//img.uscri.be/pth/bccc2d406bc69ef2487be019a26b37af82313533
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 27,00 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Bucarest et l'influence française

De
454 pages
Il y a plus d'un siècle, Bucarest, la capitale de la Roumanie, vit au rythme de la France. Entre 1831 et 1921, l'administration, la législation urbaine et l'enseignement urbain sont inspirés du modèle français. La plupart des architectes roumains font leurs études à Paris et un nombre important de bâtiments sont construits dans la capitale roumaine par des architectes français. La concorde avec son modèle français vaudra à Bucarest le surnom de "petit Paris des Balkans".
Voir plus Voir moins

BUCAREST ET L'INFLUENCE
ENTRE MODÈLE ET ARCHÉTYPE
1831-1921

FRANÇAISE
URBAIN

Aujourd'hui l'Europe Collection dirigée par Catherine Durandin
Peut-on en ce début de XXI ème siècle parler de l'Europe. Ne faudrait-il pas évoquer plutôt les Europes? L'une en voie d'unification depuis les années 1950, l'autre sortie du bloc soviétique et candidate selon des calendriers divers à l'intégration, l'une pro atlantiste, l'autre attirée par une version continentale? Dans quel espace situer l'Ukraine et qu'en sera-t-il de l'évolution de la Turquie? C'est à ces mémoires, à ces évolutions, à ces questionnements qui supposent diverses approches qui vont de l'art à la géopolitique que se

confrontent les ouvrages des auteurs coopérant à « Aujourd'hui
l'Europe.

Déjà parus
Antonia BERNARD (sous la dir.), La Slovénie et l'Europe. Contributions à la connaissance de la Slovénie actuelle, 2005. Maria DELAPERRIERE (dir.), La littérature face à l 'Histoire. Discours historique et fiction dans les littératures esteuropéennes, 2005. Elisabeth du Réau et Christine MANIGAND, Vers la réunification de l'Europe. Apports et limites du processus d 'Helsinki de 1975 à nos jours, 2005. Roman KRAKOVSKY, Rituel du 1er mai en Tchécoslovaquie. 1948-1989, 2004. Catherine DURANDIN (dir.), Magda CARNECI (avec la collab. de), Perspectives roumaines, 2004. Claude KARNOOUH, L'Europe postcommuniste. Essais sur la globalisation, 2004. Neagu DJUV ARA, Bucarest-Paris-Niamey et retour, 2004. Claude KARNOOUH, L'Europe postcommuniste, Essais sur la globalisation, 2004. Catherine SERV ANT et Etienne BOISSERIE (dir.), La Slovaquie face à ses héritages, 2004. Etienne BOISSERIE, Un conflit entre normes européennes et mémoires nationales. La question magyare en Roumanie et en Slovaquie, 2003. Toader NICOARÂ, Société rurale et mentalités collectives en Transylvanie à l'époque moderne (1680-1800),2002.

Collection Aujourd'hui l'Europe

Bogdan Andrei FEZI

BUCAREST ET L'INFLUENCE
ENTRE MODÈLE ET ARCHÉTYPE 183 1-1921

FRANÇAISE
URBAIN

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie

Espace L'Harmattan

Kinshasa

L'Harmattan

Italia

L'Harmattan

Burkina Faso

Këmyvesbolt

Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

Fac. .des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN Xl Université de Kinshasa - ROC

Via Degli Artisti, 15 10124 Torino IT AllE

1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

www.librairieharmattan.com harmattanl @wanadoo.fr (Ç)L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9181-6 EAN 9782747591812

A mes parents

Contenu
AVANT-PROPOS .13

PREMIERE PARTIE
1. PROBLEMA TIQDE 1.1. 1.2. Le contexte historique Les mécanismes urbains 1.2.1. 1.2.2. 1.2.3. 1.2.4. 1.2.5. 1.2.6. 1.3. 2. Les conditions locales.. La problématique urbaine de Bucarest Le modèle parisien La structure des grandes artères à Bucarest. Les paradigmes et l'archétype urbains Processus urbains récurrents

.15
17 19 27 29 31 32 36 40 46 49 51 53 55

Les étapes

LA MISE EN ŒUVRE 2.1. A la recherche du modèle. XVIIe siècle-1831 2.1.1. Les limites de la ville

2.1.2. La rue droite et l'ordre urbain 2.2. La copie du modèle. 1831-1878 2.2.1. 2.2.2. 2.2.3. 2.2.4. 2.2.5. 2.2.6. 2.2.7. 2.2.8. 2.2.9. 2.3. La France à Bucarest.. Une ville de contrastes La période du Règlement Organique. L'embellisselnent Les lois urbaines de la période Cuza L'administration de la ville. Les décisions et les procédures urbaines Les travaux urbains. Les entreprises. Le financement. Les premiers parcs. La chaussée Kiseleff Le commencement de l'axe Est-Ouest: le « Boulevard»

63 69 71 77 84 103 107 112 115 121 127 133 142 147 167 174 179

L'adaptation du modèle. 1878-1890 2.3.1. 2.3.2. 2.3.3. 2.3.4. Le Règlement pour constructions et alignements de 1878 L'aménagement de la rivière Dâmbovita. Les quais Les boulevards. L'axe Est-Ouest. L'administration de la ville. Les travaux urbains. Le financement

2.4.

Le paradigme de la ville. 1890-1921

2.4.1. Deux maires issus de l'enseignement français: Emanoil Protopopescu-Pache et Nicolae Filipescu 193 2.4.2. L'émancipation de l'administration bucarestoise par rapport à la ville de Paris 196 2.4.3. La réaction aux travaux urbains 203 2.4.4. Le Règlement pour constructions et alignements de 1890 207 2.4.5. De la ville haussmannienne à la cité-jardin 209 2.4.6. Les plans d'urbanisme de Bucarest 219 2.4.7. L'achèvement de l'axe Est-Ouest. 236 2.4.8. L'axe Nord-Sud. La «Grande Croisée» 245 2.4.9. L'archétype de la ville 272
2.4.1 2 .4. Il 2.4.12 0 . Radiales. . Anneaux. . Places. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 275 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 2 8 8 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 304

2.4.13. Diagonales, parcs et quartiers 2.4.14. Lotissements 2.4. 15.L'administration de la ville 2.4.16. Les travaux urbains et la politique 2.4.17.Le fmancement. La Caisse des travaux de la ville de Bucarest 2.4.18. La terminologie urbaine 3. BUCAREST A LA RECHERCHE DE SON IDENTITE

312 320 337 338 344 361 365

DEUXIEME PARTIE
ANNEXES.

369

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .371

A. B. C. D. E. F. G. H. I. J. K. L. M. N.

Budget de Bucarest Emprunts et émissions d'obligations de la ville de Bucarest Données physiques et démographiques Prix des terrains Percées, alignements et places Changements de noms d'artères Lotissements Architectes, ingénieurs et entrepreneurs français à Bucarest Architectes roumains ayant fait des études en France Grands entrepreneurs étrangers à Bucarest Maires de la ville de Bucarest Cartographie des principales ouvertures de boulevards Plans de la ville de Bucarest Lois et règlements appliqués à Bucarest
DE LA RECHERCHE

373 376 379 381 382 388 390 391 396 401 402 403 404 423

ORGANISATION

.425
425 426

Méthodes Sources et aperçu bibliographique bucarestois

BIBLIOGRAPHIE
Sources administratives et archives Pub lications périodiques Livres et articIes
SOURCES DES ILLUSTRATIONS INDEX DES PERSONNES INDEX DES LIEUX

431
433 433 434

.446 447
450

Avant-propos
Le Bucarest de Bogdan Andrei Fezi est un livre à la fois savant et original. L'auteur offre ici une promenade, une promenade éclairée par la mémoire. Bogdan Andrei Fezi manie avec sérieux une bibliographie très riche, française, roumaine et de langue anglaise conjuguant des références à l'histoire de Bucarest et des lectures théoriques qui portent sur la représentation de la cité. Il a, d'autre part,

dépouillé et utilisé - comme en témoigne le très riche appareil critique au fil du texte un grand nombre de revues spécialisées. Il a eu la curiosité de retrouver les archives du Conseil Municipal de Bucarest dont les débats éclairent les intentions des architectes et les arguments des législateurs. L'utilisation de ces sources est tout à fait neuve. La question posée, celle de l'influence française, est traditionnelle. Mais l'auteur a évité le piège: il n'est pas tombé dans l'emphase de la survalorisation de la présence française en Roumanie. Il a su repérer des époques majeures, des évolutions et un processus lié à la spécificité des caractères de la ville, de sa situation et de son peuplement. Bogdan Andrei Fezi dégage, autour des points de repère clefs que sont le Règlement Organique de 1831 puis les plans de 1921, trois moments. S'il met en lumière le moment privilégié de l'influence française à l'époque de la formation des Principautés Unies de 1859, époque du règne de Napoléon III et du Paris de Haussmann, Fezi apporte des nuances, et souligne le rôle déterminant de la volonté des élites dirigeantes dans les choix architecturaux. Avec les années 1878-1921 où l'ouverture de la Grande Roumanie après 1918 débouche sur des références plurielles, plus européennes que spécifiquement françaises, l'auteur propose une approche complexe qui ne peut manquer de convaincre ses lecteurs. A suivre la démarche retenue, l'on est conduit à réfléchir sur les modes d'accès de la Roumanie à la modernité occidentale.

Enfin, les annexes de l'ouvrage sont précieuses. Chronologies, exposé des plans urbains successifs, cartes et surtout un rappel très précis de la biographie et des œuvres des architectes ayant conçu l'évolution de Bucarest... Le Bucarest de l'architecte Bogdan Andrei Fezi est à la fois séduisant et convaincant.

Catherine DURANDIN Professeur des Universités Institut National des Langues et Civilisations Orientales

14

PREMIERE PARTIE

1.

Problématique

Le contexte historique

1.1.

Le contexte historique

Le XIXe siècle trouve le peuple roumain face à deux questions nationales: l'Union des Principautés et l'Indépendance. Il s'agit de s'affranchir du double protectorat : turc (installé depuis 1711 en Moldavie et depuis 1716 en Valachie) et russe (depuis 1828). Pour échapper à un Orient oppressif, les Roumains se tournent résolument vers l'Occident. Avec la même origine latine et des intérêts stratégiques communs, la France représentera le meilleur soutien pour la création de la Roumanie moderne. Ainsi naît un des cas les plus heureux d'acculturation et une des influences françaises les plus persistantes au monde. Plusieurs étapes retracent les moments clés de l'influence ftançaise chez les Roumains : 1. La première, où l'influence est indirecte, se passe sous protectorat ottoman. Entre 1711 et 1821 en Moldavie et entre 1716 et 1821 en Valachie, on impose aux provinces roumaines la suzeraineté de la Porte à travers les princesl chrétiens orthodoxes d'origine grecque, du quartier du Phanar d'Istanbue. Ces princes phanariotes, liés aux anciens interprètes officiels grecs de la Porte, possèdent une bonne connaissance des langues étrangères, surtout du français et de l'italien, langues des traités internationaux, et ce sont eux qui introduisent pour la première fois en Roumanie la culture française3. Leur
1

Au début il s'agit du même prince, Nicolae Mavrocordat.Les changementsde prince d'un pays

à l'autre, Constantin Mavrocordat, par exemple, étant quatre fois prince en Moldavie et six fois en Valachie, favorisent le rapprochement politique entre les deux Principautés. 2 Certains phanariotes avaient aussi des relations de parenté avec des familles roumaines, tels les Mavrocordat, descendants des anciennes dynasties des princes moldaves. 3 Le rôle historique des phanariotes demeure ambigu et controversé: ils étaient à la fois promoteurs d'une culture française et, selon le terme de Dan A. Lâzârescu, les instruments du soi-

PROBLEMATIQUE

ouverture et leur connaissance de la France sont remarquables. Nicolae Caragea, interprète officiel de la Porte (1769-1774) et prince de la Valachie (1782-1783) sera d'ailleurs proposé, par ses amis français, au titre de membre correspondant de l'Académie des inscriptions et belles-lettresI. Alexandru Ipsilanti, régnant en Valachie (17741782, 1796-1797) et en Moldavie (1786-1788), est le prince phanariote qui favorise le plus l'introduction des idées françaises en Roumanie. Il essaie de s'entourer de Français, d'une aristocratie roumaine éduquée dans l'esprit français2 et de se construire même une cour sur le modèle de Versailles. Cependant, en dépit de leur intérêt pour la culture française, ces princes phanariotes appartiennent toujours à l' Orient3. 2. Le moment qui marque un tournant dans l'acculturation des Principautés roumaines est l'occupation russe de 1806 à 1812. Grâce au virage vers l'Occident de la Russie francophone, commencé en 1700 sous Pierre le Grand4, les officiers russes amènent, en plus des manières et des vêtements occidentaux, la langue française. Cette influence ne touche pourtant pas profondément l'architecture ou l'urbanisme de Bucarest, future capitale de la Roumanie. 3. C'est le Règlement Organique de 1831 qui jette les nouvelles bases de l'architecture et de l'urbanisme bucarestois. Il est le résultat de l'occupation de la ville par les armées russes entre 1828 et 18345, pendant une période de double tutelle russo-turque, et il témoigne à nouveau d'une influence française parvenue par un chemin indirect. Le Règlement Organique de 1831, élaboré pendant la présidence russe du général Paul Kiseleff, des Divans de la Valachie et de la Moldavie, soumises au protectorat du tsar, a représenté une véritable Constitution et une ouverture à l'Union de

disant «rideau imagologique», un «rideau de fer» avant la lettre, qui aurait empêché pendant un siècle le contact des Roumains avec la culture occidentale. 1 Pompiliu Eliade. Injluenla francezèi asupra spiritului public în România [De l'influence française sur l'esprit public en Roumanie]. Bucarest, 1982, p.133. 2 C'est le prince Alexandru Ipsilanti qui a introduit le français au Collège princier de Valachie, où il est devenu langue d'enseignement obligatoire pendant neuf ans. 3 La période phanariote a été généralement désavouée par I'historiographie roumaine jusqu'à l'historien Nicolae Iorga (1871-1940) à cause de l'exploitation graduellement accrue des Pays roumains par la Porte pendant cette époque. Une vision moins manichéenne s'est imposée plus récemment, valorisant aussi les réformes apportées par les règnes phanariotes. 4 Comme dans le cas roumain, l'acculturation russe se nourrit à son tour de la forte influence française sous le règne de Elisabeth Petrovna (1741-1762) et surtout sous celui de Catherine II la Grande (1762-1796). 5 L'occupation russe dans les Principautés roumaines fait suite à la guerre russo-turque de 1828-1829 et à la paix d'Andrinople.

20

Le contexte historique

la Valachie et de la Moldavie1. C'est un document dont le texte original est rédigé en français et qui présente des emprunts aux lois françaises. Le Règlement Organique contient une annexe concernant exclusivement la capitale de la Valachie, le Règlement sur l'assainissement, l'embellissement et le maintien du bon ordre dans la ville de Bucarest. 4. L'influence de la France s'exprime de manière directe et s'étend à tous les domaines de la vie roumaine suite à l'Union de 1859 qui donnera naissance aux «Principautés Unies de la Valachie et de la Moldavie», appelées, après 1862, la Roumanie. Ce sont les idées révolutionnaires françaises qui animent les Roumains. Comme dans la proclamation du royaume d'Italie en 1860, le soutien accordé par Napoléon III aux principautés roumaines sera décisif. L'Union sera suivie d'une réforme totale de la législation et de l'administration roumaines sur des bases largement inspirées par la France, justifiant ainsi l'effusion roumaine pour la «sœur latine». 5. Le point culminant de l'influence française est IGrande Union de 1918 réunissant l'ensemble des territoires habités majoritairement pas les Roumains. Par la mission du général Henri Mathias Berthelot, la France aura un rôle déterminant dans la réorganisation de l'armée roumaine. Quant à l'intérêt français pour la Roumanie, celui-ci est d'ordre stratégique. L'endiguement de la Zentraleuropa germanique pousse la France à une recherche continue d'alliés à l'Est de l'Europe. Déjà au XVIe siècle, l'alliance de François 1eravec le sultan ottoman Soliman le Magnifique, contre Charles Quint, porte aux Autrichiens et aux Espagnols des coups sévères en Europe et en Afrique du Nord. Cette alliance octroie aux Français des conditions extrêmement favorables pour l'établissement et le commerce dans l'Empire, appelées «capitulations». Après le déclin de l'Empire ottoman, la France substitue la Russie à son ancienne alliée turque. Et puis, suite à la révolution bolchevique de 1917, l'alliance se fait avec les pays accédant à l'indépendance en 1918 : la Tchécoslovaquie, la Pologne et la Yougoslavie. Dans ce contexte géographique, il est dans l'intérêt de la France que la Roumanie, qui allait devenir, après l'Union de 1918, son plus grand allié dans le SudEst européen, soit puissante. Au-delà des raisons stratégiques, l'influence française en Roumanie est de tout temps culturelle. La conscience d'une France-sœur, d'un espace symbolique latin en communion culturelle, est vivement exprimée au XIXe siècle. La plupart des personnalités roumaines de la politique, du droit, des arts et des sciences du XIXe et du
Les Règlernents Organiques sont votés dans les deux Pays roumains, en 1831 en Valachie et en 1832 en Moldavie. Ils leur donnent une organisation quasiment identique et insistent sur le fait que «les débuts, la religion et la langue des habitants de ces deux Principautés, de même que leurs besoins, sont des éléments suffisants pour une union plus rapprochée». L'unité religieuse des deux pays convient sans doute aux Russes, qui avaient essayé sans y parvenir de les englober dans leur territoire après la guerre russo-turque de 1806-1812.
1

21

PROBLEMATIQUE

début du XXe siècle achèvent leur éducation en France. Ils suivent des cours universitaires, obtiennent parfois plusieurs doctorats, fréquentent le milieu culturel parisien de l'époque, s'inspirent de discours d'Edgar Quinet ou de Jules Michelet, amis déclarés de la Roumanie. Les femmes jouent également un rôle important signalé dans les notes de voyageurs étrangers, qui écrivent que les «dames» ont été les premières à adopter la mode occidentale 1. L'influence française est majeure sur la classe politique roumaine. Sur 141 ministres roumains entre 1866 et 1916, 101 ont fait des études en France ou en français2. Deux des princes ayant succédé à l'occupation russe, Gheorghe Bibescu (1842-1848)3 et Barbu ~tirbei4 (1849-1856), les fils du grand gouverneur Dumitru Bibescu, reviennent de France en 18245. Plus tard, les frères Ion et Dumitru Bratianu6, Mihail Kogalniceanu, C.A. Rosetti, Grigorie Sturdza7, Alexandru Lahovari8 et même

1

A ce sujet, le poète et dramaturge Vasile Alecsandri crée un célèbre personnage de théâtre,

Coana Chirita (Dame Kiritza), une «francomane» provinciale. 2 Sultana Craia. Francofonie ~i francofilie la români [Francophonie et francophilie chez les Roumains]. Bucarest, 1995, p. 30. 3 La famille Bibescu est, par la suite, étroitement liée à la France. Le futur prince régnant Gheorghe Bibescu est le premier Roumain à obtenir un doctorat en droit à Paris, où il trouvera d'ailleurs la mort en 1873, dans un accident de voiture (il est enterré au Père-Lachaise). Gheorge Bibescu (Georges Bibesco), fils du prince régnant, a publié à la fin du siècle à Paris et Genève plusieurs ouvrages historiques. Alexandru Bibescu a publié en 1895 à Paris Sonnets intilnes. Anton Bibescu a écrit du théâtre et Martha Bibescu a laissé une œuvre d'expression française. Nicolae Bibescu, autre fils du prince régnant, a été officier dans l'armée française et a épousé une petite-fille du maréchal Ney. Une de ses filles a épousé un marquis de Belloy. Le frère de Nicolae, George, épousa Valentine de Caraman-Chimay. 4 Barbu Bibescu portera le nom d'adoption de la famille ~tirbei. De même que la famille Bibescu, les ~tirbei continuent la tradition et en 1905 George ~tirbei publie à Paris une comédie.
5 Gheorghe Crutzescu. Podul Mogo$oaiei [La Rue de Mogo~oaia]. Bucarest, 1986. p 253.

6 Dumitru Brâtianu (1818-1892), frère aîné de Ion. C. Brâtianu, lui succède à la présidence du Parti Libéral. Diplômé en droit à Paris, il est membre de la loge maçonnique «L'Athénée des étrangers» et maître de la loge «La Rose du parfait silence». Il participe à la révolution française de 1848. 7 Grigorie Sturdza (1821-1901), député et sénateur, a fait des études en France et en Allemagne. Il publie en 1891 à Paris Les Lois fondamentales de l'Univers. 8 Alexandru Lahovari (1841-1897) a publié à Paris en 1862 sa thèse de licence et obtenu ensuite son doctorat.

22

Le contexte historique

Alexandru loan Cuza!, le premier prince des Principautés Unies, Emanoil Protopopescu-Pache2 et Nicolae Filipescu3, maires de Bucarest, suivent la même filière française. Dès la première moitié du XIXe siècle, un grand nombre de futures personnalités de la vie politique roumaine font partie des loges franc-maçonnes françaises: Mihail Kogalniceanu, Ion Ghica [Ghika], Vasile Alecsandri, Dumitru C. Bratianu, Ion C. Bratianu, Ion Heliade Radulescu, C.A. Rosetti, Christian Tell, Gheorghe Magheru. Dans le nombre impressionnant de personnalités ayant étudié en France se trouvent aussi le mathématicien et astronome Spiro Haret, fondateur du système moderne d'enseignement en Roumanie, le poète et dramaturge Vasile Alecsandri, les peintres Theodor Aman, Nicolae Grigorescu, Gheorghe Petra~cu, les sculpteurs Ion Georgescu ou D. Paciurea, les musiciens George Enesco et Cella Delavrancea, le chirurgien Mina Minovici, le naturaliste Grigore Antipa. Quant à l'influence linguistique, c'est l'une des plus probantes réussites, issue d'une origine latine commune aux deux peuples, ce qui apporte une contribution décisive à leur rapprochement. Pratiquement tous les boyards, tous les bourgeois et tous les intellectuels parlent le français. Même le roi Carol 1er de Roumanie, un Hohenzollern, s'adresse aux hommes politiques en français. L'essentiel de la terminologie moderne dans la législation, l'administration, la littérature ou l'architecture est français et de très nombreux néologismes latins entrent dans la langue à travers le français. L'extension de cette influence se mesure par le fait que les expressions françaises se retrouvent de nos jours défmitivement assimilées et utilisées avec le plus grand naturel dans les couches les plus profondes de la population. L'ampleur et la persistance de l'influence française en Roumanie feront affmner par l'historien roumain Neagu Djuvara que «nulle part l'influence française n'a été en Europe aussi profonde et durable qu'aux pays roumains. [. ..] le lien des Roumains avec la France a été un cas passionneI4.»

1 Selon Nicolae Iorga, Alexandru loan Cuza «comme presque tous ses contemporains de la noblesse roumaine, il écrivait mieux le français que sa propre langue et le parlait de préférence» (N. Iorga, Histoire des relations entre la France et les Roumains. Paris, 1918, p. 239). 2 Emanoil Protopopescu-Pache, maire de la ville de Bucarest entre le 25 avril 1888 et le 15 décembre 1891, est considéré comme un des promoteurs de la construction des boulevards dans la capitale roumaine. Il obtient le baccalauréat à Paris et ensuite la licence en droit. Il poursuit ses études en Suisse et obtient son doctorat en droit à Bruxelles. Il est devenu membre du Parti National Libéral. 3 De même que Emanoit Protopopescu-Pache, Nicolae Filipescu, maire de Bucarest entre 1893 et 1895, après avoir suivi le lycée à Genève, obtient en 1883 le doctorat en droit à Paris. Il est devenu membre du Parti Conservateur. 4 Neagu Djuvara. Le Pays roumain entre Orient et Occident. Les Principautés danubiennes au début du XIXème siècle. Paris, 1989, p. 38.

23

PROBLEMATIQUE

La Roumanie garde toujours le souvenir de l'époque où les liens entre les Français et les Roumains étaient devenus la source de sentiments d'une force et d'une profondeur rares. Les Français qui se sont établis à Bucarest, tels que Ulysse de Marsillac, consacrent leur amour à la Roumanie. Du côté des Roumains, les preuves d'effusion sont considérables. En 1850, Dumitru Bratianu écrivait de lui-même à son maître, Jules Michelet, «moi qui aime la France plus que moi-même, autant que ma patrie1». La forte influence française est d'autant plus impressionnante que les troupes de l'Hexagone ne sont jamais arrivées en Roumanie, sauf l'éphémère mission militaire envoyée par Napoléon III à Alexandru loan Cuza et celle du général Berthelot. La communauté française en Roumanie n'est pas parmi les plus grandes, mais elle est la plus active du point de vue culturel et politique. On assiste, au moins culturellement, à une «colonisation» sans la présence du colonisateur2. L'acculturation roumaine réalisée sous influence française est décidée du haut de la pyramide sociale mais elle allait toucher toutes les couches de la population. Le ralliement à la France est général et, en 1857, le journal L'Etoile du Danube notait : «Dans une liste de souscriptions en faveur des inondés de France je trouve la somme de huit ducats d'Autriche et un quart de ducat provenant des pauvres villageois de deux petits villages [roumains], Hili~eul et Liveni, qui se sont cotisés pour venir en aide, disent-ils, à leurs frères de France3.» Dans le domaine architectural, les échanges avec la France sont toujours défmitoires au XIXe siècle. La plupart des architectes roumains font leurs études à Paris à l'Ecole des beaux-arts, tels Ion Mincu, I. D. Berindei, Alexandru Savulescu, Dimitrie Maimarolu. Soixante-dix-sept architectes roumains sont DPLG à Paris, dont quatorze travaillent à l'extérieur des frontières roumaines4. Un nombre important de bâtiments représentatifs sont construits à Bucarest par des architectes français5: le palais de la Banque Nationale (1883-1885) - Cassien Bernard et Albert Galleron,

l'Athénée roumain (1886-1888) - Albert Galleron, le ministère de l'Agriculture(1896)

et la Faculté de médecine (1902) - Louis Blanc, les Fondations royales Carol 1er (1891-1895), le palais de la Caisse des dépôts et consignations (1896-1900) et l'extension du palais de Cotroceni - Paul Gottereau, le palais de Justice - Albert Ballu.
1

S. Crai~ op. cit., p. 126.

2 Neagu Djuvara, op. cit., p. 108. 3 L'Etoile du Danube, 1857, p. 67. 4 Marie Laure Crossnier-Leconte, recherche pas encore publiée, Paris, Musée d'Orsay, 1998, apud Ana Maria Zahariade, «French influences on Romanian architecture», French Cultural Studies, Bucks, volume Il, partie 3, n° 33, octobre 2000, p. 354. 5 Une liste des architectes roumains ayant fait leurs études en France et une liste des architectes français qui ont travaillé à Bucarest se trouve en annexe.

24

Le contexte historique

Parmi les premiers architectes en chef de la ville se trouvent deux Français, Xavier Villacrosse et Michel Sanejouand. Après une période d'influence de la stylistique architecturale française, c'est toujours à travers la France que naît le style architectural roumain. Les travaux de Lecomte du Noüy pour la restauration de l'église de Curtea de Arge~, selon le projet de

Viollet-le-Ducl, aboutissentà une prise de consciencede l'architectureroumaine.
L'administration et la législation urbaines luises en place seront en grande partie inspirées du modèle français, de même que l'enseignement et les organisations professionnelles. Ainsi, la section d'Architecture est créée en 1865 à l'Ecole des beaux-arts de Bucarest et, après sa fermeture l'année suivante, elle fonctionnera à nouveau en 18972. En 1891, est fondée la Société des architectes roumains. Le patrimoine roumain est préservé par la Loi pour la protection des Monuments Historiques de 1892. La série de transformations administratives et législatives bucarestoises permettra, dès la seconde moitié du XIXe siècle, la réforme de la voirie qui culmine avec la réalisation d'un système de percées de type haussmannien. Le modèle français ne mène pourtant pas à la copie de l'image parisienne mais sert plutôt d'instrument dans la résolution des problèmes spécifiques à Bucarest. Dès le début du XXe siècle, Bucarest s'émancipe du modèle français pour entrer en synchronie ou même devance la pratique urbaine européenne. Il se lance dans un processus urbain de renforcement de sa propre image de cité-jardin et d'amélioration de sa structure urbaine selon le paradigme radioconcentrique.

1 Lecomte du Noüy amène de Jérusalem comme chef de travaux pour le chantier de Curtea de Arge~ un autre Français, Pierre Decasse, et continue après 1881 la restauration de l'église Trei lerarhi à lasi et de Sfintul Dumitru à Craiova. Les travaux de Lecomte du Noüy ne correspondent pouliant pas aux théories actuelles de la restauration. En 1870, la restauration était confiée à l'architecte Burelli et, en 1871, à Gottfried Semper. 2 Gabriela Tabacu. «Cronologie sumarâ a profesiei extrasâ din publicistica româneascâ de arhitecturâ de pânâ la cel de-al doilea râzboi mondial [Chronologie sommaire de la profession extraite du journalisme roumain d'architecture jusqu'à la Seconde Guerre mondiale]», Arhitext design. Bucarest, n° 8, 2002.

25

1.2. Les mécanismes urbains

Les mécanismes

urbains

1.2.1.

LES CONDITIONS

LOCALES

Certaines conditions locales particularisent le cas de Bucarest et sont essentielles pour son évolution:
-

XVIe siècle. A la demande des Ottomans, la capitale de la province du sud, la Valachie, est déplacée de Târgovi~te à Bucarest. La ville est située plus près du Danube et, en conséquence, plus facile à contrôler par la Porte. Soucieux d'éventuelles revendications d'indépendance de la Valachie, les Ottomans interdisent le maintien et la construction de fortifications autour de la ville. L'absence de limites physiques provoque une extension jugée démesurée en rapport aux villes médiévales fortifiées, entraînant des coûts trop élevés pour la voirie, les canalisations et l'éclairage. Cependant, l'absence de remparts présente quelques avantages pour les opérations urbaines. Ainsi, la taille des parcelles est plus grande que celle des villes fortifiées et, par conséquent, les percées ne nécessitent pas obligatoirement un remembrement parcellaire pour qu'elles demeurent constructibles. La grande étendue de la ville mène aussi à une faible densité du bâti et à une basse valeur foncière des terrains, ce qui facilite les expropriations inhérentes aux élargissements et aux percées. Les bâtiments espacés permettent de percer par les jardins sans avoir à démolir et le retrait des maisons par rapport à la rue facilite les élargissements.

Le premier élément local important, l'absence de remparts, apparaît au

- La deuxième condition locale importante est la présence dans l'histoire de la ville d'une série de désastres naturels renouvelant le bâti à l'avantage de la voirie. Le XIXe siècle est particulièrement marqué par des incendies, inondations et tremblements de terre. Les grands incendies ont toujours été, dans I'histoire des villes, générateurs d'espaces à reconstruire et, éventuellement, à restructurer, comme c'est le cas, par exemple, d'Istanbul ou de Londres. A Bucarest on enregistre dix-neuf grands incendies entre 1691 et 18471 seulement. Au XIXe siècle, un premier «feu affreux a transformé en cendres les deux tiers de la ville de Bucarest» en 18042. Le grand incendie suivant est celui du 23 mars 1847, qui détruit douze églises, treize quartiers3, presque deux mille maisons et les deux tiers de la superficie du centre ville. Les dégâts sont estimés par
l Frédéric Damé. Bucarest en 1906. Bucarest, 1907, p. 335. 2 Hurmuzaki. Documente privitoare la istoria românilor [Docun1ents concernant l 'histoire des Roumains}, vol. XVI, p. 668-669, doc. no. MDLXIV, 31 août / 12 septembre 1804. 3 Frédéric Damé, op. cU., p. 335.

PROBLEMATIQUE

l'administration de la ville à «cinq mille pièces d'or, soit cent mille francs français1», et par le journal français L'Illustration, qui lui consacre deux numéros, à 80 millions de francs2. L'incendie de 1847 est à l'origine à la fois d'une vaste action de reconstruction du centre-ville3 et de l'élaboration des nouveaux règlements concernant la technique du bâtiment et les mesures anti-incendie. L'absence d'une enceinte fortifiée et les cataclysmes naturels sont les deux facteurs locaux qui ont joué un rôle majeur dans le développement urbain bucarestois. Le phénomène n'est pourtant pas une nouveauté dans l'histoire des villes; le cas de Londres, par exemple, est édifiant. A partir du XVIIe siècle, faute de menace terrestre, Londres se développe ouvertement. L'incendie de 1666 semble l'occasion propice de reconstruire la capitale selon un plan unitaire. Cependant, par manque d'autorité et de moyens et à cause de la pression foncière des propriétaires, la monarchie anglaise ne
concrétise pas cette entreprise
4.

Les crues de la rivière Dâmbovita s'ajoutent aux autres dégâts naturels. Les plus importantes inondations du XIXe siècle sont celle de 1839, qui touche un tiers de la ville5, celles de 1864 et de 1865. Elles fondent le programme de réaménagement du cours de la rivière entre 1880 et 1883. En 1718, 1802 ou 1829 s'ajoutent les tremblements de terre. Le premier du XIXe siècle, en 1802, détruit dix églises. C'est également l'année d'une occupation étrangère de la ville6. La périodicité des grands séismes sera en moyenne d'un tous les quarante ans. Ils ont été jusqu'à nos jours à l'origine d'une série de mesures constructives réglementées par des actes normatifs.

1 «Primaria Municipiului Bucure~ti [La mairie de la municipalité de Bucarest]», Îndrumator în Arhivele Statului, Municipiul Bucure!jti, [Guide dans les Archives de l'Etat, la nlunicipalité de Bucarest], tome I, Îndrumatoare arhivistice [Guides d'archives]. Bucarest, 12, 1976, p. 42.
2

Constantin C. Giurescu.Istoria Bucure!jtilordin cele mai vechi timpuripîna în zi/ele noastre

[Histoire de Bucarest des origines à nosjours]. Bucarest, 1966, p. 130. 3 Un exemple est le lotissement de la zone incendiée située autour de l'église Sfintul Gheorghe, opération par laquelle les propriétaires obtenaient des terrains équivalents en superficie avec ceux d'avant l'incendie. 4 Leonardo Benevolo. Histoire de la ville. Marseille, 2000, p. 351. 5 Archives nationales, Direction de la municipalité de Bucarest, Fonds de la mairie de la municipalité de Bucarest Secrétariat, 1832-1921, dos. n° 731/1839 (concernant les dégâts provoqués
-

par les eaux de la Dâmbovita). 6 Dionisie Fotino. Istoria generala a Daciei sau a Transi/vaniei, Tarif Muntene!jti !ji a Moldodovei [L 'Histoire générale de Dacie ou de la Transylvanie, Valachie et Moldavie). Bucarest, 1959, p. 212.

30

Les mécanisl11es urbains

1.2.2.

LA PROBLEMA

TIQUE URBAINE

DE BUCAREST

Les conditions locales spécifiques à Bucarest posent plusieurs problèmes majeurs qui ont déterminé la politique urbaine de la ville: 1. La limitation de la ville est la réaction à «]' extension disproportionnée de la ville par rapport au nombre d'habitants», souci permanent entre le XVIIIe siècle et le début du XXe siècle. Faute de remparts, les solutions de limitation de la ville seront diverses, culminant au XXe siècle par le projet d'une ceinture plantée correspondant à une cité-jardin. 2. La circulation est la raison principale qui mène à la restructuration de la voirie. Le problème nous est signalé pour la première fois par les mesures prises le 12 mai 1794 par le prince Al. C. Moruzi, qui ordonne l'élargissement d'une rue «pour que la foule puisse passer!». Les solutions appliquées dès la seconde moitié du XIXe siècle sont les élargissements et les percées qui donnent des traversées ou des artères de dégagement. 3. L'ordre urbain lié à l'embellissement est une constante dans la problématique urbaine de Bucarest. La première référence roumaine à la beauté de la ville liée à la rationalité de la ligne droite ainsi que la première disposition visant l'alignement des bâtiments sont énoncées en 18042. Depuis, l'ordre urbain sera recherché par les moyens de l'urbanisme classique: des rues rectilignes, des bâtiments alignés, des hauteurs uniformes dans les «mêmes conditions de distribution». 4. Par sa grande étendue, Bucarest a une très faible densité de bâtiments, parsemés entre les jardins et les vignes. Les récits des voyageurs évoquent plutôt un très grand village, qu'une vraie cité. La contre-réaction vise la création, au centre de la ville et dans certaines artères importantes, d'une image «urbaine» par la réalisation d'espaces fermés. Ceci devrait être obtenu par l'intermédiaire des réglementations imposant les façades continues alignées à la rue et par l'encouragement de la construction des immeubles de rapport. Au tournant du XIXe siècle, on privilégie les espaces verts et on développe les théories de la cité-jardin. A l'époque, plusieurs problèmes spécifiques aux grandes villes occidentales, et en particulier à Paris, ne se retrouvent pas à Bucarest:
-

Le tissu urbain raréfié rend inutile une des préoccupations
l'aération du tissu trop dense.

hygiénistes

parisiennes,
1

V.A. Urechia./storia românilor [L'histoiredes Roumains],tome V. Bucarest, 1891,p. 396.

2 Dan Berindei. Ora$ul Bucure~ti, re~edinfa ~i capitala a Tarii Române~ti [La Ville de Bucarest, résidence et capitale de la Valachie]. Bucarest, 1963, p. 152 .

31

PROBLEMATIQUE

-

percées touchent peu de bâtiments, car la densité du bâti est faible. On n'exproprie que pour la chaussée et pour les trottoirs et non pas des parcelles entières. On n'évoque donc que la disparition du monastère de Sarindar, à l'occasion de l'ouverture du boulevard Elisabeta, et de la tour Coltei, pour le boulevard du même nom, devenu plus tard 1. C. Bratianu. De fait, la préservation du patrimoine n'était pas une priorité, tant que le bâti important de Bucarest n'a pas vu le jour, ce qui débutera après les percées commencées en 1865.

La préservation du patrimoine n'est pas un souci pour Bucarest. Les

1.2.3.

LE MODELE PARISIEN

Bucarest est une ville «spontanée 1» qui doit être reformée (ou re-formée) sur elle-même2. La conjoncture historique fait que, palmi les grandes puissances du monde occidental, c'est la France où la Roumanie cherche l'appui diplomatique et le modèle culturel. La coïncidence qui fait que c'est à Paris qu'on trouve aussi le modèle urbain est d'autant plus salutaire. En effet, on peut affirmer que Paris est la seule ville européenne qui, à la moitié du XIXe siècle, se restructure, et puisse donc jouer le rôle de modèle de régularisation pour Bucarest. Avant l'an'ivée d'Haussmann comme préfet de la Seine, en 1853, étaient déjà réalisés le boulevard de Strasbourg et la rue de Rivoli. En 1858 était achevé le «premier réseau» - les boulevards de Sébastopol

et Saint-Michel,le prolongementde la rue de Rivoli - en 1868, le «deuxièmeréseau» la place du Château-d'Eau [de la République]3 avec ses voies rayonnantes, les avenues Magenta, Voltaire, la rue Turbigo, ainsi que l'avenue Daumesnil, le boulevard Malesherbes, la rue de Rome, l'avenue Hoche, le réseau entre la place de l'Etoile et la colline de Chaillot, l'ancienne avenue de l'Alma, les avenues du Président-Wilson, Henri-Martin, les abords de l'Ecole militaire, les alentours de la montagne SainteGeneviève, les rues Gay-Lussac et Claude-Bernard, les boulevards Saint-Marcel, des Gobelins et Arago.
1

Selon la classificationde Pierre Landry et Albert Lenoir, de 1854, en villes «spontanées»et

villes «planifiées», reprise par Pierre Lavedan dans son Histoire de l'urbanisme de 1926. 2 Selon Pierre Pinon, la ville reformée correspond aux idées parisiennes du XIXe siècle (Jean des Cars, Pierre Pinon. Paris. Haussn1ann. «Le Pari d'Haussmann». Paris: Edition du Pavillon de l'Arsenal, Picard Editeur, 1991, p. 44). 3 Les noms indiqués entre crochets sont les noms actuels des artères ou des places.

32

Les mécanismes

urbains

Les autres villes européennes importantes ne faisaient qu'entamer leurs grandes transformations: le Ring à Vienne, à partir de 1857, l'aménagement de Florence, capitale de l'Italie entre 1864 et 1871, ou le plan d'extension de Barcelone, par Idelfonso Cerda, en 1859. D'ailleurs, Paris servira de modèle également pour les grandes capitales européennes, Londres, Vienne, Berlin et Rome, ainsi que pour Dresde ou Chicago 1. Selon Pierre Lavedan, «Comparé aux autres grandes capitales, Paris est la ville qui, jusqu'au milieu du XXe siècle, a soigné le plus ses perspectives, ses monuments, voire ses maisons, l'aspect de la rue en généraf». En Roumanie, après sa création par l'Union de 1859, sera mise en place toute une série de mesures législatives, inspirées de dispositions françaises, notamment la Loi pour l'adoption du système métrique et la Loi d'expropriation pour cause d'utilité publique (1864), ensuite le Code pénal (1865) et le Code civil (1866), inspiré du Code Napoléon. A Bucarest, on réorganise l'administration de la ville par la Loi Comnlunale (1864), inspirée du modèle français. Pour assurer le financement de l'ouverture de nouvelles voies, la capitale roumaine instaure, en 1893, une Caisse des travaux de la ville de Bucarest, dont certaines dispositions sont inspirées de Paris. Même si le type de fmancement reste nettement plus simple qu'à Paris, Bucarest réalise une longue série d'emprunts aux meilleurs résultats fmanciers. Entre 1890 et 1910, la ville fait une plus-value de 20 à 100 %, après la revente des terrains expropriés, ce qui motivera la reprise des percées, vers 1910. Comme à Paris, l'expropriation devient ainsi un moyen de spéculation. En ce qui concerne la problématique urbaine bucarestoise, même si Paris n'est pas un modèle pour la limitation de la ville, il le sera pour la régularisation de la circulation et pour la réalisation de l'ordre urbain: 1. La circulation, phénomène apparu dès la fin du XVIIIe siècle, est résolue par des élargissements et des percées, l'outil juridique étant la Loi d'expropriation pour cause d'utilité publique. Londres arrive à résoudre ses problèmes après le grand incendie de 1666, en gardant les tracés de sa voirie, mais en les élargissant. Lisbonne est reconstruite par le marquis de Pombal, après le terrible tremblement de terre de 1755. Quant à Vienne, elle sort du Moyen Age comme une ville relativement petite par rapport à Paris ou aux villes italiennes, comme Naples ou Milan.

1 Philippe Gresset. «L'urbanisme de Georges Haussmann vu d'ailleurs. A propos des opinions de spécialistes à Londres et Berlin» in Paris. Haussmann. «Le Pari d'Haussmann». Paris, 1991, p. 320. 2 Pierre Lavedan. Nouvelle histoire de Paris. Histoire de l'urbanisme à Paris. Paris, 1993, p. 326.

33

PROBLEMATIQUE

Au XIXe siècle, la ville qui se confi.onte au problème de la circulation et qui expérimente dans ce sens est Paris. Selon Pierre Pinon, le chemin parcouru pour aboutir à la solution de la percée se fait par étapes:
-

Au début du XIXe siècle, il est constaté que l'on circule mal à Paris. La

solution serait l'élargissement des rues par les «plans d'alignement». En conformité avec la loi du 16 septembre 1807, «si une rue est "frappée" d'alignement, les propriétés riveraines sont donc grevées d'une servitude de "reculement" [...] A l'occasion d'une reconstruction le propriétaire perd donc la possibilité de rebâtir sur la partie de son terrain concernée par le retrait d'alignement. Il n'en perd pas pour autant la propriété, qui doit ensuite faire l'objet d'une procédure d'expropriation et, par la suite, d'indemnisation 1». La servitude de reculement ne produit pas les effets attendus d'élargissement et d'ordre. «L'illusion du renouvellement à court terme a engendré des reculements partiels encadrés de maintiens durables à l'ancien alignement. Le paysage urbain devient chaotique dès la fin du XIXe siècle, comme le montre l'exemple de la rue des Francs- Bourgeois2.»
-

par expropriations immédiates et non pas par alignements dans la durée. Le banquier Jacques Laffitte propose pour les expropriations un fmancement issu à moitié de fmanciers privés et à moitié de l'Etat. La proposition se heurte pourtant au refus du ministre des Finances à la veille de la révolution de 1830.
-

Une deuxième solution envisagéeà Paris est celle de l'élargissementréalisé

La solution restante est la percée. L'idée de nombreuses percées est déjà

présente à Paris, en 1840-1843, dans les propositions de Peyremond, Meynadier, Lanquetin ou Laborde3. La percée est censée être moins coûteuse. Elle traverse plutôt les fonds de parcelles, les démolitions sont moindres et les bâtiments expropriés sont moins chers. Selon l'expression d'Haussmann, «Il est moins dur d'attaquer le dedans du pâté que la croûte4.» A Bucarest, le Règlement de 1831, même s'il n'introduit pas l'expropriation avec indemnisation, crée la servitude de reculement pour l'élargissement de rues et prévoit des démolitions pour la création de quais. Même si elle n'était pas encore en vigueur, l'expropriation avec indemnisation sera appliquée en 1845, à l'occasion de l'aménagement du parc Ci~migiu. La procédure sera introduite en 1864 avec la Loi d'expropriation pour cause d'utilité publique, une copie de la loi ftançaise de 1841. La Loi pour la création d'une
1

Pierre Pinon. Paris, biographie d'une capitale. Paris, 1999, p. 154-155.
Ibidem, p. 156. Pinon, op. cit., p. 48-50. de Paris». Paris, 1958, p. 101.

2 3 4

Jean des Cars, Pierre G. Larneyre.

Haussmann

«préfet

34

Les mécanismes

urbains

Caisse des travaux de la ville de Bucarest (1893) introduit la possibilité de réaliser des expropriations totales, procédure présente dans le décret parisien du 26 mars 1852. Les expropriations pour cause d'utilité publique sont utilisées pour toute la série de percées réalisées à partir de 1865. La première percée importante du XIXe siècle est la rue Academiei, prolongée ensuite à l'ouest par les actuels boulevards Regina Elisabeta, Mihail Kogalniceanu et Eroii Sanitari et à l'est par les boulevards Carol 1eret Pache Protopopescu, formant l'axe Est-Ouest de la ville. La leçon française est bien apprise à Bucarest. Les percées se plient au contexte: parfois elles évitent les rues trop fréquentées en les doublant (comme l'axe Nord-Sud qui double la Calea Victoriei ou le boulevard Dacia qui double la rue Mihai Eminescu), parfois elles unissent plusieurs fragments de rues (C.A. Rosetti - Maria Rosetti ou le boulevard Dacia), souvent elles règlent des problèmes de convergence aux carrefours, comme la place Romana ou Foi~orul de Foc. Quasiment toutes les percées de Bucarest sont des traversées. Les percées de dégagement sont rares et maladroites. La gare de l'Est est placée dans l'axe du boulevard Ferdinand, mais le trafic actuel ne semble pas justifier une opération d'une telle ampleur. L'axe Est-Ouest est tracé pour finir devant le palais Cotroceni, mais le résultat est décevant, car la perspective n'a rien de monumental. D'ailleurs, en dépit de sa direction vers le palais, l'artère est en grande partie une traversée. Le boulevard Mar~e~ti aboutit devant l'usine à gaz, mais ce n'est qu'en 1906 qu'on crée le parc Carol. Une opération d'importance majeure pour la ville est la rectification du cours et l'abaissement du lit de la rivière Dâmbovita, un exercice obligé avant la série de grandes percées de 1890. Même s'il ne s'agit pas d'une voie de communication telTestre et même si on n'a pas pu rendre la rivière navigable, l'approche est la même que pour les boulevards: tout le tracé de la rivière change et un grand nombre d'expropriations sont réalisées, ce qui peut assimiler cette opération à une longue percée. En plus de l'application de procédures françaises, l'entreprise est réalisée entre 1880 et 1883 par Boisguerin, un Français. A part les percées, l'expropriation est utilisée pour l'élargissement ou pour l'alignement des rues. Des sommes sont constamment attribuées dans ce but par le budget communal. Ultérieurement, le Plan directeur d'urbanisme de Bucarest de 1935 réintroduira la servitude de reculement comme méthode pour l'élargissement des rues secondaires. 2. L'objectif de J'ordre urbain est poursuivi dans la recherche de rues rectilignes, de bâtiments alignés ayant des hauteurs uniformes. Comme pour Paris, les boulevards en ligne droite seront longtemps une obsession bucarestoise. La petite déviation de l' axe Est-Ouest devant I'hôtel Boulevard, au croisement avec la Calea Victoriei, sera combattue même dans les journaux. La déviation de l'axe Nord-Sud de la ville à la hauteur de la place Romana sera le prétexte, au conseil communal, à une éventuelle annulation du décret d'ouverture du boulevard.

35

PROBLEMATIQUE

Les immeubles alignés et de hauteur uniforme feront l'objet du Règlement pour l'ouverture de nouvelles rues dans la capitale de 1856 qui prévoit que «les bâtiments qui seront construits sur la nouvelle rue auront des façades et des hauteurs uniformes dans les mêmes conditions de distribution». C'est ainsi que «la véritable réglementation haussmannienne» des contrats de vente parisiensl passe à Bucarest dans la réglementation. Le Règlement pour les constructions et alignements (1878) introduit également, dans une première variante, des dispositions presque identiques à celles du décret parisien du 27 juillet 1859.

1.2.4.

LA STRUCTURE DES GRANDES ARTERES A BUCAREST

La structure urbaine de Bucarest porte les sédiments de son évolution: les artères radiales - comme connexions avec les villes voisines et les boulevards circulaires - comme limites de la ville. Lorsque les artères sont très fréquentées, elles sont plus bâties, éclairées, pavées, leurs abords sont construits et les noms les plus importants leur sont attribués. A contrario, ces mêmes artères sont bien plus difficiles à élargir ou à rectifier. L'ancien noyau de la ville de Bucarest se lie aux localités voisines par un réseau de radiales qui souvent en portent le nom. Les plans Purcel et Ernst (1791) mettent en évidence 5 radiales:
-

Podul Mogo~oaiei,appelé depuis 1878Calea Victoriei

Podul Târgului de Afara, actuellement Calea Mo~ilor Podul Beilicului, appelé avant 1891 Podul cel Mare, devenu ensuite Podul ~erban Voda, actuellement Calea ~erban Voda - Podul Calicilor, devenu après 1800 Podul Calitei, ensuite Calea Mehedmplor, Calea Craiovei ou Calea de la Magurele, depuis 1878 Calea Rahovei Podul Vacare~tilor, devenu Calea Vacare~tilor. Le plan Borroczyn (1852) indique encore 4 radiales, déjà présentes sur les plans antérieurs, mais qui étaient à l'époque relativement courtes, irrégulières et peu bâties: - Calea Vergului, devenue Calea Calara~ilor - Strada Spirei, devenue Calea 13 Septembrie - Podul Domnesc al Ulitei cei Mari, partant de la Cour princière vers la ville de Târgovi~te, d'où le nom de Drumul Târgovi~tei, devenu, en 1878, Calea Grivitei Podul de Pamânt, devenu Belvedere et, depuis 1878, Calea Plevnei.

-

1 Jean des Cars, Pierre Pinon, op. cil., p. 97.

36

Les mécanismes

urbains

Les cinq premières radiales, fortement bâties, n'ont pu être beaucoup élargies par la suite. A l'heure actuelle, toutes ces artères n'atteignent, par endroits, que 12-14 m : la Calea Victoriei, dans certaines zones, entre la rue Nicolae Iorga et la rue Grigore Alexandrescu, la Calea Mo~ilor, entre le boulevard Caro 11er et le centre, la Calea ~erban Voda, sur presque toute sa longueur. Les radiales de la seconde catégorie, moins construites au début du XIXe siècle, ont pu être davantage élargies: la Calea Calara~ilor a une largeur de 12-19 m entre les rues Mântuleasa et Traian, la Calea Grivitei de 14-18 m entre la Calea Victoriei et le boulevard Dacia, la Calea Plevnei est d'environ 15 m entre la place Kogalniceanu et la rue Berzei. Les radiales sont les plus importantes artères de Bucarest. Au XVIe siècle, elles sont les premières revêtues avec des «ponts» en bois, d'où le nom générique de pod (pont). En 1878, elles sont considérées comme les voies les plus représentatives de la ville quand, en changeant le nom de 10 artères pour célébrer l'Indépendance, on en choisit 8 radialesl. En 1879, ce sont les radiales qui sont les artères les plus longues de la capitale: la Calea Plevnei (3 350 m), la Calea ~erban Voda (3 137 m), la Calea Mo~ilor (3 068 m), la Calea Victoriei (2 800 m), la Calea Rahovei (2 482 m), la Calea Grivitei (2 255 m)2. Sur le plan Ernst et Purcel sont déjà indiquées les artères qui fonnent maintenant un anneau3 de Bucarest: le boulevard Nicolae Titulescu, le boulevard lancu de Hunedoara, les chaussées4 ~tefan cel Mare et le boulevard Mihai Bravujusqu'à la Calea Calara~ilor. Sur le plan Borroczyn cette série continue, à l'est par l'actuelle chaussée Orhideelor, et au sud-est par le prolongement du boulevard Mihai Bravu. Même si la structure concentrique n'est pas évidente dans les plans détaillés de Bucarest, elle est très bien mise en valeur par deux plans moins précis, qui ne représentent que les artères principales de la ville: le plan Blaremberg (1842)5 et le plan Ghica [Ghika] (1847)6. On suppose que les voies importantes figurées sur ces plans ont
1 Séance du 20 (2) sept. 1878 du conseil communal, Monitorul Con2unal al Primariei Bucuresci [Le Moniteur Communal de la Mairie de Bucarest]. Bucarest, n° 38, 29 (11) sept. 1878, p. 512. 2 Annuaire général de Roumanie (officiel) pour 1879. Bucarest, 1879, p. 164; Annuaire général de Roumanie 1882. Bucarest, 1882. 3 La terminologie bucarestoise appelle les boulevards circulaires «anneaux» (inele). 4 Depuis le début du XXe siècle, les textes français utilisent le terme «chaussée» pour désigner les boulevards bucarestois appelés $osea. Voir le chapitre «La terminologie urbaine». 5 Vladimir de Blaremberg. «Plan de Bucarest 1842», 1/2000, Annuaire de la principauté de Valachie à Bucarest. 6 Georges [Gheorghe] Ghika. Plan de Bukarest (capitale de Valachie), sans échelle, 1847; probablement une copie du premier.

37

PROBLEMATIQUE

dû être les plus fréquentées et, sans doute, les plus construites. Sans avoir donc une image fidèle de leur tracé, le plan met en évidence la structure de la ville, exclusivement radioconcentrique. En comparant les plans Blaremberg et Ghica [Ghika] avec les plans Ernst/Purcel ou Borroczyn, on constate que les anneaux étaient réels, mais plus discontinus. Le tracé approximatif de ces trois anneaux serait à I'heure actuelle:

1er anneau: [Schitu Magureanu], ~tirbei Voda, Calea Victoriei, C.A. Rosetti,
Nicolae Balcescu, Bati~tei, Tudor Arghezi, [Hristo Botev], suivi de petites rues, aujourd'hui disparues, jusqu'à Bibescu Voda, Sfmtii Apostoli qui allait à l'époque jusqu'à la Dâmbovita, fermant ensuite le cercle complet. 2ème anneau: Mircea Vulcanescu, Baldovin Pârcalabul, Cameliei, Berzei, Grivitei, Sfmtii Voievozi, Occidentului, Mihail Moxa, Nicolae Iorga, Dacia, Mihai Eminescu, Traian, Nerva Traian, formant un demi-cercle complet au nord de la Dâmbovita. 3ème anneau: le même que celui du plan Borroczyn. La continuité des anneaux 2 et 3 n'est interrompue qu'au sud de la Dâmbovita. Jusqu'aux travaux de canalisation (1880-1883), le sud de la ville, plus bas, était souvent inondable et en permanence marécageux, donc impropre aux constructions et à la voirie. Le renforcement des anneaux fera partie de la conception des percées bucarestoises. Le deuxième anneau est renforcé, en 1909, par le percelnent du boulevard Dacia qui double la rue Mihai Eminescu, elle-même une partie du deuxième anneau de Blaremberg. Les rues C.A. Rosetti et Maria Rosetti (1912) sont réalisées explicitement dans ce but. Le concept des trois anneaux sera repris par le Plan directeur d'urbanisme de 1935, sans que son origine historique soit mentionnée. Si l'on fait abstraction du boulevard Dacia, créé après 1909, la partie située au nord de la Dâmbovita du deuxième anneau, prévu en 1935, correspond parfaitement avec le deuxième anneau dessiné sur les plans de Blaremberg et Ghica [Ghika]. Les deux plans, Blaremberg (1842) et Ghica (1847), font ressortir certaines radiales comme étant des artères importantes. L'identification paraît correcte et s'illustre dans le prolongement d'une de ces radiales qui donnera, après 1890, les boulevards Pache Protopopescu et Carol 1er. La ville de Bucarest est mentionnée pour la première fois sur un document de 1459. Elle n'est ni une fondation romaine, ni une ville nouvelle, et l'hypothèse de l'existence d'un cardo-decumanus maximus historique ne se pose pas. En partie pour des raisons de circulation, la ville réalisera pourtant par une série de percées une «Grande Croisée» qui enjambe toute la ville. L'axe Est-Ouest de la ville est percé entre 1858 et 1890 : la série de boulevards actuels Pache Protopopescu, Carol 1er,Regina Elisabeta, Mihail Kogalniceanu et
Eroii Sanitari . 1 L'ordre est géographique de l'est à l'ouest et non pas chronologique.
1

38

Les tnécanîsn1es

urbains

FIG. 1. - Plan de Bucarest réalisé par Vladimir de .Blaremberg, 1842.

39

PROBLEMATIQUE

Le problème de la circulation se posera de manière très aiguë pour la direction nord-sud, desservie par la Calea Victoriei, qui, au XIXe siècle, est «la seule qui traverse la ville du nord au sud». Son désencombrement ne sera pas résolu par élargissement, mais par doublement avec l'actuel axe Nord-Sud de la capitale: les boulevards Lascar Catargiu, Général Gheorghe Magheru, Nicolae Balcescu, 1. C. Bratianu et Dimitrie Cantemir1. L'opération débutera en 1894 et ne s'achèvera qu'après la Seconde Guerre mondiale. Bien que perpendiculaires, ces deux axes n'illustrent pas une structure urbaine orthogonale, mais une structure radiale. Les artères nouvellement ouvertes suivent en général un schéma radioconcentrique. Les exceptions sont de moindre taille, tel le boulevard Mara~e~ti (1890), qui peut être considéré comme une diagonale.

1.2.5.

LES PARADIGMES ET L'ARCHETYPE

URBAINS

Même si Bucarest se dote d'une série de mesures françaises pour résoudre les problèmes urbains, la copie du modèle se limite, en général, aux outils et n'aboutit pas à une copie des formes urbaines et architecturales parisiennes. Des ressemblances entre le processus urbain de Paris et celui de Bucarest mettent en évidence la récurrence des phénomènes urbains et l'existence d'éléments fondamentaux: les paradigmes et l'archétype urbains. Dans ce sens, Paris joue pour Bucarest le rôle de substance de contraste: la copie du modèle met en évidence l'archétype. La ville quadrillée est planifiée. Cette organisation des cités nouvelles présente les avantages d'un tracé aisé, car le découpage parcellaire n'est qu'une question d'arithmétique et non pas de géométrie. Le calcul des surfaces est réduit à une simple multiplication de deux dimensions, l'orientation et la circulation sont parmi les plus faciles, car on ne peut utiliser moins de deux dimensions pour définir un espace plan. Cette trame a aussi l'avantage essentiel de l'extension, car elle peut être multipliée à l'infmi par simple juxtaposition. C'est le cas déjà rencontré à Babylone (plan conçu vers 2000 avant J.-C.), puis aux villages construits pour les ouvriers des pyramides égyptiennes, tel El Lahoun (vers 1800 avant J.-C.) et Deir-el-Medina (vers 1400 avant J.-C.), ainsi qu'aux temples égyptiens de Karnak à Thèbes et de Ramsès III (vers 1200

avant J.-C.).

.

1

L'ordre est géographique

du nord au sud.

40

Les mécanismes

urbains

Une première exception à l' orthogonalité est donnée par la limite des villes qui, malgré la trame, tend à être circulaire. Parmi les formes géométriques, le cercle est celui qui répond le mieux à la demande commune liée aux fortifications et aux boulevards périphériques: pour la même surface intérieure, le cercle est la forme géométrique au périmètre minimum. La construction des fortifications est moins onéreuse et nécessite moins de défenseurs. Quant aux futurs boulevards périphériques, le coût de leur ouvrage et les distances à parcourir sont moindres. La concession en faveur de cette circularité est faite par certaines villes nouvelles grecques inspirées des théories de Hippodamos de Milet, tel Priène (vers 350 avant J.-C.) ou Agrigente. Les cités et les camps militaires romains ont une trame quadrillée aux axes principaux perpendiculaires appelés decumanus maximus et cardo maximus. Les villes nouvelles médiévales reprennent le principe du tissu urbain orthogonal et de l'enceinte circulaire: les bastides d'Eustache de Beaumarchais (Cologne-du-Gers, Mirande, Barcelonne-du-Gers, Beaumont-de-Lomagne) ou les villes nouvelles tchèques de Pilsen et Budweis. L'émergence de villes orthogonales continue pendant la Renaissance, avec Quito ou Guadalajara. La conquête de l'Amérique se fera avec les villes quadrillées, comme Philadelphie ou New York. L'extension de Barcelone par Ildefonso Cerda (1859) est aussi une structure quadrillée avec des diagonales. Les villes industrielles de Tony Garnier et de Le Corbusier auront des trames orthogonales. Elles se détachent de la forme circulaire ou carrée, car l'automobile et l'avion font prévaloir le symbole de la linéarité. L'idée de la ville radioconcentrique est liée à la cité idéale. Elle apparaît chez Platon, dans Les Lois. Malgré la pratique grecque du quadrillage, il prévoit une ville circulaire d'où rayonnent douze quartiers, hébergeant douze entités sociales. Toujours contraire à la pratique de son époque, Vitruve suggère la création d'une ville radiale avec un contour polygonal. Les deux propositions ont en commun de ne jamais avoir été réalisées. C'est la Renaissance qui développe la plus complexe des théories sur les villes radioconcentriques et en réalise même quelques-unes. Si le contour circulaire était déjà, à l'époque, un fait acquis dans la pratique, les artères radiales posaient de sérieux problèmes pour dimensionner les îlots et les parcelles. La Renaissance se passionne pourtant pour le centre, et la trame radiale est la solution la plus simple pour parvenir à la convergence. Pendant cette époque qui met l'Homme au centre de ses préoccupations, on proposera d'abord des projets, comme celui de Filarete pour la ville radiale appelée Sforzinda, aux alentours de 1450. Au delà de la ville, la circularité et le centre sont aussi les fruits scientifiques de l'époque, car deux découvertes sensationnelles de la géographie et de l'astronomie bousculent la civilisation. Magellan prouve que la Terre est ronde par son tour du monde accompli entre 1519 et 1522. Avec des implications encore plus profondes sur

4]

PROBLEMATIQUE

l'esprit humain, Nicolas Copernic publie, en 1542, sa théorie héliocentrique dans De revo/utionibus. L'illustration des trajectoires des planètes autour du soleil, la plus novatrice des découvertes scientifiques du moment, trouvera sa fidèle réplique dans les boulevards concentriques. L'impact de la théorie est tel que l'adoration des astres mène à «l'astrolâtrie» et la ville de Terra di Sole, fondée en 1565, sera appelée Cité du Soleil. Une découverte militaire importante révolutionne la conception des villes et surtout des remparts: les frères Bureau inventent, aux alentours de 1450, l'affût à roues, ce qui assure la mobilité de l'artillerie. L'invasion française en Italie, en 1494, rend les fortifications existantes obsolètes. Les remparts feront désormais partie des traités. La question de l'artillerie touche aussi la voirie: les radiales sont imposées par l'armée car elles répondent aux critères balistiques de contrôle de toutes les directions dans l'espace. Ainsi, le problème des villes nouvelles devient en Italie le monopole des militaires. A la Renaissance, le prestige culturel de la ville radiale se mélange aux applications militaires, ce qui lui assure sa faisabilité. Sa parfaite matérialisation est Palma Nova au XVIe siècle. Des réalisations plus tardives, tel Neuf-Brisach de Vauban (1699), reviennent au plan orthogonal et la cité radiale reste dans les projets des villes idéales. Deux derniers exemples de villes radioconcentriques sont liés au tampon végétal qui ignore le parcellaire: Karlsruhe, réalisé en 1715 autour du château, et le projet de ville idéale, la Cité-jardin de Ebenezer Howard. La ville radioconcentrique peut être planifiée mais, à la différence de la ville orthogonale, elle est plutôt de nature spontanée. Selon Leonardo Benevolo, du fait du manque d'organisation et de moyens, la ville médiévale est spontanée, «infiniment variée du point de vue des aménagements architecturaux et urbanistiques [...] Les nouvelles implantations s'adaptent avec sûreté à l'environnement naturel [...] elles ne respectent aucune règle préétablie et suivent indifféremment les formes irrégulières du terrain 1». Les villes médiévales ne respectent donc pas l' orthogonalité des villes nouvelles. Elles créent pourtant deux types d'artères qui, couvrant la ville entière, structurent la voirie: des circulaires et des radiales. Leur type étant binaire, elles sont suffisantes pour organiser l'espace plan bidimensionnel. Les voies circulaires apparaissent après la démolition des anciens remparts. A l'occasion de l'agrandissement de la ville, on construit une nouvelle enceinte qui englobe les faubourgs. On profite de l'espace ainsi obtenu pour créer de larges boulevards. Le phénomène est visible à Paris, Milan, Vienne, Bruges, Nuremberg, Bologne ou Florence. Les voies radiales unissent la ville aux localités voisines. Al' origine, elles sont des routes extérieures à la ville. Elles démarrent souvent de l'une des portes, telles
1

Leonardo

Benevolo,

op. cit., p. 152.

42

Les mécanismes

urbains

la ville radiale les paradigmes de la ville

la ville quadrillée

la limite de la ville

les villes idéales

l'archétype de la vi lie

FIG. 2.

-

Des paradigmes à l'archétype 43

PROBLEMATIQUE

des pattes-d'oie, comme on peut en voir sur les plans de Bruges (1562), Bologne (XIVe siècle) ou Nuremberg (XIXe siècle). Le passage de la ville planifiée orthogonale à l'extension spontanée radiale est perceptible dans d'anciennes fondations romaines, comme à Bologne ou à Florence. A Paris, au XVIIIe siècle, les radiales sont perceptibles à l'extérieur de la ville sur le plan du territoire environnant. Les deux paradigmes de la ville sont les exemples idéaux simplifiés déterminant les règles de formation des agglomérations urbaines: l'organisation urbaine quadrillée et l'organisation radioconcentrique. Le changement de paradigme, pendant la Renaissance, de la ville quadrillée vers la ville radioconcentrique, est expliqué par la simultanéité avec le changement de paradigme scientifique entraîné par la «révolution» de 1'héliocentrisme. L'archétype de la ville est constitué des éléments invariants, communs aux paradigmes quadrillé et radioconcentrique de la ville: les axes cardo maximus et decumanus maximus, délimités par le contour circulaire. Sa valeur de symbole primitif, universel et appartenant à l'inconscient collectif justifie son choix symbolique comme hiéroglyphe égyptien de la ville. En tant que modèle concret devant guider l'activité urbaine, le paradigme se distingue de l'archétype, qui suggère l'idée d'une priorité ontologique originelle. Il se distingue aussi du modèle des villes actuellement bâties, qui sont dépourvues de l'apanage de la simplicité et de l'idéal. Dans le cas de l'urbanisme de Bucarest, au XIXe siècle: Le paradigme est radioconcentrique. Depuis l'apparition, au XIXe siècle,
d'une planification de l'activité urbaine bucarestoise, concentrent sur le renforcement de cette structure.
-

la majeure partie des efforts se

Le modèle est la ville de Paris, copiée en ce qui concerne l'administration

et la législation. Le modèle parisien sert à renforcer le paradigme radioconcentrique de Bucarest. L'archétype est la création, ex nihilo, des axes Est-Ouest et Nord-Sud via une longue série de percées. L'archétype n'est pas une copie de la Grande Croisée de Paris mais repose sur des nécessités locales liées au trafic. Bucarest se sert ainsi de procédures du modèle parisien pour suivre son propre paradigme urbain et pour la mise en œuvre de l'archétype de la ville.

44

Les n1écanismes

urbains

FIG. 3. - Hiéroglyphe égyptjen~ similaire aux représentations assyrjennes~ qui désigne la vine.

45