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Construire l'espace habité

De
202 pages
Entretenir, équiper, embellir notre chambre, notre demeure, notre cité ou notre pays dépasse de loin la gestion d'un capital bâti : en recréant leur espace, nations et tribus, ménages et individus se construisent eux-mêmes et subsistent. C'est cette entreprise d'autogénération que cet essai tente de montrer : en définissant l'acte universel de construire ; en présentant les agents que met en oeuvre cette architecture en mouvement ; en montrant comment ces lieux préservent la survie, la cohésion, le bien-être des sociétés, des familles et des personnes.
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Construire l'espace habité
L'architecture en mouvement

Villes et Entreprises Collection dirigée par Alain Bourdin et Jean Rémy
La ville peut être abordée selon des points de vue différents: milieu résidentiel, milieu de travail, milieu de culture. Ceux-ci peuvent être entremêlés ou séparés. Il en va de même des groupes sociaux qui communiquent à travers ces divers types d'enjeux. La dimension économique n'est jamais absente, mais elle entre en tension avec la dimension politique. Ainsi peut-on aborder la conception urbanistique ou architecturale, l'évaluation des politiques sociales ou socioéconomiques et les formes d'appropriation par divers acteurs. Pour répondre à ces interrogations, la collection rassemble deux types de textes. Les premiers s'appuient sur des recherches de terrain pour dégager une problématique d'analyse et d'interprétation. Les seconds, plus théoriques, partent de ces problématiques; ce qui permet de créer un espace de comparaison entre des situations et des contextes différents. La collection souhaite promouvoir des comparaisons entre des aires culturelles et économiques différentes.

Déjà parus Nora SEMMOUD, La réception sociale de l'urbanisme, 2007. Alain-Claude VIV ARA T , Les origines symboliques de notre habitat,2007. Augusto CUSINATO, La genèse d'une culture locale d'entreprise au nord-est de l'Italie, 2007. Sylvette PUISSANT, Les ségrégations de la ville-métropole américaine, 2006. François HULBERT (sous la direction de), Villes du Nord, villes du Sud, 2006. Jean-Pierre FREY, Henri Raymond, paroles d'un sociologue, 2006. Jean-Louis MAUPU, La ville creuse pour un urbanisme
durable, 2006.

Catherine CHARLOT-V ALDIEU et Philippe OUTREQUIN, Développement durable et renouvellement urbain, 2006. Louis SIMARD, Laurent LEPAGE, Jean-Michel FOURNIAU, Michel GARIEPY, Mario GAUTHIER (sous la dir.), Le débat public en apprentissage, 2006.

Jacques

PEZEU-MASSABUAU

Construire l'espace habité
L'architecture en mouvement

L'HARMA TTAN

(Ç)

L'Harmattan,

2007 75005 Paris

5-7, rue de l'Ecole

polytechnique;

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-03376-4 EAN : 9782296033764

SOMMAIRE

Des lieux et des hommes - Une création continue

7 Il 11 24 30 37 .4 43 61 77 86 99 115 127 139 152 167 167 181 186 190

l - Construire - la métaphore et l'archétype
2 - Un dessein primordial - une démarche synthétique 3 - Les six faces de notre habiter 4 - Un système dynamique II- Neuf instruments du lieu 1 - Un mythe, une croyance, un principe 2 - Une figure à construire - un espace à vivre 3 - Une gestion de la durée 4 - Un matériau fondamental.. 5 - Une pratique de l'habiter 6 - Une exigence esthétique 7 - Un rapport à autrui 8 - Une emprise fonctionnelle 9 - Un état à préserver III- Quatre vertus du lieu -le bonheur d'habiter.. 1 - Le champ clos des retrouvailles 2 - Le théâtre des rituels 3 - La fabrique du bien-être 4 - Le piège du bonheur?
1 - Les avatars d'une idée simple

Des lieux et des hommes Une création continue
Les sociétés perdurent en préservant sans relâche leur espace; là seulement, elles établissent leur identité et trouvent une continuité. Divisions et détresses s'y dissipent dans la permanence de lieux familiers: une région, un bourg, une maison, une pièce, ces retraites stables qui se referment autour de soi et dont la vertu première réside dans cette mutuelle possession. Pourtant ces refuges - pays, villes et villages, habitations, jardins et rues parcourus, appris et adoptés et reconnus - se montrent aussi vulnérables que leurs occupants, car ils sont aussi des biens d'usage marqués d'une durée variable c'est-à-dire d'une valeur objective (foncière par exemple) susceptible de s'altérer sous l'assaut brutal des éléments et des hommes, ou simplement la corrosion des siècles. Frontières disparues, chemins effacés, cités mortes, villages désertés et logis croulants se rencontrent partout; mais l'on n'y songe guère, croyant ingénument qu'habiter se réduit à occuper ces lieux au mieux de sa convenance, les entretenant de temps à autre jusqu'à ce qu'ils se montrent inutilisables. Sachant aussi que le poids de l'âge n'est pas toujours négatif et demeure longtemps tolérable: il n'altère pas le palier convivial de la vie collective, et confère aux architectures la dignité de l'ancien, aux nations celle de I'histoire. Mais nul ne saurait occuper une place sans chercher à s'y maintenir, c'est-à-dire à la continuer elle-même, la perfec-

tionner, ne fût-ce qu'en raison de cette valeur purement économique que l'intérêt autant que le bien-être demandent d'accroître sans cesse d'aménagements nouveaux. L'agrandir, la moderniser revient d'abord à faire fructifier un bien, mais encore, par-delà la simple gestion d'un territoire ou d'un avoir, parce qu'on aime à en rehausser le possible apparat c'est-à-dire sa propre image aux yeux d'autrui comme aux siens. Ambition aussi ancienne que l'homme, de tout temps identifié à son habitat - de Versailles au plus modeste abri - et pensant ralentir sa propre déchéance en le "produisant" constamment. Mais la plus simple introspection éveille en chacun de nous d'autres appels encore à cette valorisation continue. L'anthropologue Ph. Bonnin souligne ainsi l'identification à son abri que ressent généralement la maisonnée: améliorer le premier est encore entretenir la solidité de la seconde et prolonger, en quelque sorte parallèlement et l'une par l'autre, leurs deux existences. L'obstination de tous - personnes, familles, collectivités, nations - à une si durable réédification répète seulement cette nécessaire association, et les adjectifs qui désignent nos lieux - prospère, stable, plaisant, fragile, misérable, ruiné - nous qualifient tout aussi implacablement. C'est justement cette confusion communément partagée qui nous montre enfin pourquoi nous recréons sans relâche nos espaces vécus - au niveau plus profond où s'emacine réellement l'acte d'habiter et s'exercent les mécanismes de l'existence. Car celle-ci dépend de la présence active des lieux, de quatre manières au moins qui en sont aussi les fonctions. - Et d'abord par leur action de rassemblement, d'intégration de la personne, de la parentèle, du corps social; face à la fragmentation qui guette toute collectivité et au polylocalisme où la vie moderne tend continuellement à écarteler chacun, avoir un lieu signifie être situé en sa totalité, c'est-à-dire simplement (disait Merleau-Ponty) être. 8

les lieux sont aussi la scène nécessaire des rituels où s'affirme et s'entretient la vie de l'individu, de la famille, de la nation: l'acte de se nourrir, se laver, se vêtir, travailler, s'aimer ou se haïr, se rencontrer (ou s'éviter), échanger ou se refuser. se joue à l'aide de gestes et de paroles convenus dont la demeure, la rue ou la place publique, le magasin ou le café, le quartier et la cité entière sont l'indispensable théâtre. - Mais l'être commence avec le bien-être disait Bachelard: la quête de celui-ci fait continûment partie de nos comportements, et peut-être seule les guide-t-elle. Au confort matériel que les lieux doivent nous assurer, s'ajoutent les simples félicités du repos ou du travail, d'une sociabilité choisie ou de la solitude, dont ils sont à la fois la "place" et le décor, mais d'abord la tranquille euphorie de les occuper et d'y accomplir de façon satisfaisante les rituels domestiques. - Car l'ultime projet de cette perpétuelle reconstruction, cette élaboration toujours inachevée, est peut-être de nous rendre heureux. Nous réunissant à nous-même et aux autres dans des actes de convivialité que teinte souvent l'affectivité, nous assurant la sécurité vis-à-vis de la nature et d'autrui, nous enseignant enfin le profond contentement de nous sentir enclos dans une culture et une société qui sont bien les nôtres... les lieux nous accordent possiblement une forme élémentaire du bonheur. De sorte qu'entretenir, élargir, équiper, embellir... notre chambre, notre habitation, notre rue ou notre quartier, notre ville et l'ensemble de notre pays dépasse de loin la simple gestion d'un capital bâti et les calculs prévisibles d'un comportement de seule nature économique. Car en recréant ainsi leur espace sans relâche, nations et tribus, ménages et individus se construisent eux-mêmes, chacun y affermit sa propre cohérence et la cohésion du corps social. Même si une telle persévérance est seulement celle qu'on met à subsister et si, à la manière des coraux, sociétés, familles, personnes ne 9

- Car

se perpétuent qu'en se bâtissant indéfiniment sur place par le simple fait d' habiter. Posant au départ qu'il en est bien ainsi, que les efforts, les actes et les comportements de chacun et de tous s'inscrivent même possiblement dans cette seule démarche, cet essai voudrait montrer comment celle-ci s'accomplit. Au moyen d'une triple approche: - En considérant d'abord l'idée de construire à propos de l'espace vécu, et comment on pourrait y voir, confondus, une métaphore universelle et un acte concret qui conduisent ensemble à un archétype élargi de l'habiter. - Puis, celui-ci défini, en présentant de quelles manières le corps social s'y réfère dans cette entreprise d'autogénération où il trouve son identité et sa continuité. C'est-à-dire quels éléments il lui faut intégrer pour en recréer initialement la figure et ensuite, la reprenant sans relâche, en susciter continûment ses lieux: ces fragments de l'œkoumène qu'il se soumet, dote à son seul usage de limites et de fonctions précises, mais que l'érosion de la durée laisse toujours inachevés et à refaire. "Architecture en mouvement" qui garde en action toutes les valeurs d'une culture, toutes les forces vives d'une société, dont neuf d'entre elles seront évoquées ici. - Enfin en montrant comment ces lieux exercent en retour leurs fonctions en assurant la survie, la cohésion, le bien-être des sociétés. C'est-à-dire aussi leur existence. L'idée première de cet essai - la production continue d'un
lieu comme condition nécessaire de tout habiter

-

me fut

donnée par une étude de Philippe Bonnin'. Qu'il en soit remercié au seuil de I'hésitante exploitation que j'en tente ici.

1 « Produire la domus : une affaire de famille»

- Sociétés contemporaines,

5 avril

1991.
10

I
Construire - la métaphore et l'archétype
Nous n'existons que par les lieux. Depuis le sein maternel qui nous reçut d'abord jusqu'aux quatre ais de chêne ou de sapin où nous retournerons au néant, l'on ne cesse d'avancer d'un refuge au suivant, de respirer, se nourrir, dormir, aimer, œuvrer ou jouer cerné de parois qui nous contiennent de tous côtés. 1 - Les avatars d'une idée simple Chaque société éprouve sa maîtrise sur le moindre fragment d'étendue qu'elle informe. En retour, ces lieux nous enveloppent successivement, à la façon des poupées russes, avec une ferme douceur. Si je songe à l'immensité anonyme de la mer ou du désert, la campagne avec ses arbres et ses villages referme déjà sur moi un espace rassurant. Continuant vers la ville et y regagnant ma demeure, chaque pas renforce cette emprise qui devient aussi une impression d'habiter. Progressivement le tissu urbain encore lâche des faubourgs m'entoure de paysages connus, d'appellations reconnues. Avançant davantage, la cité enfin m'insère puis m'enserre dans une connivence d'impressions sans cesse plus conviviales qui est aussi une mainmise sur mes réflexes et mes agissements. Mais elle-même recèle maints endroits qui ont gardé pour moi les angoisses de son dehors: jardins profonds, places immenses, fleuves rapides, carrefours meurtriers. Aussi, de ces espaces peu sûrs dois-je, entrant

plus avant, gagner le quartier amical et les rues maintes fois parcourues, pour atteindre la porte de mon immeuble. Celui-ci m'enferme avec une insistance accueillante dans un réseau de sensations visuelles, sonores, olfactives, tactiles dont l'emprise a la saveur de l'habitude. Même si ce refuge n'est lui-même que provisoire, imparfait, quand je songe aux recoins d'ombre de l'escalier ou aux proximités douteuses de l'ascenseur... Et me voici enfin devant ma porte, ultime étape de ces retrouvailles. Mais la seule décisive: tout désormais dépend de moi car, l'ayant franchie et close à nouveau, je puis me croire libre et abrité. Retirant manteau et coiffure (et en certains pays mes chaussures), je me crois au terme de cette quête d'un dedans enfin refermé sur moi. Pourtant, parmi les pièces de mon logis, certaines recèlent des valeurs d'intériorité plus accusées. Et c'est bien ma chambre à coucher qui représente l'étape dernière de ce cheminement. Et, dans celle-ci, mon lit où, ayant déposé la symbolique armure de mes vêtements, dans l'enveloppe tiède et molle de mes draps, je m'abandonne à la passivité totale du sommeil. Que je nomme ce lieu "home" ou "foyer", "nid" ou "cocon", j'en attends d'abord ce bien-être protecteur: celui du "berceau culturel" où mon pays me garde, de la cité aux détours familiers, du petit bourg ou du village dont la convivialité me rassure, enfin de la maison ou de la pièce unique qui me loge, ultime rempart entre moi et le monde. D'autres demeures me donneraient peut-être un sentiment un peu différent de rassurance, de sûreté. Pourtant c'est ici, chez moi, que cet agrément revêt la puissance d'un "charme" où je ressens - oui, ici seulement - ma mutuelle appartenance avec un lieu. Cette progression depuis la rue jusqu'au fond de ma demeure me l'a affirmée avec une insistance croissante au fur et à mesure que je "retrouvais" des sensations de plus en plus intimes, devenues chères car passées par l'épreuve du temps. De toutes les "places" que je connais c'est bien ici que 12

se réalise au plus près mon image de "la maison", composée d'une durée et d'une étendue que j'ai rendues miennes et où mes pas se retrouvent spontanément. C'est un espace qui reflète fidèlement mon corps en mouvement ou au repos, et le soumet à une certaine manière d'être où je puis enfin rassembler autour de moi la totalité de ce que j'appelle moi. Or chacun des endroits que j'ai dû traverser afin de gagner ce que j'imaginais cet isolement et ma liberté m'a inscrit en vérité, avec une rigueur sans cesse accrue, dans des fractions de plus en plus structurées de l'étendue, même si (et parce que) l'usage et le goût m'en sont le plus connus. Chacune n'a conquis davantage mon affectivité que pour me placer finalement, nu et désarmé, dans les normes et les gestes de l'habiter prévus de tout temps par ma civilisation et garantis par la société à laquelle j'appartiens. Tout en me dégageant progressivement de l'espace urbain qui m'entoure, et pensant regagner mon autonomie avec cette pseudo-solitude, je me suis, en réalité, inséré plus fortement encore dans les règles dont le corps social a ordonné mon existence et qu'il m'enjoint de suivre en occupant mon logis. Plus encore, outre le lieu ultime de ce moi, ma chambre, j 'habite également cet immeuble, cette rue, ce quartier, cette ville et le pays qui l'entoure, et chacun m'offre, confondus, cette impression de sécurité et cet enfermement. J'habite aussi l'Italie, Tokyo et Oxford Street, chez les X, en face des Y, seul (ou avec Z), confortablement, un grand appartement, etc. Chaque visage de cette remarquable polysémie exprime un type de relation à l'espace qui conditionne ma vie d'une certaine façon, m'inscrit dans un réseau de "places" et de gens qui est encore un lieu et me contient avec une rigueur variable. Enfin par-delà l'individu que je suis, la collectivité qui m'entoure entretient une relation spécifique avec les formes

13

spatiales où elle se réalise. Car comme moi, elle acquiert sa conscience d'elle-même en l'incarnant d'abord dans une forme matérielle qui l'inscrit dans le réel. Elle ne saurait exister que si elle s'ancre en un point de l' œkoumène et les institutions qui la définissent ne prennent figure qu'en des subdivisions de celui-ci, tel l'espace politique, divisé en circonscriptions électorales ou administratives. Tous les comportements selon lesquels les hommes se concertent s'appuient sur cette portion commune de l'étendue dont l'image, apparemment immobile et immuable, les guide sans relâche. De sorte qu'une société naît de formes spatiales qui en furent le nid, en restent la "place" et dont les images entretiennent sa cohésion; et elle en reçoit aussi une vie propre qui lui permet de transcender le temps. La vie mentale de l'individu se fonde d'abord sur la conscience de sa position dans l'espace; mais il en est de même pour les formes d'association où chacun se réunit à ses semblables. La notion de lieu a connu d'innombrables avatars: de cette mystérieuse "mise en place" de soi-même, d'autrui et des choses, penseurs, poètes, écrivains, artistes se sont toujours préoccupés. D'abord, peut-être, à la recherche d'eux-mêmes. Dans L'Improbable, Y. Bonnefoy écrit de Ravenne que "le vrai lieu est toujours un ici... où la réalité muette ou distante et mon existence se rejoignent, se convertissent, s'exaltent dans la suffisance de l'être." Et, à propos de la Méditerranée: "Pays où la sensation est si facile, si élémentaire, si pure, qu'elle semble conduire au cœur des choses." Le poète rejoint ici fortuitement le Timée et la célèbre définition du lieu qu'y donne Platon: troisième genre après "ce qui a une forme immuable et que seul l'intellect peut contempler" et "une seconde réalité semblable à la première mais qui tombe sous les sens et toujours en mouvement, accessible à l'opinion jointe à la sensation". Le lieu "fournit un emplacement à tous les objets qui naissent" 14

mais ne se perçoit que "grâce à une sorte de raisonnement hybride que n'accompagne point la sensation": sorte de médiateur qui n'appartient ni à l'intelligible ni au sensible et qu'on ne peut percevoir directement en tant que tel. On sait de quelle façon cette chôra s'oppose au topos aristotélicien comme elle diffère encore des conceptions de Descartes, Bergson et tant d'autres dont nos modernes psychologues: sa vie durant, Freud a été hanté par cette spatialisation des phénomènes mentaux et une partie de l' œuvre de Lacan s'exerce encore à construire des espaces qui rendent compte des relations psychiques, telle trou dont le langage percerait le réel, afin de l'évider et, par là, s'y donner une prise... On n'a guère ici à s'étendre davantage sur le lieu des philosophes. Le nôtre - celui de cet essai - n'est en effet que l'endroit où nos pensées et nos actes quotidiens "ont lieu" que, très concrètement, nous avons à habiter afin d'exister en tant que personne et être social, et pour cela qu'il nous faut perpétuer, c'est-à-dire construire notre vie durant. De cette simple notion et du vocable qui la porte, on connaît la gamme
infinie d'emplois et de significations

- de

la figure la moins

réelle à l'endroit le plus contingent - dont peut jouer librement quiconque y a recours. Foisonnement d'images et d'idées qui répond seulement à une urgence fondamentale du vivant - celle d'un fragment d'espace où (se) situer - mais paraît d'abord se dissoudre dans une multiplicité rebelle à tout effort de synthèse. Tentons d'y tracer quelques cheminements. Le plus accessible paraît celui du langage, et d'abord ce mot lui-même. Le Trésor de la langue française en énumère savamment les dénotations qu'on me permettra de rappeler brièvement. Des quelque vingt-cinq que citait déjà Littré, les sept principales demeurent celles de l'ancêtre latin locus, et d'abord un espace déterminé: par sa situation dans un ensemble, par la chose qui s'y trouve, l'événement qui s'y 15

produit; il peut être une région géographique, une ville, une habitation (sans feu ni lieu), etc. et c'est bien le sens qui nous concerne ici. Mais le principe de localisation s'exerce encore sous ce terme de plusieurs autres façons, certaines purement métaphoriques. "Lieu" désigne ainsi le moment, l'occasion (c'est le lieu de...) - le rang ou le rôle (de bon lieu, en haut lieu) -l'état ou la situation (lieu géométrique) -la raison (j'ai tout lieu de...) - un passage de texte - enfin la substitution (au lieu de). Reste qu'employé seul, en syntagme (lieu public, lieu sûr, lieu commun, lieu saint, etc), ou en locution (avoir lieu, donner lieu, tenir lieu, au lieu que, etc.), il dénote toujours la volonté de situer (une personne ou une chose, un fait, une idée...). Y compris dans le sens de dispositif argumentatif que lui donnèrent plusieurs philosophes (Aristote, Cicéron, Quintilien, Boèce...), et qui survit dans le topos des littérateurs. Ainsi, revêtant le sens que chacun choisit d'y enclore, il trouve une de ses existences dans la spéculation intellectuelle et la conception du langage lui-même en tant qu'espace ou que voie vers celui-ci. Après Mallarmé et bien d'autres, Y. Bonnefoy encore proclame ainsi que "la véritable poésie est la quête d'un vrai lieu". Avec les dangers que cela représente: bien que délimité et précisé par la langue, ajoutet-il, celui-ci peut servir également de clôture. Les mots alors se détachent des choses et "se promènent seuls", en une sorte de ballet sonore, un festival de signes parfois éclatants mais, privés de référent, incapables de susciter un lieu. Un autre risque possible a été décrit par R. Barthes lorsqu'il affirme (dans Les Bruissements de la langue) que "c'est le langage qui parle, ce n'est pas l'auteur" et qu' "écrire, c'est... atteindre le point où seul le langage agit". Une telle "dépersonnalisation de l'écriture" fut ainsi proclamée en France dans les années soixante, sous la triple influence du Nouveau Roman, des écrivains de Tel Quel (Ph. Sollers 16

proposant même de supprimer le mot "auteur") et du structuralisme. On sait comment, après cette vingtaine d'années de littérature impersonnelle, les écrits autobiographiques sont revenus en force dans les années quatre-vingt, le lieu littéraire cessant alors d'être celui du seul langage... De ce vocable, chaque écrivain s'est taillé des usages qui lui sont propres et où il déploie ses sortilèges. Qoique cette opération dépende au départ de la place relative que sa culture accorde au parler et à l'écrit. La Chine est une civilistion du texte, non de l'oralité; la pensée est d'abord écrite (tracée au pinceau) et, loin de "transmettre" des idées parlées, les idéogrammes en sont le lieu, l'enregistrement originel (F. Julien). Le caractère chinois "saute aux yeux" et, à la façon d'un flash, lance littéralement sa dénotation à l'esprit de qui l'a apprise. Mais en Occident, l'écriture phonétique n'est pas un lieu (sinon au second degré) car elle se contente de décrire les concepts en quelque sorte du dehors. Qui d'entre nous, lisant Loti, ne s'imagine lové dans un intérieur oriental calfeutré de tapis et de tentures? ou, Pouchkine et Tolstoï, arpentant les immenses salons pétersbourgeois? ou, Thomas Mann, oubliant les longs hivers de l'Allemagne du Nord dans les salons capitonnés de la bourgeoisie lubeckoise ? ou, Le Père Goriot, occupant les nobles salons du faubourg Saint-Gemain ou ceux, plus modestes, de la Nouvelle Athènes? voire, Céline, traînant son destin dans les brumes de la banlieue parisienne ou, voyageur, errant de ville en ville et savourant celles qu'on découvre pour la première fois et où "on peut supposer que les gens qu'on rencontre sont tous gentils. C'est le moment du rêve". Mais d'autres auteurs ont su nous transporter plus loin encore. Tel Sade, dont les vingt-quatre années passées dans les asiles, prisons et hôpitaux (et les propres châteaux de sa 17

jeunesse, Saumane puis Lacoste) avaient tourné l'esprit vers les espaces du confinement, inversant la fonction sociale de la clôture en faisant de la grille, du verrou et du cachot l'espace libre du libertinage, délivré de la morale et de la loi. A l'isolement forcené, ces repaires ajoutent une conception toute classique de l'espace intérieur, celle que Boullée ou Ledoux appliquaient alors à d'autres édifices, et que montre encore l'amphithéâtre du château de Siling, cadre des Cent vingt journées. Est-on si loin ici des Sept châteaux de l'âme de Thérèse d'A vila ? de la caverne de Montesinos qu'explore Don Quichotte, voire de L'Aiguille creuse d'Arsène Lupin ou de la retraite aquatique du Fantôme de l'Opéra, voire des palais en ruine de Borges dont les escaliers ne mènent nulle part... ? Chacune de ces "places" a bien reçu de l'écrivain une vie particulière, mais toutes partagent aussi une dimension onirique qui, on le dira, les prive en apparence de la véritable fonction de tout espace habité. Jules Verne reste sans doute le plus étonnant créateur de lieux de notre littérature. Rien ici ne se passerait sans eux: ils sont les vrais héros de ses romans, dont les personnages ne font guère que les animer. R. Barthes a eu beau jeu d'opposer le Nautilus au Bateau ivre et l'intérieur "bourgeois" du premier à la folle irréalité du second. Pourtant, qu'on choisisse La Maison à vapeur ou L'Île flottante, le ballon des Cinq semaines ou l'obus s'envolant vers la lune, Les Indes noires ou tant d'autres espaces "réels" mais irréalisables, confortables et sûrs mais environnés de dangers, leur dimension imaginaire a survécu aux progrès de la science et nous fait encore rêver. Parce qu'elle allie le mystère de leur conception et de leur fonctionnement à notre invariable urgence d'habiter, c'est-à-dire d'occuper un fragment de l'étendue rendu, lui, protecteur et rassurant. Opérant a contrario, ces endroits mystérieux et souvent voyageurs nous introduisent de plain-pied dans une mythologie de l'endroit 18

de la région, de la ville, de la demeure, de la chambre close qui fonde notre pulsion habiteuse, si mobiles et risqués qu'ils se révèlent eux-mêmes. Mais d'autres espaces littéraires élargissent le lieu aux dimensions de l'esprit. La pérégrination de Don Quichotte dans sa minuscule province revêt, par le génie du romancier, une ampleur cosmique car le lieu véritable est ici l'âme du héros et son fol idéal. A l'époque du Siècle d'Or, où les frontières politiques se stabilisent et la chevalerie se réduit à un simple souvenir littéraire, l'errance ne peut s'accomplir qu'à l'intérieur de soi-même, libérant ainsi le chevalier des lieux de la terre. "Nous rêvons de voyager à travers l'univers, mais l'univers n'est-il pas en nous? Nous ne connaissons pas les profondeurs de notre esprit"... disait Novalis après et avant tant d'autres. Mais le propos est universel et le poursuivre nous conduirait, au-delà du nôtre, à la notion de limite: ce doublet fini/infini qui unit et sépare, dont les philosophes ont construit plusieurs ontologies et qui introduit aussi l'épineux problème du seuil. Ici toutefois, elle servira seulement à marquer la borne de notre réflexion, c'est-à-dire encore de nos lieux à vivre. De ceux-ci, l'art nous propose d'autres images avec, en moins, ce que toute lecture éveille à l'imagination et, en plus, cette "connaissance" des choses que seule la création esthétique peut communiquer: un espace à mi-chemin de l'imaginaire et des travaux de l'architecte. Mais le lieu par excellence reste ici l'art lui-même: le seul où le créateur puisse exercer son individualité, la mettre en œuvre et, de là, tenter à l'universel. Certes Le Corbusier à la villa Savoye, Barragàn à la Casa Gilardi et bien d'autres ont su créer des espaces à la fois magiques et "construits". Mais c'est la peinture qui en tient le mieux la gageure. Qui départagera le réel et le rêve dans un intérieur hollandais peint par Vermeer? Ces demeures toujours brillantes de propreté et 19

qu'un climat incertain éclaire à demi, monde clos, calfeutré où se déroulent dans la paix les tâches domestiques... Mais, en profondeur, la lumière intérieure que sécrètent les choses, plus subtile que le pâle soleil qui se glisse par la fenêtre, et qui spiritualise ces simples logis en une mystérieuse alchimie de formes, de matières et de couleurs. A plus forte raison si l'esprit y superpose l'lnvitation au voyage, et la magie du verbe baudelairien qui en précise les qualités - ordre, beauté, luxe, calme, volupté. A l'opposé de la sérénité de ces lieux, mais opérant de façon semblable, les prisons de Piranèse, allégorie possible de l'enfer où s'accumulent poulies et chaînes, roues et crochets (inspirés peut-être par les décors d'opéra de l'époque), conduisent à un état de malaise et de vertige, et ne "localisent" que la souffrance et la mort. Mais ces lieux des penseurs et des poètes, des conteurs et des peintres, ne font guère qu'étendre aux dimensions du rêve celui de quiconque, et d'abord notre corps, le premier de tous, où surgit et retourne la totalité de notre être, qui reste l'unique origine de nos pulsions habiteuses, et n'a finalement pour fonction que de nous garder rassemblé. Mais qui ne se dégage guère des mythes dont les âges et les cultures l'ont enveloppé, et n'agit plus qu'en fonction des symboles qu'y ont inscrits les civilisations. C'est ainsi qu'en Afrique ou dans l'Occident classique, celui du roi (ou du chef) contient encore, outre sa personne, la présence symbolique de la nation: il reste le signe de l'institution monarchique et, pardelà sa périssabilité matérielle, le lieu véritable de l'Etat. Chez certains peuples noirs, de complexes cérémonies en font le dépositaire physique de "la force du pouvoir" (G. Balandier) et, l'identifiant au territoire, celui de la totalité des habitants. Tout comme, dans l'Occident classique, la cérémonie du sacre conférait au souverain une existence symbolique lui permettant de transgresser le temps et d'incarner, tout périssable qu'il soit, la pérennité du peuple et 20