Citadins en quête du sol dans les villes d'Afrique centrale

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Quasiment dépourvue de villes il y a un siècle, l'Afrique Centrale est aujourd'hui la première sous-région d'Afrique par le poids des citadins. La recherche d'un terrain et la construction d'une maison dont ils seront propriétaires est pour eux l'affaire d'une vie. Mais il faut pour cela entrer dans un jeu extrêmement complexe, où les règles sont floues et où les concurrents - du voisin à l'Etat - suivent avec ruses leurs propres objectifs. Les rapports du citadin et du sol urbain révèlent ainsi les ressorts d'une société à la créativité débordante et brouillonne, et de pouvoirs qui s'affirment dans la confusion apparente.
Publié le : vendredi 1 janvier 1993
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EAN13 : 9782296276697
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CITADINS ET QUÊTE DU SOL DANS LES VILLES D'AFRIQUE CENTRALE

Dans la Collection « Villes et EntreDrises » Sous la direction d'Alain Bourdin et de Jean Rémy
Michèle Odéyé-Finzi, Les Associations en vil/es africaines. Dakar-Brazzaville, 1985. Martine Camacho, Les Poubelles de la survie. La décharge municipale de Tananarive, 1986. Alain Maharaux, L'Industrie au MaU, 1986. Collectif, Nourrir les ville en Afrique sub-saharienne, 1986. Guy Mainet, Douala. Croissance el serviJudes, 1986. J .-C. Willame, Zafre. L'Epopée d'Inga. Chronique d'une prédation industrielle, 1986. P. van Dijk, Burkina Faso. les secleur infonnel de Ouagadougou, 1986. P; van Dijk, Sénégal. Le secteur infQnnel de Dakar, 1986. A. Durand-Lasserre, L'Exclusion des pauvres dans les villes du Tiers-Monde. Accès au sol el au logement, 1986. Collectif, Droil de cilé. A la rencontre des habitanLs des banlieues délaissées, 1986. Marc Nolhier, ConslruÎTe en plâtre, 1986. Collectif, Economie de la construction au Maroc, 1987. Collectif, Métropoles de l'Asie du Sud.EsI, stratégie urbaines et politiques du logement, 1987. Collectif, Economie de la construction à Lomé, 1987. Sous la direction de Sid Boubekeur, Economie de la cosntruction à Tunis, 1987. Collectif, Ecollomie de la construction au Caire, 1987. Collectif, Economie de la construction à Nouakchott. 1987. Collectif, Economie de la construction à Kinshasa, 1987. Collectif, Production de l'habitat à Antananarivo, 1987. M. Colombart-Prout, 0; Rolland, M. Titecat, Economie de la construction à Abidjan, 1987. Economie et Humanisme, Economie de la construction à Hyderabad, 1987. G. Spencer Hull, La perite entreprise à l'ordre dujour, 1987. C. Coquery-Vidrovitch (collectif), Processusd'urbanisation enAfrique, tomes 1 et 2, 1988. A. Fourcaut (collectiO, Un siècle de banlieue parisienne (1859-1964), 1988. M. Cahen, Bourgs et villes en Afrique lusophone, 1989. Collectif, Etat. ville el mouvements sociaux au Maghreb et au Mqyen-OrienJ. 1989. S. Bredeloup, Négociants au long cours. Role moteur du commerce dans une régien de Côle-d'/voire en déclin, 1989. S. Dulucq et O. Goerg (collectiO, Les investissements publics dans les villes africaines (1930-1985), 1989.
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1993 ISBN: 2-7384-1853-8

@ L'Harmattan,

JEAN-LUCPIERMAY

CITADINS ET QUÊTE DU SOL DANS LES VILLES D'AFRIQUE CENTRALE
Préface de PAUL PELISSIER

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris

(Suire de la colkerion) S. Magri et C. Topalof (collectit), Villes ouvrières, 1989. E. Gapyisi, Le défi urbain en Afrique, 1989. J. Dreyfus, La sociélé du conforr, 1990. Collectif, Sites urbains en mutarion, 1990. N. Brejon de Lavergnée, Polilique d'aménagemenl du territoire au Maroc, 1990. J .-P. Gaudin, Desseins de villes. Arl urbain el urbanisme, 1991. A. Conan, Concevoir un projel d'archirecture, 1991. R. Prost, Conceprion archileclura/e, une investigation méthodologique, 1992. J. Rémy, L. Voye, La ville: vers une nouvelle définition ?, 1992. Collectif, Vieillir dans la ville (MIRE. PLAN URBAIN), 1992. . Large, Des halles aufarum, 1992. E. Cuturello ed., Regard sur le logement.: une élrange marchandise, 1992. A. Sauvage, Les habitanrs: de nouveaux acteurs sociaux, 1992. C. Bonvalet, A. Gotmann, ed. : Le logement, une affaire defamille, 1992. E. Campagnac (collectit), Les grands groupes de la construction, 1992. J.-C. Driant (collectit), Habitat et villes, l'avenir enjeu, 1992. E. Lelièvre, C. Lévy-Vroelant, La ville en mouvemenl, habilal el habilants, 1992. G. Montigny, De la ville à l'urbanisation, 1992. D. Pinson, Usage et architecture, 1993.

PREFACE
de Monsieur Paul PELISSIER

Paradoxale Afrique centrale, la moins peuplée, la plus étrangère à toute expérience urbaine pré-coloniale, la plus tardivement touchée par les rapports marchands et les greffes citadines qu'ils opèrent, et pourtant la plus brutalement urbanisée et sans doute celle où les villes, spécialement les plus grandes, connaissent jusqu'ici la croissance la plus forte, où elles constituent, plus que nulle part ailleurs, le creuset d'une société en rupture avec son passé et ses racines rurales, le lieu privilégié de la spéculation et de l'accumulation patrimoniale, en même temps que le théâtre d'une initiative populaire multiforme et de l'affrontement permanent entre forces sociales et appareil d'EtaL. Mais comment des villes, initialement conçues par des administrations étrangères imprégnées de modèle occidental, ontelles été appropriées par des sociétés urbaines en cours de formation, d'autant plus hétérogènes que leur croissance numérique est plus brutale? Mieux: comment ces néo-citadins se sont-ils enracinés, de quelles stratégies usent-ils pour créer, bÂtir, organiser, gérer l'espace urbain, selon quelles procédures le terroir s'est-il mué en lotissement et en terrains, par quelles filières et avec quels moyens le migrant se transforme-t-il en acteur de la poussée urbaine, à qui appartient une ville submergée par le nombre et devenue le champ clos de conflits d'intérêts échappant à la fois au contrôle coutumier et à ('arbitrage d'un Etat désarmé par la puissance de ses agents, finalement au profit de qui la terre est-elle devenue sol urbain et bientôt enjeu foncier? Et qui tire (es ficelles d'un jeu où les réglementations s'annulent tandis que s'impose la pratique du fait accompli? Quelques questions, parmi bien d'autres, auxquelles seules la solide formation et surtout l'audace tranquille de JeanLuc Piermay permettaient de s'attaquer... Et d'abord, avec quelles méthodes et selon quelle démarche? Question difficile, singulièrement préoccupante pour qui avait le sentiment de n'avoir jamais suggéré thème de recherche aussi risqué et plus insaisissable, mais à laquelle les capacités de l'auteur, associées au bon usage des outils géographiques, devaient apporter réponse: je n'en doutais pas, mais en ignorais les cheminements. Car, au delà de l'intelligent ajustement à un sujet neuf de techniques éprouvées -démarche comparative ou cartographie et jeu des échelles par exemplebien d'autres qualités étaient indispensables pour pénétrer les arcanes de sociétés aussi mobiles, d'administrations aussi opaques, de pouvoirs aussi occultes, de situations aussi contradictoires, à travers un échantillon de villes dont la parenté était loin d'être évidente mais où se posait partout, sur un fond culturel au départ comparable, la même question de fond: par qui et comment l'espace urbain est-il produit au sein de sociétés qui, au début, et pour la plupart d'entre elles au milieu de ce siècle, ignoraient tout de la ville? Au delà du métier et de la rigueur intellectuelle, il fallait, à l'égard des hommes, sympathie, sens du dialogue, mais aussi lucidité; à l'égard des "services", perspicacité, esprit critique, voire opiniâtreté, courage aussi à l'égard des puissants. D'évidence, ces qualités ont été mises en oeuvre!

Les conditions dans lesquelles ce travail a été réalisé devraient être méditées par les responsables des structures de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche. Assistant, puis maître-assistant dans des universités françaises au retour d'un séjour prolongé en coopération, Jean-Luc Piermay a mené toutes ses enquêtes à la faveur de missions conduites durant ses .vacances., sans aucune logistique et pratiquement sans' soutien institutionnel, assumant par ailleurs la plénitude de ses fonctions universitaires et offrant à ses étudiants une disponibilité exemplaire. Et pourquoi cacherai-je mon irritation en relevant qu'un travail aussi neuf et aussi immédiatement utile, présenté dans une forme initiale impeccable, a dû attendre plus de trois ans après son achèvement pour être enfin publié? Il faut se plonger dans la lecture de l'ouvrage pour apprécier avec quelle implacable logique l'auteur a mis en oeuvre la documentation accumulée, à quelle réflexion critique il J'a soumise, comment il a échappé aux pièges contradictoires de la monographie enfermée sur elle-même et de la généralisation dogmatique, tout en appuyant son raisonnement sur des données suffisamment vécues pour qu'apparaisse l'originalité singulière de chaque cas étudié: témoin, la manière dont est véritablement révélée l'image saisissante de Mbuji-Mayi et de ses conflits internes. Mais au delà du produit direct d'enquêtes de première main, généralement appuyé sur une cartographie inédite, ce sont d'une part l'analyse conjointe de l'émergence d'une société nouvelle et de ses tensions et leur projection dans l'espace urbain, d'autre part la manière dont les acteurs se jouent à la fois des règles de la coutume et des règlements de l'administration, qui passionneront le lecteur. Une première partie du livre informe avec clarté de la soudaine irruption du phénomène urbain et de l'impuissance de l'Etat à le maîtriser, bien que la ville soit le point focal de son pouvoir, le lieu où son arsenal juridique, volontariste et prospectif, s'applique à construire l'espace. L'étude du passage du sol rural au sol urbain constitue sans doute le coeur de l'ouvrage, et s'ouvre sur une pénétrante analyse des acteurs en présence: possesseurs coutumiers du sol, surtout puissants à Brazzaville, Kinshasa et Mbuji-Mayi où les densités régionales sont relativement élevées, mais dont le rôle est ailleurs en déclin, néo-citadins issus de l'exode rural formant une société très inégalitaire, depuis les puissants "magnats. jusqu'aux .casseurs de pierre", mais où les solidarités familiales, claniques, ethniques, voire professionnelles, permettent (ou du moins entretiennent J'espoir!) une progressive intégration à la société urbaine et, à la longue, l'accès à la "propriété", entreprises conduites à faire du logement un outil de stabilisation de leur personnel, églises catholique surtout- à qui leur implantation précoce a valu de disposer d'importantes réserves foncières et dont l'encadrement hiérarchisé et le rôle social pallient, au Zaire particulièrement, les carences de la fonction publique. Face à ces acteurs identifiables, le premier d'entre eux, l'Etat, dont l'action prépondérante est le plus souvent diluée entre administrations rivales et sans mémoire, apparaît comme multiforme, émietté, abusivement personnalisé. Aux pratiques de la société civile et de ses propres représentants, il a de moins en moins de moyens (quand ce n'est pas de légitimité) pour imposer législation unifiée, projet global, vision d'avenir. Cette évocation du rôle des pouvoirs publics dans la production de l'espace urbain n'est, au demeurant, que la première phase d'une réflexion qui traverse tout l'ouvrage sur la nature de l'Etat et l'organisation de la cité, et précisément sur les stratégies d'accumulation foncière et immobilière de ses principaux agents: un débat dont les rebondissements donnent à la dernière partie du livre une force exceptionnelle.

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Mais l'étude des acteurs a d'abord débouché sur leurs pratiques, c'est à dire les filières par lesquelles ils accèdent au foncier et les mécanismes qui président à la formation des marchés et des prix, également sur les conflits, généralement feutrés, qui opposent Etat et lotisseurs coutumiers et la manière dont divers médiateurs concilient leurs intérêts par nature contradictoires.

C'est en bâtissant que les néo-citadins, longtemps hébergés ou locataires, font d'une juxtaposition de parcelles un quartier, d'un espace une collectivité, du sol urbanisé une ville de propriétaires. Choix unanime de la maison individuelle, si possible en matériaux durables -systématiquement à Brazzaville et à Kinshasaet pratique de l'auto-promotion essentiellement sinon exclusivement financée par l'épargne individuelle, expriment le souci de s'enraciner à la ville, d'affirmer son statut de citadin et surtout d'assurer sa sécurité foncière; s'ils expliquent que ces ville$ soient de perpétuels chantiers, rendus interminables par la pauvreté, ils attestent aussi d'un milieu urbain où structures coutumières et valeurs traditionnelles s'estompent devant l'argent et les relations sociales, et où le fait accompli, voire les rapports de force sont les palliatifs spontanés aux ambiguïtés de (a loi et aux défaillances du politique. Pourtant, ces agglomérations ne sombrent pas dans l'anarchie. Les citadins n'y recherchent pas seulement cadre de vie, émancipation, équipements et services; ils y rencontrent de nouvelles formes de sociabilité, elle-mêmes indissociables de nouveaux types d'organisation collective, inégalement marqués, selon les lieux, de résurgences coutumières. C'est une autre ligne de force de cet ouvrage que la recherche, poursuivie à tous niveaux, sur les "encadrements", leur nature, leur fonctionnement, leur légitimité. Derrière la diversité des situations, qui interdit d'évoquer un quelconque "modèle", se dessinent des solutions modernistes, à la fois comparables et originales dans la mesure où les nouvelles structures apparaissent d'abord, et quelle que soit l'idéologie politique officielle, comme le produit de la société urbaine locale, de ses tensions, de ses transformations. Dans la mesure aussi où partout - et particulièrement sur les franges urbaines. l'administration des hommes, l'encadrement des col/ectivités nouvelles, priment le contrôle de l'espace, a fortiori la notion même de territoire. Particulièrement pénétrantes sont, à cet égard, les pages consacrées au quartier, espace social par excellence, cadre approprié à l'initiative populaire et à ce titre regardé avec méfiance par l'appareil d'Etat, mais aussi cadre trop étroit pour la haut-fonctionnaire, l'aménageur et le spéculateur (trop souvent confondus en une même personne) dont le champ de manoeuvre est non seulement la ville entière mais aussi sa périphérie et ses disponibilités foncières.

Comment
parachève
verrouillage

ne pas évoquer
sous un titre
urbaine

d'un
et les

mot le courageux
excessivement
réalités cruelles

questionnement
pessimiste
qu'il découvre?

l'ouvrage
de la société

peut-être

-

qui
le

-,

sociales

Nul, à ma connaissance, n'est allé aussi loin; de manière aussi sereine et aussi lucide, en se gardant de tout jugement moralisateur, dans la lecture des inégalités sociales fondées sur l'accaparement foncier et immobilier, dans la compréhension des mécanismes du détournement conçu comme technique d'encadrement, dans ('analyse de la domestication de l'argent par le pouvoir politique et de ses conséquences -et l'on revient à L'Etat, qu'i( s'agit d'affermir au prix du développement... Cependant, les six villes étudiées n'ont ni la même situation, ni les mêmes dimensions, ni la même culture; elles n'ont connu ni la même histoire, ni les mêmes héritages, ni Jes mêmes soubresauts politiques. C'est à leur différenciation que s'applique une conclusion nuancée, sous-tendue par une question majeure: si la société est la créatrice de l'espace urbain, n'est-elle pas elle-même remodelée par l'espace? Incontestablement au niveau de la parcelle, espace résidentiel de la famille restreinte. Sans doute et pour le plus grand nombre, à ('échelle du quartier, cadre de vie d'une nouvelle collectivité. Mais au delà, les encadrements aptes à maîtriser une réalité sociale trop complexe font défaut, et la fuite en avant jusqu'ici permise par la disponibilité des espaces périphériques conduit à de redoutables impasses... Au total, Centrale, conduite impressionnante, une réflexion magistrale selon une progression elle-même servie par sur la genèse qui donne une langue des grandes villes d'Afrique au texte une cohérence d'une rare densité. Nulle

austérité pourtant dans ce livre vivant, où la subtilité des analyses -on songe à celle de la parcellen'a d'égale que la finesse avec laquelle les hommes et les lieux sont connus et restitués -témoin exemplaire, Kisangani-, où la pudeur de ton n'estompe pas la sympathie pour les acteurs anonymes de l'aventure urbaine, où, si nécessaire, l'esprit cartésien s'incline devant l'authenticité de situations et de pratiques dont un humour teinté de complicité tempère, pour le lecteur, la dureté. D'autres approches d'un ouvrage aussi dépouillé de toute langue de bois, aussi indifférent aux cloisonnements interdisciplinaires, sont possibles et souhaitables, celles de l'anthropologue, du juriste, du politologue notamment: au grand débat sur l'affrontement entre la société et l'Etat, Jean-Luc Piermay apporte une contribution africaine essentielle, en même temps qu'il nous offre une oeuvre révélatrice d'une personnalité aussi forte qu'elle est discrète. Paul PELISSIER

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AVANT-PROPOS

Cet ouvrage reprend le texte d'une thèse d'Etat soutenue en 1989. Les investigations ont été faites pour la plupart de 1980 à 1985, au rythme d'une ville analysée par année: Kisangani en 1980, Bangui en 1981, Brazzaville en 1982, Libreville en 1983, Mbuji-Mayi en 1984, Kinshasa en 1985. Le texte n'a pas été réactualisé pour la présente publication. Douze ans après les premières enquêtes, certaines informations paraîtront dépassées. Une mise àjour aurait été impossible à mener.. la documentation de base n'étant nullement livresque, elle aurait nécessité de reprendre le chemin de chaque ville et de rencontrer de nouveaux acteurs. Mais surtout, l'objectif de ce travailn 'est pas de livrer une relation factuelle, mais une interprétation des processus de l'évolution des espaces urbains. Or, ceux-ci conservent une forte permanence, à travers péripéties de l'histoire urbaine, mutations juridiques et même changements politiques. Les conditions économiques n'ont pas fondamentalement changé depuis que cette étude a été réalisée.. le déclin de la production et même celui des structures de production n'ont pas cessé,
malheureusement, et l'on ne voit pas, actuellement, ce qui pourrait les enrayer à brève

échéance.
Ce travail n'aurait au cours de six années expérience, pendant cette période, d'enseignement pas été possible en République et de recherche, sans une expérience Centrafricaine préal.oble d'amitié acquise tissés

de séjour, constituent

puis au Zaïre. Cette

ainsi que les réseaux

1.0toile de fond de cet ouvrage.

Ce travail n'aurait pas été possible non plus sans de nombreux soutiens. L'idée du thème revient à Paul Pélissier. La proposition me surprit.. je l'acceptai, et la passion que j'ai portée à ce thème ne s'est pas démentie depuis. Bien que le sujet l'écartât de ses préoccupations habituelles, Paul Pélissier fut un directeur toujours attentif, exigeant et bienveillant. C'est d'abord à lui que vont mes remerciem.ents. Je pense ensuite à ceux qui furent mes collaborateurs, les étudiants géographes centrafricains, congolais, gabonais et zaïrois, qui m'aidèrent dans les enquêtes de terrain, lors de séjours malheureusement trop brefs. Au cours de longues marches à travers les quartiers, ils m'initièrent à la connaissance de leurs villes, et se vrirent au jeu de l'observation, de la mise en forme d'hypothèses, de la vérification :,Jées émises, et de l'élaboration hésitante d'une synthèse. Je pense aussi à tous

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les amis qui m'ont accueilli, hébergé, véhiculé et introduit au cours de ces six missions.. aux enquêtés, simples citadins ou responsables, qui subirent mes questions, parfois à répétition. J'aurais aimé tous les nommer ici .. mLlis la prudence me COmmLlndede ne pas le faire. Ont participé au financement des missions: le C.E.G.E.T. (Centre d'Etudes de Géographie Tropicale-Bordeaux) et l'Université de Strasbourg (U.E.R. de Géographie et LA 95) (missions de Kisangani et de Bangui) .. le C.E.G.E.T. et le laboratoire de Géographie Humaine de Nancy (mission de Brazzaville).

Auprès des géographes strasbourgeois, j'ai toujours trouvé encouragements et prétexte à de nombreuses discussions animées et enrichissantes. Les échanges menés au sein du Réseau International sur la question Foncière en Afrique Noire, ainsi que du groupe de recherche "Villes et citadins des TiersMondes (Lyon) ont alimenté avec profit la réflexion au moment crucial de la
Il

rédaction. Marc Pain et Gilles Sautter m'ont posé des questions perspicaces et ouvert des pistes nouvelles. Je pense enfin à tous ceux qui m'ont permis de maintenir le cap dans les moments difficiles: ma famille, Monique et Denis de Gandillac et toute l'équipe Habitat et Cultures (Ecole d'Architecture de Nancy), les amis nancéiens et en particulier les étudiants, tous ceux qui ont su conserver chaleur humaine et capacité d'étonnement. Merci à tous!

INTRODUCTION

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35 millions d'habitants, 12 millions de citadins (34 %). Peu peuplés, les quatre Etats de l'AfIique Centrale (Congo, Gabon, République Centrafricaine, Zaïre) retenus comme cadre de cette estimation 1 présentent un taux d'urbanisation global assez élevé, d'autant plus remarquable que les villes sont récentes. Dans leur grande majoIité, celles-ci viennent tout juste d'achever leur premier siècle d'existence. Encore les dates de création font-elles illusion puisque, après des débuts modestes et incertains, les centres nouveaux ne connurent une croissance massive qu'après la Seconde Guerre mondiale. L'Afrique Centrale reproduit en ce domaine des caractéristiques observables dans l'ensemble du continent noir, avec toutefois un contraste encore plus accentué que dans les régions voisines entre une absence quasitotale d'urbanisation pré-coloniale et des taux actuels de population citadine sensiblement plus élevés qu'ailleurs.

La production

de l'espace

urbain...

Tandis que grandit à l'échelle nationale le poids des agglomérations, des étendues toujours plus vastes sont, au niveau local, consacrées au logement de la foule des citadins. Et les villes "consomment" l'espace avec avidité, car leurs hôtes conservent une préférence jalouse pour l'habitat horizontal. Certes, au regard des immenses surfaces continentales, l'amputation subie par les espaces ruraux reste infime. Il n'en est pas moins vrai que naissent là des changements fondamentaux pour les sociétés africaines.
1 Estimation basée sur les résultats des derniers recensements (ou des dernières enquêtes) disponibles pour chaque pays, pondérés par les taux de croissance estimés. Seules les agglomérations de plus de 15.000 habitants ont été prises en compte, car les renseignements concernant le Zaïre ne mentionnent pas les données pour la plupart des centres de taille inférieure.

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L'espace urbain diffère d'abord de l'espace rural par la pression plus forte qu'il subit, due à la concentration des hommes et des activités sur une surface restreinte. Les faibles densités humaines de l'Afrique avivent le contraste, tout particulièrement au centre du continent, où les villes jouxtent fréquemment d'immenses régions faiblement peuplées. Le plus souvent, les communautés villageoises ou lignagères bénéficient d'un sol largement disponible, sans recours à un rapport marchand quelconque. Dépositaire d'un droit éminent, le groupe accorde de manière libérale à ses membres, mais parfois aussi à des étrangers, des droits d'usage. La fluidité des processus diminue quand augmente la pression des hommes sur le sol. Mais le système montre une remarquable capacité d'adaptation. Sans que disparaisse le droit éminent de la communauté, le lien de la famille avec sa tetTedevient plus fort et plus permanent dans les régions bien peuplées. L'hétitier acquiert alors la parcelle du défunt sans qu'elle retourne au groupe; le bénéficiaire peut mettre son lopin en gage, et dans les cas extrêmes, le céder sous certaines conditions résolutoires qui sauvegardent les droits du groupe et prouvent que, hors le cas ~es plantations, la notion de propriété au sens romain du terme n'est pas connue (par exemple, Hallaire, 1970, pour le cas des monts Mandara au Nord-Cameroun). Toutefois, quel que soit le degré de mise en valeur qu'elle supporte, la ten.e reste partie prenante des relations religieuses que l'homme entretient avec l'univers. Le villageois africain doit composer avec les multiples génies, êtres invisibles qui hantent les lieux et en sont les véritables maîtres. En milieu rural, les règles d'utilisation du sol tiennent profondément compte du statut de la tetTe, non pas objet appropdé, mais être allié du groupe des hommes (Kouassigan, 1966). De même que l'accroissement des densités rurales, mais de manière encore plus radicale, la ville change les conditions d'utilisation du sol. Le rassemblement des hommes sur un espace restreint limite la surface à la disposition de chacun. Les fonctions d'usage elles-mêmes, qui justifient la prise de "possession,,2 du sol, changent; l'une d'entre elles, déjà présente en milieu rural, l'habitat, acquiert à la fois une place prépondérante et un caractère de fixité accrue. Avec la pression des hommes, l'enjeu devient plus rude; avec les mutations dans l'affectation du sol, les règles fondées sur l'utilisation du sol évoluent. Incontestablement, l'espace urbain est odginal. La ville bouleverse les conditions d'usage du sol, et donc les droits qui leur sont liés. Elle fait plus encore. Avec l'ÜTuptionde la législation moderne, qui conteste le droit éminent détenu par le groupe autochtone, elle remet aussi en cause les règles fondamentales. Mais dans quel sens évolent les cultures en présence? Juxtaposition
2 Le lenne "possession" signifiera dans ce lravaille droit d'user et de jouir ("usus" et ''fructus'' du sol, mais non la faculté officielle d'en disposer ("abusu.ç"), alors que les lrois attributs réunis constituent le droit de propriété. Mais le lenne "propriétaire" possède dans le langage populaire une acception plus vaste, incluant tous ceux qui se disent détenteurs d'une portion de sol. Il sera souvent utilisé ici selon ce sens.

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irréductible ou hégémonie de l'une d'elles? Ou bien la ville constitue-t-elle un creuset qui élabore peu à peu un modèle syncrétique?

Original, l'espace urbain n'en connaît pas pour autant des processus qui lui soient exclusifs.. Avec la diffusion de nouveaux modes d'exploitation agricole (plantations), avec l'accroissement des besoins alimentaires des citadins. du fait aussi de la pression étatique, des enjeux fonciers sont apparus même dans les milieux ruraux les plus clairsemés. Dans le Gabon sous-peuplé, l'espace qui permettait autrefois de résoudre les conflits. a été rétréci par le biais de la politique de regroupement des villages le long des routes et est devenu un enjeu (Pourtier, 1986).
Comment alors délimiter l'espace urbain? Celui-ci ne peut être réduit aux seules surfaces construites; la genèse d'un quartier débute bien avant l'élévation des premiers murs, et le paysage urbain ne se met en place que lentement, en fonction des possibilités financières des constructeurs. J'ai adopté comme limite le front atteint par les citadins ou les lotisseurs réservant une tetTe en vue d'une occupation de type urbain (habitat, équipement), même si, dans un premier temps, un champ occupe la place. L'adaptabilité des mécanismes fonciers afdcains en fonction des modes d'usage du sol justifie ce choix: il est intéressant de considérer l'espace destiné à être urbanisé comme un milieu en rupture avec ce qui pré-existait.

Les premiers signes de cette rupture affectent plus la société que les paysages. L'aspect visible de l'espace qui vient d'être conquis par les citadins diffère peu de celui du milieu rural contigu. Mais déjà, les intervenants sont différents et plus nombreux, ce qui perturbe les hiérarchies. Les compositions ethnique et sociale changent en se diversifiant. A côté de la communauté villageoise, une autre société globale renforce sa présence. Certes, aucun secteur du teni.toire national n'échappe à l'influence de l'Etat et de la ville. Mais les réservations foncières massives par des citadins ou des services compromettent le maintien de l'activité agricole et donc la cohésion, voire la survie, d'un groupe largement consacré à celle-ci. Des éléments extérieurs pénètrent la société villageoise. Les enjeux changent, y compris dans le groupe autochtone dont les membres ressentent inégalement les transformations, certains pouvant même en tirer profit. De son côté, l'Etat n'agit pas de manière semblable face à des milieux humains différents. L'espace est social. Parler de production de l'espace urbain, c'est envisager les acteurs des transformations, définir les enjeux et les groupes en présence, observer les comportements de ceux-ci, reconstituer leurs "su'atégies" (Lefebvre, 1974). Une attention toute particulière doit être consacrée aux situations de conflits et aux modes de résolution de ceux-ci; c'est en effet pendant les périodes de cdse que les attitudes gagnent en lisibilité et que les rapports de forces se découvrent le mieux (Pélissier, Sautter, 1970). L'enjeu foncier n'est pas dissociable d'un contexte social auquel il est intégré. Dans la ville africaine, récente et en croissance rapide, les citadins inventent au

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jour le jour une culture urbaine, et les responsables improvisent au même rythme une manière de gérer. Dans un milieu mouvant, une multiplicté d'acteurs interviennent et entrent en conCUlTence. Plusieurs sociétés globales (l'Etat, les lignages...) prétendent attribuer la terre et acquérir si possible un monopole; chacune met en œuvre pour ce faire des "techniques d'encadrement" spécifiques (Gourou). Le foncier est très révélateur des rapports de force, qu'il imprime dans l'espace pour un temps court ou long. Mais il faut éviter une attitude déterministe. Le foncier n'est pas le rellet exact de la compétition urbaine: certains acteurs peuvent le négliger, et d'autres lui porter un intérêt exceptionnellement fort. Mais planifié, attribué, accaparé, repensé, réapproprié, par l'Etat ou par ses occupants au prix de multiples tâtonnements, l'espace urbain constitue néanmoins un remarquable laboratoire remarquable parce que tangible de

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l'étude des changements sociaux.

Ces spécificités du foncier lui ont valu l'attention de chercheurs en de nombreuses disciplines, et celle de praticiens variés. Certains aspects de la réflexion n'avaient pas échappé à ces véritables aménageurs qu'étaient les administrateurs coloniaux, chargés de concevoir de toutes pièces puis d'organiser des centres urbains. Il s'agissait alors d'une approche essentiellement juridique et réglementaire. Une discipline, le droit, celle qui donna naissance à la notion de "foncier", était mise à contribution comme outil d'aménagement. Le droit, toutefois, ne fournit pas seule de réponse satisfaisante aux difficultés issues de la rencontre de deux systèmes de pensée contradictoires. Des techniques ont bien été élaborées afin de permettre l'affirmation de la loi moderne au détriment des règles antérieures; elles ne peuvent prétendre résoudre sur le fond la question des principes radicalement différents qui donnent cohésion à chaque logique. Les populations locales ne répondent pas seulement par la résistance aux tentatives d'application d'un droit d'origine étrangère. Elles tentent de comprendre aussi, et agissent en réinterprétant les introductions nouvelles par de multiples "bricolages" (Balandier, 1955b) : d'où l'intérêt porté par les anthropologues et les sociologues au foncier. De son côté, l'administration, en assurant la promotion d'une nouvelle manière de gérer l'espace, n'applique pas une technique neutre, mais agit en conformité avec un projet social et politique. Encore rencontre+elle en chemin des difficultés d'application, et doit-elle composer en fonction de ses moyens et des . réactions des hommes qu'elle croise: les politistes sont donc fondés à observer pour leur propre compte les problèmes fonciers. Le foncier n'est pas indépendant des idéologies, des modes d'encadrement, du contexte économique, de l'acquis culturel et .

,

de la manièred'agirdes hommes.

Le géographe, lui aussi, parle du foncier. Que vient-il faire en ce domaine? D'abord, il envisage l'espace, composé de paysages visibles et de processus mis en œuvre pour les gérer. Ensuite, il considère les échelles, de temps et d'espace tout à la

12
fois. Echelles de temps: les différents éléments qui composent le paysage évoluent à des vitesses variables. certains assez rapidement (emprise au sol et aspect des édifices). d'autres beaucoup plus lentement (emplacement des rues. dessin parcellaire). Ces derniers ne peuvent être remis en cause qu'au prix de longues et coûteuses opérations de remodelage; ils servent donc longtemps de canevas à la ville. contraignant les projets urbanistiques et les politiques étatiques. Echelles spatiales: une difficulté majeure réside dans la mutation des mécanismes lors du passage d'une échelle à une autre. Entre le niveau global où interviennent de manière privilégiée l'Etat voire de grands groupes multi-nationaux. et l'échelon local où l'administration semble poursuivre des objectifs plus modestes tout en laissant la première place à des individus. peut-on établir un lien? Une même logique réunit-elle ces différentes échelles. de la parcelle à la ville. de la ville au sous-continent. en dépit de la diversité des pratiques? La réponse ne peut être cherchée qu'à travers l'observation des acteurs et de leurs comportements spatiaux. en s'inten'ogeant sur l'ajustement des pratiques de chacun aux diverses échelles. C'est par une série d'accommodations successives. au sens optique du terme. que le géographe peut espérer trouver un fil conducteur entre l'étude de l'espace et celle des groupes qui le gèrent ou le vivent. Il s'agit donc dans ce travail d'éclairer l'un par l'autre l'évolution des espaces et le changement social. Le milieu retenu est la grande agglomération. ç'est-àdire celle qui. du fait des contraintes de taille. apparaît comme la plus détachée de la pratique de l'agriculture. celle qui propose le mode de vie le plus différent du village. celle qui. grâce au relatif anonymat que le nombre permet. offre plus de liberté par -rapport aux structures coutumières. Le but est de montrer et d'expliquer les ressemblances et les divergences dans les pratiques foncières. entre quartiers. entre villes appartenant à un ensemble régional donné. Il faudra s'imelToger sur la nature. le rôle et la hiérarchie des différents facteurs explicatifs. afin de distinguer l'essentiel de l'accessoire. et tenter de répondre à une question fondamentale concernant ces villes "tombées sur la tête" (Tilliette. in Capitales de la couleur. 1984) : à travers la région étudiée. sommes-nous en présence d'un même modèle d'évolution ou. au contraire. face à des expériences localisées et autonomes. ou bien encore devant une série de balbutiements qui peu à peu créent de nouvelles règles et préparent des structures plus autochtones? En résumé: les villes sont-elles vraiment "tombées sur la tête" ? Derrière l'absurde apparent, une logique se cache-t-elle ?

... ell

Afrique

Centrale:

Le choix d'un espace d'observation. l'Afrique Centrale. permet de tester sur le vif cette problématique. L'objectif n'est pas de définir des limites strictes à ce qui constitue d'abord une "expression géographique". un espace aux contours flous dont la taille implique nécessairement un contenu varié. Les frontières adoptées reflètent autant le poids des contraintes de l'investigation que des critères objectifs.

13
Certes, l'Afrique Centrale correspond grossièrement à une région topographiquement déprimée, occupée en son centre par la vaste cuvette congolozaïroise et bordée de reliefs élevés ou de plateaux. Elle bénéficie d'une pluviométrie abondante et assez correctement répartie dans l'année, à la différence d'une Afrique Orientale pourtant située à la même latitude. Toutefois, la nature ne suffit pas pour conférer à l'Afrique Centrale une originalité décisive; la même monotonie des paysages se retrouve en maintes régions du continent, tandis qu'une langue de terres riveraine du golfe de Guinée pal1age un même environnement climatique et végétal. De manière plus caractéristique, à la faiblesse générale de l'implantation des hommes n'échappent que de rares isolats, comme le plateau Koukouya (Congo), la région des Bamileke et les monts Mandara (Cameroun), les hautes terres du Kivu et deux bandes zonales (entre 4° et 6° de latitude sud, aux Zaïre et Congo; entre 3° et 4° de latitude nord, au Zaïre), mises en évidence par P. Gourou (1955). Encore trois de ces "anomalies" occupent-eUes une position périphérique (à l'est du Zaïre, à l'ouest du Cameroun) et pourraient être rattachées aux espaces situés au delà des frontières, euxmêmes bien peuplés. L'ensemble constitué par Zaïre, Congo, Gabon et R.C.A. ne porte en moyenne que dix habitants par kilomètre carré (estimation 1985) (densité rurale: 6,6), beaucoup moins qu'en Afrique de l'Ouest (55 habitants au kilomètre carré au sud de 15° de latitude nord) et même que dans une Afrique Orientale (36 habitants au kilomètre carré) aux contrastes très prononcés. Au sein de cet ensemble, et mis à part l'est du Kivu, la circonscription administrative rurale la plus densément peuplée est ceUe de Tshela (Bas-Zaïre), avec 75 habitants au kilomètre can.é ; rien de comparable avec les concentrations humaines, à la fois plus fortes et plus vastes, du Rwanda, du Burundi, ou de larges fractions du Nigéria et d'Uganda. En Afrique Centrale, les grandes agglomérations apparaissent comme des points, fortements peuplés mais très distants. La faiblesse générale du peuplement est un fait géographique majeur qui conditionne les activités, la vie de relations, mais aussi la politique de l'Etat et l'évolution de la société. Sans doute faut-il être à la fois plus complet et plus nuancé. L'évolution récente a fait surgir en Afrique Centrale, comme dans le reste du continent noir, de nombreux facteurs de diversité. La distance à la mer, la difficulté des relations, la présence ou l'absence de richesses minières et pétrolières, ont creusé des écarts importants entre les lieux. Les différents colonisateurs (Allemands, Espagnols, mais surtout Portugais. Français et Belges) ont tracé des frontières surimposées à des peuples structurés de manière totalement différentes; mais ces limites nouveUes sont devenues de plus en plus réelles au fur et à mesure de l'évolution sociale et de l'affilmation des pouvoirs modernes. Des solidarités extérieures sont nées et, pour les élites, sont apparues des références nouveUes, variables selon les lieux: Lisbonne, Bruxelles ou Palis. La présence dans une grande partie de la région, d'une langue de culture unique, le français, n'est pas à négliger. Certes, la mosaïque des langues vernaculaires, des ethnies et des coutumes, reste fondamentale. Mais plus que la limite

14
septentrionale des langues bantu, qui coupe en deux l'Afrique Centrale, le fait important est la diffusion actuelle des langues véhiculaires, à la fois véritables idiomes des villes et parlers d'adoption de vastes secteurs ruraux. Les liens de solidarité qu'elles créent ne constituent pas un facteur d'unité pour le sous-continent, pas même pour les différents Etats (quatre langues véhiculaires au Zaïre, deux au Congo), sauf en R.C.A. grâce à la diffusion du sango. Tendances divergentes également dans les politiques des Etats qui, du fait de tensions internes, ou dans un souci de démarcation par rapport à leurs voisins, ou afin de bénéficier d'appuis extérieurs, ont affirmé des options idéologiques diverses. Multiple, fragmentée, parfois peu démarquée des régions voisines, l'Afrique Centrale est difficile à délimiter.

Néanmoins des choix doivent être faits. Certaines limites s'imposent. Au nord-est, une bande large de trois cents kilomètres presque entièrement vide d'hommes et de relations sépare la R.C.A. du Soudan. A l'est, la frontière zaïroise correspond au Grand Rift, limite topographique et géologique. Elle est doublée d'une discontinuité humaine majeure, située en deçà de la frontière internationale: les densités de population, l'importance sociale prise par l'élevage, l'organisation différente des sociétés,.attestent que le Kivu oriental et l'Ituri appartiennent déjà à l'Afrique Orientale. Au sud-est malgré de faibles densités, l'espace est organisé autour de villes minières, dont l'existence et la genèse, où la toute-puissance des sociétés d'extraction, annoncent l'Afrique ausu'ale : Shaba zaïrois et Copper belt zambien. A l'ouest, les îles du golfe de Guinée, creusets humains originaux, profondément transformées par une économie de plantations, font figure d'étrangères. Tracer la limite nord-ouest est moins aisé. Dans sa majeure partie (à l'exclusion des régions ouest et nord, et des Plateaux Bamileke), le Cameroun rappelle, par plus d'un trait, l'Afrique Centrale. Mais il se trouve que les régions périphériques tiennent dans ce pays une place essentielle: rôle politique pendant de nombreuses années, quand un président nordiste dirigeait l'Etat avec fermeté; rôle économique surtout, puisque les Bamileke ont, grâce à un dynamisme dont on ne retrouve l'équivalent nulle part ailleurs en Aftique Centrale, acquis chez eux et dans les grandes villes du pays, un poids capital. La présence de cet acteur très typé a conduit à l'exclusion de la totalité du territoire camerounais.
Les autres limites sont plus contestables. Le Tèhad métidional présente de nombreuses similitudes avec la République Centrafricaine. Toutefois, la seule grande ville du pays, Ndjamena, est située plus au nord, en région islamisée. Peuplée pendant longtemps d'une majorité de sudistes, elle a connu de tels bouleversements pendant la guerre que même si les investigations avaient été possibles, les résultats auraient été peu significatifs sur un plan comparatif. Une remarque semblable peut être faite pour l'Angola; le nord de ce pays appartient à l'Afrique Centrale, et la capitale, Luanda, aurait constitué un bel exemple, que la guerre n'a pas pelmis d'aborder. La région étudiée comprend donc en définitive le Congo, le Gabon, la République Centrafricaine

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et la plus grande partie du Zaïre (bande orientale et Shaba méridionalexc1us) : au total, environ 28.500.000 habitants, sur une superficie égale à celle de l'Europe occidentale (Scandinavie comprise) (3.400.000 kilomètres carrés).

La démarche Un éèhantillon de six villes a été étudié: Kisangani (1980), Mbuji-Mayi (1983), Kinshasa (1985) (Zaïre), Bangui (République Centrafricaine) (1981), Brazzaville (Congo) (1982), Libreville (Gabon) (1984). La liste répond au désir de respecter un équilibre entre les différents pays, entre les capitales et les autres agglomérations, entre des villes de tailles et de dynamismes inégaux. Chaque approche a nécessité un séjour de deux mois, précédé d'un certain nombre de travaux préparatoires. Dans quatre cas seulement (Kinshasa, Libreville, Bangui, Braz:zaville),une ca110graphieassez satisfaisante a pu être obtenue. Mais pour Kisangani et Mbuji-Mayi, aucun plan n'existait. Il fallait le créer. Heureusement, les clichés photographiques aériens étaient disponibles pour Kisangani, Bangui, MbujiMayi et Libreville. Il pelmirent la confection de plans non restitués pour Kisangani et Mbuji-Mayi, et l'affinement de celui de Bangui, quasiment muet pour les quartiers populaires.
La couverture photographique a permis l'analyse de l'espace urbain. Le but était de déterminer dans le tissu urbain des ensembles homogènes, susceptibles d'avoir connu une même genèse et de semblables processus de gestion foncière. Un tel projet m'a conduit à mettre en évidence trois aspects particulièrement révélateurs :

-

Les densités

d'occupation

du sol, qui permettent

de souligner

le degré

d'utilisation de celui-ci, et dans les cas extrêmes de montrer les discontinuités intelTompantle tissu urbain.

- Les caractéristiques de la voirie. Celle-ci conserve la plus grande
permanence palmi les éléments du paysage urbain. L'habitat subit en effet des transformations incessantes; les terrains réservés à des équipements sont construits ou réaffectés, les limites parcellaires sont précisées voire même créées ou changées, plus rapidement que la trame des rues n'est remise en cause. J'ai considéré cet aspect du paysage comme fondamental, dans la mesure où il reste pendant très longtemps le témoin de l'initiative qui a présidé à la naissance du quartier. L'hypothèse n'est mise en défaut que dans les cas, peu fréquents dans les villes choisies, d'une rénovation urbaine, d'une remise à la trame, ou d'une suppression de rues.

16
Quatre critères ont été retenus pour caractériser la voirie: Degré de régularité du tracé des rues. La régularité du tracé. quelle que soit son allure géométrique (ligne droite, courbe) témoigne d'une volonté initiale d'organisation. L'irrégularité. le stade extrême étant l'absence de voies montre une volonté moins efficace, ou l'absence de celle-ci. . L'orientation du réseau. . La forme géométrique dessinée par le réseau. Le module d'écartement des voies.

.

-

.

Ces trois derniers critères permettent de distinguer entre eux des quartiers susceptibles d'avoir connu une origine différente.
- Les types d'habitat, moyen d'approcher le contenu social du quartier. Une carte des ensembles urbains homogènes était établie par synthèse des précédentes. priorité étant donnée à la seconde de celles-ci. La démarche permettait de poser une première série de questions sur l'organisation de l'espace. et de définir les types de quartiers qu'il convenait d'étudier de manière précise. Dans chaque ville, j'ai rencontré des responsables de services divers, et mené deux types d'enquêtes, selon que le quartier était ou non contrôlé par les agents du Cadastre. Le but était de recueillir des informations auprès de milieux très divers, afin de permettre des confrontations fructueuses d'avis et de données.
.

J'ai pris contact de manière systématique avec les services chargés de la gestion urbaine (Affaires foncières, Domaines, Cadastre, Urbanisme, bureaux d'études; Portefeuille. organisme zaïrois gestionnaire des participations de l'Etat dans l'économie nationale), les sociétés de promotion immobilière et les administrations territoriales en leurs différents échelons hiérarchiques; de façon moins exhaustive, avec d'autres bureaux, des régies de distribution de l'eau et de l'électricité, des banques, de grandes entreprises privées ou para-publiques. Après une étude de la législation et des règlements en vigueur, je me faisais expliquer en détail par les responsables les procédures appliquées par le service. Souvent, des investigations complémentaires auprès d'employés subalternes ou de chefs de bureau homologues me permettaient de comparer les procédures suivies d'un niveau hiérarchique à l'autre, ou bien d'une circonscription à la voisine. Une telle démarche conduit à mettre en relief distorsions et conflits. Les entretiens ultérieurs tendaient à l'analyse de ces situations difficiles. abordées selon les divers points de vue des services concernés. Une première série d'enquêtes utilisa les données disponibles dans les bureaux, c'est-à-dire celles concernant les quartiers étroitement contrôlés par l'Etat. Aux Gabon, Congo et en République Centrafricaine, un archivage correct autorise en

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général la reconstitution de la genèse des parcelles cadastrées. Grâce au dépouillement de dossiers, effectué de manière systématique pour plusieurs sections, de nombreux conflits ont été révélés, rendus vivants quand les archives contenaient une correspondance assidue. Parfois, des vérifications ont été menées dans certains des quartiers étudiés (Kisangani, Bangui, Libreville). Plus ambitieuses, des enquêtes de terrain étaient conduites dans un échantillon de quartiers populaires, choisis en fonction des investigations faites à partir des photographies aériennes. Dans cette tâche, j'ai été grandement aidé dans toutes les villes par des étudiants géographes des Universités (Bangui, Brazzaville) ou des Ecoles Normales Supérieures (Libreville) - (Institut Supérieur Pédagogique à Kisangani et à Mbuji-Mayi - Institut Pédagogique National à Kinshasa). Une reconnaissance conjointe permettait de prendre contact avec les notables locaux, d'observer les paysages et d'en déduire quelques interrogations nouvelles, puis de définir précisément les lieux à enquêter. Les étudiants devaient ensuite proposer aux responsables des parcelles désignées (que ces responsables soient propriétaires, locataires ou hébergés) un questionnaire biographique concernant l'enquêté et son terrain. Chaque semaine, les fiches étaient examinées en commun; de nouvelles interrogations, plus précises, en résultaient, ainsi que des hypothèses destinées à être testées. Les investigations dans chaque quartier étaient conclues par des discussions approfondies avec les notables locaux, c'est-à-dire tous ceux, chefs, responsables antérieurs, "anciens", personnes influentes, susceptibles d'apporter une vision plus large et des éléments de réponse. Les renseignements issus des diverses approches étaient comparés; les divergences alimentaient les réflexions, et peu à peu se précisait une ébauche d'explication de la situation foncière, menée simultanément à partir du niveau local et du niveau de l'agglomération. En aucun cas, les enquêtes ne constituaient un échantillon. Celui-ci aurait d'ailleurs été difficile à réaliser, du fait de l'imprécision des limites parcellaires et de la fréquence des terrains enclavés dans beaucoup de quartiers. De plus, les moyens disponibles n'autorisaient qu'un nombre d'enquêtes très faible relativement à celui des parcelles existantes. Les lots étudiés, sélectionnés "en grappes" afin de faciliter les contacts et les contrôles ultérieurs, représentaient en fait des "cas". Il en résulte que tout bilan quantifié est hasardeux, mais que les enquêtes gardent toute leur valeur dans la démarche qui consiste à repérer des processus.

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TABLEAU I

- Bilan des enquêtes
DATES

de temùn effectuées

VILLE

Nombre Nb d'enquêtes réalisées d'enquêteurs

Quartiers enquêtés

KISANGANI BANGtn

8 et 9/1980 6 et 711981

7 4

395 193

Ensemble des quartiers populaires Kina, Basse-Kouo, Bruxelles, Combattants Inzouli, Diata, Mpissa Bakwa Dianga, Kansele, Bonzola, Bena Kaseka, Makala, Diulu, Tshitenge Montagne Sainte, Akemindjogoni, face Sobraga, Akebe Plaine Kasa Vubu, Mont Ngafula, Binza et lkusu (Ngaliema), Mbuala (Kùnbanseke)

BRAZZAVILLE MBUJI-MAYI

9 et 10/1982 7 et 8/1983

3 6

108 243

LmREVll.LE

9 et 1011984

3

108

KINSHASA

9 et 10/1985

4

303

D'une mission à l'autre, les techniques d'approche ont peu évolué. Toutefois, les questionnaires ont été rapidement allégés. Les investigations biographiques envisagées au départ apportent certes une mine de renseignements passionnants; ils n'en exigent pas moins des entretiens longs et fastidieux pour les enquêtés. Avec le temps, l'approche de l'agglomération a évolué. Si les rencontres avec les responsables administratifs ont toujours permis d'envisager la totalité de l'espace urbain, les enquêtes ont gagné en ne concernant plus qu'un petit nombre de quartiers. Elles apportaient ainsi plus de nuances et de précision, mais aussi l'inconvénient majeur de rendre difficile un bilan cartographique pour l'ensemble de l'espace urbain. Dernier changement de méthode: d'une ville à l'autre, les étudiants devenaient de moins en moins des enquêteurs-informateurs, et de plus en plus de véritables collaborateurs qui participaient à la marche des idées et recherchaient avec persévérance des éléments de réponse qu'ils continuaient parfois à transmettre par correspondance une fois la mission achevée. Si les techniques d'approche ont peu évolué, la pensée, elle, n'a cessé de cheminer tout au long de ces dix années. Ainsi, les interprétations ont été fréquemment bousculées par la suite, à la lumière d'observations nouvelles. Certains éléments essentiels de l'analyse datent des derniers jours de l'ultime mission. Les six agglomérations n'ont donc pas été vues avec un regard identique. Mais l'analyse de
faits humains peut-elle
être

totalement indépendante de la perception du chercheur?

PREMIERE

PARTIE

LE FAIT URBAIN EN AFRIQUE CENTRALE

20

Dépourvue de tradition urbaine pré-coloniale, l'Afrique Centrale est devenue en un siècle la sous-région la plus urbanisée du continent. Un milieu nouveau est apparu, peu à peu adopté par une population qui élabore là une culture originale et attractive. Mais les structures urbaines initiales n'ont pas été conçues par les sociétés locales. Malgré les retouches peu à peu apportées au modèle, malgré les réinterprétations constantes opérées par les citadins, la répartition des villes, leurs plans, leurs modes d'encadrement officiels restent encore aujourd'hui fortement marqués par la logique coloniale. Il faut donc d'abord étudier ces données qui ont préexisté à la constitution d'une réelle société urbaine, et qui constituent toujours des références importantes pour le citadin et le responsable.

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CHAPITRE

I

UN RESEAU URBAIN DISTENDU

A.- LA REPARTITION

INEGALE DES VILLES

L'Afrique Centrale connaît des taux d'urbanisation panni les plus forts du continent. Si l'on ne retient que les centres de plus de 15.000 habitants et les données à peu près fiables les plus récentes, les villes regroupent 52 % de la population du Congo (Recensement Général de la Population - R.G.P., 1984), 28 % de cène du Zai"re(1981 ; Cartographie du Recensement Scientifique de la Population), 22 % de celle de la République Centrafricaine (Cartographie du R.G.P., 1974). Une étude de la SEDES attribue en 1981,48 % de la population gabonaise aux centres de plus de 3.000 habitants (et 36 % aux deux seules villes de Libreville et de Port-Gentil) : seule estimation récente disponible. On peut effectuer les projections suivantes pour 1985, en retenant les mêmes catégories de ceJ1tres: 55 % au Congo, 32 % au Zai"re,34 % en République Centrafricaine, 56 % pour les centres de plus de 3.000 habitants du Gabon. Le Congo et le Gabon, pays les plus urbanisés, ne sont dépassés en Afrique Noire que par les cas très particuliers de l'Afrique du Sud et de Djibouti.
L'Afrique Centrale présente le paradoxe de taux d'urbanisation assez élevés liés à un semis de villes très distendu (Fig. 1). Huit cents kilomètres séparent Bangui et Kisangani de l'agglomération de 200.000 habitants la plus proche. Cent kilomètres espacent le plus souvent deux centres de 15.000 habitants; cette distance double au Gabon. Peu de grandes villes: Kinshasa domine largement la région (1984 : 2.654.000 habitants). Puis sept agglomérations comptent plus de 300.000 habitants.

Fig.1

POPULATION DES VILLES D'AFRIQUE ESTIMATION 1985 A PARTIR DES DERNIERES

CENTRALE DONNEES DISPONIBLES

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25000 50 COO
15000-25 COO

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100~ 50000-100000

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o .

500 km

23

Elles occupent assez régulièrement l'espace, malgré quelques doublets de villes rapprochées (Mbuji-Mayi et Kananga; Brazzaville face à Kinshasa; Pointe-Noire assez proche de Brazzaville). En revanche, Lubumbashi (si l'on n'envisage que l'espace zaïrois), Bangui et Kisangani sont incontestés dans leurs secteurs respectifs. Dans ce groupe, Brazzaville serait actuellement l'agglomération la plus peuplée (1984: 595.000 habitants), ayant dépassé récemment Lubumbashi (1984: 543.000 habitants). Les villes de niveau inférieur remplissent mal l'espace. Seules sept villes comptent de 130.000 à 300.000 habitants, certaines très isolées (Libreville, Bukavu, Kikwit), les autres très proches des agglomérations principales (Likasi, Kolwezi, Matadi, Borna). Les mêmes remarques peuvent être faites pour les tranches inférieures. Ainsi, la macrocéphalie caractérise les réseaux urbains, surtout en République Centrafricaine avec une capitale neuf fois plus peuplée que la seconde ville (Bambari). La bicéphalie gabonaise et congolaise cache l'indigence du semis urbain. Seul, le Zaïre possède un réseau consistant de grandes villes secondaires.
La densité du semis de villes varie considérablement. Le centre du Zaïre est entièrement dépourvu de centres urbains, de même que le centre et le nord du Congo (à l'exception d'Owando), et la région comprise entre Kisangani et Bukavu à l'est. Ces trois ensembles constituent une large bande est-ouest coupant en deux l'espace étudié, seulement intelTompue à ses deux extrémités: à l'est par l'alignement très serré des villes du Kivu, à l'ouest par le réseau au contraire très lâche des villes du Gabon. Des lacunes de moindre importance occupent des positions SUl10utpériphériques.

Deux grandes bandes d'orientation zonale groupent l'essentiel des centres urbains, de part et d'autre de la discontinuité principale. Mais de fortes inégalités affectent aussi ces espaces. Certains secteurs sont très bien pourvus. Le Kivu dispose d'un réseau hiérarchisé, dominé par Bukavu, mais aussi riche de toute une série de villes de 80.000 à 100.000 habitants régulièrement réparties. La région de Mbuji-Mayi lui ressemble beaucoup, avec une ville-centre nettement plus grande. Le Bas-Zaïre comprend trois villes de plus de 100.000 habitants. Mis à part ces quelques secteurs, auxquels on pourrait ajouter les environs de Lubumbashi et de Likasi, l'armature urbaine reste lâche. Plusieurs villes apparaissent complètement isolées: Mbandaka, Kisangani, Kamina, Libreville, voire Tshikapa.
Densités du semis de villes, hiérarchies relatives plus ou moins contrastées, sont autant de formes d'organisation spatiale qui ne peuvent que contribuer à créer des ambiances et des fonctions citadines originales, et pour lesquelles il s'agit d'avancer des éléments d'explication.

24

B.- FACTEURS DE LOCALISATION

DES VILLES

Villes et positions (Fig. 1 et 2)
Le choix de la rupture de charge, localisation classique en Afrique Centrale, résultait de la nécessité, pour les étrangers conquérants, de disposer de têtes de pont pour contrôler administrativement le pays et pour y exercer des activités commerciales. Les Européens n'eurent pas l'exclusivité de ce type d'implantation. Avant eux, les Arabisés swahili étaient déjà installés au terme des biefs navigables principaux de l'Est de la région (Singhitini, aujourd'hui Kisangani; Kasongo). Mais, dans leurs propres points d'appui, les Arabisés ont vite été dépassés par les Européens.

Le premier type de rupture de charge fut littoral. Pendant trois siècles, vers les côtes d'Afrique Centrale convergea le trafic des esclaves à destination de l'Amérique. Mais les implantations fixes étaient rares: Luanda (1576) et quelques ports de moindre importance utilisés par les Portugais. La même logique de comptoir, commerce des hommes mis à part, justifia la création de Libreville vers 1840. Pour l'essentiel, les puissances européennes ressentirent le besoin de points d'appui lors de la prise de contrôle de vastes territoires. Elles créèrent encore des ports littoraux (Pointe-Noire, Borna, Matadi), mais la véritable clef de l'occupation de l'Afrique Centrale intérieure était le magnifique réseau fluvial du Congo-Zaïre et de ses affluents. Libreville apparut alors à la tête d'un estuaire (le Gabon) sans arrière-pays, à proximité d'un axe fluvial (l'Ogooue) sans intérêt. Matadi et Pointe-Noire n'ont été fondées qu'en tant que relais vers le "Pool", début du bief navigable. De chacun des deux ports, fut tracée une ligne de chemin de fer (de 1891 à 1898 pour la ligne Matadi-Kinshasa, de 1921 à 1943 pour le C.F.C.O, chemin de fer Congo-Océan), sans laquelle "le Congo ne valait pas un penny" (Stanley). Le bassin hydrographique du Congo-Zaïre, qui correspond à l'essentiel de l'Afrique Centrale retenue (exception faite du Gabon et du nord de la République Centrafricaine), occupe en effet une immense cuvette aux bords plus ou moins relevés. Le fond de la cuvette, d'une altitude de 300 mètres, est une plaine très plate, lieu de convergence hydrographique où les eaux s'étalent largement, donnant parfois des lacs (Maï-Ndombe, Tumba) et souvent des marécages. Les périodes de basses eaux dévoilent des bancs de sable dans le lit des amples rivières. Ces paysages correspondent à une lente subsidence du socle précambien. Vers l'amont, la plaine laisse la place à des terrasses alluviales moins humides, puis

Fig. 2

VOIES

DE

COMMUNICATION

EN AFRIQUE

CENTRALE

N

o

.

500km
Voie fluviale. permanente saisonnière Chemin de fer à navigabilité

----- '.
Sources

........... Autre

..............

Route revêtue axe routier important internat ional

.

Aéroport

CarIes M.chelin 153 et 155

Kinshasa

26

sur le pourtour de la cuvette à de vastes plateaux. Au sud, découpé en bandes méridiennes par de multiples rivières venues d'Angola, le Kasaï offre au regard un paysage de plateaux ou de collines allongées. A l'ouest, dans des terrains semblables, la région des Bateke présente un relief plus contrasté, de plateaux grèseux aux allures de bastions, tranchés par des corniches abruptes et surmontant des collines développées en matériel sableux. Au nord (dorsale oubanguienne, plateau des Vele) et à l'est, les paysages sont plus monotones et les rivières généralement moins encaisées. La périphérie de ce vaste ensemble est beaucoup plus variée. A l'est, le système de failles du Grand Rift occidental a donné naissance à des fossés partiellement occupés par le chapelet des Grands Lacs, à des môles composés de vigoureuses montagnes cristallines (Ruwenzori, 5.109 mètres) ; il a favorisé l'apparition du volcanisme (Virunga). Au sud-est, le Shaba ne correspond pas seulement à la prolongation des hautes surfaces de l'Angola central et à un relèvement des altitudes du Kasaï. Ces hauts plateaux (1.200 à 1.400 mètres) sont issus d'ensembles morphologiques divers, à l'histoire complexe, mêlant formations géosynclinales, plissements et fractures, et recelant des gisements métalliques, surtout cuprifères, particulièrement riches. La dorsale oubanguienne au nord, et les reliefs nord-occidentaux, nettement plus bas, forment lignes de partage des eaux avec, d'une part, la cuvette du Tchad, et de l'autre la demi-cuvette du Gabon, en position littorale. A l'ouest, enfin, le plateau des Cataractes, puis le massif appalachien du Mayombe, malgré une altitude modeste (1.050 mètres au maximum, 750 mètres en moyenne) et une largeur faible (300 kilomètres, dont 60 au maximum pour le Mayombe), imposent un f0l1 obstacle aux communications. Le fleuve Zaïre dévale de 265 mètres en 300 kilomètres en une gorge étroite. Pour l'éviter, les communications terrestres, notamment les deux chemins de fer, se frayent plutôt un passage, soit au sud du Mayombe (Zaïre), soit au fond des vallées au tracé en baïonnette situées au sein du massif (Congo).
Les Européens ont largement mis à profit la configuration du relief. Très rapidement. le Pool, vaste excroissance du fleuve située immédiatement à l'amont des premiers rapide's, abrita sur ses rives les points d'appui principaux des deux ensembles coloniaux. Le site était excellent, grâce aux larges terrasses exondées. La position l'était également. à l'origine du bief navigable. En remontant celui-ci, au delà de l'étroit défilé taillé entre les plateaux Bateke, on atteint le point de convergence hydrographique, centre d'un vaste éventail, où l'omniprésence de l'eau décourage les communications par voie de surface autres que fluviales. Mais quel réseau disponible!

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1.600 kilomètres le long du fleuve jusqu'à Kisangani, 1.200 kilomètres au fil de l'Oubangui jusqu'à Bangui, 650 kilomètres sur le Kasaï jusqu'à Debo, sans parler des multiples affluents et sous-affluents navigables de moindre importance.
Au terme amont de plusieurs de ces biefs navigables, là où les chutes et surtout les rapides soulignent le passage aux roches dures du pourtour de la cuvette, et témoignent sans doute de la persistance tardive de certains mouvements tectoniques (Boulvert, 1983), des postes administratifs furent très tôt fondés. Le site est particulièrement spectaculaire à Bangui, dominée par des collines d'une hauteur relative de 350 metres; ici, les barres de quartzite coupent obliquement le cours de l'Oubangui et lui imposent plusieurs changements d'Olientation successifs. L'obstacle n'a pas toujours donné une ville. Si Bangui et Kisangani, voire Kikwit, comptent parmi les grands centres de la région, IIebo est nettement plus petit (72.000 habitants en 1981), et la plupart des autres biefs navigables n'ont comme terminus que des bourgades sans importance. Trois des quatre villes citées (Bangui, Kisangani, IIebo) jalonnent des axes commercialement importants; dans deux cas (Ilebo et Kisangani), le chemin de fer relaie la voie d'eau. Mais la voie la plus importante aujourd'hui passe par Ilebo, ville de taille modeste. La fonction de rupture de charge ne suffit donc pas à expliquer l'importance des villes. Ainsi, en amont de Kisangani, l'alternance de tronçons fluviaux coupés de rapides et contournés par le rail, et de parcours plus calmes donc navigables,a créé plusieurs ruptures de charge, aux destins diversifiés. A Vbundu, localité sans importance (8.000 habitants en 1981), succèdent Kindu, capitale du Maniema (73.000 habitants), puis Kabalo et Bukama, au rôle restreint. D'autres activités étoffent nécessairement le point de rupture de charge pour former une ville notable. Mais il n'est pas fortuit que les quatre capitales d'Etat et les centres les plus anciens aient en commun cette position: histOliquement, la fonction de transbordement fut la première fonction urbanisante en Afrique Centrale.

La fonction d'étape complète la précédente. Les premiers relais furent fluviaux: Mbandaka, Lisala et Bumba sur le Zaïre, Bandundu au confluent du KwiluKwango et du Kasaï. Parfois extrêmement mal reliés par tout autre moyen de surface (Bandundu et surtout Mbandaka), ils sont restés importants grâce à la lenteur persistante des communications par voie d'eau, et à leur fonction de point d'appui administratif. Plus tard, les activités urbaines ont souvent été attirées par l'investissement lourd et durable d'une voie ferrée: !lebo (ex-Port-Francqui, 1921), Kananga, Mwene-Ditu, Kamina, le long du vieux chemin de fer du B.C.K. (BasCongo - Katanga) ; Aketi, Buta, Isiro dans les Vele; Loubomo sur le C.F.C.O. ;

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(

Mbanza-Ngungu entre Kinshasa et Matadi. Un exemple montre la puissance structurante de ce moyen de communication. Quand éclata la grande crise économique de 1929, on construisait le chemin de fer des Uele (Vicicongo). En 1934. faute de capitaux et de rails. la société interrompit brusquement les travaux. et implanta en bout de ligne un camp de travailleurs. Celui-ci attira des commerçants. puis le poste administratif d'Isiro, situé jusque là à 15 kilomètres. On réorienta les pistes vers le nouveau centre. Celui-ci devint vite la raison d'être essentielle du chemin de fer. II ne fut plus question de relier les mines d'or du Kibali-Ituri, objectif premier des travaux (Choprix. 1961). D'autres villes furent créées de la même manière. Luluagare, installée en 1925 sur le chemin de fer du B.C.K., devint Luluabourg (Kananga) quand fut transféré le poste administratif de ce nom, installé jusque là à une vingtaine de kilomètres (Nicolaï, Jacques, 1954). Le plus souvent, la route confirma des centres urbains issus d'une fonction primitive de transbordement de la voie d'eau: petites vi11es de la République Centrafricaine (Sibut, Kaga Bandoro, Batangafo...), du Gabon (Lambaréné). du Congo (Owando...). Ces voies d'eau secondaires, peu profondes. sinueuses, malaisées, ont vite été abandonnées au profit de la piste. Mais celle-ci - beaucoup plus que la route revêtue - est une infrastructure malléable, nécessitant des investissements relativement peu coûteux. Elle a donc plutôt entériné des réseaux urbains pré-existants qu'elle n'a créé. L'augmentation du trafic routier à longue distance n'a guère provoqué l'apparition de centres d'étapes. Les arrêts des camionneurs sont souvent diffus. Même concentrés, ils ne créent pas nécessairement une vi11e: le long de la piste qui relie Kisangani à l'Ituri et au Kivu à travers des solitudes forestières, Epulu (à 450 kilomètres de Kisangani) reste un petit vi11age,malgré gîtes, gargottes et échoppes. Comme la rupture de charge, la route peut être à l'oIigine de centres commerciaux. Mais elle ne suffit pas; il faut aussi des capitaux, des négociants et du dynamisme. comme à Butembo. dans le Nord-Kivu, vi11e des commerçants Nande (83.000 habitants en 1981). Mais de tels cas sont rares. Les infrastructures ne suffisent pas pour produire une ville; les ruptures de charge, les étapes n'existent que grâce au développement des activités qui les font vivre.

Villes et activités

modemes

Aux services d'encadrement revient le rôle essentiel. Parmi ceux-ci. l'administration l'emporte largement. Par l'aspect urbain (bâtiments officiels et résidences de fonction, parcs et perspectives) qu'elle crée. par les emplois salariés

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qu'elle fournit, elle symbolise la ville, même si, pour provoquer une réelle croissance démographique, elle a dû être relayée par d'autres activités, notamment commerciales. Certes, des chefs-lieux administratifs de rang important n'atteignent pas le seuil des 15.000 habitants: 6 chefs-lieux de préfecture sur 17 en République Centrafricaine, 4 chefs-lieux de région sur 10 au Congo, 4 chefs-lieux de sous-région sur 41 au Zaïre; le nombre est inconnu pour le Gabon 1. Mais il faut faire la part des circonscriptions peu peuplées requérant néanmoins un encadrement. Inversement, peu de villes de plus de 15.000 habitants n'ont aucune fonction administrative: en R.C.A., toutes sont au moins chefs-lieux de sous-préfecture (et de Province au Gabon) ; au Congo, seul Nkayi n'est pas chef-lieu de région (mais de district: une anomalie pour la quatlième agglomération du pays). Le cas est nettement plus fréquent au Zaïre: 30 sur 108 ne sont même pas chefs-lieux de Zone (alors que 157 agglomérations ont ce rang), avec toutefois une concentration dans les régions de l'est du Kivu (9 agglomérations) et du sud du Shaba (5 cas), considérées ici comme extérieures à l'Afrique Centrale. Outre une maj01ité de localités de petite taille, seuls quelques centres urbains importants n'exercent pas de fonctions administratives: Butembo (83.000 habitants), Kalima (45.000 habitants) et Nkayi (36.000 habitants). Le plus souvent, la fonction administrative a participé à la création et à l'essor de la ville. Pourtant, elle n'a fait pmfois que confirmer une situation antérieure. Pour des raisons d'efficacité, un site a pu être préféré à un autre, comme dans le cas déjà cité de gares du chemin de fer. Des conditions politiques ont fait qu'il était impossible de ne pas accorder à une ville un statut important: Mbuji-Mayi, surgie pendant la guelTecivile (1960-1965) sous la pression des réfugiés et indépendamment de l'Etat, pouvait difficilement ne pas recevoir la même fonction de chef-lieu de Région que sa rivale, Kananga. Gbadolite, village natal du Président zaïrois Mobutu, ayant reçu de nombreux investissements officiels et bien qu'absent des cartes jusque là, devint chef-lieu de Sous-Région vers 1980 (1981 : 29.000 habitants). C'est, en Afrique Centrale, le plus bel exemple de "ville présidentielle" 2. Enfin, facteur moins spectaculaire, les besoins d'un contrôle plus selTépermettent aussi de confirmer des localités pré-existantes. Cette tendance, inégale et lente - ne serait-ce qu'à cause des coûts financiers - persiste aujourd'hui. En 1980, la Zone de Tshilenge (environs
Les hiérarchies administratives sont les suivantes:

Zaïre

2

Congo Gabon Province, Département, District. R.C.A. : Préfecture, Sous-Préfecture. Au Gabon, en tant que chef-lieu de la région d'origine du Président Bongo, Franceville bénéficie d'investissements importants.

Région, Sous-région,Zone. Région, District.

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de Mbuji-Mayi) fut promue au rang de Sous-Région et partagée en cinq Zones nouvelles. D'autres systèmes modernes d'encadrement coexistent avec celui de l'Etat, ceux des Eglises catholique et protestantes, à travers leurs réseaux de missions. Ceuxci furent installés très tôt, devançant parfois l'administration, de toutes façons à une époque où les postes ne rassemblaient qu'une population dérisoire. Des deux côtés, la logique des installations n'était pas la même. Il semble que les missions aient fait le choix de s'implanter dans des secteurs populeux, de préférence au cœur des groupes ethniques, afin de faciliter l'évangélisation par l'utilisation de la langue locale. Des différences opposent les Eglises catholique et protestantes. Les secondes, souvent implantées précocement, et d'origine "étrangère" (par rapport aux métropoles colonisatrices), ont plus fréquemment pris leurs distances vis-à-vis du pouvoir politique. L'Eglise catholique fut plus systématiquement favorisée par le pouvoir, et même associée étroitement au système colonial d'encadrement dans le cas du Congo belge. Souvent chargée d'une grande partie de l'enseignement, elle a plus volontiers accepté les localisations urbaines. L'attitude des Eglises vis-à-vis de la ville a donc été différenciée. Certaines localisations rurales, en régions bien peuplées, ont été à l'origine d'importantes concentrations de population. Mais s'agit-il réellement de villes? 8 des 30 agglomérations zaïroises de plus de 15.000 habitants dépourvues de fonctions administratives sont liées à une mission: dans quatre cas, une paroisse catholique (tous à l'ouest du Zaïre) ; dans quatre autres, une paroisse protestante (tous à l'est du Kivu et au Shaba). Toutefois, certaines missions demeurent entièrement rurales à l'est du pays, comme le grand centre protestant de Nyakunde (Ituri), sur le modèle des Rwanda et Burundi voisins. Les activités économiques modernes ont suscité la plupart des autres villes. Malgré leur poids économique, les plantations zaïroises de palmiers à huile eurent un rôle réduit. Lusanga (ex-Leverville), quoique siège principal de la société P.L.Z. (plantations Lever au Zaïre), n'atteint pas la taille retenue de 15.000 habitants; Nicolaï signalait déjà en 1963, peu après la période de production maximale, le caractère mono-fonctionnel et peu urbain de la localité. Seuls Yangambi (Haut-Zaïre) et Nkayi (ex-Jacob, Congo) sont nés d'une plantation, l'une du grand centre de recherches de l'Institut pour l'Etude Agronomique du Congo, l'autre de l'exploitation de canne à sucre créée à partir de 1950 par la Société Industrielle et Agricole du Congo. Mais Nkayi, qui bénéficie aussi du passage du rail et d'une petite fonction administrative, n'est pas aussi spécialisée que Lusanga.

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Parmi les fonctions économiques modernes, le facteur d'urbanisation essentiel reste l'activité extractrice, et le Haut-Shaba le lieu privilégié des implantations. L'Union Minière du Haut-Katanga (aujourd'hui Gécamines) créa de toutes pièces centres miniers et villes, distinction toujours importante aujourd'hui. Ainsi, Elisabethville (Lubumbashi) fut dès le début (1906) conçue comme la capitale de la région minière: son emplacement fut choisi par la société au centre des gisements alors connus, à proximité de la grande mine de Kambove dont on envisageait l'exploitation. Pendant longtemps, Likasi et Kolwezi furent "plus proches d'un camp minier que d'une ville complexe" (Gourou, 1970). Plus tardivement atteintes par le chemin de fer que Lubumbashi (qui le fut en provenance du sud), les deux agglomérations se développèrent avec retard. Mais Kolwezi, deuxième centre industriel du Zaïre après Kinshasa grâce au traitement du cuivre, et Likasi, doté d'usines diverses, sont devenus aussi centres administratifs. La diversification progresse donc (Houyoux, Lohletard, 1975) à la différence des nombreux petits centres miniers voisins (Kipushi, Kambove). L'exploitation de gisements a provoqué l'éclosion de villes dans d'autres régions, mais de manière beaucoup plus diffuse. Les deux sièges de la SOMINKI (Société Minière du Kivu, qui traite la cassitérite), Manono (83.000 habitants) et Kalima (45.000 habitants) ne sont, malgré leur population, que des centres miniers. Le diamant donna naissance à deux villes d'une tout autre importance, Tshikapa et surtout Mbuji-Mayi. Certes, dans les deux cas, une société minière (aujourd'hui MIDA, Minière de Bakwanga) est à l'Oligine du centre et garde un rôle structurant très fort. Mais le diamant attire aussi de nombreux "creuseurs" plus ou moins clandestins, et des trafiquants de toute taille. Et Mbuji-Mayi doit sa f0l1une à bien d'autres facteurs. Dans les autres pays, l'activité liée aux richesses du sous-sol n'a joué un rôle qu'au Gabon. Moanda, centre du manganèse et de l'uranium, n'est qu'une petite localité. Seul Port-Gentil, qui pré-existait comme port et centre administratif, a bénéficié de la découverte du pétrole, grâce à l'installation des sociétés extractrices et de raffineries; mais le pétrole relayait en fait les activités liées à l'okoume. Port-Gentil est donc une ville diversifiée (79.000 habitants en 1985 ?). Villes et densités de populatiOlI
En 1958, J. Denis signalait l'influence déterminante des ruptures de charge pour la localisation des villes, et notait l'absence de COlTespondance entre celle-ci et les fortes densités rurales. Trente ans après, la situation a sensiblement évolué, grâce à la promotion de centres jusque là subalternes (Fig. 1 et 3).

Fig,3

DENSITES DE

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RURALE EN

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CENTRALE

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o ,

500km ,

Sources:

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Il est frappant de constater que de nombreuses villes. et plus fréquemment de grandes que de petites, campent au sein de quasi-déserts, ou en lisière de ceux-ci. Tous les centres miniers du Shaba, Mbandaka, Kindu, Kalemie, Libreville et plus encore Port-Gentil tiennent une position calicaturale, au milieu de solitudes. Kinshasa et Brazzaville, Bangui, Kisangani, Bandundu, IIebo, ne font que border des secteurs mieux peuplés. La plupart des grands centres de l'époque coloniale viennent d'être cités, ce qui justifie la remarque de J. Denis. Toutefois, les secteurs "densément" peuplés (c'est-à-dire, en Afrique Centrale, comptant plus de 10 habitants au kilomètre calTé) ne sont pas dépourvus de villes. Gemena et Isiro occupent le centre des deux principaux îlots de peuplement du troisième degré de latitude nord. Mbanza-Ngungu, Kikwit, Kananga et Mbuji-Mayi cOlTespondent aux taches plus larges des cinquième et sixième degrés de latitude sud. Mais l'originalité des secteurs bien peuplés est plutôt l'abondance de centres modestes et une meilleure hiérarchisation du réseau urbain (Kivu, Kasaï et à un moindre degré, Bas-Zaïre).

Le premier élément d'explication découle du caractère fortuit de la relation existant entre ville et densité de population rurale. Non pas émanation de la société locale, la ville est une création étrangère, destinée à contrôler et à exploiter l'espace. Ainsi, la localisation des riches gisements du Shaba dans un désert humain n'empêcha pas leur mise en valeur. L'Union Minière avait le pouvoir de faire venir de loin de nombreux ouvriers, et les moyens de ravitailler à longue distance les sièges d'extraction. Explication complémentaire, la présence de possibilités d'emplois finit de vider les environs des villes minières. Toutefois, le véritable contraste réside dans le fait que le magnifique réseau fluvial ne dessert qu'une cuvette à la population clairsemée. Pour leur ravitaillement, pour leurs fonctions, les villes de la région n'ont pu subsister que grâce aux relations à longue distance. Fait très significatif, plusieurs de ces agglomérations sont dotées officiellement de larges compétences territoriales (Bangui. Mbandaka, Kisangani, Bandundu) ; un rôle local aurait eu un effet urbanisant dérisoire. Mais en contrepartie, la plupart de leurs administrés vivent loin de ces villes, et des tendances centlifuges menacent. Le caractère f0l1uit de la relation explique que beaucoup de villes ne sont pas fondamentalement solidaires des secteurs bien peuplés voisins: une frontière sépare, pour l'essentiel, Bangui de ceux-ci; Kisangani est plus le centre d'une vaste région que la ville des riverains du fleuve. Même Kananga, pourtant située au centre d'une tache de fort peuplement, demeura jusqu'à la guerre civile une enclave d'immigrants Luba au milieu de la région Lulua.

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Des changements sont toutefois perceptibles. La proximité d'une réserve démographique donne à la ville.une possibilité de poursuivre sa croissance. N'en disposant pas, Mbandaka. Kisangani, Bandundu sont entrés en profonde stagnation. D'autre part, la ville peut contribuer à créer une région rurale. L'exemple de Brazzaville est remarquable. Une expansion séculaire a poussé les Lari (une branche Kongo) vers l'est, au détriment des territoires Teke, que ceux-ci n'occupaient que de manière très lâche. La fondation de la ville en avant du front pionnier a accéléré la progression de celui-ci (Sautter, 1966 - Soret, 1959 - Balandier, 1955a). En 1984, 60% des habitants de Brazzaville sont Kongo. La coupure nette visible sur la carte des densités correspond ici à une limite dynamique. La ville n'émane de sa région que dans quelques cas exceptionnels. MbujiMayi, l'ancien petit centre minier de Bakwanga. grossit du reflux des Baluba vers leur territoire d'Oligine, jusque là dépourvu de ville. L'immense camp de 200.000 réfugiés est devenu la troisième agglomération du pays. Une des principales zones de fort peuplement ne disposait donc jusqu'en 1960 d'aucune ville. Depuis, de nombreux petits centres y ont vu le jour. J. Denis, très prudent sur la définition 3 n'aurait peutêtre pas accepté de les qualifier de "villes". Leur avenir urbain n'est ce11espas assuré, leurs attributs sont encore mal affirmés, mais peut-on négliger la chance d'une urbanisation endogène? De semblables remarques concerneraient l'Est du Kivu et l'Ituri.

Villes et ethnies Comparer la localisation des vi1les et celle des ethnies principales (Fig. 4) conduit à évoquer semblable variété de cas. La plupart des agglomérations mettent en contact plusieurs groupes, et le morcellement de ceux-ci n'a pas empêché l'éclosion urbaine (Bangui, Kisangani, Kikwit, Libvreville...). Souvent point de contact entre l'eau et le sol, la ville rapproche les groupes, riverains et terriens, pêcheurs et agriculteurs, qui exploitent ces milieux contrastés: Wagenia et Bakumu à Kisangani, Gbanziri et Banda Ndri à Bangui. Bien avant la création des villes, de nombreux échanges mettaient à profit cette complémentarité potentielle. Certains points privilégiés, comme les ruptures de charge, attiraient des groupes variés: ainsi, la plaine de Kinshasa, lieu de renconu'e de commerçants Teke venus de la rive nord, et des autochtones Humbu, fréquentée aussi par d'autres peuples de l'Est et de l'Ouest. Ce fut également le cas de Brazzaville, de Mbandaka; de Libreville aussi, où le petit
3 Plus de 20.000 habitants, en majorité non-musulmans. avec exclusion des centres monofonctionnels(Denis. 1958).

Fig. 4

PRINCIPAUX

GROUPES

ETHNIQUES

ET

LINGUISTIQUES
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500 km 12 13 14 15 16 Mongo Ngbaka de Gemena Songe Teke Zande Langues véhiculaires principales A Kikongo (Zaire) et Munukutuba ICongo) B Lingala C Saoga D Swahili E Tshiluba

.

Groupes ethniques principaux 1 Banda 7 Kuba' S Loba 2 Boa 3 Fang 9 Luba-Lulua 4 Gbaya 10 Lunda 5 Hutu et Tutsi 11 MOOchi 6 Kongo Sources: Atlas .Jeune Afrique: M,Soret

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groupe Mpongwe pratiquait le courtage avec les Européens depuis le milieu du dixneuvième siècle, ce qui attira les premières migrations Fang. Les villes notables occupent rarement le cœur d'un territoire ethnique important: Mbuji-Mayi (Luba), Kananga (Lulua), Buta (Baboa), Gemena (Ngbaka de Gemena) sont les seules exceptions. Contrairement à plusieurs exemples ouest- (pays Yoruba, Nord-Cameroun) ou est-africains (Buganda), aucune ville n'a repris l'emplacement d'un centre politique préexistant. Plusieurs ethnies importantes, dont certaines ont connu autrefois des structures étatiques, n'abritent aujourd'hui aucune ville de taille appréciable sur leur territoire, pas même à la périphérie de celui-ci : Kuba, Songe, Fang, et les Zande, écartelés de part et d'autre de trois frontières très excentrées. Kananga qui, pendant longtemps, ne reflétait pas le peuple qui l'entourait, a été réinvesti par les Lulua, après le départ des Luba. Mais Mbuji-Mayi continue d'apparaître comme un cas singulier en tant que ville mono-ethnique: 95 % des habitants interrogés lors des enquêtes (1983) étaient Luba. Le rôle de contact de la ville est confirmé par la diffusion des langues véhiculaires: langues ethniques plus ou moins simplifiées (kikongo "ya l'Etat", appelé "munukutuba" au Congo; tshiluba), sabirs utilisés par les commerçants riverains (lingala, sango), langues des conquérants (swahili, français). Chacune a ses modes de diffusion spécifiques qui ont conu'ibué à en fixer les limites: influence commerciale des Zanzibarites pour le swahili, communications fluviales et fonctions officielles (langue de l'Armée zaïroise) pour le lingala, communications de terre pour le kikongo, fonction d'unité nationale pour le sango, limites ethniques pour le kikongo et le tshiluba, rôle de l'enseignement, etc... Bien que lieux privilégiés d'enrichissement et d'usage de ces modes d'expression simplifiés, les villes d'Aftique Centrale, points de rencontre d'influences diverses, bordent souvent leurs aires de diffusion. La limite kikongo-lingalajouxte les deux agglomérations de Kinshasa et de Brazzaville, même si la première est lingalaphone. Kisangani chevauche la frontière swahili-lingala, et parle les deux langues; Bangui, quoique centre de diffusion du sango, voisine avec le lingala. Au Kasaï, le tshiluba est solidement implanté; mais Kananga parle aussi lingala, langue des fonctionnaires étrangers à la région et des nombreux militaires présents. Les Librevillois utilisent souvent le français. Peu de vil)es parlent un seul idiome: le swahili prévaut largement dans les villes du Shaba; Mbuji-Mayi, surtout, pratique exclusivement le tshiluba. La grande ville d'Afrique Centrale est polyglotte. Lieu de contact, elle répond bien à l'idée de vil)e. Son existence résulte d'un exemple complexe de causes enchevêtrées, où l'initiative extérieure et la réaction des populations locales jouent le rôle essentiel.

37

c.-

DES RELATIONS

MEDIOCRES

ENTRE LES VILLES

Lavoie

d'eau, lien majeur et coupure majeure à la fois

L'aire de diffusion du lingala, calquée sur le réseau navigable de la cuvette, illustre l'importance de la voie d'eau pour les populations locales. Depuis longtemps support des échanges les plus intenses et vecteur d'une culture, le fleuve guida la pénétration européenne et l'exploitation du territoire que celle-ci suscita. Face à la concurrence aérienne, il garde le monopole du trafic lourd et des relations peu coûteuses, fait important pour des populations à bas revenus. Les autres modes de transport - avion excepté - continuent le plus souvent d'être considérés comme complémentaires de la voie d'eau.
Dans la vaste cuvette congolaise, les conditions naturelles rendent extrêmement difficiles et coûteuses les créations de nouvelles infrastructures. La voie d'eau elle-même n'est pas un support idéal. La pente longitudinale très faible au centre de la cuvette (0,04 %, mais il ne s'agit que d'une moyenne 1) et le profil transversal bombé provoquent un étalement considérable des eaux en période de crues, la divagation du chenal profond, l'affleurement des bancs de sable en saison sèche. La présence de seuils rocheux vers l'amont rend nécessaires de gros travaux de dérochement (Zinga, en aval de Bangui) ; les jacynthes d'eau proliférantes entravent les hélices des bateaux. La voie d'eau nécessite un entretien constant (dragage des seuils sableux, suppression des jacynthes) (Vennetier, 1959) qui n'est pas toujours réalisé, même pour le simple balisage du chenal pIincipal. Les barges surchargées de marchandises ou de passagers, qui descendent habituellement le fleuve de Kisangani à Kinshasa en cinq jours, mettaient trois semaines pendant l'étiage de 1985 ; la baisse des eaux n'était pas seule responsable! La voie d'eau reste un mode de transport lent et incertain. Les ruptures de charge augmentent encore les durées de trajet: le parcours de la "Voie Nationale" zaïroise, du Shaba à Matadi, exige 30 jours.

. des moyens

Ces lenteurs justifient les projets en vue de remplacer l'usage du fleuve par de transport plus modernes, sur des trajets particulièrement actifs. Des études sont engagées pour la création d'une voie ferrée Kinshasa-Ilebo. Le Zaïre envisage aussi de relier Matadi, actuel terminus de la ligne venant de Kinshasa, au futur port en eau profonde de Banana. La République CentrafIicaine a longtemps rêvé au chemin de fer qui relierait Bangui à l'océan, par raccordement au Transcamerounais. Ces programmes contrastent avec la modestie des réalisations récentes: quelques tronçons routiers, et surtout le chemin de fer Transgabonais. Par

38

manque de capitaux, la voie fluviale, malgré ses défauts, restera encore longtemps le moyen de transport obligé pour de nombreux échanges dans la Cuvette.

En fait, il n'existe pas dans la cuvette Congo-Zaïre un seul réseau fluvial, mais deux. L'Acte de la Conférence de Berlin (26 février 1885) accorda à l'Etat Indépendant du Congo (devenu Congo belge en 1908) la rive gauche du Pool que la France convoitait; le protocole du 29 avril 1887 fixait comme frontière entre les deux ensembles le Congo et l'Oubangui jusqu'au quatrième parallèle nord. Deux systèmes ont évolué séparément. De part et d'autre d'un fleuve qui porte deux noms différents (Congo au nord, Zaïre au sud), chaque ville a son double et tourne le dos à sa voisine4. Brazzaville et Kinshasa, si proches, sont difficiles à joindre, et les méfiances politiques réciproques ne facilitent pas les contacts. Les contrôles douaniers et policiers font de chaque traversée du Pool par le bac, seul moyen de liaison, une aventure; jusqu'en 1985, la communication téléphonique d'une rive à l'autre devait transiter par Bruxelles et Paris! Peut-être un état d'esprit est-il en train de changer. Une ligne haute tension ne traverse-t-elle pas déjà le fleuve pour amener à Brazzaville l'électricité d'Inga? Mais le rapprochement n'est possible qu'en période de stabilité politique, quand des opposants passés de l'autre côté, ou la nécessité de désigner un bouc émissaire, ne viennent pas compliquer les rapports. Au delà des réticences officielles, les relations sont nombreuses entre les deux villes, mais diffuses et populaires: commerce des revendeuses, et trafic de devises jouant sur le statut de devise forte du franc C.F.A. face au zaïre-monnaie. Parlant les mêmes langues vernaculaires et véhiculaires, les deux villes entretiennent d'intenses liens culturels, avec comme preuves la vogue extraordinaire de la musique kinoise et l'écoute réciproque des émissions télévisées. La vieille limite coloniale sépare toujours deux systèmes de relations nettement individualisés, même si, du côté Nord, des territoires fédérés ont pris séparément leur indépendance. Sur la rive droite, Brazzaville est encore souvent considérée comme la grande ville, malgré une différence de taille relativement faible avec Bangui. Parfois, CentrafIicains et Gabonais en parlent comme de "leur" capitale, alors qu'ils méconnaissent Kinshasa. Les lignes de navigation fluviale joignent d'une part Bangui et Brazzaville, d'autre part Zanga - en face de Bangui. et Kinshasa. Il en
est de même des lignes aériennes et des relations humaines.

4

Brazzaville et Kinshasa le long du Congo-Zaïre; Mbongo ; Bangassou et Ndu, le long de l'Oubangui.

Bangui et Zongo ; Mobaye et Mobayi-

39

Le réseau fluvial ne peut plus être considéré aujourd'hui comme la magnifique voie de pénétration qui avait excité les convoitises à la fin du siècle dernier, et conduit à la définition du "Bassin Conventionnel du fleuve Congo", dans les limites duquel la liberté de commerce était garantie. La Cuvette, peu peuplée, desservie difficilement, apparaît plutôt comme une zone répulsive, malencontreusement située en plein cœur de l'Afrique Centrale, et notamment du Zaïre. La distance, la lenteur des communications, entravent fortement les relations entre villes et les liaisons internes aux Etats.

Les autres voies de commullication

: des disparités

cOllsidérables

Pour tous les autres moyens de transport, une même appel1ation peut recouvrir des réalités d'usage tOtalementdifférentes. Peu de changements récents ont affecté le dessin des chemins de fer. Le prolongement du Transcamerounais jusqu'à Ngaoundere, la coristruction du Transgabonais jusqu'à Franceville, n'ont pas altéré le schéma d'ensemble: la voie ferrée fait pénétrer d'un port vers l'intérieur ou complète la voie d'eau. Il n'existe pas de réseau, sauf au sud du Zaïre, où les lignes issues d'Ilebo (sur le Kasai), de Kindu (sur le Zaïre), de Kalemie (sur le lac Tanganyika), rejoignent au Shaba la ligne angolaise issue de Lobito (Angola) et le réseau zambien relié à celui d'Afrique australe. Encore la ligne de Lobito est-elle coupée depuis de nombreuses années du
.

fait des troubles d'Angola, et le Shaba très éloigné des pOl1Sde l'Afrique du Sud.

La qualité de ces différentes lignes est extrêmement inégale. Les axes récents, bien tracés avec de grands rayons de courbure, contrastent avec des lignes anciennes, dont l'entretien est totalement abandonné (chemins de fer des Vele et du fleuve Zaïre). De Kisangani à Vbundu, l'unique train hebdomadaire parcourt les 125 kilomètres en huit heures..., quand il ne déraille pas. Les deux voies reliant Brazzaville et Kinshasa à l'océan, vitales pour les économies nationales, sont périmées et saturées. Avant le réalignement du C.F.C.O. entre Loubomo et Bilinga (19761985), la traversée du Mayombe (10 kilomètres) demandait 35 minutes, sur des pentes de 2,8 %, avec risques de déraillement. Mais les investissements à réaliser, très coûteux, nécessitent de délicats montages financiers internationaux. En raison de tels coûts, la Commission Economique des Nations-Vnies pour l'Afrique, dans le cadre de la "Décennie des transports en Afrique" (1978-1988) favorise plutôt les investissements routiers. Defait, les changements récents les plus spectaculaires concernent ce réseau.

40

TABLEAU

II

.

EVOLUTION DU RESEAU entre 1972 et 1986

ROUTIER

REVETU

Etat

Kilométrage de routes revêtues 1972 1986

Principales Réalisaûons

R.C.A. 6,6%

183 11,3%

449

Bangui - Bossembele Bangui

-Sibut

Gabon 5.3%

149 11,6%

461

Libreville-Ndjole Moanda-Franœville-Lekoni

Congo 14,8%

413 16,5%

659

Kinkala Boko Loudima Sibiti

-

iliire 73.3%

2048 60,6%

2417

Achèvement de Kinshasa-Kikwit Début de Kisangani Bukavu

-

WTAL Afrique Centrale

2793 100,0% 100,0%

3986

Source: Cartes Michelin na 153 et 155.

L'évolution récente a profité aux trois Etats septentrionaux. La part du Zaïre dans le réseau revêtu a nettement régressé; de très faibles investissements y ont été consentis malgré les immenses besoins. Gabon et R.C.A. ont connu la modernisation la plus nette. Les capitaux largement disponibles ont permis de surmonter le milieu naturel difficile de la cuvette gabonaise. La R.C.A. bénéficie de conditions beaucoup plus favorables. puisqu'elle occupe en majeure partie les plateaux de la dorsale oubangui en ne, aux horizons plats dominants et aux abondants gisements de matériel rocheux, nécessaires pour la construction de la chaussée. Pourtant, le réseau de pistes, plus dense que dans les trois autres Etats. avait été fortement dégradé faute d'entretien. Les investissements ont repris après la chute du régime Bokassa, grâce à l'aide internationale. L'objectif est désormais non pas la desserte des régions bien peuplées,

41

mais le désenclavement de la R.C.A. et du sud du Tchad vers le Cameroun. Entre sans doute aussi en ligne de compte la volonté de faciliter l'accès au Tchad en guerre.
Partout, les pouvoirs nationaux et internationaux considèrent la route comme un ouùl essenùel de l'aménagement de l'espace. Au Congo, de nombreux projets ont bénéficié au nord du pays, pourtant doté d'une population exiguë. La volonté est nette de rééquilibrer les investissements au profit de cette région, dont des représentants sont actuellement au pouvoir. En revanche, l'artère majeure du sud, entre Brazzaville et Pointe-Noire, n'est toujours pas bitumée, peut-être afin de ne pas concurrencer le chemin de fer. Sans doute place-t-on une confiance mal évaluée dans les effets induits de la route.

.

En dehors de ces axes modernes, susceptibles d'ailleurs de dégradation rapide et irrémédiable faute de réparations 5. le réseau est très déticient, fortement abîmé en saison des pluies, dégradé par les surcharges des essieux, irrégulièrement entretenu. Dans la Cuvette, les innombrables bacs ne consentent à traverser qu'en échange de gazole et de cadeaux... L'état vétuste du parc de camions renforce les aléas du transport. Les "grands axes" n'existent souvent que de nom: ainsi, la "route transafricaine" dans sa traversée de la R.C.A. et du Zaïre, la piste KanangaKisangani, les pistes du Gabon. Une ville comme Kisangani ne dispose que d'un seul véritable exutoire teo.estre. la piste de l'Ituri, vitale pour son ravitaillement, mais néanmoins souvent coupée en saison des pluies. Que dire alors de toutes les pistes rurales. jamais entretenues et parcourues de manière exceptionnelle! Les contrastes

grandissent dans la desserte routière entre les environs de quelques rares villes
privilégiées (Kinshasa, Matadi, Bangui, Lubumbashi, à la rigueur Brazzaville) et le reste du territoire. Celui-ci est fortement enclavé, et souvent de plus en plus (y compris autour de villes comme Kisangani, Kananga. à plus forte raison Mbandaka).
Le réseau de transport est un facteur essentiel d'urbanisation. Les retouches que l'on y apporte ne peuvent qu'affecter la hiérarchie des villes. Le réalignement du C.F.CO. provoqua le délaissement de petits centres vivant de leur gare. Mais plus que la route, et plus encore que la piste. le "chemin de fer est stable et durable. les gares sont des points d'une remarquable fixité.. les cheminots et les gens qui vivent autour d'eux constituent un noyau de population urbaine" (Nicol aï, Jacques, 1954). La création d'une route permanente amène la rectification du tracé de la piste. Entre 5
Au Zaïre. quelques tronçons n'ont gardé de leur bitumage qu'une série de "cheminées des fées" particulièrement rébarbatives à la circulation. La solution serait d'éliminer ce qui reste du revêtement Mais J'administration centrale refuse. car cela diminuerait le kilométrage officiel de voirie bitumée. Importance des facteurs politiques...

42

Kikwit et Kananga, en 1972, la piste passait par Tshikapa ; elle fut plus tard déviée
par Debo, 250 kilomètres plus au nord; un nouveau tracé devrait être mis en chantier, de nouveau par Tshikapa. La création de ce tronçon et le prolongement du rail menacent la rupture de charge d'Ilebo d'un complet court-circuitage. Ce cas n'est pas isolé: en R.C.A., la route du Tchad a hésité entre trois itinéraires totalement différents. Une nouvelle route, directe, entre Kisangani et Bukavu (708 kilomètres) remplacera l'ancienne (1.335 kilomètres). La ville serait-elle donc une création éphémère, soumise aux aléas des transports à longue distance? Quelques exemples montrent le contraire. Après la grande crise qui avait provoqué l'arrêt des travaux de construction du chemin de fer des Uele et l'apparition fortuite du centre d'Isiro, la progression du rail reprit. Mais la ville née du terminus provisoire continua à prospérer, grâce aux investissements qui y avaient été réalisés et aux commerçants grecs qui s'y étaient fixés (Choprix, 1961). Mbuji-Mayi, plus récemment, donna le même exemple: le rail, situé à 90 kilomètres de là, n'a pas été déplacé, mais la route a délaissé la proximité du chemin de fer pour joindre la ville, malgré un allongement du trajet. L'évolution des techniques déclasse certains centres; la ville dynamique, la vraie ville en fait, crée un environnement favorable et polarise sa région. Plus souple encore, l'avion s'adapte plutôt aux situations existantes. Pour raccorder un semis urbain distendu, il constitue le moyen idéal, surtout dans l'immense Zaïre (Fig. 5). Pourtant, l'Afrique Centrale connaîtrait, de toutes les régions du continent, le plus faible trafic de passagers: 5 % seulement du total africain en 1977. Le fait illustre la faiblesse des relations internes et externes, ainsi que la médiocrité des échanges. De plus, le réseau est très ouvel1 sur les pays non africains et sur le sommet de la pyramide sociale: Libreville, capitale du pays le moins peuplé mais le plus prospère et le plus lié à l'Europe Occidentale, est le premier aéropol1 régional (Badibanga, 1983). Les relations entre pays voisins empruntent surtout des vols longs courriers, dirigés vers l'Europe ou l'Afrique Occidentale. Ainsi, Brazzaville est bien reliée à Bangui et Ndjamena d'une part, à Libreville et Douala de l'autre, mais Bangui et Libreville, à peu près à la même latitude, le sont par un seul avion petit porteur hebdomadaire. Les réseaux intérieurs, quasi-monopoles de sociétés nationales (sauf un vol "international" Kinshasa-Lubumbashi), focalisés sur les capitales d'Etat, sont de puissants instruments de centralisation. Même au Zaïre, les grandes villes secondaires sont mal reliées entre elles et avec les centres urbains de leurs propres régions. Mais le degré d'efficacité de la gestion et de la maintenance, le nombre d'appareils en service, créent de grandes disparités entre pays, entre le Gabon et le Congo bien desservis et avec souplesse, la R.C.A. au trafic totalement supprimé, et le Zaïre, de plus en plus mal inigué par la compagnie nationale Air Zaïre ("Air PeutEtre"). Dans ce dernier pays, le relais pris par quelques compagnies privées accentue

Fig.5

LE

TRAFIC vers

AERIEN

EN

AFRIQUE

CENTRALE

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Occidentale ....

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Liaisons par gros et moyens porteurs Ombre de \1015AR per semaine

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Liaisons par petits porteurs illes reliées sans escale . te capitale: lOmbrede , hebdomadaires AR 6

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2

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Capitales des Etats étudiés. BG Bangui K Kinsh8sa BZ BrazuviUe L übrllYÎlIe Source. ABC World Airways Guide. juin 1986

Autres liaisons .._" 1 wi hebdomedaife 2 wIs hebdorNdaires

9

823

44

la disparité dans une desserte aérienne vitale: Mbuji-Mayi, ville de commerçants et de trafiquants, atteinte avec régularité, contraste avec Kisangani, Goma (qui n'ont d"'aéroports internationaux", outre l'appellation, que des équipements sur-calibrés) et de nombreux autres centres aux liaisons désormais hypothétiques. Les coupures dues à la nature, aux frontières, mais surtout aux distances et aux coûts, c'est-à-dire à l'exiguïté du nombre des hommes expliquent la difficulté persistante des contacts dans une grande partie de l'Afrique Centrale, et limitent les possibilités d'échanges entre les centres urbains.

Des échanges

migratoires

limités

Une méthode fruste a abouti à la figure 6. Seule une part des migrations dirigées vers les grandes villes est prise en compte. révélée par le lieu de naissance des citadins. Parmi ceux-ci, le nombre d'originaires de chaque circonscription a été rapporté à la population résidant encore dans cette circonscription, ceci afin de mettre en lumière l'impol1ance de la ponction humaine réalisée en un lieu à destination d'une ville donnée. Les sources utilisées sont de types variés, à cause de méthodes d'élaboration différentes selon les Etats, mais parfois aussi de l'existence d'études locales plus fiables que des recensements globaux. Ainsi, les valeurs fournies pour Kisangani ne concement pas le lieu de naissance des citadins, mais le lieu d'origine de leur dernière migration (de Saint-Moulin. 1975). Pour Libreville et Mbuji-Mayi, .l'absence de données similaires a conduit à exploiter les enquêtes de terrain, sous le biais des aires d'origine des ethnies représentées de manière significative dans la ville. Enfin, toutes les grandes agglomérations ne sont pas représentées. Malgré ces nombreuses déficiences, la carte est expressive. L'influence migratoire des grandes villes dépasse peu les frontières nationales, sauf à Libreville avec un retrutement très large dû à la prospérité gabonaise (36 % d'étrangers en 1976) : 5,7 % d'habitants nés hors du territoire national à Bangui, 7,2 % à Brazzaville (1984), entre 0 et 2 % dans la plupart des centres secondaires du Zaïre (1970). TIest rare qu'une ville attire de manière significative des frontaliers étrangers. Une exception toutefois: la présence de réfugiés donne aux villes du Bas-Zaïre (réfugiés angolais) et de l'est du Kivu (réfugiés rwandais et ougandais) des taux élevés d'étrangers. Kinshasa en compte 15,8 % (Angolais: 13,9 %, et seulement 0,1 % de Congolais !). Mais rien ne permet de préciser s'il s'agit d'un séjour temporaire ou de l'amorce de flux durables.

ONES

D'ATTRACTION

MIGRATOIRE
.... I I I / I I

DE

QUELQUES

VILLES

D'AFRIQUE

CENTRALE

Fig.6

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Bangui: RG P 1974
Brazzaville: Enquête Urbano< sur Ills c:l'efs de ménage Kinshasa: Enquête démographique SICAI 1975 Kisangani: Institut National de la Statistique 1973 Enquêtes personne/les 1980, 19B1, 1982, 1985

lm9 B de Ii B

de5ilO%

5% 1983 )

Limite de la zone d'~traction

nes établies d' après données des enquêtes personnelles (1982, Territoires d igine des ethnies attirées par l'agglomération

46

Bloqués par les frontières, les bassins migratoires tendent à remplir entièrement l'espace national des petits pays. L'évolution est très avancée pour Brazzaville, malgré la résistance de Pointe-Noire. Au Zaïre, Kinshasa ne compromet pas encore le pouvoir d'attraction des centres situés à l'est du pays. La distance fait plus obstacle que le dynamisme des autres villes: si Kikwit et Matadi appartiennent à la région d'attraction forte de Kinshasa, Mbandaka, Kananga et Mbuji-Mayi ne sont pas encore sérieusement atteints. Le contour des zones d'influence montre de fortes irrégularités surtout dues à l'ouverture différenciée des zones rurales: le prestige de Kinshasa suit les voies de teITe, celle de Bangui les vieilles voies du Tchad. Les traditions demeurent vivaces. Ainsi, l'influence de Kisangani s'étend le long du fleuve: souvenir, vers le sud, des vieilles relations swahili. En revanche, au sud. ouest, la ville attire peu la Zone d'Opala toute proche, où l'ethnie mbole a pendant longtemps refusé l'ouverture. Enfin, la taille des bassins est très inégale. Celui de Mbuji-Mayi, ville nettement plus peuplée que Kisangani, Bangui ou Libreville, est minuscule et ne comprend même pas l'ensemble du territoire luba. Seuls les Luba du Kasaï et, parmi eux, surtout ceux de l'est sont vraiment concernés: le milieu urbain ne désarme pas les vieux antagonismes! Il est vrai que dans une région densément peuplée, les réserves migratoires sont auu.ement plus importantes qu'ailleurs. Les villes polarisent très inégalement leurs bassins migratoires. Des ponctions particulièrement fortes affectent la région comprise entre le Pool et la mer, à cause des liens plus anciens et plus étroits tissés avec la ville. Ainsi, les natifs de la région du Pool résidant à Brazzaville représentent 64 % de la population résidant encore dans leur circonscription d'origine. Autres taux importants: 43 % pour les Plateaux (Brazzaville), 47 % pour les Cataractes (Kinshasa). Les taux maximums rencontrés autour des autres villes sont beaucoup plus faibles: 21,5 % pour la Kemo (Bangui), 15,3 % pour la Zone d'Isangi (Kisangani). Si les bassins migratoires principaux se chevauchent peu, des citadins migrent néanmoins d'une ville à l'autre. Dans trois des villes enquêtées, une question posée aux responsables de parcelles (tous adultes, et hommes dans leur grande majorité) portait sur les cenU.esdans lesquels ils avaient résidé auparavant:

47

TABLEAU

III

. VILLES

ETAPES

DES CITADINS

ENQUETES

Types de réponses

BRAZZAVILLE

BANGUI

KISANGANI

Aucune autre ville Une ou plusieurs autres villes Seulement un ou plusieurs centres urbains secondaires de moins de 50.000 habitants Au moins une ville nationale de plus de 50.000 habitants Au moins une ou plusieurs villes étrangères: Afiicaines Européennes _?

69% 31%

77% 23%

69% 31%

9%

16%

10%

11%

20%

-

8% 6%

5% 1% 1%

1% 0,8% 0,5%

Principales villes importantes cilêes :

Pointe-Noire: Il % Kinshasa: 5 %

Pointe-Noire: 2,5 % Brazzaville: 1,5 %

Kinshasa: 6 % Bukavu: 5 % Isiro : 3,5 %

Les enquêtés citent souvent une petite ville, première étape migratoire, qui initie au milieu urbain et donne envie d'aller dans un centre plus important. La petite ville peut être aussi le lieu d'affectation d'un fonctionnaire muté. Plus inégaux sont les contacts entre les villes majeures. Les Banguissois quittent peu leur pays. Les habitants de Kisangani, encore plus isolés de l'étranger, disposent néanmoins des possibilités de choix et d'affectations qu'offre un vaste pays. Brazzaville, ville la plus ouverte sur l'extérieur, entretient de plus des échanges migratoires intenses avec Pointe-Noire. Même inégal selon les lieux, l'isolement domine. Non négligeables dans les biographies des citadins, les déplacements ne sont pourtant pas faciles, et leur fréquence reste faible. Alors que les hommes inventent une société urbaine, l'isolement renforce l'autonomie des milieux locaux, ralentit la propagation des idées et limite la possibilité d'échanges. En ce sens favorisé malgré l'existence d'une

48

frontière majeure, l'ensemble Kinshasa-Brazzaville mérite une comparaison approfondie avec les autres aggloméraûons, incomparablement plus solitaires.

D.-

UNE CONNAISSANCE

TRES INEGALE

DES VILLES

Le cloisonnement et les disparités affectent aussi très fortement la connaissance scientifique des villes.

Diversité et précarité

des dOllllées statistiques

Deux tradiûons différentes de collecte des données, en fonction des anciennes aires coloniales; aujourd'hui quatre systèmes distincts, mais une incitation commune voire une source essentielle de financement, celle des organismes spécialisés de l'O.N.D. Les mêmes appellations recouvrent des réalités différentes, et il n'est pas facile de comparer les résultats. L'exemple choisi est celui des données démographiques, notamment des plus simples d'entre elles. Dans les territoires français, les "recensements administratifs", établis dans un but fiscal, furent la seule source de renseignements jusqu'en 1960. Laissés à la compétence des administrateurs locaux, ils étaient de péIiodicité variable selon les lieux. A partir de 1955, apparaissent des initiatives plus sérieuses, mais disparates: recensement des "principales agglomérations africaines d'Afrique Equatoriale Française", en fait Bacongo et Poto-Poto (Brazzaville) (1955-1956), puis PointeNoire (1958) ; en 1960-1961, enquêtes (R.c.A., Gabon, Congo) et recensements (Gabon, Brazzaville) démographiques menés avec le soutien de la coopération française. Mais les données ne sont pas toujours fiables: des recensements "instantanés" menés en R.c.A. en 1965 et 1968, on ne possède "aucune information méthodologique, sauf qu'ils n'ont pas été instantanés" (pantobe, 1984). De même qu'au Zaïre, il n'existe pas d'Etat Civil généralisé, même dans les villes. Au Congo Belge, les données étaient plus nombreuses, plus régulières et plus fiables. Les recensements annuels, repris dans les rapports des Affaires Indigènes et de la Main d'Œuvre (AJ.M.O.), ont bénéficié peu à peu, dans les années 1950, d'un système d'enregistrement continu, sur fiches, de la population. Mais la guerre civile a interrompu cette belle série en 1959, et un recensement national n'a pu être mené à bien qu'en 1970.

49

Deux formes d'investigations jalonnent la période récente. Des enquêtes partielles, portant notamment sur les centres urbains, sont menées par des bureaux d'études à la demande des gouvernements, ou par les services de santé. Surtout, le P.N.U.D. (Programme des Nations Unies pour le Développement) a mis en œuvre des recensements généraux dans chacun des pays (Gabon, 1970 - R.C.A.,1975Congo, 1974 et 1984 - Zaïre, 1984). Ces opérations de grande envergure, menées dans un souci de rigueur scientifique, se déroulent en deux temps. Des agents formés à cette fin mettent d'abord à jour les cartes du pays, en localisant l'ensemble des lieux habités. Ce travail, exigeant temps et moyens logistiques importants, fournit une première estimation de la population (opération dite de "Cartographie du Recensement"). Il permet également de diviser le territoire national en "aires de dénombrement" à peu près équivalentes par la population, ou plutôt par la difficulté qu'il y aura à les enquêter. Après ces préliminaires, le recensement proprement dit peut être effectué en un temps très bref (environ une semaine pour les zones rurales, au plus 48 heures pour les agglomérations), afin de limiter au maximum les risques de déplacement de la population. Un intense battage publicitaire, commencé quelques semaines plus tôt, tente de convaincre la population du caractère non fiscal de l'opération, afin d'empêcher les traditionnelles fuites à l'approche des agents recenseurs. Malgré un fort appui financier, les organisateurs des recensements doivent surmonter de considérables difficultés logistiques. L'équipe d'agents cartographes est envoyée successivement dans plusieurs régions, le plus souvent inconnues de ses membres; les relations précaires avec le bureau central du recensement rendent redoutables les problèmes de santé, aléatoire le paiement des salaires, rares les contrôles. Au Zaïre, l'opération de cartographie, en 1981, donna ainsi des résultats très inégaux, meilleurs au début qu'à la fin, tellement les problèmes avaient grandi au fil du temps. Donner une formation suffisante à des milliers d'agents recenseurs est une tâche ardue. Les responsables maîtrisent mieux les problèmes de technique démographique et tentent de trouver des solutions adaptées au milieu humain local. Mais la détermination des âges est difficile du fait de la méconnaissance de ceux-ci par certains enquêtés, ou d'une volonté de dissimulation, ou d'erreurs d'appréciation de la part des enquêteurs, surtout en ce qui concerne les jeunes enfants. Des traditions culturelles font obstacle à une exacte déclaration par leur mère des enfants morts en bas âge. Mais des enquêtes de contrôle et des techniques de redressement permettent de remédier à ces difficultés.

50

Beaucoup plus redoutable est l'interférence de préoccupations politiques. L'intérêt d'un recensement inoderne est mal compris de ceux qui doivent aider à sa réalisation, puis seront censés l'utiliser. Certains administrateurs locaux admettent mal que l'organisation d'un dénombrement puisse leur échapper. Le recensement de la population centrafricaine fut retardé à la suite d'une "erreur" des agents de l'enquête "Budget-Consommation", qui avaient interrogé la sœur du chef de l'Etat sur ses sources de revenus (Pantobe, 1984). Plus grave encore est la tendance à 1"'infIation démographique". En R.C.A., le recensement de 1975 dénombra 1.817.782 habitants, alors que le gouvemement laissait supposer une population presque double. Les premiers résultats, publiés de manière unilatérale dans la publication officielle Terre Africaine, subirent une majoration de 50 % par rapport à ceux recensés. Après transaction,le total officiel proclamé fut de 2.054.610 habitants (population présente). Des distorsions encore plus grandes apparurent au Gabon: 950.009 habitants officiels pour 516.884 habitants recensés en 1969-1970 (François, 1977). De telles attitudes rappellent que, dans la conception traditionnelle,l'individu fonde sa puissance sur le nombre de dépendants qui l'entourent. Mais à cela, se mêlent intimement des préoccupations modemistes : le Président Bokassa souhaitait faire baisser statistiquement le P.N.B. par tête, faire apparaître ainsi la R.C.A. comme un des "Pays les Moins Avancés", afin de bénéficier des aides internationales prévues en faveur de ceux-ci. L'investigation démographique est donc considérée plus comme un outil politique que comme un moyen d'aménagement du territoire, et la confiance que l'on peut lui accorder doit être fortement nuancée. Cas extrême, le recensement gabonais de 1970 n'a jamais donné lieu à publication officielle; dans des conditions encore plus obscures a été réalisé un autre recensement en 1980 (1.120.000 habitants au total). Ainsi, on ne dispose actuellement d'aucune donnée démographique fiable en ce qui concerne ce pays. Seule, une enquête de la SEDES confère 200.000 à Libreville, et 79.000 à Port-Gentil (1984). Encore ces nombres ne sont-ils pas livrés tels quels, mais doivent être calculés à partir d'indices successifs! La vérité démographique fait peur.

Le Zaïre fournit un bon exemple d'imprécision statistique, alors même que les pressions politiques ne semblent pas avoir été déterminantes. L. de Saint-Moulin (1976) jugeait les résultats du recensement de 1970 assez cohérents avec ceux de 1959 ; il relevait toutefois des exagérations manifestes pour certaines circonscriptions (Kasaï Oriental, Kasaï Occidental, Zone de Manono, ville de Bandundu). Les données
récentes (Cartographie du Recensement, 1981

- Recensement

Scientifique,

1984)

renforcent ces inquiétudes. Si, dans l'ensemble, les progressions constatées entre 1970 et 1984 sont plausibles (par exemple 2,28 % d'accroissement global annuel au

51

niveau national), la remarque ne vaut pas toujours au niveau local: le Kasaï Occidental et la ville de Bandundu auraient perdu des habitants, la Sous.Région de Tshilenge (Kasaï Oriental) aurait une population stagnante. Mais de quand datent les erreurs '1 De 1959, de 1970 ou de 1984'1 De plus, l'absence fréquente de concordance entre les résultats de 1981 et de 1984 empêche les vérifications. En voici quelques exemples :

TABLEAU IV

- Comparaison

de quelques données démographiques

ZaIre 1970

- 1981 -1984
R.G.P. 1984

R.G.P. 1970

Carto.Recensement Est. 1981

ZAIRE. ensemble du pays Kasaï Oriental Kasaï Occidental Villes:

21.637.876 1.872.231 2.433.861

30.367.854 2.523.897 2.918.494

29.671.407 2.402.603 2.287.416

- Kinshasa
- Bandundu (Bandundu)

1.323.039

2.222.981

2.653.558

'74.467
107.910 229.596 318.000 256.154 428.960

55.967
180.298 316.310 596.297 391.845 460.091

63.189
125.263 282.650 543.268 423.363 290.898

- Mbandaka(Equateur)
Kisangani (Haut ZaIre) Lubumbashi (Shaba) Mbuji-Mayi (Kasaï Oriental) Kananga (Kasaï Occidental)

Certaines données de 1981 sont aberrantes (Kasaï, Mbandaka...), d'autres crédibles (Bandundu peut-être, Mbuji-Mayi). La plus grande imprécision entoure la connaissance de la population de Kananga, pour laquelle des projections extravagantes avaient été faites au vu des résultats de 1970. Pour Kisangani, selon les données que l'on utilise (en tenant compte également d'enquêtes réalisées en 1972-1973) (Houyoux, 1972), la progression de la population varie de + 0,6 à 6,8 % par an! Le plus souvent, malheureusement, aucune enquête par sondage ni analyse de photographies aériennes n'ont été réalisées pour vérifier les statistiques disponibles. Une grande prudence commande donc le maniement des nombres. Face à l'incertitude de simples décomptes, quel crédit accorder aux données démographiques plus complexes '1 Et comme le passé récent est difficile à reconstituer, il cq,nvient de se méfier encore plus des projections dans l'avenir.

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Répartition

très inégale de la documentation

Encore plus inégaux sont les moyens de connaître l'espace et la société urbains. L'absence d'un programme d'action à l'échelle continentale, comme celui de l'O.N.U. dans le domaine de la démographie, ainsi que les divergences entre les objectifs des Etats ne suffisent pas à expliquer ces disparités. Celles-ci sont particulièrement fortes. En Afrique Centrale, la ville ne suscite jamais, ou presque, la connaissance d'elle-même. Les décideurs appartiennent à la sphère de l'Etat, même si celui-ci est relayé, en maintes occasions, par des bailleurs de fonds extérieurs. La capitale, lieu stratégique pour le pouvoir politique, capte seule les préoccupations. Au Zaïre, le Bureau d'Etudes d'Aménagement et d'Urbanisme (B.E.A.U.) dispose de deux antennes, à Lubumbashi et Kisangani; mais les ambitions régionales de l'organisme n'ont rien de comparable à celles qu'il déploie dans la capitale, et les agents, livrés à eux-mêmes, ne perçoivent leurs salaires qu'avec d'énormes retards.

L'exempledu Congo est exceptionnel, avec une véritable volonté de rééquilibrer la
croissance urbaine au niveau national. Le C.R.E.T.H. (Centre de Recherches et d'Etudes Techniques de l'Habitat), soutenu par la M.U.H.C. (Mission d'Urbanisme et d'Habitat au Congo), organisme français, entreprend de nombreuses études sur Pointe-Noire et les Centres Urbains Secondaires. Autre problème crucial, le caractère déplorable de l'archivage altère la mémoire de l'administration: manque de locaux, manque de personnel compétent, manque d'intérêt de la part des responsables. Au Zaïre, la conservation du Cadastre est pitoyable: plans absents ou déchirés, non remis à jour. Le record est atteint à Mbuji-Mayi: dans le local exigu (5 mètres carrés) consacré aux archives des Domaines, les rayonnages avaient cédé sous le poids des dossiers; deux ans après, le réduit restait dans le même état Toujours à Mbuji-Mayi, retrouver le schéma directeur de la ville tient du hasard: un seul exemplaire subsiste, accaparé par un administratif désireux de le sauvegarder. La présence dans une ville d'un bureau d'études, d'un centré de recherches la favorise incontestablement: Libreville, avec des services mieux dotés financièrement, Brazzaville (avec le C.R.E.T.H.),.Kinshasa (avec le B.E.A.U. et des organismes confessionnels comme le Centre d'Etudes pour l'Action Sociale), même Kisangani (avec le Centre de Recherches Interdisciplinaires pour le Développement de l'Education). TIn'en est pas moins vrai que la mémoire livresque de l'Afrique Centrale réside surtout à Bruxelles et Paris.

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Très inégale est la connaissance de l'espace. Traditionnellement, l'Institut Géographique National fournit photographies aériennes et cartes dans les trois pays du nord-ouest. Forte de son passé de capitale fédérale, Brazzaville dispose d'une belle série de documents pris à des dates rapprochées et récemment rassemblés dans un atlas. Bangui et Libreville sont moins favorisées, mais la capitale du Gabon rattrape vite son retard, grâce à une convention signée en 1980 avec l'LG.N.. Bangui et Kinshasa sont couvertes assez régulièrement par des missions photographiques, mais les mises à jour cartographiques sont rares: pour Bangui, carte au 1/200.000° et simple plan au 1/10.000° (1972), puis "orthophotoplan" de 1987 ; pour Kinshasa, série de cartes (au 1110.000° et au 1/50.000°) à partir des clichés de 1969. La connaissance des villes moyennes zaïroises est très rudimentaire. En 1973-1974, certaines agglomérations ont été cartographiées au 1/10.000°. Depuis, l'LG.Za. (Institut Géographique du Zaïre) a arrêté toute publication. Kisangani (1959), Kananga, Mbuji-Mayi n'ont jamais été cartographiées qu'au 1/200.000°, et de façon rudimentaire. Pendant l'époque coloniale, des missions photographiques aériennes étaient régulièrement entreprises; depuis 1960, une seule a eu lieu pour chacune de ces villes (Mbuji-Mayi, 1970 - Kisangani, 1971 - Kananga, 1973). Elles m'ont
permis de réaliser les fonds de carte utilisés dans ce travail.

En aval de ces travaux de base, les bureaux d'urbanisme ont rédigé de nombreux rapports en vue de la planification et de l'aménagement des infrastructures, à Kinshasa, Brazzaville, dans les villes secondaires du Congo et maintenant à Libreville. Le B.E.A.U. a suscité l'Atlas de Kinshasa. Ailleurs, les études sont rares, même si chaque ville dispose de son schéma directeur (sauf Libreville) et parfois de plans d'urbanisme. D'autres inégalités affectent les publications scientifiques. A Libreville, G. Lasserre a fait œuvre de pionnier. Encore aujourd'hui, la liste des travaux concernant Bangui reste faible. Déjà en 1960, la connaissance de Brazzaville était meilleure, du fait du statut de la ville, de la présence de l'Institut d'Etudes Centrafricaines et des travaux de nombreux chercheurs. Les mêmes disparités subsistent aujourd'hui. Mais le Zaïre n'a pas retrouvé la floraison d'études de toutes disciplines qu'avait connu le Congo Belge. Incontestablement, les Belges avaient apporté plus d'attention que les Français au phénomène urbain. La guerre civile, le départ de la plupart des colons, l'amertume profonde ressentie face à l'évolution de la situation, arrêtèrent net la production scientifique. Les études de sciences politiques reprirent les premières (1965-1970) : on voulait comprendre les causes et les modalités de l'éclatement du système colonial belge. Depuis 1977, l'interrogation porte plutôt sur les problèmes de survie de la population et d'organisation des villes, surtout de

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Kinshasa, dans un contexte de crise économique implacable. La participation belge a fortement diminué. D'énormes disparités affectent les différentes villes. Kinshasa bien sûr, mais aussi Lubumbashi et Kisangani retiennent les chercheurs. En revanche, on ne dispose que de quelques articles épars sur Mbandaka, Kananga, et même MbujiMayi, malgré le phénomène original que représente cette ville surgie d'une guerre civile et de la volonté d'un peuple. Les travaux d'étudiants traitant des villes abondent toutefois au Zaïre (travaux de graduat et de licence). Ils fournissent au chercheur un moyen appréciable d'approche de la ville.

E.-

QUELQUES

COMPARAISONS

AVEC DES REGIONS

VOISINES

L'originalité d'un ensemble géographique apparaît mal quand il est étudié seul. L'Afrique Centrale partage certains des aspects évoqués précédemment avec d'autres régions du continent; la spécificité de la région, de même que ses limites, ne sont pas toujours nettes. Un rappel rapide des caractéristiques principales de l'urbanisation dans les ensembles voisins. présentées à deux échelles, permettra mieux de discerner par contraste ce qui fait les particularités essentielles des villes de l'Afrique Centrale. Peuplée de manière beaucoup plus hétérogène, l'Afrique Occidentale juxtapose larges bandes de fortes densités et zones à la démographie déprimée. Des contrastes notables affectent également la répartition des villes. leur ancienneté (existence de traditions urbaines pré-coloniales dans certaines régions) et les taux d'urbanisation. Autre différence essentielle avec l'Afrique Centrale: encouragés par de meilleures infrastructures, mais surtout héritiers dans cel1aines communautés d'une vieille tradition de déplacement. les citadins voyagent volontiers entre les villes, même

de paysdifférents..

.

Le Cameroun résume les contrastes de cette partie du continent. Le taux d'urbanisation, globalement assez modéré (20,1 % pour les centres de plus de 15.000 habitants, 28,1 % officiellement en 1976). varie fortement selon les régions. Le Nord, quoique plusieurs de ses villes soient issues d'un pouvoir politique précolonial, reste très peu urbanisé. Dans la région Sud, la présence de la capitale, Yaounde, a gêné la croissance de localités issues soit du commerce du cacao, soit d'une classique fonction administrative. L'Ouest, outre la capitale économique de Douala, compte un grand nombre de centres rapprochés de tailles variées.

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