Nous songeons entre autres aux travaux désormais classiques de Bronislaw Malinowski (La Vie sexuelle des sauvages), Margaret Mead (Mœurs et sexualité en Océanie), Robert Van Gulik (La Vie sexuelle dans la Chine ancienne) ou, plus récemment, à l’étude de Jean-Pierre Ombolo (Sexe et société en Afrique noire). Notons encore les travaux d’Edgar Gregersen (The World of Human Sexuality) proposant une vaste fresque de la sexualité de par le monde, ainsi que ceux de Clellan S. Ford et Frank A. Beach (Patterns of Sexual Behaviour). D’autres ouvrages non moins importants ont pour leur part traité de certaines pratiques et institutions à caractère sexuel. C’est le cas notamment de Verrier Elwin (Maisons des jeunes chez les Muria) qui étudia en Inde l’institution du ghotul, un dortoir pour les jeunes au sein duquel se pratique l’échangisme généralisé. Le domaine qui a certainement le plus retenu l’attention des ethnologues demeure celui des rites et mutilations sexuels dont le paradigme non-exhaustif comprend la circoncision, l’excision et l’infibulation (cf. le livre du même nom de Jacqueline Khayat ; A.M. Vergiat leur a aussi consacré d’amples descriptions dans Les Rites secrets des primitifs de l’Oubangui). D’autres auteurs ont également intégré des données ethnographiques relevant directement de la sexualité, même si leurs propos ne se limitaient pas à cette seule problématique. Dans La Production des Grands Hommes, Maurice Godelier a ainsi étudié la fellation initiatique chez les Papous de Nouvelle-Guinée, ceci dans le cadre des rites de passage. 15

Enfin, même si son analyse concerne essentiellement le monde occidental, Bernard Arcand a eu l’incontestable mérite de jeter les bases d’une anthropologie de la pornographie (Le jaguar et le tamanoir), comblant ainsi un vide épistémologique dont on comprendra plus bas la longévité. Plus inhabituel est en revanche l’ouvrage réalisé sous la direction de Don Kulick et Margaret Wilson : Taboo. Sex, Identity, and Erotic Subjectivity in Anthropological Fieldwork. Au lieu de considérer les sociétés traditionnelles comme un objet d’étude mis à distance par l’ethnologue, cette collection d’essais s’emploie à souligner la complexité d’une telle interactivité. À trop privilégier l’observation participante, à la base même de la méthode ethnographique, l’anthropologue finit parfois par s’attacher, sentimentalement ou du moins charnellement, aux autochtones, voire pour les plus infortunées à être victimes de viol. En effet, une telle méthode consiste à se fondre dans le groupe ethnique étudié afin de mieux en comprendre le quotidien, l’organisation sociale ou le système de pensée. Ainsi plongé dans la longue durée, il n’est donc point rare pour l’ethnologue de participer à la sexualité du groupe observé, mais, là encore, les témoignages demeurent discrets, distants et marginaux, comme si cette incursion au sein d’un Eros indigène parasitait en quelque sorte la portée scientifique des enquêtes de terrain, comme si la distance nécessaire s’évanouissait obligatoirement dans ce superlatif du contact qu’est l’acte sexuel. Lorsque deux univers culturels s’observent, la rencontre est prévisible. Sans qu’il soit possible de discerner le statut (soldat, colon, missionnaire ou ethnographe) de l’homme occidental figurant sur la photographie de piètre qualité représentée ci-dessous, les libertés que celui-ci s’accorde à l’égard des deux femmes autochtones trahissent bien l’intersection incontournable entre deux mondes, même si le plus petit dénominateur commun est ici à l’évidence celui de la sensualité. Quelles qu’en soient les motivations ou les péripéties, la sexualité de l’Autre finit bien souvent par devenir aussi celle de Soi.

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Homme occidental flanqué de deux femmes africaines Anonyme Date inconnue 9,8 x 7 cm [1123]

Si la sexualité transparaît dans maints travaux à caractère anthropologique, elle demeure pourtant discrète, sous-jacente, évoquée comme une cause (nécessité de perpétuer l’espèce ou, du moins, la lignée) ou une conséquence (sceller une union matrimoniale) qui ne mériterait point de s’y attarder davantage. Dans l’institution universelle du mariage, par exemple, on devine la part importante qu’elle joue, notamment dans le cadre de la polygamie qui exige un véritable calendrier conjugal et, plus encore, la polyandrie, pratique impensable pour bien des esprits machistes qui ne souffriraient aucun partage. Toutefois, le primat sera souvent donné à la socialisation de cette force quasi tellurique, via l’étude des tabous et autres interdits religieux qui en délimitent les formes acceptables. De même, l’anthropologie juridique analysera les conséquences de telles transgressions ou non-respect des règles de la bienséance communautaire et dont la sanction va du simple 17

divorce à la lapidation. En dépit des lourdes implications de la sexualité dans les domaines du pouvoir, de la parenté et des rôles sociaux attribués à chaque sexe, une variable demeure pourtant inexplorée ou presque, celle du plaisir physique. Que sait-on des préliminaires, des mots de l’amour, des postures, de l’expression de la jouissance, des situations qui excitent les partenaires ? Somme toute bien peu. On comprendra aisément que, dans un tel contexte, l’érotisme fasse figure de valeur négligeable, de résidu un peu trop rapidement escamoté. Ainsi, malgré l’excellence de la plupart des ouvrages cités et la myriade de notes relevées sur le sujet au hasard des monographies, force nous est de constater combien la sexualité et l’érotisme constituent le parent pauvre de l’ethnologie. Un tel constat relève du pur paradoxe. En effet, alors que les anthropologues se sont souvent focalisés sur l’étude de la famille et, clef de voûte de cet édifice, l’institution du mariage que nous venons d’évoquer, soulignant d’une part combien les hommes considéraient les femmes en tant que biens précieux dans un système plus vaste d’échanges économiques, démontrant d’autre part que la captation de la sexualité des épouses n’avait d’autres buts que de maximiser la reproduction (Eriksen : 108), un paramètre fait pourtant cruellement défaut : celui de la séduction et de l’intimité, grandes absentes de ces rapports humains. Comme si l’acte copulatoire n’assouvissait qu’une fonction sociale. Comme si l’homo ludens dans ses badineries voluptueuses représentait une exclusivité occidentale. Après les pulsions animales qui caractérisaient les “sauvages” d’antan, ceux-ci ne s’uniraient désormais qu’en vue de procréer, en un trajet fulgurant menant de l’instinct aveugle à la rationalisation extrême, fondée sur une fonction à pourvoir. Ce serait oublier les cérémonies de la lampe éteinte, notamment chez les Inuits, qui témoignent combien l’orgie fait partie intégrante de leur univers culturel. Ou encore cette pratique masculine de Bornéo qui consiste à incruster des perles sous la peau du pénis afin d’augmenter le plaisir physique des partenaires sexuels (Brown). Entre l’appel de la Nature et la raison reproductrice s’ouvre le vaste champ de l’érotisme dont bien peu de sociétés en sortent exemptées. Dans son 18

analyse prospective des expressions collectives de l’obscénité au sein de diverses ethnies africaines, Edward Evans-Pritchard n’hésita pas à railler ses collègues qui s’excusaient de livrer de telles “indécences”, préférant parfois les taire car “trop horribles pour être répétées” ou bien les traduisant en latin pour en diminuer l’effet par trop profane (EvansPritchard : 68). À l’évidence, il y a là un substrat culturel qui affleure abondamment et que seul un aveuglement têtu et pétri de moralisme tiendrait pour négligeable. Il n’existe pas de dichotomie entre sociétés traditionnelles et sociétés modernes en ce qui concerne la sexualité et l’érotisme. Une certaine universalité semble régir les comportements voluptueux et les représentations obscènes, parfois tempérés à la baisse, il est vrai, par l’intransigeance du monothéisme ou l’austérité de certaines sociétés collectivement “refoulées”, telle celle d’Inis Beag en Irlande où la vue d’un pied nu dérange et à propos de laquelle John Messenger parle même de naïveté sexuelle (Messenger : 14-5). Il ne faudrait toutefois pas confondre une morale surplombante, imposée par les institutions religieuses ou politiques, avec une éthique populaire plus perméable au langage des sens. La pensée sauvage, pour reprendre un terme de Claude Lévi-Strauss, est une pensée inclusive à la différence notable de la pensée moderne qui a longtemps évacué le corps tenu pour suspect. Au sein des sociétés jadis dites “exotiques” et aujourd’hui “premières” prévaut en effet une dimension holistique où, sans fausse pudeur, le corps joue pleinement son rôle. Ainsi, sans une once de honte, l’acte sexuel y est parfaitement intégré, parfois même relié à une cosmogonie complexe. Ceci est évident chez les Dogons du Mali où, selon certains africanistes (Griaule : 90-1), tout se tient, la position du couple durant la copulation, la symbolique érogène de l’architecture et les mythes fondateurs. Il faudrait toutefois pondérer cette approche qui, de l’usage du présent anthropologique à l’immutabilité de certaines structures, ne laisse que peu de place à la créativité des acteurs, en l’occurrence celle du couple dont les ébats auraient été réglés en des temps immémoriaux. Heureusement, les travaux de Fredrick Barth ont réintroduit l’initiative individuelle dans le jeu social, ce qui ne manquera 19