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Chronique d'une passion

272 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296199408
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CHRONIQUE D'UNE PASSION
Centre Lyonnais d'Études Féministes
Catherine Guinchard
Annik Houel
Brigitte Lhomond
Patricia Mercader
Helga Sobota
et
Michèle Bridoux © L'Harmattan, 1989
ISBN : 2-7384-0574-6 Centre Lyonnais d'Études Féministes
Chronique d'une passion
Le Mouvement de Libération
des Femmes à Lyon
Publié avec le concours
du Centre National des Lettres
Éditions L'HARMATTAN
de l'École -Polytechnique 5 -7, rue
75005 Paris Nous tenons à remercier Claire Auzias, qui a fait partie de
notre équipe de recherche à ses débuts ; Jacqueline Frézard et
Élisabeth Genty, qui y ont collaboré ; les lectrices et lecteurs
qui nous ont amicalement conseillées ; Catherine Galvez, qui
a assuré la frappe du manuscrit ; et, bien sûr, les femmes
interviewées.
Nous remercions aussi le C.N.R.S., en particulier le pro-
gramme « Recherches sur les femmes, recherches féministes »,
qui a financièrement rendu possible la réalisation de ce travail. SOMMAIRE
AVANT-PROPOS 13
MOTIVATIONS ET PARCOURS 17
1970-1975, ÉMERGENCE ET DÉVELOPPEMENTS . . . 24
Premiers mouvements 24
Le Cercle Élisabeth Dimitriev 28
Les Pétroleuses 32
Le Cercle Flora Tristan du M.L F 33
L'AVORTEMENT LIBRE, UNE ÉTAPE 42
Choisir-Lyon-M.L.A.C. et M.L.F. : les actions 43
L'avortement, le féminisme et le problème de la mixité 48
1975: L'ANNÉE CHARNIÈRE 54
Marie-Colère 55
« Les Hérideaux », un premier Centre des Femmes 58
Chez les unes, chez les autres 61
Toutes des prostituées ? 64
LE CENTRE DES FEMMES,
« UN ENDROIT OÙ ON ÉTAIT AUTRE CHOSE » 68
Gestion et autogestion 68
Un Centre, pour qui, pour quoi ? 70
Un temps de réflexion 75
Un lieu à vivre 77
LE CENTRE DES FEMMES, THÉÂTRE ET COULISSES 80
La scène de l'A.G 80
Côté cour, côté jardin : les groupes 85
9
TENDANCES ET DIVERGENCES 95
Tendance « lutte de classes » et double appartenance 96
Les groupes de quartier 99
La tendance Centre, l'autre groupe » 102 «
« Mais c'est difficile de vivre avec des différences » 103
« UN PLUS DANS LE FÉMINISME ? »
DES LESBIENNES AU CENTRE DES FEMMES . . . 106
Le groupe de lesbiennes 106
« L'autre mixité » 133
« QUAND UNE FEMME DIT NON, C'EST NON »,
LA LUTTE CONTRE LE VIOL 141
Les femmes, le viol et la justice 144
Ras-le-Viol 150
Un corps pour soi : érotisme et wen-do 159
DE LA PAROLE A L'ÉCRITURE 164
Des éditions « des femmes » à une édition contre les
femmes 164
Vouloir écrire, pouvoir publier 168
Quand les femmes s'aiment... 175
« Chères lesbiennes », le courrier des lectrices 195
« CHOISIR LE BOULET OU CHOISIR LES CHAÎNES »,
LA MATERNITÉ EN QUESTION 201
La tentation lesbienne 201
Le destin hétérosexuel 204
Au Centre des Femmes, l'esquive 208
DECRESCENDO 212
Le Centre hors les murs 212
Contre tous les dangers 215
Ré-animation 217
FUGUES ET SUITES 224
« Mouvement le plus important de ce siècle » ou « peti-
tes réformettes » 224
La jeune garde 232
10
Les acquis pour la vie 234
Fidélité ou désillusion 237
ÉPILOGUE 245
BIBLIOGRAPHIE 249
ANNEXES 266
Sources citées 255
Les interviewées (tableaux récapitulatifs) 268
Guide d' entretien 266
11
AVANT-PROPOS
Hier militantes, aujourd'hui historiographes du Mouvement
de Libération des Femmes, nous sommes animées d'un double
désir : analyser la logique particulière qui fonde ce Mouvement,
et en comprendre le déclin, sur le versant d'une démarche encore
militante, mais aussi faire revivre, ou ne pas laisser s'éteindre,
ce qui nous a tenues à coeur, par la conservation d'une trace ou
d'un témoignage. La forme du récit, adoptée pour rendre
compte de cette histoire, est sans doute le fruit de cette tension.
Une même tension se retrouve du côté des femmes que nous
avons interviewées. Tout se passe parfois comme si le seul fait
de raconter le Mouvement, ou d'y repenser, impliquait d'envi-
sager de le faire revivre. Écrire cette histoire et continuer le Mou-
vement sont, dans une certaine mesure, confondus. Au fil du
retour sur soi, de la reconstruction, la tentative de maîtriser,
en les rendant aussi cohérents que possible, les émotions et les
conflits du passé, fonctionne comme un appel à la fidélité. En
réponse à cette injonction, certaines réaffirment leur féminisme ;
d'autres, à l'inverse, sont aujourd'hui très critiques et semblent
régler des comptes, non sans amertume parfois, avec le Mou-
vement et avec leur propre engagement ; mais ce regard-là met
en danger le mythe en train de se construire, et ne va pas sans
l'angoisse d'envisager que cet examen du passé pourrait échouer
à confirmer le sens et la portée du Mouvement. D'autres encore
ressentent cette recherche comme un signe de la fin du Mou-
vement, voire du féminisme, et répugnent à faire un bilan qui
résonne comme un deuil.
Il ne fait aucun doute que, si les discours de nos interlocu-
trices sont mis en forme à partir de ces remous divers de la
13 conscience et de l'affectivité, notre analyse l'est aussi : cette chro-
nique met en cause un attachement dont, dans le même temps,
elle témoigne, et dont l'exactitude ne saurait se confondre avec
une impartialité. On pourrait dire, dans cette optique, qu'inter-
viewées ou auteurs, toutes parties prenantes du Mouvement des
Femmes, avons été complices pour justifier à la fois son exis-
tence et son interruption, et pour maintenir le système de valeurs
qu'il s'est employé à promouvoir.
La reconstruction historique, en ce sens, comporte nécessai-
rement une tentative de définir le Mouvement des Femmes en
renforçant ses frontières et le sentiment d'appartenance de ses
participantes. Cette définition ne va pas de soi. Elle a, même
au cours de la période la plus active, fait l'objet de débats et
de conflits. Aujourd'hui encore, elle soulève un problème qui
ne peut se résoudre qu'en posant délibérément des limites. Ce
texte fait peu cas de distinctions terminologiques qui pourtant
ont représenté, en leur temps, des enjeux passionnés : Mouve-
ment, Mouvement des Femmes, M.L.F., Mouvement de Libé-
ration des Femmes, mouvement féministe, sont, par conven-
tion, employés indifféremment. Néanmoins, la réalité que dési-
gnent ces termes est circonscrite, et ses contours sont tracés à
partir de trois critères : la non-mixité, un féminisme déclaré,
et l'indépendance structurelle. Dans cette perspective, les com-
missions féminines au sein des syndicats et des partis politiques
se trouvent exclues. De même, les femmes du groupe Psycha-
nalyse et Politique, groupe qui s'est approprié le nom de Mou-
vement de Libération des Femmes tout en se déclarant opposé
au féminisme, n'ont pas été sollicitées pour les interviews.
Ces choix se situent dans la lignée théorique du féminisme
radical, lignée caractérisée, notamment, par une analyse des rap-
ports de sexe comme appropriation de la classe des femmes par
celle des hommes. Ainsi, de même que le féminisme, comme
axe théorique pour analyser les rapports sociaux, déborde les
frontières socio-temporelles du Mouvement des Femmes, de
même les enjeux du féminisme militant persistent à marquer
notre position actuelle. Parmi les limites possibles d'une telle
démarche, certaines exclusions de fait : les membres du groupe-
femmes Villeurbanne, groupe de quartier important par sa durée
et le nombre de ses participantes, n'ont pas pris part à cette
recherche, malgré diverses négociations. Ce qui crée dans l'his-
toire que nous pouvons construire du féminisme à Lyon un blanc
regrettable, mais peut, éventuellement, s'expliquer par l'oppo-
14 sition passée entre le groupe-femmes Villeurbanne et le Cen-
tre des Femmes, auquel nous avons participé.
Autre choix déterminant : quelles femmes interroger parmi
les centaines, qui, à un moment ou à un autre, ont eu à voir
avec le Mouvement des Femmes ? Celles qui parlent ici ont par-
ticipé à une ou plusieurs structures collectives, et leur investis-
sement a été suffisamment long et actif pour qu'elles laissent,
au moins une fois, une trace nominative (ce qui n'est pas une
constante dans ce Mouvement où l'usage du prénom seul était
prédominant). Elles ne sont pas nécessairement des leaders ou
des « historiques » mais elles ne se situent jamais aux marges :
pour ces femmes, le féminisme ne représentait pas seulement
un point de vue personnel, mais un engagement dans l'action
collective. En revanche, elles sont diverses, par les groupes aux-
quels elles ont appartenu, les thèmes qui les ont intéressées et
les luttes qu'elles ont menées, mais aussi par leurs vies person-
nelles. Elles avaient ou non des enfants à l'époque, elles étaient
célibataires ou mariées, homosexuelles ou hétérosexuelles, mem-
bres ou non d'une organisation politique ou syndicale.
La pratique du Mouvement des Femmes, notamment à Lyon,
passait essentiellement par la parole. De nombreux écrits ont
cependant été produits : bulletins et journaux, tracts, affiches,
circulaires, convocations, comptes rendus de débats ; de plus,
les participantes tenaient des agendas, des cahiers de notes, un
important courrier s'échangeait. Cette production n'est jamais
systématique, sa conservation est totalement aléatoire. Elle s'ins-
crit dans l'instantané, dans l'action, elle n'est pas destinée à
faire loi, mais témoigne d'une dynamique qu'elle contribue aussi
à perpétuer, et qui renvoie à l'ici et maintenant de la révolte
et de l'engagement. La tâche de conserver, ou de mémoriser,
relève du désir individuel de certaines, même pas déléguées par
une institution qui ne se soucie nullement de sa mémoire. Gar-
der trace de cette dynamique historique, tel est, hors de tout
mandat, le propos de notre contribution.
1 5 MOTIVATIONS ET PARCOURS
Avant même de se remémorer la genèse de leur propre
venue, certaines féministes insistent, comme si cela n'allait pas
de soi, sur leur méconnaissance de l'histoire antérieure du Mou-
vement. Pour Claude F., « tout ce qui s'est passé de 1968 à
1977 dans le Mouvement des Femmes, ça je ne l'ai pas connu ».
Ce rappel exprime-t-il un regret de ne pas avoir su ou pu dis-
cerner à temps la force que le Mouvement était en train d'acqué-
rir ? En estimant qu'elle n'a pas fait preuve de « rigueur his-
torique sur le départ du Mouvement », Juliette R., qui a été
amenée à « prendre le train en marche », le suppose. Ces évo-
cations rétrospectives renouent peut-être aussi avec un mythe
des origines selon lequel avoir été membre fondatrice confère
une puissance de fait inégalable. Ainsi, Nathalie E. explique
qu'elle est « venue, pas dans les premières ». Pourtant à Lyon,
pas une des interviewées ne revendique un tel titre (ou privi-
lège). Aucune ne dit avoir été à l'origine : Mireille N. parle
de sa « découverte » du Mouvement, plusieurs précisent qu'elles
l'ont rejoint, personne ne le crée. Le Mouvement des Femmes
à Lyon se serait-il construit de façon si diffuse qu'aucun point
de départ ne puisse être repéré ?
Si aucune n'évoque avoir pris une part active à la création
du Mouvement, rares aussi sont celles qui font part d'une
démarche individuelle résolue et volontaire lorsqu'elles racon-
tent comment elles sont venues aux groupes du Mouvement pour
la première fois. Venir seule, suite à la lecture d'une informa-
tion dans un journal ou sur une affiche, est l'exception. La
recherche délibérée de sources d'information leur permet tout
simplement de prendre contact. Thérèse T. a vu « une affiche
17 à l'École Normale qui appelait à une assemblée générale » en
1974, à laquelle elle participe. Yolande V. précise qu'« il y avait
eu une fête à Pierre Valdo et à ce moment-là il y avait des
affiches dans toute la ville avec le mot homosexuelle et on y
était allées ». Pour Viviane C. et Irène N., être venue seule appa-
raît comme une revendication et souligne une certaine déter-
mination : « j'y suis allée comme ça, pas du tout amenée par
quelqu'un. J'ai vu l'adresse du Centre qui traînait dans une
revue » (Viviane C.) et Irène N. dit : « je crois que la première
fois que j'y suis allée, j'y suis allée toute seule ».
Pour beaucoup, la venue au Mouvement s'effectue sur un
mode plus affectif, par l'intermédiaire ou accompagnée d'une
amie, d'une copine ou d'une amante. Nathalie E. est venue
parce qu'elle est « tombée amoureuse d'une femme du Mou-
vement ». Colette H. a « connu une femme canadienne, qué-
bécoise, du Mouvement des Femmes et c'est grâce à elle que
j'ai découvert un peu le féminisme et j'ai eu à ce moment-là
envie d'aller au Centre des Femmes ». Pour Martine F., la prise
de contact avec les féministes lyonnaises s'effectue grâce à un
détour par la capitale. « En 1970-1971, une femme m'a sorti
le Torchon Brûle, c'était vraiment extraordinaire : il y a d'autres
femmes qui pensent comme nous », explique-t-elle. Puis elle
est « montée à Paris avec des amies » pour participer à « l'évé-
nement le plus merveilleux », en l'occurrence la journée natio-
nale de dénonciation des crimes contre les femmes organisée
à la Mutualité. De retour, elle fait « venir des nanas de Paris
du M.L.F. dans l'école de formation » où elle est et c'est par
leur intermédiaire qu'elle rencontre Camille S , militante du
Mouvement Démocratique Féminin à la fin des années soixante,
puis très active dans le M.L.F. lyonnais. En général, l'informa-
tion est transmise par une femme, toutefois il peut s'agir aussi
d'un homme. Blandine G. se souvient : « ce n'est pas de mon
propre chef que j'y suis allée, c'est un ami qui m'a dit, il existe
un groupe femmes à Villeurbanne » et elle s'y est rendue avec
deux de ses amies : « on a fait une démarche ensemble, moi
un peu invitée ».
Bien qu'elles soient la majorité, celles qui arrivent par le
biais de leur entourage immédiat le déplorent : ne pas être
venue de son « propre chef » minimiserait le sens de l'engage-
ment. Parfois même, par exemple pour Mireille N., le fait que
ses amies fréquentent régulièrement le Centre des Femmes cons-
titue un empêchement. « C'était très compliqué dans la mesure
où je ne voulais pas être à la suite, aller au Centre en me fai-
18 sant prendre par la main » Mireille N. précise qu'elle y est donc
allée très tard, en 1977, et raconte des événements « qui ont
été des déclencheurs » déterminants de son choix. Le premier
est une fête, celle de la Péniche, dont elle ne signale pas qu'elle
est organisée par le groupe des Lesbiennes du Centre ; le
deuxième, la mort de sa soeur avec laquelle elle « avait un rap-
port fusionnel intense, une relation femme privilégiée, parti-
culière ». Le troisième événement est la prise de voile d'une
amie « dans un ordre très strict ». « C'est peu de temps après,
en fait, que j'ai commencé à aller assidûment au Centre », se
rappelle-t-elle. Elle voit dans la décision de son amie « quel-
que chose d'un choix quielle-même] tardait à faire ». Ce paral-
lèle entre les deux démarches permet d'entendre ce qu'elle dit
du couvent comme sa représentation du M.L.F. : « complète-
ment clos », « ordre fermé », « ordre de contemplatives »,
« jamais sortir ». « C'est vrai que les premiers temps j'ai vécu
le Centre comme un cocon. » Pour Mireille N. le Centre a fonc-
tionné « comme une structure familiale de remplacement » ; elle
donne à ce lieu la même fonction de sécurité, de réassurance
que lui apportait sa famille. La référence à la famille est égale-
ment évoquée par Bénédicte M. qui se souvient avoir été infor-
mée d'une assemblée générale par ses soeurs : « j'avais une soeur
qui faisait partie du M.L.A.C. (Mouvement pour la Liberté de
l'Avortement et de la Contraception) et une autre qui était reve-
nue à ce moment-là, on s'est retrouvées en famille, c'est une
histoire de famille, quoi ». Histoire entre soeurs : le terme dési-
gne aussi, au sens métaphorique, les femmes du Mouvement.
L'image du couvent renvoie à une vie entre femmes, entre soeurs
et réfère à un engagement unique, total qui est attribué et par-
fois envié aux homosexuelles par certaines hétérosexuelles.
Pour celles dont la venue au Mouvement est plus tardive,
les campagnes d'affichage du groupe de Lesbiennes jouent un
rôle déterminant Juliette R., par exemple, participe d'abord
à ce groupe et « c'est ce qui [11 a conduite à connaître le Cen-
tre des Femmes ».
« Il y a pas mal de femmes qui sont arrivées au Mouve-
ment par les groupuscules de gauche », remarque Bénédicte M.
Plusieurs groupes non-mixtes rassemblent, en effet, des mili-
tantes d'extrême gauche comme le Cercle Dimitriev : « je suis
allée à ce cercle parce que je commençais à me poser des ques-
tions politiques ; la place des femmes dans la société, ça m'inté-
ressait » (Monique A.). Danièle C. évoque la pression exercée
par son organisation : « quand j'étais à la Ligue on m'avait
19 envoyée dans les Pétroleuses » et elle ajoute : « j'ai traversé le
Mouvement des Femmes depuis la Ligue » (Ligue Communiste
Révolutionnaire). Pour Monique A., le Mouvement des Fem-
mes « était une façon de militer qui semblait différente des
autres ». Parmi elles, de nombreuses sont syndiquées et plu-
sieurs participent activement à des commissions syndicales fémi-
nines : « je ne suis pas arrivée au Centre tout de suite, je suis
allée d'abord à la commission femmes du S.G.E.N. », dit Claude F.
et Rolande D. se souvient : « je n'étais pas organisée politique-
ment, j'étais simplement syndicaliste ».
Autre filiation reconnue par certaines : le M.L.A.C. Pas-
cale B. rappelle son engagement « au tout, tout début » et expli-
que : « puis après comme on était à la fois M.L.A.C. et groupe-
femmes par ailleurs, le lien avec le Mouvement des Femmes
s'est fait comme ça ». Rolande D. évoque avec le M.L.A.C. le
début d'une démarche personnelle : « j'ai été au courant de
ce qu'a fait le M.L.A.C., je n'y suis pas allée parce qu'à l'épo-
que, je n'étais pas d'accord avec l'avortement mais ça m'a ques-
tionnée. J'ai rencontré des gens qui y sont allés, des femmes,
et puis l'évolution s'est faite progressivement ». Évolution nota-
ble, en effet, puisqu'a posteriori, Rolande D. remarque : « ce
n'est peut-être pas avouable pour une féministe d'avoir été con-
tre l'avortement ».
Dans la manière dont chacune aborde le Mouvement des
Femmes apparaît souvent un même sentiment d'inéluctable.
Pour Danièle C. : « quand le Mouvement des Femmes a com-
mencé à se structurer un peu, je n'aurais pas pu passer à côté,
alors qu'il y avait des femmes qui faisaient de la politique et
qui choisissaient de ne pas intervenir dans le Mouvement des
Femmes, de faire autre chose, moi je n'aurais pas pu parce que
j'ai essayé de comprendre pourquoi j'étais une femme ». Natha-
lie E. raconte : « j'ai mis le pied dans le Mouvement par le
biais de ma relation à une femme », pourtant « ça ne me fai-
sait pas très envie, le féminisme ne m'inspirait pas » ; « enfin
j'y serais venue quand même, hein », précise-t-elle. Démarche
qu'elle envisage donc comme aboutissement inévitable : son les-
bianisme explique son engagement féministe et fait « gagner
un peu de temps ». Pouvoir de la séduction, impuissance de
la théorie semblent aussi être des vecteurs essentiels pour expli-
quer la subite volte-face de Colette H. Le « flash » d'une ren-
contre est décisif pour l'inciter à venir au Mouvement. « Alors
qu'avant j'en connaissais l'existence, j'avais bossé des textes sur
la question mais il ne s'était rien passé. » D'autres également,
20 sans craindre le paradoxe, font part de revirements analogues.
Claude F. se souvient que « jamais il ne me serait venu à l'idée
de m'y mettre. Je pensais que de toute façon notre bataille était
personnelle et qu'on la faisait à l'intérieur de notre maison.
J'en étais persuadée et puis... ». Rolande D. se disait même
« plutôt contre les mouvements de femmes ». Confrontées à
l'effervescence du Mouvement, ces réticences deviennent vite
caduques.
Certaines s'appuyent sur la thèse d'une génération sponta-
née du Mouvement : comme si les rencontres qui modifient,
ou même métamorphosent, les idéaux personnels se faisaient
au hasard.
D'autres cependant tentent d'ancrer leur participation au
Mouvement dans des trajectoires sociales, familiales ou histori-
ques. L'accent est mis sur le rôle du milieu : Gisèle M. expli-
que sa venue au Mouvement par son adhésion à des « princi-
pes de vie, de reconnaissance ». Blandine G. rappelle que « le
fait de vivre en communauté avec des gens qui étaient politi-
sés, moi-même de m'être engagée dans un choix communau-
taire ça m'a amenée à un choix de Mouvement des Femmes ».
C'est également par le contexte dans lequel elle vit et milite
que Solange P. explique sa démarche comme passage obligé :
« comment voulais-tu y échapper, je ne pouvais pas ne pas en
avoir entendu parler et ne pas y aller ».
Pour les lesbiennes, le désir de connaître d'autres femmes
homosexuelles, de lutter ensemble contre la répression, de trou-
ver une certaine protection prend une part importante dans leur
démarche. Yolande V. dit : « ça faisait à peu près un an que
je vivais mon lesbianisme » et elle avait envie de « faire quel-
que chose », de « prendre les choses en main ». Hélène B. sou-
ligne l'importance « d'un lieu où l'on pouvait vraiment puiser
une énergie de vie », et énonce ainsi ce qui a été vital pour
elle : « le Mouvement pour moi ça a été la première fois où
j'ai pu, pas seulement vivre entre femmes mais dire on vit entre
femmes et on est bien, pouvoir le vivre sans culpabilité ». Le
même désir de « rencontrer d'autres femmes » (Thérèse T.), de
se « retrouver entre femmes » (Jeanne F.) est souvent donné
comme raison principale à la participation au Mouvement par
les hétérosexuelles.
Pour Clémence B., à côté d'une détermination à militer au
M.L.F. apparaît le besoin d'autonomie : « je suis partie à Paris
à dix-huit ans, c'était une manière de m'autonomiser par rap-
port à ma famille, aux contraintes ; l'endroit où j'allais faire
21 ce que je voulais et parmi ce que je voulais faire il y avait être
au M.L.F. ». Recherche d'autonomie par rapport à la famille,
mais aussi par rapport au partenaire : pour Mireille N., aller
au Centre marque une volonté d'indépendance par rapport à
son compagnon, « parce que je vivais dans un truc complète-
ment fusionnel avec lui, il n'y avait de la place que pour nous
deux ».
Beaucoup essaient de déterminer les raisons de leur fémi-
nisme. Cet engagement peut s'inscrire dans une tradition mili-
tante de gauche. « Je suis de famille militante », raconte
Rolande D. qui a accompagné son père quand il « occupait
l'usine » ; tradition familiale et aussi chrétienne, « j'étais éle-
vée dans un milieu très catho, un milieu très très très sous-
prolétaire et j'ai eu la chance de rencontrer un type qui était
un curé de la Mission de France », raconte Solange P. L'aumô-
nerie, le club du lycée, le scoutisme, autant de lieux qui sur-
gissent des souvenirs. Rolande D. explique : « je me souviens
avoir demandé à l'époque au club du lycée d'organiser avec
les professeurs des débats sur l'égalité de la femme, c'était quel-
que chose qui traversait aussi le mouvement chrétien ». Pour
Hélène B., qui a été éclaireuse, « c'était bien, et on mangeait
ensemble, on formait ensemble, on faisait des jeux ensemble
et on chantait ensemble », « au Centre des Femmes j'ai retrouvé
énormément de similitudes ». La référence à l'héritage religieux
est parfois ironique : « j'ai toujours eu un côté un peu catho,
j'ai envie de dire profondément athée mais catho c'est-à-dire
le côté humaniste, donner des cours à des gamins dans les quar-
tiers, récolter du charbon pour les vieux », déclare Irène N. De
même, si, pour certaines, le féminisme est le prolongement d'un
militantisme syndical, associatif ou gauchiste, pour d'autres il
a provoqué une rupture douloureuse : « ce qui est devenu domi-
nant, et dans mes rapports avec la réalité, et dans mes rap-
ports avec moi-même, c'est le fait que j'étais une femme. J'ai
admis de me défaire de ce qui pour moi était intouchable et
sacré, c'est-à-dire mon passé gauchiste, mes premières années,
ma maladie infantile de soixante-huitarde. Au fur et à mesure
que je m'identifiais au Mouvement, j'acceptais de n'être plus
soixante-huitarde ad vitam aeternam figée et intouchable », raconte
Aline P.
Ces femmes reconnaissent leur participation au Mouvement
comme une étape importante, parfois déterminante dans leur
cheminement personnel. Le sentiment d'être féministe est par-
fois situé comme ancien : « à l'époque où moi j'étais déjà fémi-
22 niste il n'y avait pas de Centre des Femmes », rapporte Irène N.
Quant à Clémence B., son « féminisme s'exprimait par des prises
de positions individuelles ; je me souviens d'une phrase que
je disais beaucoup quand j'étais adolescente et que je disais à
l'aumônerie : les femmes ne sont pas des juments poulinières ».
Avant d'aller au Centre, Claude F. était « quand même per-
çue comme une femme féministe » par son entourage. Pour
Monique A., le Mouvement a été le support de sa révolte « par
rapport à [son] éducation, très traditionnelle, l'image de la
femme mère au foyer, le mariage ». Et c'est aussi peut-être parce
que le Mouvement vient répondre justement à sa révolte per-
sonnelle que Martine F. déclare : « je ne peux pas répondre à
la question comment tu es venue puisque je ne suis pas venue,
j'y étais ».
23 1970-1975
ÉMERGENCE ET DÉVELOPPEMENTS
Premiers mouvements
« C'était une époque où il y avait une énergie qui a été
puisée au départ dans la situation de 68 », dit Juliette R., « une
énergie de lutte, une espèce d'effervescence, une sorte de foi
dans l'efficacité des engagements ». Ainsi pour de nombreuses
féministes, le Mouvement des Femmes a une filiation directe
avec le mouvement de mai 1968. Danièle C. explique : « ça
a correspondu à un moment, dans la tête des gens, qui s'est
trouvé mal exprimé par toutes les structures existantes. C'était
une réalité très profonde, un besoin, une expression ».
Pour Odette L., « ça a démarré à Paris, et puis les petits
Mouvements des Femmes ont commencé à Lyon, mais dans des
cercles bien précis, un peu restreints », « un milieu d'étudiants
et d'intellectuels », dit Blandine G.
Aline P. se souvient de « la sortie du Torchon', et on était
un bon paquet à exulter, à provoquer des débats publics dans
les cafés. C'était à laquelle serait la plus arrogante ». Un autre
événement marque, pour elle, les débuts du Mouvement à Lyon,
c'est la présence d'« extraits de S.C.U.M. 2 dans Actuel, la pre-
mière formule d'Actuel », qui suscite des discussions animées.
1. Le Torchon Brûle, journal du M.L.F., 1971-1973, 6 numéros, parution
irrégulière.
2. V. SOLANAS, SCUM, (Society for Cutting Up Men) Le premier mani-
feste de la libération des femmes, Paris, Olympia, 1971, éd. orig., New York,
1967.
24 En 1972, un tract signé « Mouvement de Libération des Fem-
mes » appelle à un « meeting-débat » sur le thème « luttes et
revendications de femmes », et à la projection du film « Le sel
de la terre » 3. Il s'agirait là de la première apparition publi-
que du M.L.F. à Lyon. Ce tract s'adresse à « celles qui en ont
assez de faire une double journée de travail (travail invisible,
enfants, mariage...), de travailler plus et de gagner moins que
les hommes, de ne pouvoir disposer de leur corps, de subir plus
qu'eux la morale sexuelle répressive, le mythe de la virginité,
de la fidélité, de la frigidité, de la fécondité, de la futilité ».
Les thèmes de lutte proposés sont « l'égalité avec les hommes
devant l'emploi, la formation professionnelle, les salaires, la libre
disposition de leur corps (avortement et contraception libres et
gratuits), des crèches ouvertes à toutes 24 heures sur 24 ». Une
garderie d'enfants est d'ailleurs organisée lors de ce meeting.
Ces revendications paraissent à la fois classiques et dispro-
portionnées par rapport à l'ampleur des thèmes évoqués dans
l'analyse qui précède. Au programme de ce meeting est aussi
prévue une « information d'une camarade du Women's Lib
anglais, d'une camarade de Paris sur les débuts du M.L.F. et
son développement, des camarades des différents comités de
quartier et groupes de travail du M.L.F. de Lyon ». Le terme
« camarade » est utilisé dans le tract, alors qu'à la même épo-
que, dans le Torchon brûle, c'est le mot « soeur » qui est
employé. A Lyon, ce type de vocabulaire n'est pas encore repris,
et c'est la terminologie de gauche qui permet de faire la tran-
sition. Ce terme est utilisé plus tard, mais toujours sur un mode
ironique. Il marque, en fait, les débuts du Mouvement pari-
sien et son absence à Lyon, à cette période, situe le décalage
historique et géographique.
Un certain nombre de groupes-femmes, appelés aussi comités
de quartiers, et créés sur une proximité géographique, se for-
ment à ce moment-là : le groupe Femmes Minguettes, le Comité
M.L.F. 6 e , le groupe Femmes Croix-Rousse. Ce sont principa-
lement des lieux d'échange et de discussion. Clémence B. se
souvient, en effet, d'une réunion où « les femmes s'interro-
geaient pour savoir si leur virginité comptait encore pour les
3. « Le Sel de la terre », 1954, réalisateur Herbert J. Biberman. Ce film
décrit une grève de mineurs au Nouveau Mexique, grève qui n'a de résultats
positifs que grâce à la lutte et à la détermination des femmes. « Le Sel de
la terre » est, des années durant, un support fréquent des débats lors des ren-
contres de femmes.
25 hommes ». Ce qui l'« avait énormément choquée, c'est qu'on
s'interrogeait sur le point de vue des hommes et pas sur ce que
ça représente d'être vierge pour une femme ».
De nombreux contacts entre ces groupes existent : en mars
1973, lors d'une assemblée générale, la création du Cercle Flora
Tristan est annor :ée, et un groupe Bistrot se constitue. « C'était
le groupe de celles qui voulaient vivre des choses ensemble,
prendre du plaisir ensemble », dit Clémence B. A cette assem-
blée générale, un journaliste du Progrès « s'était fait jeter, et
tout le monde avait dit mais enfin pourquoi n'ont-ils pas envoyé
une femme » (Clémence B.).
Petit à petit d'autres groupes s'organisent : le groupe Fem-
mes Villeurbanne, des groupes Lycéennes, des groupes Fac, des
groupes Femmes Entreprises (Hôpitaux, Chèques Postaux, Câbles
de Lyon, C.A.F.A.L., E.D.F., P.T.T., Paris-Rhône, Banques,
etc.) ainsi qu'un groupe Femmes Enseignantes.
Ce dernier fonctionne pendant un an environ et réunit entre
dix et vingt participantes qui « se retrouvent tous les quinze
jours chez les unes, chez les autres ». Thérèse T. pense que le
groupe s'est organisé « parce qu'on n'était pas investies sur le
quartier et que notre point de rencontre ne pouvait être que
la profession ». Pour Danièle C., c'est « la structure qui nous
permettait d'avoir le plus de choses en commun à dire, pas sim-
plement la convivialité, encore qu'on discutait beaucoup tricot
et bouffe ». « En fait c'était un groupe d'enseignantes qui par-
laient d'elles », dit Bénédicte M. et, ajoute Danièle C., « on
se regardait le nombril mutuellement. C'était une description,
une analyse de nos situations respectives ». Il s'agit « de se racon-
ter en tant qu'individu, de s'étaler, de s'analyser ». Le groupe
Enseignantes prend « des contacts, réfléchit sur ce que ça signi-
fiait être femme dans une classe », poursuit Danièle C. « On
a fait des études sur les pourcentages de femmes dans l'ensei-
gnement, comment, en étant enseignantes, on était opprimées
et comment ça jouait dans le métier », précise Thérèse T. Elles
publient, en 1975, Le bulletin du groupe Femmes Enseignan-
tes. Ce quatre pages informe de l'existence des autres groupes-
femmes à Lyon et annonce « une quizaine sur les problèmes
d'éducation et d'école ». Un article, « Être enseignante », analyse
cette profession comme féminisée et dévalorisée. Le groupe éta-
blit une « liste de questions pour lancer la discussion ». Ces ques-
tions abordent des domaines aussi variés que la pilule, le divorce,
l'éducation des filles et des garçons, l'enseignement, le contenu
des livres scolaires, l'homosexualité, la masturbation, etc. Les
26 Femmes Enseignantes se proposent de discuter de « tout cela »
au cinéma le Canut et appellent à un débat sur « l'oppression
des femmes, les luttes des femmes, les femmes et l'école », et
à la projection du film « Scènes de grève en Vendée » 4 . Lors-
que dans son bulletin la Cause des Femmes, le Cercle Flora
Tristan mentionne le groupe Femmes Enseignantes, il le situe
« proche des Pétroleuses ». Effectivement Thérèse T. se souvient
d'« une femme, qui était à la Ligue et qui était plutôt leader,
qui tirait le groupe ».
En octobre 1974, « un groupe de femmes... » appelle, par
un tract, à une rencontre. Elles se définissent ainsi : « militan-
tes de divers mouvements ou n'appartenant à aucun, engagées
dans des pratiques diverses, employées, ouvrières, enseignantes
ou étudiantes ». Elles veulent une rencontre où tous les cou-
rants, toutes les tendances s'expriment : « le Mouvement des
Femmes ne vivra que des idées ou des projets que chacune
apportera, il sera ce que nous voudrons être ensemble ». Cette
rencontre a lieu au Centre Culturel Oecuménique de Villeur-
banne et est vécue comme un grand succès. « Deux cents fem-
mes s'y retrouvent », rapporte la Cause des Femmes. C'est le
signe manifeste du crescendo du Mouvement. La réunion, sans
ordre du jour, dure tout l'après-midi. Et, dans le souvenir des
participantes, il est question de savoir si la discussion doit avoir
lieu en assemblée générale, ou en commissions, en petits grou-
pes ; cet enjeu soulève des débats passionnés. En effet, cette
assemblée générale fonctionne comme la première distribution
géostratégique du Mouvement. Il s'agit là de parler de struc-
ture ; structure en termes de lieu : l'enjeu d'un Centre des Fem-
mes est peut-être déjà présent ; structure en termes de fonc-
tionnement : les débats et décisions en assemblée générale plutôt
qu'en petits groupes posent le problème du contrôle et donc
du pouvoir.
Le 6 décembre 1974, un sit-in a lieu pour protester contre
l'emprisonnement d'Eva Forest, Lidia Falcon et plusieurs autres
de leurs camarades espagnols accusés, sans preuves, de compli-
cité dans deux attentats, dont celui contre l'amiral Carrero
Blanco. Un tract annonce : « un fait nouveau dans une Espa-
gne catholique et fasciste : trente-cinq femmes ont été arrêtées
pour des motifs politiques (...). A travers elles, le gouverne-
4. « Scènes de grève en Vendée », film réalisé par des femmes du Mouve-
ment sur la lutte des ouvrières de l'usine Coussot (textiles) à Cerisay en 1973.
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