ANTONIN ARTAUD, LA VIRTUALITE INCARNEE

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Artaud est-il mystique ? Cette étude, dont le propos s'articule sur de larges extraits, se propose de retracer l'originalité du parcours d'Antonin Artaud sur la question de la représentation du sacré.

Publié le : jeudi 1 juin 2000
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EAN13 : 9782296415010
Nombre de pages : 144
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Antonin Artaud la virtualité incarnée

Ludovic

Cortade

Antonin Artaud la virtualité incarnée
Contribution à une analyse comparée avec le mysticisme chrétien

1'Itmattan

Collection

Arts &Sciences de l'art

dirigée par Costin Miereanu
Interface pluridisciplinaire, cette collection d'ouvrages, coordonnée avec une publication périodique sous forme de cahiers, est un programme scientifique du laboratoire « Esthétique des arts contemporains» (unité mixte de recherche du CNRS, de l'université Paris 1 et du ministère de l'Éducation nationale, de la recherche et de la technologie).
Institut d'esthétique et des sciences de l'art 162, rue Saint-Charles - 75740 Paris CEDEX 15 Té1./Fax: 01.45.58.09.06- E-mail: asellier@univ-paris1.fr

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CENTRE

NATIONAL

DE LA RECHERCHE SCIENTlF1QUE

Contact auteur: ludovic.cortade@free.fr

ISBN: 2-7384-9307-6
@ 2000, L'Harmattan Éditions, 5-7, rue de l'École polytechnique, 75005 Paris L'Harmattan Inc, 55, rue Saint-Jacques, Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Remerciements

à

Geneviève Clancy Costin Miereanu Myriam Blcedé Elisabeth Dartiguenave Brigitte Gendron Anne Sellier

Pour

Luis

et Roxane

Introduction

Pourquoi parle-t-on ment de présentation?

de représentation et non simple-

Re-présenter, c'est supposer que les signes ne sont que la réplique de la seule présentation possible d'un acte essentiel et unique. Les signes "représentatifs" ne seraient alors qu'un épiphénomène dénué d'efficacité propre: leur surgissement dans le monde n'exerce qu'une influence limitée; ils ne contiennent pas la fondation d'un pacte ou d'une alliance avec le divin, puisqu'ils ne sont que le souvenir de la présentation originelle d'une alliance qui les a précédés. Par conséquent, les signes n'auraient d'autre destin que la re-présentation. Encore ne s'agit-il là que de l'aboutissement d'un processus historique propre à l'Occident. On doit à Michel Foucault d'avoir souligné le

fait que jusqu'au XVIesiècle, « l'écriture fait corps avec le
monde ». En revanche, à partir de cette période, «le langage, au lieu d'exister comme l'écriture matérielle des choses, ne trouvera plus son espace que dans le régime

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des signes représentatifs 1 ». La disjonction des mots et des choses, des signes et des réalités auxquelles ils renvoient, est donc une construction culturelle. Jadis intrinsèquement efficace, le signe est devenu symbolique. De la présence réelle et agissante du sacré dans les manifestations sensibles, l'Occident est passé à une simple actualisation du transcendant. De ce qui n'est plus que le souvenir de Dieu, nous avons forgé un concept: la re-présentation. La notion d'efficacité du signe est très étroitement liée au rapport entre l'immanence et la transcendance. Si les choses sont naturellement imprégnées de sacré, constituant de ce fait une sorte d'« immanence dans la transcendance », il est clair que le signe est pleinement valorisé, légitimé et à ce titre, efficace. En revanche, si l'on pose, à rebours de cette" connaturalité" entre la matière et le sacré, une opposition entre la substance et l'accident, il est clair que le statut du signe (du mot comme de l'image), reste problématique, ce qui rend alors possibles des attitudes aussi opposées que l'idolâtrie et l'iconoclasme. TIest possible de rendre compte de cette opposition

en distinguant, avec Olivier Herrenschmidt, deux types de
sociétés. D'une part, on peut regrouper toutes les sociétés qui ont «organisé l'ensemble de leurs représentations autour (ou même à partir) de la notion dominante de loi cosmique telle qu'on la saisit, par exemple, dans les termes de dharma, tao, kosmos2». C'est ce que l'auteur appelle le «système brahmanique », qui «instaure les divinités en position de médiateurs entre l'homme et l'ordre du monde auxquels l'un comme les autres sont soumis3 ». En d'autres termes, les hommes aussi bien que les dieux dépendent des lois cosmiques qui animent le
1. Michel Foucault, Les Mots et les choses, Paris, Gallimard, 1966, p.5658 (nous soulignons, désormais n.s.). 2. Olivier Herrenschmidt, « Sacrifice s~bolique ou sacrifice efficace », in La Fonction symbolique. Essais d anthropologie, textes réunis par M. Izard et P. Smith, Paris, Gallimard, 1979, p. 175. Cette orientation de recherche et cet article nous ont été signalés par la lecture de l'ouvrage de Monique Borie, Antonin Artaud, fe théâtre et le retour aux sources: une approche anthropologique, Paris, Gallimard, 1989. 3. Lac. cit.

Introduction

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monde, si bien que les hommes entretiennent des rapports de proximité avec le sacré qui imprègne de ce fait la dimension sensible et matérielle de l'existence. Dans ce système, l'idée de transcendance cède le pas à celle d'une présentation du sacré dans les signes, d'où découle naturellement leur efficacité intrinsèque. Au système brahmanique, on peut opposer les reli-

gions du Livre qui, « aux antipodes de l'univers brahmanique, ne reconnaissent d'ordre dans la nature que pour autant qu'il apparaît comme le projet, libre et volontaire, d'une divinité. [...] Le système testamentaire enseigne qu'il n'y a d'ordre du monde - de "loi naturelle" - que pour autant qu'un dieu l'a voulu et qu'il ne se maintient, au bénéfice de l'homme que parce que ce dieu le veut bien, moyennant l'obéissance de l'homme à sa loi4 ». Par conséquent, si dans le système brahmanique les hommes et les dieux sont liés par une soumission à l'ordre du monde, les religions du Livre instituent l'idée d'une absolue transcendance de Dieu. D'où l'idée d'une Parole divine, antérieure à toute chose créée, reléguant de ce fait tout signe au rang d'épiphénomène contingent. Dès lors, la chose qui était consubstantielle au sacré n'en est plus que le signe. À l'efficacité intrinsèque du signe dans les sociétés de type brahmanique, on peut opposer le symbole chrétien, qui n'est pas "lieu-tenance" de l~ présence réelle de Dieu, mais seulement son souvenir. Evoquant le sacrifice de l'Alliance entre Iahvé et Abraham, on peut introduire une comparaison avec le symbolon grec: «Il s'agit bien d'un symbole, d'un témoin matériel destiné, pour l'avenir - des individus et de leurs descendants - à renvoyer à une parole passée, à un engagement mutuel; il est le gage matériel et permanent de la validité toujours présente de cette parole et de ce lieu. Mais de lui-même, rien ne peut advenir, rien ne peut se réaliser; en ce sens, donc, le sacrifice de l'alliance est pour moi symbolique et non efficace5.» C'est au cœur de cette problématique opposant
4. Ibid., p. 175-176. 5. Ibid., p. 177.

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deux systèmes, l'immanence du sacré associée à l'efficacité intrinsèque du signe d'une part et la transcendance divine liée à la fonction symbolique du signe d'autre part, que se situe le parcours d'Antonin Artaud. Néanmoins, toute tentative de définition des rapports entre la corporéité du signe et sa dimension spirituelle se heurte chez Artaud à l'ambivalence de ses textes. D'une part, l'objet de la quête artélienne consiste en effet à rejeter une conception du signe régie par la transcendance pure qui contient en puissance une dénégation de la figuration. Il s'agit au contraire de réhabiliter la matérialité, la corporéité des signes en créant une matière nouvelle: le Grand Œuvre d'une Alchimie efficace. Dès lors, parce que la matière des formes sensibles inscrit les dieux au cœur de la vie, le signe artélien n'est plus symbolique, mais intrinsèquement et rituellement efficace:
Je cherche la réconciliation de l'acte matériel et de l'acte spirituel sur un plan efficace où la question ne se pose plus, mais où quelque chose soit définitivement changé6. [...] poser la question de l'efficacité intellectuelle de l'expression par les formes objectives, de l'efficacité intellectuelle d'un langage qui n'utiliserait que les formes, ou le bruit, ou le geste, c'est poser la question de l'efficacité intellectuelle de l'are.

TIn'en demeure pas moins que onze années après la lettre à Jean Paulhan du 14 juin 1932, Artaud confie au docteur Ferdière son engouement pour les mystiques et les théosophes en des termes spiritualistes:
Dieu et le Merveilleux un hasard que comme mystiques, d'Illuminés borg, Boehme, Jérôme mon très cher ami ne font qu'un et ce n'est pas moi vous avez été envoûté par quelques noms de ou de Mages: Eckart [sic], TauIer, SwedenCardan, Saint Jean de la Croix [...]8.

Oui, il y a dans les phrases de Maître Eckart et dans son style quelque chose qui concerne la pensée du lecteur et la poursuit pas à pas jusque dans ces régions occultes de l'homme où les mots ont perdu [eu r 6. Lettre à Jean Paulhan du 14 juin 1932, in Antonin Artaud (désormais A. A.), Œuvres Complètes (désormais O. C.), t. V, p. 89. 7. A. A., « Théâtre oriental et théâtre occidental», in Le Théâtre et son double, o. C., t. IV, p. 83. 8. A. A., Nouveaux écrits de Rodez, p. 49. Nota bene: nous respectons dans cette étude la notation du mot ''Dieu'' telle qu'elle figure dans les textes cités, c'est-à-dire avec ou sans majuscule.

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