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ANTIMANUEL DE SOCIOLOGIE

De
220 pages
Il y a trop longtemps que ceux qui travaillent et créent des richesses se laissent intimidée par des intellectuels ne produisant que des mots. Depuis deux siècles, au nom des fausses sciences, une certaine pédantocratie française enseigne que LA SOCIETE a des buts distincts, plus noble et désintéressés que ceux des individus. Mais qu'est donc la société ? C'est pour répondre à cette question que fut inventée la sociologie, à la fois science et philosophie, c'est-à-dire encore largement spéculative, et divisée en écoles ennemies. Dérangeant, ce livre bousculera vos ides sur la société et la sociologie.
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ANTIMANUEL

DE SOCIOLOGIE

POLITIQUE ET MODERNITÉ

Crédit Couverture

Les licteurs rapportent Jacques Louis DAVID LOlJVRE

à Brutus le corps de ses fils (1789)

Photo R!\1N - G . BLOT .IC. JE~t\.N

(Ç)L'Harmattan,

2002

ISBN: 2-7475-2486-8

COLLECTION:

QUESTIONS

CONTE~IPORAINES

CLAUDE FOUQUET

ANTIMANUEL
POLITIQUE

DE SOCIOLOGIE
ET MODERNITÉ

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest

HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Collection Questions Contemporaines dirigée par J.P. Chagnollaud, A. Forest, P. Muller, B. Péquignot et D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation.. . Jamais les « questions contemporaines» n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines» est d'offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective. Dernières parutions Alia RONDEAUX, Catégories sociales et genres ou comment y échapper, 2001. Jacques LANGLOIS, Le libéralisme totalitaire, 2001. Vincent PETIT, Les continentales, 2001. Gérard LARNAC, La police de la pensée, 2001. François- Xavier ALIX, Insertion et médiation: à la recherche du citoyen, 2001. Vincent ROUX, Le capitalisme utopique: propriété privée et destination universelle des biens, 2001. Désirée PARK, Problèmes contemporains: la société pluraliste, 2001. Christine MARSAN, En quoi le mal nous rend plus humain ?, 2001. Lise GREMONT, Une politique publique d'emploi pour les jeunes: le parcours professionnel des emplois-jeunes, 2001. Collectif, Tempête sur le réseau: l'engagement des électricien(ne)s en 1999,2001. Jean-Joseph REGENT( dir.), Démocratie à la nantaise, 2001. Edwidge KHAZNADAR, le Féminin à lafrançaise, 2002. Lydie GARREAU, L'amour conjugal sous lejoug : quelques faits et discours moraux sur la vie intime des français (1880-1956), tome 1, 2002. Lydie GARREAU,Une reconnaissance progressive du plaisir sexuel (1956-2000), tome 2, 2002. Jacques PEZEU-MASSABUAU, Du confort au bien-être, 2002. Guillaume HUBLOT et Eric LAFOND, Il septembre 2001 : un tournant pour la politique étrangère occidentale?, 2002. Promouvoir les Services Publics, Services publics: le livre noir des privatisations, 2002. Françoise D'EAUBONNE, L 'homme de demain a-t-il unfutur ?, 2002. Points CARDINAUX, Manifeste pour l'égalité, 2002. Michel VERRET, Sur une Europe intérieurer... , 2002.

SOMMAIRE
ANTIQUES IDÉES
13

I INVENTION DE LA SOCIÉTÉ
1
Les auteurs du génocide cambodgien admirent Rousseau et Montesquieu qu'ils n'ont pas lus, connaissance de seconde main à travers l'enseignement français. L'Esprit des Lois est considéré comme le premier monument de la sociologie, même si le mot n'apparaît qu'en 1838. Le Contrat social inspire Robespierre et Bonaparte. Montesquieu et Rousseau prennent leurs modèles dans l'Antiquité.
' «

JE VEUX

CHANGER

LA SOCIÉTÉ»

19

2 L'AGRESSEUR ADMIRÉ

25

Ouvertement impie et pourtant victorieux, Frédéric II est le héros du siècle des Lumières. Il fait de la Prusse une caserne, mais parce qu'il brave croyances et conventions et sait flatter les intellectuels, on le croit moderne. Pour la première fois, un projet de société militariste et nihiliste séduit l'Europe. Frédéric II fut un modèle pour Bonaparte et Hitler.

3 À LA TETE DU GENRE HUMAIN

29

Du règne de Saint Louis à la Révolution, la France est à la tête du genre humain, le pays le plus peuplé d'Europe, le plus riche et le plus puissant du monde. Pourtant, au milieu du XVIIIe siècle, des écrivains ne voient pas sa modernité. Ils ont honte de leur gouvernement et de leur religion, et préfèreraient être des Romains. INSAISISSABLE HISTOIRE 32

4 DEUS EX MACHINA

35

Contre le gouvernement et l'Eglise qui, croit-on, mènent la France à la ruine et au déclin démographique, on invente la société comme source alternative de pouvoir et but de la politique.

5 QUAND TOUT ÉTAIT POLITIQUE 39 La Renaissance avait mis à la mode la cité antique, considérée comme un modèle indépassable. Les études classiques, particulièrement la lecture des historiens rOlnains comme Plutarque, donnent envie d'en revenir aux temps supposés héroÏques de Sparte et de Rome, de tout subordonner au bien de la cité, puisque l'homme est un animal poJitique.

6 ORIGINE

DE LA MODERNITÉ

43

Le retour à l'idéologie civique antique remet en cause l'invention originale

et capitale de la chrétienté latine: l'équilibre établi entre pouvoir spirituel et temporel, l'un modérant l'autre, et favorisant, entre les deux, des espaces de liberté économique et politique. Cela est propre à l'Occident.

7 DE MACHIAVEL A CALVIN 47 La contestation intellectuelle des équilibres politiques chrétiens devient systématique avec le Florentin Nicolas Machiavel, inconsolable nostalgique de la république romaine, et avec la Réforme protestante, à la même époque. 49 AU NOM DES SAINTES ECRITURES

7

Il SOCIETÉ

CONTRE

LIBERTÉ

8 CONTRAT

SOCIAL

OU NATURE

HUMAINE?

55

Au XVIIe siècle, s'impose l'idée d'un contrat entre gouvernants et gouvernés, d'où serait née la société. Pour Hobbes, ce contrat donne à l'Etat un pouvoir illimité. Descartes et Locke croient aussi au contrat fondateur, mais Locke défend la liberté, en vertu du droit naturel.

9 LE MEILLEUR

DES MONDES

POSSIBLES

59

Le philosophe allemand Leibniz s'oppose au pessimisme de Hobbes et explique, au début du XVIIIe siècle, que l'homme est libre et que le monde est le meilleur possible. Les penseurs écossais: Hume, Ferguson et Smith, ne croient pas non plus qu'un contrat soit à l'origine de la société qui n'est pas, selon eux, une construction consciente, mais un produit naturel de l'activité humaine.

10 LA GUERRE

DES RACES

63

Dans les prel11ières années du XVIIIe siècle, le comte Henri de Boulainvilliers attaque l'idée, largement reçue jusque-là, que la France est une harmonieuse pyramide de trois ordres, clergé, noblesse et tiers état. S'y livre en réalité, révèle-t-il, une guerre permanente entre deux races, la gauloise et la franque. Père de l'historici sme, il inspire à Marx l'idée que la société n'est que le produit de la lutte des classes. Le socialisme de Hitler en reviendra ensuite à la guerre des races. Il LA SOCIETÉ, C'EST LA GUERRE 67 Contrairement aux grands penseurs écossais, Montesquieu et Rousseau sont persuadés, COlnmeBoulainvilliers, que la société est mauvaise et engendre la guerre et l'inégalité. Il faut la détruire et revenir en arrière en remontant le cours de l'histoire vers la cité antique, ou même l'état de nature. 12 LE HÉROS 71 Avec l'affaiblissement de la foi, l'idéal chrétien de sainteté s'efface au profit d'une résurgence des modèles héroïques antiques. Le but de la vie se définit désormais sans référence à un au-delà, sans souci spirituel, et se justifie par l'ambition personnelle et l'affirmation de soi. Comme des héros de roman, Frédéric II et Napoléon vont enflamme.r les imaginations. Ils se sacrifient pour le peuple, et dorment au milieu de leurs soldats en campagne.

13 «L'ANGLETERRE,

COMME

CARTHAGE...

»

75

En Angleterre, Locke, Hume et Smith comprennent les évolutions de leur temps, et participent activement à la vie économique. et politique. En France, au contraire, Montesquieu, VoItaire et Rousseau se tiennent à l'écart des responsabilités, rejettent la modernité et, au lieu d'observer leur époque, lisent et commentent surtout les écrivains anciens. Montesquieu prophétise même la destruction de l'Angleterre. Il est le père de la pédantocratie et du corporatislne français.

14 «DES ESPRITS A TT ARDf:S » 79 Alors que la France est la première des nations dans presque tous les domaines, ses écrivains les plus connus, aveugles à ses réussites, condamnent son gouvernement et sa religion. La France pacifique et bâtisseuse de Louis XV leur paraît trop prosaïque. Critiquant le pape de trop secourir les pauvres, Montesquieu vante l'islam et les institutions persanes. Rousseau rêve de Sparte, tandis que Voltaire et Diderot imaginent d'exotiques et fantaisistes perfections, prussiennes, russes et mêmes chinoises.
8

III RÉVOLUTIONS

CONTRE

MODERNITÉ

15 DOMINATION DE L'IDÉOLOGIE ALLEMANDE 85 La tentative de la France révolutionnaire et impériale d'étendre sa civilisation, par la guerre et la violence civile, discrédite en Europe l'idée même de civilisation universelle. C'est par réaction que l'Allemagne affirme sa germanité. Trop longtemps piétinée par les armées français, elle a une revanche à prendre, qui sera d'abord intellectuelle avec Hegel et son disciple Marx, puis, plus tard, industrielle et militaire, culminant avec la formation du Deuxième Reich, au château de Versailles, le 18 janvier 1871, sur le corps meurtri de la France vaincue. 16 SOCIETÉ CONTRE MARCHÉ 89 Pour Hegel, la Révolution et Napoléon accomplissent naturellement les Lumières. II pense que, malgré Waterloo, l'Histoire a avancé. Ni lui, ni Marx n'aiment la liberté en train de refleurir sur les ruines accumulée par Napoléon. Ils sont certains que la croissance du pouvoir de l'Etat va dans le sens de l'Histoire. "Les prétendus droits de l'homme", écrit Marx, ne peuvent que gêner ce mouvemen DROITS DE LA SOCIETÉ 91 17 CONSENSUS FRANCO-ALLEMAND 95 Alors que la pensée française avait dominé l'Allemagne des Lumières; au XIXe siècle, c'est au tour des idées allemandes de s'imposer à la France vaincue. Ses professeurs adoptent avec enthousiasme le mythe hégélien d'une Histoire implacable, où l'Esprit du Monde s'incarne dans des héros comme Frédéric II et Napoléon. DEUX SIÈCLES D'INSOMNIE DU MONDE 97 18 DISSIDENCE ANGLO-AMERICAINE 101 Après Burke. pour qui les Lumières sont indissociables du christianislne, les penseurs anglophones sont longtemps les seuls à résister à la domination intellectuelle de l'historicisme hégélien et marxiste, et à contester la modernité du projet révolutionnaire. Pour l'historien anglais Alfred Cobban qui influence François Furet, la Révolution française est une réaction conservatrice, un coup d'arrêt à la modernité.

19 LA FORCE

PLUTôT

QUE LE DROIT

105

Au moment où Anglais et Américains inventent la démocratie, la Révolution française engendre la première dictature militaire moderne, ainsi que l'Etat-nation qui -contrairement à l'opinion de Tocqueville-- n'est pas une simple extrapolation d'une supposée montée de l'absolutisme depuis la Renaissance.

20 LA COTE DU GRAAL

109

Ni traditionnel, ni rationnel, le pouvoir absolu de Napoléon est archaïque par sa brutalité, mais aussi nouveau par l'utilisation massive de la propagande. Ignorant légitimité et légalité, c'est un pouvoir charismatique et romantique qui va durablement retarder l'avènement de la démocratie en France et en Italie, et inspirer, plus tard, les régimes totalitaires. Selon l'Autrichien Joseph SchUlnpeter, le plus grand économiste du XXe siècle, le libéralisme n'est pas assez romantique. L'excitation de la bourse ne peut pas remplacer la quête du Graal. POLITIQUE D'ABORD. 111

21

ÉMOTIONS

ET POLITIQUE

115

Pour Schumpeter le capitalisme est incapable d'émouvoir les hommes. C'est pourquoi il prévoit le triomphe final du socialisme. La chute du communisme semble lui avoir donné tort, mais beaucoup de ceux qu'il appelait les professionnels des idées, continuent de contester la liberté, au nom d'idéaux supérieurs, supposés devoir s'épanouir dans des sociétés futures, forcément plus nobles, vertueuses et exaltantes. PROVISOIRE VICTOIRE? 117

9

IV LES CONDITIONS

DE LA LIBERTÉ

22 LE DROIT DE NE PAS ETRE IDENTIQUE 123 La critique sociale semble la vocation de beaucoup de sociologues qui ont fait de la société un objet de science, bien avant que la science puisse apporter des réponses satisfaisantes. Trop pressés d'aboutir, Comte, Weber et Durkheim ont ignoré les sciences de la vie qui se sont constituées parallèlement aux sciences sociales, mais séparément. Malgré les exhortations des sociologues structuralistes, l'homme libre refuse d'être enfermé dans des structures d'ethnicité ou d'identité. REFUS DES STRUCTURES 125

23 LOI OU CONTRAT?

129

L'existence de sociétés animales prouve que l'esprit humain n'est pas seul à l'origine de la société. En revanche, le contrat est tout aussi caractéristique de notre espèce que la parole ou la pensée abstraite. Il forme la trame de nos vies, plus que les rigides lois des sociétés d'insectes, résultant du déterminisme génétique. SOLILOQUES SOCIOLOGIQUES 132

24

COMPETITION

DES SOCIETES

135

Déjà Thucydide observait qu'il n'y a pas de bonheur sans liberté. Tout naturellement, la démocratie, sur le long terme, refuse les embrigadements imposés au nom de la société. Mais, comme les groupes humains ne cessent d'être en compétition, on est loin, hélas, d'être sûr que la démocratie constitue un avantage compétitif, car les utopies meurtrières continuent de séduire, émouvoir et entraîner les hommes. LES CULTURES NE VOTENT PAS 137

25 RÉVOLUTION

ET CONTRE-R:f:VOLUTION

139

Même si la démocratie selnble avoir triomphé définitivement des socialismes totalitaires, la liberté n'a peut-être pas encore trouvé de porte-parole assez convaincants. Stuart Mill, Schumpeter, Hayek ou Raymond Aron n'ont jamais déplacé les foules. Dérangeante est la liberté, car, favorable à la destruction créatrice, elle ne cesse de remettre en cause les situations acquises. En outre, trop rationnelle, elle n'émeut pas et ne suscite pas l'enthousiasme, indispensable en politique. 141 LE BON CHEMIN

26 FORCES VIVES? 145 Dans la sociologie de Durkheim, la Société prend la place de Dieu, et la Corporation celle de la démocratie. L'homme doit obéir à la Société, qui est "trop complexe" pour l'intelligence du peuple. C'est pourquoi ce dernier ne doit pas être laissé à lui-même, mais encadré par des syndicats professionnels, "unités politiques fondamentales". CORPORATISME CONTRE DEMOCRATIE 147

27 SOCIETE

OU PARENTS?

151

Comme tout consommateur, l'étudiant est floué par les monopoles. Il a intérêt à des offres concurrentielles. Des bons d'éducation, financés par l'impôt, ont commencé à être distribués dans des pays démocratiques. Ils ont l'avantage de donner aux parents et aux étudiants majeurs le dernier mot dans le système éducatif, en faisant passer leurs besoins avant les intérêts corporatifs des enseignants. BRISER LE MONOPOLE

154

10

28 LE PACTE SOCIAL A BON DOS 157 Sous prétexte d'un "pacte social", L'Etat empêche la concurrence dans les assurances sociales, et limite la liberté de produire dans l'agriculture. L'instauration d'une allocation unique, un Revenu nÛnÙnzlInuniversel, pourrait alléger le poids des impôts et de la bureaucratie, tout en préservant la paix sociale et un minilnum de peuplement rural. LIBÉRER LES AGRICULTEURS 159

29

UN VIEUX

REVE CHRETIEN

163

Mesurer les performances des médecins et des services de santé et, surtout, les mettre en concurrence, ne pourrait qu'améliorer la qualité des soins. La monnaie unique rend désormais possible un marché européen de la santé, où chaque patient choisirait librement sa filière, son médecin, comme son mode d'hospitalisation. MARCHÉ UNIQUE 164

V

LA FAUTE

AU BOURGEOIS

30 MAIS QUELLE

SOCIOLOGIE?

169

Auguste ~omte c.lasse le~ s.cien.ces ~ar ordr~ de co~plex.ité cr~issante : mathématiques, astronomie, physique, chImie, biologie, et enfin la socIologIe, sCience reine qui couronne l'édifice de la connaissance. C'est aussi, pour lui et Durkheim, une nouvelle religion. Aujourd'hui, la sociologie reste divisée en écoles. Certains sociologues se sentent plus proches de la philosophie ou de la politique que de la science.

31 UN ËTRE IMPROBABLE 175 La probabilité de l'apparition de la vie et de l'homme sur la terre est proche de zéro. Cependant, notre incontestable appartenance au monde animal rend pertinente l'étude des sociétés non humaines. La théorie de l'évolution est désormais en mesure d'éclairer l'origine de certains comportements.

32 ADAM ET ÈVE

179

La théorie de l'évolution peut expliquer des conduites humaines, comme par exemple la prohibition de l'inceste, mieux que le recours à de hasardeuses constructions, psychologiques ou culturelles, fondées sur de supposés tabous ou répressions de la soci été.

33 DIEU EST-IL

MATHÉMATICIEN'?

183

Les impératifs moraux fondamentaux sont universels. Ils ne sont nullement imposés de l'extérieur par la société bourgeoise, comme le croyait Freud, mais résultent d'une progran1mation naturelle du cerveau. En effet, la vie d'un individu n'est pas assez longue pour que la seule culture puisse assurer la survie de l'espèce. Le cerveau est fait d'abord pour favoriser survie et reproduction. Certains comportements de base, dont on a pu démontrer la rigueur mathématique, viennent à l'évidence de la nature plus que de la société.
NA TURELLE G ÉOMETRIE

185 189

34 LA LOI DU NOMBRE

Malgré les incertitudes de la démographie historique, on sait que la Pax Romana n'a pas permis l'essor délnographique longtemps supposé. La population de l'empire romain a Il

stagné au premier

siècle, diminué au second, avant de s'effondrer

au troisième.

35 CRUEL MODÈLE

193

Fondé sur la conquête, l'esclavage et une lourde fiscalité, l'empire romain fut défavorable au développement humain. Au moment où, dans tous les domaines, la France des Lumières connaît un essor sans précèdent, soudain des écrivains, bizarrement, veulent remonter le temps vers un modèle catastrophique.

36 HAINE SANS RAISON 197 Durable séduction les idées de Rousseau et de son obsession: faire table rase du passé, pour en revenir à un modèle civique païen que doivent construire des paysans ignorants. Depuis deux siècles des idéologues universitaires enseignent que la violence peut engendrer une nouvelle et parfaite société. Sous leur influence, la révolution russe de 1917 prétend réussir ce qui en France a avorté en 1794. Transmises par des professeurs français, ces idées motivent encore les fauteurs du génocide cambodgien. La haine et la violence mimétique n'ont pas besoin de raisons. 37 La est est LA SOCIÉTÉ DE LIBERTÉ 203 société bourgeoise occidentale, la plus réussie qu'aient jamais créée les hommes, aussi la plus critiquée. On veut rationner la liberté afin de rationaliser la société. Il pourtant évident que le progrès de tous ne peut résulter que de la liberté de chacun.

38 VAINES LUTTES

207

Révolutions et luttes sociales n'ont jamais apporté la prospérité qui ne peut résulter que de la liberté dans la paix civile. La richesse de la société moderne n'est créée que par l'entrepreneur recherchant librement son profit dans les limites du droit et de la concurrence; Inais pour lui le profit n'est souvent qu'un leurre.

39

LE CAUCHEMAR

211

Le rejet de la tradition judéo-chrétienne de séparation du spirituel et du temporel a tout naturellement ouvert la voie à la déification de la société. César est redevenu Dieu, au nom de l'Histoire, concept flou, mais plus exaltant que l'humble travail créateur de richesses. Le bourgeois industrieux, fondateur de l'économie moderne, est discrédité par Marx, Freud, Keynes et Sartre. Anti bourgeoises et antiéconomiques, des doctrines pseudo scientifiques continuent, encore aujourd'hui, au nom de la Société, d'alimenter les rêves d'ignorants malheureux et d'ennemis de la liberté.

INDEX DES NOMS DE PERSONNES

217

12

ANTIQUES

IDÉES

Il Y aura bientôt trois siècles, la séduisante Claudine Alexandrine de Tencin, ancienne chanoinesse relevée de ses vœux, naguère maîtresse du tout puissant régent de France, désormais femme de lettres, tient un salon très couru. Elle aime aussi la chair fraîche et caresse le menton du charmant Montesquieu, de sept ans plus jeune qu'elle, en soupirant: « Ah, mon petit Romain !». Le premier ouvrage du futur grand homme, présenté à l'académie de Bordeaux, est une Dissertation sur la politique des Romains. Il publiera ensuite des Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence. Entre deux, pendant la Régence, paraît sans nom d'auteur un recueil de Lettres persanes, prétendument imprimé à Amsterdam, où il se moque du roi, du pape, de la France et de sa religion, jugée inférieure à l'islam persan. En ce temps-là, les Français sont fous de Rome, l'antique, bien sûr, pas celle du pauvre pape, ridiculisé dans les Lettres persanes. On lit aussi alors à Paris les Mémoires du Cardinal de Retz, un demi siècle après la mort du vaincu de la Fronde qui a jadis écrit une Vie de César, et s'est même pris pour César, ce qui cadrait mal avec son ambition de devenir, coûte que coûte, archevêque de Paris, comme son oncle. Il avait raté sa vie, mais pas ses Mémoires, peaufinés pendant les derniers quinze ans de son existence, sans réussir à terminer son chef-d' œuvre, vif et mensonger où, selon sa dernière biographe: Ce n'est pas avec les hommes qu'il règle ses comptes, mais avec les jaits. Ce cardinal écrivait bien, comme aussi Voltaire qui, rentré d'Angleterre admirateur de Shakespeare, donnait de délicieux frissons à Madame de Tencin avec une tragédie représentant Brutus condamnant ses 13

fils à mort. Retz, Montesquieu et Voltaire avaient beaucoup de talent, mais au service de quelles idées? Après la mort de Madame de encense sans mesure le roi de Prusse, en France. Il approuve systématiquement tout français. Même la Chine est supérieure Tencin, Voltaire, guerre contre la ce qui n'est pas à la France car,

explique-t-il dans son Dictionnaire philosophique, là-bas, « la
religion des lettrés est admirable. Point de superstition, point de légendes absurdes, point de ces dogmes qui insultent à la raison et à la nature...» Non seulement leur religion est meilleure que la nôtre, mais aussi leur gouvernement. «La constitution de leur enzpire est à la vérité la meilleure qui soit au monde, la seule qui soit toute fondée sur le pouvoir

paternel. » Neuf ans après la mort de Voltaire, La Pérouse qui,
lui, est alors en Chine, note un peu avant de disparaître à

Vanikoro, que les Chinois ont le gouvernement « peut-être le
plus injuste, le plus oppresseur, et en même temps le plus lâche
qui existe au monde.
»

Durant mon enfance, j'ai aussi entendu admirer l'Allemagne nazie du grand chancelier Hitler. Ensuite, au cours de mes études supérieures, on vantait, très officiellement et sans complexes, Staline et le paradis des travailleurs. Je suivais alors, à la faculté du Panthéon, un cours d'économie politique intitulé «Structures et systèmes économiques», divisé en deux parts égales, une première consacrée à l'Economie de Marché et une seconde décrivant l'Economie Centralisée, de manière à donner l'impression que les deux systèmes étaient des variantes légitimes, qu'ils se valaient et pouvaient tous les deux fonctionner normalement. Nulle part n'étaient mentionnés l'absence de liberté, le rôle de la police politique, la terreur généralisée et le Goulag, indispensables à la survie du fameux «Système d'Economie centralisée.» A cette époque, de miraculeuse statistiques venues de Moscou ou de Pékin annoncent que le socialisme va «enterrer» le capitalisme. Mon brave professeur d'économie n'en a pas moins été élu à l'Institut et comblé d' honneurs. C'est grâce à une bourse Fulbright me permettant d'étudier à l'université de Chicago que mes yeux se sont enfin dessillés. Je suis tombé de haut, en découvrant qu'on m'avait raconté tant de fariboles. Mes professeurs s'étaient trompés et m'avaient trompé. Finalement, le communisme a disparu, parce 14

qu'il n'était pas viable sans la terreur et les camps. La nouvelle société, cette nouvelle Rome qu'on m'avait annoncée d'abord à Berlin, puis à Moscou ou Pékin, n'était qu'un mirage. Et la vraie Rome alors! l'antique, celle que voulaient tant faire renaître Montesquieu, Rousseau et Robespierre, qu'en est-il réellement de sa supposée grandeur? Les idées séduisantes sont rarement les meilleures. Bonheur et malheur, réussites et échecs dépendent largement de la qualité de nos idées. En France on apprend beaucoup d'idées fausses sur la société et l' histoire. C'est à tous les niveaux que sont enseignées ces erreurs dont nous sommes imprégnés. Vous débutez aujourd'hui une cure de désintoxication qui risque d'être pénible, douloureuse même, car on tient à ses vieilles idées, comme à toutes ses vieilles

choses familières et rassurantes. Vous pensez probablement « Il
exagère!» Poursuivez quand même. Si un chapitre vous ennuie ou vous choque, passez au suivant et cherchez ce qui vous intéresse. Ce livre tente de mettre un peu d'ordre dans les idées sur la société, si diverses, confuses et contradictoires. Il en propose de nouvelles, mais les idées neuves souvent gênent et irritent. Pour ce qui est des idées politiques, la France retarde, hélas! Elle est entrée dans le troisième millénaire avec un gouvernement dirigé par un de mes camarades de l'ENA, ancien communiste, longtemps disciple de Trotski qui recommandait la violence pour prendre le pouvoir et la terreur pour le conserver, gouvernement comprenant des ministres d'un parti ayant approuvé Hitler et Staline, en 1940. Il Y a là un fait de société, unique en Occident, qui vaut d'être étudié. Nous verrons que les idées de Trotski sont largement celles de Hegel, un Allemand né dix-neuf ans avant la Révolution. C'est son interprétation de la Révolution et de l'histoire qui domine encore aujourd'hui en France, interprétation téléologique toujours enseignée dans des ouvrages comme le manuel d'histoire de Malet et Isaac, tout plein d'erreurs et de distorsions abusives, qui vient d'être réédi té. C'est il y a un siècle, en 1902, sur recommandation d'Ernest Lavisse, continuateur de Michelet, qu'Albert Malet est chargé par Hachette de rédiger un nouveau manuel pour les écoles. Après le scandale de Panama, la république, sur la 15

défensive, pense devoir noircir le passé français pour empêcher le retour de la monarchie. On veut aussi discréditer l'Eglise, au moment où on lui prend ses écoles et collèges. Devenu directeur de l'Ecole normale supérieure en 1904, Lavisse dirige une entreprise militante, la rédaction des dix volumes d'une partisane Histoire de France, terminée en 1912. A u même moment, une science toute neuve, la sociologie, est aussi appelée à militer pour la république, quand en 1902 l'agrégé de philosophie Emile Durkheim est chargé de l'enseignement pédagogique de la Sorbonne, où est créée une chaire de la Révolution. En 1907 est fondée une Société des Etudes robespierristes. A partir de 1917, divine surprise, Lénine et bientôt Staline apparaissent comme les continuateurs de Robespierre. Ce qui a été brutalement interrompu pendant l'été 1794 va enfin pouvoir reprendre. La Sorbonne met en garde, cependant, contre un nouveau Thermidor qui sera en effet l'obsession de Staline. Elle rallie bientôt le stalinisme. Après Aulard, fier d'être dantoniste, et Mathiez qui s'affirme robespierriste, les titulaires successifs de la chaire de la Révolution: Lefebvre, Soboul et Vovelle, tous communistes, ont la haute main sur l'enseignement de l' histoire en France, et pour longtemps, jusqu'en 1993. Il est surprenant que, de Voltaire à Vovelle, tant d'intellectuels aient partici pé à tant de désinformation. C'est une énigme à laquelle je n'ai pas de réponse, sinon que la réalité est toujours complexe et que les simplifications réductrices peuvent paraître plus faciles à comprendre, donc plus séduisantes pour des enseignants. C'est peut-être pourquoi certains ont préféré avoir tort avec Sartre que raison avec Aron. Les raisonnements solidement argumentés et balancés de ce dernier faisaient moins mouche que les formules à l' emportepièce de Sartre. Jadis, Cicéron avait dit préférer être vaincu avec Pompée que vainqueur avec César. Il en était mort cruellement, sur ordre d'Antoine. Longtemps favoris de la victoire, les

Français ont apparemment préféré être vaincus avec les deux
Napoléon. De vieilles idées fausses n'aident guerres. pas à gagner les

16

I INVENTION

DE LA SOCIÉTÉ

Un député -- Pourquoi vit-on? Martine Aubry -- Pour changer la société, en faveur chacun et de tous. (Chaîne parlementaire, mai 2000)

de

I

cc

Je veux

changer

la société »

Les auteurs du génocide cambodgien admirent Rousseau et Montesquieu qu'ils n'ont pas lus, connaissance de seconde main à travers l'enseignement français. L'Esprit des Lois est considéré comme le premier monument de la sociologie, même si le mot n'apparaît qu'en 1838. Le Contrat social inspire Robespierre et Bonaparte. Montesquieu et Rousseau prennent leurs modèles dans l'Antiquité. Par devoir professionnel, j'ai dû serrer la main d'un monstre meurtrier qui fit périr trois millions d'hommes dans ce qui fut le plus vaste autogénocide de I'histoire moderne. Cet homme n'étai t pas une brute ignorante, mais un intellectuel francophone, affable et souriant. Nous avons bavardé. «Je suis profondément imbu de l'esprit des Lumières, me dit-il, de Montesquieu et de Rousseau. Conlme eux, je veux changer la société. Pol Pot et moi-mênle, ajouta-t-il gaiement, sommes de
bons élèves de vos écoles françaises.
»

Sous le coup de cette rencontre avec Khieu Samphan, je me suis demandé quelle fatale qualité pouvait bien avoir la pensée française, quel virus mortel avait pu survivre à travers les siècles, et passer de nos paisibles écrivains des Lumières aux grands criminels d'une histoire implacable. Pol Pot a publiquement expliqué qu'il aurait suffi d'un million de personnes pour construire le socialisme au Cambodge. Il avait donc envisagé d'exterminer encore cinq millions d'hommes. Il admirait Robespierre et Napoléon qui n'avaient pas hésité à sacrifier des millions de leurs concitoyens sur l'autel de la société. Rousseau les avait justifiés par avance, en expliquant que la vie des citoyens « n'est pas seulement un bienfait de la nature, mais un don conditionnel de l'Etat. » (Contrat social, II, 5). La société qui nous a donné la vie peut légitimement nous la reprendre. 19

Je me suis aussi plongé dans l'Esprit des Lois et le Contrat Social qu'on nous a dit d'admirer à l'école, en se gardant bien de nous les faire lire. J'ai compris pourquoi. Le pédantisme du premier et l'obscurité du second m'ont consterné. Quel contraste avec la Richesse des Nations d'Adam Smith qui a gardé intacte sa fraîcheur et son intelligente clarté! Contrairement à Smith qui observe le monde autour de lui, Montesquieu et Rousseau ignorent le monde moderne et regardent constamment derrière eux, en invoquant l'autorité d'antiques écrivains qu'ils citent abondamment. Après l'Esprit des Lois dont on a dit qu'il était le premier monument de la sociologie, je me suis imposé la lecture des textes fondateurs de cette science. C'est ainsi qu'A uguste Comte, inventeur de la sociologie, m'a appris que «tous les hOfflmes doivent être conçus, non comme autant d'êtres séparés, mais comme les divers organes d'un seul Grand-Etre.» (Discours sur l'ensemble du positivisme, Flammarion, 1998, p. 387). Il est clair que pour lui la société remplace Dieu et a hérité de ses droits sur nous. C'est ce que déclare plus tard, sans ambages ni état d'âme, le pape incontesté des sociologues français, Emile Durkheim, maître penseur officiel de la république: « Le croyant s'incline devant Dieu, parce que c'est de Dieu qu'il croit tenir l'être, et particulièrement son être mental, son âme. Nous avons les mêmes raisons d'éprouver ce sentiment pour la collectivité.» (Sociologie et Philosophie, PUF, 1996, p. 108) Trois millions trois cent mille morts, c'est le bilan officiel de l'action des Khmers rouges, sur une population de sept millions d'habitants. Selon ce bilan, ont été éliminés 91 % des médecins du pays et 83 % des pharmaciens. Le massacre de tous ceux qui savaient lire était programmé. Ceux qui portaient des lunettes, ceux qui avaient les mains trop douces, ou qui parlaient une langue étrangère, les vieux et les malades n'avaient pas leur place dans la société nouvelle. Ironie tragique, les dirigeants révolutionnaires khmers portaient des lunettes et avaient les mains douces. Ils étaient une élite qui voulait se débarrasser d'élites concurrentes. Loin d'être des « damnés de la terre », ils étaient des privilégiés ayant reçu une éducation soignée, en apprenant le credo révolutionnaire, enseigné en France depuis deux siècles. Ils n'avaient jamais travaillé de leurs mains, ni souffert de la misère ou de la faim. D'où venait donc leur rage exterminatrice? 20

Ils prétendaient avoir lu Montesquieu et Rousseau, et en avaient en tout cas retenu que la société est mauvaise, qu'il faut donc la détruire pour en reconstruire une nouvelle, qui sera radieuse et fera le bonheur des générations futures. Ils avaient combattu la colonisation française, mais leurs esprits étaient colonisés. Ces idées de seconde ou troisième main sur la société, répandues par nos historiens, écrivains et enseignants, n'étaient pourtant pas, reconnaissons-le, seulement françaises. Avec Marx et Hegel, elles étaient aussi largement devenues allemandes. Ne venaient-elles pas même de plus loin, de l'Antiquité, tant idéalisée par Montesquieu, Voltaire et Rousseau, grands lecteurs de Plutarque, comme le furent aussi ensuite Jules Michelet, Edgar Quinet et Henri Martin? Ces idées n'avaient-elles pas d'abord été grecques et romaines? Etait-ce d'elles que les Français tenaient leur mépris du travail, du commerce et de la richesse, et aussi la profonde conviction que la poursuite de l'intérêt privé est vile, alors que seuls seraient nobles la recherche de l'intérêt général et le service de la cité, c'est-à-dire la politique? Si l'on en croit Platon, dans la République, Socrate expliquait à Thrasimaque que la poursuite par chacun de son intérêt propre n'est pas digne d'une vie juste et heureuse. Il faut nous méfier de l'activité économique, car elle crée des richesses, qui suscitent l'envie et menacent la paix civile. Obsédés par les Anciens, les écrivains des Lumières n'ont cessé de répéter les lieux communs de la sagesse antique. Thomas Hobbes, dont les théories sur l'origine du contrat social impressionnent fort Locke, Montesquieu et Rousseau, est un lecteur enthousiaste de Thucydide, au point qu'en 1628 il traduit en anglais son Histoire de la guerre de Péloponnèse, car, explique-t-il dans son autobiographie, «Il m'a permis de comprendre cornbien folle est la démocratie, et combien un homnze seul est beaucoup plus sage qu'une multitude. J'ai traduit cet auteur pour qu'il dise aux Anglais de

ne pas faire confiance aux orateurs. » Il est vrai que Thucydide
lui-même estimait qu'Athènes, sous Périclès, était, non seulement une démocratie, mais aussi une monarchie, et même une aristocratie, dans la mesure où le peuple élisait les meilleurs citoyens aux charges publiques. Il formulait ainsi l'idéal de la constitution mixte que reprendra Aristote, et qui continuera longtemps de hanter les esprits, jusqu'à celui du général de Gaulle. 21

« Les dieux n'étant plus, et le Christ n'étant pas encore, il y a eu, de Cicéron à Marc Aurèle, un moment unique où l' homme seul a été. » Cette phrase, souvent citée, d'une lettre de Gustave Flaubert, montre que Rome continue encore, au milieu du XIXe siècle, à passer en France pour un modèle d' humanisme. Or, les historiens savent que ce «moment unique» est en réalité une période d'immoralité, d'écrasement et de mépris de l'homme, dans une société politique fondée sur la conquête et l'esclavage, où le pouvoir se transmet par la violence et la corruption, quand l'empire est vendu au plus offrant par les prétoriens, violence et corruption approuvées a posteriori par un Sénat terrorisé. Dans ces conditions, aucune dynastie romaine ne peut s'établir durablement, car le droit de la famille ne s'impose pas à la volonté des empereurs. C'est ainsi que l'adoption fait passer le pouvoir impérial d'un chef de guerre à un autre, sous les Antonins. Aucun d'entre eux n'a de successeur biologique, à l'exception de Marc Aurèle. Stérilité des empereurs, adoption généralisée, refus du mariage des esclaves, excès de fiscalité et d'intervention étatique, mépris du droit de propriété, aucune de ces causes n'explique, à elle seule, la dépopulation romaine; mais l'effondrement de la démographie est un fait bien attesté. Les campagnes se vident et il faut enrôler des barbares dans l'armée, au point que, sous l'empereur Julien, la majorité des généraux porte des noms d'origine germanique. Même sous les « bons» empereurs, Trajan, Hadrien ou Marc Aurèle, Rome stagne économiquement et stérilise les initiatives individuelles. C'est un système politico-économique prédateur, fondé sur la conquête et l'esclavage; ce qui étouffe la croissance, comme l'a montré, en 1926, 1'historien Mikhaïl Rostovtzeff, dans un livre magistral: «The Social and Economic Life of the Roman Empire. » C'est ce monde brutal et corrompu que regrettent tant Montesquieu, Rousseau et Raubert. Régime arbitraire de redistribution démagogique des richesses, par des empereurs décimant le Sénat, au point que la plupart des grandes familles de la République avaient disparu, un siècle plus tard. Démagogie d'ailleurs politiquement efficace, ne l'oublions pas. Dion Cassius rapporte que « Caligula fut le plus démocratique des princes », et Suétone note, à la fin de sa biographie de Néron: « Il ne manqua pas de gens pour orner longtelnps sa tombe des fleurs du printemps et de l'été.» Pour avoir rétabli les combats de gladiateurs, interdit par son père Marc Aurèle, Commode, malgré ses crimes, fut adulé pendant douze ans par la plèbe de Rome. 22

En louant les premiers siècles de l'Empire romain, Flaubert pense probablement plus à I'histoire de la philosophie qu'à la politique. C'est justement Cicéron qui édite le grand poème athée de Lucrèce, «De Natura Rerum ». Puis viennent Sénèque, Epictète et Marc Aurèle. Or, Cicéron, Lucrèce et Sénèque périssent tous trois de mort violente. S'ils prêchent le renoncement, c'est parce qu'ils désespèrent du monde dans lequel ils vivent, qui leur paraît irréformable. Cette désespérance a-t-elle, comme on l'a dit, préparé le christianisme? En tout cas, cette période de l'Antiquité n'est guère enviable, ni exemplaire, même si elle a laissé de grands monuments de pierres et de mots. Les rois chrétiens qui firent la France furent plus humains et bienfaisants que les dirigeants de Sparte et de Rome, Etats féroces et statiques, dont on sait qu'ils inspirèrent Danton, Robespierre et Bonaparte, mais dont on comprend mal qu'ils aient été auparavant les modèles de Montesquieu, Rousseau, et même Voltaire. Ce dernier croit complimenter Louis XV en le comparant à Trajan, ce qui choque le roi, à juste titre. Chez les Capétiens, dans le cadre du mariage chrétien, la transmission ordonnée du pouvoir suprême est assurée, à partir de 987, par un système remarquablement efficace, pendant plus de huit siècles, qui exclut du pouvoir les enfants naturels. Cela évite que, comme à Rome, ou plus tard en Turquie, presque chaque succession soit marquée par des tueries familiales. Il n'est guère douteux que ce sont les principes fermement imposés par l'Eglise qui ont permis cette stabilité, humanisé les hommes et solidement fondé l'identité et la modernité de la France, qui prit alors, pendant près d'un millénaire, la tête du genre humain. L'étude du passé est moins une activité désintéressée, un exercice gratuit, qu'un désir de comprendre notre présent, et surtout de deviner notre avenir. Mêmes ceux qui veulent la table rase ont pris leurs idées quelque part. Nous allons donc chercher à savoir d'où elles leur sont venues, en tentant de tracer, à travers la mémoire des mythes et de l'histoire, la généalogie du concept de société civile, de Périclès à Martine Aubry.

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