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Ces réseaux qui nous gouvernent?

480 pages
Ce livre traite de la question des infrastructures constituées en réseaux. Ces objets d’une grande importance, non seulement par les investissements et les patrimoines qu’ils représentent, mais aussi par la place qu’ils occupent dans notre espace et notre quotidienneté sont abordés sous l’angle de questions relativement inhabituelles dans les sciences humaines. Diverses questions sont traitées par la méthode du « regard croisé », utilisée par une équipe de dix-sept chercheurs de France et du Québec.
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CES RESEAUX QUI NOUS GOUVERNENT?

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5810-6

Sous la direction de Michel Gariépy

et Michel Marié

CES RESEAUX QUI NOUS GOUVERNENT?

ÉditionsL 'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Collection Villes et Entreprises dirigée par Alain Bourdin et Jean Rémy
La ville peut être abordée selon des points de vue différents: milieu résidentiel, milieu de travail, milieu de culture. Ceux-ci peuvent être entremêlés ou séparés. TIen va de même des groupes sociaux qui communiquent à travers ces divers types d'enjeux. La dimension économique n'est jamais absente, mais elle entre en tension avec la dimension politique. Ainsi peut-on aborder la conception urbanistique ou architecturale, l'évaluation des politiques sociales ou socio-économiques et les formes d'appropriation par divers acteurs. Pour répondre à ces interrogations, la collection rassemble deux types de textes. Les premiers s'appuient sur des recherches de terrain pour dégager une problématique d'analyse et d'interprétation. Les seconds, plus théoriques, partent de ces problématiques; ce qui permet de créer un espace de comparaison entre des situations et des contextes différents. La collection souhaite promouvoir des comparaisons entre des aires culturelles et économiques différentes.

Dernières parutions

N. MASSARD, erritoires et politiques technologiques: T comparaisons régionales, 1996. D. LOUIS,Naissance d'un site urbain - Les avatars locaux des politiques nationales,

1996.
C. CHANSON-JABEUR, GODARD,M. FAKHFAKH, SEMMOND, illes, transports et déX. B. V placements au Maghreb, 1996. L. VOYÉ (collectif), Villes et transactions sociales. HOlnmage au professeur Jean Rémy, 1996. S. DULucQ, La France et les villes d'Afrique Noirefrancophone, 1996. D. BAZABAS,Du marché de rue en Hafti, 1997. B. COLOOS,F. CALCOEN, J.C. DRIANT B.FILIPPI (sous la direction de), Comprendre les et marchés du logement, 1997. C.-D. GONDOLA, illes miroirs. Migrations et identités urbaines à Kinshasa et BrazzaV ville (1930-1970), 1997. O. SODERSTROM (ed), L'industriel, l'architecte et le phalanstère, 1997.

TABLE

DES MATIERES

Avant-propos Introduction générale
Michel Marié et Michel Gariépy

9

13
31

Il

les récits de la longue durée
Introduction Michel Marié

33

Particularités locales et stratégies d'acteurs: 50 ans d'histoire du téléphone à Montréal 2 La régulation des systèmes sociotechniques sur la longue durée I:organisation industrielle des systèmes électriques sur la longue durée: régularfiés et variations Histoire de l'électricité en France, tome premier: 1881-1918. Note de lecture et commentaires Réseaux et gouvernementalité: les instruments gestionnaires Dimensions comptables et transactionnelle Introduction

Claire Poitras

37

Konstantinos

Chatzis

59

3

Olivier Coùtard

85

4

Michel

Marié

107

ID

147
Jacques Fisette et
Gilles Jeannot

149

Le temps des comptables

Gilles Jeannot

153

2

Temporalités et représentations de l'efficacité: la ville, les territoires, l'entreprise Les infrastructures réinventées : les technologies de gouvernement de la banque mondiale Les enjeux des politiques et les techniques des travaux publics en Afrique du Nord (1939-1962). Contribution à l'histoire de la colonisation française en Afrique du Nord Note de lecture et commentaires
La notion de service public

PierreVeltz

181

3

Jacques Fisette

193

4

Michel Marié

217 231

5

Henri Coing

lm

Réseaux, territoires et subsidiarité
Introduction Gouverner en réseau les agences de l'eau en France:
Bernard' Barraqué

247
Bernard Barraqué et Paul Lewis 249

253

2

La planification des transports dans la région de Montréal: la recherche de la cohérence Le génie urbain entre subsidiarité et économie d'échelle? L'émergence d'un modèle québécois de gestion dei' eau à la rencontre des territoires et des réseaux Figures et avatars de la justification territoriale des infrastructures urbaines

PaulLewis
Thierry Prost et
Pascal Le Gauffre

285

3

305

4

Jean-François Bibeault

325

5

Franck

Scherrer

345

[I

Procédures, transactions sociales et compromis
Jean-Michel Foumiau et Introduction Pierre Hamel

363

365
Foumiau

Figures de la concertation

"à la française"

Jean-Michel

371

2

Démocratie locale et gouvernementalité : portée et limites des innovations institutionnelles en matière de débat public L'évaluation environnementale "à la québécoise" dans le déploiement du réseau d'infrastructures d'Hydro-Québec Les procédures de consultation publique en aménagement au Québec, outils de gouvernementalité

Pierre

Hamel

403

3

Michel Gariépy

425

4

Laurence De. Carlo

453

AVANT-PROPOS

Les textes que comporte cet ouvrage sont le produit d' échanges, de séminaires et de rencontres qui ont pris place en alternance d'un côté et de l'autre de l'Atlantique, du printemps de 1995 à celui de 1997, entre dix-sept chercheurs français et québécois. ils ont été initiés dans le cadre du projet de recherche intitulé Gestion des infrastructures urbaines: de
l'émergence des projets à leur évaluation dans une perspective de développement

durable, un projet sélectionné en 1994 au terme du concours du programme de la Commission permanente franco-québécoise dans le secteur de la ville. Avec ce programme, les déplacements et les séjours des chercheurs à l'étranger ont pu être financés conjointement par le ministère des Relations internationales du Québec et le ministère des Affaires étrangères de France. La direction de la coopération scientifique et technique du ministère français des Affaires étrangères a par ailleurs aidé à la publication de l'ouvrage. Nos premiers remerciements vont donc aux représentants de ces ministères et aux administrateurs français et québécois de ce programme, pour avoir, dans un premier temps, reconnu l'intérêt du projet puis l'avoir soutenu suffisamment longtemps pour permettre à l'équipe de bâtir un langage commun et aux résultats de prendre forme. Il est plus que de mise d'adresser nos remerciements, et des remerciements auxquels le temps a permis de conférer une dimension bien amicale, à chacun des auteurs des contributions de cet ouvrage. Dans une conjoncture où la spécialisation disciplinaire est survalorisée, où l'accent est placé sur la formulation pointue des problèmes, où enfin l'impératif est à la production rapide de résultats, c'était un pari audacieux que d'accepter d' œuvrer à une problématique qui, to'ute pertinente qu'elle fût socialement, n'en était pas moins d'un fort degré 11

de généralité. C'était aussi un cheminement laborieux, sinon hasardeux, auquel ils avaient été conviés: celui d'accepter de jouer le rôle de "passeurs" et de transcender les frontières de savoirs disciplinaires bien constitués, les limites des pratiques de recherche bien définies territorialement. Et parmi ces passeurs, des remerciements particuliers vont à Thierry Prost qui a alterné avec grande efficacité entre la sphère administrative, à titre de coordonnateur à l'INGUL (Institut national du génie urbain de Lyon) du programme France-Québec, et la sphère de recherche, en œuvrant comme membre de notre équipe de chercheurs. Nous espérons que tous, ils auront trouvé autant d'agrément que nous dans le cheminement et qu'ils éprouveront autant de satisfaction devant le résultat final. La production du manuscrit a bénéficié des efforts indispensables mais toujours bienveillants et généreux de plusieurs personnes. Du coté québécois, à la Faculté de l'aménagement de l'Université de Montréal, Andl"ée Habra, Suzanne Gagnon, Claire Longpré et Jocelyne Maheu ont assuré l'homogénéisation et la mise en forme des textes; Louis-Charles Lasnier a été responsable de la conception graphique et de la mise en page finale du manuscrit. Du côté français, au LATTS (Laboratoire Techniques, Territoires et Sociétés) de l'Ecole nationale des ponts et chaussées, Geneviève Guinard a assuré la révision linguistique et la relecture très attentive des textes avec la collaboration d'Aline Plante de Montréal. La photo de couverture enfin est de Louise Harvey. Nous les remercions bien sincèrement. En terminant, nous voulons formuler le souhait que le langage commun que ce projet aura permis de bâtir, la mise en résonance de l'histoire et de l'analyse de différents réseaux socio-techniques qui s'y est effectuée serviront d'assise à de nombreux échanges ultérieurs: la production d'un véritable "regard croisé", on ne le dira jamais trop, ne peut s'inscrire que dans un temps long.

12

INTRODUCTION

GENERALE

Michel
I

Marié

et

Michel

Gariépy

I

Ce livre traite de la question des infrastructures constituées en réseaux, objets d'une grande importance, non seulement par les investissements et les patrimoines qu'ils représentent, mais aussi par la place qu'ils occupent dans notre espace et notre quotidienneté. Dans un ouvrage récent1, Claude Raffestin rappelait cette vieille définition du mot rets ,la
Il forme archaïque du mot réseau: artifices par lesquels on s'empare de

quelqu'un
f

ou de son esprit" (fin XIVe siècle, Christine de Pisan)2.

Généralement, la période de la genèse et des années pionnières des grands réseaux attire l'attention des chercheurs. En effet cette période qui précède ou succède immédiatement à la conception et à sa matérialisation est celle où les enjeux non techI1iques qui les accompagnent sont les plus explicites et font l'objet de débats, tant aux niveaux professionnel et politique que médiatique. Lorsque le réseau se stabilise et se pérennise, tout semble se passer comme si les déterminations sociales s'étaient estompées au bénéfice de la seule dimension technique3. Les réseaux nous apparaissent alors comme des
1/

êtres de nature"

.

Sans doute est-ce en raison de cette accoutumance et de ce phénomène de naturalisation se sont de nous. Non seulement ils
1

Offner,

J.-M. et Pumain,

D. (sous la dir. de), Réseaux et territoires.

Significations

croisées,

Ed. de l'Aube, novo 1996, 281 p. Z Le Robert. Dictionnaire historique de la languefrançaise£ 1992. 3 Scl1errer, E, L'égout, patril1toine urbain. L'évolution dans la longue durée du réseau d'assainissement de Lyon, Thèse d'urbanisme, Université Paris/Val de Marne, mars 1992.

15

exercent un ascendant sur nos existences individuelles, mais encore, à un niveau plus général, ils participent de la structuration des pouvoirs. N'a-t-on pas vu récemment, en France, le directeur de Cabinet d'un ancien premier ministre - devenu depuis président de la République - prendre les rê,nes d'une multinationale de réseaux?
Probablement parce qu'ils se situent à l'intersection de logiques qui échappent à la division ordinaire du travail scientifique (logiques industrielles et logiques de services, logiques d'entreprises et logiques de territoires, rationalités instrumentales et rationalités transactionnelles, rationalités techniques fondées sur l'analyse et rationalités politiques fondées sur la synthèse et le compromis, téchnè et métis, etc.), ces objets ont encore été assez peu explorés par les sciences humaines. Voilà donc un thème éminemment transversal que l'on ne peut traiter comme tel si l'on s'enferme dans le découpage entre disciplines de l'esprit, par exemple l'économie industrielle, la géographie des territoires ou la sociologie des institutions. Comment construire des formes de pensée qui ne dissocient pas ces différentes bipolarisations de l'objet, et qui même adoptent leur indissociation comme étant au centre de la démarche?

ENTRE

AMENAGEMENT

ET MENAGEMENT?

Cette manière transdisciplinaire d'approcher la question des réseaux et des infrastructures est fondée sur un premier postulat. L'objet technique, et à plus forte raison le réseau, ne peut être dissocié de son environnement (physique, culturel, social, etc.) et donc du territoire dans lequel il agit et dont il fait partie. L'homme est aux deux bouts de la chaîne. En tant que producteur d'objets, il compo~e lui-même son milieu. Mais en même temps il ne cesse d'être composé par lui. Dans cette conception, le milieu (l'environnement) n'est pas pure externalité. Il est à la fois interne et externe à l'objet. Pour mettre en place un dispositif mental qui puisse embrasser les deux dimensions de la production technique des objets et de leur environnement, on pourrait emprunter à Gilbert Simondon la notion de "milieu associé/4. L'idée de cet auteur, qui fonde son raisonnement sur l'analyse de différentes lignées techniques, est que les objets, primitivement artificiels, connaissent un processus de concrétisation qui tend à les rapprocher des objets naturels. L'objet technique qui, au début, avait besoin d'un milieu régulateur extérieur -le laboratoire, l'atelier,
4

Simondon,

G., "Du mode d'existence
Ed. Aubier, 1958, réédité

des objets techniques",
p.

in Res, L'invention

philosophique,

en 1989.335

16

l'usine'~ pour exister, devient progressivement capable de se passer du milieu artificiel par accroissement de sa cohérence inteme,desa capacité d'auto-organisation. UC'est sa relation aux autres objets, techniques ou naturels, qui devient régulatrice et permet l'auto-entretien des conditions de fonctionnement. Cet objet n'est pas isolé; il s'associe à d'autres objets, ou se suffit à lui-même, alors qu'au début il était isolé et hétéronome"5. Le processus inventif suppose donc la mise en relation de delL" mondes hétérogènes, imposant des choix et des compromis, entre d'une part l'objet technique et le milieu technique, d'autre part l'objet technique et le milieu géograplûque. Le problème que pose alors Simondon est que l'évolution technique ne peut en aucune façon être conçue comme simple adaptation à des milieux (techniques, géographiques) qui la conditionneraient, comme si ces milieux nous étaient donnés préalablement à l'adaptation. L'adaptation consiste au contraire en un processus actif de virtualisation d'un mixte techno-géographique qu'il appelle umilieu associé". /J'Ily a invention parce qu'il y aun saut qui s'effectue et se justifie par la relation que l'objet technique institue à l'intérieur du milieu qu'il crée. La condition de possibilité de ce couple turbo-générateur est sa réalisation, [...]. L'objet technique est donc la condition de lui-même comme condition d'existence de ce milieu mixte, technique et géographique à la fois, [...]. Comme une voûte qui n'est stable que lorsqu'elle est achevée, cet objet remplissant une fonction de relation ne se maintient et n'est cohérent qu'après qu'il existe et parce qu'il existe; il crée de lui-même son milieu associé et est réellement individualisé en lui"6. Cette notion de "milieu associé" présente pour nous un double intérêt. Mettant au premier plan les interactions de l'homme et de son milieu, elle permet d'abord de ne pas reléguer l'environnement au rang de résidu réactif qui ne se manifesterait qu'en bout de processus technique. Ainsi sort-on du postulat implicite à beaucoup d'études d'impacts selon lequel l'élément naturel ne peut être pensé que comme effet, a posteriori du développement"technique. L'autre avantage de la notion de /J'milieu associé" est qu'elle peut servir certes à penser l' activité de médiation du réseau socio-technique dans
ses différentes composantes

-

humaines

(compétences,

savoir-faire,

etc.),

instrumentales (codages, modèles, emprunts à d'autres techniques, etc., ce que nous appelons le "code génétique" des institutions) permettant de stabiliser l'objet technique, et procédurales (financement, évaluation, etc.) - mais aussi sa fonction d'avenir, le conditionnement du présent par le futur. En ce sens, l'idée inclut certes l'activité anticipatrice des
~,',~-'."."".

5 Simondon,
6

op, cit., p. 47.

Simondon, op. cft, p. 57.

17

opérateurs (tactiques, stratégies), leur capacité à projeter, à mettre en place des "'scènes d'énonciation" où s'élaborent des discours et des rites, mais elle comprend aussi la façon dont les groupes sociaux et les territoires les reçoivent et les interprètent. Dans cette vision des choses, les contestations environnement ales ne sont plus seulement réactives. Elles sont inhérentes à la nature même des projets7.
Lorsque les ingénieurs construisent un réseau, ceux-ci n' agissent donc pas en terrain neutre, dans un espace cartésien, dénué de toute propriété, de toute singularité. Cet espace est au contraire chargé d'humanité, d'imaginaire et de symboles. Autrement dit, pour qu'un espace habité soit livré à l'hydraulique, à l'assainissement, au métro, il ne suffit pas qu'il soit construit. Encore faut-il qu'il ait été travaillé par le sens que lui donnent les gens, les savants,les techniciens,les banquiers,les élus,les habitants, et autres; qu'il ait été au préalable hydraulisé, sanitarisé, ferroviarisé, etc. Et cette opération, qui consiste en une sorte de métissage, de phénomène d'hybridation entre des techniques et des sociétés (le umilieu associé" de Simondon), n'est pas seulement consommatrice d'espace. Elle est aussi consommatrice de temps, d'expérience humaine, de langage et de transaction sociale. Peut-être alors pourrait-on avancer cette idée qu'un dispositif technique n!'a de chance d'être rentable et de bien fonctionner sur la longue durée que si, paradoxalement, il a su affronter des sociétés assez fortes pour lui résister et donc composer avec de l'épaisseur sociale; ou (hypothèse d'école) qu'il a été conçu dès son départ en des termes tellement adaptés et adaptatifs à l'environnement qu'il se déploierait et s'imposerait sans rencontrer véritablement de résistance. D'où cette autre hypothèse: l'aménagement comme processus volontaire d'organisation et de fertilisation de l'espace, ne réussit bien que s'il s'accompagne d'une certaine dose de ce qu'on pourrait appeler ménagement; notion que l'on définira comme étant la capacité des institutions techniques et politiques à auto-réguler, c'est-à-dire à réévaluer en permanence les termes de leur action en fonction des forces en présence. Si le réseau a été conçu sans trop tenir compte de son environnement, la résistance ne peut alors que s'accroître et le réseau risque d'être perturbé dans son fonctionnement et sa rentabilité. L'essentiel est ici de montrer que, dans cette approche des réseaux, aménagement et ménagement sont deux éléments indissociables de
.

7 Tricot, A., thèse de doctorat encours, ilL'c.mpire du milieu", Quand les controverses gouvernementales interrogent la conception des pr6jets d'autoroutes, Université de Pau, O. Soubeyran, directeur.

18

l'action. Cette question est tellement centrale qu'on la retrouvera au fil des chapitres, éclairée selon différents angles d'approche. LA GOUVERNEMENTALITE ENTRE AMENAGEMENT!T MENAGEMENT, ENTRE MESURE ET TRANSACTIONS SOCIALES
Il est un autre thème récurrent, autour duquel le livre est organisé et qui, lui, touche peut-être d'un peu plus près à la qu,estion du pouvoir et de sa régulation dans le temps, dans la mesure où les réseaux sont marqués du sceau de l'historicité. Comment des institutions de réseaux ont-elles su intégrer des dimensions de la longue durée? En particulier, comment ces institutions ont-elles pu créer, dans le contexte financier et technique, l'environnement politique, économique, social et démographique, les potentialités de marché qui étaient les leurs, les conditions cognitives, normatives et juridiques de leur durée et de leur routinisationdans le territoire? Cette question du pouvoir et des différentes formes qu'il revêt comporte un préalable d'autant plus important à analyser qu'il marque les limites et la relativité des questions que l'on se pose ici. Pourquoi, dans certaines circonstances, face à l'émergence d'un certain nombre de problèmes liés à l'évolution économique et technique et aux phénomènes d'urbanisation, les sociétés occidentales ont-elles décidé de transformer des besoins nouveaux en biens collectifs substantialisésdans un réseau? Et pourquoi, dans d'autres circonstances, n'y a-t-il pas eu création de réseau? En ce qui concerne les domaines de la santé, de l'éducation et de l'assistance, Abram de Swaan, dans un ouvrage récent, pose plus précisément la question: comment et pourquoi les hommes ont-ils créé dans certains cas des systèmes collectifs, nationaux et obligatoires pour lutter contre les déficiences et les difficultés qui semblent les affecter séparément et donc n'appeler que des remèdes personnels ?8La réponse aurait pu être trèsd.ifférente. Dans certains cas, les autorités se sont contentées, tout au moins dans un premier temps,. de jouer sur le comportement individuel des citoyens par des règles de police, sans pour autant instaurer un réseau de service public9. Enfin, autre cas de figure: lorsque pour répondre à un besoin collectif, on a créé un service
8

De Swaan, A., Sous l'aileprotectricedel'Etat, (traduit. de ranglais parL.Bury), Paris, PUF,

1995, (éd. or. 1988). Nous nous servons ici de l'intéressant commentaire qu'en a fait K. Chatzis pour la revue Flux, doc. à paraître. 9 Par exemple dans le cas analysé par Laetitia Dablanc, EI1~tre police et sen'ice: l'action publîque sur le transport de marchandises en ville. Le cas des métropoles de Paris et New-york, Thèse de doctorat du LATrS, nutrs 1997, dire M. Savy.

19

fondé sur un réseau, mais qui s'adressant cette fois à des souscripteurs particuliers (logique de marché), n'implique pas de règles de droit social (accessibilité, équité, etc.) liées à la gestion publique du réseau.
De Swaan fait d'ailleurs observer qu,e ces trois formes de réponses à des besoins collectifs et localisés ne sont pas immuables, ni dans le temps, ni dans l'espace. Il pose en fin de compte cette question pour nous fort intéressante: comment ces trois modèles - celui de la police, celui du réseau-marché et celui du réseau-service dû au citoyen - ont-ils été et\ interrelation au cours de l'histoire; et comment l'appartenance à ces trois sphères affecte-t-elle son déploiement temporel et territorial? Pour explorer le champ ouvert par ces questions, l'auteur fait appel à deux traditions intellectuelles pour nous d'un grand intérêt. L'une renvoie au concept d"'effets externes", cher aux économistes, c'est-àdire aux effets de IlttÎSat1Ce provoq'-lés par les déficiences de certains individus sur d'autres et que n'accompagne aucune compensation. L'autre s'inspire d'une sociologie historique illustrée par l'œuvre de Norbert Elias1o. L'une des idées maîtresses de cet auteur est que plus s'intensifient les chaînes d'interdépendance liées au développement fie l'Etat moderne, du capitalisme et aux processus d'urbanisation et de sécularisation qui les caractérisent, plus les déficiences et les difficultés de chacun ont sur autrui des effets externes et durables. Face à ces effets, de plus en plus ressentis par le corps social, s'enclenche alors un processus d'action collective qui rend évanescente l'action individuelle au fur et à mesure de l'extension et de l'intensification de la maille dans laquelle chacun est pris. Menacée par ailleurs par la tentation du free rider (la conduite du cavalier seul, c'est-à-dire la recherche individuelle du profit de l'action collective, sans en payer le prix), la collectivité tendra à renforcer sa cohésion et son 'caractère égalitariste ainsi que la substantialisation de son patrimoine. Ces courants de pensée, d'ailleurs fort complémentaires, nous semblent très voisins d'une troisième tradition intellectuelle dont nous nous inspirons abondamment dans ce livre. Cette tradition est celle incarnée par les concepts de gouvernement et de gouvernementalité tels quenO'llS les a légués Michel Foucaultll. Ce que l'on retiendra de cet auteur est un changement, particulièrement net au cours des années soixante-dix, concernant la représentation qu'il se fait du pouvoir. Or, ce changement nous intéresse au plus haut point dans la mesure où il nous permet de mieux spécifier les inflexions de sens que l'on trouvera dans ce livre concernant le concept de gouvernernentalité.
10

11

Elias, N., La dynamique de l'Occident, (1939),focket (coll. Agora), Paris, 1990. Foucault, M., Il faut défendre la société, cours;;auCollège de France, 1976, Hautes EtudesParis, 1997; Dits et écrits, 1954-1988, tome III, NRF /Gallimard, Paris, 1994.

Gallimard/Seuil,

20

Jusqu'en

- d'abord des familles (savoir se gouverner soi-même), ensuite des populations - suffisait encore à
1975l'idée.::de

Ilgouvernement"

cet auteur pour rendre compte des savoirs et des subjectivités comme autant de points d'inscription du pouvoir. Partant d'un certain nombre d'enquêtes précises sur l'histoire de la médecine, de la psychiatrie, du droit pénal et de la criminologie, Foucault s'intéresse alors à la manière dont se constituent en Occident les figures du IImalade mental" .et du "criminel". Ainsi repère-t-il dans l'''archéologie de ces formations discursives" l'invention d'un certain nombre de "technologies disciplinaires" (à partir du XVIIIe siècle) lui permettant de rendre compte de la façon dont s'opère la normalisation des individus12. En ce qui concerne la question du pouvoir,lephilosop11e découvre dans ces années-là que le concept traditionnel (par exemple le pouvoir comme
exercice de la souveraineté étatique chez Hobbes

-

ou comme

traduc-

tion juridique de l'exploitation économique chez Marx) est beaucoup trop massif pour être opératoire. Le pouvoir ne peut être assimilé ni à un instrument, ni à une entité (une substance que se partagerait un certain nombre de privilégiés), mais plutôt à une relation ou, mieux, à un réseau de relations. fi est ce qui circule dans toute l'épaisseur du tissu social. "Le pouvoir ne possède pas; il s'exerce". fi est moins de l'ordre de l'affrontement que de l'ordre du gouvernement. Ce fonctionnement du pouvoir en réseau, de surcroît, s'articule étroitement sur l'espace des savoirs, d'où il tire bien souvent sa justification, son "rituel de vérité", et qu'il quadrille en retour. Tel est, dans la plupart des cas, le sens qu'ont retenu les auteurs de cet ouvrage. Dans cette acception, la notion de gouvemementalité (correspondant à celle de gouvernement chez Foucault), est suffisamment performante pour rendre compte d'un certain nombre de mécanismes propres au fonctionnement des réseaux. Le pouvoir apparaît alors comme une sorte d'entrelacement, de symbiose complexe entre d'une part des dimensions d'emprise et d'algorithme (normes, appareils de mesure et de quantification, méthodes comptables et de tarification, etc.), et d'autre part tOlite lme symbolique de signes et de transactions. Dans cette microphysique du pouvoir, les outils gestionnaires sont aussi des instruments de construction de la relation sociale elle-même13" Faire des comptes, c'est aussi rendre des comptes.

12 Delacampagne, (21 février

Ch., "Foucault, généalogie du bio-pouvoirTl. Dans cet article du Monde 1997), l'auteur commente la parution de l'ouvrage Il faut défendre la société. Dans

le résumé du Foucault d'avant les années soixante-dix que nous faisons ici, nous nous inspirons d'une partie de cet article.
13

Fisette,

J. et Jeannot,

G., in Introduction,

Chapitre 2 de cet ouvrage.

21

Mais on ne peut s'en tenir à une définition qui, somme toute, fait une part assez béIIe à la normalisation des individus et pourrait laisser croire que le titre que nous avons choisi à cet ouvrage (Ces réseaux qui nous gouvernent 1) est une proposition de caractère purement affirmatif.

Il n'est pas sans intérêt d'observer q'ue la période où le philosophe commence à employer le mot gouvernementalitéest précisément celle où, travaillant alors sur le XIXesiècle, c'est-à-dire l'époque où se met en place la plupart des réseaux que l'on connaît aujourd'hui, il introduit une distinction entre ce qu'il appelle le pouvoir de sujétion (ou biopouvoir) et le pouvoir de souveraineté. Si, à la limite, le pouvoir de souveraineté peut aller jusqu'à ôter la vie, le pouvoir de sujétion, lui, est tourné vers la production et l'organisation de la vie.
Dans cette seconde forme de pouvoir que

-

Foucault considère comme

étant de nature réformatrice et s'inspirant largement des courants hygiénistes, démographiques et urbanistiques du tournant de ce siècle
des domaines qui jusqu'alors relevaient savoir et de la sphère privée (par exemple, familiale, la sexualité) deviennent des institutions, mais sous une forme très disciplinaires" de la période précédente.

-

de disciplines spécifiques du l'hygiène sociale, la structure cibles de l'intervention des différente des Utechnologies

Ce qui donne substance au concept de gouvemementalité, ce ne sont donc plus tellement des procédures de normalisation, mais l'organisation d'un discours qui problématise des questions nouvelles et sur lesquelles se greffent des savoirs nouveaux: la population, la race, le sousdéveloppement, etc. UPar gouvernementalité, j'entends l'ensemble constitué par les institutions, les procédures, les analyses, les calculs et les tactiques qui permettent d'exercer cette forme bien spécifique, bien que complexe, de pouvoir, qui a pour cible principale la population, pour forme majeure de savoir l'économie politique, pour instrument technique les dispositifs de sécurité"14. Donc si les notions de gouvernement et de généalogie (le Foucault de la première époque) consistaient à montrer comment des relations de pouvoir, historiquement déterminées, jouaient indistinctement comme matrices de formes de savoirs et de formes de subjectivités, celle de gouvernementalité va au contraire mettre en place l'idée d'une articulation entre des formes de savoir, des relations de pouvoir et des processus de subjectivisation, comme autant de plans distincts15. Comme le montre F. Gros, commentateur de Foucault, ules formes de savoir et de rapport à soi seront de plus en plus pensées, plutôt que comme de
14Foucault, M., Dits et écrits, tome m, op. cit., p. 655. 15Gros, E, Michel Foucault, PUF, Que sais-je?, n° 3118, juillet 19%.

22

simples pseudopodes du pouvoir, comme des points d'articulation, des "noeuds" de la gouvernementalité. Ce qui signifie que des formes données de subjectivité, ou des savoirs déterminés, pourront jouer comme des résistances à certaines procédures de gouvernementalité. La notion trop massive de pouvoir empêchait de penser la résistance; elle n'était jamais qu'une modalité d'un rapport de force"..
L'idée même de résistance était impensable pour la bonne raison qu'aucune force n'était assez extérieure au pouvoir pour être en mesure de s'y opposer. Il est possible au contraire de résister à des formes de gouvernement. Comme nous le disions précédemment, la notion de résistance est inhérente à celle de gouvernementalité. Si nous insistons autant sur ce tournant, c'est parce que la problématique de la gouvemementalité ré introduit celle de liberté. Elle est un concept intermédiaire entre pouvoir et individu, pouvoir et corps social, permettant à Foucault de penser en terme de résistance potentielle et de liberté. "Quand on définit l'exercice du pouvoir comme un mode d'action sur les actions des autres, quand on les caractérise par le "gouvernement" des hommes les uns par les autres - au sens le plus étendu de ce moton y inclut un élément important: celui de la liberté"16. Prise en ce sens, il nous semble alors que la notion de gouvemementalité de Michel Foucaut présente quelque affinité avec celle de milieu associé de Gilbert Simondon, pour qui la dynamique de l'invention n'est pas pure adaptation fonctionnelle entre des milieux (technique et géographique), mais, comme dans tout phénomène du vivant, elle comporte une certaine marge d'indétermination et de virtualité, une certaine dose de transduction17 et de liberté. Le transfert technologique (matériaux, machines, procédures, systèmes organisationnels, etc.) n'est pas une sorte de course de relais où l'on se passerait le témoin de main à main. Il comporte nécessairement une part d'invention qui naît de l'inadaptabilité des modèles.

LA

METHODE

DU

REGARD

CROISE

Le troisième thème qu'il nous faut présenter dans ce préambule a trait à notre méthode de travail. Le groupe d'auteurs qui a conçu cet ouvrage sur les réseaux a lui-même fonctionné en réseau. TIs'est réuni à trois reprises au cours de ces deux dernières années, dans des séminaires de plusieurs jours qui se sont déroulés à Montréal et à Paris. Ces séminaires
16Dits et écrits, t. ~ p. 237. 17«Transformation d'une énergie en une énergie de nature différente ». in Le'petit Larousse illustré.

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ont été non séulement producteLlrs d'interconnaîssance, mais d'amitié.. Nous pensons d'ailleurs que l'une ne va pas sans l'autre. Il existe une sorte de transduction du savoir qui ne peut s'opérer que dans la sympathie et le respect mutuel et qui donc requiert beaucoup de temps. Comme dans le cas des réseaux techniques, la mise en place d'un réseau social est -une opération lourde car elle suppose non seulement que l'on échange des connaissances mais #qu'on se connaisse". Presque tous les textes produits ici ont eu pour origine des exposés dans les séminaires et sont le fruit d'une lente maturation. Il en est de même de cette introduction et des introductions de chacun des chapitres dont la rédaction a généralement fait l'objet d'allers et retours entre Montréal et ParisIs. Si la transdisciplinarité est inhérente à l'objet que l'on traite, encore fautilIa mettre à l'épreuve, selon une méthode et des procédures de débat. La question est d'autant plus pertinente que les chercheurs qui ont travaillé à ce livre sont très différents, tant sur le plan des disciplines qui sont les letlrS, des appartenances territoriales (France et Québec) que des approches (monographies historiques de réseaux ou d'infrastructures, élaborations plus transversales par thèmes). Il fallait à la fois se servir de cette diversité comme ressource, tout en recentrant le débat autour d'un certain nombre de questions exploratoires telles que nous venons de les esquisser. On pourrait avancer ici l'idée de #regard croisé" comme méthode de travail, fondée sur le différentiel des approches. Cette méthode s'écarte de la #comparaison internationale" dans la mesure où non seulement elle accorde la plus grande importance aux éléments contextuels dans lesquels baignent les objets étudiés, mais encore elle demande que l'on fasse un certain travail de réflexivité sur le type de regard que l'on porte. Cette manière de construire ses objets tout en prenant un peu de distance par rapport à ses propres constructions, est à notre sens l'un des gardefous essentiel des sciences humaines. Ainsi conçue, la recherche collective peut comporter au moins trois sortes de croisements.

Explorer

le différentiel appartenances

de sens lié territoriales

aux

Croiser le regard, cela peut être en premier lieu explorer le différentiel de sens et de cultures lié aux appartenances territoriales. De toute évidence la rencontre de chercheurs québécois et français constitue une ressource, non seulement par l'élargissement des terrains et des données
18

Marié, M. et Gariépy, M.le chapitre I; Fisette,1- et Jeannot,
M., le chapitre ill; Foumiau, J.-M. et Hamel,

et Marié,

G.,le chapitre P., le chapitre IV.

il; Barraqué,

B.

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qu'elle apporte, mais aussi du point de vue des inflexions de sens qui les sous-tendent. Chaque discipline, chaque culture a en effet sa propre capacité de digestion et de naturalisation des mots. Et l'une des manières d'en discerner le caractère tantôt singulier, tantôt universel, est de faire le détour par le regard de l'autre. Le regard de l'autre peut en quelque sorte servir de différentiel à partir duquel peuvent être repensés les problèmes. De ce point de vue, l'intérêt d'une rencontre Québec/France est que, parlant la même langue, les Québécois baignent plus que les Françaîs dans une culture (technique, juridique, administrative, etc.) anglosaxonne. Or, en ce qui concerne les réseaux teclmiques et les industries du génie urbain, une grande partie des catégories intellectuelles dont se servent nos institutions (normes, règlements, expertises et autres) viennent du monde anglo-saxon. Nous pensions, au début de nos rencontres, qu'il serait intéressant d'exploiter ce différentiel de sens et d'en faire un chapitre à part. Pour donner un exemple de la démarche, prenons le cas d'une notion très familière dans le langage des anglo-saxons, celle d'accountability.
L'avantage de cette notion - et en cela elle répond parfaitement à ce que nous venons de dire de la gouvernementalité foucaltienne - est de

confondre dans un même vocable ce que dans la culture française on a tendance à séparer, c'est-à-dire une dimension de savoir et d'autre part une dimension de pouvoir; d'une part une dimension de mesure (faire des comptes), et d'autre part une dimension transactionnelle (avoir à rendre des comptes). L'idée implicite contenue dans la notion d'accountability est que pour produire du consensus social, il faut de la mesure. En cela on peut dire que la mesure porte en elle des valeurs démocratiques. Et tout l'intérêt de cette réflexion est précisément de faire remonter à la surface ces processus discrets de la gouvernementalité qui ont joué un rôle capital dans la culture des réseaux. Mais on pourrait prendre le problème en sens inverse et avancer l'hypothèse que pour faire de la mesure il faut qu'il y ait du consensus au préalable. Ce n'est pas un hasard si les Québécois traduisent le terme d'accountability par celui de gestion par l'aval" ou de IIgestion par les résultats".
1/

L'intérêt de ce débat était tel que nous pensions l'élargir à un certain nombre d'autres notions qui nous étaient familières; par exemple celles de régulation, de gouvernance, d'extemalité, de logique d'offre et de la demande, de consultation publique, ou autres. Or, quelle ne fut pas notre surprise de constater que l'interpénétration de nos cultures et de nos références bibliographiques était telle qu'elle prenait le pas sur nos différences. Il était donc prématuré de s'engager dans une telle voic*

25

Explorer le différentiel de sens lié l'histoire et au cycle de vie des réseaux

à

Croiser le regard peut aussi vouloir dire : faire varier les points de vue des acteurs qui interviennent tout au long de l'histoire des différents réseaux mis en scène dans ce livre. Cette manière de faire l'histoire en convoquant à chacune des périodes tous les registres du savoir susceptibles de donner sens à l'événement est déjà très riche en soi. Elle permet de dépasser le seul horizon technique pour réaliser une histoire où se recoupent et interagissent par exemple expériences et découvertes scientifiques, controverses théoriques, littérature de diffusion et de vulgarisation, histoire des usages sociaux, logiques technico-financières et commerciales, logiques industrielles et logiques de l'espace et du territoire. Ce matériau de base nous a paru tellement important que nous lui avons consacré le premier chapitre (Les récits de la longue durée). On peut alors se demander, en comparant les expériences de différents réseaux, s'il n'y a pas, historiquement parlant, une sorte de structure qui se répéterait, un cycle standard que l'on pourrait découper en phases et qui servirait aux chercheurs à se repérer? Comme nous le disions précédemment, les réseaux sont mortels. Dans cette hypothèse, la période fondatrice est celle où, pour maîtriser la multiplicité des facteurs qui interviennent dans son projet, l'opérateur va devoir produire une construction mentale, c'est-à-dire une sorte d'abstraction (normes, périmètres, méthodes de calculabilité, etc.) grâce à laquelle il arraisonne l'espace et maîtrise le temps. Cependant le réseau n'est pas un frigidaire qui rouille, mais un bien duraèle qui fonctionne à l'horizon de la fin du siècle. TIva donc devoir amortir ce qui faisait l'abstraction de ses origines pour entrer dans le monde réel, et donc incorporer du vivant et de la complexité, réincorporer la dimension territoriale (en tant qu'espace de culture), après la phase de la période génétique. Donc, après le temps de l'aménagement vient celui du ménagement, qui est celui de la gestion, du commerce, de la transaction, de l'apprentissage du risque et de la maintenance, mais aussi celui de la routine. Le troisième temps du cycle serait enfin celui où le réseau a subi l'usure du temps, soit parce qu'il n'a pas su incorporer dans son code génétique les conditions de complexité de son environnement; soit au contraire, parce que, face à un trop-plein de complexité, il est sorti de son code génétique. Les institutions de réseaux en crise ont alors à repenser le cadre mental de leurs routines et les bases socio-techniques de leur propre fonctionnement Cette tension qu'il y a en permanence entre construction

26

du réseau idéal et réseau réel ne peut être évidemment appréhendée que par une connaissance de l'histoire dans la longue durée.

Exploration

conceptuelle

nest enfin une autre manière de croiser le regard qui consiste à se servir des interférences pratiques et cognitives entre différents réseaux (par exemple, des transferts de technologies, des emprunts juridiques d'un réseau àun autre réseau, des phénomènes. d' osmose au niveau des imaginaires et des univers mentaux) comme base de réflexion épistémologique. TIs'agit alors d' explorer un certain nombre de notions qui traversent le champ étudié ici (réseaux et infrastructures) et que nous avons essayé d'articuler entre elles. Cette réflexion, déjà esquissée dans le début de cette introduction, alimente les trois derniers chapitres de l'ouvrage. Dans une première approche, deuxième chapitre (Les instruments

gestionnaires. Dimensions comptables et transactionnelles), nous nous sommes donnés comme but d'articuler la culture de l'ingénieur à celle
du gestionnaire et donc à la dimension économique des réseaux. Lorsqu'on passe au monde de l'économie, on est très vite confronté à deux questions majeures, d'abord celle des frottements entre économie publique et économie privée. La question de l'économie publique n'est pas simple car elle englobe dans un même concept deux idées qui ne sont pas du même ordre: celle de service public, modèle Etat-providence et celle de projection, de projet d'aménagement, modèle Banque mondiale. Il convient alors d'analyser les allers et retours entre ces deux ordres. L'autre question majeure est celle de la globalisation. TIn'est pas étonnant que la totalité des textes rassemblés dans ce chapitre se situent à l'échelle monde, et font souvent référence à Braudel. Certains même font le détour par le tiers-monde, non pas tant comme objet en soi mais comme miroir, comme /Ianalyseur" de ce qui se passe chez nous. TI s'agit bien là de regard croisé. Du monde de l'économie à celui de l'efficacité, il n'y a qu'un pas. Les questions qui se posent alors sont d'un autre ordre: comment par exemple a-t-on appris à mesurer l'efficacité, et en direction de qui? Sur quels critères d'inefficacité est-on amené à changer de modèle? Dans la mesure où ces questions sont étroitement liées à celles des grands modèles d'organisation et que ces dernier$ connaissent aujourd'hui de profondes inflexions (passage d'un modèle hiérarchisé de prescription par la méthode et le calcul à un modèle beaucoup plus souple de gestion par la prescription de résultats et les sanctions de type éontractuel), on

27

peut alors se demander si le monde desréseaux~mais aussi celui de l'entreprise, n'est pas entré dans une crise généralisée de la calculabilité19.
Donc si dans le premier chapitre, nous nous sommes attachés à traiter de la question de la structure dans l'histoire des grands systèmes sociotechniques (la temporalité comme objet en soi), dans le second chapitre l'accent a été porté sur les différents modes de gouvemementalité qui traversent cette histoire.. Le retour historique sur l'invention de la comptabilité à Venise et à Florence, sur l'époque coloniale et sur la Banque Mondiale, entre autres, nous ont servi de méthode et d'approche pour prendre le recul nécessaire. Le fil conducteur du troisième chapitre (Réseaux, territoires et subsidiarité) est celui du rapport entre cette dynamique temporelle de la structure et celle de l'espace. Que vient faire le territoire comme espace travaillé par les intentions humaines et les cultures - dans cette question de cycle? Comment un réseau peut-il successivement se territorialiser, se déterritorialiser et se reterritorialiser ? Sans évidemment prétendre épuiser ces questions, les textes réunis dans ce chapitre portent essentiellement sur les mécanismes régulatoires de ces interférences entre logiques technico-économiques et logiques de territoire. Ce thème est ici abordé d'un triple point de vue. Le premier consiste à analyser, sur le plan de l'action, comment les opérateurs de réseaux ont su concilier dans le temps et dans l'espace des considérations dictées par le technico-économique (par exemple les économies d'échelle) et d'autres dictées par l'évolution de la demande et par le besoin de proximité du service à l'usager (principe de subsidiarité); en d'autres termes, quel est le bon niveau territorial, pour un réseau donné, à différents moments de son histoire? Une autre manière d'aborder cette question de l'entre-deux réseauterritoire, est de porter l'attention, à la manière de Foucault, sur les dimensions discursives de la relation, qu'il s'agisse des justifications scientifiques proposées par les opérateurs pour convaincre du bien fondé de leurs choix, ou, plus généralement, de toutes les figures et mises en scène rhétoriques (discours fonctionnaliste, mise en avant de l'exemplarité d'un lieu, emboîtement des réseaux et articulation des différentes échelles de l'espace, par exemple) dont les générations successives d'acteurs se sont servies pour justifier territorialement les infrastructures.
19

Veltz, ~, Mondialisation.

Villes et territoires:

l'économie d'archipel,

PUF, coll. Economie

en

liberté, 1996, 262 p. Si dans le modèle taylorieq" le IJprocès de travail" était un objectif éminemment mesurable, dans les tendances actUelles au libéralisme, ce que l'on a à gérer est la "compétence des personnes" qui, elle, est de l'ordre de la transaction et qui donc se .... mesure difficilement. 28

La troisième approche, enfin, relève de la philosophie politique et de l'éthique. TIs'agit alors de comprendre comment s'opère, dans le cas de chacune des cultures de réseau, une sorte d'équilibre relatif entre, d'une part des tendances planificatrices, normalisatrices, rationalistes, pour faire du réseau un bien collectif et public, et d'autre part la mise en place de dispositifs négociatoires, transactionnels ou contractuels pour gérer la multiplication et la complexification des usages, aux différentes échelles territoriales; d'une part une démocratie fondée sur des principes d'équité, à caractère universel, et d'autre part une démocratie fondée sur une vision communautaire; societas et communitas. Ce que l'on peut retenir de cet argumentaire - et qui nous semble essentielest que: 1) La proportion de societas et de communitas peut être très variable, singulière d'une culture à l'autre. 2) Ce qu'il y a d'universel dans ce phénomène est que le rapport tensionnel entre les deux éléments est toujours là et qu'il traverse toutes les cultures. 3) Et qu'enfin, cette dialectique societas / communitas peut prendre des formes plus ou moins stabilisées, éqttilibrées suivant les différentes sociétés. Le quatrième chapitre (Procédures, transactions sociales et compromis) enfin porte spécifiqùement sur l'interface aménagement/ménagement, sur les lieux et les moments où s'exercent les négoces entre milieu extérieur et milieu intérieur et où se concrétise le "milieu associé", selon l'emprunt que nous faisions à Simondon plus tôt. Le déploiement des réseaux d'infrastructure implique nécessairement des moments où la logique technico-économique vient se colleter au territoire. Mais, à la différence des moments incorporés aux stratégies planificatrices traditionnelles des opérateurs de réseaux, une originalité de la période contemporaine réside dans l'institution de lieux de passage obligé, de moments et de tribunes spécifiques où la logique de l'opérateur est examinée et confrontée à celle du territoire: nous faisons ici référence aux procédures de consultation publique et d'évaluation environnement ale, aux débats pour déclaration d'utilité publique. Les contributions du quatrième chapitre traitent donc de l'arrimage des réseaux d'infrastructure aux territoires, de leur gouvernementalité, en fonction de ces moments. Et, dans le traitement effectué au sein des différentes contributions de ce chapitre, peuvent être distingués trois angles d'analyse qui s'y imbriquent différemment. Le premier angle concerne celui des rationalités transactionnelles sousjacentes aux procédures. Ces dernières mettent certains acteurs en présence, codifient leur interaction et balisent le champ à l'intérieur duquel peuvent être réévalués les termes de l'action. Ainsi conditionnentelles en quelque sorte les possibilités d'influence des acteurs locaux. Les rationalités traI1sactionnelles qui peuvent en être déduites sont marquées de la culture juridico-politique propre à chaque contexte, à chaque territoire tout comme elles sont l'expression de consensus/compromis 29

sociaux particuliers qui ont pu être réalisés. L'exploration de ces rationalités transactionnelles revêt donc une importance primordiale dans l'optique du regard croisé France/Québec sur le différentiel culturel et, dans une conjoncture où l' on voudrait généraliser les façons de faire, lesmondialiser, elle permet d' apprécier les conditions de transfert d'expériences auxquelles on prétend attribuer la valeurdenl0dèles.
En abordant ces lieux et moments institués dans une perspective plus large, en considérant les audiences publiques davantage que des tribunes de stricte .réaction, il est possible de dégager un de.uxième angle d'analyse, celui de la forme de démocratie qui s'y matérialise. Dans les débats publics qui y prennent place, par les transactions qui y sont négociées pour sortir des impasses et résoudre les conflits, dans les rapports savoirs/pouvoirs disciplinaires qui s'y expriment, le consensus social se fabrique, la notion d'intérêt général se redessine et les catégories de la mesure sont redéfinies. Ces lieux et moments à la fois reflètent le rôle des instances locales dans la régulation des services tout comme ils contrIbuent à en redéfinir les conditions d'exercice. Le troisième angle d'analyse enfin est celui des logiques institutionnelles. TIporte sur la façon selon laquelle "l'intemalisation" des extemalités peut ou non s'opérer à ces occasions. La logique institutionnelle,la culture d'entreprise selon l'expression nord-américaine, s'appuie sur une construction mentale et fait appel pour sa justification à une conception de l'intérêt général qui peuvent être soit en congruence, soit se heurter aux requêtes émanant du territoire. Différentes stratégies sont alors possibles. L'opérateur de réseau, prétextant l'urgence, exploitant à son avantage les marges d'indétermination que comportent les procédures, peut chercher à forcer la réalisation de son action. D'un autre coté, il peut chercher à adapter ses projets à ces requêtes, à faire du ménagement, de façon à stabiliser à nouveau l'objet technique et à poursuivre l'implantation dtl réseau d'infrastructure. La décision rendue peut alors être interprétée au regard de l'influence exercée par les acteurs locaux. A l'inverse, structurellement ou selon les limites que lui impose son code génétique, l'opérateur ou le maître d'ouvrage peut s'avérer incapable des adaptations nécessaires. D'où, blocage et crise. En rapport avec l'objectif général de notre ouvrage, cette dernière perspective apporte donc un éclairage précieux sur la codification du bloc socio-technique et, plus globalement, sur le cycle de vie des réseaux.

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CHAPITRE

I

LES RECITS DE LA LONGUE DUREE

INTRODUCTION

Michel
I

Marié

I

Dans ce chapitre sont rassemblés quatre textes qui ont en commun de traiter de réseaux dans la longue durée, mais selon des entrées différentes, tant du point de vue de l'angle d'approche, de la construction historique que des acteurs qu'ils mettent en scène. Les deux premiers textes, La régulation des systèmes socio-techniques sur la longue durée, par K. Chatzis, L'organisation industrielle des systèmes électriques sur la longue durée: régularités et variations, par o. Coutard, ont ceci de particulier que, partant d'une interrogation du présent, leurs auteurs s'emploient à mettre en relief ce qui fait la logique interne du système socio-technique envisagé dans le déroulement et la continuité des différentes phases de son cycle: naissance, routinisation et crise.

Parce que la crise actuelle du réseau est en arrière-plan de leurs analyses, la question de la structure (ce que Chatzisappelle J'le mode de régulation" et Coutard Illes faits stylisés") est placée au centre de le1lf raisonnement: Ya-t-ilun modèle, une sorte de cycle structurel des grands systèmes socio-techniques dans la longue durée? Questions sous-jacentes: En quoi un réseau technique territorialisé est-il différent des autres grands systèmes socio...techniqueslpar exemple d'IBM ou de Danone ? Que vient faire le territoire dans cette affaire, et comment incorpore-t-il cette dimension structurelle du réseau? Les nouvelles dormes entre structure et territoire ne sont-elles pas l'un des élément.s essentiels de la crise actuelle?

33

Les deux autres textes, Particularités locales et stratégies d'acteurs: 50 ans d'histoire du téléphone à Montréal, par C. Poitras, Histoire de l'électricité etl France, 1881-1918, tome premier, sous la direction de F. Caron et F. Cardot, Fayard, 1991.. Note de lecture et commentaires, de M. Marié, ont ceci de différent que, s'interrogeant exclusivement sur la période fondatrice de leur réseau, c'est-à-dire le moment décisionnel où les enjeux éthiques, cognitifs, émotionnels sont encore brouillés, où le jeu des solutions possibles est le plus ouvert, les auteurs sont amenés par là-même à élargir leur champ de vision à tous les ingrédients sociaux, techniques, politiques et institutionnels de l'histoire. Le récit n'est plus organisé ici autour de la structure, autour de la nature du modèle (son "statut ontologique" dirait K. Chatzis) et de sa capacité de généralisation, mais a1.1tour des
conditions de sa production. Comment le téléphone

-

ou l'électricité

-

sont-ils devenus en l'espace de quelques trente années des biens collectifs gérés sur le mode du réseau-service? On pourrait en fait concevoir qu'il y ait deux façons de lire le temps d'un réseau, de son élaboration comme système socio-technique, de sa permanence dans la durée. L'une que l'on pourrait qualifier d'" inte~aliste". Celle-ci consiste à mettre en valeur le fait que l'évolution ultérieure d'un réseau est plus ou moins prédéterminée par l'empreinte des schèmes mentaux, institutionnels de l'origine (comme dans une sorte de code génétique). Dans cette perspective, guidée par l'inertie de la période génétique, la pérennité du réseau s'inscrit dans la reproduction à long terme d'un ensemble de conditions cognitives, de formes de gestion des affects, d'attitudes morales qui ont été codifiées dans la technique. Il s'agit là d'une sorte de bloc socio-technique conçu dans le cadre isochrone d'un temps vectorisé, fonctionnant à la manière d'une horloge réglée et programmée. Le rôle de l'historien est alors, telle maïeuticien de Platon, de mettre à jour ce qu'il pouvait y avoir de caché et d'apparemment discontinu dans une continuité qui ne se révèle à lui que progressivement. L'autre pôle de l'interprétatiôn historienne est ce que l'on pourrait qualifier de méthode" extemaliste". Celle-ci consiste à explorer comment, à chaque tournant de l'histoire, un réseau doit composer avec les

conditions économiques, politiques, sociales de son contexte mouvant..
Il s'agit d'une lecture beaucoup moins déterministe

-

et plus

"libérale" - parce que tirant sa substance d'une multiplicité d'acteurs, d'intérêts et de stratégies convergentes ou dissonantes, daps le cadre d'un temps et d'un espace non isochrones et .non isomorphes, où les notions d'événementiel, de circonstanciel, de complexe ont une part considérable. Si l'on se place du double point de vùequi vient d'être énoncé, on peut dire alors que la caractéristique des cuticles sur le téléphone de Montréal 34

et sur la formation du réseau électrique français est d'avoir joué sur les deux registres à la fois, soit l'approche internaliste et l'approche extemaliste. Parla démarche chronologique (diachronie), les événements qui se succèdent (par exemple une exposition internationale, un train de réformes législatives, un saut technologique, une guerre) sont décrits et restitués dans le contexte qui est celui de leur époque et de leur lieu. D'autre part, à chaque moment de l'histoire (synchronie), l'historien convoque toute une encyclopédie des savoirs (ceux des savants, des techniciens, des politistes, des vulgarisateurs, des clients, etc.) et de .leurs interférences, susceptibles de donner sens à l'événement. Cette manière de croiser diachronie et synchronie, de poser son regard à la croisée des différentes rationalités qui traversent un réseau, des stratégies et des appareils, des croyances et des imaginaires, présente l'avantage de faire apparaître les changements techniques comme des constructions sociales. La dialectique réseau/territoire est ici au centre du propos. TIs'agit de comprendre non seulement comment le réseau idéel. projeté par les techniciens et les investisseurs produit de la territorialité, mais en même temps comment en retour, pour atteindre sa pleine efficace de réseau/ service, celui-ci doit incorporer un certain nombre de valeurs et d'affects du monde politique et de la société. Comme le montre par exemple C. Poitras, le réseau téléphonique est partie prenante dans la construction des notions d'agglomération et d'aménagement urbain. Mais cette construction n'est rendue possible que parce que l'offre publicitaire et le look des opérateurs de réseau sont en permanence passés au filtre des processus culturels de la demande sociale; laquelle dispose d'une certaine marge d'autonomie. Ce qui caractérise au contraire les travaux de K. Chatzis et o. Coutard est que, faisant de l'ingénieur ou de l'opérateltr l'acteur p.rincipalde leur analyse, cherchant beaucoup plus à problématiser qu'à décrire, se servant essentiellement du passé pour instruire la crise présente, leur approche est bea'ucoup plus internaliste. Non pas que la vision extemaliste du temps soit totalement absente de leur récit mais, portant l'accent sur la construction des structures mentales (codification des formes de savoir, des systèmes de représentation et des valeurs) et sur son inertie, ils ont tendance à gommer ce qu'il peut y avoir de complexe dans le jeu des acteurs et d'événementiel dans l'histoire. Il existe certes de l'histoire (avec ses acteurs, ses prises depositions, ses choix, ses bifurcations) dans la période fondatric~ ; et celle-ci réapparaît en force dans la crise actuelle. Mais elle ne constitue pas le référentiel principal du récit.

35

On pourrait en dire autant du territoire. Ce qui par exemple semble caractériser l'histoire des réseaux d'assainissement telle qu'analysée par K. Chatzis, est que, durant une très longue période, les opérateurs n'ont eu de cesse de trouver des solutions techniques où l'on pensait pouvoir se passer du territoire.. L'une des raisonsessentielIes de la crise consiste précisément en ce gommage du territoire. L'intérêt de cette démarche est que, connaissant de l'intérieur le langage du groupe qu'ils étudient (la communauté des ingénieurs), les auteurs sont en même temps capables de faire ressortir ce que ce langage avait pu comporter de capacité amnésique. La réflexion sur la crise et la prise en compte de la longue durée leur donne une profondeur de champ leur permettant de se servir du discours ingénieurial pour en comprendre les limites. Ainsi des notions qui jusqu'alors ne pouvaient être qu'en creux dans la vision des opérateurs (le territoire, les acteurs, l' événement, l'aléa, etc.) apparaissent en force et deviennent mê,me des éléments explicatifs de la crise actuelle parmi d'autres. La crise oblige à réhistoriciser ce que les structures mentales n'avaient eu de cesse de démémoriser. Ainsi vision intemaliste et vision extemaliste ont à se recomposer dans une multiplicité de formes potentielles.

36

I[I]

STRATEGIES

PARTICULARITES D1ACTEURS : 50 ANS TELEPHONE

LOCALES ET D1HISTOIRE DU A MONTREAL

Historienne de l'art et urbaniste de formation, Claire Poitras a obtenu un doctoraten aménagement à l'Universitéde Montréal à l'automne 1996.Sa thèse s'intitule La construction des réseaux dans la ville: l'exemple de la téléphonie à Montréal, de 1879 à 1930. Elle poursuit des travaux de recherche sur les aspects socio-historiques relatifs au développement des réseaux techniques urbains ainsi que sur les processus culturels à l'oeuvre dans la fabrication des idéaux urbanistiques. Elle est stagiaire postdoctorale à l'INRS-Urbanisation de Montréal depuis 1997 .
I

Claire

Poitras

D'un point de vue interne, il semble que les réseaux techniques urbains ont fait l'objetd'W1e croissance continue et durable1. Ce sont avant tout leurs fortes composantes techniques et commerciales qui peuvent expliquer en bonne partie une telle représentation. Pourtant nous savons bien que ces réseaux ne sont pas complètement isolés par rapport aux sphères politique et sociale. C'est ce que nous rappellent les lectures extemalistes2. De ce point de vue, les réseaux techniques urbains ne bénéficient pas d'une entière autonomie par rapport à leur environnement : on y retrouve toujours des enjeux de pouvoir. Dans cette perspective, c'est l'interrelation des processus politiques, économiques, culturels et socio-techniques en cause qui est mise en lumière. Afin de mieux saisir l'imbrication de ces multiples processus, à partir d'un cas particulier, nous avons retenu l'exemple de la téléphonie à Montréal au tournant du siècle. Cela nous conduit à examiner la nature des rapports qui relient la société locale montréalaise à une grande entreprise privée de téléphone (Bell) sur la période qui va de 1879 à 19303. Cette période fondatrice d'un réseau technique urbain a été déterminante dans l'élaboration et la mise en oeuvre des principaux traits de cette société de service public. En vue de comprendre comment s'est élaboré son système socio-technique, nous allons dégager les modalités à partir desquelles ont été définies..ses normes de fonctionnement et d'usage tout en rattachant ces dernières à leur environnement 5ociopolitique.
1

Pour une critique de ce point de vue voir entre autres: Offner, J.-M. ilLe développement

des réseaux techniques: un modèle générique", flux 13-14 Quillet-décembre) 1993, pp. 11-18. 2 Voir entre autres: Tarr, J.A. et Dupu}',G., (eds.) Technology and the Rise of the Networked City in Europe and America. Temple University Press, Philadelphia, 1988.
3

Ce texte reprend quelques éléments d'analyse qui sont présentés dans une thèse de

doctorat intitulée La construction des réseaux dans la ville: l'exemple de la té.léphonieà Montréal, de 1879 à 1930,Faculté de l'aménagement, Univ'ersité de Montréal, septembre 1996,484 p. L'auteur tient à remercier le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada ainsi que l'Université de Montréal pour leur appui financier.

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Entre

1879'et 1930,la plupart des conditions propres à la distribution et

à la consommation du service téléphonique sont établies. Elles concernent tant les formes institutionnelles de contrôle (l'industrie des télécommunications est réglementée par le gouvernement fédéral par le biais d'une commission indépendante à laquelle sont soumises notamment les demandes de hausses tarifaires), les obligations rattachées à son statut de service public, que le système de tarification (les appels locaux sont illimités et gratuits avec un abonnement), ou enfin l'intégration verticale de l'entreprise de téléphone (Bell fournit le service, et ses filiales fabriquent les équipements du réseau). Le marché de la téléphonie ne se définit pas uniquement par des exigences techniques, voire par des contraintes relatives à sa production. Le réseau téléphonique est aussi structuré par un espace social qui comporte des. dimensions aussi bien socio-économiques que politiques. De ce fait, le poids des spécificités locales eu égard aux aspects techniques constitue une dimension incontournable dans la planification et la mise en œuvre du système. Comment les entrepreneurs ont-ils tenu compte de cette dimension dans leurs pratiques? D'une manière plus spécifique, quelles sont les conditions locales particulières qui ont fait de Bell une entreprise typiquement montréalaise - parce que confrontée entre autres choses. au phénomène de dualité linguistique -, tout en demeurant malgré tout très marquée par la culture technique, gestionnaire et commerciale états-unienne ? Ce récit en est un où se recoupent et interagissent la logique technicofinancière et commerciale des opérateurs du réseau téléphonique et la logique de l'espace et du territoire montréalais qui est celJe des planificateurs municipaux. Le texte qui suit comporte deux parties. Dans un premier temps, nous présentons les composantes instrumentales de l'activité de construction du réseau technique en mettant l'accent, d'une part, sur les principales étapes qui ont marqué son développement et, d'autre part, sur les emprunts faits aux entreprises téléphoniques étatsuniennes. Ensuite, nous nous attardons aux particularités du marché local afin de dégager comment les opérateurs du réseau les ont intégrées à leurs pratiques de conception, de planification et de gestion. C'est dans le but de maîtriser l'ensemble des facteurs qui sont intervenus dans son projet d'équipement que l'entreprise de téléphone a proposé sa propre lecture de l'espace urbain montréalais en gommant sa spécificité. Ainsi, on constate, dans un premier temps, que les limites administratives des municipalités de l'agglomération, les habitudes de communications professionnelles et interpersonnelles des abonnés, les traditions politiques locales, les caractéristiques géophysiques de la ville, etc., ont été en partie occultées. Les opérateurs du réseau ont reconstruit le territoire en fonction de normes techniques, de pratiques tarifaires et de périmètres à l'intérieur desquels ils ont situé de nouvelles communautés d'intérêts dont les liens étaient désormais établis par une connexité technique fournie par le réseau téléphonique. En conclusion, nous revenons sur le jeu d'adaptation mutuelle dont a fait l'objet le réseau téléphonique montréalais et sOn mili~u d'insertion.

40

RESEAU

LE DEVELOPPEMENT DU TELEPHONIQUE MONTREALAIS

En suivant l'évolution du réseau téléphonique en territoire montréalais depuis son introduction en 1879 jusqu'en 1930, on peut distinguer deux sous-périodes, séparées par une année charnière, 1925, au cours de laquelle le service téléphonique automatique est introduit. La première période commence avec la mise en marché du téléphone par les entreprises télégraphiques. Celles-ci abandonnent assez rapidement le marché de la téléphonie pour laisser le terrain libre aux nouvelles entreprises spécialisées dans le domaine des communications téléphoniques qui sont à la fois complémentaires et concurrentielles aux autres moyens de communication. Avant 1908, les entreprises téléphoniques montréalaises connaissent une situation de concurrence, bien que Bell détienne la plus importante part du marché. Avec ses quatre centraux manuels localisés à l'intérieur du périmètre urbanisé de la métropole, Bell fournit le service aux gens d'affaires et aux ménages nantis qui habitent à proximité de la 'ville centrale. En 1908, l'entreprise a réussi a obtenir le monopole du marché local montréalais. Ceci étant, elle entreprend la construction de nouveaux équipements de commutation manuelle destinés aux quartiers et aux municipalités périphériques qui ont connu, depuis le début du siècle, une forte croissance démographique. Entre 1909 et 1914, l'entreprise inaugure quatre nouveaux centraux. Au cours de la Première Guerre mondiale, le programme d'équipement connaît un certain ralentissement étant donné les moyens financiers limités de l'entreprise ainsi qu'un approvisionnement réduit en matériaux. Aux lendemains du conflit armé, les conditions économiques favorables au développement urbain suscitent une nouvelle phase de construction des infrastructures. Au cours de 1920 et de 1921, Bell met en service trois nouveaux centraux manuels qui permettent notamment de désencombrer les centraux téléphoniques qui fournissent le service à la clientèle d'affaires de la ville centrale. Au milieu de la décennie 1920, plusieurs centraux manuels ont atteint leur capacité maximum d'écoulement des flux téléphoniques. L'automatisation introduite à Montréal en 19254est un moment charnière. Avec les nouveaux centraux automatiques, l'abonné utilise un appareil à cadran qui effectue le travail de recherche de l'interlocuteur qu'il désire rejoindre. Cette technologie n'es! retenue pour le système montréalais qu'à partir du moment où le réseau a atteint un niveau suffisant d' activité~ L'innovation est guidée par des impératifs liés aux échanges économiques.
4

La technologie de la commutation automatique a été introduite dans les années 1900

dans certaines villes des États-Unis et d'Europe. C'est pour des raisons de standardisation et de rentabilité des équipements que les dirigeants de Bell oph:nt pour cette technologie de commutation perfectionnée notamment aux États-Unis par les ingénieurs d'AT&T et de Western Electric. Pour une présentation des enjeux relatifs à l'introduction de la signalisation automatique chez AT&T voir: Lipartito, K. ''When Women Were Switches: Teclmology, Work, and Gender in the Telephone Industry, 1890-1920", American Historical Review 99 (4), 1994, pp. 1074-1111.

41

Plusieurs éléments incitent Bell à rechercher des solutions techniques aux besoins accrus. D'abord, l' entreprise doit combler une demande très forte qui a augmenté au cours de la guerre, alors que les capitaux et les matériaux étaient mobilisés à des fins militaires. Ensuite, le programme de conversion du système manuel au système automatique nécessite d'importants travaux de remplacement et d'amélioration des équipements de même que de construction de nouveaux centraux. Enfin, au moment de l'introduction du service automatique à Montréal, les conditions du marché ont changé. Les travaux de modernisation et d'extension du réseau téléphonique coïncident avec la forte poussée démographique des années 1920 dans l'agglomération montréalaise. Qui plus est, le bien-être matériel est plus accessible à de nouveaux groupes sociaux. Alors qu'il y avait à peine 31 068 appareils téléphoniques à Montréal en 1911, on en retrouve 77 247 en 1920 et 187 625 en 1930. De plus, de nouveaux courants de communication et d'échange, dus à l'urbanisation des zones suburbaines, s'établissent au cours de cette période. Entre 1925 et 1930, cinq nouveaux centraux automatiques viennent compléter l'équipement de la métropole. L'automatisation permet aussi l'abandon progressif des premiers centraux manuels devenus excédentaires et désuets. Les ingénieurs de l'entreprise planifient la fermeture des centraux les plus anciens, la modernisation de quelques autres, ainsi que la construction de nouveaux centraux. Pour résumer, on peut dire qu'au fil des ans, l'organisation des centraux s'est considérablement modifiée sans que la configuration du réseau n'ait été transformée en profondeur. Un aspect majeur se dégage: le développement du réseau téléphonique suit les tendances du développement urbain. Jamais un central n'est construit tant que l'entreprise n'est pas convaincue de la solvabilité du marché. Par contre, bien que le réseau n'ait pas radicalement changé dans sa morphologie, il reste qu'en 1930 il s'inscrit désormais dans une agglomération de près d'un million d'habitants5. Au total, la croissance de la production et de la consommation du service téléphonique à Montréal dans les 50 années que nous étudions est considérable. Après la Première Guerre mondiale, les facteurs de cette hausse sont multiples: reprise des activités économiques, poursuite de l'urbanisation, usage de plus en plus répandu du téléphone comme outil de communication interpersonnelle et, enfin, efforts déployés par Bell pour moderniser son service et le rendre plus accessible. De ce point de vue, la décision prise par Bell d'automatiser une partie de ses équipements a une valeur symbolique. Cette nouvelle approche modifie la nature de l'offre qui, en revanche, détermine l'essor décisif de la consommation.

5

Au moment de l'introduction

du téléphone ~ Montréal, la population de l'agglomération

ne dépassait

pas 200 000 habitants.

42

LEt..,

construction

du monopole

de Bell

Dans les études qui traitent, en général, de l'industrie du téléphone au Canada et, en .particulier, à Montréal6, on insiste beaucoup sur les caractéristiques communes à l'ensemble des réseaux techniques urbains. De fait, celles-ci tendent à refléter les traits propres à l'histoire de ces réseaux (énergie, transport, communication, eau et assainissement). C'est que, à plusieurs égards, les similitudes sont nombreuses entre les différents réseaux, que ce soit sur les plans de la distribution, de la gestion et de la réglementation. Selon Gabriel Dupuy7, il est possible de dégager cinq traits généraux dans l'histoire de l'apparition des réseaux techniques dans les villes: la rapidité avec laquelle se produit l'insertion des nouveaux services; le rôle de l'innovation technique; la présence manifeste d'intérêts privés; la concttrrence qui marque les premières années de développement du réseau et qui fait place, par la suite, à une situation de monopole; la prédominance d'une logique économique, que l'on peut mettre en parallèle avec une logique de type social. Enfin, le dernier élément renvoie fi la densité du cadre bâti. Celle-ci est une « variable-clef »8dans la mesure où le taux de pénétration des réseaux dans un milieu urbain est, en général, proportionnel à la densité du cadre bâti. Si le développement du réseau téléphonique montréalais partage plusieurs de ces traits communs aux réseaux techniques urbains, il n'en comporte pas moins une certaine originalité. Comme l'ont montré les travaux d'Annstrong et Nelles, de Babe, de Fischer, de Martin et de Rens9, l'histoire des différentes entreprises qui participent au développement du téléphone à Montréal est surtout marquée, comme nous l'avons déjà souligné, par la construction d'un monopole, celui de la Compagnie de Téléphone Bell du Canada. Dès les premières années d'exploitation du nouveau service, les dirigeants de Bell mettent en oeuvre des stratégies visant à éliminer leurs concurrents10. Comme pour d'autres services publics gérés par des entreprises privées, cette situation provoque de vives réactions au sein des collectivités locales. Au moment de l'incorporation de la société Bell, les privilèges octroyés par les gouvernements fédéral et provincial lui procurent d'imposants avantages: 1) la fabrication de l'équipement nécessaire à la fourniture
6

Armstrong,

C. et Nelles, H.'V., Monopoly's Moment.

The Organization and Regulation of

Canadian Utilities, 1830-1930. Toronto University Press, Torontol 1986; Babe, R.,
Canada: Technology, l~ustry, and Goflwnmmf. Toronto Univ-ersity Press, Toronto, 1990; Fischer, C.S., America Calling. A Social History of the Telephone to 1940. CA : University of California Press, Berkeley, 1992; Martin, M., Hello, Central? Gender, Technology and Culture in the Formation of the Telephone Systems. McGill-Queen's University
Telecommunicationsin

Press, Montréal et Kingston, 1991; Rens, J.-G., L'empire invis.ible. L'histoire des
télécommunications
7 8 9

au Canada,

de1848

à 1956.

Tome

Il PDQ,

Sainte-.Foy,

1993.

Dupuy, G. L'urbanisme des réseaux, théories etmet1wdes.

Armand

Collin, Paris, 1991, pp. 33-38.

Ibid.,p. 37. Armstrong, C. et H.V.Nelles. op. cit., 1986;Babe, RFop. cit., 1990;Fischer, C.S., op.cit.,

1992; Martin, M., op. dt., 1991; Rens, J.-G., op. at., 1993, 10 Martin, M., op. dt., 1991, pp. 27-49.

43

du service; 2) la construction, l'acquisition, l'entretien et l'explo~tation du système téléphonique; 3) la connexion à d'autres réseaux téléphoniques et télégraphiques; 4) la construction de lignes le long de toutes les artères publiques, à condition de respecter certaines restrictions relatives à l'entretien et à la dimension des poteaux; 5) la fusion avec d'autres entreprises téléphoniquesll. En allant de cette façon chercher ses pouvoirs directement auprès des paliers supérieurs de gouvernement, Bell se prémunit contre une éventuelle réglementation municipale. Par ailleurs, graduellement, après les années 1890, les municipalités obtiennent de nouveaux pouvoirs auprès du gouvernement provincial, acquérant par le fait même une plus grande capacité d'intervention relative à l'encadrement. réglementaire des activités des entreprises de services publics. A partir de 1892, l'entreprise commence à être soumise à des çontrôles plus stricts, notamment en ce qui a trait à la hausse des tarifs. En effet, à ce sujet, l'entreprise Bell doit obtenir l'accord du gouvernement fédéral qui est l'instance politique responsable du secteur des communications. De plus, en 1902, le service téléphonique est désigné officiellement
« service

public» par un amendement à la charte de Bell.D'une manière

concrète, cela signifie que l'entreprise doit raccorder à son réseau quiconque requiert le service, à condition toutefois que cet individu soit situé sur le territoire desservi. Par contre, en échange du branchement et du service, l'abonné doit payer les taux exigés par Bell et approuvés par le gouvernement fédéral. A partir de 1906, c'est la Commission des chemins de fer qui est chargée de la surveillance des tarifs de Bell. Cependant, même si l'opinion publique s'oppose à la construction de monopoles, dans le cas du service téléphonique, les avantages procurés par cette situation sont manifestes: afin de bénéficier des qualités réticulaires du service, c'est-à-dire d'une desserte qui offre une capacité d'interconnexion, les abonnés peuvent tirer profit de la présence d'une seule entreprise centralisatrice. Le fait qu'il y ait un réseau unique peut aussi permettre aux abonnés de rejoindre un plus grand nombre d'interlocuteurs. En revanche, la multiplication des entreprises signifie, la plupart du temps, le dédoublement des infrastructures. Ainsi, l'augmentation des sociétés qui offrent le service a pour effet de reproduire les problèmes encourus par la prolifération des poteaux et des fils envahissant l'espace urbain12. Un contexte monopolistique

Dans ce cas, compte tenu de leur position 1/ captive", les consommateurs

n'est pas pour autant exempt de difficultés.

sont susceptibles d'écoper de tarifs élevés et d'un service dont la qualité est parfois discutable:

Babe, R, op. cit., 1990, p. 68. 12 Lors des premières années du développement du réseau téléphonique, la présence physique des infrastructures a fait l'objet de nqmbreuses critiques de la part des collectivités locales. Cette question soulevait en effet des enjeux fondamentaux de domanialité.
11

44

Malgré les inconvénients d'une distribution et d'une gestion monopolistiques, <:pourdifférentes raisons, c'est ce modèle. qui va prévaloir à Montréal dès 1908. Toutefois, comme le mentionnent
Armstrong et Nelles ainsi que Babe13, les monopoles ne sont pas des
«

situations naturelles ». Ce sont des situations construites d'une manière stratégique par des entrepreneurs qui reçoivent l'appui d'acteurs politiques et économiques tant locaux que nationaux. Ainsi, à Montréal, même si on peut déceler une opposition anti-monopolistique dans certains milieux - pensonsnotamment au milieud'affairesfrancophone -, nous constatons que les autres sociétés de téléphone qui auraient été en mesure de limiter les interventions prédatrices de Bell ont été, d'une manière paradoxale, peu protégées par la classe politique locale. Les influences états-uniennes et la problématique montréalaise

La téléphonie montréalaise subit d'une manière directe les influences de l'emprise exercée dans les grandes villes du nord-est des Etats-Unis par la société American Bell Telephone14. Dans ce cas, les sociétés régionales Ben ont été regroupées en 1885 pour former American Telephone and Telegraph (AT&T) qui détient le monopole du service interurbain aux Etats-Unis. Les expériences de construction des réseaux téléphoniques urbains et interurbains font l'objet d'échanges tant sur le plan technologique que sur le plan organisationnel. Par conséquent, cette influence laisse de nombreuses traces: d'abord du point de vue de l'approche "manageriale" relative à l'exploitation des réseaux; ensuite en matière d'innovations technologiques et de génie électrique; enfin, du point de vue des techniques de prévision de la demande de même que des méthodes de mise en marché du service. Peut-être plus important
encore est le transfert d'idées relatives à la notion de service public

-

conçu comme un service conforme aux ambitions économiques. d'une société moderne - qui s'impose sous l'effet de l'action des échanges et des contacts. A certaines occasions" l'ampleur des échanges entre l'entreprise montréalaise et American Bell est manifeste. Elle repose sur la présence dans la métropole canadienne d'individus originaires des Etats-Unis. L'expérience états-unienne conduit les gestionnaires et les ingénieurs montréalais à mettre de l'avant une vision unidimensionnelle des problèmes posés par la construction des infrastructures téléphoniques qui découlent de sa fonction d'outil de promotion économique. Ainsi, il n'est pas rare de voir, surtout au XIXe siècle, des gens d'affaires étatsuniens envoyés au Canada et à Montréal pour mettre sur pied des
13

Armstrong,

C. et Nelles,H.V:, op.dt'I 1986 et Babe,R, op. eit., 1990.

14

Au sujet de la question des liens institutionnels entre la compagnie AT&Tet BellCanada

voir: Taylor, G.D., "Charles F. Sise, Bell Canada, and the Americans: A Study of Managerial Autonolny, 1880-1905", in The Developement of Canadian Capitalism (Essays in Business History), ed. McCalla, D., pp. 145-166, Copp Clark Pit1nan Ltd, Toronto, 1990.

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entreprises exploitantes dans le domaine des télécommunications. Cela était survenu:<avecles entreprises télégraphiques mises sur pied auXIXe siècle. Dans ces circonstances, les entreprises et leurs représentants apportent avec eux leurs pratiques, leurs considérations pragmatiques, de même que leur savoir théorique, en plus de leurs valeurs et de leur idéologie.
Constitué en vérîtable entreprise commerciale, le service téléphonique bénéficie des savoir-faire que possèdent les grandes entreprises pour concevoir des syst~mes de production et de distribution intégrés sur le plan vertical. Celles-ci sont en mesure de contrôler toutes les étapes requises à la mise en place d'un réseau téléphonique: fabrication des appareils, installations des infrastructures, mise en marché du service, répartition des flux d'appels, service à la clientèle, etc. Les concepts et les instruments nécessaires à cette organisation proviennent pour une bonne part de l'expérience. Aussi, ils ne pOtlrront être développés que quelques années après l'introduction du service. D'une manière plus spécifîque, disons qu'après la Première Guerre mondiale, les efforts de normalisation et de rationalisation du système mis enœ'uvre par les opérateurs privés donnent des résultats évidents: la capacité d'écoulement des flux téléphoniques s'intensifie,la diversité des marchés est mieux prise en considération et le nombre d'abonnés franchit de nouveaux seuils. Bref, la maîtrise de la gestion de l'offre et de la demande donne un nouvel élan à l'expansion du service téléphonique. Les différentes formes de relations - tant sur le plan des affaires, des échanges d'informations techniques et administratives, que sur le plan des rapports interpersonnels - qui se sont établies au sein de la classe d'affaires révèlent que le pouvoir économique est rattaché de près au pouvoir technique. De surcroît, le rapprochement hâtif avec les promoteurs des Etats-Unis, le dynamisme manifesté par les entrepreneurs locaux, l'importance des capitaux auxquels ils ont accès, la complaisance des milieux politiques, l'autonomie des opérateurs du réseau en ce qui concerne la production des équipements, constituent autant d'éléments qui contribuent à promouvoir une vision homogène et des représentations conséquentes du côté des promoteurs du réseau. L'affiliation de Bell aux grandes sociétés de téléphone des Etats-Unis est manifeste en ce qui a trait à la culture d'entreprise. Assez tôt dans l'histoire du réseau téléphonique montréalais contrôlé par Bell, des gestionnaires et des ingénieurs d'AT&T imposent leur modèle de développement. Mentionnons que le discours énoncé par Bell à Montréal s'inspire largement des représentations mises en avant par les entreprises membres du système Bell aux Etats-Unis dont l'impact est considérable compte tenu de l'ampleur du marché. A cet égard, la notion de service public, telle que proposée par les dirigeants d'AT&pS, comporte des caractéristiques qui la rendent analogUe à celle que nous observons à Montréal.

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Le modèle

de service

pUblic

Bien qu'elle soit admise aujourd'hui de manière courante en Amérique du Nord, la nature sociale du service public relève d'une conception assez récente. Ce n'est pas avant la fin des années 1940, avec le déploiement de l'Etat...:providence, que le branchement universel aux services en réseaux apparaît comme une dimension essentielle de l'intégration sociale et territoriale des milieux locaux.
A la fin du XIXe siècle, les services publics - en anglais public utilities sont d'abord définis comn1e des services marchands tarifés en fonction de l'usage. Cela signifie qu'ils tiennent compte en priorité des besoins commerciaux. En fait, on peut dire que, dans un premier temps, plusieurs de ces services, notamment le téléphone et l'électricité, sont considérés comme des biens destinés à des citoyens privilégiés. Néanmoins, la promotion du bien-être collectif demeure un principe de première importance, sous-jacent à l'idée de service public. De plus, le rôle stratégique des réseaux de télécommunications dans l'économie du pays exige que les pouvoirs publics interviennent dans leur développement. Au tournant du)(Xe siècle, l'extension des réseaux à l'échelle nationale devient une étape décisive dans la mise en forme d'un modèle de service public.

Dans une étude qui porte sur les télécommunications aux Etats-Unis jusqu'en 1934, Alan Stone16 démontre comment cette industrie est exemplaire de ce nouveau modèle de service public élaboré à la fin du XIXe siècle. Selon l'auteur, ce modèle de service public libéralpublic service liberalism - est parvenu à refléter un système complexe de valeurs qui ne se résume pas à la représentation dominante du libéralisme économique, laquelle met l'accent sur l'objectif de l'efficacité économique. Ce modèle de service public cOI".stitue, selon Stone, un exemple de politique publique qui s'articule à l'idée de progrès technologique comme composante essentielle du développement économique et de l'amélioration des conditions de vie. TIrévèle l'introduction graduelle d'une norme sociale. Celle-ci confirme que le nouveau service est adapté au degré de civilisation d'une communauté donnée et qu'il est indispensable à la vie économique, tout en ayant des impacts immédiats ou à long terme sur ce milieu de vie17.

Soulignons que la notio.n de service public telle qu'évoquée par les entreprises téléphoniques privées nord-américaines - et que
cautionnent les pratiques réglementaires étatiques
15

-

a beaucoup évolué

Au sujet de la genèse des règlements des services téléphoniques aux Etats-Unis et en

France voir: Beaurain, C., "Libéralisme et économie de réseaux dans les télécommunîcations : un aperçu historique des u\odèles français et américain'" in Les Cahiers Télécommunications, Histoire et Société 2, 1995, pp. 57-83. 16 Stone, A., Public Service Liberalism (Telecommunications and Transitions in Public Policy), Princeton University Press, Princeton, 1991.
17 Ibid., pp. 37-38.

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entre la fin des années 1870et le début des années 1930, c'est-à-dire que son caractère/universel et ses formes de contrôle public ont fait l'objet de débats socio-politiques. Par ailleurs, le passage de la conception du service téléphonique comme service public (en opposition au principe d'un objet strictement privé et commercial) s'est effectué assez tôt dans l'histoire de la téléphonie, soit au tout début du xxe siècle.
Cette transition hâtive s'explique par l'existence de liens entre le rôle attribué à la technologie du téléphone et celui qui était conféré aux chemins de fer et aux réseaux télégraphiques. Ces deux derniers services sont considérés de toute première importance dans le développement des marchés nationaux et continentaux. Etant donné que le télép.hone est perçu comme le prolongement du télégraphe, il n'est pas surprenant de constater que, dans un premier temps, les formes d'encadrement réglementaire appliquées aux réseaux ferroviaires et télégraphiques sont reprises pour le service téléphonique. De fait, l'idée que le téléphone doit être catégorisé comme un service public s'insère rapidement dans les mentalités et les pratiques des institutions réglementaires. Aux Etats-Unis, la mission de service public aussitôt revendiquée par les pouvoîrs publics force les opérateurs privés de réseaux à se soumettre à des règles de fonctionnement établies par l'Etat fédéral. Celui-ci intervient en premier lieu dans le domaine des tarifs afin de limiter les profits abusifs des opérateurs. Il en va de même au Canada. En outre, en échange du contrôle public qui leur est imposé, les opérateurs privés, y compris les entreprises affiliées au système Bell, requièrent un encadrement réglementaire qui limite la concurrence et leur fournit, pour les segments de marché les plus profitables, un statut de quasi-monopole. De plus, cette fonction de service public implique que les entreprises privées doivent respecter une série d'obligations, ce qui a des conséquences importantes en termes de politique publique. Ainsi, les fournisseurs de services publics sont soumis aux quatre (4) obligations suivantes18: 1) une obligation de desserte, c'est-à-dire la fourniture du service à ceux qui en font la demande et qui acceptent de payer les taux exigés à.condition que ces derniers soient raisonnables; 2) une obligation de continuité du service. (celle-ci se définit à la fois dans des termes quantitatifs et qualitatifs et cette responsabilité permet, entre autres choses, de légitimer la modernisation du service par le biais des améliorations techniques. La continuité consiste également à répondre de façon permanente aux besoins des abonnés); 3) l'obligation d'égalité du traitement qui sert à éliminer les pratiques discriminatoires; 4) l'obligation d'appliquer des taux raisonnables. A l'intérieur de ce modèle particulier de service public régi par les règles du libéralisme économique, le rôle de l'Etat est assez limité. Les pratiques d'encadrement réglementaire préconisées consistent à garantir des taux raisonnables et une desserte équitable, c'est-à-dire à la fois une desserte
18

Ibid., pp. 4849.

48