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DE L'INDIVIDUEL AU COLLECTIF

191 pages
L'Ecume des Jour est un bistrot associatif s'inscrivant dans le Mouvement des Réseaux d'Echanges Réciproques de Savoirs (MRERS). Son caractère innovant et créatif en fait un lieu alternatif, les personnes le fréquentant avaient conscience d'y trouver quelque chose d'important pour elles : mais quoi ? Mais qui ? Pourquoi là ? Cette monographie (ethnographie) du projet de l'Ecume des jours met en lumière le caractère innovant de son mode d'animation et son engagement dans les dynamiques solidaires et interculturelles.
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Atelier Coopératif de Recherche-Action Marie-Claude Saint-Pé, Collège Coopératif-Paris

animé par

De l'individuel au collectif
En quête de l'Ecume du Jour

Acteurs-chercheurs: Prisca Baldet,Sylvie Baril, Alain Bonnamy, Valérie Coffinier, Didier Collot, Corinne Durepaire,Stephan Garcès, Corinne Grimaud, Catherine Groud, Yvette Yzcue, Vincent Lang la rd, Sophie Lefèvre, Yveline Muller, abdelkader Otmane, Dominique perret, Marie-Claude Saint-Pé, Etienne Verschueren

L'Harmattan
5-7, rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino

ITALlE

AVANT-PROPOS
En 1993, s'est développé un réseau d'échanges de savoirs] dans la ville de Beauvais. Ce réseau s'est d'abord implanté dans un quartier, à l'intérieur d'une école primaire et avait pour objectif de permettre aux parents, enfants et enseignants de renouer un dialogue à partir de la circulation de leurs offres et demandes de savoirs. Un an plus tard, le réseau, devenu association, s'est trouvé un local assez spacieux en centre ville et a pu se rapprocher des personnes de différents quartiers de la ville. C'est là, dans ce développement dans la ville, que l'idée d'un bistrot associatif a germé.

L'Ecume du jour est née depuis (en 1996), après bien des péripéties, ayant toujours à cœur l'échange, la réciprocité, l'interactivité, l'importance de la reconnaissance et de la place de chacun. Cette structure développe des actions autour
1 Selon la philosophie et les pratiques du MRERS (mouvement des réseaux d'échanges réciproques de savoirs) fondé par Claire et Marc Hébert-Sufftin au début des années 1970. Voir à ce sujet une importante bibliographie aux éditions Desclée de Brouwer: Claire et Marc Hebbert-Suffiin, Échanger les savoirs, 1992,. Le cercle des savoirs reconnus, 1993; Claire Hébert-Suffiin, Les savoirs, la réciprocité, le citoyen, 1998. Voir aux éditions Syros: Claire Hébert-Suffiin, Échangeons nos savoirs, 2001.

de la citoyenneté, des échanges interculturels et de l'économie solidaire à vocation interculturelles: Réseau d'échanges de savoirs, SEL (Système d'Échanges Local), discussions interactives, groupe de parole de parents, groupes santé, ateliers d'écriture, expositions... Le bistrot est situé à coté de la gare, entre le centre- ville et le quartier Saint-Jean, quartier dit sensible, à Beauvais. Depuis l'ouverture, nous avons eu des appels venant de toutes les villes de France, nous demandant comment nous avions réussi à ouvrir un bistrot différent. Ce n'était pas facile de répondre, nous avions vécu tant d'histoires, de retournements de situation, une grande implication, nous avions été des militants de notre projet, nous avions été créatifs à chaque instant, devant chaque embûche et il y en avait deux ou

trois par jour, tant institutionnelles - nous ne rentrions pas dans les grilles - que techniques - nous devions trouver les
compétences, les savoirs faire constamment-.

Nous avons réussi à concrétiser un rêve qui se trouvait dans la tête de beaucoup d'autres, et voilà que nous étions traités d'innovants! C'était plutôt flatteur, mais qu'est ce que ça voulait dire au juste? La coordinatrice de cette aventure, étant en démarche de recherche avec le Collège Coopératif de Paris, afait appel à ses Ateliers Coopératifs de Recherche-Action (ACORA) pour aborder un processus vers une démarche théorique. Ainsi, un collectif s'est mis en place, ramassant des données, construisant des outils d'observation, planchant sur la question fondatrice, à savoir

"comment passe-t-on de l'individuel au collectif?

"

Ce

collectif, composé de personnes impliquées différemment

dans le développement du projet - responsables dans le conseil d'administration, salariés, habitués - a œuvré avec
la volonté de comprendre, d'analyser cette histoire qui, spontanément, avait su mettre en pratique des savoirs faire, des savoirs être, des valeurs et des énergies nouvelles.

Pour être honnête, la charge de travail déjà plus que conséquente, s'en est trouvé amplifiée: ilfallait non seulement faire, mais noter aufur et à mesure, capitaliser les informations. Cependant, la nouvelle dimension découverte par tous, était tellement pleine de sens, qu'aujourd'hui, à l 'heure où l'on doit impérativement essayer de comprendre les nouvelles donnes sociales, nous avons endossé bravement le triple rôle d'acteurchercheur - auteur et souhaitons continuer à regarder ce que
nous

faisons émerger en nous questionnant.

Dominique Perret Coordinatrice de l'Écume du Jour

I. DE lA RECHERCHE-ACTION À l'ATELIER COOPÉRATIF DE RECHERCHE-ACTION.

L'atelier coopératif de recherche-action s'est glissé au sein des activités de l'Écume du Jour parce que les personnes fréquentant ce lieu avaient conscience d'y trouver quelque chose d'important pour elles, parce qu'elles avaient conscience de s'y retrouver; mais quoi? mais qui? Pourquoi là ? Pourquoi ces activités? Un bistrot, mais quel bistrot? Des échanges, mais quels échanges? Des questions, des quantités de questions, elles-mêmes issues de quêtes personnelles, sans doute, convergeant ou s'entrechoquant-là. Il fallait donc comprendre ou essayer de comprendre en démêlant ces questionnements et aboutir finalement à cette demande de compréhension collective.

Dominique, "initiatrice de l'Écume du Jour" comme on le relèvera plus tard dans l'analyse de la presse -, s'était déjà saisie de ces questionnements, les avait fait se croiser, les avait engrangés pour les laisser germer et pour les arranger ensuite en un parterre d'idées et de savoirs qu'il allait falloir cultiver pour les offrir, le moment venu. Dans sa longue expérience de jardinière des sensibilités humaines, elle a acquis la maîtrise de quelques outils et de quelques méthodes propres à ce travail: écouter, parler, écrire, échanger, créer, construire. Mais dans sa propre quête, et même dans ses propres recherches (universitaires aussi), elle découvre d'autres méthodes, d'autres façons de construire la pensée, de produire le sens d'un acte, de produire une pensée constructive, communicable, intelligible. La recherche-action la séduit, la marque, sans doute parce qu'elle constitue la voie alternative, à la fois dans le domaine de la recherche scientifique et dans le domaine des pratiques sociales. 9

"

Qui s'instruit sans agir, laboure sans semer. "
Proverbe arabe. L'inverse est certainement aussi vrai: qui agit sans s'instruire, sème sans labourer.

La voie alternative pour des acteurs qui n'ont pas la parole dans les grands débats d'idées, parce que leur parole n'est pas reconnue. La voie alternative pour le savoir des acteurs qui n'est pas accrédité autrement que comme alibi dans un discours politique ou une recherche dite scientifique. La voie alternative pour reconnaître le pouvoir des acteurs à produire le sens de leur
acte et à agir en sachantexactementce qu'ilsfont.

Histoire de pousser le propos de Pierre Bourdieu jusqu'aux limites décisives du pouvoir de l'action et de la pensée constructive: "C'est parce que les agents ne savent pas exactement ce qu'ils font, que ce qu'ils font a plus de sens qu'ils ne le savent.2 " écrit-il. Dès lors, la germination apparaît, il faut semer, essaimer. Le ton est donné, les personnes rassemblées mettent en commun leur apport, la recherche-action est entamée. I. 1. La recherche-action
Le Collège Coopératif de Paris initie la recherche-action selon deux manières: la fonnation par la recherche-action et la rechercheaction collective. La première vise l'accompagnement des acteurs dans leur parcours de fonnation3. La seconde, recherche-action collective ou ACORA (atelier coopératif de recherche-action) vise
2 Pierre Bourdieu, Le sens pratique, Minuit, 1980, 475 p., p. 13. 3 Le Collège Coopératif de Paris est un établissement d'enseignement supérieur pour adultes (formation continue), conduisant au DHEPS (diplôme des hautes études des pratiques sociales, niveau bac + 4) ou au DUPITH (diplôme universitaire des professionnels de l'insertion des travailleurs handicapés, homologués au niveau II). 10

l'accompagnement

d'un groupe d'acteurs dans leur recherche-action

collective. Dans les deux cas, l'accompagnement proposé par le Collège Coopératif de Paris, consiste en un apport méthodologique et théorique (scientifique). La fonne méthodologique et organisationnelle de cet accompagnement est adaptée à l'une et à l'autre de ces deux situations; mais dans les deux cas, la dimension coopérative en est la dominante caractéristique. TIen découlent deux dimensions fondamentales de cet accompagnement méthodologique des acteurs en recherche-action. La première consiste en la compréhension et en la fonnulation de la quête des acteurs, en l'analyse de leur implication et de leur disponibilité à s'engager dans un processus de recherche-action (individuel et/ou collectit). La seconde consiste à concevoir le mode de guidance (voire de direction) le mieux à même d'entraîner les acteurs, sinon à aller au bout de leur quête, du moins à se réaliser en elle et à en produire un résultat scientifique et pratique; c'est-à-dire, un résultat pour l'action et une contribution scientifique.
I. 11. Coopération

Se comprendreentre acteursagissantdans différentespratiques sociales, entre praticiens de différents horizons, y compris de domaines marqués par la recherche et par la recherche-action,de domaines spécialisésdans l'analyse des pratiques sociales et dans l'expertise du changement et du développement dans (ou de) ces pratiques (capital de compétences dont le Collège Coopératifpeut être crédité),se comprendreentre acteursde tous horizonspassebien par la coopération: c'est-à-dire,par des échanges réciproques de
questions, de vécus, d'enquêtes, de savoirs à constituer en lU1produit opérationnel et scientifique. Dès lors, pareille production passe aussi par l'inter: l'interculturalité, l'interdisciplinarité. I. 12. L'interculturalité et l'interdisciplinarité

Une telle pratique de coopération manifestant les effets de l'interculturalité et de l'interdisciplinarité dans une production opérationnelle et scientifique est relativement Il

facile à appréhender dans les groupes d'acteurs constitués en vue de mener une recherche-action. L'hétérogénéité du groupe vis-à-vis des différentes situations socioprofessionnelles et socioculturelles qui s'y retrouvent en est la marque la plus visible4. Mais quand l'interculturalité rejoint l'interdisciplinarité, alors seuls le vécu et l'expérience de la mise en œuvre d'un processus de recherche-action en sont témoins. Car la mise en œuvre de ce processus permet le passage des limites d'une culture à l'autre, d'une théorie à l'autre, d'un vécu à l'autre, d'une expérience à l'autre: passer les limites en les reconnaissant, passer les limites, les transcender et devenir autre, passer de soi à l'autre et de l'autre à soi-même, vivre l'altérités. De cause à effet, à moins que ce ne soit l'inverse, de l'altérité ainsi vécue, l'acteur d'une pratique sociale devient chercheur ou acteur-chercheur. Il passe de la reconnaissance des limites de sa pratique à l'apprentissage de celles de la recherche et inversement, puis acquiert une autre pratique et d'autres limites. Ceci est certainement l'espace d'éducabilité des adultes en formation ou en recherche-action 6, espace dans lequel, il ne s'agit pas seulement de repousser les limites, comme le veut à juste titre le sens commun, mais de les comprendre - non comme des obstacles, mais comme des principes de production dans un domaine déterminé, comme des principes évolutifs, et non comme un dogme rigide, selon les finalités de la production d'un résultat utile. L'œuvre de la recherche-action est sans
Bien au-delà de ce constat se situent les enjeux de la formation des adultes et ceux de la reconnaissance et de la validation des acquis, dont les pratiques intègrent bien évidemment cette dimension interculturelle. V oir notamment, Mehdi Farzad, "La dimension interculturelle de la reconnaissance des acquis ", Paroles et Pratiques sociales, n054-55, pp. 41-62, 1997. 5 Cette notion d'altérité est propre à être intégrer dans un processus de développement ou de création, comme celui entraîné par une démarche de recherche-action. Elle le canalise et le stimule en quelque sorte. Voir Henri Desroche, Sociologie de l'espérance, CaIman -Lévy, 1973,252 p. 6 Guy Avanzini, L'éducation des adultes, Anthropos, 182 p., 1996. 12 4

doute de créer cet espace de l'inter, pour qu'il devienne celui du projet et de la créativité7. L'accompagnement d'un processus de recherche-action est alors un accompagnement maïeutique. I. 13. La maïeutique

Appréhender les limites d'une pratique consiste donc à appréhender les principes qui régissent cette pratique, qu'il soit question d'une pratique de vie, d'une pratique professionnelle ou de n'importe quelle autre pratique sociale. Panni ces limites ou ces principes, certains sont aisément observables de l'extérieur, mais d'autres le sont moins: ils sont décelables dans le vécu et dans l'expérience des praticiens. Bien souvent les praticiens en sont les faiseurs, et la pertinence de ces principes n'est éprouvée que par eux dans le contexte très précisément localisé de leur pratique. En conséquence, eux seuls sont en mesure de les livrer, de les examiner et de les évaluer, d'en donner les fondements et les effets, de les maintenir, de les consolider ou de les déconstruire, de les déplacer ou de les transférer par l'analyse de leur pratique. Ainsi, si la maïeutique conduit à l'art d'accoucher de soi-même, elle consiste bien, dans le contexte d'une recherche-action, à révéler les principes de la réalisation d'une pratique individuelle, à extraire la logique de cette pratique, à en communiquer le sens et le projet par lequel elle est sous-tendue.
De là vient l'idée que la recherche-action ne peut être réduite à une méthode de recherche empirique, dans la mesure où l'acteur (c'est-à-dire le sujet lui-même) est mis en situation de dire, d'écrire, d'être auteur de la connaissance qu'il produit de sa pratique, auteur de sa production de savoirs. La recherche-action est en ce sens et avant tout une recherche d'acteur.

7 Voir à ce sujet Paul Blanquart, Découverte, 1998.

auteur de Une histoire de la ville, La

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I. 2. L'atelier coopératif de recherche-action
L'atelier coopératif de recherche-action (ACORA) s'est installé au sein de l'Écmne du Jour au nom des principes d'accompagnement énoncés ci-dessus et selon l'idée qu'une recherche-action est avant tout une recherche d'acteurs. Les personnes installées autour d'une table ont su dès le premier jour que si la chose paraissaitséduisante au départ, elles devraient aussi y investir du temps, de l'énergie,de la régularité, de la rigueur et de l'intelligenceainsi que l'exige une pratique de recherche. Une fois ce point éclairci, on pouvait penser et planifier le déroulement méthodologiqueet organisationnelde l'ACORA.
I. 21. Les acteurs

Les personnes venues rejoindre le groupe en ACORA étaient volontaires et connaissaient la nature de l'implication demandée. Panni elles, certaines n'ont pu aller au bout pour des raisons personnelles et/ou professionnelles. À un moment donné, le groupe s'est étoffé de quelques personnes nouvelles: les unes ont été attirées par le chantier de recherche, les autres ont été sollicitées en raison de leurs compétences ou de leur disponibilité pour venir en renfort sur l'analyse des données (analyse de la presse et analyse des entretiens, notamment). Panni elles, certaines ont accroché et sont restées, d'autres sont parties. Pendant ce temps, l'Écume du Jour continuant ses activités habituelles et d'autres qui démarraient, procédait aussi à des recrutements de personnel, et l'ACORA pouvant être vu comme une bonne façon de s'imprégner de l'Écume du Jour, les nouvelles recrues passaient par là, s'arrêtaient, s'intéressaient, repartaient ou restaient. Malgré ces fluctuations, le groupe s'est stabilisé autour d'un noyau de sept personnes: Étienne: président de l'Écume du Jour, souvent le seul homme du groupe, très assidu. Dominique: initiatrice et coordinatrice de l'Écume du Jour, toujours là, bien sûr.
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Sophie: pièce maîtresse de l'Écume du Jour, présente dès que cela lui est possible. Valérie: captivée par l'analyse de la presse, elle en redemande, permanente de l'Écume du Jour. Prisca: permanente de l'Écume du Jour, quelques apparitions efficaces dans l'ACORA. Yveline: poursuit safibre de l'éducation populaire à l'Écume du Jour, efficace, rien ne lui échappe. Catherine: elle a bien voulu donner un entretien dans le cadre de la recherche, elle est venue participer à son analyse et elle est restée. Elle anime les ateliers d'écriture à l'Écume du Jour. Marie-Claude: anime ou calme les ardeurs de l'équipe. Le groupe est constitué de personnes fréquentant régulièrement l'Écume du Jour, pour des raisons différentes. Leur implication dans les activités de l'Écume du Jour est aussi très diverse. Leur perception du lieu est également différente et elles viennent d'horizons socio-professionnels encore différents. L'hétérogénéité du groupe est bien là, et forcément là, relativement aux individualités en présence. Il y aura donc place à l'interculturalité et, nous le verrons, à l'interdisciplinarité, dimension dont nous avons dit l'importance dans un processus de recherche-action. L'échange étant un maître mot à l'Écume du Jour, la coopération ne devait pas poser de problème. L'effet maïeutique fut également constaté dès les premières contributions individuelles.
I. 22. La périodicité des rencontres

Le groupe s'est réuni en ACORA en raison d'une séance d'une journée par mois depuis septembre 1998. Entre ces séances, le groupe s'est réuni régulièrement en sous-groupes pour réaliser le travail prévu en atelier. Le groupe de pilotage s'est réuni environ tous les quatre mois pour le suivi de la recherche et une fois pour préparer le forum. Celui-ci placé dans 15

le cadre de la semaine de la citoyenneté, le 18 mars 2000, se voulait un espace d'expression et d'échange sur les résultats de cette recherche-action qui, justement, pose à sa façon la question de la citoyenneté et peut-être celle des pouvoirs conférés, par le droit ou l'état de citoyen, à l'individu.

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Le rythme des rencontres est soutenu jusqu'en juin 1999 pour permettre la réalisation de l'essentiel de la production des données et des analyses par groupe. Puis le temps est venu d'une première capitalisation des analyses. Les rencontres peuvent être espacées, une fois tous les deux mois, voire trois mois. Il faut noter que nous avons dépassé le nombre de rencontres initialement prévues. La recherche s'est avérée plus copieuse, plus riche aussi que nous l'avions envisagée au départ. Le groupe s'est engagé dans l'écriture et ce temps-là n'était pas prévu, mais il fut le bienvenu. Le rythme des rencontres n'est pas fixé au hasard du calendrier et des disponibilités. Certes il en tient compte aussi: la période estivale ou la période de fin d'année (surtout quand elle amène au passage à l'an 2000) doivent être respectées et les échéances administratives aussi. Mais le rythme mensuel des rencontres au moment de la production des données et des premières analyses constitue justement une condition de production. L'intervalle est juste suffisant pour pennettre la rédaction et l'expédition du compte-rendu de la séance qui vient 16

de s'écouler et qui annonce la séance suivante. Pendant ce temps, les acteurs-chercheurs vivent l'alternance du processus de production: alternance entre la parole et l'écrit; alternance entre la fonnulation d'un vécu, d'une perception ou d'une pensée et le vécu lui-même, l'expérimentation, le changement de regard et de position. La séance d'après est alors suffisamment proche pour y réinvestir ces changements: refonnaliser, comprendre, expliquer, ajuster les outils de recherche et produire encore d'une autre façon.
I. 23. Les ateliers de recherche-action

Considérer l'acteur comme étant détenteur de savoirs et capable d'utiliser des méthodes et des outils de la recherche en sciences humaines pour produire ce savoir est un postulat consensuel et fondamental de la recherche-action. Après, les degrés de conviction et de mise en pratique de la rechercheaction divergent. D'ailleurs, les résultats d'une rechercheaction peuvent être aussi diversement appréciés. En tout cas, l'ACORA de l'Écume du Jour a donné lieu à une méthodologie intégrant largement ce postulat. Et comme pour ne laisser aucune ambiguïté, les rencontres dont il est question ci-dessus ont pris la forme d'ateliers de rechercheaction. Penser la recherche-action devient alors évident. Mais penser ces rencontres comme des lieux de production - donc des ateliers - concrétise véritablement la mise en œuvre d'une recherche-action. Les acteurs-chercheurs se retrouvant dans ces ateliers peuvent alors intégrer l'idée que ces rencontres ne sont pas des réunions ordinaires et qu'elles n'auront pas non plus le même caractère, ni le même objet que celles des groupes thématiques auxquels certains ont déjà participé. Par l'usage du terme atelier, les acteurs-chercheurs peuvent réaliser le caractère essentiel de leur participation, puisque sans celle-ci, la production en serait affectée. Ainsi peuvent-ils et doivent-ils s'engager dans cette production. La réalité de cet engagement a bien été consommée puisque malgré ses fluctuations, le groupe a 17

fini par se stabiliser. La production de ces ateliers n'a pas non plus fait défaut; elle est enregistrée dans ce que nous appelons des journaux d'atelier, puis capitalisée dans cet ouvrage, qui est aussi un collectif.

Si l'impression d'une certaine rigueur se dégage de la conduite des ateliers, elle est bien réelle en effet. Cependant, elle n'a pas empêché une ambiance de travail très conviviale et sympathique. Tout juste a-t-elle permis de neutraliser les turbulences engendrées par l'activité et les allées et venues incessantes, annexes et connexes au travail en cours. Cellesci pouvaient même offrir quelques diversions amusantes.
I. 24. Les journaux d'atelier

Rédigés par l'animatrice des ateliers, pour chaque séance, les journaux d'atelier rendent compte des informations collectées, de leur provenance et de la façon dont elles sont produites. Dans le cours de la rédaction, des remarques sont portées sur les informations à préciser ou à compléter. Un classement thématique organise les informations. Des consignes ou des propositions engagent la réflexion ou l'observation des acteurs-chercheurs entre les séances d'atelier et pour la séance suivante. Ainsi ont été construits les guides d'entretiens, les questionnaires et les grilles d'analyse. Ainsi ont été réalisées les enquêtes et les analyses. Ce faisant, le journal d'atelier établit le lien entre les séances d'atelier, il maintient une continuité de la production et soutient le raisonnement en train de se construire dans la production et l'alternance (cf. supra), jusqu'à l'obtention d'une production reconnue et validée par les acteurs-chercheurs. En ce sens, le journal d'atelier constitue l'outil indispensable de cette recherche-action, d'autant plus que celle-ci est collective. C'est d'ailleurs ce contexte d'une recherche-action collective ou coopérative qui révèle le mieux la pertinence du journal d'atelier. Grâce à son entremise, 18

l'information singulière est partagée à l'intérieur du groupe, et, moyennant quelques ajustements au moment de la relecture des journaux, elle devient commune au groupe, comme portée par le groupe. Alors un jeu de dépossession individuelle et de ré-appropriation collective se réalise: la livraison d'une information brute et la formalisation d'une production collective. Le classement thématique des informations ou la schématisation de la pensée dans la rédaction du journal d'atelier facilite ce processus. Il décontextualise l'information pour la placer dans une orientation analytique. À la lecture et à la relecture du journal, ce procédé est déstabilisant. Les informations ainsi classées se heurtent entre elles, plus souvent qu'elles ne se complètent ou ne s'étayent. Il faut donc les reprendre et les refondre dans un contexte plus vraisemblable: celui de la pratique ou des situations dont, progressivement, les acteurs-chercheurs reconstituent ou recomposent une réalité objectivée. De la même manière que les informations sont décontextualisées et replacées dans une orientation analytique, l'acteur est décentré et orienté vers une posture de chercheur. Ainsi il y a place pour la production analytique et créative.
I. 25. Le forum

L'organisation d'un forum est souvent prévue. Il s'inscrit dans la logique de l'ACORA, producteur de changement. Les acteurs-chercheurs doivent trouver un autre espace d'expression de ce qu'ils sont devenus et de ce qu'ils portent désormais individuellement et collectivement: " sortir de l'entre-nous" des ateliers. L'idée du forum est donc de porter à la connaissance d'un plus grand nombre les résultats de l'ACORA. Il appartient, en général, à l'animateur (ou à 1' animatrice) de l'ACORA de restituer en plénière, lors du forum, les résultats mais aussi la façon dont ils ont été produits. Cet exposé est le plus court et le plus illustré possible pour ne pas créer trop 19

longtemps une situation d'ordre conférenciel et pour ne pas priver de parole trop longtemps les véritables porteurs de ces résultats qui sont les acteurs-chercheurs. La parole des représentants institutionnels et des élus de l'institution et/ou de la ville soutenant le projet y est aussi attendue. L'intérêt du forum est aussi de se donner les moyens d'accueillir le plus grand nombre d'acteurs, quel que soit leur niveau d'intervention dans le domaine des pratiques sociales concerné par la recherche-action et le potentiel de changement qu'elle porte. L'un des enjeux du forum, et non le moindre, est donc de créer l'espace social, économique, urbain, institutionnel et politique de la réalisation de ce changement. La participation des acteurs est aussi entendue comme étant une reconnaissance et une validation du travail de recherche-action accompli. Par rapport à cette idée, mais aussi avec l'idée d'en faire un lieu de rencontre et d'échange non protocolaire, l'Écume du Jour a pensé son forum en s'attachant à libérer cette place et en cherchant aussi à répondre à cette attente des acteurs.
" C'était un forum où on s'aperçoit qu'on nous fait parler. On nous donne un micro. On pouvait dire ce qu'on sentait. " Extrait des impressions recueillies suite au forum de l'Écume du Jour.

Ce propos va plus loin en expliquant que par l'occupation de cet espace d'expression, les acteurschercheurs s'identifient à l'institution et à la pratique de recherche-action qu'ils ont développée. Ceci est vrai à l'Écume du Jour, où le terme d'écumeur n'est apparu qu'après celui d'écumeurs-chercheurs. Écrit pour la première fois dans le programme du forum, il ne fut adopté par les personnes fréquentant l'Écume du Jour que lors du forum, au fur et à mesure de leur prise de parole.

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"Il Y avait plusieurs degrés de connaissance de l'Écume; l'impression qu'on faisait partie de l'Écume. " Extrait des impressions recueillies suite au forum de l'Écume du Jour. Cette identification à l'institution n'est autre que l'identification au projet de l'institution, lui-même étant souvent l'objet central de la problématique traitée par l'ACORA. Comme ce projet se veut souvent mobilisateur et que le modèle de l'ACORA est souvent retenu pour favoriser cette mobilisation, le forum se doit, dans son modèle de communication, d'être pensé en ce sens. Favorisant cette énergie de participation, le forum est vécu comme un événement dans la vie de l'institution, un événement festif: le partage du pouvoir de l'expertise, du savoir et du jugement, face à un devoir de parole, de conception et de décision. Il en émane, outre la qualité de l'échange évidente dans un tel contexte, la qualité de la production du forum. À cet effet, des ateliers thématiques sont organisés. Donnant aux acteurschercheurs la possibilité de communiquer leur expérience de recherche-action, ces ateliers prennent souvent le relais pour une autre recherche-action, prolongeant la précédente. *** Chemin faisant la recherche-action s'incruste dans les pratiques du lieu et de ses acteurs: "Penser, ça fait partie de la vie, comme passe-moi le sel. Si ça pouvait décontracter des gens qui ont la trouille de penser: ça fait partie du quotidien de penser. " Dominique, coordinatrice de l'Écume du Jour.

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