Créativité et rationalisme en architecture

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L'analyse des processus de conception architecturale devient un objectif de la recherche fondamentale. Voici un réexamen approfondi des conditions d'exercice professionnel des architectes afin d'optimiser la qualité architecturale. Voici un éclairage nouveau sur les concepts de créativité et d'inventivité en distinguant clairement l'approche de l'architecte de celle de l'ingénieur. Une réflexion fondamentale sur le cadre de formation et d'exercice des architectes.
Publié le : samedi 1 octobre 2005
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EAN13 : 9782296413344
Nombre de pages : 276
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Créativité et rationalisme
en architecture http://www.librairieharmattan.com
harmattan I @wanadoo.fr
© L'Harmattan, 2005
ISBN : 2-7475-9222-7
EAN : 9782747592222 Michel CORNUÉJOLS
Créativité et rationalisme
en architecture
Préface de Guy Béart
L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris
FRANCE
Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia L'Harmattan Burkina Faso L'Harmattan Hongrie
Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; Via Degli Artisti, 15 1200 logements villa 96 Kenyvesbolt
BP243, KIN XI 10124 Torino 12B2260
Kossuth L. u. 14-16
Université de Kinshasa — RDC ITALIE Ouagadougou 12
1053 Budapest PRÉFACE
LA CHANCE ET LE BONHEUR, L'ARCHITECTE ET L'INGÉNIEUR.
J'ai la chance et le bonheur d'habiter depuis près d'un demi-siècle
"Une maison tranquille
Dans un jardin,
Près des bruits de la ville
Et pourtant loin."
chance est plutôt irrationnelle. Comme la rencontre et l'union avec La
l'âme soeur, elle dépend du hasard, d'un concours de circonstances, et de ce
que les futurs partenaires lui soient propices.
Le bonheur est plutôt rationnel. Il se construit jour après jour avec des
efforts de compréhension, d'étude et de réalisation. Le bonheur est à celui
qui a de petits désirs quotidiens qu'il peut satisfaire... et un grand projet
qui le fait rêver.
Pour trouver et acquérir en 1967 ma "maison tranquille", il a fallu visiter
beaucoup de propriétés, établir des comparatifs, hésiter, revisiter...
Soudain, le coup de foudre. Ce fut la chance.
Le bonheur, malgré des chambardements professionnels et personnels, je
l'ai vécu dans ma maison qui, tous les jours, m'a appris des choses
nouvelles.
Son jardin, avec ses arbres séculaires et les jeunes arbres que j'y ai plantés,
m'a enseigné la règle que j'ai appliquée pour ma vie et mes chansons :
"D'abord, préserver l'ancien. Ensuite, protéger le nouveau de I 'ancien
qui veut l'étouffer. Enfin, empêcher le nouveau devenu fort, de dévorer
l'ancien."
Bref, comme pour les arbres, établir l'harmonie entre l'ancien et le
nouveau.
Ma maison est une construction 1930 de Rosenauer et Pierre Otto Bauer,
architectes autrichiens de l'école du Bauhaus (forme et fonction). Elle est
faite de béton armé, de verre et d'acier. Comme la proue d'un vaisseau,
elle pénètre la nature, la verdure et le ciel. 8
J'ai eu la chance de trouver de bons architectes, et le bonheur de travailler
avec de bons ingénieurs. La construction, comme la chanson, est
conditionnée par trois personnes, l'architecte-musicien, l'ingénieur-parolier
et l'utilisateur-interprète. Sans compter les artisans multiples, maçons,
métalliers, miroitiers, décorateurs, dont le travail de réalisation, avec les
produits adaptés, est également essentiel.
J'ai eu la chance de trouver Pierre Otto Bauer à la suite de longues
recherches. Après avoir, en 1940, fui le nazisme du Portugal au Brésil en
passant par Londres et New York, il revint en France en 1968. Il avait cru
sa construction détruite après son occupation par les officiers de la
Wehrmacht et eut les larmes aux yeux de la revoir, abandonnée, en
apparence mourante, démolie, mais sa structure en bon état (du travail
d'avant-guerre). Et "toujours jeune", dit-il. Comme les constructions bien
conçues et bien réalisées, telles les pyramides d'Egypte, éternelles.
Bien que j'aie été spécialiste du béton armé, en tant qu'ancien ingénieur
des Ponts et Chaussées devenu ingénieur des Ponts et ... Chansons, il ne
me restait plus, pour la sauvegarde de ma maison et sa pérennité, que
quelques bonnes intuitions et connaissances.
Après la mort de Bauer, c'est l'admirable architecte et peintre français Jean
Bercier qui m'a conseillé, accompagné, avec ses conceptions et dessins.
Après sa disparition, j'ai eu la chance de rencontrer mon voisin Michel
Cornuéjols, architecte, et le bonheur de travailler avec Michel Cornuéjols,
ingénieur.
Dans son livre CRÉATIVITÉ ET RATIONALISME EN
ARCHITECTURE, son propos repose sur la distinction fondamentale
entre l'activité mentale de l'architecte de celle de l'ingénieur.
Dans ma jeunesse, j'avais appris qu'en mathématiques, la science
fondamentale par excellence, on ne crée pas : on découvre ce qui peut
exister logiquement et que l'on essaye de concentrer en des formules de
plus en plus simples.
En physique et surtout en technologie, avec les intuitions du rationnel, on
invente. On invente des procédés, des formules qui tiennent. Cela se passe
de même pour l'esprit d'oeuvre dans le domaine de la construction.
Selon Michel Cornuéjols, l'architecte est plutôt créatif et irrationnel ;
l'ingénieur, plutôt inventif et rationnel. Leur union doit générer une
construction qui donne à l'usager un sentiment de beauté, de sécurité et de
bonheur de vivre. 9
En chanson, pour moi, c'est pareil. Les premières lignes, paroles et
musique, sont tombées du ciel, souvent dans la nuit, en rêve. Je les note
"Le premier vers nous est donné", a écrit le poète. aussitôt à mon réveil :
Ensuite vient le travail de l'ingénieur pour développer ces premières
lignes, réunir en quelques couplets mis en ordre tout ce qu'on a envie de
dire, et développer la musique afin que la cellule initiale devenant plus
riche et forte, capte et retienne l'auditeur. La chanson est une émotion et
une équation.
D'une autre façon, André Gide a dit : "Il faut créer dans l'ivresse et se
relire sobre". Je n'irais pas jusqu'à prétendre que les architectes sont des
ivrognes et les ingénieurs des abstinents, tant la créativité irrationnelle et
l'inventivité rationnelle s'épaulent sans cesse.
J'ai eu la chance et le bonheur de démarrer ma vie professionnelle chez
Sainrapt et Brice (bâtiments, ponts, barrages...), place Paul Verlaine à
Paris, comme ingénieur au bureau d'études, ingénieur de travaux. J'ai
aussi, sous la direction de Louis-Pierre Brice, fait des recherches sur la
fissuration dans son laboratoire privé à Boulogne, puis au Laboratoire de
Physique et Chimie de la rue Vauquelin où s'illustrèrent ensuite les prix
Nobel Pierre-Gilles de Gennes et Georges Charpak, que j'ai eu l'honneur
et le bonheur de connaître trente ans plus tard.
La France des années 50 était au monde l'un des tout premiers pays pour
la construction. J'ai donc eu la chance de travailler dans un métier exaltant
où la France régnait et innovait. Très tôt, je fus affecté aux réalisations en
béton "précontraint", c'est-à-dire le béton armé avec des câbles en acier,
tendus avec des cônes d'ancrage. J'avais 22 ans, et il est exaltant de
démarrer dans un métier où la France est à la fois en expansion dans le
monde et pionnière de techniques nouvelles. Il y a fallu les intuitions
d'ingénieurs géniaux comme le furent Caquot et Freyssinet. Dans le droit-
fil d'Einstein ou du jeune Newton avec sa pomme, avant que leurs
découvertes soient confortées par les expériences et les formules de
mathématiciens, physiciens, astronomes.
J'ai eu la chance et le bonheur de troquer la règle à calcul d'ingénieur des
Ponts et Chaussées contre la guitare d'ingénieur des Ponts et Chansons
dans un monde de la chanson qui, à l'époque, était créatif et dont les
chansons françaises faisaient le tour du monde... en langue française.
Cela est exaltant, aussi, mais est devenu très rare. Dans les métiers de la
chanson, l'irrationnel et le spirituel devraient régner dans la création, puis
le marketing rationnel lui donner des structures solides, efficaces pour la
diffusion et la distribution. Mais le marketing a pris le pouvoir, le robinet
de la distribution commandant dorénavant la source de la création. 10
Cela donne en général les chansons que l'on écoute et réécoute grâce aux
médias et leur complice, la publicité, dont on achète les disques, mais qui
s'oublient très vite quand elles sont renforcées, remixées, redistribuées
avec de nouvelles campagnes de marketing.
Comme le souligne Michel Comuéjols, la présence de l'architecture est
incontournable. Elle a d'ailleurs été déclarée d'utilité publique par la loi du
3 janvier 1977. Il est vrai que ses réalisations doivent non seulement
séduire par leur conception par les esprits dits supérieurs, mais aussi
s'avérer belles, fortes, durables, sûres pour le public et les utilisateurs.
Et la chanson ? Doit-elle être déclarée d'utilité publique ? Il est vrai que la
chanson et la musique nous envahissent partout, nous accompagnent
malgré nous dans la solitude, les ascenseurs, les hypermarchés, les
publicités... En principe, grâce à la multiplication des conduits dont les
réseaux "Intemet", chacun devrait pouvoir choisir ses musiques, choisir
ses chansons. Or le goût du public est influencé, déformé constamment
par les campagnes de publicité, de marketing, et le fait que, seules,
quelques chansons soient diffusées en grand.
De même, de nos jours pour certains édifices, le gigantisme,
l'éparpillement des responsabilités, le manque de concertation entre
l'architecte, l'ingénieur et les exécutants, la prolifération de nouveaux
matériaux insuffisamment testés, finissent par noyer le maître d'oeuvre
qui, en France, devient trop souvent, en fin de compte, l'entrepreneur ou
le maître d'ouvrage. C'est l'argent qui règne.
En architecture, malgré les consultations ou pseudo-consultations de
commissions ou du public avec des référendums locaux, finalement, ce
sont des systèmes bureau-technocratiques qui réalisent les grandes
constructions de notre siècle. Certaines d'entre elles se cassent la gueule
quand l'architecte a été trop "créatif' et a voulu surtout étonner, à l'instar
des peintres en leurs oeuvres picturales et des musiciens contemporains.
Pour un réexamen de tout cela et plus encore, le livre de Michel
Comuéjols m'a intéressé et enchanté.
Guy Béart AVANT-PROPOS
Que se passe-t-il dans le cerveau d'un architecte lorsqu'il est devant
sa table à dessin ou son ordinateur ? Son activité cérébrale ne procède-t-
elle pas à la fois de celles du scientifique et de l'artiste ? Cette dualité a
été longtemps considérée comme mystérieuse et impossible à analyser
sans détruire l'essence même de son produit, la création apparaissant
comme une énigme insondable parce qu'échappant à toute logique. Mais
elle ne découle pas davantage du déroulement d'une méthode systématique
qui sanctionnerait tous les actes de conception, et serait ainsi formulable à
la manière d'une théorie mécaniste de toute action mentale. La première
acception, irrationnelle, s'oppose fondamentalement à la réflexion sur la
conception architecturale, tandis que la seconde, rationnelle, est à l'origine
de divers travaux présentés comme des théories ou des méthodes plus ou
moins scientifiques de ce processus conceptuel.
Ces prises de positions sont devenues aussi caduques l'une que
l'autre par suite des progrès de la réflexion contemporaine sur la
dynamique du rapport de la connaissance à l'action et sur la complexité des
processus de conception et de création, lorsqu'on y réintroduit la
subjectivité. C'est donc bien par intermédiation entre ces deux
propositions formelles qu'il apparaît possible de rechercher la validité des
questionnements actuels sur les processus de conception en architecture, la
difficulté effective d'une telle analyse procédant de ces deux écueils
extrêmes.
Il n'est pas surprenant que l'architecture oscille ainsi depuis
Vitruve entre art et science, mais, en contrepoint à l'opinion de Boulée qui
dissociait le savoir scientifique de l'art en postulant la suprématie de ce
dernier, elle amorcerait un retour vers le champ de la science. Plus
abstraitement que la construction, part scientifique de l'architecture selon
Boulée, la conception devient dès lors un nouvel immatériel proposé à
l'étude théorique. L'analyse des processus de conception architecturale
devient ainsi un objectif de la recherche fondamentale : elle appartient
désormais au domaine de la recherche architecturale.
C'est dans cette perspective que depuis plusieurs décennies, la
littérature spécialisée se penche sur les problèmes de créativité dans le
souci légitime d'en approfondir la compréhension et d'en améliorer la mise
en pratique. Mais les études sur ce thème tendent à amalgamer sans
distinction aucune les innovations de nature scientifique et celles qui
appartiennent au domaine artistique, en analysant les mécanismes mentaux
produisant celles-ci sans rechercher s'ils traitent des données de même
nature et selon la même procédure dans les deux démarches, et tendent donc
à les considérer comme indifférenciés. Les anglo-saxons ont notamment 12
développé les méthodes synectiques de systématisation des innovations de
groupe, en initiant ces méthodes dans le domaine technique, et semblent
admettre que celles-ci puissent être appliquées indifféremment dans tous les
domaines psychologiques.
La novation conceptuelle de l'approche consiste à considérer la
globalité du projet d'architecture, et non plus sa réalisation seule. Deux
champs d'investigation s'offrent ainsi à l'étude des processus de conception
en architecture. Le premier concerne la production de l'architecte et est
centré sur le couple créateur / création, et le second, considérant la
conception comme un phénomène social, prend en compte l'ensemble des
acteurs concernés par le projet, dans un couple créateur / société. Ces deux
champs d'investigation ne sont pas opposés mais au contraire
complémentaires, chacun d'eux comportant des questions et problèmes
différents mais incontournables pour embrasser dans toute sa complexité le
domaine à la fois individuel et collectif de la création architecturale.
Le premier champ d'investigations s'élabore autour d'une définition
de celle-ci corrélative du travail de l'architecte. Le questionnement
correspondant concerne le déroulement du projet et cherche à comprendre
comment, progressivement, les formes découlent des mots contenus dans
les concepts selon lesquels l'architecture transforme le programme, le
transfigure, se l'approprie, comment l'espace et les formes émergent et
sont traduits par des représentations multiples, successives, toujours
potentielles, jamais immuables. Le second champ d'investigations
interroge la finalité humaine et sociale de l'architecture, et l'environnement
d'éclosion du projet. Il cherche à déterminer comment les formes et espaces
exprimés par le projet sont source de sentiments pour le public et l'usager.
La formulation de ces questions s'appuie sur des notions et
concepts dont l'expression recèle souvent beaucoup de confusions,
notamment dans les termes tels que conception, processus, projet, pour ne
citer que les termes les plus courants du vocabulaire générique de la
communauté architecturale en regard des problèmes qui nous intéressent
ici. Plus généralement en amont, lorsque la créativité se définit comme la
faculté d'inventer et d'imaginer, et l'invention comme l'action d'imaginer,
de créer quelque chose, lorsque la découverte est définie comme action
d'inventer un produit ou un système, la confusion de langage entre les
vocables de créativité, d'inventivité, d'imagination, d'innovation, de
découverte et d'invention est évidente. La langue anglaise est encore plus
indigente et floue lorsqu'elle regroupe la plupart de ces vocables sous celui
de creativity. Nos connaissances en physiologie cérébrale, en psychologie
et en sémantique permettent aujourd'hui d'être plus rigoureux dans la
définition de ces différentes activités cérébrales, et de lever une part
significative de l'imprécision qui recouvre les concepts correspondants. 13
Pourquoi alors se pencher plus particulièrement sur ces thèmes
aujourd'hui ? Plusieurs facteurs justifient cet intérêt. Prenant le pas sur
l'exclusivité des connaissances comme contenu, l'idée de processus devient
primordiale : dans le domaine de l'architecture, le développement des
moyens informatiques concourt à mettre en valeur cette notion de
processus comme essence constitutive du mode d'élaboration. Travailler
alors de manière analytique sur celui-ci révèle une forme de caractérisation
encore mal évaluée du travail de l'architecte qui doit être performant dans
un cadre distinguant idée, concept, premiers dessins, mise en oeuvre ...,
cette dissociation étant liée aux modes actuels de production du bâti et à
leurs dispositifs complexes.
On assiste par ailleurs à un développement croissant des sciences
cognitives : modes d'apprentissage, d'invention, de création, transmission
du savoir, enseignement. De nombreuses recherches se greffent sur le
développement de l'informatique et de l'intelligence artificielle et autour
des concepts et outils de représentation, voire de conception. Ces
questions se posent aujourd'hui sous un jour nouveau dans les écoles
d'architecture : de multiples interrogations interpellent la pédagogie du
projet et le rôle central que l'on tend à lui redonner dans la formation des
futurs architectes. Parallèlement, un intérêt croissant est porté aux
techniques, à leur évolution en général, sous les angles philosophique,
poétique et éthique. Pour l'architecture, comme pour l'art, se dégage une
tendance à l'autoréférence en même temps qu'une interrogation sur leur
nature et leur finalité. On assiste à un déport caractérisé de la notion
d'oeuvre vers le concept, le processus, le mode d'élaboration.
Dans la multitude des réflexions qui émergent ainsi des praticiens,
il serait vain de chercher une quelconque unité, sinon que bon nombre
s'adressent aux domaines conjoints de la conception et de la réalisation et
ne se cantonnent plus seulement au domaine de l'oeuvre. De nombreux
architectes évoquent leurs approches ou leurs convictions en cherchant à
fonder leurs réponses architecturales sur des concepts ou des intentions qui
montrent que faire de l'architecture relève d'une construction cérébrale et
non uniquement matérielle. De manière pratique, de nombreux
professionnels cherchent à développer de nouvelles stratégies, à explorer de
nouveaux outils, de nouvelles méthodes, à mettre en place de nouveaux
modes de production de leurs équipes personnelles ou collectives.
Notre propos est de tendre à la clarification des concepts de base et
de soumettre les assertions exprimées à ce jour à l'analyse critique, pour
en valider les aspects positifs et en affiner les propositions incertaines. On
peut en espérer notamment une meilleure appréciation des formations et
des compétences développant chacune des aptitudes à la conception, et par 14
là même un meilleur contenu des prestations offertes par les
professionnels correspondants, aménageurs, urbanistes, architectes et
hommes de l'art, ainsi qu'une compréhension plus éclairée de leur rôle
social par le public comme par le législateur, conformément à l'intérêt
public reconnu à l'architecture par la loi. INTRODUCTION
HISTORIQUE DES CONCEPTS DE CRÉATIVITÉ ET
D'INVENTIVITÉ
BASES PHILOSOPHIQUES.
La création et l'invention procédant toutes deux de la mise en
oeuvre de l'imagination, examinons d'abord comment le concept de cette
dernière a philosophiquement évolué par rapport aux autres activités
psychiques.
Cinq siècles avant notre ère, Protagoras affirmait que "toutes nos
connaissances viennent de la sensation, et la sensation varie selon les
individus. L'homme est donc la mesure de toutes choses". Cette
philosophie empiriste, selon laquelle il n'est d'autre connaissance réelle que
la connaissance relative et transitoire de nos sens, contient en germe le
relativisme et, indirectement, l'idéalisme subjectif.
Mais Socrate critiquera avec une virulente ironie ce savoir
empirique pour tenter d'y substituer une connaissance de soi tirée de soi-
même par la ma eutique : des idées générales dégagées par induction de la
confrontation des opinions découleraient les définitions nécessaires à leur
formulation, ces définitions n'étant considérées qu'à titre d'hypothèses
destinées à être vérifiées et non comme des certitudes absolues. Mais la
recherche d'une définition composante exacte ne pourrait aboutir que dans le
contexte d'une connaissance exhaustive parfaite et finie, autrement dit
jamais atteinte, et la méthode socratique apparaît ainsi plus critique que
constructive, plus analytique que synthétique.
À son tour, son plus fidèle disciple, Platon, opposera à l'empirisme
aporétique qui caractérise cette abstraction hypothétique de vérité le
rationalisme formel développé dans sa théorie dialectique des idées : les
idées sont la réalité absolue, une, immuable et éternelle, dont le monde
sensible, changeant, multiple et périssable n'est qu'une image dégradée.
L'idée met en évidence la réalité unique aux apparences innombrables, le
modèle intelligible général de chaque chose concrète ou de chaque notion
abstraite, par-delà les expressions sensibles, chaque degré nouveau de
connaissance lui conférant toujours un degré supérieur d'unité. Par contre,
l'imagination est conçue comme la faculté de se représenter une image
irréelle à laquelle elle veut conférer une réalité. Elle est ainsi perçue, à
l'origine de la réflexion philosophique, comme une source d'erreur, la cause
de la fausseté résidant dans le fait que l'imagination veut se faire passer
pour ce qu'elle n'est pas : la perception. L'imagination ne peut pas être
alors source de connaissance.
Si l'esprit encyclopédique d'Aristote conserve cette conception, dans
la mesure où nous ne pouvons accorder aucune réalité objective aux entités Créativité et rationalisme en architecture 16
que nous imaginons, l'imagination, comme processus psychique, n'en
dérive pas moins de la sensation, elle est un "mouvement engendré par la
sensation en acte": les idées, ou concepts, ne doivent pas être séparées de
ce qu'elles évoquent, c'est-à-dire des choses sensibles. "Celui qui ne sent
pas ne connaît et ne comprend rien". Au réalisme des idées de Platon
s'oppose ainsi le réalisme des objets et du monde sensible de son élève :
"Chacun peut penser ce qu'il veut, mais sentir ne dépend pas de lui, mais
de la seule existence de l'objet senti". Le réalisme substantialiste d'Aristote
distingue la matière, "être en puissance", et la forme qui en fait un "être en
acte", l'être se développant sans cesse, de matière à forme, de potentialité à
acte, d'être à être.
Remarquons ici que ce n'est qu'au Mlle siècle qu'apparaît le terme
dans une acception purement divine, la vulgarisation de son de création,
sens se faisant à partir du XIVe siècle. Pour sa part, le terme d'invention
apparaît au XVIe siècle, et se diversifiera au fur et à mesure du
développement technologique et de la révolution industrielle.
C'est alors que le dualisme idéaliste et matérialiste, métaphysique et
scientifique, formera le fondement de la philosophie de Descartes, à la fois
médiévale et moderne : médiévale par sa démarche métaphysique de
démonstration et d'existence du monde extérieur à sa propre pensée, mais
jetant résolument les bases de la science moderne matérialiste dans sa
méthode rigoureusement logique d'analyse de cet univers extérieur : la
substance matérielle s'explique de façon purement logique et ne dépend
nullement de l'existence de l'âme. La séparation essentielle du rationnel
endogène et du sensible est définitivement consommée, et l'esprit de
géométrie s'oppose depuis lors à l'esprit de finesse. C'est ainsi que l'idée
est le résultat de tout ce qui peut être conçu par l'esprit, tandis que
l'imagination est considérée comme une faculté de connaissance qui se
rapporte aux choses pouvant être connues par les sens. Descartes distingue
deux formes d'imagination : l'imagination psychique, qui est une faculté de
l'âme, et l'imagination corporelle, qui, elle-même, se différencie en
imagination reproductrice (conservant les traces des figures) et imagination
créatrice (en créant de nouvelles).
Spinoza réaffirmera l'imagination en qualité d'aptitude naturelle de
l'homme. En effet, la première démarche de celui qui vit "selon l'ordre
commun de la Nature" est d'affirmer de manière imaginaire son pouvoir
d'action. Si, subsidiairement, l'imagination est source d'erreur, ce n'est pas
l'image mentale ou sensible en elle-même qui est fausse : c'est qu'il nous
manque une connaissance capable de la réduire. Pour sa part, l'idée est la
représentation d'une chose pour autant que cette chose est pensée par un
être humain.
À la même époque, Leibniz postulera qu'"il n'y a rien dans
l'intelligence qui ne vienne des sens, si ce n'est l'intelligence elle-même",
avant que David Hume propose l'imagination comme "une tendance à se
Introduction 17
répandre sur les objets extérieurs et à unir à ces objets les impressions
intérieures qu'ils provoquent".
Puis Kant recherchera l'unité philosophique en recourant au concept
de finalité, lequel n'est pas constitutif des choses mêmes, mais devient
régulateur de la pensée : il n'y a pas de valeur objective, mais seulement
subjective. L'imagination est considérée comme l'une des "trois sources
subjectives de connaissance", au côté des sens et de l'aperception :
"l'imagination est le pouvoir de se représenter dans l'intuition un objet,
même en son absence". Kant distingue, dans l'imagination, la faculté
productrice, qui s'exerce indépendamment de l'expérience, de la faculté
reproductrice, qui est soumise à celle-ci. L'idée est ainsi un concept de la
raison pure auquel ne correspond aucun objet de l'expérience. Dans cette
perspective finale, Kant admet une valeur intrinsèque de l'art considéré
comme un jeu sans autre objet que lui-même.
C'est alors que Hegel concevra la Phénoménologie de l'esprit, qui
décrit le développement et la culture de la conscience naturelle, depuis la
participation sensible et esthétique au monde, "à l'ici et au maintenant",
jusqu'au savoir absolu. Il considère l'idée comme une identité fondamentale
entre la réalité extérieure et l'esprit.
Se rattachant, comme Kant, au courant agnosticiste qui déclare la
"chose en soi" inaccessible et inconnaissable, Auguste Comte, dans son
Cours de philosophie positive, part du principe qu'"il n'y a qu'une maxime
absolue, c'est qu'il n'y a rien d'absolu". Sa méthode consiste à ne s'occuper
que des faits et de leurs relations, les faits étant les phénomènes qu'on peut
constater par l'expérience, et la seule expérience étant celle des sens.
Pour sa part, Ritter placera "l'involontaire" à la source des
puissances de l'imagination, et précisera l'existence de cette région
nourricière de la sensibilité et du rêve, tandis que Schiller considérera que
l'art est une manifestation de "jeu gratuit" libérant un surplus d'énergie :
l'homme se libère par l'art d'une "impression" de surpuissance. Von Lange
y verra au contraire le "besoin" d'une surpuissance, dans la mesure où
l'imagination d'un enfant qui joue lui fait transcender les limites de la
réalité, et il conclura :"Si le jeu est l'art de l'enfance, l'art est le jeu de l'âge
adulte ; l'un et l'autre sont des formes d'illusions conscientes". Lorsque
Nietzsche déclare plus tard que "dans l'homme authentique, il y a un enfant
caché qui veut jouer", il sait que le jeu de l'enfant se transforme en la
recherche de l'adulte avec identité de processus. La force à laquelle l'homme
doit sa réussite culturelle réside en effet dans son processus d'adaptation
actif à son environnement propre, fruit du dialogue permanent avec cet
environnement qui constitue la recherche.
S'appuyant sur les nombreux témoignages vécus de créateurs
artistiques tels que Victor Hugo, Rimbaud, Gauguin, Baudelaire, Liszt, et
plus tard Jean Cocteau ou André Malraux, les psychologues reconnaîtront
l'importance de l'attitude ludique en matière d'art, cette attitude tendant à la
Créativité et rationalisme en architecture 18
satisfaction hédoniste que toute activité créatrice porte en elle-même. N'est-
ce point là la motivation profonde de la création artistique dégagée par
Freud, et corrigée par Gross, qui constate que si l'art est l'effet d'un jeu
instinctif, il s'y ajoute chez l'homme le désir de soumettre la nature à ses
fins artistiques ?
À son tour, la doctrine de Bergson rejettera aussi bien l'empirisme
que le rationalisme ou le relativisme, qui n'ont retenu, à son avis, de la
réalité que la matière, de la pensée que le concept, de la conscience que la
forme. Pour surmonter l'attrait de l'imitation, la conscience pose
indéfiniment à la matière de nouveaux problèmes, et pour éviter la
dissolution du rêve, elle recourt à la précision de l'expression. Menacée par
la double passivité de la répétition du geste acquis et de la représentation
d'un passé révolu, elle doit, tout en assurant à la science son pouvoir sur la
nature, s'ouvrir à l'impulsion créatrice et se renouveler à son contact.
"Phénoménologie de l'expérience", psychologie de la conscience qui pose
le principe d'une existence libre de créer son avenir dans un temps non
planifié, la philosophie de Bergson exige de l'intelligence qu'elle renonce à
certaines habitudes et, répondant aux conclusions négatives de la critique
kantienne, elle veut être une méthodologie de l'effort intellectuel vers une
vie spéculative et spirituelle.
Tandis que la psychologie philosophique avait ainsi fini par se
réduire au jeu exclusif des idées et de la logique, un des grands mérites de
la pensée et de la science modernes aura été de découvrir cette zone
immense et ignorée que constitue l'indicible que nous détenons en nous. Il
y a à peine un siècle que les occidentaux ont pris progressivement
conscience de sa nécessaire réalité, de son contenu, et qu'ils se sont forgé
des outils nouveaux pour l'explorer. Nous commençons maintenant à
savoir comment notre mystérieuse intériorité dépend de notre cerveau,
comment une organisation matérielle très complexe peut
"fonctionnellement" donner naissance au spirituel sans que celui-ci penie
rien de sa spécificité. Au seuil du XXe siècle, en 1901, Bergson
prophétisait avec clairvoyance : "Explorer l'inconscient, travailler dans le
sous-sol de l'esprit avec des méthodes appropriées, telle sera la tâche
principale du siècle qui s'ouvre".
Introduction 19
BASES SCIENTIFIQUES.
Proclamer la primauté des valeurs spirituelles sur les valeurs
intellectuelles, ce n'est plus aujourd'hui une profession de foi
"spiritualiste" liée à une philosophie ou une croyance que sont libres de
démentir ceux qui pensent autrement, c'est affirmer objectivement ce que la
psychobiologie et la neurophysiologie observent chez l'homme, ce qu'il lui
est nécessaire de sauvegarder et de développer s'il veut rester Homme et
construire une société humaine.
L'investigation systématique du psychisme trouve son support
somatique dans les développements modernes de la physiologie cérébrale
qui, jusqu'au début du XIXe siècle, se bornait à définir le cerveau comme
l'organe de la pensée. Les travaux de Broca, et surtout de Fritsch et Hitzig,
sur les localisations cérébrales ont permis de découvrir dans le cerveau des
zones spécialisées dans certaines fonctions psychologiques. Mais on
constatera au début du XXe siècle que le psychisme global n'est pas
localisable, et les recherches négligeront pour un temps la pensée pour
analyser le fonctionnement du cerveau, à partir de la découverte de son
activité électrique. Depuis 1950, la microélectrophysiologie cérébrale se
développe et constitue en même temps la base de l'électrophysiologie
cérébrale du comportement : on enregistre ce qui se passe dans un neurone
de l'écorce cérébrale d'un homme éveillé pensant et agissant. L'obligation
de considérer le fonctionnement cérébral dans sa totalité est renforcée par la
mise en évidence de processus d'intégration, et Magoun généralisera la
notion de régulation du fonctionnement cortical.
Les mécanismes nerveux du cerveau tels qu'ils apparaissent quand
l'individu pense, est conscient et agit, ne sont pas seulement à considérer
en eux-mêmes en tant que processus neurophysiologiques, mais il faut
déterminer leur valeur psychogène de pensée, de conscience et d'action.
Tous les progrès de la neurophysiologie moderne, avec Pavlov (1927),
Lapicque (1930) et Sherrington (1932), ont complexifié la notion de
réflexe en valorisant notoirement les centres, organes d'intégration
possédant autonomie et spontanéité, et non simples stations d'aiguillages
automatiques. Or c'est précisément cette spontanéité autonome qui
caractérise l'imagination génératrice de la créativité et de l'inventivité, ces
deux "exductions" de l'esprit humain qu'il nous faut définir et comparer.
Henri Laborit nous invite à pénétrer dans la connaissance de
l'imagination : "Ce qui caractérise l'espèce humaine, c'est le fait de
posséder, dans son cortex, des zones associatives particulièrement
développées sur le fonctionnement desquelles repose l'imagination,
structure associative lui permettant de réaliser des formes nouvelles à
partir du stock mémorisé dans son paléocéphale de ses expériences
personnelles et collectives, et de découvrir les solutions neuves à apporter
aux problèmes variés posés par l'environnement". Les excitations se
Créativité et rationalisme en architecture 20
transmettent ainsi de neurone en neurone et de synapse en synapse, et la
Psychologie des Formes montre qu'elles tendent à s'organiser
spontanément suivant certaines lois de structures. Au plan neuronal, les
synapses, interfaces de communication, ne laissent pas passer les
informations librement. Le signal a tendance à cheminer dans le cortex
suivant des itinéraires de facilitation tracés par la répétition, semblables à
ces pistes que dessinent des passages souvent répétés sur le sol. Chaque
fois que le message a le choix des chemins, il évite les zones d'inhibition
et emprunte celui qui présente la moindre résistance suivant un principe
d'économie. Être imaginatif, c'est, par contre, avoir l'aisance de créer de
nouvelles pistes, c'est avoir une grande richesse d'interconnexions.
L'imagination est, dans le psychisme humain, l'expérience même de la
nouveauté.
Hors du terrain de l'habitude, s'aventurer est un mouvement
cérébral qui oblige à prendre des risques, que beaucoup redoutent ou n'ont
pas envie d'affronter, par peur de l'effort. Il y a un aléa psychologique à
quitter le sol solide et stable des certitudes, des vérités, des raisons toutes
faites, risque de perdre le lien avec les autres que constituait l'adhésion
commune aux notions existantes. Généralement, on atténue la part de la
subjectivité afin de ne pas troubler la belle ordonnance des processus
intellectuels. Pour l'imagination, au contraire, qui consomme beaucoup
d'énergie, il faut l'amplifier au maximum, comme l'avait reconnu Schiller :
il faut surmonter la barrière de potentiel des synapses. La disparition ou
l'élargissement de certains mécanismes de déclenchement innés déterminés
est le préalable inconditionnel de la diversité de l'être humain.
C'est en fait la même idée que reprend Rorschach en constatant que
l'individu imaginatif est celui qui a la faculté d'éliminer de manière plus ou
moins active le souci d'adaptation au réel. L'élément dynamique,
énergétique, la motivation, c'est, en terme psychologique, "la force du
désir". En effet, l'homme, contrairement à l'animal ou au végétal, n'est pas
une créature programmée. Au-delà du seuil élémentaire de survie, l'homme
est un "être de désir". "Cette propension fait de l'homme un merveilleux
vecteur d'évolution, il ne se satisfait réellement que de changements" qu'il
qualifie de progrès s'ils répondent à certains critères culturels. C'est ainsi
qu'à un moment privilégié et imprévisible, dans l'esprit d'un chercheur ou
d'une petite équipe, jaillira le concept nouveau ou l'invention par la
rencontre de plusieurs connaissances disponibles, certaines d'entre elles
stockées depuis longtemps et jusqu'alors restées inutiles. Mais le moteur
de la recherche fondamentale n'est pas la satisfaction des besoins humains
ni aucune autre finalité économique ; c'est la force interne qui anime
l'homme, de toujours mieux connaître, mieux comprendre, mieux savoir.
La démarche est passionnelle, elle correspond à un désir profond de
dépassement. En dépit de toute volonté, elle ne peut pas être rationnelle au
regard d'une utilité, car les objectifs sont trop lointains, les voies pour les
atteindre trop incertaines.
Introduction 21
RECHERCHES CONTEMPORAINES.
Les travaux spécifiques et systématiques sur les racines de
l'inventivité n'ont guère été publiés qu'à partir de 1950, à la suite de la
célèbre conférence de J.P. Guilford devant les membres de l'American
Psychological Association. En 1953, A.F. Osborn publia un livre intitulé
"Applied Imagination" qui a fait l'objet de plusieurs réimpressions et
traductions. Puis trois congrès tenus à Salt Lake City (1956-1958-1960)
prennent pour thème l'identification du talent inventif et constituent une
reconnaissance systématique du domaine de l'inventivité.
Les Soviétiques, avec S.R.Mikoulinski, manifestent aussi leur
intérêt pour ce sujet en développant des analyses particulièrement détaillées
de l'oeuvre de leurs savants.
L'abondance actuelle des publications se justifie par les progrès
sensibles intervenus dans les études psychologiques fondamentales, autant
que par le besoin accru d'innovation et par le nombre élevé des chercheurs
dans tous les pays. Pour illustrer l'intérêt que présente l'inventivité, on
peut remarquer, à titre d'exemple, qu'un nombre égal de publications sur ce
sujet a été décompté dans les périodes suivantes :
- en cent ans, de 1860 à 1959
- en cinq ans, de 1960 à 1964
- en dix-huit mois, de janvier 1965 à juillet 1966.
Depuis lors, colloques, séminaires, revues, instituts, articles et
ouvrages prolifèrent en soumettant le terme "créativité" à toutes les
distorsions les plus fantaisistes.
Plusieurs écoles de psychologie se sont attaquées à ce domaine avec
des objectifs variés :
- C.W. Taylor et F. Baron (1963) se sont penchés sur l'invention
scientifique ;
- R.B. Cattell (1968) s'est consacré à une mise en évidence systématique
des traits de la personnalité inventive ;
- J.P. Guilford (1967) a dégagé l'importance de l'abondance des idées,
de l'aptitude à adapter ou à réorganiser le "déjà-vu" dans l'inventivité ;
- W.J.J. Gordon (1961) propose une méthode d'inventivité favorisant
le rêve et l'expression spontanée.
Mais tous ces auteurs et toutes les écoles de psychologie
confondent encore l'inventivité et la créativité, bien que J.W. Getzels
(1961) se soit consacré au difficile problème de situer la créativité par
rapport à l'intelligence. D'autres psychologues, comme E.P. Torrance
(1962), et surtout comme Piaget, ont suivi l'évolution du potentiel créatif
chez les enfants et les adolescents, en constatant que ce potentiel est
développé ou inhibé au fur et à mesure du développement du cerveau.
Ainsi sont apparus des travaux d'ordre pédagogique visant à éviter d'étouffer
par maladresse ou ignorance les capacités créatrices de l'enfant, bien au
Créativité et rationalisme en architecture 22
contraire à les développer et à déceler au niveau des étudiants quels seront
les futurs créateurs. En effet, la capacité créatrice n'augmente plus après
achèvement de la croissance du cerveau, et seule, la capacité d'expression
du potentiel créatif déjà acquis peut être développée au-delà de ce stade.
A.F. Osborn, père du brainstorming, s'adressant au M.I.T. en 1955,
résume de la façon suivante son point de vue : "L'inventivité ne sera
jamais une science exacte ; en fait une grande partie en reste aussi
mystérieuse qu'un coeur qui bat. Mais en même temps je pense que cet art
que constitue l'inventivité peut être aussi un art appliqué, un art qui se
travaille, un art qui s'enseigne, un art qui s'apprend, un art qui peut nous
rendre de plus en plus inventifs si nous le voulons".
Nous allons nous efforcer de montrer dans les pages suivantes
quelle part de cette affirmation pourrait s'appliquer à la créativité, et dans
quelle mesure une confusion irréfléchie en ce domaine pourrait avoir de
graves conséquences pour le bien-être humain. Mais nous conduirons cette
étude en tenant compte de ce qui a complètement changé pour nous par
rapport à la génération précédente : les concepts de beauté, de vision, de
nature, d'expression, et le rapport de la fonction et de la création.
CHAPITRE I - LE RATIONNEL ET LE SUBJECTIF.
I — MÉCANISMES CÉRÉBRAUX DE LA CRÉATIVITÉ ET DE
L'INVENTIVITÉ.
L'être humain est le seul organisme vivant strictement incapable de
survivre dans un univers totalement rationnel : l'homo sapiens ne peut
exister sans l'homo estheticus. Telle est l'implication cérébrale du génial
accident qui sanctionna la rébellion irréversible de la nature vivante contre
ses propres lois génétiques, et qui illumina d'une étincelle fulgurante les
circonvolutions corticales d'un obscur lémurien pour irradier l'univers et
fonder l'ultime finalité du big-bang. L'organisme instinctif prédéterminé
s'ouvrait à la cérébralité créative en investiguant la dualité moins
antagoniste que complémentaire de l'affectif et du rationnel : l'individuel
accédait à l'universel, l'infime à l'infini et l'éphémère à l'éternel.
Quand Arnold Gehlen affirme que l'homme "est par nature un être de
culture", K. Lorenz précise que c'est parce qu'il est "l'être de réduction de
l'instinct". Concernant le rapport existant entre les défaillances de l'instinct
et les performances intellectuelles permises par celles-ci, Whitmann a une
phrase significative : "Ces fautes de l'instinct ne sont pas l'intelligence,
mais elles sont la porte ouverte par laquelle la grande éducatrice qu'est
l'expérience fait son entrée et accomplit tous les miracles de l'intellect".
Poursuivant cette perspective émancipatrice, la confrontation des doctrines
philosophiques classiques et des bases scientifiques acquises au cours ck,
XXe siècle nous ont montré qu'il n'est plus d'authentique humanisme sans
une connaissance approfondie des fonctions du cerveau humain. La
sociologie contemporaine n'a plus pour mission d'imaginer un homme
théorique, conforme à un modèle arbitraire, selon lequel on pourrait définir
le comportement humain et les structures sociales permettant à chacun de
dépouiller l'homme naturel et spontané pour accéder à ce comportement.
Elle tend à connaître l'homme tel qu'il est, pour le respecter et lui fournir
les moyens de son épanouissement tel qu'il le désire et non tel que des
penseurs pourraient le vouloir pour lui. Seule, l'analyse des structures
cérébrales de l'homme et de leur fonctionnement fournit les données
fondamentales permettant d'identifier les mécanismes de ses différents
modes de penser, rationnels et irrationnels. 24 Créativité et rationalisme en architecture
DESCRIPTION SOMMAIRE DU CERVEAU.
Conscience, pensée et volonté d'action dépendent de l'harmonieux
fonctionnement de la couche de matière grise formant l'écorce ou cortex
cérébral, qui tapisse superficiellement l'organe couronnant la partie
supérieure de l'axe encéphalorachidien et constituée par les hémisphères
cérébraux. Riche d'environ 14 milliards de cellules nerveuses indépendantes
ou neurones, que leurs prolongements multiples par les fibres nerveuses
unissent en réseaux comportant d'innombrables interconnexions, ou
synapses, cette écorce forme un ensemble fonctionnel où anatomie et
histologie permettent cependant de distinguer des zones et des couches
caractéristiques.
L'écorce cérébrale comporte trois parties, correspondant à la localisation de
zones spécialisées :
- le rhinencéphale, cerveau instinctif et affectif, est étroitement relié à
l'hypothalamus et constitue ainsi le centre régulateur supérieur de l'activité
instinctive et affective. Les zones branchées sur l'hypothalamus en ont les
fonctions et sont essentielles à la manifestation de la partie affective et peu
intellectualisée du psychisme et de la conscience, notamment les réactions
caractérielles et leur expression, et les motivations artistiques créatives.
- le cerveau noétique, cerveau de l'intelligence et du langage, comporte
des centres primaires de réception et d'exécution et des centres secondaires
de coordination au voisinage des précédents. Tout geste est d'abord un
processus intracérébral et c'est à ce niveau qu'il prend sa signification
psychologique : même un geste pensé et non exécuté se traduit par une
minime activité électrique de commande, et l'image du mouvement
s'inscrit parallèlement dans l'aire motrice et l'aire sensitive, des interactions
permettant une autorégulation du mouvement. La pensée est précisément
assurée par ces interrelations, et cette partie du cerveau est ainsi qualifiée de
cerveau de l'intelligence, de la connaissance et de l'invention.
- le cerveau préfrontal permet l'intégration suprême et l'unité. Le cerveau
affectif joue un rôle important dans la vie intellectuelle tandis que le
fonctionnement du cerveau intellectuel est nécessaire à celui du cerveau
affectif : l'activité cérébrale gère un espace psychique dual à partie
irrationnelle. En connexion tant avec le rhinencéphale qu'avec le cerveau
noétique, le cerveau préfrontal apparaît comme l'organe unificateur par
excellence qui permet à l'homme de ne pas être seulement intelligence
réfléchie, froide raison ou au contraire instinct et affectivité, mais
d'exprimer une personnalité complète et équilibrée sachant faire le partage
et la synthèse harmonieuse du rationnel et de l'affectif.
L'écorce cérébrale ne trouve pas en elle-même la source de son
fonctionnement : ce sont les fibres sensitives et sensorielles conduisant à
25 Le rationnel et le subjectif
l'écorce les impulsions nerveuses constituant les messages venus des sens
qui constituent le facteur activateur réflexe, déclenchant la propagation de
ces impulsions nerveuses dans les réseaux neuronaux corticaux. On sait
aujourd'hui que l'activation de l'écorce ne dépend pas seulement de l'apport
direct informatif de ces messages, et qu'il existe dans la base du cerveau un
relais emmagasinant les messages sensoriels en une réserve activatrice de
celui-ci : c'est la formation réticulaire étendue du bulbe au mésencéphale,
mécanisme régulateur et harmonisateur du fonctionnement de l'écorce.
La cellule nerveuse est source d'électricité et toute excitation cause une
perturbation de sa charge électrique qui tire son origine de son activité
chimique et constitue l'influx nerveux. Celui-ci est une onde électrique qui
chemine entre neurones accordés entre eux, ayant la même chronaxie,
réglée dans son cours par les synapses qui, selon des lois définies,
facilitent le passage, bloquent la voie, ou changent l'aiguillage. La réalité
de ce processus physique de transmission d'un mécanisme électrique a été
établie par le Professeur Lapicque (1930).
Tout neurone oscille en permanence entre deux limites : un état
d'excitation où il est hypersensible, émettant des influx pour une faible
stimulation, tendant à donner plusieurs signaux pour une même
stimulation, allant parfois jusqu'à une activité maintenue en dehors de
toute excitation, et donnant naissance à des signaux brefs, fréquents et
rapides ; et un état d'inhibition, de ralentissement ou de freinage, où
inversement il devient paresseux, demandant une stimulation plus intense,
parfois une sommation de stimulations pour une unique réponse, où les
signaux sont plus lents, plus durables et moins fréquents. Ces états
fluctuants sont en rapport avec des modifications de la charge électrique
superficielle du neurone, l'hyperpolarisation étant facteur d'inhibition et la
dépolarisation d'excitation. La substance réticulée agit comme source
d'harmonisation fonctionnelle des excitations et des inhibitions, et la
transmission synaptique de l'influx nerveux s'effectue grâce à des
médiateurs chimiques spécifiques, les uns activateurs, les autres
inhibiteurs.
Les découvertes sur la bioélectricité cérébrale montrent que quelle que soit
l'intensité d'excitation du neurone au-dessus du seuil, c'est toujours le
même signal qui se produit, réponse univoque de la fibre nerveuse. Tout ce
qui modifie l'activité protoplasmique neuronale change l'aptitude à émettre
et conduire les influx, et par conséquent les caractères d'intensité et de durée
de l'onde. Nous verrons l'importance capitale de ce seuil, constituant une
barrière de potentiel, dans la faculté individuelle d'expression de la
créativité et de l'inventivité.
26 Créativité et rationalisme en architecture
Dans les structures neuronales riches de multiples possibles se réalisent
donc, par suite d'un influx, des structures variées, correspondant à une
répartition à l'intérieur du réseau neuronique d'une mosaïque interconnectée
de circuits complexes rendus indépendants par leurs degrés divers
d'excitation et d'inhibition. La pensée est une reconstruction mentale du
monde ou des mondes extérieurs et de nous-même dont nous abstractisons
les éléments essentiels pour les objectiver au plan matériel dans les
schèmes spatiotemporels ou stéréotypes dynamiques de Piaget. Intériorité
mentale et intériorité cérébrale se correspondent ainsi de façon
indissociable.
L'image de l'extérieur et de nous-même n'est pas seulement un processus
psychologique, elle est une structuration cérébrale fonctionnelle, un reflet
dans notre cerveau par aiguillage des messages sensoriels suivant les
schèmes innés ou acquis : tel fait ou telle forme n'est plus seulement
extérieur, il est en nous sous forme du schème cérébral qui le représente et
le fonctionnement cérébral travaille sur celui-ci qui est une pensée dont la
présence pourra être évoquée par imagination, rappel mnémonique en
dehors de toute présence extérieure.
Les structurations ainsi acquises sont plus ou moins variables dans le
temps et l'espace suivant la nature des trains d'influx qui les commandent :
plus l'influx est d'ordre rationnel et par là même définitif, plus le schème
est stable ; plus au contraire l'influx est d'origine affective et occasionnelle,
plus le schème sera variable, et ceci indépendamment des régions
différentes dans lesquelles se forment ces schèmes. C'est là qu'apparaît
biologiquement la différence entre l'unicité rationnelle stable et la
multiplicité artistique éminemment changeante dont nous allons
maintenant examiner les processus innovants, art et science à leur niveau
le plus fondamental constituant des aventures de l'esprit humain dans
l'inconnu.
Le rationnel et le subjectif 27
INVENTIVITÉ ET INVENTIONS. II -
Réponses à la question : Pourquoi ?
Méthode : la logique.
La logique est le cadre formel de toute connaissance scientifique, la norme
à laquelle se rétêre l'intelligence achevée, et le fonctionnement intellectuel
correspond à l'ensemble des démarches qui respectent les normes de la
logique. Piaget s'est placé dans cette perspective en définissant la forme la
plus avancée de l'intelligence comme opératoire, c'est-à-dire réalisée par des
"opérations" dont la caractéristique est de s'intégrer dans des systèmes ou
ensembles soumis à la nécessité logique, ou logicomathématique : il a pu
établir ainsi des connexions spectaculaires entre psychologie, logique et
épistémologie.
Les deux références de la linguistique et de l'anthropologie sont l'ordre
synchronique des opérations simultanées et réversibles, et l'ordre
diachronique qui fait intervenir la succession dans le temps. C'est à l'ordre
diachronique que se rattache le "principe de causalité", qui attribue à tout
effet une cause. Au contraire, la logique tend à établir un rapport
synchronique de "principe à conséquence" en dehors du temps. En effet, la
conséquence ne prend pas place après son principe dans le temps, elle n'en
est pas un effet ; elle n'est pas causée par lui. Il y a ainsi une différence
formelle entre la nécessité causale et la nécessité logique.
Toute science utilise comme mode de raisonnement la logique déductive.
Celle-ci se présente suivant les cas, d'une part comme un ensemble
d'expressions ou formules comprenant des expressions primitives et les
expressions élaborées construites à partir des précédentes à l'aide
d'opérateurs ou de quantificateurs, et suivant certaines règles de formation
ou de substitution, et d'autre part comme un ensemble de thèses
comprenant des thèses primitives ou axiomes (tautologies ou identités
logiques) et des thèses élaborées, démontrées à partir des définitions et des
règles. Les schèmes déductifs sont de nouvelles règles établies à partir des
théorèmes et des axiomes.
Lorsque nous développons déductivement une théorie scientifique, nous
passons des axiomes aux théorèmes par des démonstrations faites selon
des règles d'inférence supposées connues et valides, et qui reposent elles-
mêmes sur les lois logiques, supposées connues et vraies dans le champ
hypothético-déductif. Ainsi engendrons-nous, par raisonnement, une
structure cognitive globale et unique reliant entre eux, chacun par une
relation au moins, tous les éléments de l'ensemble de la connaissance

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