Architecture, protestantisme et modernité

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L'architecture dès ses origines a eu pour vocation la mise en forme de l'image immatérielle des Dieux selon la théologie dominante. Dans l'Occident chrétien, deux conceptions s'opposent : l'une au caractère somptuaire, l'autre au caractère austère et à l'esthétique épurée. Cette deuxième version sera adoptée par les réformateurs protestants et sera annonciatrice de la révolution industrielle et de la production en série. Dans ce contexte s'élabore l'architecture moderne illustrée par "l'évangile de l'élimination" de Franck Lloyd Wright ou "la machine à habiter" de Le Corbusier.
Publié le : lundi 1 décembre 2008
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EAN13 : 9782296209770
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Architecture, protestantisme et modernité

~) L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com harmattan 1({{)wanadoo.fr diffusion .harmattan(wwanadoo. fl' ISBN: 978-2-296-06687-8 EAN : 9782296066878

Dominique Péneau

Architecture, protestantisme et modernité
l)u sacré et de l'ascèse en particulier

L' Harmattan

Villes et Entreprises Collection dirigée par Alain Bourdin et Jean Rémy
La ville peut être abordée selon des points de vue différents: milieu résidentiel, milieu de travail, milieu de culture. Ceux-ci peuvent être entremêlés ou séparés. Il en va de même des groupes sociaux qui communiquent à travers ces divers types d'enjeux. La dimension économique n'est jamais absente, mais elle entre en tension avec la dimension politique. Ainsi peut-on aborder la conception urbanistique ou architecturale, l'évaluation des politiques sociales ou socioéconomiques et les formes d'appropriation par divers acteurs. Pour répondre à ces interrogations, la collection rassemble deux types de textes. Les premiers s'appuient sur des recherches de terrain pour dégager une problématique d'analyse et d'interprétation. Les seconds, plus théoriques, partent de ces problématiques; ce qui permet de créer un espace de comparaison entre des situations et des contextes différents. La collection souhaite promouvoir des comparaisons entre des aires culturelles et économiques différentes.

Dernières parutions Carlos COLLANTES DIEZ, La ville africaine: entre métissage et protestation, 2008. Maurice GUARNA y & David ALBRECHT, La Ville en négociation. Une approche stratégique du développement urbain, 2008. Marc WIEL, Pour planifier la ville autrement, 2007. René KAHN (dir.), Régulation temporelle et territoires urbains, 2007. Jean-Luc ROQUES, Inclusion et exclusion dans les petites villes, 2007.

Jacques PEZEU-MASSABUAU, Construire l'espace habité

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L'architecture en mouvement, 2007. Nora SEMMOUD, La réception sociale de l'urbanisme, 2007. Alain-Claude VIV ARA T , Les origines symboliques de notre habitat,2007. Augusto CUSINA Ta, La genèse d'une culture locale d'entreprise au nord-est de l'Italie, 2007. Sylvette PUISSANT, Les ségrégations de la ville-métropole américaine, 2006.

AVANT-PROPOS

Cet ouvrage a fait l'objet d'une thèse de doctorat en architecture de l'université Louis Pasteur de Strasbourg sous la direction du professeur Alain Rénier aujourd'hui disparu. Cette publication dont il n'a pu rédiger la préface, comme il l'avait souhaité, rend hommage à sa mémoire.

INTRODUCTION LE VOCABULAIRE DU SACRÉ Dès ses origines, l'architecture se fonde et se forme sur le concept de sacralité qui lui donne sens. Dans les sociétés premières c'est en effet autour de la notion de sacré que se constitue la dynamique de la vie sociale. Celle-ci s'exprime dans une conscience collective qui se formalise dans les mythes et se perpétue dans les rites. Le sacré sert de support à la projection d'un consensus social qui s'élabore autour d'une interprétation de phénomènes réputés "inconnaissables" situés en dehors du cadre naturel du monde profane. Claude Lévi-Strauss parle de "méthodes raisonnables destinées à insérer l'irrationalité dans la rationalité".! Ces tentatives d'interprétation de l'inexpliqué se traduisent par la création du symbole, défini par Marcel Mauss comme "le moyen de penser une chose en une autre chose".2 Selon Jean-Pierre Vemant, le symbole "précède le mythe en donnant à voir et avant tout discours, sous une forme concrète et sensible, la présence de ce qui en tant que divin échappe aux limitations du concret, du

sensible, du fini".3 Le symbole fonctionne comme une métaphore,

censée représenter une "métaforme" inconcevable, il devient donc l'attribut de cette non-réalité qui permet de relier des éléments, a priori, inconciliables tels que: le ciel et la terre, la matière et l'esprit, le réel et le songe. Dès lors peut s'opérer le passage entre" nature et culture" par la médiation de la forme symbolique qui distribue au sein du groupe, la réalité conçue sous l'égide de la métaphore et de la métonymie. Cette réalité, constituée d'images symboliques s'inscrit dans le mythe défini par Claude Lévi-Strauss comme "un récit d'imagination contrôlée qui permet de répondre aux grandes énigmes de l'univers, et de fixer une définition du sacré".4 Outre sa fonction interprétative, le mythe assure la pérennité et la stabilité du groupe en transmettant à chaque génération les mêmes valeurs et les mêmes normes. Les mythes constituent des "enceintes mentales"S
lLÉVI-STRAUSS Claude. Anthropologie structurale. 2. 1973 2MAUSS Marcel. Sociologie et Anthropologie. 1950 3VERNANT Jean-Pierre. Mythes et société 4LÉVI-STRAUSS Claude. Anthropologie structurale sIbidem

qui prédéterminent les conduites humaines selon un système unique qui s'imprime sur toutes les manifestations de l'activité humaine jusqu'à former une totalité signifiante unifiée formalisée dans une religion. La religion relie entre eux les éléments et les êtres dans des rapports de coordination et de subordination, elle détermine également des rites, c'est-à-dire des règles de comportement commun qu'il y a lieu d'observer vis-à-vis de la divinité afin d'obtenir ses faveurs ou sa clémence. Durkheim établit une classification entre les rites qu'il déclare "positifs" et ceux qu'il définit comme "négatifs". Ces rites sont étroitement associés: "ils se supposent les uns aux autres".l Les premiers constituent l'aspect le plus fréquent et le plus visible de la religion, ce sont les rites de vénération, d'oblation, d'onction de bénédiction. Ces rites ont pour fonction de rapprocher l'humain du divin, de susciter une émotion individuelle et collective intense et de la porter jusqu'à l'l'enthousiasme", littéralement: le transport divin. Les rites positifs supposent l'existence de portions de l'espace et du temps sacrés, affectés aux divinités et strictement séparés de la vie profane par une muraille matérielle ou symbolique infranchissable. Ce sont les sanctuaires. Ils représentent le centre de convergence des forces cosmiques et l'espace de médiation et de jonction entre les hommes et les dieux. Ils sont supposés conçus et décrits par les divinités qui en transmettent la forme, par la médiation du songe, à l'initié, au prêtre, qui seul peut le recevoir et le transcrire grâce à la connaissance des signes sacrés. Ces signes sacrés et secrets constituent les premières manifestations d'une proto-science arithmétique et géométrique qui permet de rationaliser l'espace et le temps sacrés d'après l'observation des configurations astrales. C'est ainsi que le prêtre, choisi par les dieux et investi de la "connaissance", s'avère dans toutes les civilisations et quel que soit son degré d'évolution, le premier "actant" du fait architectural sacré qui représente la quintessence des rites positifs d'ostentation. À l'opposé, les rites négatifs représentent la partie cachée de la dévotion. Ils supposent l'abnégation, l'abstention, le renoncement. Ce sont les pratiques ascétiques qui s'expriment par le jeûne, la solitude, la veille, le silence. L'ascèse a pour fonction d'extirper du fidèle toute forme d'attachement à la matérialité du monde profane, afin qu'il atteigne, purifié par les privations, le stade ultime de la contemplation de la divinité: l"'esychia". L'ermite part au désert, il se réfugie, là où aucune image symbolique, aucune forme
lDURKHEIM Émile. Les Formes élémentaires de la vie religieuse. 1912

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architecturale ne peut s'interposer dans son rapport intime avec la divinité réputée inimaginable et immatérielle. Au sein d'une même société, des cultes positifs, formalisés dans l'ostentation, et des cultes négatifs, exprimés dans la retenue peuvent coexister. Cependant, au gré de l'évolution du paradigme religieux, l'une ou l'autre de ces formes d'expression formelle peut se succéder ou prédominer. C'est ainsi que les cultes ascétiques s'opposent de façon rémanente aux cultes positifs dont les rituels établis sont ressentis comme trop assujettis aux pouvoirs temporels. Le christianisme, religion prégnante de l'espace occidental, adopta dans ses manifestations premières, des rituels simplifiés et épurés, modélisés par une conception ascétique du phénomène sacré, empruntée au stoïcisme grec, et à la secte judaïque Essénienne, dans laquelle les rites sacrificiels spiritualisés écartaient toutes formes d'ostentation et de matérialisation du fait sacré, considérés comme idolâtres. La récupération et la confiscation du christianisme primitif par les empereurs romains imposèrent de nouveaux systèmes symboliques de type transcendantal chargés de participer à la glorification et à la diffusion de l'image sacralisée de l'Empire. Ce détournement sémantique suscita des formes architecturales, marquées par la verticalité et la démesure. C'est ainsi que les basiliques de Constantin, et a fortiori celles de Justinien, (Sainte Sophie) sont devenues les formes archétypales de l'architecture chrétienne. Cette interprétation du message chrétien originel fut contestée de façon rémanente par les représentants successifs du mouvement monachique qui tentaient de retrouver par une discipline ascétique rigoureuse les conditions du christianisme primitif. Parmi ceux-ci, l'ordre de Cîteaux mena une véritable croisade contre la richesse architecturale jugée outrancière de l'Eglise officielle pervertie par la temporalité. L'idéal ascétique cistercien, refusant toute forme de plaisir esthétique censé détourner le fidèle d'une stricte méditation, a tenté d'imposer à la chrétienté, le modèle d'une architecture de l'absence et du vide sacré dont la seule rationalité constituait l'oblation à la divinité. À la Renaissance, les réformateurs protestants, reprenant les thèses cisterciennes pour s'opposer à la vente des "indulgences" et à la construction de la pharaonique basilique Saint Pierre de Rome, vont opérer un déplacement du sacré vers le profane sous l'effet d'une individualisation du rapport à Dieu. Chaque croyant étant lui-même réceptacle de la divinité, chacune de ses actions quotidiennes, fut-elle mineure, lui est consacrée. Dès lors le sacré déserte les sphères de l'ostentation et du pouvoir pour investir le domaine du quotidien et de l'usage devenu le lieu privilégié de 9

l'ascèse. Celle-ci s'exprime dans le labeur, la fonctionnalité et la rationalité. Les systèmes symboliques, susceptibles d'être sacralisés et de ce fait pervertis en idolâtrie, sont écartés, excluant ainsi toutes formes d'ornementation superfétatoire, toutes couleurs, assimilées à des vanités trompeuses. Les temples, devenus simples lieux de réunion, ouverts pour l'unique culte dominical sont orthogonaux, blancs et fonctionnels. Ils inaugurent un vocabulaire esthétique ascétique épuré jusqu'à l'essence, qui s'accorde à l'esprit du capitalisme naissant. Max Weber a relevé les affinités électives qui rapprochent l'éthique protestante et les critères du capitalisme, qui se fondent sur une même recherche de rationalité et de fonctionnalité. Pour des raisons convergentes, un "ethos" favorable aux desseins des révolutions bancaires et manufacturières se constitue dans la Suisse calviniste et dans l'Europe du Nord touchées par l'esprit de la Réforme. Le culte du labeur, du profit, et de l'investissement, favorise les conditions d'émergence de la révolution industrielle anglaise avec le développement de la machine et de la production en série. L'ethos fonctionnaliste prend forme avec éclat dans la réalisation du Crystal Palace, vaste assemblage d'éléments modulaires de métal et de verre, conçu lors de l'exposition universelle de Londres en 1851. Ce bâtiment, qui manifestait à la fois la puissance d'une conception purement rationnelle et la force d'une architecture dépouillée de toute ornementation, excluait toute référence aux critères de l'esthétique classique et modélisait le nouveau paradigme d'une foi transparente, fonctionnelle et industrieuse confiante dans l'avenir du monde. Le Japon, se réouvrant au monde, et présent à l'exposition de Londres, allait également participer à la modélisation de la nouvelle esthétique de l'ère industrielle, par la présentation des productions de l'artisanat. Celles-ci imprégnées des critères du shintoïsme et du bouddhisme zen sacralisaient la simplicité et la fonctionnalité. Le pavillon de thé, par sa modularité et sa nudité, illustrait tout particulièrement la concordance d'esprit qui pouvait s'établir entre l'éthique protestante, la religiosité japonaise, et la logique capitaliste de production en série. C'est à partir de ces conjonctions que se sont dessinés les règles du Design industriel et les critères de l'architecture du "Mouvement Moderne". L'Amérique, nouvelle "Terre Promise" offerte par Dieu aux Protestants, ouvrait un champ d'expérimentation illimité à la mise en place d'une grande utopie régie par la religion et la fonctionnalité. L'école de Chicago par la voix de Sullivan allait établir le premier théorème de la nouvelle architecture: "la forme 10

suit la fonction" en accord avec les thèses calvinistes. Celles-ci seront redéveloppées par Frank Lloyd Wright qui soumettra son architecture aux strictes règles d'un "évangile de l'élimination". En Europe, Charles Edouard Jeanneret dit Le Corbusier, né en Suisse, en terre protestante, se déclare "meurtri par l'effrayante austérité" de la morale calviniste. C'est pourtant à partir de cette morale qu'il définira les thèses du Mouvement Puriste, véritable catéchisme formel radical et rigoureux, dans lequel esthétique et ascétisme se confondent, pour magnifier l'angle droit (signe de l'esprit et de l'ordre), la couleur blanche (signe de vérité et de morale) et pour condamner l'ornementation (signe de décadence). Il conçoit pour "l'homme de série", "la machine à habiter", selon le principe de la cellule à deux niveaux du monastère chartreux, blanche, lisse, fonctionnelle et meublée d'objets répondant à de stricts besoins vitaux. Pour Le Corbusier, "l'homme qui recherche l'harmonie a le sens du sacré", et il place sa conception du sacré" dans ce grand vide illimité" dans cette ascèse architecturale qu'il impose dans le logement comme une catéchèse nécessaire au salut des hommes. En Allemagne, également Ludwig Mies Van Der Rohe imprégné par l'étude des œuvres de saint Augustin et de saint Thomas d'Aquin, établit le vocabulaire d'un ascétisme architectural industrialisé dont l'aphorisme "less is more" servira de dogme à la mise en forme de décisions architecturales qu'il considère comme exclusivement spirituelles. Ces trois architectes, reconnus pour être les "Pères fondateurs" du Mouvement Moderne, ont consciemment ou inconsciemment établi leurs propres récits architecturaux sur le socle de convictions religieuses dont ils étaient imprégnés. Ils en ont réinterprété l'esprit afin de l'adapter aux nécessités réelles ou supposées de l'architecture moderne assujettie aux impératifs économiques de l'industrialisation du bâtiment. Ce faisant ils ont utilisé le langage de l'architecture sacrée à des fins profanes. Ne s'agit-il pas là d'une transgression de l'intangible tabou qui séparait jusqu'alors le sacré du profane? Et peut-on sans conséquences utiliser le vocabulaire formel de l'ascèse sacrée, conçue par les ordres monastiques, pour l'imposer dans le quotidien du logement profane de l'homme moderne?

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CHAPITRE

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"DE L'ASCÉTISME"
L'HÉRITAGE ASCÉTIQUE

Dans son bel essai sur les origines de la pensée grecque, JeanPierre Vemant nous montre comment au VIe siècle, le droit et la démocratie se sont constitué en intégrant, pour partie, les thèses ascétiques de certaines sectes communautaristes. Pour les Pythagoriciens notamment, "l'idéal d'austérité qui s'affirme dans le groupe en réaction contre le développement du commerce, l'étalage du luxe, la brutale insolence des riches, correspond, sous une forme

extrême, à l'ascétisme prôné par certains groupes religieux".

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L'ascèse devient une arme sociale pour lutter contre la satiété: "koros" et le dérèglement "hubris". Ceux-ci ne peuvent conduire qu'à l'injustice, à la révolte et à l'oppression. Les tendances rigoristes des sectes, qui développent une discipline ascétique, gagnent bientôt la vie sociale modifiant les conduites, les valeurs, et les institutions. "Le faste, la mollesse et le plaisir, sont rejetés; le luxe proscrit du costume et de l'habitation".2 C'est ainsi que s'établit une forme nouvelle d'ascèse sociale qui va pose~ les jalons d'un système d'organisation communautaire de la cité. A partir de l'idéal de la "sôphrosunè", se dessine un nouvel "ethos", conçu autour de la tempérance, de la proportion et du juste milieu. La "sôphrosunè" représente une géométrie morale et sociale portant à la modération, au calme, à l'équilibre, au contrôle. Elle incite à dominer les passions, les émotions, les instincts. Il s'agit bien là, d'une ascèse civile qui doit dompter l'animalité du corps social et permettre d'atteindre collectivement l'harmonie et la concorde. C'est la juste mesure qui impose le respect d'une loi applicable à tous. Le "nomos" s'impose comme tentative de rationalisation des conduites et d'organisation du monde. L'idéal de la "sôphrosunè" impose à l'art et à l'architecture le caractère canonique des ordres de composition qui diminue fortement la part de l'imagination créatrice. Le culte du "général" au détriment du "particulier" condamne l'affirmation trop marquée de l'individualité. L'architecture consacrée exclusivement aux dieux et à la cité ne
IVERNANT 'Ibidem J.P. Les Origines de la pensée grecque. 1962. p.79

peut concerner les simples citoyens. Ainsi Alcibiade provoqua un scandale à Athènes en faisant appel à un architecte pour concevoir sa propre maison. Il s'agissait bien là d'une profanation inversée c'est-à-dire: l'intrusion du sacré dans le domaine profane. La philosophie platonicienne confirmait également ces thèses: la dissociation de l'âme et du corps et le recours au concept du "Nôus" magnifiant l'excellence de l'âme, a apposé sur toute la société grecque, un idéal d'austérité ascétique, qui s'est prorogé dans toutes les écoles philosophiques ultérieures. L'idéal du minimum se retrouve tout autant dans l'épicurisme avec l'élimination progressive du plaisir, que dans le stoïcisme dont Plotin développera les thèses ascétiques. Dans les" Enneades", il considère l'âme comme emprisonnée par le tombeau du corps, seule l'ascèse en purifiant le corps peut la libérer et la porter jusqu'à la quintessence. Seule l'ascèse permet de discerner l'essentiel et d'abolir la vision spatio-temporelle pour toucher à la perception du "pur Esprit" le "Pneuma". Cette perception spirituelle de l'univers conduit à l'indifférence pour la forme matérielle du monde, sa texture, sa matière, ses couleurs. L'architecture, enveloppe extérieure, disparaît devant la lumière, image impalpable de l'Esprit. C'est d'ailleurs un philosophe stoïcien Philon d'Alexandrie qui établira la jonction entre l'ascétisme juif et la tradition philosophique grecque tout en présentant les éléments d'une théorisation du christianisme. C'est en effet par Philon que l'on découvre l'existence de la communauté des esséniens de Khirbet, une secte d'ascètes juifs, réfugiés au désert, dont les règles de vie et la théologie ont fortement influencé le christianisme primitif et ultérieurement le mouvement monachique. La nature de la révélation des esséniens est d'ordre eschatologique, c'est-à-dire la croyance en une fin des temps imminente, révélée par Dieu au chef spirituel de la secte dont les adeptes seront ainsi sauvés. Dans cette perspective, les élus devaient d'ores et déjà vivre une vie ascétique qui les préparait à la vie angélique. Le refus des plaisirs, l'abstention du mariage, le souci des règles de purification lustrale et le partage des repas communautaires garantissaient cette élection. Selon Etienne Trocmé : "Jésus a connu le groupe et les idées des esséniens" par la médiation de Jean le Baptiste, un proche de la secte et adepte lui aussi d'un ascétisme des plus rigoureux. Lorsque "Jésus quitte Nazareth, sa famille et son milieu pour rejoindre Jean-Baptiste. (...) Il parait avoir considéré son propre ministère comme la poursuite et l'élargissement de celui de l'ascète du désert".1 Jésus mène, avec ses disciples, une vie nomade et
lTROCME Étienne. L'Enfance du christianisme. 1997

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communautaire extrêmement frugale et l'épisode des marchands du temple où il chasse les symboles de l'ostentation et de la richesse confirme la thèse ascétique: "Le fils de l' homme ne possède pas même une pierre pour reposer sa tête". Après la crucifixion, le frère du Christ, Jacques, qui dirige la première communauté chrétienne de Jérusalem, apparaît comme un ascète particulièrement austère. Là encore, dans l'organisation de la communauté, des influences esséniennes se firent sentir. Elles furent confirmées par les découvertes récentes des manuscrits de Qumran. Il est probable que les communautés chrétiennes, de la diaspora du Proche-Orient et de la Méditerranée, se soient inspirées des règles des "thiases", ces communautés urbaines esséniennes réputées par la rigueur de leur discipline. Deux siècles plus tard, l'austérité des communautés chrétiennes ne s'est pas démentie, leur vie reste marquée par un ascétisme rigoureux. Ils pratiquent le jeûne, s 'habillent simplement, rejettent le maquillage et les bijoux et condamnent la brutalité et l'illusion du cirque et du théâtre. Tertulien le Carthaginois, qui fut un des premiers théologiens chrétiens, tenta de réaliser la synthèse entre la philosophie stoïcienne et la révélation chrétienne, en concevant une règle écrite fixant la discipline des communautés. La "Disciplina Fidei" déterminait les rituels et les comportements du chrétien, depuis la prière, le baptême, la pénitence, la patience, la chasteté, le mariage, et jusqu'à la toilette des femmes. Cette première règle écrite, d'une grande rigueur, a déterminé les bases de la catéchèse chrétienne dont l'esprit sera développé par les Pères de l'Eglise. Ceux-ci, de Clément d'Alexandrie à Ambroise de Milan, introduiront une part importante de la philosophie grecque dans le christianisme et prépareront l' œuvre fondatrice d'Augustin d'Hippone.
L'ASCÈSE CONFISQUÉE

Lorsqu'en 312, Constantin prit le pouvoir, l'empire était disloqué, épuisé par les invasions barbares, rongé par une crise économique et morcelé par une multitude de croyances qui menaçaient la cohésion et le pouvoir central de Rome. Comme tous les grands conquérants, comme tous les bâtisseurs d'empires, Constantin ressentit la nécessité d'un élément unificateur qui lui permettrait de redonner forme à la renaissance de l'Empire décadent. Il le découvrit dans la nouvelle religion chrétienne jusque-là persécutée. En 312 donc, Constantin se convertit au christianisme à la suite d'un songe qui lui aurait révélé le "chrisme" (les initiales du Christ). 15

En 313, il signe la "Paix des Eglises", autorisant la liberté du culte tout en faisant du christianisme la première religion de l'Empire. Il imprégna la nouvelle législation de l'Empire de principes chrétiens: il assouplit la position des prisonniers et des esclaves, il interdit la prostitution et le divorce, il instaura le dimanche jour férié et se déclara évêque ou "premier lieutenant de Dieu." La nouvelle Eglise allait lui permettre d'imposer son autorité sur l'Empire en unifiant le principe divin dont il devint le représentant privilégié; à ce titre, il procéda à la mise en ordre de la religion, écartelée en une mosaïque de tendances contradictoires et il conyoqua le premier concile de l'Eglise chrétienne à Nicée en 325. A cette occasion, il fit condamner les schismes et officialisa le dogme de la consubstantialité du Père et du Fils. Les décisions dogmatiques du concile devinrent lois d'Empire et furent appliquées par des fonctionnaires impériaux. Il organisa la structure de l'Eglise à l'image de l'administration de l'Empire et créa des super métropoles, des métropoles et des diocèses. Après cette mise en ordre, Constantin s'attacha à la mise en forme architecturale. Il choisit pour modèle de temple chrétien le modèle de la basilique qui coïncidait par la tripartition de son organisation spatiale avec la théologie trinitaire. Le premier sanctuaire chrétien officiel fut voulu par la mère de l'empereur, Hélène qui fit élever à Bethléem l'église de la Nativité. Ce fut ensuite l'église du saint Sépulcre de Jérusalem puis à Rome la basilique du Latran. En 330, Constantin choisit Byzance comme capitale de l'Empire et lui donna son nom Constantinople. Il y fit élever l'église des Saints Apôtres et l'église Sainte Sophie ancêtre de la future basilique de Justinien. La construction des nouvelles basiliques était supervisée directement et personnellement par l'empereur. Dans son commentaire sur la vie de Constantin, Eusèbe de Césarée nous transmet l'édit impérial adressé à Macaire, évêque de Jérusalem, à qui il enjoignait de construire plusieurs sanctuaires sur le Golgotha: "Le vainqueur Constantin à Macaire : mon principal désir est d'orner par des constructions splendides ce saint Lieu que j'ai allégé de la honteuse installation d'une idole... Il convient donc dès à présent que vous preniez toutes les dispositions nécessaires pour construire non seulement une basilique supérieure à celle du monde entier mais aussi d'autres édifices. Quant à la bâtisse et à sa décoration, sachez que j'en ai confié le soin à notre ami Dracilianus, préfet et au gouverneur de votre province. "Notre Piété" leur a ordonné d'avoir à envoyer sur le champ les artistes, les ouvriers, et tout ce que votre prudence leur indiquera comme nécessaire à la 16

construction; quant aux colonnes et autres objets de marbre, cherchez ce que vous estimez le plus précieux et le plus utile. Veuillez en dresser un mémoire par écrit afin que nous puissions faire apporter de tous côtés les objets nécessaires dans la quantité requise. Je désire savoir de vous s'il vous plaît que le plafond de la basilique soit décoré avec des caissons ou avec tout autre ornement.

Si les caissons doivent être préférés, on pourra les rehausser d'of."1

On le voit, l'importance politique qu'impliquait la construction des basiliques chrétiennes était telle que les choix architecturaux devenaient des décisions d'Etat. Les constructions religieuses devenaient le vecteur de la puissance impériale et la magnificence architecturale devait à la fois inciter au respect les peuples conquis et frapper les imaginations pour séduire et convertir à la nouvelle religion. L'OSTENTATION Lorsque Justinien prit le pouvoir en 527 il n'était plus que l'empereur de l'Empire d'Orient. L'Occident s'était à nouveau détaché, vaincu par la pression des barbares. Il allait s'attacher à reconstruire l'Empire universel et à le conforter dans tous les domaines. En quelques années, l'Empire était reconstitué et l'étendard impérial flottait à nouveau sur l'Italie: Ravenne et Milan étaient redevenues villes impériales, l'Espagne et l'Afrique du Nord étaient

reconquises.

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Sur le plan juridique, Justinien accomplit un important travail de synthèse en homogénéisant toutes les législations disparates et parfois contradictoires. En 529, le code Justinien "Corpus juris civilis" fut promulgué. Ce code imprégné de l'esprit du christianisme se voulait libéral. Il abolissait l'esclavage, assouplissait la condition des prisonniers, améliorait la condition de la femme notamment en matière d'héritage et il instituait un contrôle des taux d'intérêts. Enfin, il confirmait le christianisme, religion de l'Empire, et conditionnait l'obtention de la citoyenneté au sacrement du baptême, lequel conditionnait également le droit à la succession. Avec la même rigueur, Justinien réorganisa l'Eglise et institua une législation ecclésiastique.

'EUSÈBE de CÉsARÉE. Vie de Constantin. Livre III. Chapitre 25. Cité par André Grabar. Le Premier art chrétien. NRF Gallimard. Paris. 1966. p.283 17

n institua cinq patriarcats: Rome, Constantinople, Alexandrie, Antioche, Jérusalem dirigés par des évêques patriarches qu'il nommait lui-même et qui devaient veiller à la morale et à la probité des fonctionnaires. n codifia également les conditions d'admission aux charges ecclésiastiques et la discipline monastique. De fait, l'empereur se considérait comme le chef temporel et spirituel de l'Eglise au-dessus de l'évêque de Rome. n intervint donc directement dans les multiples querelles qui opposaient les différentes tendances de l'Eglise afin de définir une théologie impériale unique et universelle. L'empereur convoqua donc un c~ncile à Nicée en 531 pour mettre fin au nestorianisme: cette Eglise dissidente, initiée par Nestorius évêque de Constantinople et Théodore de Mopsueste, contestait la maternité divine de la "Vierge Marie" (Théotokos). Le concile déclara le "nestorianisme" hérétique sur le territoire de l'Empire. Celui-ci se développa vers l'Asie et jusqu'en Chine. L'empereur convoqua un nouveau concile en 548 pour éradiquer le "monophysisme" (de monos: unique, et de phusis : nature) qui remettait en cause la double nature, humaine et divine, du Christ. Outre l'interdiction des multiples courants minoritaires chrétiens, il interdit également tous les cultes païens et osa même fermer l'école de philosophie d'Athènes, tentant ainsi de mettre un terme à l'influence de la philosophie classique. En instituant le recours obligatoire au baptême, Justinien accrut considérablement le nombre des chrétiens. n dut donc multiplier les lieux de culte: les églises, les baptistères et les martyriums. Les baptistères devinrent les lieux mêmes du symbolisme chrétien et de la nationalité impériale. Les martyriums devinrent les lieux de mémoire dédiés aux saints et à leurs reliques qui perpétuaient l'hagiographie chrétienne. Ce fut l'occasion, pour l'empereur, d'innover dans le domaine architectural en imposant un modèle de plan centré polygonal à coupole s'inscrivant dans la croix grecque. Ce modèle type de l'architecture byzantine, très fortement inspiré par le Panthéon romain, devait reléguer le plan basilical constantinien pour faire émerger une architecture chrétienne spécifique et originale. Cette forme nouvelle s'appuya sur des découvertes scientifiques et sur une nouvelle théologie. Sur le plan scientifique, l'astronome Jean Philoponos avait écrit un traité sur l'astrolabe qui supposait la sphéricité de la terre et

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présageait ainsi une mécanique planétaire proche de l'Almageste de Ptolémée et de l'Ecole d'Alexandrie. Les mathématiciens et les géomètres s'appuyaient sur les théories d'Eudoxe de Cnide, le disciple de Platon, qui avait développé la géométrie euclidienne, la théorie des suites de nombres et la méthode axiomatique. Les mathématiciens spéculaient également sur l'œuvre d'Archimède. Le prestigieux ingénieur de Syracuse avait établi le lien entre la mécanique et la géométrie en résolvant le calcul du volume des sphères et des cônes. Il s'était approché du calcul de la quadrature du cercle en définissant la tangente constante de la spirale. Archimède s'imposa également comme modèle aux grands architectes "Méchanopoioï". Ces architectes, à la fois mathématiciens avertis et constructeurs avisés, éprouvaient une fascination pour la sphère: image du monde et symbole du pouvoir impérial universel. Selon le protocole symbolique, les empereurs étaient représentés, tenant dans la main le globe terrestre surmonté de la croix grecque et la tête auréolée du nimbe, symbole de puissance supraterrestre. Sur le plan théologique également, le modèle évolua vers une nouvelle expression de la divinité évoquée par l'éclat de la lumière mystique. Mircéa Eliade définit cette théologie comme une théophanie lumineuse, la lumière étant considérée comme la manifestation visible de la troisième personne de Dieu: l'Esprit Saint. L'Esprit Saint avait soufflé sur les Apôtres le jour de la Pentecôte sous forme de langues de feu déliant les langues et les esprits. L'Esprit Saint, dans un éclair lumineux, avait jeté à terre le légionnaire Saül sur le chemin de Damas pour le convertir au christianisme.! Dès lors Saül, devenu Paul, allait prendre dans le christianisme oriental la place prépondérante de "passeur" entre les deux cultures grecque et chrétienne. C'est lui, Saül Paul qui, devant l'aréopage athénien, évoque les concepts de "principe unique" et de "mécanique de l'univers". C'est lui qui établit la synthèse entre les spiritualités hellénistes et chrétiennes en admettant que l'ordre de l'univers mène à la connaissance de Dieu. D'ailleurs, selon Bertrand Lançon: "Pour les Pères de l'Eglise, l'expression de "philosophie païenne" eût été un pléonasme. La philosophie était à leurs yeux la discipline classique enseignée dans

'Cf. Bible de Jérusalem. Desclée de Bouwer. 1975. "Actes des Apôtres". 26,12-1317-18.

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de grandes ,,1 écoles par les héritiers des grands courants de la pensée hellénique. La fermeture, en 529, de l'Académie platonicienne d'Athènes, n'a pas pu infléchir l'imprégnation profonde de la philosophie classique dans la théologie chrétienne: "Pétris des textes classiques et rompus à la rhétorique, les Pères de l'Eglise eurent recours à la philosophie pour définir leur dogme (...) La nouveauté va dans l'entrelacs des traditions classiques avec la culture biblique; les Pères citant aussi bien les auteurs classiques que des versets bibliques. C'est en cela qu'ils se démarquèrent des lettrés qui n'avaient pas embrassé le ,,2

christianisme.

La nouvelle théologie impériale s'appuyait donc à la fois sur le dogme platonicien de la " Mécanique de l'Univers" et sur le dogme chrétien de la Théophanie lumineuse. Sur ce dernier point, Mircea Eliade cite en exemple la vision de l'empereur Justinien qui, lors de la visite à l'ermite Sabas, vit "une grâce divine luciforme fulgurante aux contours de couronne et qui ,,3

lançait des rayons solaires.

Mircea Eliade poursuit en précisant

que: "Les éléments photiques et ignés avaient joué un rôle très important auprès des Pères de l'Eglise qui appelaient le baptême "photismos" : illumination et les baptisés "photisthentes" : illuminés.4 Cette vision luciforme et fulgurante qui apparut à l'empereur Justinien n'est que la réplique de la transfiguration du Christ sur le Mont Thabor et c'est cette Transfiguration qui pour Mircea Eliade "constitue le fondement de toute la mystique et de toute la théologie chrétienne de la lumière divine dans l'Eglise orientale. "s Parmi les multiples exemples de transfiguration, il cite une vision de saint Syméon (le nouveau théologien) relatée par Nicétas Stethatos qui tente de définir la qualité même de la lumière, son intensité et ses effets "D'en haut se mit à briller comme une lumière d'aurore, elle s'accroissait peu à peu faisant briller l'air de plus en plus et il ,,6se sentit lui-même sorti avec tout son corps des choses terrestres.
Cette théophanie religieuse allait bientôt construction-phare de la nouvelle chrétienté. se formaliser dans la

'LANÇON Bertrand. Le Monde romain tardif. Du lIIe au VIle siècle après J.e. Colin. Cursus. Paris. 1992. p.174 2Ibidem 'ELIADE Mircea. Méphistophélès et l'Androgyne. Gallimard. Folio Essais. Paris 1962. p.85 4Ibidem p.81 'Ibidem p.81 'Ibidem p.90

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