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Asie centrale

De
278 pages
En Ouzbékistan, à Tachkent et Boukhara, les quartiers précoloniaux ou de la "vieille ville" sont transformés, réhabilités. Grâce au recoupement des rares documents écrits existants et par des observations sur le terrain et des entretiens, l'auteur analyse la complexité de cette réhabilitation, les rapports de ces acteurs (Etat, pouvoirs publics ouzbékistanais, acteurs privés,habitants, organisations internationales)
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Men bu ishni dustlarimga bag'shlayman, u erda, su erda va u yoqda1. Posvjaščaetsja moim druz’jam tam, zdec’, naverhu2. À mes amis, là-bas, ici, là-haut.

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Traduction en ouzbek. Traduction en russe.

INTRODUCTION
Été 2004, à Boukhara, près du Liabi-khauz. Le bassin resplendit, les mûriers se déploient et protègent les badauds des brûlures acérées du soleil. Des enfants bruns grimpent dans les branches puis plongent en arrosant quelques groupes de touristes armés d’appareils photographiques. Dans un coin, de vieux Ouzbékistanais, longues barbes et dents dorées, jouent aux échecs. Dans un autre, des voyageurs fatigués sirotent un thé. Une femme vend des graines de tournesol tandis que les serveurs des restaurants virevoltent au milieu de troupeaux d’oies. Autour de vous, les ombres des medresseh3 transformées là en salon de coiffure, là en échoppes d’artisanat, et les travaux d’un hôtel que quelqu’un construit, plus au sud, dans de sombres ruelles. Pendant que des étudiants balaient avec attention les bords du Liabi-khauz, vous contemplez les vestiges du passé. Novembre 2005, à Tachkent, près du bazar Chorsou. Au pied de la nouvelle Maison de la mode, une autoroute urbaine vide est traversée à pied par des femmes aux lourds cabas. Elles se dirigent vers le marché qui résonne d’une animation matinale frémissante. Tout au long de l’artère, des façades éventrées, des immeubles en construction. Juste derrière, une nappe brune d’habitations serrées les unes aux autres, dans laquelle s’engouffre une carriole tirée par un âne asthmatique. Vous passez près d’une mosquée d’où s’élèvent quelques prières. Vous traversez des terrains vagues, des chantiers, des ponts sous lesquels coule une eau putride. Vous voilà près du parc Foroby, reconstruit il y a quelques mois. Un homme vous accoste en souriant. Il vous dit que la vie est belle, que sa ville est belle, et que grâce au président, il peut venir là se promener. Vous l’écoutez puis disparaissez dans une rue pleine de trous et de bosses, vous vous enfoncez dans les méandres d’Eski Chahar4. Vous déambulez et vous vous interrogez, simplement : comment comprendre les évolutions urbaines que vous voyez devant vous ? Qui transforme Eski Chahar et pour quelles raisons ? Au XIXe siècle, l’Autrichien A. Riegl montre que la préservation des monuments historiques est étroitement liée à des valeurs (1984). J’élargis cette démarche et je la confronte au terrain centrasiatique : la gestion des espaces urbains hérités du passé, qu’ils soient monumentaux ou vernaculaires, répond à des choix émis au nom de multiples critères, parfois complémentaires, parfois contradictoires. La réhabilitation est un système mouvant, instable, qui a pour objectif la valorisation de l’héritage bâti. Ce dernier est transformé selon des procédures initiées par l’Etat puis relayées par les acteurs privés. Une palette d’outils est alors déployée pour répondre aux attentes de chacun : la ville est
3 Medresseh : école coranique. L’écriture de ce terme varie : « madrasa » en langue arabe, « medresseh » ou « medreseh » en langues turciques. 4 Eski Chahar : en ouzbek, « vieille ville ».

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remaniée en fonction de formes, d’échelles et de valeurs qui définissent un système complexe dont l’héritage urbain est le cœur (Figure 1).

Figure 1 - Le système de la réhabilitation urbaine I

J’utilise le terme d’ « héritage » et non celui de « patrimoine » pour deux raisons principales. La première est linguistique : en russe, en ouzbek ou en anglais, notre « patrimoine » se transforme en « héritage ». La seconde découle de notre premier postulat : l’ « héritage » urbain peut être transformé au nom de valeurs multiples, et pas seulement historiques, alors que le « patrimoine » est assimilé au « patrimoine historique », dans un contexte occidental où tout ce qui provient du passé doit être protégé. Mme F. Choay souligne cette évolution visible depuis quelques décennies dans nos sociétés (1996). Or, comme nous le verrons, ce qui nous vient des siècles d’antan n’est pas toujours valorisé au nom de sa signification historique. D’autres logiques, d’autres impératifs entrent en jeu. L’héritage bâti est une construction créée de toutes pièces pour répondre aux valeurs dictées par l’Etat. Il est le résultat de choix politiques proposés, puis acceptés, remaniés ou rejetés par la société. Il est dès lors primordial de comprendre comment les acteurs publics et privés interagissent au sein du système de la réhabilitation : la « ville offerte » de Mme S. Ostrowesky convient-elle à la « ville pratiquée » (1975 : 9) ? Les valeurs proposées par les pouvoirs publics correspondent-elles à celles revendiquées par les habitants et les organisations internationales ? Se complètent-elles ? Se confrontent-elles ? Si tel est le cas, cette opposition est-elle surmontée ? Les projets de réhabilitation réalisés par les uns et les autres s’articulent-ils ? Permettent-ils de valoriser l’héritage bâti et de satisfaire les attentes de chacun ?

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Pour répondre à ces questions, il faut trouver un terrain où tous les composants du système de la réhabilitation sont présents. Des acteurs variés, publics et privés, nationaux et internationaux, qui agissent au nom de valeurs parfois contradictoires. Des réhabilitations qui s’appliquent à toutes les échelles et qui prennent des formes matérielles et immatérielles, façonnées par de multiples outils. Je me suis dirigée vers les Eski Chahar d’Asie centrale, vers les quartiers précoloniaux d’Ouzbékistan, à Tachkent et à Boukhara. Le terme « précolonial » renvoie aux structures urbaines homogènes qui existaient avant la colonisation russe5, il renvoie aux traces d’un lointain passé encore visible actuellement. J’utilise l’expression « quartier précolonial » pour souligner la rupture politique et spatiale qui s’est mise en place à partir de la fin du XIXe siècle : un pouvoir exogène, puissant, conquérant, suivi de l’emprise soviétique, remplace des khanat6 éclatés, tourmentés. Les nouveaux Etats marquent l’espace urbain et mettent de côté la cité du passé. Yangi Chahar, la ville nouvelle, s’ajoute à l’Eski Chahar, transformée en « quartier », « partie d’une ville ayant sa physionomie propre et une certaine unité » (Le nouveau Petit Robert, 2007), lieu de concentration d’enjeux spatiaux, économiques, sociaux et politiques. Les cités précoloniales qui ponctuaient les routes de la soie sont aujourd’hui réduites à des quartiers7 aux maisons en brique crue d’un à deux étages, repliées autour de leur cour intérieure, tournant le dos à la rue, étroite et labyrinthique. Ce tissu urbain ponctué de monuments souvent sacrés est un vestige fragile des siècles passés, menacé par des conditions naturelles difficiles, par de nouvelles aspirations sociales - le confort, la modernité - par des infrastructures inadaptées dans un contexte où l’argent manque cruellement. Soumis aux tremblements de terre et aux attaques du sel, les matériaux - brique crue et bois -s’altèrent rapidement, et les moyens techniques et financiers font défaut : l’économie nationale est agitée de soubresauts tandis que les habitants tentent de survivre, chacun se rattachant au fol espoir touristique. Comment protéger Eski Chahar tout en l’adaptant à la modernité, aux aspirations des Tachkentois et des Boukhariotes ? Comment faire face à la dégradation du quartier précolonial alors que l’argent se fait rare ? Comment réhabiliter en conciliant ces différentes logiques ? Est-ce seulement possible ? La juxtaposition des valeurs est à mettre en relation avec un complexe jeu d’acteurs. Tout au long du XXe siècle, les quartiers précoloniaux sont en partie
Les Russes conquièrent Tachkent en 1865. Khanat : en ancien turc, région contrôlée par le khan. Khan : en ancien turc, « à l’origine, titre désignant le chef d’une confédération tribale, dérivé de la forme contractée kagan attestée sous la forme kan dans les inscriptions de l’Orkhon. Dans les siècles qui précèdent la conquête mongole, khân est un titre princier par opposition au titre suprême de sultan. Il finit par désigner le chef suprême de la formation étatique des Ouïgours, des Karakhanides et des Mongols. Dans les divers états issus de l’empire mongole, khân est le titre du souverain suprême. C’est aussi une particule honorifique ajoutée aux noms propres, ainsi que le terme local désignant le caravansérail.» (Poujol, 2001 :159). 7 Le terme de « quartier » renvoie ici à une dimension spatiale. Il ne s’agit pas de la mahalla, unité administrative et urbaine spécifiquement centrasiatique, dont nous parlerons par la suite.
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reconstruits, remodelés, dépoussiérés, à tel point qu’ils apparaissent aujourd’hui sous un nouveau jour, bien éloigné des descriptions d’Eski Chahar faites à la fin du XIXe siècle. Cette reconstruction a lieu alors que l’Asie centrale est dirigée par des pouvoirs conquérants : en 1865, la région est colonisée par les Russes. À la cité précoloniale s’ajoute une ville coloniale puis soviétique qui émane de puissances exogènes marquées par une idéologie politique forte. En 1991, l’URSS s’écroule et la jeune République d’Ouzbékistan s’affirme, indépendante, autoritaire, dirigée d’une main de fer par son Président, I. Karimov8. Quels sont les rôles joués par ces Etats dans la reconstruction d’Eski Chahar ? Comment et pourquoi ces pouvoirs politiques ont-ils contribué à faire durer les héritages précoloniaux, à les remodeler ? N’oublions pas que depuis 1991, d’autres acteurs peuvent désormais participer à la gestion de la ville : les habitants ont accès à la propriété privée et les organisations internationales cherchent à s’implanter en Ouzbékistan. Boukhara est ainsi inscrite sur la liste du patrimoine de l’humanité de l’UNESCO (United Nations Educational, Scientific and Cultural Organization) depuis 1993. Mais I. Karimov tient les rênes du pouvoir : dans un pays où l’Etat en quête d’une nouvelle identité nationale fait preuve d’un autoritarisme affirmé, quelle est la place des acteurs privés dans les réhabilitations urbaines ? L’Eski Chahar proposée par les pouvoirs publics ouzbékistanais correspond-elle aux attentes des habitants et des organismes internationaux ? En Ouzbékistan, toutes les composantes du système de la réhabilitation sont réunies. Il est dès lors possible de les analyser, de comprendre leurs liens et leur impact sur l’héritage bâti. Quels sont les défis que les acteurs publics et privés tentent de relever ? Comment s’articulent leurs projets de réhabilitation ? Comment marquent-ils Eski Chahar ? Pour répondre à ces questions, je vous propose un parcours dans les rouages de la réhabilitation ouzbékistanaise, au cœur d’enjeux multiples et d’un complexe jeu d’acteurs (Partie 1). Grâce à une approche diachronique, nous verrons que les quartiers précoloniaux sont des produits urbains façonnés par l’Etat au nom de logiques politiques (Partie 2). Dans ce contexte, les acteurs privés tentent de répondre aux autres valeurs du système de la réhabilitation : les habitants à des impératifs économiques et sociaux, et les organisations internationales à des principes fonctionnels et historiques (Partie 3). Mais faute de concertation, faute d’articulation entre ces acteurs, les réhabilitations ne permettent qu’une valorisation très partielle de l’héritage bâti : les dysfonctionnements urbains persistent, Eski Chahar disparaît peu à peu, altérée, divisée. Pendant que les murs s’écroulent, seule la mémoire résiste : la ville devient le mythe qui réunit, immatérielle (Partie 4).
KARIMOV Islam : né en 1938, « président de l’Ouzbékistan. Né à Samarcande (…). À partir de janvier 1989, il devient premier secrétaire du PC de l’Ouzbékistan et est élu par le Parlement président de la république le 24 mars 1990. Le 29 décembre 1991, il est élu au suffrage universel président de l’Ouzbékistan après la proclamation de l’indépendance le premier septembre 1991, mandat prolongé par référendum jusqu’à l’an 2000, « pour garantir la stabilité politique ». Il est confirmé à ce poste pour un nouveau mandat de 5 ans, lors des élections du 9 janvier 2000.» (Poujol, 2001 : 151). En 2002, I. Karimov prolonge son mandat par référendum pour une durée de 5 ans. Il est réélu en décembre 2007.
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LA REHABILITATION EN ASIE CENTRALE, UN OUTIL DE VALORISATION URBAINE ?

« Pour être apprécié, on pourrait presque dire pour être humé, le patrimoine demande à se métamorphoser. Il lui appartient de recouvrer la vie, le mouvement, l'animation ; de ranimer ceux des hommes de jadis qui l'ont bâti, habité ou aimé ; de suggérer leurs gestes ou d'aider à deviner leurs pensées. Alors les ombres reprennent consistance » (Andrieux, 1997 : 78).

LA REHABILITATION : UN SYSTEME COMPLEXE L’héritage urbain ou la lutte contre le t o u t p a t r i m o i n e
En latin, « patrimonium » signifie « l’héritage du père ». Cette terminologie s’est élargie puisque aujourd’hui, le « patrimoine » est défini comme « le bien d’héritage qui descend, suivant la loi, des pères et des mères à leurs enfants9 ». Dans notre étude, cet « héritage » est la ville. Analyser la réhabilitation d’une cité issue des siècles passés nous conduit donc à étudier la notion de « patrimoine urbain », qui regroupe selon Mme F. Choay « les tissus, prestigieux ou non, des villes et ensembles traditionnels préindustriels et du XIXe siècle, et tend à englober de façon plus générale tous les tissus urbains fortement structurés » (Merlin & Choay, 2000 : 580). L’expression « patrimoine urbain » est récente. Elle est utilisée à partir de la fin du XIXe siècle (Choay, 1996 : 132) puis proposée pour la première fois par G. Giovannoni en 1931. Elle est variable et fortement connotée : depuis les années 1960, tout élément du passé devient « patrimoine »10, tout est à protéger au nom de l’histoire (Guillaume, 1980 : 11), de la mémoire, au nom de valeurs nationales et universelles (Merlin & Choay, 2000 : 579). Le patrimoine urbain est figé dans ses figures « mémoriales, historiques et historiales » (Choay, 1996 : 134), et la cité d’antan est limitée à ces seuls aspects. Je n’utilise pas l’expression « patrimoine urbain » pour qualifier l’ensemble des constructions passées car ce magma est bien trompeur : tout n’est pas patrimoine dans le passé. Tout n’est pas à protéger. Il est tout à fait possible de valoriser les cités historiques sans vouloir atteindre des objectifs de protection patrimoniale. La réhabilitation ne se limite pas au pieux souhait de sauvegarder les édifices d’antan.
9 Définition du dictionnaire Littré, 1863. Dans le dictionnaire Le nouveau Petit Robert, 2007, le patrimoine se compose des « biens que l’on a hérités de ses ascendants ». La notion d’héritage y est aussi présente. 10 Le patrimoine est soumis à une inflation typologique, chronologique, géographique et démographique, regroupant de plus en plus de biens (Choay, 1996 : 9).

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Il faudrait des mots plus neutres, plus globaux, éloignés du « tout patrimoine » à préserver. Il faudrait des mots qui parviennent à souligner l’appartenance au passé de notre objet d’étude, la ville. La ville qui traverse les siècles, les vestiges qui résistent au temps, la ville qui se transmet : l’héritage urbain. Ce terme utilisé par les Ouzbékistanais, les Russes et les Anglo-saxons pour traduire l’expression « patrimoine urbain » a le mérite en français de supprimer toute connotation passéiste (Tableau 1). L’héritage bâti peut ne pas être protégé. Pas le patrimoine.
Traduction de l’expression française « patrimoine urbain » en : Langue Expression utilisée Traduction littérale en français Ouzbek Shaharsozlik merosi ; L’héritage dans les vieilles villes. Russe Kul’turnoistoričeskoe naslede v gorodah L’héritage culturel et historique dans les villes. Anglais Urban Heritage ;

L’héritage urbain.

Tableau 1 - Comparaison linguistique de l’expression « patrimoine urbain »

Les échelles de l’héritage urbain : du monument à la conservation intégrée
Soumise aux altérations du temps, la ville se transforme, elle s’adapte au fil des jours. Selon C. Chaline, « la relative pérennité du cadre bâti, face à des besoins fonctionnels évoluant à un rythme plus rapide, est, depuis des siècles, à l'origine de substitutions multiformes, au niveau de l'immeuble et de l'îlot, sinon de la rue » (1980 : 86) : la valorisation de l’héritage urbain se réalise à des échelles différentes, sur des espaces de plus en plus vastes. Au XIXe siècle, en Europe occidentale, seuls les « monuments11 » sont mis en valeur. La cité n’est pas prise en compte dans sa globalité spatiale et historique : l’héritage urbain n’est que monumental et architectural, le reste ne compte pas. En 1840, la notion de « patrimoine urbain » est créée mais ce n'est qu'à partir du début du XXe siècle qu'elle prend toute son ampleur : la Révolution industrielle12 et l’urbanisation galopante mettent en évidence des structures urbaines contrastées. Dans ce contexte, la ville ancienne est fragilisée par le rajout de quartiers récents aux échelles parcellaires et viaires plus massives.
11 Selon Mme F. Choay, un monument est « l'artefact qui nous interpelle pour nous faire ressouvenir, [il] fait partie d'un "art de la mémoire" qu'on trouve pratiquement dans toutes les cultures » (préface de Mme F. CHOAY, in Riegl, 1984 : 11). 12 Selon Mme F. Choay, la « conversion de la ville matérielle en objet de savoir historique a été provoquée par la transformation de l’espace urbain consécutive à la révolution industrielle » (1996 : 133).

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Dès lors, les théoriciens s’interrogent sur le rôle de la cité historique dans la ville industrielle. J. Ruskin estime que les quartiers hérités du passé ont un rôle mémorial à tenir : il faut les conserver pour se rappeler les générations passées (1987). Pour C. Sitte, le centre ancien déprécié, périmé, inadapté à la vie moderne, n’a d’intérêt « que pour l’art et le savoir » (Merlin & Choay, 2000 : 580) et sa valorisation doit se concevoir à l’échelle de la ville tout entière (Sitte, 1996). L’auteur prône une transformation profonde des quartiers historiques. Quelques années plus tard, l'ouvrage de G. Giovannoni synthétise ces deux perceptions. Selon l’auteur, la cité d’antan peut être un support de mémoire tout en étant intégrée à la vie actuelle. Il faut renouveler les fonctions du centre ancien et le lier avec les quartiers plus récents : « Il est possible de faire cohabiter harmonieusement, dans les villes historiques, les anciens et les nouveaux quartiers, en gardant à chacun son caractère propre, si on les intègre dans un système unitaire qui les englobe à la façon d'un nouvel organisme plus complexe » (Giovannoni, 1998 : 37). Cette approche globale et contextuelle se développe pendant le XXe siècle. En 1931, le congrès international consacré à la sauvegarde du patrimoine archéologique et architectural soulève la question des ensembles historiques (Le Corbusier, 1957). En 1933, lors du IV ème Congrès international d'architecture moderne (CIAM), un chapitre entier est consacré aux centres anciens : monuments et quartiers doivent être protégés. En 1962, la loi Malraux instaure les secteurs sauvegardés. En 1964, la charte de Venise stipule que « la notion de monument historique comprend la création architecturale isolée aussi bien que le site urbain ou rural13 » : peu à peu, les théoriciens envisagent la ville de manière globale. W. Ostrowski définit la « conservation intégrée » qui tend « aussi bien à la sauvegarde du tissu historique et à sa mise en valeur, qu'à son harmonieuse intégration à l'organisme urbain en continuel développement » (1976 : 6). Enfin, le 16 novembre 1972, lors de la conférence générale de l’UNESCO, 25 pays des cinq continents signent la Convention qui vise à protéger le patrimoine mondial naturel et culturel formé par les monuments, les ensembles historiques et les sites ayant une « valeur universelle exceptionnelle du point de vue de l’histoire, de l’art ou de la science14 ». La ville devient un héritage universel, elle peut faire l’objet d’une réhabilitation globale qui mobilise les acteurs locaux et internationaux. Elle est loin l’époque où seuls quelques monuments étaient mis en valeur. Aujourd’hui, l’héritage urbain forme un ensemble, une entité qui doit être traitée avec cohérence et harmonie. Détérioré, déprécié, il peut être valorisé à toutes les échelles de la ville.

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Charte internationale sur la conservation et la restauration des monuments et des sites : charte de Venise, Venise, Congrès international des architectes et des techniciens des monuments historiques, 1964 (adoptée par l’ICOMOS en 1965), article premier. 14 La convention du patrimoine mondial de l’UNESCO, Paris, UNESCO, 1972.

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Les formes de la réhabilitation : un double sens Accorder le droit de cité
D’un point de vue urbain, le terme « réhabilitation » désigne selon Mme F. Choay « l’ensemble des procédures visant la remise en état d’un patrimoine architectural et urbain longtemps déconsidéré et ayant récemment fait l’objet d’une revalorisation économique, pratique et/ou esthétique ». Cette notion a un double sens : « réhabiliter » signifie aussi « rétablir quelqu’un dans ses droits » (Merlin & Choay, 2000 : 710), le reconnaître et lui redonner une légitimité. Selon A. Bourdin, la « réhabilitation, avec toutes ses connotations juridiques, a plutôt une signification sociale : il s'agit bien de redonner droit de cité à un quartier ou à un immeuble » (1984 : 30), d’accepter que l’héritage urbain fasse partie de la ville. Qu’il ne soit pas considéré indépendamment de l’espace qui l’entoure, mais qu’il l’intègre. Ce droit de cité procède d’un choix : l’aménageur observe un élément du passé et décide selon ses propres valeurs si cet héritage bâti mérite ou pas d’être réhabilité.

Un outil d’aménagement urbain
La réhabilitation est encadrée par des « procédures » (Merlin & Choay, 2000 : 710), elle est initiée, contrôlée par les pouvoirs publics puis relayée par les acteurs privés. En France, c’est à partir des années 1960 que cet outil est mis au service de la ville, comme l’illustre la loi Malraux du 4 août 1962. Les « procédures » de la réhabilitation reposent sur des principes très variables. Selon A. Bourdin, il s’agit de « restaurer dans une perspective monumentale avec l'idée de créer un musée de plein air, faire une politique du logement (plus ou moins social), insister sur l'animation urbaine, le développement ou la rénovation du commerce » (1984 : 59) . Dans le dictionnaire Larousse, la réhabilitation est définie comme la « restauration et le curetage d'un immeuble, d'un îlot, d'un quartier ancien, s'accompagnant de la modernisation des équipements ». Selon Mme F. Choay, elle vise « à transformer un local, un immeuble ou un quartier en lui rendant des caractéristiques qui les rendent propres au logement d’un ménage dans des conditions satisfaisantes de confort et d’habitabilité, tout en assurant de façon durable la remise en état du gros œuvre et en conservant les caractéristiques architecturales majeures des bâtiments » (Merlin & Choay, 2000 : 710). Restauration, curetage15, modernisation, rénovation : dans ce flou sémantique, la réhabilitation prend des visages très différents, selon les aspirations de chacun. La variété des définitions souligne la diversité des démarches utilisées. Ces dernières visent un même objectif : valoriser l’espace urbain en respectant des impératifs spatiaux, économiques et sociaux à partir d’une restructuration interne qui ne modifie que secondairement le tissu urbain. La trame viaire, le parcellaire et l’enveloppe bâtie sont partiellement ou totalement conservés.
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Le curetage est « la destruction des éléments interstitiels, inesthétiques, dégradés ou insalubres » (Bourdin, 1984 : 30).

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Le terme « réhabiliter » est parfois confondu avec celui de « rénover » : selon R. Brunet, la rénovation est la « transformation de l'apparence et parfois de la structure d'un quartier urbain, donc de sa population » (1997 : 427). Dans le dictionnaire Larousse, la rénovation est l' « action de remettre à neuf par de profondes transformations, transformations aboutissant à un meilleur état, modernisation, renouvellement, rajeunissement » : le bâti et la trame viaire sont modifiés. Le quartier est modernisé, renouvelé, rajeuni. Selon Mme F. Choay, la rénovation consiste surtout en la « démolition, en vue d'une construction nouvelle, d'un secteur urbain occupé par des logements, des activités ou de façon mixte » (Merlin & Choay, 2000 : 716). Rénovation et destruction : ce duo, signe d’un renouveau parfois nécessaire, est pourtant décrié. Selon A. Bourdin, « le terme le plus innocent, rénovation, a concentré toutes les images négatives » (1984 : 30). La rénovation ne conserve pas, elle casse la morphologie urbaine et rompt les liens sociaux ( Merlin & Choay, 2000 : 716), mais cela ne l’empêche pas d’être parfois considérée comme un outil - certes contesté - de valorisation urbaine. « Conserver », c’est protéger l’héritage bâti mais sans le transformer en profondeur, sans intervenir sur sa forme spatiale. C’est garder en l’état, c’est empêcher l’ajout des traces du temps. Selon M. Guillaume, « conserver, c'est lutter contre le temps. Chercher à soustraire quelque chose à ses effets ordinaires de destruction, de perte ou d'oubli. C'est aussi tenter de s'opposer, tentative évidemment toujours couronnée d'échec, à ce qui est l'essence même du temps, l'irréversible » (1980 : 21). La « restauration » s’inscrit dans cette démarche mais de manière plus affirmée : les traces du temps sont effacées au profit d’un retour au dernier état d’achèvement de l’édifice : la restauration est une « opération consistant à rendre, au moyen de techniques appropriées, leur intégrité à toutes les parties l’ayant perdue, d’une œuvre d’art et, en particulier, d’un édifice ou d’un ensemble d’édifices » (Merlin & Choay, 2000 : 729). A. Bourdin explique que la restauration « s'applique nécessairement à un monument ou à une œuvre d'art et évoque très fortement le retour à un état initial qui lui donne sa valeur » (1984 : 30). Cette méthode est prônée dès la fin du XIXe siècle, dès que le patrimoine bâti est pris en considération. M. Viollet le Duc écrit cette phrase : « Restaurer un édifice, ce n'est pas l'entretenir, le réparer ou le refaire, c'est le rétablir dans un état complet qui peut n'avoir jamais existé à un moment donné » (1868 : 14-34). Dérives de la restauration lorsque le bâtiment est façonné selon des modèles théoriques sans rapport avec la réalité historique ? L’article 10 de la Charte de Venise stipule très clairement que la restauration a « pour but de conserver et de révéler les valeurs esthétiques et historiques du monument et se fonde sur le respect de la substance ancienne et de documents authentiques. Elle s’arrête là où commence l’hypothèse16 ». Réhabilitation, rénovation, conservation et restauration s’accompagnent de procédés techniques appliqués à grande échelle : la mise aux normes ou bien
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Charte internationale sur la conservation et la restauration des monuments et des sites : charte de Venise, Venise, Congrès international des architectes et des techniciens des monuments historiques, 1964 (adoptée par l’ICOMOS en 1965).

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encore le curetage. Derrière la diversité de ces termes apparaît une recherche commune : la valorisation de l’héritage bâti, son renouveau, initié par les pouvoirs publics à toutes les échelles (Tableau 2).
LA VALORISATION URBAINE Outils Réhabilitation Principes Restructuration interne du bâtiment ; Restructuration partielle du tissu urbain ; Restructuration totale ou partielle du bâtiment et du tissu urbain ; Aucune intervention sur la structure du bâtiment ; Restructuration bâtiment. du Démarches Multiplicité des démarches : Rénovation, Conservation, Restauration, etc. Destruction ; Reconstruction ; Protection ; Retour à l’état initial.

Rénovation

Conservation Restauration

Tableau 2 - La valorisation urbaine : outils, principes et démarches.

La juxtaposition des valeurs
J-P. Babelon et A. Chastel expliquent que « si un certain attachement affectif nous relie aux édifices et aux objets qui ont eu leur raison d'être dans un monde révolu, c'est peut-être que leur singularité est moins dans la valeur explicite du signe que dans l'activité dont ils attestent le déploiement et la durée ; ils s'imposent à nous comme la matrice des signes et des symboles » (1994 : 105) . Les acteurs privés et publics transforment leurs héritages bâtis selon des logiques qui leur sont propres. Ces aspirations dépendent de la valeur attribuée aux édifices : un propriétaire réhabilite sa maison car s’y attache tout un faisceau de principes qui justifie les actions menées. A. Riegl est le précurseur de cette réflexion (1984). Selon lui, les critères sur lesquels reposent les politiques de conservation font appel à des valeurs de « remémoration17 » et de « contemporanéité18 ». Pour D. Siaudeau, ces héritages « sont des choses utiles pour connaître notre société, faites dans cet objectif et dont la sauvegarde est d’intérêt public pour des motifs artistiques, scientifiques, techniques, historiques ou urbanistiques » (1987 : 65): les acteurs privés et publics réhabilitent la ville du passé au nom de valeurs qui s’entrecroisent et se juxtaposent. Pour comprendre les mécanismes de la réhabilitation urbaine, il est
17 Les valeurs de remémoration regroupent les valeurs historiques, d'ancienneté et de remémoration intentionnelle. 18 Les valeurs de contemporanéité regroupent les valeurs d'art et d'usage.

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donc indispensable de mettre en évidence les logiques qui encouragent à transformer l’héritage bâti.

La valeur du passé : histoire, art, culture et mémoire
Un édifice est réintégré à la ville car il est signe du passé, porteur d’une valeur historique, cognitive, artistique (Greffe, 1990 : 33-34) ou mémoriale : l’héritage bâti est ancien, il présente un caractère d'exemplarité historique, il est un témoignage vivant du passé (Montfaucon, 1719-1724), il est, selon X. Greffe, la « révélation d’une époque, de ses modes de vie, du temps écoulé depuis son édification » (1990 : 33). C’est à ce titre que l’héritage bâti est réhabilité. Mme F. Choay explique que la notion de patrimoine englobe depuis les années 1960 des éléments de plus en plus variés et récents (1996 : 10-11), et c’est leur appartenance au passé qui leur confère d’emblée une valeur historique. C. Chaline propose une théorie du processus d'obsolescence : « A première vue, il semblerait que le vieillissement normal du cadre bâti soit la cause directe déclenchant son renouvellement » (1980 : 100). Le passé détruit, il abîme. L'altération du bâtiment déclencherait sa réhabilitation, un édifice ancien, vieilli, serait automatiquement renouvelé, valorisé. Est-ce le signe d’un refus des ruines, symboles d’une histoire abandonnée ?

La valeur esthétique
Peut-on réhabiliter un bâtiment au nom d’une valeur esthétique, ô combien subjective ? Peut-on redonner droit de cité à un édifice parce que la beauté de ce dernier éclate aux yeux de ceux qui le contemplent ? Selon D. Poulot, « le patrimoine définit un état légitime des objets ou des monuments, conservés, restaurés ou au contraire dérestaurés, ouverts au public, etc. et leur garantit une destinée spécifique, qui répond à leur valeur esthétique et documentaire le plus souvent, ou illustrative, voire de reconnaissance sentimentale » (1998 : 9). Le regard de l’esthète peut-il être le moteur d’une réhabilitation réalisée au nom de la beauté, d’un idéal sensible ? Cette démarche pose problème car elle repose sur une subjectivité profonde, variable selon le contexte culturel et la sensibilité de chacun.

La valeur politique
L’héritage bâti peut être valorisé au nom d’impératifs politiques. J-P. Babelon et A. Chastel expliquent qu’à partir de la Révolution française, « le sens du patrimoine, c'està-dire des biens fondamentaux, inaliénables, s'étend pour la première fois en France aux œuvres d'art, tantôt en fonction des valeurs traditionnelles qui s'y attachent et qui les expliquent, tantôt au nom de ce sentiment nouveau d'un lien commun, d'une richesse morale de la nation tout entière » (1994 : 58). C’est à partir du XIXe siècle que le patrimoine monumental devient explicitement porteur de valeurs politiques (Babelon & Chastel, 1994 : 72). Les nations se recherchent et se reconnaissent dans leur héritage bâti, support architectural et outil idéologique : dans un rapport de l’AIEST (Association internationale d’experts scientifiques du tourisme), il est expliqué que « la 19

préservation et la sauvegarde du patrimoine architectural, partie intégrante du patrimoine culturel, est une tâche de haute importance pour l'auto-représentation d'une nation, d'une région ou d'une commune. Ceci explique l'intérêt et la volonté des peuples et des Etats de conserver et de préserver les marques culturelles du passé » (1984 : 9). Le passé construit la nation, la région ou la commune. Elle en est le fondement. Réhabiliter le passé, c’est construire un espace politique. Allons plus loin encore. Le passé peut être instrumentalisé pour justifier une idéologie : selon J-Y. Andrieux, « le patrimoine, notion vivante et évolutive, longuement auscultée ici, peut continuer de jouer un rôle éminent dans l'évolution des sociétés et des pays aussi bien qu'il peut récupérer les dérives ou les surenchères nationalistes, des plus graves aux plus dérisoires » (1997 : 214). Assise régionale ou locale et ferment nationaliste, la réhabilitation de l’héritage urbain est un outil politique.

La valeur sociale
Selon M. Halbwachs, l’espace est un des supports de la mémoire collective (1997). M. Guillaume parle de « verrou symbolique », objet matériel qui contribue à « maintenir la cohésion et l'ordre de la collectivité » (1980 : 32). Les édifices qui ont traversé les siècles jouent ce rôle de « verrou symbolique », les héritages bâtis sont le ciment d’une société. Les réhabiliter, c’est renforcer ce ciment19 lié à des organisations sociales spécifiques, à des croyances religieuses20, à des fonctions éducatives21. Lors de son périple centrasiatique à la fin du XIXe siècle, R. Koechlin observe que « le monument qui abrite le tombeau de Tamerlan, la mosquée de Gur Emir, est l'un des mieux conservés, probablement parce que les indigènes y tiennent le plus et le laissent moins dévaster car c'est à cela que se bornent les mesures d'entretien des Orientaux » (2002 : 117). L’héritage bâti est le miroir d’une société. Réhabiliter la cité du passé, c’est mettre en avant des valeurs sociales, une « valeur d'identité », selon J. Y. Andrieux (1997 : 48). À travers elle, chacun se reconnaît (Babelon & Chastel, 1994 : 69).

La valeur économique
Le bâtiment coûte, ou bien il rapporte22, et c’est aussi selon ces critères que les acteurs décident ou pas de transformer un édifice. X. Greffe traite des aspects économiques de l’héritage bâti : « L'existence du patrimoine monumental génère en effet de nombreux flux économiques à l'occasion de sa constitution, de son exploitation ou de sa rénovation » (1990 : 2). Les retombées économiques des travaux, la transformation
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X. Greffe parle de « renforcement de l’identité sociale » (1990 : 40). J-P. Babelon et A. Chastel établissent ainsi un lien entre la notion de patrimoine culturel et la chrétienté : « On doit se demander si, dans une civilisation chrétienne, l'idée de patrimoine culturel n'a pas pris ses racines, ou du moins ses modèles, dans le concept chrétien de l'héritage sacré de la Foi. "Conservatrice" dans son essence même, l'Eglise a défini le culte d'objets privilégiés » (1994 : 13). 21 « Les ouvrages du passé (ont un) rôle de référence et d'éducation » (Rigaud, 1975 : 52). « La notion moderne de patrimoine commence à apparaître [RF] à travers le souci moral et pédagogique » (Babelon & Chastel, 1994 : 60). 22 M. Ostrowski souligne les risques de la réhabilitation selon ce critère : « Les plus graves menaces viennent aujourd’hui de la recherche du profit maximal dans l’utilisation des terrains urbains, de la poursuite d’un gain matériel sans égard aux pertes culturelles que cela entraîne » (1976 : 103).

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des usages et du cadre bâti, l’image de marque renouvelée contribuent à donner un nouveau rôle économique aux héritages urbains. De plus, mettre en valeur un îlot délabré implique des variations foncières et, selon A. Bourdin, provoque un cercle vertueux de la réhabilitation : « Des effets de contamination (qui) aboutissent à ce qu'une action ponctuelle et lourde (comme les îlots opérationnels de secteurs sauvegardés) influence tout un quartier : la valeur des immeubles augmente, l'image du quartier se modifie : tout cela encourage à faire des travaux et à les concevoir autrement » (1984 : 61). Réhabilitations, attraction croissante du quartier, augmentation des prix fonciers, nouvelles réhabilitations… Le tourisme joue enfin un rôle majeur dans la mise en valeur des quartiers hérités du passé, au point d’être parfois perçu comme une véritable manne financière. La ville se transforme et l’argent circule : la réhabilitation est un outil économique.

La valeur fonctionnelle
Les acteurs privés et publics modifient la cité du passé pour lui donner un nouvel usage urbain, pour qu’elle réponde à des besoins fonctionnels. Une maison est agrandie car ses hôtes désirent davantage de confort. Une artère est élargie pour installer un nouveau réseau d’eau, de gaz, d’électricité. Un quartier est restructuré pour faire face à une demande croissante de logements. Toutes ces transformations visent des objectifs liés au fonctionnement de la ville. Réhabiliter des quartiers historiques souvent centraux permet d’endiguer l’étalement urbain au profit d’une ville compacte. Atteindre cet objectif prôné depuis près de trente ans dans une perspective de développement durable permettrait de freiner la diffusion de la nappe périphérique. Selon P. Schwach, responsable de l’aménagement et de l’urbanisme au ministère de l’Equipement, « il est en effet évident pour beaucoup que la notion de développement durable des agglomérations renvoie précisément au recyclage des terrains et à la reconstruction de la ville sur elle-même plutôt qu’à la poursuite de l’extension périphérique » (Bailly et al., 1998 : 6). La réhabilitation est une réponse à ces enjeux, elle peut être mise en œuvre au nom de ces valeurs fonctionnelles, au nom d’une ville retrouvée. Ces six types de valeurs se juxtaposent, s’entremêlent. Selon X. Greffe, cette combinaison crée un « écosystème patrimonial » (1990 : 43) qui regroupe des valeurs à la fois esthétiques, artistiques, historiques, cognitives, sociales et économiques. Une opération de réhabilitation dépend rarement d’une seule valeur23 : l’une peut dominer mais elle se combine avec d’autres plus discrètes, mais présentes, réelles. Chaque réhabilitation est unique, régie par différentes logiques qui ne cessent de varier selon l’échelle choisie, le temps qui s’écoule, selon la juxtaposition, la hiérarchisation implicite ou explicite des valeurs prônées par les acteurs de la réhabilitation. C’est une approche non statique de l’héritage urbain qui est proposée ici : ce dernier n’est pas figé dans son rôle patrimonial et historique. Des données économiques, politiques, esthétiques, sociales ou fonctionnelles
23 A. Bourdin souligne que « l'importance prise par la possession de quartiers ou de villages anciens dans l'élaboration de stratégies touristiques efficaces ne se discute pas, mais c'est toujours en complément avec d'autres éléments » (1984 : 10).

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interviennent aussi. Reste la question de leur articulation : comment répondre à chacune de ces logiques ? A. Riegl soulevait déjà ce problème au XIXe siècle. Il lui fallait comprendre « comment choisir un mode de restauration ou d'entretien alors que les différentes valeurs associées aux monuments dictent des comportements contradictoires » (Poulot, 1998 : 131) : peut-on réhabiliter l’héritage bâti de manière cohérente alors que cette opération est menée au nom de différentes valeurs par de multiples acteurs ?

Le jeu des acteurs : de la concertation à la confrontation ?
La réhabilitation est une action volontaire, encadrée, contrôlée : l’Etat choisit les constructions qu’il faut valoriser ou pas. Mme F. Choay, en intégrant dans sa définition la notion de « procédures », souligne que toute opération de réhabilitation se réalise dans un cadre technique et juridique précis créé par des acteurs publics24. La réhabilitation est un acte sélectif et politique25. J. Monnet va plus loin, il explique que « la protection du patrimoine est une opération ségrégative qui tend à privilégier, à soumettre à une règle spécifique des espaces déterminés en fonction des intérêts de l’Etat » (1993 : 109) : la réhabilitation ne serait-elle pas le moyen pour l’Etat d’imposer selon ses propres logiques sa définition de l’héritage qu’il faut conserver ou pas ? En choisissant de préserver certaines constructions jusqu’alors déconsidérées, l’Etat leur reconnaît à la fois un droit de cité, mais aussi un droit à l’historicité, un droit à perdurer en tant qu’héritage. L’Etat marque l’espace et lui donne une nouvelle valeur. Par-là même, il affirme son emprise territoriale. Doit-on pour autant évacuer le rôle des acteurs privés ? Peut-on considérer leurs interventions comme de la réhabilitation urbaine ? Oui, si les acteurs privés respectent les mesures législatives mises en œuvre par l’Etat, s’ils s’insèrent dans les procédures qu’il met en place. Il est primordial d’analyser leurs réactions face aux interventions des pouvoirs publics : comment le nouvel espace urbain est-il perçu par les habitants ? Répond-il à leurs attentes, à leurs valeurs ? Y. Chalas s’interroge : « Qu’en est-il de l’après-réhabilitation ? De ces populations qui sont restées les mêmes sur place, mais dont le décor a changé, passant du lugubre au raffinement esthétique et coloré, de l’insalubrité surannée aux techniques de confort les plus modernes ? Quel accueil ces habitants réservent-ils à cette régénération de leur environnement construit ? » (2000 : 48). Comment réagissent-ils face à la réhabilitation inspirée de choix politiques qui leur échappent partiellement ? Mme S. Ostrowesky distingue la « ville offerte » de la « ville pratiquée » (1975 : 9). La ville est offerte par les pouvoirs publics qui définissent son fonctionnement, la ville est pratiquée par ceux qui y vivent. Lorsque « ville offerte »

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M. Ostrowski ajoute également que « la politique d’aménagement du territoire et de développement des villes et agglomérations doit tendre vers la création de systèmes favorisant la sauvegarde et la mise en valeur des ensembles historiques, assurant ainsi leur protection contre les forces néfastes et rehaussant leur attrait » (1976 : 102). 25 « En France, comme ailleurs, plus tardivement et, du coup, plus nettement, la nouvelle manière de traiter l'espace ancien s'est traduite en une politique » (Bourdin, 1984 : 11).

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et « ville pratiquée » concordent, elles forment un véritable espace urbain26. La réhabilitation permet-elle de réunir ces deux entités ? Acteurs publics, acteurs privés. Acteurs locaux, nationaux, ou bien encore étrangers. La réhabilitation s’inscrit dans un double système. Comment les procédures étatiques sont-elles perçues et mises en œuvre par les uns et les autres ? Le regard international peut-il influencer les démarches nationales ? Quelles relations entretiennent acteurs nationaux et étrangers ? Depuis les années 1960, l’héritage bâti n’est plus seulement régi par des procédures locales. Il est un enjeu international. En 1964, la charte de Venise stipule que : « Chargées d’un message spirituel du passé, les œuvres monumentales des peuples demeurent dans la vie présente le témoignage vivant de leurs traditions séculaires. L’humanité qui prend chaque jour conscience de l’unité des valeurs humaines, les considère comme un patrimoine commun, et vis-à-vis des générations futures, se reconnaît solidairement responsable de leur sauvegarde. Elle se doit de les leur transmettre dans toute la richesse de leur authenticité. Il est dès lors essentiel que les principes qui doivent présider à la conservation et à la restauration des monuments soient dégagés en commun et formulés sur le plan international, tout en laissant à chaque nation le soin d’en assurer l’application dans le cadre de sa propre culture et de ses traditions27 ». En 1972, l’UNESCO établit une convention qui vise à protéger le patrimoine mondial matériel et immatériel. Les organisations internationales ont droit de regard sur la sauvegarde et la valorisation des cités du passé. Leurs principes sont clairs : la conservation plutôt que la rénovation ou la restauration. La recherche de l’authenticité. Une approche principalement historique et patrimoniale qui essaie toutefois de combiner les logiques vues précédemment. Comment ces conceptions nées en Europe occidentale sont-elles perçues plus loin de nous ? Multiplicité des sens, diversité des formes, juxtaposition des logiques et double jeu d’acteurs : la réhabilitation est un terme complexe à définir, elle a besoin d’espace, de se mouvoir dans un système global qui vise la valorisation de l’héritage urbain (Figure 1). La réhabilitation est définie par les pouvoirs publics qui créent un cadre juridique et technique auquel les acteurs privés, locaux, nationaux ou internationaux, doivent se référer. Elle s’applique à toutes les échelles de la ville, de l’habitation au monument, du quartier à la cité. Elle prend des formes variées, matérielles et immatérielles. Elle est enfin régie par une combinaison de logiques éparses : les acteurs publics et privés ne réhabilitent pas pour des raisons seulement
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N. Dris explique que « cette relation entre « ville pratiquée » et « ville offerte » prend toute sa signification dans le cas de la ville d’Alger où, d’une part les formes spatiales héritées résultent d’un processus d’urbanisation dont les préoccupations n’étaient pas celles de la population qui en fait usage aujourd’hui et, d’autre part, l’urbanisme volontariste actuel prône de nouvelles formes d’usage qui, le plus souvent, ne correspondent pas aux attentes des habitants » (2002 : 32). 27 Charte internationale sur la conservation et la restauration des monuments et des sites : charte de Venise, Venise, Congrès international des architectes et des techniciens des monuments historiques, 1964 (adoptée par l’ICOMOS en 1965).

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patrimoniales. Comment mettre en œuvre une opération de réhabilitation qui réponde à l’ensemble des valeurs prônées par l’Etat, par les habitants et les organisations internationales ? Comment valoriser l’héritage bâti intégré dans un système global ? Nous allons étudier un cas où tous les éléments du système sont présents : des échelles variées, des valeurs multiples et des formes superposées. Nous allons ensuite décortiquer cet ensemble, en analysant les enjeux et les outils de la réhabilitation, en étudiant avec précision le jeu des acteurs : que font-ils ? Comment interagissent-ils ? Quels sont les impacts des réhabilitations sur l’héritage bâti ?

LE CHOIX DU PERIMETRE D’ETUDE : DE L’ASIE CENTRALE A L’OUZBEKISTAN L’Asie centrale urbaine
L'expression « Asie centrale » n'a été inventée qu'au XIXe siècle. Elle fait référence à la Transoxiane28 des Grecs, au Mavarannahr des Arabes ou au Turkestan des Russes : les termes sont nombreux pour définir la région. Selon Mme C. Poujol :
« L'expression soviétique Sredniaia Azia (Asie moyenne ou intérieure en français, Central Asia en anglais) correspond au territoire de l'ancien Turkestan russe, mais après la seconde guerre mondiale, elle n'inclut plus le Kazakhstan, se limitant aux républiques du Turkménistan, de l'Ouzbékistan, du Kirghiztan et du Tadjikistan. Le terme de Central'naia Aziia (Asie centrale en russe, Inner Asia en anglais) désigne la région qui comprend d'un point de vue historique et archéologique, la Mongolie intérieure et extérieure, Touva, la région du lac Baïkal, l'Altaï méridional, le Xinjiang » (2001 : 39).

La première définition est restrictive : elle n'inclut pas le Kazakhstan alors qu'il faisait partie du Turkestan russe. La dimension politique de l'Asie centrale est donc partiellement mise de côté. La seconde, en faisant référence à des données archéologiques, propose une acception large de l'Asie centrale, sans prendre en compte les divergences culturelles, économiques et politiques développées au cours des siècles dans cette vaste région. La même remarque peut être faite au sujet de la définition proposée par S. Bensidoun : selon lui, l'Asie centrale renvoie à une entité historique cohérente qui intègre l'ancien empire de Tamerlan, avec les khanat de Kokand, de Khiva, l'émirat de Boukhara, le Khorassan et le Turkestan afghan et chinois (Bensidoun, 1979 : 1). Faut-il inclure le Turkestan chinois dans la définition

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Transoxiane : en arabe, « Mavarannahr ». La Transoxiane est l’ancien nom d’une partie de l’Asie centrale située au-delà du fleuve Oxus (actuel Amou-Darya). Elle correspond approximativement à l’Ouzbékistan actuel et au sud-ouest du Kazakhstan. Géographiquement, il s’agit de la région située entre les fleuves Amou-Darya et Syr-Darya.

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de notre Asie centrale ? Culturellement, le pays ouïgour29 fait partie de l’Asie centrale. Mais les enjeux politiques du Xinjiang ne sont en rien comparables à ceux du Turkestan occidental : les cités historiques de Kachgar, Turfan et Yarkand, situées en marge de la vaste Chine, sont les reflets d’une confrontation latente entre l’Etat et la minorité ouïgoure à la recherche d’indépendance (CEMOTI, 1998). À l’inverse, les Eski Chahar du Turkestan occidental sont utilisées par les jeunes républiques centrasiatiques pour réunir leur population autour d’un héritage bâti commun.

Figure 2 - Localisation de l’Asie centrale Source : d’après Poujol, 2001

L’Asie centrale que j’analyse dans cette recherche est proche de celle d’H. Komatsu : “Central Asia refers to the region once called Ma wara'al-Nahr (Transoxiana) or Turkestan, that is, the former Soviet Central Asia including southern Kazakhstan” (1991 : 281-345). Cette Asie centrale recoupe les limites du Turkestan russe et regroupe cinq anciennes républiques socialistes de l'URSS, indépendantes depuis 1991 : le Kazakhstan, le Kirghizstan, l'Ouzbékistan, le Tadjikistan et le Turkménistan (Figure 2). Depuis la fin du XIXe siècle, les pouvoirs politiques se sont juxtaposés dans ces régions, apportant avec eux de nouvelles structures urbaines issues de la
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Ouïgour : « Peuple turcophone musulman ayant sa souche majoritaire en Chine (Xinjiang, plus de 7 millions) et une diaspora constituée de plusieurs strates au Kazakhstan et en Ouzbékistan (200 000 personnes). » (Poujol, 2001 : 232).

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colonisation russe, de la période soviétique puis de l’indépendance : les évolutions des quartiers précoloniaux peuvent ainsi être mises en parallèle avec ces bouleversements politiques. L’Asie centrale ex-soviétique fournit elle-même des cas très hétérogènes. L’Asie centrale du nord, au Kazakhstan et au Kirghizstan, est traditionnellement celle des nomades, pour la plupart sédentarisés au XXe siècle. Les noyaux des cités précoloniales ont disparu (Chymkent, dans le sud du Kazakhstan) ou ne sont plus que ruines (Otrar, au Kazakhstan). Il est donc difficile de les étudier en ayant une approche d’urbaniste. L’emprise russe est quant à elle très présente : au Kazakhstan, Almaty est une ville russe et les rives du lac Issik Koul au Kirghizstan sont bordées de villages à l’architecture régulière héritée des colons de la fin du XIXe siècle. Plus au sud, les noyaux urbains des Teke30 du Turkménistan ont été détruits : le quartier précolonial de Merv (Mary), étape prestigieuse des routes de la soie, n’est plus que ruines. Les autres villes sont plus récentes et ont été édifiées pour la plupart à partir de la colonisation russe. Achgabat est ainsi la capitale d’un fragile empire, une ville toute neuve qui grandit au cœur du désert (Gintrac, 2003), et au Tadjikistan, Douchanbé, profondément marquée par la présence russe et soviétique, n’a plus qu’un quartier précolonial rabougri. Les villes les plus intéressantes pour notre recherche sont celles de l’Ouzbékistan, au cœur de l’Asie centrale sédentaire. Dans ce pays, les oasis se côtoient et offrent à nos yeux des tissus urbains conservés, contrastés : les quartiers précoloniaux, russes, soviétiques et post-soviétiques s’y juxtaposent. Les étapes anciennes et récentes de l’urbanisation centrasiatique y sont encore visibles. Ces villes ouzbékistanaises, qu’elles soient du Khorezm ou du Ferghana, sont représentatives de l’Asie centrale sédentaire et urbaine. J’ai préféré me focaliser sur des exemples précis, comparables car localisés dans un même pays, plutôt que de me disperser dans de multiples cas situés aux quatre coins de la région. Travailler en Ouzbékistan m’a permis de bénéficier de conditions de travail privilégiées, notamment grâce à l’IFEAC (Institut français d’études sur l’Asie centrale) implanté à Tachkent. Surtout, les quartiers précoloniaux d’Ouzbékistan regroupent des enjeux multiples, contradictoires, façonnés par des acteurs diversifiés. Les réhabilitations entreprises y prennent des formes variées - rénovation, conservation, restauration - et ce, à toutes les échelles. Ichan Kala à Khiva est considérée comme une ville-musée, Samarcande comme un ensemble monumental et le quartier précolonial de Tachkent comme une cité résidentielle à moderniser. La réhabilitation est visible à la fois dans les mots, dans cette volonté nationale de mettre en valeur le passé, et dans les actes, à travers les projets d’aménagement urbain qui se déploient dans la ville ouzbékistanaise. Enfin, le jeu des acteurs publics et privés prend une dimension particulière : quelle peut être la place des
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Teke : « Principale tribu turkmène, les Teke ont fourni l’élite politique et intellectuelle de la population à travers la période russe puis soviétique. Ils sont originaires des oasis de Merv (Mary) et d’Akhal. Leur territoire va des plaines d’Igdi jusqu’à Khiva.» (Poujol, 2001 : 301).

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seconds dans une République indépendante depuis 1991 qui baigne dans un régime autoritaire (Laruelle & Peyrouse, 2006) ? Me concentrer sur ces problématiques ouzbékistanaises ne m’a cependant pas empêchée de puiser des idées ailleurs et de les confronter avec d’autres noyaux urbains centrasiatiques ou plus lointains. Cette thèse se fonde principalement sur les cas de Tachkent et de Boukhara, mais l’évantail des villes étudiées est large : en Ouzbékistan, Khiva, Samarcande, Nourata, Châhrisiabz, Qarchi, Namangan et Ferghana, au Kirghizstan, Och, Bichkek et Karakol, et dans le Xinjiang chinois, Turfan, Yarkand et Kachgar.

Les quartiers précoloniaux, vestiges d’un héritage urbain
Dans la plupart de ces villes, les spécificités d’Eski Chahar disparaissent peu à peu. Déjà, ces structures spatiales, sociales et fonctionnelles sont bouleversées, transformées. Mais leurs ombres sont encore présentes, palpables, visibles dans chaque ruelle, dans chaque maison. Voici une cité précoloniale idéale, théorique, dont il ne reste aujourd’hui que quelques lambeaux. Une cité en partie disparue qu’il faut toutefois percevoir pour repérer ses restes, ses ruines, ses vestiges.

La traversée des siècles
L'arrivée des Russes en 1865 à Tachkent marque une rupture dans la formation du tissu urbain. Le premier plan d’urbanisme y est appliqué en 186731 et dès les années 1870, les villes centrasiatiques sont profondément modifiées sous l'effet de la colonisation. Les quartiers précoloniaux contrastent alors fortement avec ceux qui s’y juxtaposent sous l’impulsion de nouveaux acteurs politiques. J’englobe les transformations spatiales issues de la colonisation russe dans celles de la période soviétique. Certes, les quartiers construits entre 1865 et 1917 se différencient sensiblement des formes architecturales socialistes. Mais la ville ouverte russe, soviétique et postsoviétique s’oppose de manière flagrante à la ville précoloniale fermée spatialement. De la même manière, les évolutions urbaines précoloniales sont intégrées dans un même ensemble. Eski Chahar a pourtant connu plusieurs phases de développement historique liées à des conquêtes politiques. Au VIIIe siècle, les Arabes arrivent : les rabad32 se développent autour de la cité. Mais la ville préislamique et la ville arabe ne font qu’une : leurs structures urbaines respectent une échelle de constructions identique. À la fin du XIXe siècle, elles forment une entité homogène, unie derrière les remparts. Notre objectif est de comprendre les transformations actuelles de cet héritage urbain qui, à partir des années 1870, s’est trouvé confronté à de profonds bouleversements spatiaux et politiques. C’est la question de l’intégration de la cité précoloniale dans la ville

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1867 : plan réalisé par l’ingénieur M. Kolesnikov. Rabad : en arabe, « faubourg », témoin de la croissance urbaine impulsée à partir du VIIIe siècle par les Arabes.

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