Bourgs et villes en Afrique lusophone

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Encore trop peu connus, les cinq pays africains de langue officielle portugaise (Angola, Cap-Vert, Guinée-Bissau, Mozambique et Sao Tomé) sont le produit d'une riche histoire qui, commencée aux îles du Cap-Vert dès 1460, vit la lutte contre la présence arabo-swahilie sur la côte de l'océan Indien et inclut certaines des plus sombres pages du traffic servile. Si dans sa superficie totale, la colonisation portugaise n'est pas plus ancienne que les autres, datant de l'effort de conquête postérieur au Congrès de Berlin, en des points précis - les villes - elle fut pluriséculaire. Des villes naquirent et disparurent du fait de politiques royales contradictoires (Ribeira Grande au Cap-Vert) ; virent l'éclosion, sur fond d'esclavage, de brillantes civilisations créoles (Luanda, en Angola) ou restèrent longtemps marquées par la civilisation arabo-swahilie (Moçambique ou Mozambique). La colonisation contemporaine multiplia les bourgs militaro- administratifs de faible expression économique, fussent-ils capitales (Bissau en Guinée), avant de connaître, comme ailleurs mais un peu plus tardivement, un exode rural alimentant les " muceques " et " caniços " (quartiers du sable et du roseau) de villes aujourd'hui plus que millionnaires (Luanda, Maputo au Mozambique). Cette colonisation fut le peuplement. Les " petits Blancs " s'entassèrent dans les villes, repoussant les Africains des moindres sources d'enrichissement. Une certaine convivialité, fondement de l'idéologie lusotropicaliste d'inspiration brésilienne, put aussi exister, qui ne saurait faire oublier un violent racisme de boutiquiers, de chauffeurs, de taxis et de bureaucrates. La " ville du goudron " encerclée par la ville noire s'effondra en 1974-1975 dans des circonstances dramatiques d'où jaillirent luttes de classes, rivalités ethniques, racisme et exode colonial - donc de presque tous les cadres. La ville africaine luso-coloniale n'existe plus mais certains de ses traits demeurent : architecture, poids du métissage, musique proche de celle de l'autre rive atlantique, lusophone, bureaucratie sacrée du " papier timbré ", maintien d'une population blanche résiduelle mais au poids politique non négligeable, centres de diffusion de la langue portugaise. Que quelques fenêtres s'ouvrent aujourd'hui, pour le public français, sur l'histoire urbaine de cette autre Afrique, telle est la seule ambition des auteurs de ce livre.
Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296184275
Nombre de pages : 301
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« VILAS»

ET « CIDAD ES »

BOURGS ET VILLES EN AFRIQUE LUSOPHONE

Laboratoire

«Tiers-Monde/Afrique»

(Université de Paris 7)

« VILAS»

ET « CIDADES

»

BOURGS ET VILLES EN AFRIQUE LUSOPHONE

Préface de Catherine COQUERY-VIDROVITCH Introduction et organisation de Michel CAHEN

Ouvrage publié avec le concours de la Fondation Calouste Gulbenkian (Lisbonne), du Centre de Recherches, E tudes et Documentation Universitaire (Nairobi) et de l'Université de Paris VII

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole- Polytechnique 75005 Paris

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L'Harmattan, 1989 ISBN: 2-7384-0431-6

PRÉFACE
par Catherine COOUERy-VIDROVITCH Directeur du Laboratoire « Tier Monde/Afrique» (Paris VII) décembre 1987

J'ai grand plaisir à présenter cet ouvrage organisé par Michel Cahen qui reflète l'une des directions de recherche privilégiées lors de la table ronde internationale que nous avons organisée, en décembre 1985, sur «Processus d'urbanisation et composantes sociales de la ville en Afrique»: «nous», c'est-à-dire le laboratoire «Tiers-Monde, Afrique» de l'université Paris-VII associé au C.N.R.S. (1). Nous avions, depuis plusieurs années, engagé un travail de réflexion sur l'histoire urbaine dont ce colloque fut le point d'aboutissement provisoire, en nous offrant l'occasion de proposer une première synthèse des travaux en cours. Les villes lusophones se sont imposées comme thème spécifique pour deux raisons principales. La première est exposée ci-dessous par Michel Cahen, et je n'y reviens guère: il existe entre ces villes, pour probablement encore longtemps, un lien culturel évident, fait d'un passé colonial en partie commun, d'une langue d'adoption et d'une histoire récente et encore actuelle de lutte de libération nationale qui n'a d'équivalent nulle part ailleurs en Afrique sous cette forme; il était donc normal que nous cherchions à regrouper et recouper les informations que nous avions eu l'opportunité de rassembler en ce domaine. Cette opportunité - et c'est la deuxième raison de ce volume -, nous l'avons eue grâce à la collaboration de plusieurs collègues lusophones, que nous sommes heureux d'avoir eu la chance de pouvoir réunir afin de discuter, avec eux, de l'histoire de cette partie d'Afrique essentielle mais encore peu connue en France. Nous comptons bien faire de cette expérience le début d'une aventure commune; la signature d'une convention de collaboration entre le laboratoire «Tiers-Monde, Afrique» de l'université Paris-VII et l'université technique de Lisbonne devrait sous peu nous permettre de progresser dans cette voie. Enfin, alors que nos autres recherches urbaines avaient été davantage définies comme portant sur l'histoire et le devenir fonciers des villes interrogées sur leur habitat et leur espace, l'exploration des villes lusophones s'est surtout faite ici, de par la nature des recherches entreprises et la qualité des sources exploitées, dans l'optique de l'histoire sociale: origine et symbiose des populations devenues sous l'emprise portugaise, 5

depuis parfois plusieurs siècles, citadines, nature de leurs aspirations et formes prises par leurs revendications, incluant le soutien donné à la résistance politique avant, pendant et après la conquête des indépendances. L'ensemble couvre, on le verra, la totalité des Etats aujourd'hui lusophones d'Afrique à l'exception de Sâo Tomé e Principe. Sans prétendre, bien entendu, à l'exhaustivité concernant un sujet aujourd'hui crucial celui de l'explosion urbaine - mais encore peu exploré en Afrique de langue officielle portugaise ou ailleurs, notre approche nous a semblé, à tout le moins, avoir le mérite de poser une série de questions dont il appartiendra à nos successeurs de poursuivre et de discuter le bien-fondé. Nous n'avons pas ici d'autre ambition que de leur ouvrir la voie.

NOTES
(1) L'ensemble des autres communications publication parallèle. également à L'Harmattan,
2 vol., 1988.

à cette table ronde a dOllilé lieu à une sur Processus d'urbanisation en Afrique,

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NOTE SUR LES AUTEURS

Elisa Silva Andrade, née en 1938, est de nationalité cap-verdienne. Elle a vécu au Portugal, en France, au Sénégal, en Algérie, en Angola, et bien sûr dans les îles du Cap-Vert, au fil de ses activités dans divers mouvements internationaux (Mouvement Pan-Africain de la jeunesse, conférence des Femmes africaines, Association des Femmes africaines pour la recherche sur le développement). Elle est actuellement consultante auprès de l'UN.E.S.C.O. et de l'U.N.I.C.E.F. Elle est l'auteur de divers travaux sur la condition féminine en Afrique, sur l'émigration cap-verdienne, et a soutenu un doctorat de troisième cycle sur le thème de l'Histoire économique des t7es du Cap- Vert de la « Découverte» à l1ndépendance (1460-1975), Paris, 1984, Université de Paris VII, 486 p. multigr. (dir. Claude Meillassoux et Catherine Coquery-Vidrovitch). Michel Cahen, né en 1953, est professeur d'histoire dans l'enseignement secondaire. Depuis 1975, il a entrepris des travaux sur les pays africains de langue officielle portugaise et sur le Portugal. Il a publié des articles notamment sur la question corporative au Mozambique, sur le FREUMO, sur les relations économiques entre le Portugal et l'Afrique, ainsi qu'un ouvrage: Mozambique, la Révolution implosée. Etudes sur douze années dlndépendance (1975-19Sn Paris, 1987, L'Harmattan,

170 p. Ses recherches en vue d'un doctorat d'Etat portent sur: « L'Estado
Novo et le colonialisme: politiques sociales et économiques portugaises au Mozambique (1945-1974)). Jào Estevào, né en 1954, est cap-verdien. Il est actuellem~nt assistant à l'Institut supérieur d'économie de l'Université technique de Lisbonne, au sein duquel il prépare une thèse sur la monétarisation et le développement de la société coloniale cap-verdienne (1950-1974). Ses publications ont porté sur la théorie de l'impérialisme (Lénine, Samir Amin), sur la littérature cap-verdienne comme source de recherche en économie politique (in Les littératures africaines de langue portugaise, Paris, 1985, Centre culturel portugais), sur la question monétaire au Cap-Vert (dans la revue Estudos de Economia de Lisbonne) et les relations bilatérales avec le Portugal (à paraître). Eduardo Medeiros est né en 1941 au Portugal. Après avoir longtemps vécu au Mozambique à l'époque coloniale, puis s'être réfugié en Belgique, il est devenu assistant à l'Université Eduardo-Mondlane de Maputo en 1976, et a collaboré à l'édition de la première Historia de Moçambique, Carlos Serra (éd.), Maputo, 1983. Il est l'auteur de plusieurs articles parus 7

dans la revue mozambicaine Cadernos de Historia, qui portent notamment sur les chefferies macua, et d'un ouvrage sur l'esclavage: 0 trdfico de escravos de Moçambique para as ilhas do Indico 1720-1902, Maputo, 1987, Université Mondlane, 128 p., (en collab. avec J. Capela). Maria Clara Mendes, de nationalité portugaise, est née en Angola en 1947. Elle a été assistante à l'Université de Lourenço-Marques (Maputo) en 1973, puis assistante et enfin professeur à la faculté d'architecture de l'Université technique de Lisbonne. Elle a également travaillé aux Universités de Warwick (1977) et d'Essex (1982 et 1983). Docteur en géographie humaine de la faculté de lettres de l'Université de Lisbonne, ses publications ont porté sur la géographie urbaine de l'Angola, du Swaziland, et sur les relations économiques afro-arabes. Elle est l'auteur d'une monographie qui fait autorité: Maputo antes da independência. Geografia de wna cidade colonial, Lisbonne, 1985, Instituto de Investigaçào Cientifica Tropical, 526 p., mémoire n° 68. Christine Messiant, née en 1947, est ingénieur de recherche au Centre d'études africaines de l'école des Hautes Etudes en Sciences sociales de Paris. Après des études de sociologie et philosophie, elle a soutenu une thèse de troisième cycle, 1961. L'Angola colonial, histoire et société: les prémisses du mouvement nationaliste, Paris, 1983, E.H.E.S.S., XXIV 597 p., sous la direction de G. Balandier. Elle poursuit actuellement ses recherches sur le mouvement national angolais. Joel Frederico da Silveira, de nationalité portugaise, est né en 1953. Après des études d'économie, sociologie et sciences politiques, il devient assistant à l'Institut supérieur des sciences du travail et de l'entreprise de l'Université technique de Lisbonne. Il est également directeur du département du développement de la Fondation des relations internationales. Il a mené des recherches sur les sociétés paysannes et les secteurs agro-industriels de Guinée-Bissau et de Sào Tomé, sur les rapports économiques entre le Portugal et l'Afrique du Sud à l'époque coloniale. Il a publié divers articles dans des revues portugaises, notamment la Revista Internacional de Estudos Africanos. Adelino Torres, né à Lisbonne en 1939, a passé toute son enfance et son adolescence à Luanda. En 1961, lorsqu'éclate la révolte nationaliste, il part pour Alger où il côtoie les militants du M.P lA. et participe au F.UA. De 1969 à 1976, il est professeur de sciences économiques et sociales au lycée de Fontainebleau, période pendant laquelle il collabore à la revue Esprit Depuis 1977, il est professeur d'économie à l'Université technique de Lisbonne. Auteur de trois livres en langue portugaise, il a publié de nombreux articles dans des revues françaises (N.R.F., Espri~ Economie et Humanisme), portugaises et américaines. Il appartient à la direction de la revue Estudos de Economia et à celle du Centre d'études sur l'Afrique de Lisbonne. Son doctorat d'Etat a porté sur l'Angola de la fin du XIX' et de la première moitié du xx' siècles: Colonizaçiio, penetraçiio do capital e dependência (Angola), Lisbonne, 1981. Institut supérieur d'économie, 447 p., multigr.

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INTRODUCTION VILLES EN AFRIQUE LUSOPHONE, DE LA DÉCOUVERTE AUX INDÉPENDANCES
par Michel CAHEN Laboratoire « Tiers Monde/Afrique» (Paris 7) R.c.P. « Afrique australe II, c.N.R.S.

L'un des leitmotiv de la propagande coloniale salazariste était l'affirmation d'une légitimité conférée par «cinq siècles de colonisation» : le Portugal était en Afrique depuis si longtemps qu'il avait acquis un caractère intrinsèquement «africain» en tant que nation, unique mais pluricontinentale, de plusieurs peuples... Ces thèmes n'ont pas nécessairement disparu avec la révolution des Œillets d'avril 1974 : ils ont, sur le plan idéologique, résisté à la chute du fascisme dans les secteurs les plus divers de l'opinion portugaise. Certes, plus personne ne défend l'unicité de la nation, mais nombreux sont ceux qui affirment toujours que le Portugal connaît mieux que quiconque, presque «naturellement », le continent noir, et que les Portugais ont une capacité « innée» à s'intégrer sous les tropiques (1). En réalité, les travaux historiques se sont chargés de démontrer que ce demi-millénaire de colonisation est largement une fiction (2): les «provinces d'outre-mer» telles qu'elles se présentaient encore en 1974 n'étaient pas que le produit des hauts faits des «Descobridores» du xv' siècle, mais le résultat d'un effort d'occupation militaire et administrative effective impliquée par le congrès de Berlin; cette occupation fut menée à son terme au cours des années trente seulement, et remise en cause dès le début des années soixante par l'éclosion des luttes armées de libération nationale (Angola, 1961; Guinée-Bissau, 1963; Mozambique, 1964). Il n'en reste pas moins qu'en certains points précis, infimes sur le plan de la superficie, souvent de faible importance économique, mais de grande signification historique, il y eut cinq siècles de présence portugaise: la première île du Cap-Vert fut découverte en 1460. L'histoire coloniale urbaine portugaise est donc pluriséculaire: la configuration actuelle de quelques villes s'explique par des origines remontant au colonialisme mercantile et esclavagiste, encore antérieures à celles de divers centres antillais ou brésiliens (3). 9

On entre directement dans l'une des questions débattues lors du colloque« Processus d'urbanisation et composantes sociales de la ville en Afrique }}: peut-on considérer comme ville les quelques maisons bâties par les compagnons et successeurs d'Antonio de Noli dans l'estuaire d'une rivière de l'île de Santiago, «Ribeira Grande », à partir de 1462? Sans aucun doute. Que l'on adopte la méthodologie proposée par Georges Duby, Henri Lefebvre ou Max Weber (4), qui pensaient à l'Europe médiévale - la ville centre politique et religieux, quelle que soit sa taille, opposée à la ville économique émergeant à l'aube des temps modernes; ou une méthodologie plus universaliste valable pour l'Afrique pré ou paracoloniale (5) selon laquelle, s'il peut y avoir marché sans ville, il ne peut y avoir ville sans marché et que s'imposent certaines conditions (possibilités d'un surplus de production agricole susceptible de nourrir les spécialistes non agricoles, utilisation de ce surplus impliquant l'existence d'une classe de dirigeants relativement stables capable d'imposer la circulation des vivres, et existence d'une classe de commerçants et marchands) (6); dans les deux cas, la povoaçào Oit.: «groupement de peuple », bourgade) construite à Ribeira Grande est bien une ville dès le départ: escale dans le trafic transatlantique (esclavagiste), point de ravitaillement des navires grâce à l'agriculture insulaire, base de pénétration portugaise sur le continent, port d'exportation du coton, de la canne à sucre et de l'orseille produits ou ramassés sur place, elle fut d'ailleurs rapidement légalement reconnue, selon la tradition juridique portugaise, comme vila (bourg), puis comme cidade (ville), capitale d'un nouveau diocèse, avec une architecture fonctionnelle et ornementale significative. Il en va de même pour d'autres agglomérations cap-verdiennes, comme le montrent Elisa Andrade et J oao Estevao. L'originalité des îles du Cap-Vert est qu'il n'y avait pas (ou très peu?) d'habitants lors de l'arrivée des Portugais. Ceci entraîna une certaine spécificité: un aspect «portugais» architectural Oes pierres sont importées de métropole) et social précoce et prononcé; la ville et son hinterland sont ici le fait du pouvoir politico-économique portugais et de lui seul: la ville luso-coloniale n'y est donc pas le point d'équilibre des contradictions entre systèmes sociaux différents, comme le furent 1'«île créole» de Luanda ou la ville de Moçambique, cette dernière d'origine arabo-swahilie. Mais cela n'implique pas une nature totalement différente: qu'il soit à Gorée, Bolama, Luanda, Moçâmedes ou Pemba, un entrepôt d'esclaves est toujours un entrepôt d'esclaves. A plus forte raison, la ville luso-africaine continentale n'a pas exercé une fonction distincte des autres villes coloniales. Néanmoins, la longueur de l'histoire du fait urbain (et non de chaque ville prise isolément: certaines disparaissent (7). d'autres sont créées) entraîne des caractéristiques originales: une féodalité structurellement européenne - quoique

fortement africanisée humainement

et culturellement

- de part

et d'au-

tre du fleuve Zambèze (Mozambique), les fameux prazeiros (8), et la relative proximité du Zimbabwé expliquent l'ancienneté des villes coIo10

niales de Tete et Quelimane (début XVI') et de leurs communautés métisses stabilisées jusqu'à nos jours; la« route des Indes» est à l'origine d'Inhambane (1560, mais dont le site fut visité par Vasco de Gama le 10 janvier 1498) ou de l'installation de la capitale dans l'île de Moçambique (où le premier fortin portugais date de 1507); l'ancienneté et la longévité Gusque dans la deuxième moitié du XIX' siècle) des rapports entre le Brésil et l'Angola, fondés sur l'exportation de la main-d'œuvre servile, expliquent l'existence de grandes familles créoles et noires, esclavagistes, urbanisées de longue date à Luanda, parlant portugais et kimbundu, non dominées par les Européens avant la fin du XIX' siècle. Leurs descendants ont joué un rôle considérable dans l'émergence du nationalisme moderniste angolais; 1'«Angola )),en effet, était initialement conçue comme une entité non africaine, zone d'administration portugaise directe jusqu'au début du xx' siècle, d'abord les villes côtières et leur immédiat hinterland (9). Parmi les autres spécificités des villes coloniales luso-africaines,l'architecture n'est pas la moindre. Néanmoins, l'aspect majeur de l'évolution de ces centres urbains tient aux particularités du système colonial portugais. Le premier empire perdu avec la chute des Indes - dont il ne resta que Goa - et de divers comptoirs, comme Mombaça (Kenya), le deuxième disparu avec l'indépendance du Brésil et le lent déclin de l'esclavagisme angolais, le Portugal abordait le congrès de Berlin dans une position particulièrement inconfortable. Il ne dut son salut qu'à la rivalité des principales puissances coloniales, à sa dépendance vis-à-vis de l'Angleterre et à des concessions supplémentaires considérables Oes compagnies à charte du territoire de Manica e Sofala, du Niassa et les privilèges donnés aux compagnies diamantaires ou de recrutement de main-d'œuvre pour l'Afrique du Sud). Les centurions de la génération de 1885, par la conquête effective des territoires laissés sous la souveraineté portugaise après Berlin, sauvèrent ce qui pouvait l'être: 2,2 millions de kilomètres carrés y compris la métropole (92 000 km2). Cette dernière n'en resta pas moins peu développée, dépendante, avec une faible capacité (et volonté) d'exportation de capitaux et de transfert de technologie, et une instabilité gouvernementale permanente jusqu'en 1926, date du coup d'Etat militaire qui mit fin à la Fe République née de la révolution de 1910. Les colonies portugaises d'Afrique vont dès lors connaître ce que j'appellerai une «conjoncture longue )) de stagnation économique et non )) des colonies. S'il y a effectivement récession, il y a aussi renforun « gel cement considérable des structures d'exploitation. Tout d'abord, une politique monétariste rigoureuse, élevant l'équilibre des budgets coloniaux (délestés de toute subvention métropolitaine) à la qualité de principe constitutionnel, laissa la plupart des administrations avec tout juste de quoi payer leurs fonctionnaires, sans rien pouvoir entreprendre; ensuite, les effets de la récession mondiale de 1929 furent également brutaux (chute des cours de l'arachide, du coprah, du café, du sucre, du thé) et assez durables; dès la fin des années trente on pouvait discerner

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quelques signes de reprise, mais que vinrent paralyser les effets de la Seconde Guerre mondiale. Or le Portugal n'y prit pas part, et l'effet évolutif accélérateur que ce conflit eut sur les colonies françaises ou anglaises ne se produisit pas dans l'empire lusitan. Ceci explique pourquoi 1'«archaïsme» du colonialisme portugais n'est guère discernable avant 1939: certes la dernière compagnie à charte, la Companhia de Moçambique, ne disparut qu'en 1942, plus tard que la plupart de ses consœurs des autres domaines coloniaux. Mais l'évolution économique - chemin de fer, travail forcé dans les plantations ou cultures forcées - et le droit colonial - code du travail, indigénat, assimilation - ne déparent nullement du paysage colonial général au cours des années trente. C'est principalement après 1945 que le retard va se produire (maintien du travail forcé, de l'indigénat jusqu'au début des années soixante et refus des indépendances, même néocoloniales) ; l'incapacité à accepter les mutations tenait aux caractéristiques économiques et politiques de la métropole, mais aussi à cette « conjoncture longue» de stagnation inaugurée en 1926. Des sociétés totalement fondées sur le travail forcé ont disposé de vingt années pour se «cristalliser», renforcer leurs réseaux de connivences et pressions politiques à tous les niveaux de l'administration et du pouvoir; un colonialisme de bureaucrates et de petits Blancs urbains s'est consolidé (10). Les quelques signes d'essor que l'on pressentait en 1939 ne referont surface qu'à la fin des années cinquante, avec le début de l'industrialisation locale. Les villes luso-africaines ressentirent cette situation de plein fouet. Quoique de faible importance encore sur le plan numérique, dès la crise de 1929 y apparurent les premiers contingents de Blancs pauvres et chômeurs européens. Architecturalement, la plupart des centres urbains gardèrent l'aspect de petits centres provinciaux portugais, avec un nombre très limité d'immeubles à étages. La lenteur du développement économique accentua l'aspect tertiaire dominant de la population active blanche et africaine et aussi, en certains cas, un mécontentement vis-à-vis de la métropole, source d'un autonomisme latent (cas de Beira au Mozambique, ou de Benguela ou Nova Lisboa en Angola). Dès la fin des années cinquante, les contradictions internes de l'économie coloniale imposèrent quelques modifications progressives du mode d'exploitation. La stagnation des production et productivité cotonnières (en régime de cultures forcées) devenait contraire aux intérêts des industriels du textile portugais qui se voyaient offrir, depuis l'adhésion de leur pays à l'E.F.T.A., de nouveaux débouchés leur imposant d'importer du coton de pays tiers. Les cotations internationales devinrent inférieures au prix fixe du coton colonial. Si les anciennes cultures restèrent importantes (cacao, arachide), d'autres devinrent prépondérantes, comme le café ou la noix de cajou. La « fièvre» du café rejaillit sur le paysage urbain de Luanda, engendrant spéculation et placements immobiliers rapides d'une partie des capitaux gagnés. Après la chute de Goa en Inde, le cajou mozambicain fut de plus en plus décortiqué sur place et non plus envoyé dans ce pays, mais exporté aux E.-VA. Globalement, pour répondre aux

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besoins

de substitution des industriel» salazariste - qui freinait tout développement économique local de peur de concurrencer la métropole - était désormais en crise. L'éclosion des luttes de libération accéléra le virage vers l'appel aux capitaux étrangers, notamment à partir de 1965 où un code très libéral fut édicté. Une forte croissance toucha l'Angola (presque jusqu'à la fin) et le Mozambique Gusqu'en 1971); le Cap- Vert (fortement délaissé depuis le XIX' comme le montre Joào Estevào), la Guinée-Bissau et Sào Tomé furent de plus en plus marginalisés sur le plan économique. Les villes de Luanda, Maputo (Lourenço-Marques), mais aussi Beira, Huambo (Nova Lisboa), Nampula, Nacala, Malanje, Lobito, Benguela, Moçâmedes, etc., grandirent à vive allure, avec un afflux, certes important mais ralenti, de population blanche, et surtout une multiplication impressionnante des quartiers périphériques africains, les « muceques» (ou « musseques », « quartiers sablonneux ») d'Angola et les «bairros do caniço» (quartiers du roseau) du Mozambique. Des Blancs, souvent commerçants, et des Cap-Verdiens habitent aussi ces quartiers. Une vie associative sportive, culturelle et récréative, le plus souvent sans base légale mais tolérée, s'y développe. La ville de Bissau connaît une croissance rapide, mais presque exclusivement pour des raisons politico-militaires, sans réel « boom» économique. Maputo (11) et Luanda, au contraire, vont aborder l'indépendance avec un secteur « informel» déjà massif, nourri de la suppression du travail forcé qui facilite l'exode rural, et aussi une classe ouvrière (au sens strict du terme) et un prolétariat nombreux; elles connaissent un essor tardif mais sensible de certaines couches petites-bourgeoises africaines, engendré notamment par le développement des structures scolaires après 1964. La contradiction entre, d'une part, la structure politico-militaire coloniale encore intacte et, d'autre part, une évolution économique et une formation sociale désormais comparables à celles des grandes agglomérations du continent va devenir particulièrement explosive. C'est à Luanda plus qu'à Maputo qu'elle s'exprima pleinement; la division du nationalisme en trois partis rivaux y permit le développement d'un mouvement social largement autonome pendant plusieurs mois, dans les quartiers, entreprises et établissements d'enseignement. Cette division rendit non moins explosive la question ethnique, intrinsèquement liée aux diverses tensions sociales entre fractions rivales de la petite bourgeoisie africaine. A la lecture des textes concernant l'Angola, on perçoit certaines différences conceptuelles à propos de l'analyse de la formation sociale. Là où Adelino Torres essaie d'établir un « modèle» de quatre classes urbaines, Christine Messiant et Michel Cahen, préférant utiliser les concepts marxistes traditionnels, parlent plutôt de fractions de classes en référence aux deux classes fondamentales. Mais tous nos auteurs s'accordent sur l'importance fondamentale des divisions socioculturelles dans les divers alignements politiques au sein des luttes luandaises, le passage des classes sociales à l'état de forces sociales n'étant nullement mécanique.

d'un colonat

en croissance,

les industries

importations

se développèrent. Le vieux « conditionnement

13

on entrevoit la crise (12). La destruction des structures coloniales, sans leur substitution par un nouveau mode de production stabilisé et capable de développer le pays, a entraîné un exode rural massif, désordonné et aggravé (mais non créé) par le climat de guerre. Luanda et Maputo ont certainement plus d'un million d'habitants aujourd'hui, qui survivent au sein d'une crise sociale et monétaire tragique, dominée par le marché noir. Quels que soient les contextes, une telle situation ne peut qu'interpeller sur la place réelle accordée, en ville, au « pouvoir populaire )}et sur la base sociale des partis (M.P.L.A. et FRELIMO) qui, il y a dix ans, prenaient le pouvoir dans l'enthousiasme d'une majorité d'Africains. Parallèlement, Joel Frederico da Silveira ne peut que s'interroger sur la situation bissau-guinéenne, pourtant non affectée par la guerre, où, avec 16 % des habitants, la capitale accapare SO % des investissements et 80 % du budget de l'Etat: à croire que les hypertrophies, dysfonctionnements et distorsions caractéristiques de l'histoire urbaine de l'Afrique indépendante ont, dans les pays lusophones, été largement aussi intenses en dix ans (1975-1985) qu'en une vingtaine d'années ailleurs. Approfondir cette question conduirait à analyser la politique économique et sociale réellement suivie, à l'ombre de discours radicaux, par les dirigeants nationalistes, se réclamant (M.P lA, FRELIMO) ou non (P.A.I.C.V., P AI.G.C., M.L.S.T.P.) du marxisme-léninisme. Dix ans après les indépendances, peut-on encore parler de villes « luso-

A travers

le texte de Clara Mendes

sur Maputo,

actuelle de la ville dans les pays africains « lusophones»

africaines )} ? La réponse est probablement négative, de même que, plutôt
que de pays luso-africains, il vaut mieux parler de pays africains de langue officielle portugaise parce que ex-colonies portugaises (13), nuance qui n'a rien d'académique. La création d'une organisation spécifique, l'organisation des « Cinco )} a, précisément, exclu le Portugal et le Brésil des participants à ses sommets (14). Mais il est évident que demeurent certaines spécificités, dont l'architecture des vieux quartiers n'est pas la moindre. Le portugais, consacré langue de l'unité nationale (15) et langue officielle, s'y est déjà développé plus qu'il ne put jamais le faire sous le colonialisme (16), alors que sa pénétration dans les campagnes est bien plus lente et modeste. La musique moderne prisée par la jeunesse urbanisée subit partout une forte influence brésilienne (même si l'on a pu parler aussi d'influence angolaise et cap-verdienne sur la musique brésilienne actuelle). Un certain style bureaucratique - ne serait-ce que l'importance du papel selado (papier timbré) - rappelle sans équivoque un passé très proche! Au Mozambique, l'importance des communautés indiennes urbaines, non seulement musulmanes (souvent ismaéliennes) mais aussi chrétiennes ne s'explique que par le passé goanais du pays. Et,
partout est présent un métissage non négligeable celui d'Afrique du Sud sur le plan numérique

et fondamental sur le plan politique. Enfin, comme le suggéra A. Torres durant le colloque, il restera aux chercheurs africains de ces pays à entreprendre l'anthropologie d'un colonat blanc urbain aux caractéristiques originales. 14

-

-

quoique

inférieur

à

L'« Ultramar» n'existe plus. C'est un certain retard des études lusoafricaines expliqué par quarante années de fascisme et le caractère récent des indépendances des ex-colonies portugaises qui conseillent pour l'instant de continuer à traiter ensemble des pays davantage soumis tend anciellement à leurs contextes géopolitiques et économiques respectifs qu'à leur passé commun: les actuels rapports luso-brésiliens sont un indice clair de cette inéluctable distanciation. Disons-le tout net: il est à espérer que, dans dix ans, une telle publication d'études partielles sur les phénomènes d'urbanisation ne se justifiera plus, car dépassée par des travaux approfondis sur chacun des Etats en question. Mais aujourd'hui, ce recueil aux ambitions consciemment limitées est d'autant plus opportun: attirer l'attention, favoriser la recherche sur les vilas et cidades de cinq des Etats d'Afrique ayant le plus récemment acquis leur indépendance (17). 15.02.1986

NOTES (1) Cf. Cahen Michel: « Le Portugal et l'Afrique. Le cas des relations luso-mozambicaines (I965-1985). Etude politique et bibliographique", in Atrique contemporaine, Paris, janvier-mars 1986, n° 137, p. 3-55. (2) Voir surtout les travaux de R. Pélissier, en particulier: Les guerres grises: résistances et révoltes en Angola 1845-1941 et La colonie du Minotaure: nationalismes et révoltes en Angola, 1926-1961, Montamets, 1978, Ed. Pélissier, 630 p. et 728 p., importante bibi.; Naissance du Mozambique, Montamets, 1984, Ed. Pélissier, 2 vol., 393 p. 490 p., importante bibI. (3) Andrade Elisa Silva de : Histoire économique des îles du Cap- Vert de la « découverte» (1460) à l'indépendance (1975), Paris, 1984, thèse de 3C cycle, université de Paris 7, 486 p. multigr.; Cabral Nelson Eurico: Le Moulin et le Pilon: les îles du Cap- Vert, Paris, 1980, L'Harmattan-A.C.C.T., 191 p., bibI. (pour ne citer que des ouvrages en langue française). (4) Cités par C. Coquery-Vidrovitch, in Essai de définition et périodisation: les villes précoloniales, Processus d'urbanisation en Atrique, Paris, L'Harmattan, 1988, voll. (5) Beaucoup de villes africaines sont apparues sans dépendance politico-juridique directe de l'Occident mais dans un contexte de relations économiques internationales où . l'Europe était déjà constituée en tant que centre économique mondial. Cf. C. CoqueryVidrovitch, op. at., p. 7. (6) Mabojunge Akin c., Orner-Cooper, JD.: Owu in Yoruba History, Ibadan University Press, 1971, chapitre l, cité par Coquery-Vidrovitch, op. cit., p. 4. (7) Dans l'empire portugais, comme dans les autres, certaines villes précoloniales (ou plutôt: antérieures à la colonisation portugaise) ont survécu: cas de l'ile de Moçambique, d'Angoche et, un moment, de Sofala (l'établissement arabe d'Afrique le plus austral) au Mozambique. Pourquoi? Généralement parce que les anciennes classes dominantes n'ont pas été totalement détruites par le (nouveau) colonisateur. Des trois villes citées, une a disparu (Sofala) et les deux autres ont une importance démographique et économique secondaire depuis l'essor des villes liées à la pénétration du colonialisme contemporain (Beira, Maputo, Nacala, etc.). Au Cap-Vert (cas, par exemple de Rlbeira Grande), le rôle du pouvoir royal fut déterminant, rognant sur tous les privilèges initialement accordés, interdisant la reproduction des classes dominantes qu'il avait lui-même favorisées au début.

15

(8) Cf. Isaacman Allen: Mozambique: the Africanisation of a european institution. The zambezi prazos 1750-1902, Londres, 1972, Wliversity of Wisconsin Press; Isaacman Allen: The tradition of Resistance in Mozambique, 1850-1921, Londres, Heinemann, 1976 (éd. portugaise: A tradiçâo de resistência em Moçambique. 0 Vale do Zambeze, 1850-1921, Porto, 1979, Afrontamento, 356 p.), bibI. ; Papagno Giuseppe: Colonialismo e feudalismo : a questâo dos prazos da coroa em Moçambique nos {inais do século X/X, Lisbonne, 1980, A Regra do Jogo, 280 p., bibI., coll. « Biblioteca de Historia»; Pélissier René: Naissance du
Mozambique, op. cit.
« Vma questào de identidade: respostas intelectuais às transformaçôes economicas no seio da elite crioula da Angola portuguesa entre 1870 e 1930 », in Revista lnternacional de Estudos Africanos, l, janvier-juin 1984, p. 61-94. Messiant Christine: 1961: l'Angola colonia~ histoire et société. Les prémisses du mouvement nationaliste, Paris, 1983, thèse de 3e cycle, 645 p. multigr., E.H.E.S.s.; Decke Bettina: A terra é nossa. Kolonial Gesellschaft und Befreiungsbewegung in Angola, Bonn, 1982, lS.SA., 432 p. (IO) Contrairement à l'idéologie « ruraliste» du salazarisme vantant les hauts faits des paysans lusitaniens sous les tropiques, l'immense majorité des colons blancs s'entassaient dans les villes et ne songeaient nullement à en sortir. Les « broussards» furent « stratégiquement » importants, mais restèrent une petite minorité. (I1) Outre l'introduction bibliographique ci-dessous de E. Medeiros, voir ma DOClU11entation bibliographique d'histoire urbaine mozambicaine 1926-1974, Paris, 1983, 130 p.

(9) Dias Jill Rosemary:

multigr. et 1985, 13 p. multigr., laboratoire

« Tiers

Monde! Afrique »,université de Paris 7.

(I2) Voir aussi, sur les premières années de l'indépendance à Maputo, Clara Mendes: Maputo antes da /ndependência. Geografia de ul1la cidade colonial, Lisbonne, 1979, l.Nl.C.-Centro de Estudos Geogrâficos das Universidades de Lisboa, 577 p., Estudos para 0 planeamento regional e urbano n° 12; Pinsky Barry, Svendsen Jens, Gregersen Erik: Territorial Dilemmas: Urban Planning and Housing in Independent Mozambique, Copen-

hague, 1983,World University Service, 55 p.; sur Luanda: Morice A.: « Commerce parallèle
et troc à Luanda », in Politique africaine, Paris, mars

(I3) A mon avis, l'expression

«

aire luso-africaine» permet de caractériser une certaine

1985, n° 17, p. 105-120.

commWlauté culturelle et surtout le système de relations entre le Portugal lui-même et ses cinq ex-colonies d'Afrique. (I4) Cahen Michel: « Le Portugal et l'Afrique... », op. cit. (IS) Au Cap-Vert, le créole est aussi langue nationale. (I6) Quoique des formes originales de le parler apparaissent, comme le « kangolais» de Luanda, ni portugais ni encore résurgence d'Wl créole (disparu dans les années 1930). Cf. études en cours de J.-M. Massa et M. Laban sur le portugais littéraire, écrit, oral des pays africains de langue officielle portugaise. (I7) Comme on pourra le constater, les opinions des divers auteurs ici réunis comme participants du colloque « Processus d'urbanisation et composantes sociales de la ville en Afrique », peuvent diverger, légèrement ou profondément, sur telle ou telle question. Les opinions émises dans chaque article n'engagent bien évidemment que leur auteur respectif et en aucun cas les « voisins ». L'introduction est de ma seule et Wlique responsabilité. Par ailleurs, s'agissant de communications à Wl colloque, nous n'avons pas eu la prétention de produire une étude complète sur l'urbanisation dans les pays africains lusophones: pour ne citer qu'un seul des « trous» non comblés, il n'y a rien sur Luanda au XL\:'siècle, ville pourtant déjà importante politiquement et culturellement. Enfin, les références bibliographiques de chaque auteur, même mises bout à bout, ne peuvent être considérées comme une bibliographie exhaustive de la question.

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Les îles du Cap-Vert vers 1965

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Agênda Gerai do Ultramar, 1966,81 p., p. 74.

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La Guinée-Bissau vers 1965

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ln Agenda GeraI do Ultramar: « Guiné : Pequena Monografia ", Lisbonne, Agênda Gerai do Ultramar, 1967,81 p., p. 64.

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Monographie

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Agência

Gerai

PREMIÈRE PARTIE

Aux origines de la ville luso-coloniale : Splendeurs et décadence des cités cap-verdiennes

LA FORMATION DES VILLES AU CAP-VERT
par Elisa SILVA ANDRADE

Si l'histoire des villes en Afrique est indissociable de la pénétration coloniale, quelle que soit la forme de son impact - dépérissement, stagnation, ruine ou création de villes nouvelles -, il est néanmoins préoccupant de constater que hormis quelques ouvrages à caractère historique, la majorité des travaux de géographie ou sociologie urbaines font table rase de l'existence des villes précoloniales; d'autres se réfèrent à leur présence « probable» ou s'interrogent sur leur existence ou ne traitent que de celles créées par la colonisation. L'existence des villes en Afrique apparaît ainsi comme un produit de la présence coloniale. Et pourtant, il y eut Kousubi Saleh, «capitale de l'or» et cœur de l'empire du Ghana (vm'-xI' siècle) ; Djenné, « la ville la plus ancienne et la plus commerçante du Soudan », considérée par Ibrahima Baba Kal\:é comme une «Venise africaine» (XI' siècle); Tombouctou «la perle du Soudan» qui fut le «foyer de convergence des routes entre le Sahara occidental et le Soudan; Kano qui au xv' siècle «était déjà une cité très évoluée» et qui au XIX' siècle devint la capitale commerciale et «industrielle» de tout le Soudan central (1)... Sur la côte orientale du continent africain les Portugais trouvèrent les villes de Sofala, Moçambique, Quiloa, Mombaça, avec des «maisons somptueuses, des édifices publics et d'autres, reliées à l'Inde par la navigation arabe» (2). Avec la pénétration coloniale, les villes africaines suivirent la destinée qui leur fut imposée dans le cadre de la division internationale du travail caractérisant les rapports pays dominants/pays dominés. Elles traduisirent les effets de la pénétration de la structure sociale pré-existante par la structure sociale de la société dominante. Ainsi, le «processus d'urbanisation» qui en découla devint l'expression

spatiale « de la pénétration par le mode de production capitaliste historiquement formé dans les pays occidentaux, du reste des formations sociales existantes, situées à des niveaux différents du point de vue technique, économique et social... » (3). De certaines villes anciennes, il ne reste que des ruines; d'autres ont vu se juxtaposer « de nouveaux quartiers qui constituent en fait une seconde ville, bâtie suivant les normes européennes» (4). Mais la plupart des villes 23

africaines actuelles sont de nouvelles villes, leur naissance étant le fait du colonisateur (5). A certaines des villes africaines on attribua une fonction surtout administrative (6); à d'autres, celle de « centres d'affaires », cas de nombreuses cités côtières directement liées à la métropole, escales sur les routes commerciales (Ribeira Grande, puis Praia et Mindelo au Cap- Vert) elles-mêmes servant de foyers de rayonnement du commerce à l'intérieur des pays. Quelques villes restèrent des « villes rurales» (région soudanaise), d'autres devinrent des « villes industrielles}) (Elisabethville) (7). L'urbanisation en cours en Afrique, comme celle qui se produit dans la plupart des pays du monde dit « sous-développé}) n'est pas à l'image de celle que l'Europe a connue avec le processus d'industrialisation. Celui-ci est en effet devenu dominant et a absorbé la production agricole qui non seulement a perdu son autonomie mais encore ne représente plus le secteur principal. « Croissance économique, industrialisation devenues à la fois causes et raisons suprêmes, étendent leur reflet à l'ensemble des territoires, régions, nations, continents. c...) La concentration de la population accompagne celle des moyens de production. Le tissu urbain prolifère, s'étend, corrode les résidus de vie agraire. » (8) Dans lesdits pays sous-développés à structures désarticulées et défor-

mées « il n'y a pas eu passage de la population du secteur primaire au
secteur secondaire puis au secteur tertiaire comme dans les pays industriels. L'urbanisation y est d'une autre nature; c'est une urbanisation tertiaire (9) et ce n'est qu'après coup, sauf exceptions, que la grande ville suscite la création d'industries» (IO). Dans les pays industriels, l'accroissement démographique et la croissance économique sont des faits concomitants du progrès technique. Ainsi, même s'il y eut à un moment donné des phénomènes d'exode rural, celui-ci n'a à aucun moment revêtu les formes brutales qui caractérisent en général les pays dépendants. Il semble que d'une manière générale la naissance d'une ville réponde à trois types de motivations fondamentales: économique, politique et défensive. Aussi est-elle marquée par le choix de l'emplacement, ce choix étant déterminé par la situation qui désigne les conditions générales de l'environnement et le site qui représente le lieu précis de l'implantation initiale (I1). Pour répondre à ces motivations ou nécessités, des fonctions diverses seront assignées aux villes. Ainsi, comme Beaujeu-Garnier le propose, la ville sera appréhendée en tant qu'ensemble complexe: à la fois structure spatiale, sociale et économique, mais aussi en tant que rouage ou médiateur d'un réseau de relations, notamment avec l'extérieur, ces deux aspects réagissant de manières multiples l'un sur l'autre. Mais parce qu'elles marquèrent plus significativement des époques différentes de l'histoire générale du Cap- Vert, on n'abordera ici que Ribeira Grande a'actuelle Cidade Velha), Praia et Mindelo.

24

I. SANTIAGO ET SES DEUX VILLES

De l'avis presque général, à leur arrivée (1460-62), les Portugais ne trouvèrent pas aux îles du Cap- Vert une population suffisamment nombreuse et suffisamment implantée qui s'opposât à leur installation. Ainsi, la formation et le développement d'organisations économiques, sociales et spatiales dans ce pays apparurent comme une conséquence de l'expansion maritime et coloniale portugaise du xv' siècle. Le peuplement de l'archipel (12) ne démarra véritablement qu'à partir de 1466, date à laquelle dom Afonso V octroya la Charte des Privilèges à son frère dom Fernando et aux Portugais et quelques Italiens qui devaient promouvoir cette entreprise. A dom Fernando qui avait reçu de son frère les îles en donation, la Charte conférait une sorte de juridiction civile et criminelle sur tous les «Maures, Noirs ou Blancs, libres et esclaves» à condition qu'ils soient chrétiens; et aux habitants elle octroyait le droit perpétuel du commerce et de la traite des Noirs sur toutes les régions de Guinée, c'est-à:dire la zone comprise entre le fleuve Sénégal et la Sierra Leone, excepté la factorerie d'Arguim pour laquelle la Couronne avait le monopole d'exploitation. Les Portugais à qui revenaient l'exploitation de l'archipel recevaient de ce fait l'autorisation de vendre sur toute l'étendue de la côte de Guinée n'importe quelle marchandise hormis les armes, outils, navires et leur appareillage. En échange, le roi percevait le quart de toutes les marchandises importées de la Guinée. L'attribution de cette Charte favorisera «le développement d'une activité commerciale très intense, surtout durant le premier siècle de la colonisation, essentiellement dirigée vers les côtes africaines, l'Europe, les Indes occidentales et servant la navigation y relâchant pour s'approvisionner en denrées alimentaires, en eau et en esclaves ». Importés de la Guinée, les esclaves étaient destinés d'une part à la ré-exportation et d'autre part à la mise en valeur des terres sous forme de grandes plantations.

A. Naissance et décadence de la ville de Ribeira Grande

Pour récompenser les «découvreurs» de l'archipel, l'île de Santiago la première à être peuplée - fut partagée en deux circonscriptions territoriales (capitaineries) : la méridionale fut accordée à Antonio de Noli et plus tard la septentrionale à Diogo Afonso. On leur accorda en même temps les attributions de capitaines-donataires. Le premier arriva dans l'île de Santiago en 1462, accompagné de quelques membres de sa famille et de Portugais d'Alentejo et d'Algarve.
25

Ils s'établirent à Ribeira Grande, donnant naissance à la première agglomération humaine. Le second s'établit à Alcatrazes, chef-lieu de la capitainerie de la partie septentrionale. Constituant une bourgade moins importante que Ribeira Grande et plus insalubre, elle fut abandonnée en 1770. Santiago fut choisie pour être peuplée la première parce qu'elle semblait présenter les meilleures conditions géo-stratégiques. Elle était la plus grande, la plus arborisée, la moins rocheuse et d'accès plus facile: bons ports, larges baies. Le site d'implantation de la première « POVOaÇaO»(13) était doté d'une importante embouchure, de recoins où les navires pouvaient s'abriter et disposait d'un arrière-pays immédiat où une agriculture spéculative et de subsistance allait prendre naissance. C'est donc là que Ribeira Grande fut édifiée, au fond d'une vallée aux versants abrupts, et elle s'étendit sur les deux rives. De par sa position privilégiée, à mi-chemin entre les trois continents et

de surcroît en face de « la côte des esclaves », Santiago devint très tôt le
noeud routier de la navigation transatlantique: point d'escale et de ravitaillement des navires; point d'appui à la pénétration portugaise sur le continent; entrepôt d'esclaves... Impulsée de l'extérieur, au moment même de l'accumulation primitive du capital, l'organisation de l'espace au Cap- Vert résulta de son utilisation spéculative. Son économie fut orientée vers des cultures de rente basées sur la main-d'oeuvre esclave (coton, canne à sucre, orseille) et la traite négrière. Celle-ci resta pendant quelques siècles la principale source d'enrichissement de la classe dominante: des capitaines-donataires, des commerçants, des représentants du pouvoir royal et de la couronne portugaise elle-même.

Etant devenue - moins d'un siècle après - une petite « vila» (14),
centre de commerce florissant de produits africains avec le Portugal, la Guinée, des Castillans, des Canariens, des Italiens et des Français, elle attirait de nouveaux colons, des commerçants, des aventuriers, mais aussi des immigrés nobles, chevaliers et « honnêtes hommes» du Portugal qui s'y rendaient à la recherche d'enrichissement (15). La considérant suffisamment importante, le roi du Portugal, dom Joao III (1521-1557) demanda en 1532 au pape Clément VII que Ribeira Grande constituât un diocèse séparé de celui de Funchal (Madère) auquel elle était rattachée jusqu'alors. Par la bulle Pro Excellenti du 31 janvier 1533 la Guinée-Bissau et le Cap-Vert constituèrent un diocèse siégeant à Ribeira Grande. Aussi fut-elle élevée à la qualité de « ville », condition indispensable pour abriter la capitale du diocèse. En même temps qu'elle devenait capitale ecclésiastique, civile et militaire, le diocèse voyait son pouvoir s'étendre sur la côte occidentale du continent africain, du fleuve Gambie au sud du Cap des Palmes. L'Eglise de paroisse devint «cathédrale» et un «Cabido» (16) fut constitué par cinq dignitaires et douze chanoines (17). Au clergé qui s'installa à Ribeira Grande, on attribua comme fonction, 26

entre autres, d'initier les non-chrétiens à la doctrine chrétienne et de les baptiser, cette action devant s'étendre aux contingents d'esclaves. Ceux-ci rendus «ladinos», c'est-à-dire, ayant acquis des rudiments de la langue portugaise, étaient le plus souvent vendus plus chers sur les marchés, en particulier aux Amériques. A l'époque de son élévation à la qualité de ville, Ribeira Grande disposait déjà de plusieurs églises, un« almoxarifado» (18), une factorerie, de nombreuses résidences d'Européens, des entrepôts et d'autres installations commerciales (19). Avec des pierres importées du Portugal on avait construit toute une agglomération coloniale, de «style portugais }).Il y avait également une place, un « pelourinho » (20), le tout protégé par une ligne de bastions et par des murailles (21). Dès le début de l'implantation portugaise Santiago fut gouvernée par les capitaines-donataires. Outre l'usufruit des domaines qu'ils exploitaient, ils avaient le droit d'établir des impôts, d'accorder des emphythéoses et des terres à des colons en régime de «sesmaria»: ces derniers recevaient des premiers les terres en friche qu'ils devaient mettre en valeur dans un espace de trois à cinq ans. Si cela n'était pas fait, le donataire pouvait reprendre les terres. Par ailleurs, les capitaines-donataires recevaient des pouvoirs de juridictions étendus, bien que limités par le tribunal royal dans les causes pénales. Petit à petit, ils furent dépossédés de ces pouvoirs au bénéfice de la Couronne, au fur et à mesure du développement des structures administratives. En 1550, dom J oâo III nomma le premier capitaine pour Santiago, avec des fonctions administratives jusqu'alors détenues par les capitainesdonataires ou ceux qu'ils nommaient à ces fonctions quand ils ne les exerçaient pas eux-mêmes. Durant le gouvernement du Portugal par les Philippe d'Espagne, Philippe 1er(1581-1598) nomma pour la première fois un capitaine général pour l'ensemble des îles. Il exerça l'administration civile et militaire ainsi que la juridiction sur tous les donataires. Sa compétence fut élargie aux ordonnances et prescriptions et il représenta désormais, jusqu'à la nomination du premier gouverneur général (1600), le pouvoir royal au CapVert. Dans sa «relation» sur les îles du Cap-Vert et de la côte occidentale d'Afrique, datant de 1582 (22), Francisco d'Andrade décrivit ainsi Ribeira Grande: «Dans cette île résident l'évêque de tout cet évêché, le doyen et le chapitre, et la cathédrale est dans la "Casa de Santa Misericordia" (23) de la ville [de Ribeira Grande] car celle qui fut commencée il y a beaucoup d'années n'est pas achevée. Y résident aussi le capitaine et gouverneur de justice, comme la factorerie du commerce de Guinée, et tous les officiers, aussi bien de justice que de finances, qui sont nécessaires au service de Sa Majesté. La ville de [Ribeira Grande] de Santiago a 508 habitants qui possèdent 5700 esclaves, sans compter les enfants en leur domaine. Avec les agents 27

royaux ils sont répartis en trois compagnies avec leurs capitaines, qui accourent au tocsin aux trois bastions de vigie, soit le Bastion de Vergia, le Bastion de Ribeira et celui de San Bras, qui sont les trois endroits par lesquels la ville peut être attaquée» (24). Selon Francisco d'Andrade, les productions de cette île étaient «le sucre, le coton, le bétail de toutes sortes et le "milho" (25) en abondance ; on les exporte vers d'autres régions, et l'on en paie seulement le dixième

à Dieu (26), le quart et le vingtième de ce que l'on rapporte de Guinée

apprend également que depuis 1580, le commerce de Guinée « se fait au compte des finances de Sa Majesté, et il est à présent de peu de rapport, à cause de la venue de nombreux pirates sur la côte de Guinée et de la faiblesse de la vente des esclaves, qui compte pour beaucoup dans le rapport de ce commerce» (27). En effet, après toute une époque de commerce florissant et d'enrichissement pour les possédants, la ville commença à décliner pour des raisons multiples. L'insalubrité de son climat poussait beaucoup de ses habitants à la quitter pour s'installer dans la «povoaça» de Praia (28). Le port était trop petit, plein d'écueils et de mauvais mouillages (29). Le déclin général du commerce cap-verdien et du trafic d'esclaves en particulier, découlait de la concurrence des autres puissances dans la région et des attaques des pirates qui avaient souvent mis la ville à sac. Les plus terribles furent perpétrées par l'Anglais Francis Drake en 1578 et 1585, et en 1712 par le Français Cassard. Ce den1ier attaqua la ville avec une force de deux mille hommes qui brûlèrent les maisons, prirent en otage des femmes et des enfants, des esclaves, etc. Ils pillèrent pour environ trois millions de livres. Ce fut le coup de grâce donné à Ribeira Grande. Aux dires de Frederico Cerrone (1983, p. 28), ils laissèrent la ville telle une nécropole qui ne put jamais renaître de ses ruines. Cet état de choses provoqua le départ des riches qui s'y étaient installés. Certains regagnèrent leurs propriétés à l'intérieur de l'île. Les plus riches émigrèrent au Brésil en emportant avec eux les fonds amassés au Cap-Vert, vidant ainsi le pays de l'argent nécessaire à la circulation des biens (30). Dans son rapport sur la situation du Cap-Vert, datant du 18 novembre 1724, l'Ouvidor-Geral (31) faisait ainsi état de la ville de Ribeira Grande: « ... la plupart de ses maisons sont en ruine et celles qui peuvent encore être habitées sont inoccupées. A cause de leur pauvreté et de leur misère, les propriétaires de ces maisons vivent à l'intérieur de l'île s'occupant de la culture de leurs fermes. Ils ne viennent dans cette ville que pour des raisons d'ordre public. Et ils ne viennent jamais tous ensemble. Ainsi, elle se trouve déserte car n'y viennent plus que les chanoines, quelques prêtres et des esclaves des uns et des autres. Par conséquent, la mairie est détruite, la prison est en ruine, de sorte qu'on ne peut même plus faire fonctionner la justice parce que les prisonniers s'enfuient irrémédiablement. En conclusion, la moins importante des villes que Votre Majesté possède dans son royaume est plus peuplée que la dite ville dans laquelle il n'y a plus ni prêcheurs, ni évêque, ni médecin, ni cmrurgien, ni phar-

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macien. Elle est dénuée de tout et de surcroît, des gens meurent sans médicaments... » (32) Ne jouant plus le rôle de pivot qui fut le sien durant le premier siècle de mise en valeur du Cap- Vert, Ribeira Grande stagna, dépérit et revint à la condition de bourgade, qu'elle garde encore...

B. Praia succède à Ribeira Grande C'est le déchargement d'une cargaison d'esclaves au port de Praia en 1515 qui donne les premiers indices de la formation d'un «povoado» nouveau, sur un plateau surplombant simultanément une vallée fertile et « une des meilleures baies de l'île. Son développement suivit de près le déclin et l'abandon de la "vila" d'Alcatrazes et surpassa Ribeira Grande» (33). En 1612, Philippe Icr d'Espagne décida la fortification de la « povoaçào» de Praia et la réédification des maisons en ruine. Il concéda des privilèges aux résidents pour qu'ils les construisent avec des pierres et de la chaux et mettent des toitures en tuiles. Il stipula également que les navires y feraient désormais le dédouanement de leurs marchandises. En essayant de la doter de l'eau suffisante, le roi ne faisait que créer les infrastructures permettant de recevoir la future capitale (34). Dotée d'un meilleur port que la première capitale, Praia était déjà 1'«escale impériale» de la navigation reliant l'Europe, le continent africain, l'Orient et les Amériques (35). Par là passèrent Vasco da Gama, Pedro Alvares Cabral, Bartolomeu Dias, Afonso de Albuquerque, Sebastiào deI Cano avec ce qui restait de l'Armada de Fernâo de Magalhàes et tant d'autres... En 1657, il fut décidé que le gouverneur et l'évêque devaient séjourner alternativement dans la « vila» de Praia (36) qui croissait au rythme des lenteurs caractérisant les prises de décisions à l'époque: lenteur de la navigation; absence presque totale d'autonomie des administrations locales ; inertie des gouvernements centraux dont les intérêts se trouvaient le plus souvent opposés aux intérêts des classes dominantes locales. En 1826, les responsables municipaux de Praia s~ réunirent avec le gouverneur général, l'évêque, des autorités civiles, militaires et ecclésiastiques, et des dignitaires locaux pour adresser une pétition au roi dom Joào VI. Ils demandaient que la « vila» Santa Maria de Praia soit élevée perpétuellement à la qualité de ville, « capitale du Cap-Vert et Seigneur de la Guinée », sous la dénomination « ville impériale Bragança ». Pour justifier leur demande, ils rappelaient que Praia était depuis longtemps le siège du gouvernement et que son commerce était florissant (37). En réalité et sous prétexte de l'insalubrité du climat de Santiago, les gouverneurs séjournaient, tantôt à Braga, tantôt à Fogo, S. Vicente ou Santo Antào. D'ailleurs, le 2 novembre 1850, les fonctionnaires de la mairie de Praia, auxquels s'étaient joints des citoyens, propriétaires et 29

commerçants résidents à Santiago, adressèrent à nouveau une pétition, cette fois-ci à la reine. Ils demandaient d'empêcher les gouverneurs de résider dans les autres îles sous le prétexte de l'insalubrité du climat de Santiago, ceci pour éviter que Praia ne fût vouée à l'abandon et éviter les inconvénients liés aux déplacements constants des archives et des services centraux. Et aussi pour qu'elle continuât à être la capitale, le port le plus commerçant et apportant le plus de richesses (38). En 1855, lors d'une famine qui toucha toutes les îles à l'exception de Santiago, le gouverneur décida d'y fixer résidence, non pas à Praia, mais à Picos, à sept lieues de la « vila », d'où la construction d'une route les reliant. Par ordre du roi dom Pedro V, le vicomte Sa da Bandeira décida le 29 avril 1858 l'élévation de la « vila» de Praia à la catégorie de ville, devenant de jure la capitale du Cap-Vert. Par la même occasion, la « povoaçào » de Mindelo (Sào Vicente) en expansion fut élevée à la qualité de « vila» et le décret du vicomte de 1838 qui déterminait que la capitale de l'archipel soit placée à Mindelo, se trouva ainsi révoqué. A l'époque de son accession à la qualité de ville, Praia comptait 2255 habitants, dont 280 esclaves. Elle faisait partie d'un « concelho» (39), comprenant dix « freguesias» (40). L'ensemble totalisait une population de plus de 13000 habitants. Du fait de l'insalub, ité de son climat réputé être l'un des pires de toutes les îles, on avait déjà commencé à mettre en marche progressivement des programmes d'assamissement de la ville et à développer des infrastructures collectives. Mais, comme dira Sena Barcellos (1912, p. 300-302) en

achevant ses investigations qui remontaient à 1460, « les plus grands progrès dont la province bénéficia, commencèrent en 1859 » date à partir
de laquelle les travaux publics se développèrent régulièrement. Il affirme n'avoir rencontré dans les archives que peu de vestiges concernant des améliorations antérieures et peu de traces sur le terrain. Il ne trouva en fait que des fortifications, mal construites et un hôpital civil et militaire. Pour aider à l'assainissement de l'île, les autorités avaient ordonné en 1847 aux propriétaires fonciers de procéder à l'assèchement des eaux à l'intérieur de leurs propriétés. Mais ce n'est que douze ans plus tard (1859) qu'on commença les travaux d'assèchement des marais de Praia Negra et en 1867-69 ceux de l'autre marais à Varzea de Companhia. Ces deux marais, de chaque côté de la ville, étaient considérés responsables du climat maladif de Praia L'eau des deux puits aménagés en 1857 étant considérée comme saumâtre, les autorités achetèrent en 1861 la source d'eau de Monte Agarro et firent renouveler la canalisation vers la ville. En cette même année, sur ordre du gouverneur général, on inaugura le lycée national qui devait comprendre des cours d'enseignement primaire, latin, philosophie rationnelle et morale, théologie, français, anglais et des rudiments de sciences nautiques et de dessin. L'initiative n'ayant pas été sanctionnée par le gouvernement de Lisbonne, le gouvernement local ne put disposer d'un budget lui permettant de payer les professeurs 30

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