Ces réseaux que la raison ignore

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Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296266162
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CES RÉSEAUX QUE LA RAISON IGNORE

CES RÉSEAUX QUE LA RAISON IGNORE
CENTRE DE SOCiOlOGIE DE l'INNOVATION

M. Akrich L. Bibard M. Callan
j. -P. Courtial A. Hennion L. Karpik P. Lagrange

B. Latour
V. Le Goaziou

C. Méadel P.Mustar
V. Rabeharisoa

G. Teil

Édifions L'Harmattan 5-7, rue de /'École-Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan

- 1992

ISBN:

2-7384-1293-9

Pour

Françoise Bastide
in memoriam

Françoise Bastide a transformé les relations de la littérature scientifzque et des sciences du texte. Sa mort prématurée nous a privés d'une collègue et d'une amie. Chercheuse hors pair, elle aurait aimé voir poursuivre les travaux qu'elle avait si modestement et, en même temps, si audacieusement initiés.

INTRODUCTION

Fondé en 1967, le Centre de Sociologie de l'Innovation de l'Ecole des Mines s'est donné pour tâche d'utiliser comme traceurs du lien social ces objets mouvants -les sciences, les techniques, les médias, les arts- que les sciences sociales traditionnelles ne savaient trop où ranger. Ni objets, ni acteurs sociaux, ni discours, les innovations permettent de traverser rapidement les trois grands domaines d'où nous tirons le plus clair de nos ressources intellectuelles: la mise en nature, la mise en société et, enfin, la mise en discours ou en texte. Trop objectives pour ressembler tout à fait à des relations sociales, trop sociales pour se confondre avec des objets de la nature, trop discursives pour imiter ceux-ci comme celles-là, les innovations obligent à se faire une autre idée de la sociologie. De moins en moins science du social et de plus en plus étude des associations, la sociologie change de méthode, de terrain, de style aussi, en cherchant à suivre les mouvantes innovations qui l'obligent à passer, comme un fantôme, à travers tant de murs et de démarcations. La sociologie de l'innovation n'offre pas à l'investigation un domaine comme le travail, la religion, la science ou la peinture, puisque les innovations ne sont pas un domaine ou une fraction détachable des activités humaines. Le génitif indique plutôt une phase du social comme l'état liquide ou gazeux. Nous découvrons d'autres états du lien social selon que nous les étudions cristallisés,

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stabilisés, ou labiles et comme naissants. La phase d'innovation se retrouve dans tous les domaines traditionnels des sciences sociales sur lesquels elle pennet de jeter une lumière un peu différente. Le consommateur, le scientifique, l'usager, l'artiste, la machine, la musique, le fait, l'entreprise, le marché, l'avocat, la position, le rôle, la mesure, le public -pour prendre quelques-uns des personnages étudiés dans ce volume- ne sont pas les points de départ obligés de la sociologie. En suivant les phases d'innovation, on peut les voir émerger, eux aussi, mais leur construction requiert des ressources croisées qui obligent toujours à parler en même temps, et dans le même souffle, des objets, de la société et des textes. Une fois construits, la sociologie de l'innovation retrouve les phénomènes traditionnels comme un cas particulier, comme une version provisoirement irréversible, des phases dont elle a pu documenter le mouvement. Le mot de réseau pennet de résumer ces parcours qui précèdent les divisions stabilisées. Est-ce un vocable bien choisi? Si l'on pense à "réseau social" le contresens est assuré car les réseaux que déploie le sociologue de l'innovation mêlent beaucoup d'acteurs dont très peu possèdent fonne humaine. Si l'on pense à "réseau technique", le malentendu n'est pas moins grand, puisque les agencements n'y sont pas encore des objets, mais aussi bien des projets, des rêves, des tentatives, des sociétés mêmes. Le mot réseau, tel que nous l'utilisons, vient plutôt du Rêve de d'Alembert de Diderot. Comme lui, il pennet de traverser les menues différences de l'âme et du corps, de la technique et du social, de l'objet et du sujet. Le réseau pennet de tracer ce que la raison des sciences exactes ou sociales se pennettait d'ignorer. Toutefois, et l'on s'en convaincra en lisant les textes ici rassemblés, la sociologie de l'innovation ne cherche pas à étendre à tous les sujets un métalangage cohérent par déclinaison du mot réseau. Elle cherche plutôt un infralangage, volontairement pauvre, qui ne puisse en aucun cas se confondre avec une explication, une théorie ou même une description. Une métaphore empruntée à l 'histoire de la peinture fera comprendre ce paradoxe d'une sociologie pauvre à dessein. L'invention de la perspective pennit de creuser sur la surface à deux dimensions du tableau un volume suffisant pour déployer la troisième. Le dessin perspectif exige une géométrie contraignante pour rendre cohérente l'impression de profondeur. Pourtant, ni le quadrillage, ni le pavage, ni les lignes de fuite, ni l'horizon n'apparaissent dans le dessin final-sauf 2

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dans les manuels et les traités, fort en vogue à l'époque. Le peintre de talent efface peu à peu sous la profusion des formes et des couleurs le pauvre échafaudage dont il a néanmoins suivi l'intention. Loin d'être un métalangage sur lequel se concentrerait l'attention, la perspective offre un infralangage, dont la seule fonction consiste à autoriser le déploiement des volumes que les anciennes théories du dessin obligeaient à interrompre ou à plier. Toute proportion gardée, il en va de même avec ces théories des réseaux que la sociologie de l'innovation propose aujourd 'hui et qui suscitent parfois, aux yeux des lecteurs, la même surprise qu'une nouvelle manière de peindre. La force de la théorie vient de sa pauvreté, de sa faiblesse. Elle n'est pas molle pour autant mais contraignante, argumentée et peut faire l'objet d'une description précise, d'une philosophie explicite, voire d'un formalisme. Pourtant, ces contraintes ne s'exercent que sur le quadrillage, que sur la permission accordée enfin à l'analyste de laisser les acteurs déployer leurs mondes. A aucun moment l'infralangage ne se substitue au paysage déployé devant nous. Sans lui, le déploiement serait impossible ou limité; mais son efficacité permet ensuite son effacement. L'analyse par les acteurs de leur propre situation prend toute la place, se substituant même au métalangage de la sociologie. Ou plutôt, les sciences sociales deviennent des acteurs parmi d'autres, avec les mêmes privilèges mais d'autres moyens, et passent simplement de la prétention du métalangage au langage. Ce déplacement de la force et de la faiblesse permet à la théorie des réseaux de capitaliser les deux grands mouvements récents de la sociologie: l' ethnométhodologie d'une part, l' extension réflexive de la sociologie sur les sciences d'autre part. "Suivre les acteurs", tel est le mot d'ordre qui permit de découvrir, sous le métalangage des sciences sociales, le langage astucieux, rigoureux, méthodique, mêlé, des acteurs eux-mêmes. Pour ce déploiement, pourtant, il fallait une théorie forte. L'ethnométhodologie crut la trouver dans un usage réglé, scientiste, du style sociologique. Paradoxe étonnant, après avoir libéré les acteurs, elle les enchaîna de nouveau, et l'analyste avec eux, dans les contraintes d'un métalangage plus envahissant encore que celui de la sociologie qu'elle prétendait remplacer. La théorie des réseaux cherche la force dans un second mouvement, réflexif celui-là, qui reverse les sciences sociales sur les sciences exactes d'abord, sur les sciences sociales ensuite. 3

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Tous les articles rassemblés dans ce volume portent leur attention à la fois sur les acteurs et sur les sciences, instruments, appareils chargés de les mesurer, de les représenter, de les étudier, de les analyser. Cette extension de la sociologie aux pratiques pour connaître et perfonner le social pennet à la théorie des réseaux de résoudre le paradoxe dont l'ethnométhodologie ne savait pas se tirer, tout en prolongeant l'intuition juste qui l'a rendue si justement célèbre. "Suivre les acteurs" s'entend de tous les acteurs, y compris de ceux qui, sociologues, économistes, technologues, s'efforcent d'en interpréter et orienter le comportement. En ajoutant les sciences à l'analyse des innovations, la théorie des réseaux ne complique pas encore davantage le tableau, mais l'allège au contraire d'autant. La parité des sciences et de ce qu'elles étudient pennet de considérer la mise en ordre elle-même comme une innovation, panni beaucoup d'autres. Les sciences exactes et sociales ne surplombent pas la pratique des pauvres acteurs auxquels il faudrait pardonner parce que, comme les Romains de l'Evangile, "ils ne savent pas ce qu'ils font". Elles construisent le lien social dont nous ne saurions les détacher. Pour reconnaître ces liaisons, il suffit de passer à des théories pauvres, comme celles des réseaux, dont la seule force vient de rendre visible et descriptible, le travail des acteurs. Les articles que l'on va lire n'ont pas d'objet en commuo. Ils n'ont même pas de théorie commune. Aucun modèle d'acteur ne pennet de les unifier, aucune middle range theory n'autorise les auteurs à se rassembler en une conception particulière du social. Pourtant, comme un salon des Impressionnistes, ou comme une exposition cubiste, un même infralangage les unit tous, une même volonté de peindre des situations hybrides en laissant aux acteurs le soin de construire leur sociologie, en intégrant à cette construction les instruments de mesure et les sciences qui leur sont attachées. Au lecteur de juger de l'effet d'ensemble et de l'originalité du regard.

BRUNO

LA TOUR

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DES RÉSEAUX VIDÉOCOM AUX RÉSEAUX ÉLECTRIQUES:

MACHINES,

GESTION,

MARCHÉS

AÂAOELEINE

AKRICH

INTRODUCTION

Dans cette communication, je me propose de revenir plus en détail sur une notion, utilisée constamment en sociologie, et en particulier en sociologie des sciences et des techniques, qui est celle d'acteur. En simplifiant à l'extrême la «théorie» des réseaux, on peut dire qu'une innovation se défmiten première approximation comme la construction de liens inédits entre des réseaux jusqu'alors disjoints: il est clair que le nouveau réseau ainsi constitué conduit à une déformation des réseaux précédents, qui est le résultat d'une série d'opérations de désintéressement-intéressement1 sans lesquelles l'innovation resterait à l'état de chimère. S'il est admis que, dans cette recomposition des alliances, les éléments qui appartenaient aux réseaux d'origine se trouvent transformés par leur annexion dans le nouveau réseau, il me semble que l'analyse de ce processus a porté plus d'attention à la redéfinition des contenus techniques qu'à celle des acteurs humains. La raison en est peutêtre que le terme même d'acteur postule une unité qui, dans le cas des acteurs humains ou sociaux, correspond trop bien à notre expérience quotidienne. 5

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Or, la construction des marchés, et tout particulièrement dans le cas des marchés grand public, suppose toujours de jouer sur plusieurs registres de relations, ou, pour emprunter la terminologie de Boltanski et Thévenot2, de s'aventurer sur plusieurs «cités»: aucun modèle d'acteur, que ce soit celui d'un acteur économique rationnel, ou celui d'un acteur mû par un désir de distinction, ou encore celui d'un acteur mimétique, ne suffit à rendre compte de la diffusion d'une innovation. De plus, l'examen d'un certain nombre d'innovations montre que leur succès ou leur échec tient bien souvent à leur capacité à gérer des relations différenciées avec des utilisateurs dont les compétences et les désirs sont susceptibles d'une grande variabilité: l'exemple de la micro-infomatique est particulièrement instructif à cet égard. Mais se pose alors, pour l'analyste, la question de savoir comment décrire la mise en oeuvre, par le dispositif technique, d'une possible pluralité d'usages, sans l'écraser dès le départ sous un seul terme agrégateur, qu'il s'agisse de celui d'utilisateur, d'usager ou de tout autre vocable. Il n'en demeure pas moins vrai que si l'innovation réussit, alors la circulation des objets produit une certaine mise en équivalence des différents acteurs: les économistes peuvent commencer à travailler, à définir des variables, à observer des relations entre ces variables, à construire des indicateurs etc.. Cela ne signifie pas pour autant qu'un registre a pris le pas sur tous les autres, mais plutôt que leur jeu a été confiné dans des sphères distinctes: pour prendre un exemple, au travers du Minitel, on peut parler aujourd 'hui aussi bien des relations familiales, de génération etc., que d'essor des télécommunications ou de stratégies industrielles et commerciales. Derrière la notion d' «acteur» se cachent donc deux problèmes, particulièrement cruciaux pour l'analyse des innovations: l'un se réfère au fait qu'un acteur est susceptible d'appartenir à
plusieurs réseaux distincts, définis chacun par la circulation d'objets spécifiques; l'autre est lié à l'idée qu'au travers d'un unique dispositif technique, il est possible de construire un ensemble de sous-réseaux différenciés tant du point de vue des éléments et acteurs associés que de la forme de leurs relations. Dans tous les cas, la résolution de ces problèmes suppose la mise en oeuvre d'un vocabulaire spécifique permettant de décrire ces différentes configurations, ce qui ne peut se faire qu'en désagrégeant la notion d'acteur: dans le cas des innovations, certains acteurs, tout comme certains objets, ne doivent être considérés que comme le résultat du processus et non son commencement.

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Cet exposé sera scindé en deux parties. Dans un premier temps, je m'intéresserai à un processus dynamique, celui de la conception des réseaux de vidéocommunication 3. L'intérêt de ce cas, pour notre propos, réside dans le fait que, s'agissant de la construction d'un réseau, la définition de l'usager oscille constamment entre des pôles contrastés: du manipulateur de terminal, à la famille, en passant par l'abonné, le professionnel, le client etc. J'essaierai, à partir de quelques aspects de ce cas, de mettre en place un petit nombre de concepts qui permettent de décrire plus finement ces processus de construction des acteurs, leur pertinence restant à discuter. Dans un second temps, je m'appuierai sur une étude portant sur l'organisation du secteur électrique suisse; il s'agira là d'un cas plus «classique» qui ressortit peut-être davantage à la sociologie des organisations qu'à celle de l'innovation: il nous permettra de montrer d'une part, l'apport possible des concepts précédents dans la description de systèmes «statiques», et d'autre part, l'interrelation entre la définition des acteurs, corrélative d'une définition du système technique, et la forme de l'activité économique, prise dans ses dimensions industrielles et marchandes.
LES RÉSEAUX

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Nous ferons partir l 'histoire des réseaux de vidéocommunication de 1ère génération (1G) de la publication par le CNET, en Février 83, d'un cahier des charges ayant valeur d'appel d'offres auprès des industriels. L 'utilisation d 'un nouveau matériau, la fibre optique. constitue le cœur autour duquel s 'organise la définition de ces réseaux. Cette fibre optique présente deux caractéristiques intéressantes: - elle permet le transport simultané de signaux hétérogènes (télévision. son hifi. données, téléphone. etc.) avec un niveau de qualité jusqu'alors inégalé par les autres supports existants (câble coaxial par exemple) - elle autorise des échanges d'informations dans les deux sens entre tous points du réseau et réalise en quelque sorte le mariage entre le câble téléphonique traditionnel et le câble coaxial, en empruntant au premier sa capacité de transit à double sens et en étendant le spectre des signaux transmissibles à ceux habituellement véhiculés par le second. Se trouve ainsi ménagée la possibilité de ce que l'on a appelé une «interactivité» du réseau. L 'utilisation de cette capacité d' «interactivité» est suscep7

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tible d'une double valorisation, explicitée dès le cahier des charges: il s'agit d'une part, d'introduire une différenciation dans les modes de taxation des services, qui repose en partie sur le transfert de certaines pratiques usuelles dans le monde de la téléphonie à celui de l'audiovisuel (hormis l'abonnement «classique», on envisage une taxation à la durée et au programme), et d'autre pan, d'installer des dispositifs d'observation et de mesure du trafic qui bouleversent les méthodes habituelles utilisées pour le calcul des audiences. De plus, l'interactivité permet, à l'instar du Minitel, la mise en place de procédures d'accès sélectives à certains services. Au confluent entre ces trois nouvelles possibilités, l'une des applications envisagées par les concepteurs du réseau concerne la diffusion d'émissions d'information proposées par les laboratoires pharmaceutiques à destination exclusive des médecins, les opérateurs de réseau vendant non seulement le droit de diffusion des émissions, mais aussi des données sur l'écoute (nombre de spectateurs, durée d'écoute etc.) qui permettent aux laboratoires de mesurer l'impact de leur politique de communication. Le réseau Vidéocom vise donc à l'instauration d'une nouvelle «donne» dans le domaine audiovisuel qui repose sur sa capacité à produire une différenciation dans les modes de partages des coûts et des bénéfices entre différents acteurs (usagers, annonceurs, fournisseurs de programmes, gestionnaires des réseaux), cette différenciation s'accompagnant d'une possible transformation dans la définition des services rendus. Avant l'acteur, des positions Ce premier cahier des charges se présente comme une description des fonctions que le réseau, dans son ensemble, devra assurer; s'il ne spécifie pas ou peu la répartition de ces fonctions entre les différents éléments qui constituent le réseau, il installe, au point d'aboutissement de ce dernier, un acteur vinuel, appelé usager, pris, au travers du réseau, dans un faisceau de relations, de nature diverse, technique, économique, juridique, sociale etc. Mais parler à ce stade d' «usager», ce peut être déjà supposer que cet ensemble de relations converge et installe une position unique dans laquelle les acteurs cibles du réseau ne demanderont qu'à prendre place. C'est pourquoi, m'inspirant à la fois de Goffman et des modèles des cités de Boltanski et Thévenot4, je préfère ici substituer au terme d'usager, utilisé par les concepteurs, celui de 8

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«position» qui désigne le statut d'un acteur pris dans une ou un ensemble de relations régies par un unique principe d'équivalence: ainsi, l'abonné, le spectateur, le consommateur de services payants, le membre d'un groupe social détenniné (médecin) etc., spécifient autant de «positions» assignées par telle ou telle partie du dispositif «réseau» à l' «usager». L'utilisation de ce terme, qui ne préjuge en rien de la superposabilité de ces différentes positions, pennet de rendre compte du travail nécessaire à leur mise en convergence. Effectivement, une bonne part des efforts déployés par les concepteurs va être consacrée à la résolution de cette difficile équation: comment construire une certaine homogénéisation des pratiques qui permette à l'usager virtuel de s'incarner dans un usager réel, tout en accordant à ce dernier la possibilité de prendre, à tel ou tel moment, une posture particulière à l'intérieur d'une gamme prédéfinie dont l'existence conditionne le développement de nouveaux marchés audiovisuels? Le coffret d'adaptation (CA) représente l'interface prévue, par le premier cahier des charges, entre l'usager et le réseau: c'est donc à la conception de quelques-uns de ses éléments que nous allons maintenant nous intéresser en essayant de mettre en évidence ces processus conjoints d'unification et de différenciation.
Actants et destinateur Dans le cahier des charges techniques particulières (CCfP) se trouvent spécifiés pour la première fois un certain nombre des éléments techniques qui constituent le CA, et en particulier sa face avant, dévolue au dialogue usager/réseau. Le clavier comprend 10 touches numériques (de 0 à 9) et des touches dites «fonctionnelles», panni lesquelles une touche «VALIDATION DELASÉLECIlON», une touche «CLÉ D'ACCÈS» et une touche «MENU». Enfin, quatre voyants

de contrôle complètent cette première esquisse: un «affichage du service sélectionné», un voyant de «demande de clé d'accès», un «indicateur de fausse manoeuvre» et un «indicateur de panne». Les touches «validation de la sélection» et «clé d'accès» font seules l'objet d'une argumentation un peu développée. La première, sur laquelle je ne m'étendrai pas, «a essentiellement pour fonction d'éviter les fausses manoeuvres,
susceptibles de conduire à un changement de sélection intempestif»:

si l'usager appuie par inadvertance sur une touche numérique, sans actionner, dans un laps de temps détenniné, la touche «validation», 9

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cette manipulation n'aura aucun effet sur le contenu du programme visualisé. La définition de cette touche est liée à un certain nombre de considérations portant sur la manière de réaliser un compromis entre la simplicité du clavier, à laquelle est associée un coût, et les ambitions à long terme du réseau: celui-ci devait effectivement permettre la réception de 30 canaux; le choix était donc en principe ouvert entre un clavier numérique comportant autant de touches que de canaux prévus et un clavier type «téléphone» (selon l'expression même de nos interlocuteurs) assorti d'un mécanisme permettant de faire la distinction entre les numéros de chaîne à un chiffre et ceux à deux chiffres. Ce dernier peut être réalisé de diverses façons: par le biais d'une touche de validation, comme cela a été effectivement le cas, ou, par exemple, en soumettant la frappe des chiffres à une temporisation: si la frappe d'un premier chiffre n'est pas suivie, dans un certain délai, par un second chiffre, le système estime que le numéro de chaîne demandé ne comporte qu'un seul chiffre. Alors que les interlocuteurs que nous avons rencontrés justifient le choix de la touche de validation par ce dernier type de considérations, le CCfP s'attache uniquement à la prévention des fausses manoeuvres. Pour des raisons ergonomiques et économiques, le choix s'est porté très tôt en faveur du clavier téléphonique; cette décision prise, et en l'absence d'autres interprétations, la «touche validation» ne doit apparemment son existence qu'à l'argument mis en avant par le CCfP. Si l'on s'en tient donc à cette argumentation, cette première touche réalise l'assujettissement du réseau à la volonté de l'usager: celle-ci se trouve spécifiée, par rapport à l'activité motrice plus ou moins contrôlée des individus, par l'appui sur «validation» qui redouble les actions antérieures et équivaut formellement àl' énoncé «je veux». Du même coup, elle installe un premier actant, défini par sa capacité à désirer et à rendre exécutoire l'expression de ses désirs. Je réserverai le terme d' «actant» pour qualifier l'entité désignée par le dispositif technique, en vue de l'action duquel il a été conçu. Position et actant sont deux facettes d'une même réalité; plus exactement, ces deux termes marquent le fait que nous avons affaire ici à un dispositif d'intéressement, matérialisé dans ce cas précis parla touche «validation», qui s'interpose entre les programmes et leur supposé spectateur: pour accéder à cette position de spectateur, celui qui ne peut être alors désigné, le X, doit d'abord devenir actant par l'appui sur la touche «validation». 10

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PROGRAMMES

POSITION

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La touche «clé d'accès» nous amène davantage au coeur du réseau de vidéocommunications, dans sa spécificité. Deux types de clés sont définis à ce stade du projet: une clé dite «parentale» qui permet d'inhiber l'utilisation du CA, et une série de clés associées à des programmes dits «réservés», c'est-à-dire dont l'accès est limité à une catégorie particulière d'usagers. Les clés d'accès ont pour objet de garantir l'identité entre l'auteur d'une demande de connexion et la personne «autorisée», en vertu soit du contrat passé entre les fournisseurs de programmes et les opérateurs de réseau (programme réservé à une catégorie particulière d'usagers) soit de sa position à l'intérieur de la cellule familiale (clé parentale). Notons cependant que, dans tous les cas, Hs'agit de produire une différenciation entre les actants potentiels d'un CA particulier; effectivement, les émissions réservées aux médecins, par exemple, pourraient faire l'objet d'un traitement analogue à celui qui est appliqué aux abonnements optionnels: les exploitants programment le système de manière à ce que seuls les usagers-CA (Le. représentés uniquement par leur CA) ayant opté pour cet abonnement soient en mesure de recevoir le service correspondant, sans que cette réception ne nécessite de leur part une manoeuvre particulière; l'introduction d'une clé d'accès pour les programmes destinés à une catégorie particulière d'usagers n'a donc pas pour premier objectif d'effectuer un tri à l'intérieur de la population globale d'usagers, mais bien, d'abord, au sein du sousgroupe défini par l'accès à un CA particulier. En résumé, les clés d'accès permettent essentiellement le transfert d'une compétence - avoir accès sans restriction au programme de son choix - attribuée, dans le cas du réseau hertzien, à l'ensemble des usagers: celle-ci se déplace, dans un premier 11

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temps, des usagers vers le réseau (vu au travers du CA et de la touche «clé»), et, ensuite, du CA vers un actant individué par le code numérique qui définit sa clé; mais celui-ci reste libre, par la communication de sa clé, de réattribuer cette compétence à qui il juge bon à l'intérieur du collectif défini par le CA, un des points importants étant que le réseau n'en veut rien savoir: le CA assigne donc des «positions» en ce sens, on le qualifiera,en empruntant

ce mot à la sémiotique, de destinateur - tout en jouant un rôle

-

d'écran entre le collectif domestique etle réseau. L'acteur-usager, s'il se réalise, ne peut être que le produit de cette double opération de séparation/masquage effectuée par le CA, et par laquelle il se voit «autorisé», c'est-à-dire institué comme auteurd 'une demande. 5
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RESEAU De l'objet comme destinateur à l'utilisateur comme destinataire Partant d'un usager-CA défini comme point d'aboutissement de la fibre optique et signataire collectif d'un contrat d'abonnement, nous voyons peu à peu émerger une série d'actants différenciés selon autant de paramètres que l'on voudra, retraduits dans le réseau par le système des clés, mais qui restent, en l'absence de porte-parole des éventuels fournisseurs de programmes, complètement indétenninés. Dans ce cas précis, nous avons affaire à un actant sans position: le dispositif d'intéressement fonctionne à vide, et ne pourra fonctionner autrement tant que l'on n'aura pas installé une chaîne de médiateurs qui pennettent de spécifier les paramètres précédents. Pour le dire autrement, le CA produit une «sociologie» théorique qui pose l'existence d'un tissu social fonné de la superposition de réseaux hétérogènes, sans se prononcer sur leur nature, ces réseaux étant en droit et en position

de contrôler leur extension et leur plus ou moins grand 12

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entrelacement; les clés d'accès représentent à la fois l'expression et l'outil de ce pouvoir.
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Même en faisant abstraction du point précédent, construire un (ou des) marché de l'audiovisuel grâce au réseau nécessite encore une opération de traduction, qui pennette de passer de cette sociologie à une fonne d'arrangement économique: à l'un des bouts du dispositif, c'est-à-dire du côté des usagers, les concepteurs ont prévu divers modes de relations marchandes qui vont de l'abonnement de base à l'abonnement optionnel, en passant par les émissions payantes, à la durée ou au forfait. Ces deux dernières fonnes ont pour particularité de créer une dette de l'usager, ici client, vis-à-vis des exploitants. D'où l'idée des concepteurs de n'autoriser la réception des programmes par l'usager que sur «demande effective» de ce dernier, ce qui équivaut à poser la nécessité d'une fonne de contrat entre l'exploitant et l'usager. Cela va conduire: 1) à ajouter un nouveau voyant, dit «voyant payant» qui a pour fonction d 'infonner l'usager du statut tarifaire des programmes; et 2) à mettre en place une procédure d'acceptation du contrat, constituée d'un double appui sur la touche «validation» (rebaptisée à l'instar du Minitel touche «envoi»), manoeuvre qui équivaut fonnellement à une signature. Se trouve ainsi défini un nouvel actant, caractérisé par sa position dans un univers juridique.
De la «super-position» des actants

Mais, de la résolution de ce point, naît un nouveau problème: la position juridique est déjà occupée par un actant, le signataire du contrat d'abonnement; or, la procédure adoptée ne garantit pas que ce dernier se superpose à celui défini par le double 13

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appui sur «envoi».En venu des règles qui prévalent dans l'ordre juridico-Iégal, la disjonction possible entre ces deux actants est susceptiblede créer quelques difficultés,dont la contestationpar les abonnés de leurs factures. Pour garantir l'existence d'un répondant, les concepteurs implantent un nouveau dispositif, la
«clé d'accès payant», fournie à tout usager qui en fait la demande. Cette clé permet l'allocation au collectif domestique d'une compétence de décision ponant sur la détermination de son ou ses représentants légaux, le «réseau» ne voulant là encore rien savoir de ces transactions internes. Nous assistons ici à un renversement de perspective: alors que l'univers domestique n'est au départ que la structure de base définie par la localisation du CA et à partir de laquelle il faut créer de la différenciation, il devient ici un élément de l'environnement dont on doit prendre en compte l'organisation spécifique sous peine d'entacher de nullité le contrat passé entre l'usager et les exploitants; pour le dire autrement, au CA comme destinateur de l'usager, s'ajoute maintenant l'usager comme destinataire du CA,

celui-ci étant par ailleurs - et c'est ce qui fonde sa qualité de destinataire - spécifié par deux «positions» préalables, celle de signataire / non signataire du contrat d'abonnement et celle de membre particularisé d'un collectif domestique.

CA DESTINATEUR

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Parallèlement à ce processus de spécification du CA, se met en place une typologie des programmes qui est le produit du croisement, effectué par le CA, entre les paramètres régissant les transactions marchandes et ceux qui définissent les relations entre 14

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usagers et programmes: apparaissent ainsi quatre types de programmes, définis par l'état simultané des deux voyants «clé» et «payant»: les programmes à accès libre, à accès librepayant, àaccès conditionnel, accès conditionnel payant, auxquels vient s'ajouter un cinquième type: les programmes payants protégés, généré par l'introduction de la clé d'accès payant. Notons que, du point de vue du CA, rien ne permet de distinguer un programme payant protégé d'un programme payant à accès conditionnel. Cette typologie installe une série d'acteurs-usagers définie par la conjugaison entre la position-actant «juridique» et un actant sans position, celui spécifié par la clé d'accès réservé.
La stabilisation des dispositifs d'intéressement

A panir de ce moment-là, le dialogue usager-CA ne va pratiquement plus évoluer; en revanche,on assiste à la spécification de plus en plus fine du CA: il s'agit de la couleur et de l'emplacement des touches,du libellé qui y est gravé,de leur effet tactile, de la luminosité des voyants etc. Dans tous les cas, ces prescriptionspeuvent s'analyser comme la recherched'un équilibre entre le CA et l'environnement au sens large de l'usager
supposé, envisagé ici uniquement comme destinataire du CA. Je me bornerai ici à prendre un exemple, celui de la luminosité des voyants. Dans un document intitulé «Critères pour la conception esthético-ergonomique des coffrets d'adaptation des RVIG», il est dit que:
«La luminosité des diodes devra être suffisante pour être visible sous un éclairage usuel. Ceci peut inciter à les présenter sur un fond de teinte foncée. Par contre, elles ne devront pas pour autant éblouir dans le cas d'un éclairage réduit. Par ailleurs, le CA devra être traité anti-reflets.»

En d'autres termes, les voyants doivent constituer un dispositif d'intéressement assez fort pour astreindre l'usager à prendre la position enjointe et éviter qu'il ne se laisse capter par d'autres dispositifs de son environnement, mais pas trop fon pour qu'il puisse sans difficulté basculer d'une position à l'autre et en particulier qu'il ne soit pas soustrait de sa position de spectateur, qui est supposée préexister au CA et au réseau, laquelle conditionne celle de client. En conclusion de cette première partie, je voudrais faire deux remarques: 15

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1) nous sommes passés insensiblement de l'usager inscrit dans le CA, à l'usager décrit par le déplacement du CA. Notons que ce dernier reste ici essentiellement imaginaire: pendant très longtemps, les concepteurs ont travaillé en vase clos, ne faisant appel à aucun porte-parole des usagers, si ce n'est eux-mêmes (par débrayage de leur position de concepteurs). Ce n'est qu'en bout de course, la plupart des choix techniques ayant été faits, qu'ils ont recruté deux consultants pour réaliser des expérimentations avec des usagers «naïfs». Autrement dit, nous passons du CA comme destinateur de l'usager, Le. ce par quoi ce dernier se voit assigner des positions, à l'usager comme destinataire du CA, Le. celui par lequel le CA accède à sa réalité d'objet technique. Dans ce dernier cas, les positions de l'usager sont supposées préexister à son. interaction avec le dispositif technique et être soutenues par un certain nombre de porte-parole (dont le choix est certes toujours problématique). Dans le premier cas, en revanche, une série de médiations sont nécessaires afin d'amener l'actant à la position qui lui est prescrite; ces médiations peuvent être techniques: c'est par exemple le cas du choix de la dénomination finale de la touche «envoi», qui fonctionnant comme ce que la sémiotique appelle un connecteur d' isotopies, permet, grâce à la mobilisation du modèle «minitel», le passage entre actant et position; elles peuvent être aussi sociales ou socio-techniques: en forçant le trait, l'on pourrait dire que l'échec des réseaux IG est lié à l'absence de tout médiateur permettant de retraduire, dans le registre du réseau et des clés d'accès et par le biais de programmes spécifiques, les stratifications sociales sur l'existence desquelles les concepteurs avaient appuyé le développement des nouveaux marchés audiovisuels. On a construit techniquement un scénario permettant de gérer de la demande, mais, à la mise en service, il n'y a aucune offre qui puisse faire prendre corps à cette demande «abstraite»: les clés d'accès réservé n'ont jamais été implantées.

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2) Dans tous les cas, la conception du CA met en scène une série d'actants, qui doivent à un moment donné converger vers la défmition d'acteurs; mais, convergence ne veut pas dire confusion. Dans certaines configurations, lorsque deux actants réfèrent à la même position, il peut être effectivement nécessaire d'assurer leur stricte superposition: c'est par exemple le cas des deux actants juridiques défmis par le réseau. En revanche, dans d'autres cas, il faut ménager l'aniculation entre différentes positions sans pour autant les confondre sous un même actant; le risque étant de rendre son rôle incompréhensible à l'usager: lors d'une expérimentation menée avec des usagers, ceux-ci, qui étaient censés faire les manoeuvres nécessaires à l'obtention d'un programme réservé et payant, se montraient très embarrassés (nous avons vu plus haut que rien sur le CA ne permet de faire la distinction entre programmes payants protégés et programmes réservés payants); leur hésitation, alors même que l'expérimentateur leur a précisé le statut du programme, pone sur la nature de la clé à introduire: clé de protection des canaux payants ou clé d'acècs confidentiel?; leur propre confusion n'est que l'écho de la confusion installée par le CA: elle s'interprète comme une hésitation sur le principe au nom duquel le réseau s'adresse à eux, sur la position personnelle qui en résulte et, en conséquence, sur leur programme d'action.

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Un autre problème apparaît avec la touche «annulation» qui peut être analysé dans des termes similaires: si l'usager a sélectionné un canal qui nécessite l'introduction d'une clé, et, qu'avant d'avoir entièrement entré sa clé, il appuie sur la touche «annulation», il revient au canal d'accueil et doit recommencer intégralement la séquence d'action, y compris la panie qui permet la sélection du canal désiré. Le système suppose que l'usager renonce à la réception de l'émission considérée soit parce qu'il ne 17

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QUE LA RAISON IGNORE

veut pas payer, soit que son statut ne lui pennette pas d'accéder à elle (il ne connaît pas la clé «payant» ou la clé «confidentielle»). Or, cette situation est exclue des scénarios envisageables dans le cadre d'une expérimentation portant sur la compréhension du dialogue et des manipulations nécessaires (une hypothèse implicite est faite, à savoir que l'usager sait ce qu'il veut et qu'il peut, au sens du droit, ce qu'il veut); en revanche, l'expérimentation met en scène une autre situation, celle dans laquelle l'usager, ayant fait une erreur de frappe dans son code, maintient son désir de réception de la chaîne (il est «payé» pour ça) et souhaite simplement composer à nouveau ce code. Dans cette situation, le fait de retourner à la mire d'accueil apparaît soit comme un désagrément soit comme un phénomène incompréhensible. Pour lever cette difficulté, l'IDATE propose de distinguer entre deux opérations, l'annulation qui revient à un renoncement de la volonté exprimée par le sujet, et la correction qui pennet la fusion, un moment annulée par la maladresse physique, entre l'usager-manipulateur et l'usager-demandeur. Comme dans le cas des clés, le problème vient ici de ce qu'une seule touche agrège des postures différentes de l'usager. Plus fondamentalement, il semble, dans le cas des réseaux IG, que la possibilité de construire de nouveaux marchés pour l'audiovisuel repose en partie sur la capacité du réseau à définir et maintenir une série de positions différenciées entre lesquelles l'usager se doit de naviguer. D'où l'hypothèse que nous fonnuIons, et que nous allons chercher à étayer sur le cas de l'organisation électrique en Suisse, à savoir qu'il doit être possible de mettre en relation les fonnes d'économie et la définition des acteurs: plus précisément, chaque type de marché -et la fonnalisationéconomique qui lui est associée - est inséparable de l'existence d'un certain nombre d'acteurs aux com pétences, responsabilités et motivations spécifiques, la définition et la stabilisation de ces acteurs étant assurées par des dispositifs techniques, juridiques, et/ou organisationnels.
L'ÉLECTRICI1É EN SUISSE

La Suisse possède un système électrique d'une très grande complexité: elle ne compte pas moins de 1200 entreprises d'électricité, dont la taille, le statut (privé/public), les domaines d'activités sont des plus variés; cependant, panni ces 1200 entreprises, 18

CES IWsBAUX

QUE LA RAISON JONORB

163 représentent 95% de la production et de l'ordre de 70% de la distribution; enfin, 10 grandes entreprises, appelées entreprises interurbaines, détiennent un monopole de fait dans les échanges d'électricité avec l'étranger. Le secteur est prospère, sans que les prix de l'électricité ne soient démesurément élevés, ce qui semble indiquer un niveau de performance technico-économique convenable (pour autant que l'on puisse le dire: les comparaisons en ce domaine sont généralement délicates à mener, en raison de l'interrelation entre fomies d'organisation, critères de gestion, et systèmes de mesure). La composition et le fonctionnement du système technique sont tout à fait comparables à ce qui se fait dans les autres pays européens à deux différences près: - grâce à sa situation alpine, la Suisse a pu mettre en place de gros moyens de production hydraulique (environ 60% de la production) qui component une pan importante de bassins à accumulation; - il n'y a pas en Suisse de dispatching technico-économique central, ni même régional. Un des problèmes auxquels l'industrie électrique a depuis toujours été confrontée est lié à la nécessité d'obtenir, en permanence et au meilleur coût, un ajustement entre l'offre et la demande. D'où la mise au point de modèles dont la sophistication est à la mesure de la complexité du système technique, et qui, à partir de la considération d'une liste impressionnante de paramètres (coûts de production, état des réseaux, coûts des pertes en ligne, probabilité des aléas climatiques, coût de la défaillance etc.), établissent à chaque instant l'optimum technicoéconomique de fonctionnement. Mais pour réaliser cet optimum, il faut encore une entité qui soit en position de faire exécuter les décisions prescrites par le modèle: c'est l'objet du dispatching. Par rapport au paradigme électrique dominant (au moins en France...) qui pose d'une part la supériorité des grands systèmes par rapport aux petits (en raison des économies d'échelle, mais aussi d'autres paramètres qui concernent, en particulier, la gestion des réseaux), et d'autre part, les avantages décisifs, en terme d'optimisation technico-économique, procurés par une certaine centralisation, la Suisse paraît, à première vue, «mal partie». Comment alors expliquer que, globalement, le secteur électrique suisse ne paraisse pas outrageusement moins «efficace» que le système français, ou d'autres systèmes européens? Cela tient à un certain nombre de dispositifs organisationnels originaux, intimement liés aux caractéristiques techniques du système et aux formes

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