ARTS VISUELS ET ARCHITECTURE

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Ce qui est ici mis à l'oeuvre, c'est non seulement les réflexions de tous ceux que l'art actuel concerne, ou les oeuvres qu'elles commentent, mais encore le propos d'un auteur qui confronte sa propre conception de l'art aux pensées nouvelles qu'il suscite. Avec l'espoir d'amplifier une délicieuse épreuve : " en présence de quoi suis-je à l'égard d'une oeuvre ? ". Par-delà les tentatives de le plier à des modèles, l'art resterait l'indispensable démonstration des insuffisances de la raison du plus grand nombre.
Publié le : jeudi 1 janvier 1998
Lecture(s) : 57
EAN13 : 9782296357457
Nombre de pages : 96
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Arts visuels & architecture:
propos à l' œuvre

Collection L'art en bref dirigée par Dominique Chateau
[Publiée avec la participation du Centre de Recherche sur l'Image de l'Université de Paris I Panthéon Sorbonne]

À chaque époque, le désir d'art produit non seulement des œuvres qui nous éblouissent ou nous intriguent, mais des discussions qui nous passionnent. L'art en bref veut participer activement à ce débat sans cesse renouvelé, à l'image de son objet. Appliquée à l'art présent ou passé, orientée vers le singulier ou vers le général, cette collection témoigne d'un besoin d'écriture qui, dilué dans le système-fleuve et engoncé dans l'article de recherche, peut trouver à s'épanouir dans l'ouverture et la liberté de l'essai. À propos de toutes les sortes d'art, elle accueille des textes de recherche aussi bien que des méditations poétiques ou esthétiques et des traductions inédites.
Ouvrages parus: Maryvonne Saison, Les Théâtres du réel, Pratiques de la représentation dans le théâtre contemporain Jac Fol, Propos à l'œuvre, Arts visuels & architecture Ouvrages à paraître: Jean Suquet, Marcel Duchamp OUL'Éblouissement de l'éclaboussure Carl Einstein, La Plastique nègre (Negerplastik) Raphaël Lellouche, Espèces d'art, L'Art post-minimal Salvador Rubio Marco, Comprendre en art, L'Esthétique de Witgenstein Catherine Desprats-Péquignot, Roman Opalka: une vie en peinture Dominique Chateau, Duchamp et Duchamp

@ L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-6291-X

lac Fol

Arts visuels & architecture:
propos à l' œuvre

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Avant-propos

Les théories actuelles de l'art foisonnent, certaines sont aujourd'hui assurées de solides soutiens, de débats nourris, et assorties d'une intense fréquentation des œuvres. Cet ouvrage ajoute une théorie, formée en grande partie par des communications (conférences, publications, recherches, enseignements, discussions 1) en art, et plus particulièrement encore, à propos des arts visuels et de l'architecture. Les propositions générales des arts alternent avec les lectures nominales de l'architecture, du champ théorique, et des arts visuels, moments constitutifs de cette théorie, exemples de voisinage, de collaboration, voire de friction. Tout en répliquant aux théories disponibles, cet écrit propose une autre approche: l'art comme l'ensemble des œuvres, disponibles et considérées comme telles. D'autres problèmes s'ensuivent. Quels sont les enjeux de la considération esthétique pour l'existence des œuvres? La connaissance des œuvres implique-t-elle nécessairement une sensibilité? Quel degré d'ouverture accorder à une rationalité esthétique? Lorsqu'elle collabore à une histoire
1. Pour mémoire. Une première version de ce qui suit a été publiée dans la revue Art présence (feuilleton en 7 épisodes, n° 10 à 16, 1994-1995). Compte tenu des différents apports, ce texte est une version totalement revue .

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en train de se faire, l'esthétique comporte-t-elle une dimension évaluative ? En somme: pourquoi et comment peut -on proposer aujourd'hui une théorie « unitaire» de l'art ? Ces éclaircissements partiels ajoutent à cette délicieuse épreuve: « en présence de quoi suis-je à l'égard d'une œuvre? » L'art reste-t-il l'indispensable démonstration des insuffisances de la raison du plus grand nombre?

1994-1997 J. F.

Toute vérité artistique est abusive. Sans en être le principal objet, l'existence est encore, et malgré tout, matière première de l'expérience esthétique. Prodigieuse, la vie est ce qui importe. Dans leur contrariante fugacité, les choses actuelles sont notre lot. Une œuvre d'art est un exceptionnel artefact d'une nature quasi biologique; elle est un organisme manifeste que font (re)vivre les expériences conséquentes et les interprétations. Dans la mesure où, pour en faire notre « bien» sans jamais pouvoir les réduire à de simples ustensiles, nous nous saisissons des œuvres, au lieu d'« usage », nous préférons parler d'« appropriation ». L'univers de nos relations aux œuvres d'art est un des plus passionnants qui soient. Les arts visuels et l'architecture engagent la vie, les œuvres produites sont destinées, les diverses appropriations, auxquelles elles donnent lieu, découvrent leurs existences.

Une œuvre prend forme. À un moment donné, même temporairement, une œuvre possède une forme. Cette forme
notamment comme partition musicale

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peut ne pas être

celle d'une œuvre totalement déployée ..; elle doit cependant fournir assez d'indications pour l'existence d'une œuvre. Une œuvre exécutée peut être une partition, et, dans ce cas-là, 9

être présentée comme «œuvre déployée ». Une œuvre peut être aboutie, sans être achevée. Les prolongements d'une œuvre sont ses actualisations, dont certaines sont de véritables reformations: soit comme forme supplémentaire à l'œuvre, soit comme dernière forme d'une œuvre. La médiathèque de Toyo Ito prolonge sans doute au Japon ce qu'il déclarait en 1982 : « Aussi, mon but actuel est-il de créer dans la ville [fokyo], des bâtiments qui, tout en suscitant des images architecturales latentes dans la mémoire de chacun, n'aient pas de formes définies 2. » La transition d'une forme comme œuvre est une condition de l'œuvre. Sans cette manifestation physique (spatiale et temporelle), il peut y avoir un concept d'œuvre mais pas d'œuvre; du reste ce concept, pour être recevable, risque aussi d'avoir pris forme. Sans refaire l'histoire, disputée par les différentes « théories de la connaissance », de laformation des idées, un concept est ici un énoncé d'idée dans la perspective d'une œuvre. La manifestation d'une volonté dans une autre chose n'est pas une perte. Elle n'est pas un abaissement du monde des idées à celui des choses, mais une transition, en l'occurrence, un écart de l'idée devenue chose. Il y a bien ainsi une modification, un changement qui implique des différences, de l'éventuel au physique. L'amenuisement est très improbable : il y a, déjà, une chose de plus. Même pour un strict idéaliste, il n'y pas qu'une idée des « choses », mais des idées strictement nécessaires aux choses; l'intention n'est pas forcément la chose « résultante» ; l'idéaliste doit pouvoir différencier des « idées d'intentions », des « idées de choses ».

2. Catalogue de la Biennale de Paris, section architecture, La Modernité ou l'esprit du temps, L'Équerre, 1982, p. 136.

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Le dérapage d'une chose vers une de ses représentations n'est à craindre qu'en raison d'une indisponibilité d'une chose par cette représentation, cette dernière n'étant souvent, et pourtant, qu'une notion de cette chose. Puisqu'elle produit une chose qui s'ajoute aux précédentes, la « réduction par représentation », comme diminution, est un jugement. Même en prétendant remplacer ce qu'elle réduirait, la dite-réduction n'est fréquemment qu'une miniaturisation, et elle comprend historiquement le lien avec ce qu'elle miniaturise. Elle ne produit souvent qu'une variation d'échelle selon le registre choisi. Description partielle de ce que nous sommes, notre carte d'identité ne nous « réduit» pas à elle-même, et ne nous remplace que dans la mesure où nous persistons par ailleurs, au moins sur un autre registre. Pour être une réduction, cette « ressemblance en parties», ou « notion », doit absolument valoir pour nous-mêmes; représenter n'est pas réduire, mais transformer. Stéphane Ferret, dans Le Bateau de Thésée, forme une connaissance de l'identité, et, après avoir montré comment peuvent s'imposer les exigences du logicien et du métaphysicien, conclut: « Aux yeux du logicien et du métaphysicien, ces termes [bateau, fleuve, pomme] sont vagues. Mais, dans le langage ordinaire, leur niveau de précision est largement suffisant pour nous permettre d'articuler le monde, de communiquer et de résoudre la plupart des conflits éventuels - et cela, sans doute, suffit bien 3. » En matière artistique, l'intention est vraisemblablement antérieure au concept, qui en devient une spécification. L'intention est globale, imprécise et diffuse (intention d'art, ou intention d'œuvre), le concept est spécifié, plus local (perspective de telle œuvre), énoncé d'idée. Il n'y a pas de perte (de l'intention idéale à la forme physique) dans la
3. Paris, Minuit, Coll. «
Paradoxe », 1996, p. 139.

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