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CIVILISER

OU BANNIR

Les nomades dans la société française

Collection « Logiques sociales»
dirigée par Dominique Desjeux Ouvrages parus dans la collection
José Arocena, Le déploiement par l'initiative locale. Le cas français, 1987, 227 p. Brigitte Brébant, La Pauvreté, un destin ?, 1984, 284 p. Jean-Pierre Boutinet (sous la dir. de), Du discours à l'action: les sciences sociales s'interrogent sur elles-mêmes, 1985, 406 p. Claude Courchay, Histoire du Point Mulhouse, L'angoisse et le flou de l'enfance, 1986, 212 p. . Pierre Cousin, Jean-Pierre Boutinet, Michel Morfin, Aspirations religieuses des jeunes lycéens, 1985, 172 p. Michel Debout, Gérard Clavairoly, Le Désordre médical, 1986, 160 p. Jacques Denantes, Les jeunes et l'emploi. Aux uns la sécurité, aux autres la dérive, 1987, 136 p. Majhemout Diop, Histoire des classes sociales dans l'Afrique de l'Ouest. Tome I : Le Mali. Tome 2: Le Sénégal, 1985. François Dupuy et Jean-Claude Thoenig, La loi du marché: L'électroménager en France, aux États-Unis et au Japon, 1986, 264 p. Franco Foshi, Europe, quel avenir? Emploi, chômage des jeunes, coopératives, clandestins, 1986. . Claude Giraud, Bureaucratie et changement, Le cas de l'administration des télécommunications, préface de R. Boudon, 1987, 262 p. Pierre Grou, L'aventure économique, de l'australopithèque aux multinationales. Essai sur l'évolution économique, 1987, 159 p. Groupe de Sociologie du Travail, Le Travail et sa sociologie: essais critiques. Colloque de Gif-sur-Yvette, 1985, 304 p. Monique Hirsckhorn, Max Weber et la sociologie française, préface de Julien Freund, 1988, 229 p. Jost Krippendorf, Les vacances et après? Pour une nouvelle compréhension des loisirs et des voyages, 1987, 239 p. Christian Leray, Brésil, le défi des communautés, 1986, 170 p. Dominique LhUllier, Les policiers au quotidien, une psychologue dans la police, préface de M. Grimaud, 1987, 187 p. D. Martin et P. Royer, L'intervention institutionnelle en travail social, 1988, 192 p. Jean-Ferdinand Mbah, La recherche en sciences sociales au Gabon, 1987, 189 p. J.A. Mbembe, Les jeunes et l'ordre politique en Afrique noire, 1985, 256 p. Hervé-Frédéric Mechery, Prévenir la délinquance. L'affaire de tous. Les enjeux du dispositif Bonnemaison, 1986, 192 p. P. Mehaut, J. Rose, A. Monaco, F. de Chassey, La transition professionnelle, jeunes de /6 à /8 ans et stages d'insertion sociale et professionnelle: une évolution économique, 1987, 198 p. Guy Minguet, Naissance de l'Anjou industriel. Entreprise et société locale à Angers et dans le Choletais, 1985, 232 p. Louis Moreau de Bellaing, La misère blanche, le mode de vie des exclus, 1988, 168 p. Gérard Namer, La Commémoration en France de 1945 à nos jours, 1987, 213 p. Paul N'da, Les intellectuels et le pouvoir en Afrique noire, 1987, 222 p. Christian Leray, Brésil, le défi des communautés, 1986, 170 p. J.-L. Panné et E. Wallon, L'entreprise sociale, le pari autogestionnaire de Solidarnosc, 1986, 356 p. Jean Peneff, Ecoles publiques, écoles privées dans l'Ouest, /900-/950, 1987, 272 p. Jean-G. Padioleau, L'Ordre social, principes d'analyse sociologique, 1986, 222 p. Michel Pençon, Désarrois ouvriers, familles de métallurgistes dans les mutations industrielles et sociales; 1987, 184 p. Louis Pinto, Les philosophes entre le lycée et l'avant-garde. Les métamorphoses de la philosophie dans la France d'aujourd'hui, 1987, 229 p. Alain de Romefort, Promouvoir l'emploi. Convivialité et partenariat, 1988, 181 p. Jean-Claude Thoenig, L'Ère des technocrates, 1987. G. Vermes, France, pays multilingue. T.I : Les langues de France: un enjeu historique et social, 1987, 208 p. ; T.2: Pratique des langues en France, 1987, 214 p. Geneviève Vermes, (sous la dir. de), Vingt-cinq communautés linguistiques en France ; T.I : Langues régionales et langues non territorialisées, 1988, 422 p. ; T.2 : Les langues immigr~s, 1988, 342 p. Serge Watcher, Etat, décentralisation et territoire, 1987. Bernard Zarka, Les Artisons, gens de métier, gens de parole, 1987, 187 p.

LOGIQUES SOCIALES
Collection dirigée par Dominique Desjeux

Daniel

BIZEUL

CIVILISER

OU BANNIR

les nomades dans la société française

ouvrage publié avec le concours du Centre National des Lettres

Editions L'Harmattan 5-7, rue de L'École-Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan, 1989 ISBN: 2-7384-0237-2

REMERCIEMENTS

Cet ouvrage résulte de l'utilisation secondaire de données recueillies principalement au cours de deux études effectuées pour des associations de l'Ouest s'occupant des voyageurs, d'abord le Relais de Loire-Atlantique (de 1983 à 85), puis l'Association Mayennaise des Amis des Voyageurs (en 1986). Il bénéficie aussi des premiers éléments d'un travail de recherche entrepris avec l'ensemble des associations de l'Ouest depuis 1987. C'est surtout à la confiance que m'ont accordée Bernard Edelin, puis Jean Fabry, que je dois d'avoir pu réaliser cet ouvrage. Le premier m'a offert de travailler dans le cadre du Relais, en me laissant toute initiative, et toute liberté de démarche et d'expression, malgré le caractère parfois abrupt qu'ont pu manifester certains de mes comptes rendus d'étude. Le second m'a accueilli sur le terrain de la Jaunaie où il a été mon guide exigeant, m'induisant à mettre à l'œuvre de nouvelles perspectives de recherche. Je les remercie l'un et l'autre de leur confiance, de leurs critiques, de leurs conseils. Je remercie de même mes interlocuteurs habituels qu'ont été les employés des associations, en particulier ceux de la Fardière et ceux de la Jaunaie, dont les équipes ont étroitement collaboré aux études entreprises, les administrateurs des deux associations, qui ont encouragé ces études ou s'y sont impliqués, des assistantes sociales, en particulier Geneviève Creusier, et des institutrices travaillant avec les voyageurs, des employés de la préfecture de Nantes. Danièle Berthier et Daniel Frouin ont en particulier été mes guides tout au long 5

de ces deux études: avec eux, j'ai beaucoup appris, j'ai bénéficié de leur expérience, de leurs points de vue, de leurs récits, de leurs interrogations portées sur le sens de leur activité, je me suis un peu nourri de leur existence. Je remercie les voyageurs rencontrés au cours de tes années, qui ont accepté mes questions, parfois réticents, ou m'ont pris pour un interlocuteur bienveillant qui pouvait leur être favorable auprès des employés. Je dois en particulier beaucoup à Mario, auprès de qui une longue conversation m'avait permis de clarifier tout un ensemble d'idées encore imprécises, ainsi qu'à Madeleine, auprès de qui j'apprends ce qu'est qujourd'hui la vie concrète des voyageurs, et comment elle a changé au cours du siècle. J'ai bénéficié auprès de Loïc Le GaI d'informations, de suggestions, d'hypothèses de recherche, qui ont contribué à enrichir mon travail, assez pour qu'à certains moments je ne sache plus quelles idées étaient les siennes ou plutôt les miennes. Le point de vue fraternel et critique d'Henri Busnel m'a conduit à préciser ou relativiser certains points de vue. Et dans son ensemble l'équipe des directeurs des terrains de l'Ouest a constitué pour moi un lieu de stimulation dans l'effort de recherche. Je remercie Patrick Williams pour sa lecture de l'ébauche de cet ouvrage, et pour son invitation au colloque de Paris sur la culture tsigane, en décembre 1986, au cours duquel j'ai pu esquisser l'argumentation ici poursuivie: ce fut pour moi un encouragement décisif. Je remercie enfin Frédéric Staïner pour son patient accompagnement lors de l'élaboration de cet ouvrage, et pour sa collaboration technique dans la préparation du manuscrit.

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Introduction
Nombre de lieux où se déroule la vie sociale sont marqués par un ensemble de manifestations tenant à l'interaction obligée de personnes ou de groupes aux perspectives opposées, tenant en particulier au fait que les uns ont envers d'autres un rôle officiel d'initiative, d'organisation, de contrôle, de transformation éducative. Ces manifestations prennent fréquemment la forme de conflits ouverts, de transactions informelles, de manipulations amenant les uns par exemple à des conduites clandestines, à des tentatives d'usurpation de certains droits ou certains biens, les autres par exemple à un surcroît d'autorité, à un laxisme désabusé, ou à un légalisme faiblement opérant (1). Quel que soit leur niveau de bonne volonté ou d'orientation pacifique, les individus sont dans ces lieux comme happés dans un mouvement de lutte réciproque, discrète le plus souvent et contenue, explosive par moments. Et ainsi, ils finissent par présenter aux yeux des autres des attributs défavorables, parfois imputés à leur nature, propres en tout cas à justifier la façon d'entrer en relation et se conduire avec eux : il sera par exemple juste d'être soupçonneux envers un être supposé faux par nature, ou d'être d'emblée intransigeant envers quelqu'un qui est réputé se moquer de toutes les règles établies (2). Le malentendu devient la règle dans ces situations: chacun se méprend sur les actions des autres, par exemple les jugeant menaçantes ou insultantes alors qu'elles peuvent être portées par une habitude culturelle méconnue ou par un souci de générosité. Ce sont des rapports typiques qui apparaissent à certains 7

moments et en certains lieux, selon des degrés variables d'accentuation, entre contremaîtres et ouvriers, employés et clients, propriétaires et locataires, infirmiers et soignés, éducateurs et jeunes délinquants. D'ordinaire, ces rapports sont inégalitaires et partiellement obligés, même s'ils reposent sur la fiction d'une liberté simple et entière du client, du locataire, du soigné, voire du jeune délinquant, même si les premiers font appel à des notions concordataires pour tenter de subjuguer les seconds, évoquant le statut de partenaire égal, ou en appelant à des intérêts communs supérieurs. Le plus souvent, ces rapports obligés s'inscrivent et développent leur tendance antagoniste dans des endroits délimités, tels que les entreprises industrielles (cf. Bernoux) ou de service (cf. Spradley), les lieux d'éducation (cf. Willis), les centres de soin (cf. Goffman, 1968), juridiquement institués, mais aussi, bien que de façon plus lâche, dans les quartiers d'une ville (cf. Whyte) ou le bourg d'un village (cf. Wylie, Burguière) (3).

Les terrains pour voyageurs Les terrains de séjour à destination des Tsiganes et voyageurs peuvent être assimilés à ces lieux de conflagration, parce qu'ils présentent des caractéristiques semblables, et entraînent des manifestations semblables. Il s'y produit en effet l'interaction régulière et obligée d'individus aux perspectives opposées et aux rôles antinomiques: parce que les uns sont des employés et les autres des clients, parce que les uns sont dotés d'une mission éducative envers les autres, mais encore parce que les uns et les autres appartiennent à deux cultures distinctes. Les terrains pour Tsiganes et voyageurs montrent, comme l'écrit le directeur de l'un de ces terrains,
« un affrontement permanent entre deux civilisations et son

cortège d'incompréhensions réciproques ». Ces terrains, souvent situés à la périphérie des villes, sont des terrains de séjour strictement ou principalement à destination des voyageurs, c'est-à-dire des gens qui sont censés n'avoir ni domicile fixe ni résidences régulières, vivant le plus souvent et pour la plupart en caravanes. Ces voyageurs sont pourvus de titres spéciaux de circulation délivrés par les services départementaux de la police administrative, et soumis 8

à des limitations légales de durée de stationnement, souvent aggravées dans la pratique par les représentants de l'ordre public (4). J'appellerai terrains spécialisés ces terrains. D'une part pour les distinguer des terrains particuliers possédés ou loués par une partie des voyageurs. D'autre part pour marquer leur destination spécifique, la population des voyageurs, et leur finalité officielle, le traitement social de cette population, en référence aux institutions de l'éducation spécialisée, dont ils ressortissent par certains aspects, malgré leurs similitudes avec les terrains de camping ordinaires (cf. Goffman, 1968, 1975 ; cf. Scott, sur les effets des institutions spécialisées envers les populations qui leur sont destinées). Les terrains spécialisés proposent des emplacements et des équipements. Ces emplacements sont nombreux (de 10 à 80 par terrain pour ceux de l'Ouest, environ un millier au total sur les régions de Bretagne et de Pays-de-Loire), mais cependant insuffisants (puisque les ménages de voyageurs circulant sur ces deux régions dépassent les trois milliers en période d'hiver). La plupart des terrains sont gérés, gardés, et souvent animés. A cet effet, un personnel plus ou moins nombreux et diversifié, pouvant aller de une à une douzaine de personnes par terrain, est employé par des associations habituellement rattachées à l'éducation spécialisée et financées par les communautés territoriales et les organismes sociaux. Quelques terrains, au lieu d'être remis à la gestion d'associations spécialisées, sont toutefois gérés par un personnel municipal et de ce fait constituent un service municipal parmi d'autres. Ces terrains spécialisés sont utilisés par une partie seulement des voyageurs, et de façon plus ou moins intensive par les uns et les autres. Certains des voyageurs y demeurent l'essentiel de l'année, tandis que d'autres sur la même période y passent seulement quelques jours. Ensuite, il s'agit de lieux possibles mais non nécessaires de stationnement, à côté des terrains particuliers possédés ou loués par certains, ou des terrains de camping cependant fermés en hiver et dans beaucoup de cas illégalement interdits aux voyageurs, ou à côté des lieux de halte sommairement aménagés ici ou là pour les gens de passage. Mais aussi à côté des parkings de supermarchés ou de cités, des parkings publics urbains et routiers, d'endroits libres en bordure de route ou de rivière, tous lieux utilisés gratuitement, et pour certains illégalement ou illici9

tement, ce qui entraîne l'intervention fréquente des agents de la force publique. Ces terrains spécialisés ont commencé d'être créés à la fin des années 60 pour offrir aux voyageurs des lieux de reconnaissance sociale et de confort minimal, avec au moins l'eau, l'électricité, l'emplacément protégé. Mais, s'adressant à une population rejetée et officiellement suspecte, assujettie jusqu'en 1970 au carnet anthropométrique (5), ces terrains sont aussi des lieux de mise à l'écart et de surveillance, malgré la répugnance des bénévoles et des salariés contre les formes habituelles du rejet, malgré leurs efforts pour atténuer l'hostilité ambiante à l'encontre des voyageurs. De même que j'utiliserai le terme de terrain spécialisé, de même je parlerai par moments de travailleurs spécialisés pour désigner l'ensemble des membres du personnel employé par l'association gestionnaire, et certains salariés présents sur les terrains bien que rattachés à d'autres institutions. Ce sont en d'autres termes toutes les personnes travaillant à demeure sur ces terrains ou y intervenant de manière ponctuelle mais régulière, c'est-à-dire les travailleurs sociaux au sens strict (éducateurs, animateurs, conseillères en économie) aussi bien que les gardiens, les hommes d'entretien, les gestionnaires, le personnel administratif, mais aussi les instituteurs de l'Education nationale, certaines assistantes sociales détachées à temps partiel (6).

Voyageurs, Tsiganes, nomades, gens en caravane La notion de voyageur ou de gens du voyage, communément utilisée, englobe une population culturellement hétérogène. Cette population pour l'essentiel vit en caravanes, et circule d'une place à une autre, ayant de la sorte domicile ou résidences mobiles, assujettie de ce fait à un titre de circulation spécial. Elle est soumise à des contrôles fréquents de la part de la police, du simple fait de son mode d'habitat ou de ses allures physiques ou vestimentaires la désignant à la suspicion. Elle est amenée à fréquenter des lieux de stationnement spécialisés qui lui sont destinés. Dans le cadre de cet ouvrage, le terme de voyageur (sur lequel j'aurai à revenir) désignera simplement la clientèle potentielle des terrains spécialisés (7). 10

Il s'agit d'une dénomination commode, justifiée par le fait que les personnes fréquentant les terrains spécialisés possèdent au moins cette caractéristique minimale d'être des clients de ces entreprises particulières: atteints de discrimination de la part des autres, et donc repoussés et regroupés autant que possible à part, de ce fait plus ou moins obligés selon leur situation matérielle de fréquenter ces terrains spécialisés, qui leur sont réservés et sur lesquels ils se trouvent agglomérés entre eux. Mais cette dénomination est impropre à rendre compte de l'hétérogénéité de la clientèle des terrains, et de la diversité de ses manifestations. Cette hétérogénéité tient à la fois aux conditions d'existence (impliquant un niveau de ressources, une façon de vivre, une conception du monde) et à l'appartenance ethnique. Les différences de conditions d'existence jouent un rôle prépondérant dans la différenciation des individus et des familles (8), ainsi que le fait apparaître l'observation sur les terrains spécialisés, assez pour que l'appartenance ethnique, sur laquelle les ethnologues portent principalement leur attention, ait un rôle mineur dans les manifestations observables sur les terrains spécialisés, ou plus exactement ait un rôle circonscrit à certains domaines de la vie sociale (cf. chapitre I, C). La notion de Tsigane se différencie de la notion de voyageur par son contenu ethnique. Une définition scientifique admise retient l'origine géographique et indirectement culturelle pour caractéristique minimale des Tsiganes, « peuple, ou peuples, ou population, ayant quitté le sous-continent indien vers le dixième siècle de notre ère et s'étant répandu dans le monde entier» (9). Les traits culturels essentiels qui définissent les Tsiganes ainsi entendus seraient les suivants (cf. Reyniers, Lemaire, Okely) : le sentiment fort et entretenu d'une façon d'exister les distinguant des milieux traversés, constitués des gadjé (10), en particulier par le moyen de la langue, de la conception afférente du monde, de la façon d'exister; la tradition des alliances homogamiques et en conséquence l'existence de lignées pour l'essentiel dépourvues de gadjé ; la dépendance du milieu ambiant pour la subsistance matérielle, en particulier sur le mode de la cueillette (à laquelle s'apparentent la chine ou certaines formes de « vol ») (11), ou sur un mode professionnalisé de type commercial ou artisanal. Le terme de Tsigane englobe toutefois des groupes sépa11

rés les uns des autres, en particulier ne s'apparentant pas, et distincts par la langue, le mode de vie, l'activité privilégiée, secondairement par le circuit de la migration initiale et les influences culturelles rencontrées et par l'implantation géographique actuelle. En France, les principaux groupes tsiganes sont les Rom, les Manouches ou Sinté (fortement présents dans l'Ouest), les Gitans ou Kalé (plus nombreux dans le Sud). Les Tsiganes constituent la fraction principale des voyageurs, tout au moins la plus constituée, bien qu'elle soit diversifiée. A côté des Tsiganes, les voyageurs comprennent les ]énis (ou Yéniches), issus du Palatinat et de l'Alsace aux alentours du XVIIIe siècle, poussés sur la route à la suite de guerres, de famines, d'épidémies, les forains industriels et les circassiens (gens de cirque), et les voyageurs au sens restreint, c'est-à-dire des groupes issus de diverses régions de France (cf. Reyniers), habitués au colportage par tradition locale (cf. E. Weber), ou encore pris comme ouvriers itinérants pour réaliser les routes au cours du XIXe siècle, ou bien plus simplement composés de gens démunis, désemparés, déracinés, espérant une meilleure vie du fait de bouger. Si les Tsiganes constituent la partie principale des voyageurs, ils débordent cependant cette catégorie dans la mesure où nombre de Tsiganes n'habitent plus en caravanes, ne voyagent plus pour ainsi dire, ne possèdent pas de titre de circulation, mais vivent selon leurs traditions: ils sont Tsiganes, mais pas voyageurs, que ce soit momentanément ou durablement, au sens usuel du mot. En définitive, beaucoup de Tsiganes ne vivent pas en caravanes désormais, ils ont leur maison, et partent tout au plus quelques mois de l'été. Mais encore, beaucoup de gens en caravane ne voyagent pas: ils sont longtemps arrêtés, voire durablement, et sont parfois dits « sédentarisés ».
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Le terme de nomade, à force d'avoir été couramment uti-

lisé dans des textes de loi destinés à réprimer le nomadisme, paraît outrageant désormais à beaucoup de voyageurs, donnant l'image d'une population sans points d'attachement et sans consistance culturelle. Mais, en fait, la plupart des ménages qui stationnent plus d'un mois par an sur les terrains de la région sont rattachés administrativement à une des communes de la région, et ont au moins un de leur membres qui est né sur la région (cf. Bizeul). Ils manifestent donc des dispositions familiales acquises depuis une ou plusieurs 12

générations à l'implantation sur un territoire donné, auquel ils se sont attachés, où leurs morts ont été enterrés, où leurs familles constituent un réseau de solidarité possible, où des moyens professionnels d'existence ont pu être concrétisés. Orientation de 1'étude

Divers types de services sont proposés sur les terrains spécialisés, de l'emplacement, l'eau, l'électricité, qui sont payants, et en quoi ces terrains sont équivalents à des terrains de camping, à l'occupation et l'instruction des enfants, au conseil et à l'aide de type social, en quoi ces terrains se rapprochent du centre médico-social ou du centre socio-culturel. Le fait que la clientèle des terrains soit une clientèle attitrée, et provienne d'une population minoritaire, fortement rejetée et stigmatisée, implique qu'il s'agit pour partie d'une clientèle obligée (12), qui à la fois apprécie les avantages des terrains mais aussi répugne à la pression ambiante et l'hostilité dont l'existence des terrains est entachée: aires généreuses, parce que lieux de mise à l'écart. La relation engagée entre le personnel des terrains et cette clientèle particulière ne peut relever seulement de l'offre marchande simple de services ou de l'offre gratuite d'assistance. Les terrains sont aussi des lieux de traitement éducatif, et incluent de ce fait des interventions de type éducatif, en vue de la modification culturelle d'une partie de cette population, celle qui contrevient le plus aux façons ambiantes de vivre, et qui compromet le bon fonctionnement du terrain et complique le travail du personnel (13). Ils sont pareillement des lieux de confrontation culturelle entre milieux aux conditions de vie et aux habitudes de vie dissemblables: en particulier, les employés participent à la culture de leur milieu, devenue pour eux comme naturelle et dotée d'une certaine éminence, ils sont amenés à lui reconnaître à leur insu des traits à portée universelle, propres de ce fait à être diffusés parmi les voyageurs. Les terrains apparaissent donc comme des lieux délimités où employés et voyageurs vont entrer en relation: ils vont parfois s'entendre, mais souvent négocier, se contraindre, s'opposer. Les enjeux qui sous-tendent leurs relations tiennent dans la définition antagoniste que voyageurs et salariés 13

vont avoir de l'utilisation du terrain et de leur présence conjointe. Les salariés doivent faire respecter un certain ordre de fonctionnement, que le règlement précise pour quelques points cruciaux. Une partie des voyageurs va s'opposer à certains aspects de cet ordre institutionnel. De même, les salariés, surtout les travailleurs sociaux, sont chargés d'une mission socio-éducative plus ou moins définie qu'ils tentent d'accomplir. Mais ils reçoivent l'incompréhension ou l'hostilité d'une partie des voyageurs, peu désireux de se plier aux principes d'une autres conception de l'existence. Les terrains vont ainsi être les lieux de conflagration de deux univers culturels, celui des gadjé, en même temps responsables de l'entreprise et intéressés à sa bonne marche, celui des voyageurs, par ailleurs clients en partie captifs de cette entreprise. Mais le rapport de force existant, loin de ce qu'affirment quelques thèses générales et engagées, n'est pas clairement en la défaveur des voyageurs. Si les salariés bénéficient d'une sorte de légitimité officielle et majoritaire, les voyageurs usent à leur encontre des formes variées de la violence, atténuées comme l'indifférence moqueuse ou le détournement de sens de leurs projets, ou plus brutales, comme la colère intimidante, le coup de poing, la représaille clandestine. De ce fait, loin de manifester leur labilité culturelle ou de conduire à leur déculturation, dont il resterait à démontrer l'existence et analyser les formes, la confrontation entre les voyageurs et les employés indique plutôt la consistance culturelle des voyageurs, individus et groupes. Le recours à l'aide sociale, le désir de confort, l'instruction scolaire, l'engagement évangéliste, voire la possession d'un terrain ou d'une maison, l'apparente remise aux vœux des employés, s'ils rompent avec des façons de vivre d'un passé proche, peuvent être envisagés comme des formes d'adaptation à un contexte social qui change, mais ils ne suffisent pas à manifester l'effondrement culturel, sauf à penser que l'identité culturelle réside dans l'inchangé (14). Il ne s'ensuit pas que les formes de la consistance culturelle manifestées par les voyageurs conduisent à leur indépendance matérielle, ou rendent déterminante dans une société donnée leur force collective. Autrefois, ils ont été emprisonnés, pourchassés, réduits à l'esclavage, aujourd'hui leur pouvoir politique, économique ou idéologique, n'est pas davantage considérable. De ce point de vue, ils ne font pas 14

le poids, comparés à d'autres groupes sociaux ou certaines professions, ils ne comptent pas, ni électeurs influents, ni chefs d'entreprise ou financiers puissants, ni leaders d'opinion écoutés, ni travailleurs à la fonction vitale. Et effectivement, une partie d'entre eux vit dans la précarité, dans l'impuissance sociale, requérant l'aide sociale et l'entourage affectif, sans lesquels ils vivraient plus durement. Malgré ce qu'en disent des responsables politiques ou financiers portés à abandonner à leur sort les groupes démunis, malgré les idéaux de responsabilité individuelle prônés par des mouvements humanistes, ces voyageurs ne sauraient se relever de leur situation par la simple exhortation morale. Cependant même si certains des voyageurs semblent par moments offrir quelques marques de soumission, dans leur quasi-totalité ils se défendent, s'organisent, existent selon leurs perspectives, trouvent leur force dans certaines formes de ruse, se débrouillant dans les écarts du quadrillage social. Organisation de l'ouvrage Les voyageurs ne fréquentent pas les terrains comme les clients ordinaires d'une entreprise quelconque. C'est sur un fond de rejet et de contrainte publique qu'ils viennent sur ces terrains: parce que la suspicion est générale à leur encontre, officialisée par les mesures habituelles d'interdiction de stationnement des nomades, prises par la plupart des municipalités. Et lorsqu'ils sont ainsi agglomérés sur les terrains, ils forment une clientèle hétérogène: familles aux conditions et aux habitudes de vie souvent opposées, mise à part la caractéristique évidente mais formelle d'être sans domicile ftxe. Les employés vont de la sorte être saisis dans les contradictions entre cette situation imposée, compliquée, et leur proiet de type humanitaire. Si les voyageurs ne sont pas des clients ordinaires, c'està-dire ne sont pas traités comme tel, même si de plus en plus certains se perçoivent comme tel et utilisent les terrains et leurs services selon cette perspective, cette entreprise de services n'est pas non plus une entreprise quelconque: à l'offre de biens approuvés par les voyageurs, s'ajoute une visée plus ou moins affirmée de transformation éducative de ceux-CI. Pour parler des voyageurs, pour organiser leur action et 15

leur mode de relation à ceux-ci, les employés vont recourir à des catégories pratiques et à des jugements aptes à distinguer les voyageurs selon leurs comportements habituels, en particulier selon leur propension à faciliter ou compliquer le travail du personnel, selon leur degré de cordialité ou d'animosité envers le personnel, selon leur proximité ou leur éloignement de certains principes culturels. Les jugements, et les types de comportements ou de décisions s'y rapportant, vont cependant varier parmi les employés, surtout selon l'itinéraire social et la fonction professionnelle des uns et des autres. Ces catégories pratiques et ces jugements des employés condensent dans les mots une partie des rapports de force à l' œuvre sur le terrain. Cette description de la situation effective, et des lignes du rapport de force, va former le premier chapitre. Dans les deux chapitres suivants seront présentés les deux principaux aspects qui définissent le terrain spécialisé, et qui orientent les fractionnements entre voyageurs et employés: le contexte organisationnel aussi bien que l'orientation éducative, mis à l'œuvre par les employés à destination des voyageurs, contribuent à structurer les interactions entre les uns et les autres. Que ces aspects ne soient pas spécifiques aux terrains spécialisés n'écarte pas que leurs effets présentent des modalités particulières, liées au fait qu'il s'agit de populations tendanciellement hostiles ou suspicieuses l'une envers l'autre, ce que le face à face cordial de deux individus ne suffit pas à faire oublier ou abroger. Le terrain est un territoire officiellement gadjo, organisé par des gadjé. Son règlement cependant n'est pas plus sévère que ne le sont par exemple ceux de certains immeubles ou des terrains de camping, son organisation temporelle et spatiale ressemble à celle de multiples institutions. Mais les dispositions culturelles des voyageurs, le fond de contrainte et de soupçon qui d'ordinaire s'attache à eux, leur propension à s'approprier selon leurs perspectives les salariés et le terrain, suffisent à accentuer la contradiction banale pouvant en puissance exister entre un agent d'administration et son client. Aux yeux des salariés, le terrain semble un territoire menacé, car leur organisation est contestée, harcelée, fréquemment ils se trouvent sur le point d'être débordés et de perdre l'initiative: une partie de leur clientèle est rebelle à leur définition de l'ordre. Il en découle des conflits, inévitables 16

car liés aux dispositions étrangères d'individus conduits à envisager leur rapport sur le mode antagoniste de la défense ou de la conquête d'un territoire, de ses règles ou de ses biens. Le terrain est aussi un lieu de moralisation, selon des valeurs pour l'essentiel propres aux couches moyennes sédentaires (15). Les principes d'action des travailleurs sociaux cependant ne sont pas plus rigides ou plus intensifs qu'ils n'apparaissent dans un quelconque centre de formation ou dans un centre de loisirs, leur souci de corriger certaines habitudes ou d'encourager certains traits culturels n'est pas davantage injurieux. Mais, comme pour le contexte organisationnel, la perspective éducative incluse dans l'activité des employés se heurte aux traditions, aux habitudes, aux intérêts matériels d'une partie des voyageurs. En particulier, leur visée éducative, de type strictement scolaire ou plutôt humaniste, se heurte au sentiment d'inutilité de l'école et de l'effort intellectuel partagé par nombre de voyageurs. Leur souhait de corriger diverses habitudes qui les choquent, comme la vivacité incontrôlée, l'hygiène parfois éloignée des normes admises, une gestion peu rationnelle de l'argent, la dureté envers les femmes et les commis, rencontre peu d'échos favorables. Et s'ils imaginent de participer à la sauvegarde de traits culturels comme l' itinérance, c'est d'une façon ambiguë qu'ils le font, trop dépendante de leur propre objectif de gestion des terrains, partiellement à contresens des vœux exprimés par les voyageurs, et coercitive. Il en résulte d'inévitables tensions, accrues de la certitude des employés de devoir engager la transformation éducative de la partie des voyageurs la plus étrangère aux façons ambiantes de vivre, tandis que ceux-ci se moquent de ces intentions réformatrices, et mènent la vie dure aux éducateurs. En fait, le contexte général de rejet à l'encontre des voyageurs épargne difficilement les terrains, où par contrecoup leur présence collective dans ces lieux réservés les place de façon provisoire en position de force. Ce sera l'objet du quatrième et dernier chapitre. Il s'ensuit une situation d'interdépendance entre voyageurs et employés, les uns et les autres vivant une partie de leurs relations sur le mode du rapport de force, de la négociation, du louvoiement, de la demimesure. Les employés vivent de cette clientèle, ce que les voyageurs savent leur rappeler (et les terrains vides, ou la violence répétée, manifestent leur faible emprise sur la population, donc leur inutilité, que les responsables financiers sont 17

prompts à décréter). Les voyageurs bénéficient de beaucoup d'avantages sur les terrains, que ce soit une facilitation concrète d'existence ou un entourage affectif, que ce soit la prise en compte publique de leurs droits, ce qui contrebalance les contraintes de regroupements indésirés et d'une certaine directivité des employés. De plus, les voyageurs ont diverses façons de s'approprier les salariés et le terrain, de trouver leur compte dans l'ensemble des avantages et des contraintes, d'en faire la part. Ces rapports de transaction, auxquels se trouvent forcés les employés s'ils veulent poursuivre leur activité, loin de confirmer leur suprématie, manifestent plutôt la consistance de groupes dont la culture s'est formée dans l'adversité, d'individus dont l'apprentissage social a intégré certaines formes de ruse pour côtoyer les autres, subir leur opprobre, sans pour autant disparaître. Les matériaux utilisés Ce travail utilise pour l'essentiel des matériaux recueillis depuis plusieurs années sur les terrains de deux associations de l'Ouest de la France. L'une (que j'appellerai S) est la plus ancienne: créée voici vingt ans environ, gérant un seul terrain, celui de la T, dans un département surtout rural, et employant une douzaine de salariés. L'autre (que j' appellerai G) est la plus grande: gérant cinq terrains, en particulier ceux de la F, de la D et de la B, œuvrant sur un département urbanisé et industrialisé, et employant plus de quarante salariés au total. Les matériaux que j'utilise ont été recueillis dans le cadre de deux études distinctes qui m'ont été confiées par ces associations. La première étude a été de type démographique, sur les déterminants de l'implantation territoriale des voyageurs, l'autre a porté sur les interactions spécifiques d'un terrain spécialisé et sur le rôle possible des terrains dans le changement culturel des voyageurs. Cet ouvrage repose donc sur l'exploitation secondaire et d'après coup d'informations qui eurent au départ pour fonction principale de m'aider à connaître ces associations et leurs activités, principalement à travers ce que les employés racontaient, afin d'orienter mon recueil et mon interprétation des données portant sur la clientèle des terrains. Les employés ont de ce fait été mes guides pour m'introduire dans un milieu que je ne connaissais pas, 18

si ce n'est à travers les préjugés communs. Et ils ont été mes informateurs, dotés pour certains d'entre eux d'une longue familiarité avec les voyageurs, décrivant avec précision et sens critique nombre des situations qu'ils vivaient, sur lesquelles ils s'interrogeaient. Mes matériaux consistent pour l'essentiel en entretiens réalisés auprès d'une partie des employés des deux associations, mais ils comprennent aussi des entretiens avec des administrateurs de l'association S et des discussions avec des voyageurs fréquentant le terrain de la T. Je me réfère de même à divers documents institutionnels, à savoir, pour l'essentiel : lettres à destination officielle ou notes de services internes pour l'association G, comptes rendus de réunions d'équipe que j'ai consultés sur une période continue d'une dizaine d'années jusqu'en début 1986 pour l'association S. Il s'y ajoute enfin les observations au fur et à mesure notées sur des cahiers, dues à ma propre fréquentation des divers terrains à l'occasion des deux études (16). Mon objectif est de comprendre comment les uns et les autres entrent concrètement en relation, avec quelles dispositions ils s'abordent, mais aussi quels jugements et quelles réactions les traversent, et plus précisément comment s'engrènent ces mouvements interactionnels, partiellement à leur insu et contre leur gré, sous la force d'apprentissages et de dispositions les rattachant à des groupes aux rapports relativement arrêtés. Limites de l'étude Ce travail trouve ses limites, et ses risques d'erreur, dans les éléments suivants: d'abord les catégories d'analyse et les types de matériaux utilisés, ensuite le degré d'exactitude des descriptions et le degré de représentativité des terrains. A chercher les déterminants de l'action, seules les dominantes se dégagent, reposant sur des catégories abstraites (telles que « voyageur» et « employé », « gestionnaire» et « éducateur », «responsables financiers », «administrateurs », « ai~é » et « pauvre»), alors que les individus concrets débordent ces catégories et échappent à leurs traits usuels, et alors gue d'autres catégories pourraient être plus pertinentes (par exemple les catégories ethniques au lieu de la notion de
« vqyageur »). Du moins, imaginairement chez les individus

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(ce que peuvent révéler en partie leurs catégories mentales), mais aussi dans la plupart de leurs interactions effectives, ces représentations schématiques sont-elles actives. Il est utile d'en décrire la structure, et le contenu, comme schème de base destiné ensuite à être corrigé, compliqué, nuancé. Ainsi l'état d'esprit des employés implique un certain mode d'engagement de la relation avec les voyageurs, et réciproquement en ce qui concerne les voyageurs, même si les conduites concrètes présentent par moments la plus large variation possible. Les matériaux utilisés ont leurs défauts. Les entretiens reposent sur des échanges de durée limitée et permettent un contrôle sur les informations transmises. Cependant, la demande de descriptions précises limite l'imprécision ou l'idéalisation des propos, l'observation courante permet éventuellement de relativiser le bien-fondé des informations issues des entretiens, la prise en compte des études effectuées par d'autres limite les possibilités d'erreur manifeste, et l'attention aux cas négatifs rencontrés évite de s'enfermer dans des explications tranchées (cf. Becker, 1970). Les documents institutionnels sont de plusieurs ordres. Ainsi, les règlements, les projets, les bilans indiquent un point de vue officiel à destination des administrateurs ou des responsables financiers ou politiques: ils embellissent d'ordinaire les situations, ou ils alignent des principes rarement appliqués. Les comptes rendus de réunion, dont la diffusion est restreinte au niveau de l'équipe sur un petit terrain, ce qui est le cas de la T, traduisent des soucis, font référence à des situations, rapportent des propos de voyageurs, tout à fait semblables à ce que les employés peuvent raconter dans le face à face d'une conversation, peu différents de ce que disent de leur côté les voyageurs, et en outre peu contredits par mes propres observations. Catégories d'analyse et matériaux se conjuguent pour conduire aux déterminations essentielles, celles qui se dégagent des récits des uns et des autres. Mais ces récits, bien que concordants chez les partenaires de l'action, peuvent se référer à une réalité en partie fictive, ou plus complexe. Ainsi, à propos de la contrainte publique à l'encontre des voyageurs: bien que tendanciellement et statistiquement exacte, il est cependant tout aussi exact que des municipalités tolèrent les caravanes parfois pendant plusieurs semaines d'affilée sur un de leurs parkings, ou bien tel voyageur assure qu'il a de longue date d'assez bonnes relations avec le maire 20

ou les habitants d'un village pour pouvoir s'installer à sa guise sur un bord de route à proximité du bourg, alors même qu'un panneau officiel interdit le stationnement des nomades. Ainsi encore, comme je le montrerai, ni le contexte organisationnel ni l'orientation éducative ne sont à ce point fermes et définitifs qu'il ne soit possible à certains voyageurs d'en atténuer la portée et à des employés d'en contester la justesse, d'en retenir la rigueur. Et pareillement, le fond de méfiance entre gadjé et voyageurs ne saurait écarter l'amitié qui rapproche des membres de l'un et l'autre des milieux: le directeur de la T a été choisi par plusieurs familles de Rom pour être parrain d'un de leurs enfants, et nombre de Tsiganes racontent la générosité de certains gadjé, la proximité de sensibilité avec d'autres gadjé, en particulier prêtres ou religieuses. De même, la situation qui prévaut sur l'ensemble des terrains spécialisés peut différer de celle considérée pour quelques terrains seulement dépendant de deux associations, comme pareillement les options et les pratiques des employés sont diverses et parfois antagonistes. Par exemple, l'interdiction de ferrailler, ou bien l'interdiction de changer d'emplacement sur le terrain, qui existent ou ont existé pour les terrains étudiés, ailleurs peuvent n'avoir jamais été retenues. Et la situation décrite à un moment peut rapidement évoluer, parce que la clientèle change, parce que le personnel se renouvelle, parce que les points de vue se modifient. Par exemple, encore interdit voici quelques années, le ferraillage est désormais autorisé sur le terrain de la F. Ou bien, refusée jusqu'à l'an passé, l'installation quasi permanente des personnes âgées est désormais facilitée sur le terrain de la B. Enfin, l'histoire des différentes associations, seulement esquissée dans cet ouvrage, serait à prendre plus largement en compte, de même que le rôle d'acteurs particuliers (parfois qualifiés de charismatiques), en lesquels ont pu converger à un moment donné les conditions propices à la création d'une association, ou à l'ouverture d'un terrain, dès lors influencés de leurs conceptions. C'est ainsi que l'expression des objectifs d'action varie quelque peu d'une association à

une autre, les uns privilégiant par exemple « l'éducation des personnes» dans leurs discours, les autres plutôt « le service
à la clientèle ». Ou bien, telle particularité de règlement, induisant indirectement une sélection de la clientèle, se trouve mise à l' œuvre ici et pas ailleurs. De même le recrutement 21

du personnel a pu s'effectuer selon des critères de générosité sociale (visant par exemple au reclassement d'un ancien buveur, ou d'un commerçant en faillite), ou selon des critères de compétence professionnelle (marquée par l'expérience du travail social et par le diplôme), ou par la mise à disposition, décidée par son chef de service, de tel employé municipal. Pareillement, le conseil d'administration de l'association peut être composé de notables locaux satisfaits de renforcer leur statut au moyen de leur participation à quelque institution, ou bien il est composé de personnes impliquées dans la vie locale ou le travail social, et dévouées à l'aide humanitaire. Enfin, divers modes d'argumentation ont pu être employés auprès des responsables politiques et financiers: sur tel département par exemple, le terrain fut présenté comme un moyen efficace de régler à leur place tout problème avec les voyageurs, pourvu que leur effort financier fût conséquent, tandis que sur tel autre département l'accent fut davantage porté sur le rôle de conseil de l'association auprès d'eux. Toutefois, pour importantes qu'elles aient été, ces différenciations ne suffisent pas à écarter que soient communs à tous les terrains (au moins de l'Ouest) les mêmes problèmes d'ordre budgétaire, les mêmes conflits avec une partie des voyageurs, ou que soient tentés de semblables rapports de transformation éducative. Mais tous ces éléments factuels, propres à rendre à la réalité sa complexité et sa diversité, sont évoqués ou longuement présentés au cours de l'D\:l'vrage, selon qu'ils reposent sur des informations tirées d'étUdes effectuées sur d'autres endroits ou selon d'autres perspectives, ou selon qu'ils portent sur les terrains précisément étUdiés. Et, de façon plus fondamentale, ce travail décrit les raisons et les modalités d'une tension plus ou moins vive sur les terrains spécialisés, à laquelle aucun terrain ne semble échapper parce que les rapports de type réglementaire, éducatif, interculturel, sont présents sur tous les terrains, et s'y organisent de façon plus ou moins obligée et coercitive, ne pouvant qu'entraîner de telles manifestations de méfiance, de résistance, de négociation.

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CHAPITRE I

ELEMENTS D'UN A) Argument

RAPPORT DE FORCE

L'attention sociologique à la vie des gens conduit à montrer que leurs manifestations ne peuvent être attribuées à une simple identité de nature, mais qu'il convient au contraire d'en relever la dimension interactionnelle, et la part liée à une certaine expérience intériorisée de la vie (1). De ce fait, pour être correctement appréhendés, les comportements des voyageurs sur les terrains spécialisés doivent pour le moins être rapportés au contexte général dans lequel prend place leur fréquentation de ces terrains. Ce contexte est celui du rejet permanent par une large fraction de la population, auquel correspond la surveillance légalement fondée de la part des instances publiques. Il s'y ajoute en fond le souvenir, entretenu par le rejet actuel, des chasses à l'homme, des bannissements, des mises aux galères d'autrefois, des tentatives d'extermination plus récentes dues au régime nazi (cf. Sigot, de Vaux de Foletier, Liégeois, 1978, 1979). L'interdiction habituelle du stationnement libre (d'ordinaire qualifié de sauvage), les tracas et amendes qu'entraîne le fait de passer outre, font partie des raisons qui amènent une fraction des voyageurs à fréquenter les terrains spécialisés. La plupart des terrains de camping sont en effet fermés 23

pendant une partie de l'année, ils sont trop chers pour beaucoup de voyageurs de toute façon, et dans nombre de cas, bien qu'illégalement, les voyageurs sont refusés sous divers prétextes (cf. Musset). Beaucoup de voyageurs viennent donc par défaut d'une autre solution viable sur les terrains spécialisés, ils y viennent sur un fond de contrainte qui les touche spécifiquement, et qui leur donne quelquefois le sentiment de l' enfermement et de la constitution d'un ghetto. D'où les accusations brutales proférées par quelques responsables tsiganes, qui dénoncent en ces terrains des « camps de concentration », ou des «lieux envahis par les rats et par les travailleurs sociaux ». En fait, la plupart des voyageurs, bien que venant sur un fond de contrainte et bien que regroupés comme une espèce particulière, trouvent avantage à fréquenter les terrains, qui dispensent services et commodités, servent de base à leurs pérégrinations, constituent des lieux de relative sécurité, sont des endroits adaptés au stationnement des caravanes. Cependant, si nombre des voyageurs utilisent les terrains et approuvent leur existence, le grief d'une contrainte et d'un ostracisme demeure présent dans leur esprit, prêt à s'exprimer lors d'un désaccord avec le personnel des terrains. Ce contexte général, qui rend raison de l'existence des terrains, trouve ses répercussions dans la structure des relations pouvant apparaître sur le terrain, entre voyageurs d'une part, entre voyageurs et employés du terrain d'autre part. Bien que l'organisation concrète des terrains et la limitation du nombre des places disponibles tendent à opérer une sélection de fait parmi les voyageurs, il subsiste cependant une hétérogénéité importante entre ceux présents au même moment sur un terrain: les uns plus aisés et parfois méprisants, certains plus oppressifs par le nombre ou par des manifestations belliqueuses, d'autres peu soucieux des normes de propreté de leur entourage. Une concentration parfois poussée, surtout en période d'hiver lorsque le terrain est sur-empli, la juxtaposition ainsi de familles aux caractéristiques diverses, aux pratiques et aux aspirations éloignées, entraînent d'inévitables tensions, des conflits ouverts. Cette population arrivée et agglomérée sur fond de contrainte est en effet une population fragmentée, aux rivalités latentes, que ne peut qu'exacerber une agglomération non désirée (comme pareillement éclatent les antagonismes dans les immeubles ou les 24

quartiers habités par des populations normalement enclines à s'éviter). Ces oppositions entre familles ainsi juxtaposées, les caractéristiques observables les distinguant les unes des autres, vont constituer le tableau social auquel vont être confrontés les employés du terrain, conduits par leur propres dispositions personnelles et professionnelles à être proches des uns plutôt que des autres, à correspondre aux attentes de l'une des fractions au détriment d'une autre. Les catégories pratiques des employés, pour parler des voyageurs, discerner des fractions aux comportements distincts, leurs jugements sur ces diverses fractions, par leur légitimité officielle et par le droit de sanction qui leur incombe, vont contribuer à induire certaines des manifestations des voyageurs fréquentant les terrams. Dans ce premier chapitre, je vais présenter quelques déterminations contextuelles propres à relativiser certaines des caractéristiques attribuées aux voyageurs, à partir de leurs comportements observés sur les terrains. Parmi ces déterminations seront retenus: le fond de contrainte présidant à leur fréquentation des terrains, l'exacerbation des rapports entre familles juxtaposées sur un même lieu, la qualification des comportements (et des fractions correspondantes de voyageurs) portée par les employés.

B) Le fond de contrainte
L'apparition des terrains spécialisés, vers la fin des années 60 dans l'Ouest, provient de la volonté conjointe de responsables de l'Etat et de personnes aux soucis religieux et humanitaires : c'est prendre en compte publiquement l'existence et les besoins d'une population fortement rejetée, laissée par les pouvoirs publics à la précarité, légalement repoussée dans le soupçon. A cette époque, les carnets anthropométriques n'ont pas encore disparu, l'accès aux avantages sociaux est mal assuré: c'est une population encore sous le choc des camps d'internement, peu informée de ses droits, obligée d'aller pointer au commissariat ou à la mairie dans chaque commune où elle s'arrête, soumise encore aux fréquentes 25

humiliations de la fouille et de l'amende, détestée et repoussée par la plupart des gens. Diversité de l'acceptation ou du rejet

Mais l'image spontanée fréquemment négative qui s'attache au voyageur abstrait, désigné de vocables le plus souvent péjoratifs (Bohémiens, Romanichels, etc.), se dissocie, se corrige, parfois s'inverse, en fonction des situations concrètes de rencontre et des individus particuliers (cf. Lapiere). Parmi les élus municipaux, forcés de régler des conflits liés à leur présence, même parmi les policiers, pourtant perçus avec horreur par la plupart des voyageurs, le sentiment d'hostilité à leur encontre n'est jamais totalement partagé ni entier: au contraire, beaucoup d'élus ou de policiers se révèlent compréhensifs, sont émus de la difficulté de vivre d'une partie des voyageurs, leur viennent en secours parfois (cf. Musset, p. 84). D'abord, le rejet varie selon la situation matérielle et morale des gens du lieu, ainsi que le suggèrent des voyageurs : il est par exemple plus marqué dans les zones rurales pauvres à l'habitat éparpillé. Ainsi ce forain se souvient que les paysans de la Mayenne ramassaient les poules lorsqu'il arrivait dans les villages, en cela pareils à la plupart des paysans, qui sont prêts à raconter un ennui (utilisation d'un pré, vol, ou troc perdant, sort quelconque) survenu à eux-mêmes ou à d'autres à la suite du passage de voyageurs (2). Par contre, ce jeune Rom venu s'installer en Mayenne remarque que les ouvriers du Nord sont plus accueillants envers les voyageurs, ceux-ci pouvant stationner sur une place de corons au milieu du village. Mais ajoute-t-il, cette tolérance, valable quand il jouait dans les années cinquante avec les petits immigrés, ne l'est plus aujourd'hui de la part de leurs enfants qui sont devenus méprisants et les traitent de «forains ». Souvent, à force de fréquentation périodique des mêmes villages, les familles étaient identifiées et tolérées. Certaines, entourées du prestige d'un métier de divertissement (musique, cirque, par exemple) ou d'utilité (rétamage, ramonage par exemple) étaient même accueillies avec plaisir. Dans les campagnes (ainsi en allait-il encore par exemple dans les années 70 près de Nantes), les chiffonniers étaient le plus souvent connus, on leur gardait les peaux de lapin ou les 26

vieux matelas, les ferrailleurs disposaient d'un ensemble de pièces détachées et de matériels d'occasion: ceux-ci avaient le plus souvent des lieux fIxes il est vrai, et tenaient leur place dans le réseau économique local. Par contre, les voyageurs de passage, s'attitrant parfois une prairie pour leurs animaux naguère, agrippant quelques volailles, et en particulier les femmes qui chinent, inventent la bonne aventure, « cherchent à s'introduire partout, et embobinent de leurs discours », comme dit une paysanne, étaient plus nettement craints et détestés. Une éducatrice cite l'exemple de son beaupère qui fut ainsi berné lors d'un troc (une voiture « qui serait aujourd'hui une voiture de collection» contre un matelas, une veste de skaï donnée pour une veste de cuir), comme le furent à l'époque beaucoup de paysans peu informés sur la qualité de certaines matières ou sur la valeur de divers objets en milieu citadin. Le rejet à l'encontre des voyageurs s'est désormais amplifIé et généralisé. Dans les villages, leurs groupes parfois étendus ont toujours suscité l'émoi, comme envers une invasion difficile à contenir. Et si naguère ils étaient ici ou là jugés utiles, pour leur métier ou leur commerce, ou comme main d' œuvre agricole temporaire, désormais les supermarchés rendent suspects les boniments des uns (comme sont devenus inutiles les tours du boulanger, de l'épicier, du marchand de vêtements, autrefois attendus), et les machines transforment en intrus ceux naguère jugés avantageux comme ouvriers agricoles, qui semblent s'incruster désormais comme s'ils avaient acquis des droits (accusés d'être des parasites pareillement aux ouvriers maghrébins autrefois sollicités de venir dans les usines et sur les chantiers). Partout la visibilité des voyageurs s'est accrue de la moindre nécessité de leurs biens et de leurs services, devenus anachroniques, comme le devient dès lors leur mode de vie. Et la crainte d'un débordement impossible à contrôler retient toute action en leur faveur de la part des élus municipaux. Tout point de stationnement risque d'attirer des caravanes innombrables, disent les élus. Laisser même des familles acheter leur propre terrain et s'arrêter longuement sur la commune, c'est encore risquer d'avoir à les soutenir d'aides sociales, c'est risquer des troubles dans l'école et dans les centres de loisirs. De plus, la défInition du POS (Plan d'Occupation des Sols), et le rappel du ministère de l'Equipement de lutter contre le mitage, renforcent l'incongruité d'un habitat hors des normes communes. 27