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Consommateur, quel modèle

usager, citoyen: de socialisation?

Collection Logiques sociales fondéepar DominiqueDesjeux et dirigéepar BrunoPéquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Dernières parutions: A Corzani, M. Lazzarato, A. Negri, Le bassin de travail immatériel (BTl) dans la métropole parisienne, 1996. J. Feldman, J-C Filloux, B-P Lécuyer, M. Selz, M.Vicente, Epistémologie et Sciences de l'homme, 1996. P. Alonzo, Femmes employées, 1996. Monique Borrel, Conflits du travail, changement social et poliique en France depuis 1950, 1996. Christophe Camus, Lecture sociologique de l'architecture décrite, 1996. Isabelle Terence, Le monde de la grande restauration en France: la réussite est-elle dans l'assiette? 1996. Gérar Boudesseul, Vitalité du syndicalisme d'action, 1996. Jacqueline Bernat de Celis, Drogue: consommation interdite. La genèse de la loi de 1970 sur les stupéfiants. 1996. Chantal Horellou-Lafarge et Monique Segré, Regards sur la lecture en France. Bilan des recherches sociologiques, 1996. Thierry Bloss, Educationfamiliale et beau-parenté. L'empreinte des trajectoires biographiques, 1996. Dominique Loiseau, Femmes et militantismes, 1996. Hervé Mauroy, Mutualité en mutation, 1996. Nadine Halitim, La vie des objets. Décor domestique et vie quotidienne dans des familles populaires d'un quartier de Lyon, La Duchère,19861993,1996. Catherine Dutheil, Enfants d'ouvriers et mathématiques. Les apprentissages à l'École Primaire, 1996. Malik Allam, Journaux intimes. Une sociologie de l'écriture personnelle, 1996. Pierre Cousin, Christine Fourage, KristoffTalin, La mutation des croyances et des valeurs dans la modernité. Une enquête comparative entre Angers et Grenoble, 1996.
@L'Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-4671-X

Sous la direction de ChantaI HORELLOU-LAFARGE

Consommateur, quel modèle

usager, citoyen: de socialisation?

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Consommateur, usager, citoyen: quel modèle de socialisation?

Sous la direction de Chantal HORELLOU-LAFARGE

1996

Laboratoire de Recherche et d'Etude en Sciences Sociales C.N.R.S.-E.N.S. Cachan

CONSOMMATEUR,

USAGER, CITOYEN:

QUEL MODELE DE SOCIALISATION?

Face à la ville, à l'hôpital, à la prison, au service public en général, qui sommes nous? Encore des usagers? Déjà des consommateurs? Toujours des citoyens? La diffusion de la rationalité marchande dans tous les domaines de la vie sociale ne peut manquer d'avoir des conséquenses sur les comportements de la Nation et sur ceux des individus qui la constituent. Economistes, juristes, naissance, historiens, l'évolution sociologues entament dans cet ouvrage un échange fructeux nous éclairant sur la et l'avenir probable des ces tous ceux qui se différentes formes possibles de socialisation. Ces enjeux ne peuvent manquer d'intéresser soucient de l'avenir du lien social. TEXTESDE : CHRI 511 RN BARRERE, dEAN-PIERRE CHRI STIRN ANDRE CHRNTRL YU ES dDNCDUR, WALTER CLRUDE DAUIET, DEBDUY,

GUESL I N, MICHELE UIENNEY. RUFFRT,

HDRELLDU-LAFARGE, SANTAGATR,

AVANT-PROPOS

Le marché, qu'il s'agisse de biens, d'emplois ou d'actifs financiers, permet d'échanger des quantités d'action moyennant un prix, ce qui, au regard des économistes libéraux, garantit une maximisation de l'avantage de chacun et de l'efficience générale du système économique. Cependant d'autres formes d'échange de biens ou de services producteurs ont pu exister, par exemple le troc, la réciprocité des prestations par prêt de services ou la solidarité dans des communautés familiales, villageoises et professionnelles, comme l'accord entre un puissant et un humble à la
faveur duquel une protection vient en balance de certains actes et ouvrages

des obligés. On n'a pas toujours un comportement de marché, si l'on poursuit des buts d'honneur, de dévouement, de goût désintéressé ou d'amour qui peuvent néanmoins interférer avec l'économique dans certaines situations. Il existe des marchés fermés, dont l'accès n'est pas libre et qui favorisent un esprit corporatifdans un petit cercle d'où d'autres sont exclus. Selon la formule percutante de Pierre Bourdieu, dans Raisons
pratiques, "le marché est le lieu du calcul ou même de la ruse diabolique,

Consonunateur.

usager.

citoyen

: cuel modèle

de socialisation?

de la transgression diabolique du sacré", où l'on affirme publiquement un intérêt personnel en argent comme but, en lieu et place d'une offrande, d'un hommage ou d'un voeu, voire d'un partage communautaire. Il est rupture et violation d'un ordre autre, de l'harmonie d'un monde absolu ayant en lui sa propre légitimation triomphe et comportant ses chaînes de a donc été dépendances comme ses relations personnelles étroites de confiance. Le du marché dans les sociétés contemporaines révolutionnaire. Pour autant, le marché ne relève pas de logiques purement économiques: construit, il est réalité sociale, politique, idéologique et institutionnelle. Il existe des fondements non économiques à la régulation marchande, et, en retour, la régulation marchande exerce une influence sur des aspects de la vie sociale qui pourraient être considérés comme non marchands. D'où la pertinence d'une analyse sociologique, voire anthropologique, de comportements que les historiens n'ont jamais
considérés comme aussi naturels qu'une certaine idéologie le prétendait.

Dans les sociétés démocratiques issues de la Révolution française de 1789, on a pu parler d'un consommateur roi comme d'un citoyen roi: bonne raison d'étudier la genèse du consommateur. Mais la logique marchande ne coexiste pas de façon simple avec la logique politique. De façon plus ou moins claire, le citoyen conçoit que certains besoins ne sont pas satisfaits par le marché, attend que des droits soient sauvegardés dans l'ordre juridique et politique, et Célestin Bouglé parlait déjà d'une "rectification de l'individualisme", d'un "redressement des comptes sociaux", de l'édification d'une cohésion ou d'un "consensus social" grâce à un "réseau de filets protecteurs", en reprenant l'expression proudhonienne de "démocratie industrielle". S'il n'employait pas le terme d'exclusion, l'idée était bien là, et, vers 1900, le regard se tournait vers l'État garant d'une nouvelle solidarité. Le citoyen-consommateur est aussi

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Avant-propos

usager de services publics. Le XXe siècle s'achève. Il a peut-être balisé des voies qui étaient des impasses, mais il n'a pas résolu le problème de la coexistence contradictoire de la démocratie politique et de la démocratie économique, selon la pertinente expression de Christian Barrère, ou, pour reprendre les termes de Michel Chevalier au Collège de France en 1850, entre le principe de la liberté et celui de la justice, autre nom de l'égalité. On a vu croître, puis entrer en crise l'État-Providence. Le secteur marchand s'est inspiré de logiques publiques, notamment parce qu'il se bureaucratisait, et parfois aussi parce qu'il intégrait des notions d'intérêt général, mais les services publics ont aussi été amenés à se gérer comme des entreprises. Les images se sont peut-être brouillées. Chantal Horellou-Lafarge a cherché non à résoudre des problèmes qui font intervenir tout un jeu complexe d'espaces d'action organisée et des dynamiques des rapports sociaux sous différentes échelles, mais à développer une pénétrante réflexion pluridisciplinaire sur les rapports qu'entretiennent le consommateur, l'usager et le citoyen, qui sont des figures de l'échange social. Elle a été le catalyseur efficace d'une analyse à plusieurs voix: la pensée chemine en profondeur, sans effets illusoires de surface. Grâce à l'architecture qu'elle a conçue et aux auteurs qu'elle a réunis, des questions essentielles sont posées de façon tout à fait appropriée, qui intéressent non seulement les différentes sciences sociales, mais aussi tous ceux qui se soucient de l'avenir du lien social.

Jean. Pierre Daviet

Directeur du L.I.R.E.S.S.

INTRODUCTION

Chantal Sociologue

HORELLOU-LAFARGE C.N.R.S.-L.I.R.E.S.S.

Introduction

Il est un type de relation sociale parmi toutes celles que nous entretenons avec nos contemporains, capitalistes. Certes l'échange volontaire de biens, de services ou de monnaie, contre de la monnaie des biens ou des services, constitue une occasion quasi permanente de liens. plus ou moins éphémères entre les membres de nos sociétés. Mais ce sont plutôt les problèmes que pose ce type de lien social à la société elle-même (service public en crise, chômage, États et marchés fmanciers planétaires) qui conduisent sociologues, juristes, historiens, économistes, politologues à s'interroger sur la nature de cette relation sociale, ainsi que sur son articulation avec les autres formes de socialisation. Le présent ouvrage rend compte de travaux qui apportent à cette question des éléments de réponse fondés sur les démarches des différentes disciplines. 13 qui prend dans la réflexion des penseurs du social une place croissante: il s'agit des rapports marchands

Consommateur.

us~er.

citoyen

: Quel modèle de socialisation?

***

* Une première approche a donné lieu à un séminaire organisé au L.I.R.E.S.S.durant les années 1991, 1992, intitulé: Le consommateur et l'usager, figures sociales de l'échange. Il a paru pertinent de s'interroger sur les modes d'accès à l'usage des biens et services produits par la collectivité selon que cette production est marchande ou non marchande: consommateur face au secteur privé, le citoyen devient usager face au service public. L'historien Jean-Pierre Daviet montre que l'apparition de la notion d'usager renvoie à une relation spécifique entre l'État et le citoyen. Ni consommateur (individu indépendant rationalisant l'utilisation de son pouvoir d'achat) ni administré (cellule dépendante du corps social, asservie à sa régulation), l'usager se place en situation d'extériorité vis-àvis de l'État (contrairement à l'administré), en face d'un service public auquel il a droit parce qu'il en a besoin (contrairement au consommateur). Il importe donc de retracer la genèse de cette figure sociale particulière de l'échange, si l'on veut comprendre le rapport au service public, qui ne peut se réduire ni à une instrumentalisation de l'individu par l'État régulateur, ni à l'expression particulière. On retrouve l'émergence de la notion d'usager selon Jean-Pierre Daviet dans les réflexions concernant d'une part le droit administratif d'autre part l'économie sociale. La création de cette notion renvoie à la volonté de soustraire certains domaines d'activité des règles de droit privé, du marché et de la concurrence. d'un individualisme utilitariste d'une consommation

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Introduction

Jean-Pierre Daviet aborde l'usager sous trois angles qui lui semblent nécessaires à sa compréhension:

- il présente

la notion de service public selon le droit administratif,

- il replace les enjeux de cette définition par rapport à l'idée d'État et au rapport politique,
- enfin il se réfère au débat socialiste afin de rendre compte en quoi cette notion n'est pas seulement juridique, économique ou politique mais
aussi idéologique. Christian Debouy, juriste, part d'une constatation paradoxale. Alors que l'on peut penser qu'un gouvernement socialiste devrait favoriser le développement du secteur public, contrairement à un gouvernement libéral qui devrait encourager le secteur privé, le secteur public en France s'est développé dans un État libéral. Il montre qu'il y a en fait des rapports juridiques de natures différentes entre l'usager et le service public. Si l'usager est soumis au droit privé son statut est très proche de celui du consommateur. Par contre, s'il est soumis au droit public, il présente presque toutes les caractéristiques de l'usager classique. L'analyse du contenu de ces rapports montre que, dans la conception classique, l'usager est d'abord défini en termes de soumission, passivité et subordination. Il a, certes, des droits, mais aussi des devoirs et reste soumis à une volonté politique et administrative. En ce sens il lui est difficile d'exister en tant que tel car la représentation des usagers passe complètement par la représentation électorale. Cette conception va subir un certain nombre d'évolutions significatives liées à la diversité des actions possibles des personnes publiques, à la diversification des modes de gestion publique et l'évolution dans l'attitude de l'usager, plus actif dans son rôle. Christian Debouy estime que les

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Consonunateur.

usager.

citoyen

: ouel modèle

de socialisation?

préoccupations managériales prennent nettement le dessus sur toute autre considération et ce quel que soit le régime politique en place. Chantal Horellou-Lafarge retrace l'apparition de la notion de consommation et de consommateur d'une part dans la réflexion des économistes et d'autre part, plus pragmatiquement, dans les enquêtes de consommation jusqu'en 1850. Le consommateur est apparu tout d'abord comme un être passif dont il fallait cOlmaître la consommation minimale qui lui permettrait de subsister et de pouvoir servir l'État, soit en participant à la guerre, soit plus par hasard si les premiers
tard

en payant des impôts. Ce n'est pas
ayant dégagé la notion de

penseurs

consommateurs étaient des hommes soucieux de servir la royauté et de lui fournir des ressources de plus en plus nécessaires à sa survie. Le développement économique et celui du travail salarié ont renversé les rapports de force économiques entre les pri vilégiés (riches mais peu nombreux) elle peuple (de moins en moins pauvre ellfès nombreux). On a pris conscience de l'importance du peuple en raison de son grand nombre et de sa capacité à consommer, c'est à dire à entretenir voire à entraîner le processus de production, source de richesses. Mais cette arrivée du peuple sur la scène politique, si elle pouvait être bénéfique pour l'économie, n'en constituait pas moins un danger pour l'ordre social. Par le biais des enquêtes de consommation le pouvoir va rentrer dans les foyers pour mieux les connaître et pour mieux les former aux exigences de l'économie moderne. Reconnus en tant qu'acteurs influents dans le domaine économique et social, il restait aux consommateurs eux-mêmes à se constituer en tant que tels. Michèle Ruffat, historienne, retrace l'évolution des mouvements de consommateurs à travers la question de leur représentativité politique dans

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lntroouction

une démocratie: qui peut exprimer la volonté du consommateur et avec quelle légitimité? Pour ce chercheur, l'apparition de consommateurs organisés dans le monde économique et le monde politique correspond à l'émergence d'une forme de légitimité qui entre en concurrence avec les formes de représentativité classiques, les pouvoirs publics se concevant comme les seuls détenteurs de la défense de l'intérêt général. André Gueslin et Claude Vienney abordent la question de la dualité usager/consommateur au XIXe siècle, à travers l'économie sociale. André Gueslin montre comment la notion de consommateur s'est

imposée avec le recul de l'autoconsommation induit par l'urbanisation en liaison avec la notion de "masse". L'usager du service public apparaît notamment avec le développement du chemin de fer. Le consommateur est ici défini en opposition au producteur. Petit à petit et au fur et à mesure de l'évolution des idées, du libéralisme au solidarisme en passant par le socialisme associationniste, on est passé de la notion de consommateur à la définition du statut de consommateur. Pour les libéraux et les économistes classiques le consommateur incarne l'intérêt général puisque ce dernier se confond avec l'ensemble des intérêts particuliers. De plus on considère que chacun est naturellement capable de connaître ses propres intérêts. Pour les socialistes associationnistes, la vision est renversée. Le consommateur peut être la "victime" du producteur, s'il reste passif. Selon eux cette passivité est due à la nature même de l'échange ainsi qu'aux intermédiaires se situant entre le producteur et le consommateur. Mais c'est encore dans la sphère productive que l'on doit chercher à contourner cette difficulté, car la valeur primordiale dans la société reste le travail. Ils imaginent donc de donner une place active au consommateur.

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Consommateur.

uSal!er. citoyen

: auel modèle

de socialisation?

En 1844 apparaît en Angleterre l'idée d'une réforme sociale fondée sur les comportements de consommation. En France Charles Gide s'efforce de consacrer le rôle et la place du consommateur. La consommation n'est plus perçue comme un échange volontaire nécessairement juste, mais comme une véritable consommateurs lutte entre le consommateur et le producteur. Les doivent exercer un pouvoir économique et ceci, non

seulement dans leur propre intérêt, mais dans celui de toute la société. Le consommateur devient soldat en lutte contre le producteur pour le progrès social. L'économiste Claude Vienney, en contrepoint de l'intervention d'André Gueslin, replace le consommateur par rapport à l'usager des services publics et au bénéficiaire des régimes de protection sociale. Alors que dans les théories économiques le consommateur est défini en opposition à l'entrepreneur, certaines organisations de l'économie sociale tentent de donner au consommateur, défini comme travailleur salarié, les pouvoirs de l'entrepreneur, tout en se référant à la personnalité de l'entrepreneur. Ces travaux font ressortir les limites du partage disciplinaire "naturel" de l'analyse de l'usager et du consommateur, le premier relevant plutôt des disciplines historiques, sociologiques et juridiques, le second des disciplines économiques. Ils montrent à quel point les modes d'accès aux biens et services produits dans la société relèvent de pmtiques qui varient sans discontinuité d'un comportement de consommateur à un comportement d'usager. Cette distinction usager/consommateur renvoie ainsi autant à des pratiques sociales différentes qu'à des approches idéologiques différentes de ces pratiques.

***
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Introduction

* La seconde approche que nous proposons dans cet ouvrage est constituée des interventions qui ont eu lieu lors de la table ronde organisée par Chantal Horellou-Lafarge au L.I.R.E.S.S.le 9 juin 1995 sur le thème: Économie marchande. institutions et logiques de comportement. Pour les économistes, la distinction usager/consommateur pose le problème de la justification d'une production institutionnelle dans une économie de marché. Les rapports d'échanges marchands ne sont-ils pas susceptibles de réaliser l'utilisation optimale des ressources collectives? L'existence d'une production publique dans une économie de marché, et plus généralement le fait que la société ne se réduise pas à des transactions marchandes, mais conserve des structures institutionnelles fondées sur des rapports non marchands (hiérarchie, vote...), fait bien sûr l'objet de réflexions récurrentes chez les économistes libéraux. Les contributions suivantes apportent trois éclairages actuels sur ce débat. Yves Joncour, économiste expert consultant auprès d'organismes publics, a une position privilégiée pour observer et analyser la demande et les besoins exprimés par le service public concernant son insertion dans la logique marchande. Que ce soit la justice, la santé, ou encore la ville, toutes ces organisations se trouvent confrontées à une adaptation imposée et difficile relative à un changement de "mentalité", et de comportement. De nombreuses questions se posent à propos de ce bouleversement. Yves Joncour décrit les transformations inhérentes à cette évolution. On assiste ainsi à une homogénéisation des formes d'interventions publiques (les différences de statuts s'estompent), à la recherche de mode d'adaptation rapide (qui peuvent conduire l'institution à s'écarter parfois de la loi), à une redéfinition de la légitimité du maintien du rôle de l'État, à un éclatement du "produit" Uustice, santé...) qui n'est plus le même pour tous.

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Consonunateur.

usager. citoven: quel modèle de socialisation?

Il analyse les modifications du discours sur la régulation et analyse les raisons de cette évolution dont certaines sont annoncées en tant que telles mais dont d'autres restent inavouées. Enfin il montre comment l'administration apprend, s'adapte, mime, apprivoise les comportements du secteur marchand et comment elle le présente et l'explique à l'usager s'il mérite encore ce nom. Walter Santagata, économiste turinois, présente les travaux de D.North, récent Prix Nobel d'économie. Pour les économistes libéraux les économies de marché devraient se développer sélon leur dynamique propre généralisant les échanges marchands et marginalisant progressivement les structures institutionnelles. Le marché, l'échange, permettent en effet la spécialisation et la division du travail, ainsi que les gains de productivité, et donc une meilleure utilisation des ressources collectives. Comme les économistes libéraux présument que le fondement même de la vie en société est cette meilleure utilisation des ressources, le marché doit s'imposer progressivement en face des institutions. A l'encontre de ce pronostic, D. North montre que les institutions, mode de socialisation à la fois historique et politique, jouent un rôle déterminant dans l'évolution de l'économie marchande d'un pays. L'apport de D. North est d'intégrer cette observation aux fondements de l'analyse libérale: le fondement de la société reste la recherche de l'efficacité, le marché reste efficace lorsque les différents acteurs sont parfaitement informés ou peuvent se procurer sans coût toutes les informations nécessaires aux transactions. L'irréalisme de cette hypothèse conduit à l'idée que dans certains cas, l'institution peut être plus efficace que le marché, en réduisant les inévitables coûts de transactions. D'où la permanence des rapports sociaux institués, et leur impact sur la dynamique sociale.

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Introduction

Pourtant, l'analyse de D. North sur le rôle effectif des institutions devrait pousser l'économiste à chercher des explications non plus seulement en terme de projets utilitaristes, mais aussi en terme de généalogie des comportements. Il serait ainsi conduit à regarder le passé, non seulement comme l'espace d'une rationalité économique progressivement triomphante, mais comme un enchaînement contraint et aléatoire de pratiques sociales qui peut expliquer pourquoi les pays qui au départ avaient les mêmes conditions de vie, la même force de "volontés individuelles", différentes. ont cependant suivi des voies économiques totalement

W. Santagata illustre cette présentation de l'exemple italien et de la dichotomie Nord/sud que l'on y rencontre. Enfin l'analyse de Christian Barrère réintroduit pleinement une

dimension historique dans l'étude économique des rapports entre services publics et usagers d'une part, services marchands et consommateurs d'autre part. Contrairement à la plupart des économistes, il ne place pas les rapports marchands capitalistes en position explicative principale du mouvement social. Il ne reprend ni la thèse libérale de la recherche de l'utilisation optimale des ressources rares comme fondement de toute société, ni même la thèse marxiste des rapports économiques comme déterminant les autres formes de lien social (politique et idéologique). Pour cet auteur, deux modes de socialisation concurrents sont à l'oeuvre dans notre société depuis la Révolution française. Un mode politique, intégrant sans distinction tous les individus comme citoyens d'une nation, et un mode marchand capitaliste n'intégrant l'individu que dans la mesure où il s'avère capable de faire valider son travail comme fiaction du travail social (le salaire étant la mesure même de cette capacité).

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Consommateur.

usa!!er. citoyen

: Quel modèle

de socialisation?

Ces deux modes d'intégration coexistants relèvent d'ailleurs de la même volonté de soustraire l'individu à l'arbitraire, ils sont contradictoires et complémentaires. Les deux modes trouvent donc des accommodements momentanés qui forment la trame de l'évolution des rapports public/privé, mais aussi des perceptions de ce que sont la justice sociale, l'égalité, la liberté, la fraternité. Tous ces textes venus d'horizons disciplinaires divers illustrent la réflexion que le L.I.R.E.S.S. souhaité développer depuis 1991. Ils doivent a nous permettre de faire un pas en avant dans la compréhension de la place du marché dans la définition et la justification du lien social. des bouleversements qui affectent les rapports sociaux en raison de l'évolution

LE SERVICE

PUBLIC ET L'USAGER, POLITIQUE

ENTRE DROIT ADMINISTRA TIF ET PHILOSOPHIE

(1873-1945)

Jean-Pierre
Professeur des Universités

DA VIET
Directeur du L.I.R.E.S.S.

(Histoire),

Le service public et l'usal!er entre droit administratif et philosoDhie politiaue

Le service public et l'usager, entre droit administratif et philosophie politique (1873-1945)

Je voudrais présenter, malgré d'évidentes lacunes, quelques réflexions sur le service public et l'usager du service public. Pourquoi réflexions? Première raison: ces à partir de mes travaux en histoire de

l'entreprise, je m'étais intéressé naguère à un débat qui fut assez animé de 1890 à 1914, autour de l'idée d'entreprise publique. La pensée socialiste s'affronta alors à l'idée de nationalisation, qui était d'ailleurs loin de faire l'unanimité, et ces discussions sur la nationalisation étaient liées à la notion de service public. J'ai discerné alors que cette notion de service public jouait un rôle considérable dans la thématique de la Ille République. Seconde raison: l'ancrage historique de l'usager n'était peutêtre pas assez précis dans nos réflexions précédentes. S'il y a usager, de quoi fait-il usage? C'est une question qui a été posée, et à laquelle nous ne

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