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Architecture et habitat dans le champ interculturel

324 pages
Qu'il s'agisse de culture dominante ou de culture dominée, et en dépit de leur rapport inégalitaire, la réciprocité des influences donne lieu à des processus d'hybridation créatrice participant au renouvellement des modèles culturels. Bien étudié dans le champs artistique, ce phénomène reste peu étudié dans le domaine des formes architecturales. Ce numéro voudrait contribuer à combler cette lacune.
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=
N°113/114
N° 2-3/2003
ARCHITECTURE ET HABITAT
DANS LE CHAMP INTERCULTUREL
publié avec le concours
du Centre National de la Recherche Scientifique
du Centre National du Livre
L'Harmattan Hongrie L'Harmattan (talla L'Harmattan
Hargita u. 3 Via Bava, 37 5-7, rue de l'École-Polytechnique
1026 Budapest - HONGRIE 10214 Torino - ITALIE 75005 Paris - FRANCE
© L'Harmattan, 2003
ISBN : 2-7475-5387-6 N° 113/114*
Appel d'articles :
5 Le sens des formes urbaines
9 La famille dans tous ses espaces
I. ARCHITECTURE ET HABITAT DANS LE CHAMP INTERCULTUREL
15 Présentation, Jean-Pierre GARNIER et Roselyne de VILLANOVA
François LAPLANTINE 21 Suspens de sens,
Alexis NOUSS 39 Espaces de métissage,
Bali : pratiques héritées et modèles recomposés, Nathalie LANCRET 47
La fabrication d'une architecture vernaculaire contemporaine :
67 le cas du quartier musulman de Xi'an, Jean-Paul LOURES
Tribulations d'un modèle urbain dominé, le " compartiment " vietnamien,
91 Christian PEDELAHORE DE LODDIS
Échanges d'art aux colonies : à propos de quelques architectures vietnamiennes
109 chargées d'histoire, Arnauld LE BRUSQ
L'architecture civile indo-portugaise : le croisement des modèles,
125 Helder CARITA
Le modèle de " maison à la portugaise " en Afrique de l'Ouest et
Peter MARK 141 au Brésil au XV1Ie siècle,
163 Cultures et architectures de 1" entre deux ", Roselyne de VILLANOVA
H. HORS DOSSIER
Histoire identitaire et histoire locale dans la construction du Pays cathare,
183 Marie-Carmen GARCIA
Sylvia FAURE 197 Danse hip-hop et usages des espaces publics,
La dynamique complexe des migrations d'actifs vers l'espace " rural isolé ",
Josette DEBROUX 215
L'accessibilité des piétons à l'espace public urbain :
233 un accomplissement perceptif situé, Rachel THOMAS
*Ce numéro a été réalisé avec le concours du ministère de la Culture et de la Communication,
direction de l'architecture et du patrimoine, bureau de la recherche architecturale et urbaine.
III. NOTES DE LECTURE
Comptes rendus thématiques
La sociologie urbaine au miroir de ses manuels (Maurice BLANC) 253
Maïté CLAVEL, Sociologie de l'urbain
Yankel FIJALKOW, Sociologie de la ville
Anne RAULIN, Anthropologie urbaine
La rue et la gare quel devenir pour la ville ? (Jean REMY) 261
Jean-Loup GOURDON La rue : essai sur l'économie de la forme urbaine
(préface de Françoise CHOAY)
Isaac JOSEPH, Villes en gares
La monumentalité contemporaine (Françoise NAVEZ-BOUCHANINE) 277
Ville et monument, L'Homme et la société
Monument et ville,
Recensions d'ouvrages
Catherine BIDOU-ZACHARIASEN (sous la dir.), Retours en ville 287
Gérard BAUDIN et Philippe GENESTIER (éds), Banlieues à problèmes.
La construction d'un problème social et d'un thème d'action publique 291
Françoise NAVEZ-BOUCHANINE, Les interventions en bidonville au Maroc.
Une évaluation sociale 294
V. RÉSUMÉS 301
Appel d'articles
Le sens des formes urbaines
Ce numéro d'Espaces et Sociétés veut contribuer au débat contemporain en
apportant un éclairage sur les valeurs multiples, économique, symbolique,
technique, esthétique, fonctionnelle ou patrimoniale que prennent les formes
urbaines, ou qu'elles donnent à l'agglomération humaine, à la rencontre et à
l'évitement des acteurs sociaux dans un espace de mobilité accrue. Aujour-
d'hui, en matière de production urbaine, nous continuons à nous demander
quelles sont les formes consistantes et prégnantes sur lesquelles agir pour
contrôler la croissance et résoudre les problèmes de la grande agglomération.
Ce dossier cherche à combiner un souci d'être au coeur du débat actuel avec
une volonté de prendre de la distance dans une perspective épistémologique.
Pour ce faire, une entrée pragmatique peut être un bon stimulant pour ques-
tionner une problématique. Elle peut se faire de diverses manières :
Qui traite de la forme urbaine aujourd'hui ? À propos de quoi ? En lui don-
nant quel contenu ? Comment la notion de forme est-elle opérationnalisée ? On
la retrouve aussi bien chez le politique que dans les milieux préoccupés d'éla-
borer une science de l'action. Espaces et Sociétés 6
Une mise en question pourrait se faire aussi à partir des transformations
affectant des apparences urbaines contemporaines :
- la ville diffuse par rapport à la ville compacte ;
- le changement d'échelle et la mise en question du centre : le centre
symbolique face à la multicentralité ;
- l'espace construit et l'entremêlement avec la nature : entre une
symbolique historique et une symbolique cosmique ;
- le régime complexe de mobilité et la cohabitation de rythmes temporels.
- l'apparition de nouvelles typologies bâties : centre commercial,
multiplexe, parc de loisir...
- modèles urbains postmodernes : néo-villages urbains, néo-régionalisme,
historicisme...
Ces exemples ne sont qu'un appel à réflexion sur le statut de la forme et sur
les liens qui peuvent en résulter entre une configuration sociale et une
configuration spatiale ainsi qu'avec une orientation symbolique. Loin de se
limiter à des descriptions empiriques, il s'agit de faire ressortir la prégnance
particulière de la forme dans la construction d'une entité totalisatrice comme
la localité de façon générique et la ville de façon spécifique.
En quoi la forme apparaît-elle comme une force organisatrice apte à emboî-
ter les usages les uns dans les autres ? Des utilités complémentaires sont-elles
induites qui donnent à la forme une capacité dynamique ? Quels équilibres et
tensions cela suppose-t-il entre stabilité et évolution ?
Quelques interrogations complémentaires sont suggérées pour élaborer ce
questionnement à caractère épistémologique. Souvent on associe la forme à
une dimension matérielle qui surdétermine une perception physicaliste. Celle-
ci est fréquente dans le sens commun. Certains vont privilégier une adéquation
causale entre le contenant et le contenu. Cette hypothèse sous-tendait la vision
fonctionnaliste de l'urbanisme et de l'architecture. La relation peut être d'un
tout autre type à travers des affinités entre le contenant et le contenu qui ne
s'imposent pas de soi, mais qui sont construites à travers des procédures
collectives. Des adéquations causales peuvent se combiner avec des affinités
construites selon des modalités variables. Les deux modalités sont-elles en
tension dialectique ? Dans cette hypothèse, la performance de la forme
découlerait des relations complexes qu'elle entretient avec les diverses dimen-
sions du social.
Que signifient des propos comme " les urbanistes jouent un rôle primordial
dans la construction des formes urbaines ? " À l'opposé, certains proposeront
la forme comme un construit découlant du point de vue que diverses disci-
plines adoptent pour démêler la complexité du fait urbain. Pour d'autres, la
forme fait partie des dispositifs spatiaux cadrant la vie culturelle et sociale.
Appel d'articles 7
À titre de repères, nous suggérons quelques questions pour aborder la forme ?
Ces propositions ont pour fonction de permettre à chacun de se démarquer.
1) D'une certaine manière, la forme dépend des modes d'appropriation
subjective. Ainsi peut-on examiner en quoi la démultiplication des temps
vécus a une incidence sur la distribution des lieux significatifs.
Par ailleurs, la forme a une certaine autonomie objective. Elle s'impose 2)
comme un en-soi, dont on peut décrypter les éléments générateurs qui agissent
comme des forces centripètes ou centrifuges : modèles de polarisation,
modèle gravitaire, jeu des masses et distances, configurations fractales, ...
3) La relation entre le subjectif et l'objectif peut être évoquée à propos des
formes qui sont prégnantes à certaines échelles alors qu'elles perdent leur sens
à d'autres.
Un des enjeux de l'analyse consiste à déceler les interférences entre le -
contenant et le contenu. Y a-t-il des cas où l'autonomie croît, alors qu'elle
décroît ailleurs ? Une association normale entre les deux s'impose-t-elle comme
élément collectif de mise en ordre ? Ou les possibilités de dissidence ont-elles
tendance à se multiplier vu que les degrés de liberté grandissent ? Comment se
fait alors la coordination entre des liaisons multiples et imprévues ?
- Lorsque les communications à distance se multiplient par rapport aux
interactions directes dans un cadre physique partagé, va-t-on vers une indiffé-
rence plus grande entre le contenant et le contenu ? Ou l'inverse se réalise-t-il
dans une quête d'affinités face à un univers incertain ? Les formes de sociabi-
lité urbaine n'ont-elles pas des contours plus invisibles face aux lieux identi-
fiés par leur physicalité ?
On peut concevoir la ville comme un espace cinétique qui est approprié à -
travers des déplacements et dont la signification évolue d'après des régimes de
mobilité. L'espace cinétique suppose la composition d'éléments immobiles et
mobiles. Les uns et les autres peuvent être à la fois sociaux et physiques. C'est
par exemple le cas lorsque l'on évoque les agrégations affinitaires et les mixi-
tés sélectives. Quelles sont les mutations urbaines induites par cette multipli-
cation et accélération des mobilités ?
À travers ces diverses suggestions, il s'agit d'ouvrir un débat sur un thème
qui est central pour comprendre les relations entre espaces et sociétés. Quel
lien y a-t-il entre forme de société et forme d'espace ? Diverses questions en
dérivent : uniformisation et diversification du social, inclusion et exclusion,
frontière étanche ou poreuse, ...
Ce dossier devrait être la première étape d'une réflexion critique préparant
des colloques futurs. Ceux-ci, en dynamisant les débats, devraient susciter un
approfondissement ultérieur. D'étape en étape, il s'agirait de renforcer l'éluci-
dation épistémologique et la réflexion critique. 8 Espaces et Sociétés
Coordination du dossier
Pierre PELLEGRINO (Espaces et Sociétés)
Calendrier
15 février 2004 : date limite de réception des propositions d'article
(une page)
15 mars 2004: information des auteurs des propositions retenues
1er Juillet 2004 : date limite de remise des articles
Adresse pour la correspondance
Pierre PELLEGRINO
11 chemin ROVEREAZ, 1212 LAUSANNE, SUISSE
pellegrigbluewin.ch
Les articles ne dépasseront pas 40 000 signes tout compris
(notes, résumés, références bibliographiques).
Des consignes plus précises figurent dans chaque numéro de la revue.
Appel d'articles 9
La famille dans tous ses espaces
Dans le champ des sciences sociales, et en particulier en sociologie, l'inté-
rêt des chercheurs à l'égard des dimensions spatiales de la famille, de la vie
familiale, ou bien encore des liens familiaux ne constitue pas une nouveauté.
Des travaux réalisés dans les années 1950 sur l'habitation des familles
ouvrières (Chombart de Lauwe, 1959), aux études récentes consacrées aux
relations familiales au sein du logement (Singly de, 1998), en passant par les
analyses produites dans les années 1970 sur l'évolution des liens familiaux
dans les sociétés urbanisées (Pitrou, 1976), la question des rapports entre
familles et espaces, et entre espaces et familles, a déjà donné lieu en effet à une
importante littérature (Bonvalet, 1998).
Mais cette question mérite aujourd'hui d'être ré-examinée. La diversifica-
tion croissante des espaces de vie des individus et des ménages, les tensions
nouvelles entre ancrage et mobilité, entre regroupement et dispersion, qui
accompagnent le processus contemporain d'urbanisation et auxquelles se trou-
vent confrontés aussi bien les individus que les groupes sociaux de tous types,
les évolutions rapides des formes et des structures familiales, ou bien encore
l'importance grandissante que semblent revêtir les espaces résidentiels en
termes de ressources et de constructions identitaires, tout cela invite à la fois à
approfondir et à élargir l'étude des espaces de la famille et l'analyse des rap-
ports à l'espace des groupes familiaux et de leurs membres.
Dans ces perspectives, ce dossier d'Espaces et Sociétés se propose d'ex-
plorer plus particulièrement quatre dimensions.
La famille dans son logement : pluralité des formes familiales et des usages
du logement
La première a trait à l'analyse de la famille dans son logement et, plus pré-
cisément, à la diversité des configurations familiales et des manières d'habiter
le logement.
De fait, sans doute parce que l'un des enjeux majeurs des travaux récents
sur les rapports entre famille et logement a été de mettre au jour la diversité des
relations intra-familiales et des espaces de relations entre conjoints d'une part
et entre parents et enfants d'autre part, la littérature contemporaine sur la
famille dans son logement s'est très largement focalisée sur l'observation d'un
type de ménages — les ménages familiaux des classes moyennes —, au détri-
ment d'une observation plus systématique des relations familiales au sein du
logement selon les milieux sociaux. Autrement dit, comment les familles bour-
geoises ou les familles des milieux populaires habitent-elles aujourd'hui leur Espaces et Sociétés 1 0
logement ? Derrière le " modèle Tanguy " porté à l'écran par Étienne
Chatiliez' , comment s'organise par exemple, dans les milieux populaires, la
" cohabitation forcée " des enfants d'âge adulte au domicile de leurs parents ?
De surcroît, les familles ne sont pas seulement socialement différenciées.
Elles peuvent également revêtir dans le temps, à l'intérieur d'un même loge-
ment, des formes variables. Tel est le cas, par exemple, de nombreuses familles
recomposées dont le nombre d'enfants présents au domicile fluctue selon les
jours ou les semaines. Tel est aussi, autre illustration, le cas des familles au sein
desquelles, pour cause d'études loin du domicile, un ou plusieurs des enfants
s'absentent à certaines périodes du logement parental. Dans quelle mesure ces
changements temporels dans la composition de la famille au domicile sont-ils
générateurs d'usages différenciés du logement et de manières plurielles de
vivre en famille ? Comment, par exemple, dans les ménages familiaux com-
posés de conjoints ayant chacun leurs propres enfants, parfois présents, parfois
absents du logement, les enfants de chaque conjoint aménagent-ils leurs
espaces et leurs relations, selon la présence ou l'absence dans le logement des
enfants de l'autre conjoint ?
La diversification des espaces de la vie et des relations familiales
La deuxième dimension autour de laquelle des contributions sont attendues
concerne la diversification des lieux dans lesquels se construisent et se
déploient les relations familiales.
Si le logement — au sens du domicile — constitue très certainement encore
dans la période actuelle un lieu important de la famille, la vie familiale semble
de moins en moins être confinée dans l'espace du logement. Au côté des rela-
tions familiales qu'ils entretiennent à l'intérieur de leur domicile, les différents
membres des ménages familiaux ont en effet bien souvent tendance à avoir
aussi d'autres relations, avec tout ou partie des autres membres de leur famil-
le, dans d'autres lieux : dans des espaces de loisirs, dans des espaces publics,
dans des lieux de vacances, etc. Quels sont donc aujourd'hui les espaces asso-
ciés à la vie familiale ? Et quels types de relations sont à l'oeuvre au sein de ces
différents espaces ?
Ce questionnement invite, par exemple, à identifier les différents lieux
(hors logement) dans lesquels s'inscrivent les relations familiales selon les
milieux sociaux : le café, le cinéma, le club de sport, etc. ; ou bien encore, dans
le prolongement des travaux récemment réalisés sur les variations saison-
nières de la vie familiale " (Gotman, Léger, Decup-Pannier, 1999), à mettre au
film français réalisé par Étienne Chatiliez (2001). 1. Tanguy,
Appel d'articles 11
jour les diverses formes d'organisation de la vie familiale des ménages
familiaux dans leurs différents lieux de résidence (dans la résidence principa-
le, au sens administratif du terme, dans la résidence secondaire, dans la
résidence des vacances, etc.).
Par extension, cette ligne d'analyse invite aussi à observer les liens
existant entre les modes d'organisation de la vie familiale au sein du logement
et les pratiques des espaces urbains des individus membres de ménages
familiaux. Dans quelle mesure, par exemple, les inégalités bien souvent
constatées au sein des couples, entre l'homme et la femme, dans la prise en
charge des tâches domestiques sont-elles productrices d'usages différenciés du
quartier ou de la ville ?
Les formes d'inscription spatiale de la famille
Parce que la famille ne se limite pas aux conjoints et aux enfants, étudier
les rapports entre familles et espaces suppose de surcroît d'élargir l'observa-
tion aux formes d'inscription spatiale de la famille " étendue " (aux parents,
grands-parents, frères, soeurs, etc.) et au fonctionnement social de ces
dispositifs spatiaux.
Ici, il s'agit principalement d'explorer les formes de regroupement ou au
contraire de dispersion des familles, au sens large du terme. Peut-on distinguer
des types de familles caractérisées par un fort enracinement dans un lieu et, à
l'opposé, des types de familles " sans territoires " ? Les familles spatialement
regroupées ont-elles tendance à avoir des relations familiales plus développées
que les familles géographiquement dispersées ? Comment, plus largement, les
familles composent-elles avec l'espace pour maintenir ou renforcer leur iden-
tité ?
Les espaces de la famille dans les trajectoires sociales des individus
Enfin, ce numéro se propose de traiter des rapports que les individus
entretiennent avec les espaces de la famille, dans le sens ici des espaces " héri-
tés " des espaces de l'histoire familiale (lieux d'origine de la famille, lieux de
résidence des parents...), et du rôle que jouent ces espaces dans les trajectoires
résidentielles, professionnelles et sociales des individus.
Quelle analyse peut-on faire des rapports que les individus entretiennent avec
ces " lieux de familles ", selon les différents moments de leurs trajectoires ?
Comment ces lieux sont-ils perçus ? Comment sont-ils mobilisés ou au contrai-
re mis à distance ? En quoi peuvent-ils constituer des ressources dans les tra-
jectoires des individus ? 12 Espaces et Sociétés
Les contributions attendues pour ce dossier pourront porter sur une ou sur
plusieurs de ces dimensions. Les articles traitant de ces dimensions dans un
pays étranger, ou proposant une comparaison internationale, seront particuliè-
rement appréciés.
Références citées :
BONVALET C. (1998), Famille-Logement. Identité statistique ou enjeu
politique ?, Paris, INED, coll. " Dossiers et recherches ", n° 72.
CHOMBART DE LAUWE P.-H. (1959), Famille et habitation, Paris, CNRS.
GOTMAN A., LÉGER J.-M., DECUP-PANNIER B. (1999), " Variations
saisonnières de la vie familiale : enquête sur les secondes résidences ", dans
BONNIN P., VILLANOVA R. de (dir.), D'une maison, l'autre, Paris,
Créaphis.
PITROU A. (1976), Le soutien familial dans la société urbaine, Revue
Française de Sociologie, vol. XVIII.
SINGLY F. de (1998), Habitat et relations familiales, Paris, éditions du Plan
construction et architecture, coll. " Recherches ", n° 90.
Coordination du dossier
Jean-Yves AUTHIER, Catherine BIDOU (Espaces et Sociétés)
Calendrier
15 février 2004 : date limite de réception des propositions d'article
(une page)
15 mars 2004: information des auteurs des propositions retenues
1er Juillet 2004 : date limite de remise des articles
Adresse pour la correspondance
Jean-Yves AUTHIER
GRS, Université Lyon 2 (Bât. K), 5, avenue Pierre-Mendès France
69676 BRON Cedex
Jean-Yves.Authierguniv-lyon2.fr
Catherine BIDOU
Université de Paris-Dauphine,
75775 PARIS Cedex 16
Bidou@dauphine.fr
Les articles ne dépasseront pas 40 000 signes tout compris
(notes, résumés, références bibliographiques).
Des consignes plus précises figurent dans chaque numéro de la revue.
ARCHITECTURE
ET HABITAT DANS LE
CHAMP INTERCULTUREL Présentation
Jean-Pierre GARNIER,
Roselyne de VILLANOVA
L es interrogations relatives aux rapports entre culture savante et culture
populaire, culture dominante ou coloniale et culture minoritaire ont une longue
histoire. Mais le contexte où ces interrogations prennent place aujourd'hui est,
lui, tout à fait nouveau : c'est celui de la " mondialisation " et du débat qu'elle
suscite, dans certains milieux, sur le devenir des cultures locales menacées de
dilution voire de dissolution dans une universalité globalisante'.
S'il est permis d'y déceler le prolongement ou, même, le point d'aboutisse-
ment ultime de l'expansion de l'économie-monde européenne des XVe et XVIe
siècles, la période qui s'est ouverte au dernier tiers de celui qui vient de s'écou-
ler marque néanmoins une rupture — certains parlent de " saut qualitatif " — avec
celles qui l'ont précédée'. Intégration transnationale des marchés et des systèmes
1.Ce débat a fait, par exemple, l'objet d'un numéro de la revue Esprit" Quelle culture défendre ? "
n° 283, mars-avril 2002.
2. Pour une mise en perspective historique de la mondialisation capitaliste, on conseillera la lecture de
La Mondialisation de l'économie, 1. Genèse, de Jacques Adda (coll. Repères, La Découverte, 1996). Espaces et Sociétés 16
productifs, informatisation des techniques de transmission de l'information, rapi-
dité et accessibilité accrues des moyens de transport, accélération de la circula-
tion des hommes, de leurs savoirs et de leurs savoir-faire.
Intensification et changements d'échelle des communications, donc, mais y
a-t-il, pour autant, de l'échange, au sens anthropologique, bien sûr, et non seule-
ment marchand du terme ? Les productions culturelles, en particulier, apparues
récemment sont-elles toutes le fruit de processus d'hybridation ? Bref, tout est-il
devenu " interculturel " ?
Dès que le regard se porte sur les contacts de culture, le flou semble de mise :
" multiculturalisme ", " pluralisme culturel ", métissage ", " cosmopolitisme "
sont invoqués indifféremment, et souvent à tort et à travers, pour rendre comp-
te de l'irruption de la diversité, pour ne pas dire de l'altérité, dans des sociétés
dont l'identité avait longtemps été indexée sur l'homogénéité. C'est pourquoi
nombre des articles réunis dans ce dossier visent, tout d'abord, à clarifier le sens
des notions utilisées à propos de ces interactions entre cultures de statut inégal,
du point de vue de la création ou du renouvellement des modèles (F. Laplantine,
A. Nouss, R. de Villanova). À cet égard, replacer les processus interculturels
dans des contextes historiques et des aires géographiques différents devrait aider
à dissiper la confusion entretenue autour de concepts souvent maniés avec
approximation.
Il est montré ensuite comment cette circulation culturelle dans la réciprocité
d'influence entre modèles dominants et mineurs — ou minorés — se manifeste en
un domaine qui, à la différence de la littérature ou de la musique, reste encore rela-
tivement inexploré : celui des formes architecturales. Pour plusieurs des auteurs,
c'est l'occasion de poursuivre leur réflexion en réexaminant, cette fois-ci de façon
plus systématique, l'architecture et l'habitat au prisme de l'interculturalité.
Cette thématique chemine, en effet, depuis quelques années : mise sur pied au
sein de l'Association pour la recherche interculturelle, lors du Vile Congrès
international en 1999, elle a été par la suite développée lors de deux séances du
séminaire qui se tient mensuellement à PIPRAUS 3. Pourtant, elle n'a pas encore
acquis une place reconnue en France où les disciplines scientifiques se sont très
inégalement avancées dans le champ interculturel.
Le point de départ de l'intérêt manifesté pour ce champ dans notre pays est
lié à l'enseignement de Carmel Camilleri (1985) en psychologie sociale et en
anthropologie culturelle dans les années quatre-vingt. C'est à la psychologie et
aux sciences de l'éducation (Vermes et Boutet, 1987 ; Vermes, 1988, 2002),
Construire l'intereulturel, de la notion aux 3. Voir la publication des actes de trois symposiums dans
pratiques, R. de Villanova, M.A.Hily, G. Varro eds, L'Harmattan, 2001 et de deux séances sur le
thème " Métissages et architecture " organisées par N. Lancret et R. de Villanova en 2001-2002 dans
le cadre du séminaire "Logique spatiale, raison sociale " dirigé par Ph. Bonnin.
Présentation 17
4, que auxquelles peuvent être associées les recherches menées au sein du BELC
l'on doit la réflexion la plus féconde actuellement. Toutefois, il faut rappeler que
l'éducation interculturelle — et, en même temps, l'éducation à l'interculturel —
vient des États-Unis. Élaborée pour faciliter la scolarisation des enfants de mino-
rités ethniques, elle s'est orientée, comme le souligne C. Camilleri, dans le sens
de l'interaction, de l'échange, de la réciprocité. Appliquée essentiellement à la
relation interpersonnelle entre les individus ou les groupes, cette démarche est
reprise pour interroger de façon pertinente d'autres champs.
La sociolinguistique (Dabène et Billiez, 1987 ; Deprez 1994) a introduit la
question fondamentale de la créativité dans l'interaction verbale entre locuteurs
de langues maternelles différentes. L'analyse des attitudes langagières mobili-
sées dans la recherche d'intercompréhension ainsi que des réajustements opérés
pour y parvenir a ainsi mis en lumière des pratiques aussi spontanées qu'inven-
tives. Au plan culturel, également, on a découvert que les écarts ne sont pas
seulement sources de malentendus voire de conflits. Cet entre-deux peut donner
lieu — expression à prendre également au pied de la lettre —, de la part des groupes
minoritaires ou dominés, à des comportements adaptatifs qui, en court-circuitant
certaines des formes instituées, aboutissent à des innovations où celles-là font
d'ailleurs parfois l'objet de détournements et de réappropriations.
Nombre d'articles, dans ce dossier, montrent ces processus à l'oeuvre en
matière d'habitat. On se rendra compte, notamment, que la circulation des
influences est plus complexe qu'on ne le pense. Les détours empruntés peuvent
être multiples. Contrairement à une idée reçue, par exemple, une bonne partie de
l'architecture domestique récente à Bali, procède d'une réinterprétation tout à
fait maîtrisée par les autochtones, de l'image qu'ont les touristes étrangers —
qu'il s'agit d'attirer — du " style architectural " du pays (N. Lancret). En Chine,
la réaffirmation de l'identité d'une minorité peut s'exprimer dans une architectu-
Loubes). Au Viêt-nam, on relèvera l'im-re distincte de la norme chinoise (J-P
portance de l'autoconstruction et le rôle des diasporas commerçantes (chinoises)
dans la diffusion apparemment " anarchique " des modèles d'habitat (C. Pedela-
hore de Loddis).
Loin de s'en tenir au classique effet d'imposition directe exercé par le
colonisateur sur le colonisé, certains auteurs mettent en lumière le rôle de " pas-
seurs " joué par de riches commerçants ou des castes aisées. Ainsi en va-t-il des
modifications successives qu'a subies un modèle de maison apparu en Afrique
de l'Ouest puis au Brésil au XVIIe siècle, au gré des passages de cultures et selon
4. Le BELC, bureau pour l'enseignement de la langue et de la civilisation à l'étranger, section de
l'Institut National de recherche pédagogique, entretenait des.liens forts avec la recherche d'abord lin-
guistique puis la socio-linguistique et la sociologie. Voir le document très complet sur l'historique de
Archéologie de l'interculturel dans une institution éducative, M.A. Philipp, 1999, texte l'organisme,
ronéoté.
18 Espaces et Sociétés
les statuts sociaux différents qu'il a représentés (P. Mark) ; ou encore de la for-
mation de l'architecture indo-portugaise, au fur et à mesure que déclinait l'em-
prise du colonisateur, fortement marquée par l'émergence de la classe des
convertis au catholicisme qui n'avait jamais perdu ses prérogatives et son pou-
voir économique durant la colonisation (H. Carita). Plus récemment, on obser-
vera, à propos de l'architecture coloniale indochinoise, que les échanges entre
colonisateurs et colonisés furent loin d'être à sens unique, facilitant de la sorte
une patrimonialisation ultérieure de l'héritage dans le Viêt-nam devenu indé-
pendant (A. Lebrusq).
Les effets des contacts de culture en situation inégalitaire (interaction, circu-
lation, réciprocité), fréquemment décelables dans les temps longs, caractérisent
des processus que nous appelons " interculturels " — les anglo-saxons préfèrent
souvent le terme " transculturel " —, plutôt que de recourir à d'autres qualificatifs
qui désignent d'ordinaire la simple co-présence de plusieurs cultures, sans tenir
compte des rapports de domination. Or, la co-présence, comme la coexistence,
ne produit pas forcément de la communication et, donc, de l'échange.
La référence à l'" interculturel " peut, néanmoins, être abusive sinon trom-
peuse, comme en témoigne l'emploi de ce terme dans le système éducatif fran-
çais. On sait que la relation, dans ce cas, ne s'établit pas sur le mode de la réci-
procité. L'intérêt pour les cultures minoritaires y est, en effet, instrumentalisé à
des fins d'assimilation, au lieu de naître d'un désir partagé d'apports réciproques.
De même, lorsque les Jésuites, dans les missions de l'Amérique en voie de " lati-
nisation ", apprenaient les langues des Indiens, ce n'était que pour mieux les
approcher et leur faire adopter la vision du monde et les règles de conduite des
colonisateurs, à commencer par la religion chrétienne.
Le " multiculturalisme ", quant à lui, n'indique pas plus la réciprocité d'in-
fluence dans l'interaction que les usages erronés du terme " interculturel " qui
viennent d'être évoqués. La notion renvoie souvent à une volonté politique plus
ou moins explicite de maintenir ou rétablir la " paix civile ", c'est-à-dire l'ordre,
en encourageant, tout en la contrôlant, la juxtaposition sur le territoire urbain de
communautés culturellement et ethniquement homogènes (GhoiTa-Gobin, 2002),
quitte, comme aux États-Unis, à ce qu'un modèle englobant — l 'American way of
life — vienne se superposer à la co-présence des cultures.
Conçu et mis en oeuvre de cette façon, le multiculturalisme de la ville,
craignent certains observateurs, risque de la déconnecter de son histoire (Cancli-
ni, 1995) ; et de fragiliser son identité, tant au niveau du patrimoine architectural
qu'en tant que communauté de citadins et personne morale. D'autres, au contrai-
re, décèlent dans cette pluralité culturelle assumée comme telle, l'indice promet-
teur d'une métamorphose enrichissante de l'urbanité contemporaine. Le socio-
logue étasunien Mike Davis, par exemple, montre comment et pourquoi la
Présentation 19
" latinisation " en cours de plusieurs grandes villes des États-Unis régénère, en
le " tropicalisant ", l'espace urbain tombé en déshérence de nombreuses aires
métropolitaines, qu'il s'agisse des ghettos du centre ou des zones à l'abandon de
la proche périphérie.
Considéré du point de vue républicain français, en tout cas, le multicultura-
lisme pose un problème d'identité et, plus encore, de cohésion nationale. Cette
crainte a longtemps légitimé les idéologies assimilationnistes et nationalistes
— françaises en particulier — selon lesquelles l'adoption du modèle dominant
impliquait le renoncement aux traditions et aux langues dites d'origine ou fami-
liales. Car il semble bien comme le note l'écrivain Édouard Glissant (1996), que
l'identité soit, dans les cultures occidentales, une " identité à racine unique exclu-
sive de l'autre ". Cela dit, on peut malgré tout augurer, toujours avec Édouard
Glissant, que " le composite" soit tôt ou tard appelé à " supplanter l'atavique",
si l'on en juge par la réticence — pour user d'un euphémisme — de certaines
" communautés " d'origine étrangère, déjà formées ou en passe de l'être, à se
conformer aux us et coutumes du pays d'accueil, eux-mêmes non observés voire
contestés, il est vrai, par une partie de ses propres ressortissants originels.
L'un des concepts que le champ des recherches interculturelles peut intégrer
avec profit est celui de l'hybridité en ce qu'il permet de problématiser la ques-
tion des frontières, comme l'a relevé Jan Nederveen Pieterse (2001), car " ce qui
est problématique, ce n'est pas l'hybridité, mais le fétichisme des frontières qui
a tant marqué notre histoire ' . Encore que, comme le montrent deux des
articles, leur perméabilité valait déjà pour d'autres époques, comme celle de l'es-
sor du commerce maritime à grande échelle entre l'Asie, l'Europe, les Amé-
riques, à l'aube du capitalisme marchand.
Si le contact, entendu comme on l'a défini plus haut, est à la base de la créa-
tion et de l'évolution des cultures, le pastiche, la copie, la reproduction, ne relè-
vent pas, dès lors, du même processus. Pas plus, d'ailleurs, que l'éclectisme,
remis à la mode par les adeptes du post-modernisme, qui relève plutôt d'une pra-
tique opportuniste du " collage " où les emprunts au patrimoine des peuples ou
aux groupes dominés ne sauraient être confondus avec les empreintes qu'eux-
mêmes auraient pu laisser.
Il est évident que la production architecturale demeure, plus que jamais, sou-
mise à des influences culturelles variées. Il en va, cependant, de ces influences
comme des mariages : elles oscillent entre alliance et mésalliance. En architec-
ture, elles se déclinent surtout selon le principe hiérarchique : on se plaît à rele-
ver l'influence de modèles savants les uns sur les autres — c'est l'autocélébration
5. L'auteur reconnaît, cependant, l'édification des frontières comme un élément fondateur de la vie
sociale, ce qui rend leur disparition impensable, même si l'on fait aujourd'hui l'expérience de leur
contingence et de leur perméabilité, notamment dans le champ économique ou esthétique.
Espaces et Sociétés 20
de l'entre-soi — ou l'influence d'un modèle savant sur un modèle vernaculaire.
En revanche l'inverse est plus rarement envisagé. Peut-être les articles qui sui-
vent pourront-ils contribuer à ce qu'il en aille autrement dans l'avenir.
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Delachaux & Niestlé, Lausanne.
University of Minnesota Press. CANCLINI N. (1995), Hybrid Cultures,
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VERMES G. (2002), " Multiculturel et interculturel, un débat ", in VEI,
Enseigner en milieu ethnicisé, n° 6, décembre.
Suspens de sens
François LAPLANTINE
Architecture et ethnographie
Je voudrais, avant d'aborder la question du métissage, mettre en évidence les
relations à mon avis de très grande proximité entre l'ethnographie (littéralement
l'écriture des cultures) et l'architecture. Ce sont des activités visuelles et langa-
gières. En ethnographie, comme en architecture, c'est la perception qui provoque
l'écriture, tout regard étant en puissance une mise en forme. Le fait que l'écritu-
re architecturale ne travaille pas avec des mots, mais avec de la pierre, du béton,
de l'acier ne modifie pas radicalement la nature de la question posée — nécessai-
rement tridimensionnelle — d'une expérience en hauteur, en largeur et en pro-
fondeur : comment décrire, puis comment construire ?
On peut dire de l'ethnographie et de l'architecture ce que disait Marcel
Duchamp de la peinture : ce sont des " activités rétiennes ". Mais elles ne sont 22 Espaces et Sociétés
pas seulement perceptives. Elles mettent en jeu la totalité des sens ainsi que l'in-
telligence, la sensibilité à ce que les architectes appellent un site et les ethno-
graphes un terrain.
L'ethnographie, qui est de la réalité sociale devenue langage, n'est pas une
expérience donnée mais construite : la construction d'un texte social. Or les
textes que nous construisons les uns et les autres s'inscrivent dans un réseau d'in-
tertextualité. Ils renvoient à d'autres textes ou d'autres bâtiments écrits,
construits avant nous et par d'autres que nous. Ainsi un édifice rappelle un autre
édifice. L'église positiviste de Rio de Janeiro rappelle ou plus exactement ren-
voie à l'église de la Madeleine à Paris comme le Capitole de La Havane renvoie
au Capitole de Washington qui en est le modèle. Deux bâtiments peuvent être
ainsi dans une relation de correspondance, mais ils peuvent aussi se contredire.
La description ethnographique (en tant qu'écriture des cultures et des archi-
tectures) ne se résout pas nécessairement dans la structure. Elle est une question
qui doit aussi être mise en relation avec la lecture. Du même paysage, il ne sau-
rait y avoir une seule écriture, mais une pluralité d'écritures et d'abord de des-
criptions possibles. Et du même paysage décrit, comme du même bâtiment
construit, il n'y a pas une seule lecture possible.
Décrire et a fortiori interpréter est une question à résoudre et elle est chaque
fois inédite. Un site ou un terrain peut être connu, mais il n'est jamais le même
et appelle un choix : un " parti " architectural pour les uns, une option " anthro-
pologique pour les autres. Ainsi trois anthropologues ne fourniront-ils pas une
description semblable, une description en tant que réponse à une question, de
même que trois architectes proposeront trois projets différents. Il y a donc dans
la recherche de la conjonction du site et du programme (architecture) ou de l'ob-
jet social et de l'écriture (anthropologie) une multitude de réponses possibles,
lesquelles sont autant de perspectives proposées à d'autres que ceux qui en sont
les auteurs : les lecteurs, les interprètes, les habitants.
Décrire, écrire, construire consiste à faire advenir ce qui n'existait pas. C'est
une activité qui suppose une triple relation à l'histoire (de la discipline — archi-
tecturale, anthropologique — , du sujet qui s'y réfère ; de l'objet lui-même — site
ou phénomène social ) et implique des choix, notamment politiques. Cette acti-
vité peut être expliquée, interprétée, mais aussi racontée : un bâtiment, comme
un texte, se fabrique et l'on peut raconter l'histoire de sa construction ainsi que
le devenir de son habitation par ceux qui y vivent ou le visitent.
Le mot site en anglais se prononce comme sight. Un site est un espace perçu
à partir d'un point de vue chaque fois différent, point de vue signifiant renonce-
ment à une description globale, totalisante, panoramique. Lorsque Robert Bres-
son écrit " ne pas montrer tous les côtés en même temps ", il rappelle que le réel
n'est accessible à la vue ainsi qu'au langage que sous forme successive, morce-
Suspens de sens 23
lée, fragmentaire et parfois contradictoire. Les différentes descriptions du
Château de K. l'arpenteur ne se laissent pas additionner pour constituer une tota-
lité homogène. Elles forment des points de vue qui se contredisent.
Point de vue est un terme polysémique. Il signifie aussi pas de vue ou plus
précisément pas de point fixe et englobant. Le point est ainsi susceptible de se
transformer en pas non seulement au sens de la négation mais de l'activité de la
marche qui consiste à avancer, à reculer et, en avançant et en reculant, à faire
varier sans cesse la perspective. On ne perçoit jamais tout ou plus exactement on
ne perçoit jamais tout dans la simultanéité. Le proche et le lointain se transfor-
ment et peuvent même aller jusqu'à inverser la vision (de ce qui apparaissait
comme un palais et devient une masure comme dans les premières pages du
Château de Kafka) à mesure que nous avançons.
Le paradigme de métissage
Le métissage, c'est ce que nous allons voir maintenant, est une perspective à
ouvrir ainsi qu'un paradigme à construire. Or cette notion a rarement été pensée.
Elle a au contraire été combattue (par une logique de la pureté et de la disjonc-
tion) tandis qu'elle a été confondue avec le syncrétisme dans le domaine du reli-
gieux et avec l'éclectisme dans celui de l'architecture, c'est-à-dire avec les
notions non seulement insuffisantes mais inadéquates de mélange, de mixité,
d'hybridité qui se situent à l'extrême opposé du processus qu'Alexis Nouss et
moi nous sommes proposés de travailler dans l'écriture pour tenter de la trans-
former en pensée'. Pour beaucoup, le métissage serait la dissolution des éléments
dans une totalité unifiée, la résolution euphorique des contradictions dans un
ensemble homogène, l'expression pour ainsi dire presque unanimiste de cette
" mondialisation " qui est le contraire de l'universalité métisse. Certains mêmes
vont encore plus loin. Ils confondent le métissage avec l'hédonisme, la jubilation
solaire, le plaisir gourmand du foisonnement baroque.
À la séduction engendrée par le désir de l'appropriation de la totalité (désir
qui nous fait refluer en deçà de la modernité), nous opposons un processus de
dessaisissement et de renoncement. Le métissage est une pensée et d'abord une
expérience de la désappropriation, de l'absence de ce que l'on a quitté et de l'in-
certitude de ce qui va jaillir de la rencontre. La condition métisse est une condi-
tion le plus souvent douloureuse. On s'éloigne de ce que l'on était, on abandon-
ne ce que l'on avait. On rompt avec la logique triomphaliste de l'avoir qui sup-
pose toujours des domestiques, des pensionnaires, des gardiens, des serviteurs
mais surtout des propriétaires.
I. La suite de ce paragraphe reprend pour l'essentiel l'introduction à notre ouvrage Métissages. De
Arcimboldo à Zombi, Paris, Pauvert, 2001.
24 Espaces et Sociétés
Cette arrogance de la propriété, de l'appropriation et de l'appartenance, qui
s'accompagne d'un sentiment de plénitude (littéralement l'état de celui à qui il
ne manque rien, tant la présence de ce qu'il souhaite est comblée en surabon-
dance), ce sentiment de posséder une identité en quelque sorte rassasiée et qui ne
peut conduire qu'à l'illusion de représentations claires et définitives est le
contraire même de l'instabilité et du déséquilibre métis, expérience et d'abord
épreuve du déchirement et de l'affrontement et nullement état satisfait de sages-
se et de béatitude dans lequel on trouverait le repos.
Si le métissage n'est pas nécessairement inquiet et tourmenté, il n'a en tout
cas pas grand-chose à voir avec cette fiction. Il n'a pas grand-chose à voir non
plus avec cette célébration enchantée pour tout ce qui est bigarré, coloré : le para-
dis tropical dont on a affublé les îles caraïbes et le Brésil. S'il y a bien quelque
chose de tonique dans le métissage, nous n'en proposons pas du tout une concep-
tion " hystérique ". Ce que nous avons commencé à montrer au contraire, c'est
qu'il peut entrer de la retenue dans le métissage qui n'a vraiment rien à voir avec
cette théâtralisation et pour ainsi dire cette orgie du sens. Le métissage apparaît
plutôt elliptique qu'emphatique, énigmatique que transparent. Il s'invente dans
un jeu de glissements, de plis, de replis et de métaphores qui appelle plutôt une
approche latérale que frontale. On ne trouvera donc rien dans ces deux articles
de ce qui pourrait s'apparenter à un quelconque lyrisme rédempteur exaltant la
réconciliation des contraires dans une totalité enfin unifiée et stabilisée. On ne
trouvera rien de ce qui pourrait ressembler à l'apologie du métissage et en
particulier d'un " métissage ainsi conçu, qui est un leurre parce qu'une évasion
facile de la réalité. Si dans un volontarisme antiraciste, le métissage peut contri-
buer à rassembler tous ceux qui s'opposent à cette figure majeure de l'inhumain
(le racisme et la xénophobie), c'est tant mieux. Mais rien ne lui est plus étranger
que les idées de plan, de programme, de réalisation d'un projet en fonction d'un
but auquel il faudrait performativement arriver. Le métissage surgit du caractère
involontaire, inconscient et inattendu du devenir né de la rencontre. Son existen-
ce même ou plutôt la permanence de cette existence est on ne peut plus problé-
matique. Enfin, dans les instants fragiles et fugitifs dans lesquels il advient, juste
avant que ne se reforme le ciment identitaire, c'est rarement l'individu isolé qui
prend lucidement une décision. C'est le choeur dont il fait partie qui invente sinon
les règles, du moins le rythme et le style.
Mais il ne s'agit pas pour autant d'un affranchissement sans limites, libre de
toute détermination. Dans la vie des individus comme des sociétés, c'est plutôt
l'antimétissage qui est la loi ou du moins la tendance principale, et le métissage
l'exception. Aussi avons-nous tout lieu de nous méfier de l'extension arbitraire
d'une notion qui pourrait désigner tout et n'importe quoi (le thème vague de la
rencontre) et avons-nous besoin de critères permettant de comprendre ce qui est
Suspens de sens 25
ou plus exactement ce qui devient métis et ce qui ne le devient pas. Le métissa-
ge, qui est le contraire de l'autisme, est ce qui nous arrache à la répétition du
même et à la reproduction du compact dans un cadre préalablement délimité. Il
n'est pas ce qui s'emboîte ou peut être soudé. Il ne se donne pas, constant et
consistant, dans la simultanéité mais s'élabore dans le décalage et l'alternance.
On reconnaît le métissage dans un mouvement de tension, de vibration, d'oscil-
lation qui se manifeste à travers des formes provisoires pouvant se réorganiser de
manières qui ne sont pas totalement aléatoires sans pour autant être déterminées.
La pensée métisse (pensée du paradoxe, qui a rarement été pensée, mais le plus
souvent combattue et rejetée dans les marges de la pensée comme une espèce
de corruption de la pureté) s'oppose à ou plus exactement suspend ce qui identi-
fie totalement, fixe, stabilise, résout, ce qui rapporte mécaniquement des " don-
nées " indubitables à des causes entraînant des effets prévisibles. Elle met en
question (et " mettre en question ", comme nous le rappelle opportunément
Georges Bataille, " ce n'est pas exactement nier ") aussi bien ce qui sépare radi-
calement que ce qui, à force de mélanger, rend uniforme et indistinct.
Ne pouvant se reconnaître dans aucune distribution binaire pas plus que dans
une unité abolissant les différences, la pensée métisse est confrontée à de l'in-
forme, mais l'informe, ainsi que l'écrit Gilles Deleuze (1994) " n'est pas la néga-
tion de la forme ". Il existe une texture métisse. C'est celle qui s'élabore au
confluent de ce qu'il y a à la fois de plus singulier et de plus universel et non pas
dans le reflux vers ce qui exclut et particularise ou ce qui abstrait et généralise.
Cette texture, c'est celle d'un mouvement, ou mieux d'une mutation et d'une
transmutation, ou alors faite de progressions, de reversions, de flexions, de
réflexions, de courbures, de plissements, de fluidité (et non de solidification) don-
nant lieu à ces figures — toujours en cours de réalisation — que sont le tendu, le déten-
du, le plié, le déplié, l'enveloppé, le développé, le délié, l'évolué, l'involué, le
contracté, le dilaté.
Il existe des formes de métissage résolument détendues (lorsque l'on danse
par exemple le maxixe ou le merengué). Mais il existe aussi des métissages
contractés (le tango par exemple, qui n'est pas tant métis par la pluralité de ses
origines andalouse, cubaine, italienne, africaine, allemande, mais parce qu'il
chante sur un rythme guilleret la complainte d'une âme désespérée). Il existe une
écriture métisse joyeuse et optimiste (la saga bahianaise de Jorge Amado,
1966, Dona Flor et ses deux maris). Mais il existe aussi une écriture métisse
d'une infinie tristesse (Clarice Lispector, Un apprentissage ou le livre des
plaisirs, 1992). Le métissage peut naître de la profusion des couleurs, des par-
fums et des sonorités ou de l'infini des détours et des digressions dans une écri-
ture arborescente (Cervantes, Sterne, Proust) mais aussi de la raréfaction, de la
pénurie, du dénuement (une partie de l'oeuvre de Borges). Il peut provoquer un
Espaces et Sociétés 26
charme étrange (plus qu'une franche délectation). Mais aussi du désenchante-
ment, du malaise, du mal être, de la mélancolie, sentiment métis s'il en est qui
ne cesse d'osciller dans l'entre deux de la présence et de l'absence, de la jouis-
sance et de la souffrance et qui s'appelle au Portugal et au Brésil la saudade.
Il ne semble guère possible de penser ces processus dans les cadres d'une
ontologie forte de la pureté et de la présence, laquelle ne permet d'appréhender
que des phénomènes contrastés dotés de stabilité. De même, la non essentialité
du métissage, qui n'a pas grand-chose à voir avec la logique cumulative de l'en-
tassement de " propriétés " ou d"' attributs ", rend assez dérisoire le présupposé
de formes préexistantes qui se rencontreraient, se conjugueraient ou à l'inverse
se contrediraient. Il y a quelque chose dans l'informe métis qui déborde la notion
d'élément préalable que l'on pourrait isoler à l'état pur et qui serait explicatif du
devenir. Le métissage, qui s'apparente davantage à une rythmicité de l'écart qu'à
une réconciliation de l'accord, naît par exemple du mouvement d'oscillation
entre les couleurs qui fait que l'indigo n'est pas exactement bleu, ni le pourpre le
mauve, qui n'est pas lui-même tout à fait le magenta.
Ce que nous commençons ici à esquisser à travers la compréhension de ces
processus de non-intrication tenace et d'intégration imparfaite, ne sont nullement
des lignes de force, mais plutôt des lignes de fuite " au sens de Deleuze. Il n'y
a pas " le métissage " en tant que champ constitué, mais des modes infinis de
métissages, rebelles à toute tentative de fixation catégorielle. Il n'y a pas " le
métissage ", mais une succession de rapports historiques (précaires) à des mou-
vements rythmiques ne cessant de se transformer.
L'absence de toute topologie et plus encore de typologie n'est évidemment
pas pour faciliter le travail d'élaboration d'une pensée et plus précisément d'une
connaissance métisse (connaissance, mais non savoir, connaissance non pas du
métissage, mais par le métissage et dans le métissage). S'il n'y a aucune garan-
tie que cette tâche puisse être menée à bien, il existe à notre avis un certain
nombre de manières de se fourvoyer. L'une consisterait à se situer délibérément
au-dessus des processus qui vont retenir notre attention, l'autre résolument en
dessous : au-dessus, en surplombant pour ainsi dire la réalité, en l'organisant et
en l'ordonnant hiérarchiquement et seigneurialement d'en haut ; au-dessous, en
recherchant un fondement, un commencement, une origine. Partir à la découver-
te des profondeurs, des principes, de ce qui serait premier soit historiquement soit
ontologiquement, c'est perdre à notre avis toute chance de rencontrer un jour les
processus de transmutation métisse, lesquelles ne peuvent s'accommoder de ce
qui est de l'ordre du déterminisme et du présupposé.
Si l'expérience métisse, et d'abord la condition de celui que l'on qualifie de
métis, est une expérience exigeante et souvent même douloureuse, la pensée
métisse (qui ne peut donc être induite de l'antérieur ni déduite et expliquée par
Suspens de sens 27
le supérieur) se doit d'être aussi exigeante et il se pourrait même ascétique. S'il
existe une épistémologie métisse, ce ne peut être qu'une épistémologie de la
désappropriation et non de l'appropriation, un mode de connaissance procédant
à l'abandon de la pensée exclusivement catégorielle et classificatoire et en parti-
culier de la logique attributive et distributive répartissant des genres, plaçant cha-
cun et chaque chose à sa place, posant une fois pour toutes ce qui relève du sen-
sible et de l'intelligible, de la nature et de la culture, de la science et de la poli-
tique, du sérieux et du ludique, du fond et de la forme (qui ne pourrait être qu'ins-
trumentale ou ornementale), de l'objectivité et de la subjectivité, de la raison et
de la passion... Ces rapports-là, rapports analytiques et sériels, répondent de
moins en moins aujourd'hui à la question du sens qui est notamment la question
de la transformation de petites bribes de sens, tour à tour nouées et dénouées avec
ce que nous percevons à la lisière du sens et qui ne cessent de se déplacer.
La pensée métisse, qui est une pensée de la relation — de la multiplicité et de
la singularité — et du mouvement devrait permettre que se rencontre (que se ren-
contre et non que se confonde) ce qui vient d'Orient et d'Occident, d'Afrique et
d'Europe, d'Europe et d'Amérique dans un enrichissement mutuel. Elle devrait
permettre aussi de réunir cinéastes, peintres, architectes, musiciens, philosophes,
anthropologues... Mais pas n'importe comment. Cette pensée du partage et de
l'échange, ce " cheminement avec " par lequel Paul Ricoeur (1991) définit l'in-
terprétation, se doit d'être un cheminement méthodique. Nous avons besoin,
pour ne pas céder à une représentation complaisante voire populiste d'un métis-
sage tous azimuts, d'affiner un certain nombre de concepts, mais de concepts qui
sont indissociablement des affects et percepts au sens de Gilles Deleuze.
Deux exemples d'architecture métisse : le baroque et le
" postmoderne "
À Albi, l'église collégiale Saint-Salvy, construite à partir de fondations caro-
lingiennes, possède une base romane (XIIe siècle) continuée en style gothique au
XVe siècle puis remaniée au XVIIIe et au XIXe siècle. À la pierre et au roman
succèdent la brique et le gothique. La tour romane à bandes lombardes est sur-
montée d'un étage gothique puis se termine par une construction en briques du
XVe siècle. L'intérieur de l'église est constitué de cette rencontre de deux styles :
les quatre premières travées sont romanes, les autres travées sont de style
gothique flamboyant de même que le choeur, encadré de chaque côté par deux
chapelles romanes qui contiennent chacune un autel et des statues de style
baroque. La nef est formée de sept travées. Les piliers des quatre travées occi-
dentales sont romans (XIIe siècle) alors que les trois autres travées sont
gothiques (XVe siècle). Le cloître est constitué de l'alternance de chapiteaux
Espaces et Sociétés 28
romans historiés qui racontent des vies de saints et l'attente du jugement dernier
et de chapiteaux végétaux et ornementaux qui, intercalés aux précédents, ponc-
tuent la linéarité du récit.
Associant formes romanes et gothiques, puis intégrant le baroque, la collé-
giale Saint Salvy est, par son caractère de composition hétérogène, une illustra-
tion parmi tant d'autres d'une architecture métisse dont nous allons examiner
maintenant deux exemples.
Le baroque
Si le métissage est loin de se réduire au baroque (terme qui vient de la langue
portugaise " barroco " et qui signifie " perle irrégulière "), ce dernier en consti-
tue incontestablement l'une des grandes figures. Il est à la fois un style (qui prend
son essor à partir du Concile de Trente), une époque et un état d'esprit qui débor-
dent de beaucoup le XVIIe siècle. Il y a en effet du baroque chez Proust, dans le
surréalisme, dans l'architecture de Gaudi ou la peinture de Frida Khalo.
L'une des caractéristiques de l'art baroque, c'est sa peur du vide.
Il remplit tout l'espace qui doit être intégralement occupé, décoré, dédoublé,
réfracté (dans des miroirs). Le baroque est l'une des formes de la multiplicité ou
plus exactement de la multiplication métisse (Alejo Carpentier parle de " noyaux
proliférants "). Il se déploie dans l'ornementation, l'accumulation (de détails), le
supplément, la surabondance. Il est profusion, luxe, luxuriance. Mais ce n'est pas
(ou pas seulement) cet aspect qui va retenir ici notre attention. Le baroque est une
esthétique de la tension et du déséquilibre, un art du mouvement, de la pulsion,
de l'expansion hors de soi-même, de la dépense et de la démesure, qui ignore la
ligne droite, l'immobilité, le repos. " Le Baroque ", écrit Gilles Deleuze, " ne ren-
voie pas à une essence, mais plutôt à une fonction opératoire, à un trait. Il ne
cesse de faire des plis. Il n'invente pas la chose : il y a tous les plis venus
d'Orient, les plis grecs, romains, romans, gothiques, classiques... Mais il courbe
et recourbe les plis, les pousse à l'infini, pli sur pli, pli selon pli. Le trait du
Baroque, c'est le pli qui va à l'infini " (Deleuze, 1994).
Une seconde caractéristique du baroque, étroitement liée à la précédente, c'est
son caractère ostentatoire. Il ne vise pas la profondeur ni la transparence, mais
cherche à montrer les apparences en multipliant les illusions (ornements, dégui-
sements, travestissements, maquillages, camouflages), les effets (au théâtre, par
des machineries compliquées), les reflets (de miroirs), les jeux (d'ombre et de
lumière, d'obscurité et de clarté), les artifices et les feux d'artifice. Il adore les
colonnes, les stèles, les frontons, les façades, les escaliers, mais privilégie plus
encore le cercle et les formes réputées féminines : les rotondes, les dômes, les
coupoles et tout ce qui est courbe, contre-courbe, ovale, spirale, volute, ellipse.
Suspens de sens 29
L'esprit qui l'anime est celui du théâtre (qui peut être réalisé dans
l'espace de l'église) ou plutôt de la théâtralité, du spectacle et de la mise en scène.
L'esprit baroque privilégie l'art de la séduction et de la persuasion. Il a
recours aux décors (dorures, sculptures polychromes) et aux trompe-l'oeil, au feu
et à la flamme dans son incandescence et plus encore à l'eau (fontaines, cascades,
pièces d'eau sans lesquelles il n'y a pas de jardins baroques), symbole
d'instabilité et de transformation. C'est une esthétique de l'extravagance et de
l'exubérance qui s'emploie à travailler toutes les potentialités des déformations,
des distorsions, des superpositions.
Cette conception d'un monde ouvert à l'infini dans lequel l'homme n'est plus
le centre et qui s'applique à créer des " formes qui s'envolent " et non pas des
" formes qui pèsent " (d'Ors, 1983) comme dans l'esthétique classique traverse
tous les genres. Il y a d'abord la piété baroque. Développée par les Oratoriens et
les Jésuites, elle est suscitée par des discours de démonstration et de conversion
qui montrent l'inachèvement de la créature humaine et la distance infinie qui la
sépare du Créateur. Et puis, il y a toutes les formes artistiques : l'architecture (Le
Bernin, Borromini), la sculpture (l'Aleijadinho au Brésil), la peinture (Le Cara-
vage, Rubens, Le Greco, Le Tinroret, Arcimboldo, (qui au XVIe siècle avec ses
" têtes composées " peut être considéré comme un précurseur du surréalisme), la
musique (Bach, Scarlatti, Haendel, Purcell, Haydn et Mozart en particulier dans
La flûte enchantée), le mobilier (commodes, consoles ornées de motifs végétaux
et rocheux), la dentelle, la broderie, le cristal et plus encore la scénographie : le
théâtre, le ballet, l'opéra, genre éminemment métis.
L'aspect sans doute le moins connu du baroque est la littérature. On évoque-
ra l'art oratoire, l'éloquence et la passion de la rhétorique. Bossuet, mais aussi
Angelus Silesius, Gôngora et Baltasar Gracian. Ce dernier, jésuite aragonais,
crée un véritable art de l'esquisse. Il nous apprend les chemins tortueux de la
duplicité, de l'ambiguïté et de l'adaptation à des situations inédites. Nietzsche dit
de lui que l'Europe " n'avait rien produit de plus fin et de plus compliqué en
matière de subtilité morale ". Il convient enfin de ne pas oublier l'apport consi-
dérable du roman latino-américain (Alejo Carpentier, Jorge Amado, Carlos
Fuentes, Lezama Lima...) à cette esthétique.
Le texte baroque, qui manifeste une véritable gourmandise pour les mots, est
fait de parenthèses, de subordonnées, de phrases à l'intérieur de la phrase, de
paraphrases, d'hyperboles, de retournements et d'enjambements syntaxiques.
C'est une composition en labyrinthe constituée de détours et de métaphores et
qui soumet l'écriture à un mouvement de torsions sans fin. On citera ici Calde-
ron et en particulier La vie est un songe (" Écoute, attends, arrête ! Quel est ce
confus labyrinthe dont la raison ne peut trouver le fil ", Journée I, sc. 8), Cor-
neille L'illusion comique, Shakespeare (notamment le Songe d'une nuit d'été).
Espaces et Sociétés 30
Pour le dramaturge anglais, tout est théâtre, simulation et dissimulation : " Le
monde entier est une scène/Hommes et femmes, tous n'y sont que des
acteurs/Chacun fait ses entrées, chacun fait ses sorties/Et notre vie durant nous
jouons plusieurs rôles ".
Le baroque, qui fait voler en éclats l'unité du sujet, donne le vertige. Il aba-
sourdit. Mais à travers ses formes tumultueuses résonne une douleur secrète.
L'émotion baroque laisse transparaître quelque chose de tourmenté : une inquié-
tude, une absence de certitude, une déception à l'égard de la réalité que l'on
comble dans le recours à l'esthétique voire dans le débordement de l'esthétisme.
L'homme baroque est involontairement pessimiste. Il entre dans la danse, mais
il n'est pas le maître de ballet.
L'architecture " postmoderne "
Ce que l'on a appelé l'architecture postmoderne " constitue une réaction au
purisme architectural imposant une géométrie unique (celle de l'angle droit), un
matériau unique (le béton), la netteté et l'uniformité de significations claires et
donnant lieu, dans la répétition sérielle, à un urbanisme partout indistinctement
vertical. Afin de comprendre le caractère réactif de cette esthétique, nous nous
proposons d'effectuer un retour en arrière en prenant deux exemples de moder-
nité, l'un en peinture (Picasso), l'autre en architecture (Le Corbusier et ses élèves
brésiliens).
Picasso. Il construit des formes solides, pures, géométrique, charpentées.
C'est un peintre du concept, de l'ossature, du squelette. Ce qui compte pour lui,
comme pour tous les cubistes, c'est ce que Juan Gris appelle " l'architecture " du
tableau. Ces artistes vont directement à ce qui pour eux est l'essentiel : la struc-
ture. Ils entendent s'affranchir de ce qu'ils considèrent comme fortuit, secondai-
re, ornemental : les variations du temps, les intensités lumineuses progressives,
régressives. Ils privilégient les contours et les contrastes, nullement les dégradés.
L'Esprit nouveau l'architectu-Le Corbusier. Il définit en 1920 dans la revue
re comme " ce jeu savant, correct et magnifique de volumes assemblés sous la
lumière " et crée un art de la clarté, de la perfection du construire et du voir. C'est
un architecte animé par ce que Maurice Blanchot a appelé la " pensée du jour ",
c'est-à-dire de la soumission à la lumière qui seule est susceptible de faire appa-
raître ce que l'on voit dans la distinction de formes nettes et régulières. Cette pen-
sée de la lumière n'est pas sans lien avec la " pensée des Lumières " : elle se
méfie de la peinture et des couleurs (lesquelles " affaiblissent " comme le dit
Picasso) et lui préfère la netteté du dessin. Elle déteste l'ombre, la pénombre, le
clair-obscur (1'" anarchie du clair-obscur " selon l'expression de Lukâcs), dont
Descartes, après Platon, avait fait un symbole de la connaissance imparfaite.
Suspens de sens 31
Une exposition réalisée à Grenoble en 2001 (L'Esprit nouveau, le purisme à
Paris de 1918 à 1925) présentait l'oeuvre de trois artistes : Fernand Léger,
Amédée Ozenfant, Charles-Edouard Jeanneret (Le Corbusier). Elle montrait
l'affinité entre les deux peintres et l'architecture : un art de la pureté, de la clar-
té, de l'harmonie et de l'équilibre.
Le Corbusier, Ozenfant et Léger savent exactement ce qu'ils veulent. Leur
travail tend vers l'épure. Ce sont aussi des artistes de l'accord (et non de l'écart)
et de l'intégration (de l'art dans la vie moderne, dans la maison et dans l'espace
urbain). Leur écriture est celle d'un langage universel, clair, harmonieux qui
passe par le Parthénon.
Le Corbusier effectue en 1929 un séjour à Rio de Janeiro où il rencontre un
groupe d'architectes modernistes. En 1935, deux membres de ce groupe gagnent
le concours d'appel d'offre pour la construction des Ministères de la Santé et de
l'Éducation à Rio ainsi que du Pavillon national brésilien de l'Exposition
Universelle de New-York. Mais c'est avec la construction de la ville de Brasilia
(en 1960) que va s'imposer l'architecture des élèves de Le Corbusier : Lucio
Costa et Oscar Niemeyer. Brasilia est une ville orthogonale, finie, parfaite qui
m'est apparue chaque fois que j'y ai séjourné comme l'inverse de Salvador de
Bahia dans sa sinuosité indéfinie.
Il y a néanmoins un travail de métissage chez Niemeyer (plus que dans
l'urbanisme de Lucio Costa) ; pour exemple l'église de Saint François d'Assise
de Pampulha (1943). C'est une église délibérément moderne et baroque,
caractérisée par les formes courbes. Niemeyer incorpore anthropophagiquement,
selon la métaphore si féconde de Oswald de Andrade, la révolution architectura-
le de Le Corbusier, mais à travers Le Corbusier (adapté plus qu'adopté), ce qui
transparaît, c'est le baroque du Minas Gerais.
Ce dernier point nous permet maintenant de concentrer notre attention sur l'archi-
tecture postmodeme proprement dite. Cette dernière apparaît dans les années 1970
avec une révolte, des livres manifestes écrits par des architectes ainsi que des édifices
symboles. La révolte, c'est l'acte d'exaspération qui consiste à faire imploser à
Saint-Louis, Missouri (le 15 juillet 1972 à 15 h 32) les blocs de l'ensemble de Pruit-
Igoe construits en 1952 et devenus les signes les plus tangibles de la faillite archi-
tecturale et urbanistique moderne. Les ouvrages théoriques, ce sont notamment ceux
de Charles Jencks et de Robert Venturi. L'un des symboles enfm de ce courant archi-
tectural est le Portland Public Services Building, construit par Michael Graves en
1980. Cet espace civique qui tente de répondre aux besoins de gestion d'une grande
administration moderne est l'un des premiers édifices " postmodernes ", comme les
bâtiments du Bauhaus ont été les premiers du modernisme. Considéré par ses
détracteurs comme un gigantesque paquet de Noël enrubanné de guirlandes, le
Portland a la forme d'un ancien temple d'Artémis. Il évoque, par la statue de
32 Espaces et Sociétés
" Portlandia " en vol au-dessus d'un roc chinois, le commerce avec l'Orient, tan-
dis que les contrastes de couleurs bleue et verte de ses piliers suggèrent l'Égypte.
Les architectes qui se sont eux-mêmes qualifiés de postmodernes " estiment
que l'architecture doit être en perpétuelle adaptation aux exigences contradic-
toires de la vie quotidienne. Ils considèrent que les constructions de l'époque
moderne (symbolisées en particulier par Le Corbusier) dans leur pureté, leur aus-
térité et leur rigidité monolithique entretiennent un appauvrissement du langage
architectural devenu langage de la monotonie.
Ce qui est alors revendiqué, c'est la pluralité des formes, des matériaux et des
couleurs, la réactualisation de la gamme la plus vaste des écritures — métaphores,
ornements, polychromie... — c'est " une architecture complexe et contradictoire
fondée sur la richesse et l'ambiguïté de la vie moderne et de la pratique de
l'art ", ainsi que l'écrit Venturi (op. cit, 1996, p. 22), qui ajoute : " le goût du
paradoxe permet de laisser se côtoyer des choses apparemment dissemblables
(op. cit, 1996, p. 24).
Cette architecture, qui est celle de l'enchevêtrement et du divers, affirme
d'abord la présence du passé dans le présent. Déjà le " revivalisme " architectu-
ral américain du XIXe siècle privilégiait des relations de continuité (et non plus
de rupture comme dans les mouvements modernistes) entre le bâtiment actuel et
la tradition des styles roman, gothique, baroque, classique... À l'époque contem-
poraine, Charles Moore construit la Piazza d'Italia (1976) de la Nouvelle-
Orléans en entremêlant, dans une composition irrégulière aux couleurs ocres,
jaunes et bleues, des éléments toscans, doriques, corinthiens. Dans le même
esprit, Bofill conçoit le Théâtre du Palais d 'A braxas de Marne-La-Vallée (1978-
1982) en associant des colonnes toscanes, des colonnes cannelées " art-déco " et
des motifs inspirés de Michel-Ange.
Ce qui est mêlé dans cette architecture, ce ne sont pas seulement les époques,
mais les cultures. Ainsi le Musée de Stuttgart par James Stirling incorpore des
arches de style roman à des sculptures et à des corniches égyptiennes et le projet
de Quinlan Terry de Mosquée au Moyen-Orient (1975) intègre à une grammaire
romaine classique des formes coloniales indiennes.
On assiste dans le même mouvement au retour à l'ornementation, aux détails
(qui avaient été éliminés par l'architecture moderniste dans son parti pris de
pureté et de dépouillement) ainsi qu'aux traditions locales. Les maisons
construites par Maybeck (telle la Ross House, 1909) en Californie mêlent des
références à l'architecture classique et aux périodes gothique et Tudor dans le
contexte de la baie de San Francisco du XXe siècle. L'oeil-de-boeuf renvoie
ostensiblement aux yeux mais aussi aux trèfles grecs tandis que le balcon, dessi-
né en forme de bouche, est une réactivation du style flamboyant de l'époque
médiévale.