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DE LA VILLE A L'URBANISATION

Dans la Collection « Villes et Entreprises» Sous la direction d'Alain Bourdin et de Jean Rémy
Michèle Odéyé-Finzi, Les Associalions en villes africaines, Dakar-Brazzaville, 1985. Martine Camacho, Les Poubelles de la survie. La décharge municipale de Tananarive, 1986. Alain Maharaux, L'Industrie au Mali, 1986. Collectif, Nourrir les ville en Afrique sub-saharienne, 1986. Guy Mainet, Douala. Croissance el servitudes, 1986. J.-C. WùIame, Zaire. L'Epopée d'Inga. Chronique d'une prédation industrielle, 1986. P. van Dujk, Burki1UJFaso. les secteur informel de Ouagadougou, 1986. P; van Dujk, SénégaL Le secteur informel de Dakar, 1986. A. Durand-Lasserve, L'Exclusion des pauvres dans les villes du Tiers-Monde. Accès au sol et au logement, 1986. Collectif, Droit de cité. Â la rencontre des habilants des banlieues dilaissées, 1986. Marc Nolhic:r, Construire en plfJlre, 1986. Collectif, Economie de la construction au Maroc, 1987. Collectif, Métropoles de l'Asie du Sud-Est, stratégie urbaines et politiques du logement, 1987. Collectif, Economie de la construction à Lomé, 1987. Sous la direction de Sid Boubekeur, Economie de la cosntruction à Tunis, 1987. Collectif, Economie de la construction au Caire, 1987. Collectif, Economie de la construction à Noua/a:holl, 1987. Collectif, Economie de la construction à Kinshasa, 1987. Collectif, Production de l'habitar à Anra1UJ1UJrivo, 1987. M. Colombart-Prout, 0; Rolland, M. Titccat, Economie de la construction à Abidjan, 1987. Economie et Humanisme, Economie de la construction à Hyberabad, 1987. G. Spencer Hull, La petite entreprise à l'ordre du jour, 1987. C. Coquery-Vidrovitch (collectif), Processusd'urbanisalion en Afrique, tomes 1 et 2,1988. A. Fourcaut(collectif), Un siècle de banlieue parisienne (1859-1964), 1988. M. Cahen, Bourgs el villes en Afrique lusophone, 1989. Collectif, Etar, ville et mouvements sociaux au Maghreb et au Moyen-Orient, 1989. S. Bredeloup, Négociants au long cours. Rôle moteur du commerce dans une région de Côted'Ivoire en déclin, 1989. S. Dulucq et O. Goerg (collectif), Les investissements publics dans les viles africaines (19301985), 1989. S. Magri et C. Topalof (collectif), Villes ouvrières, 1989. E. Gapyisi, Le défi urbain en Afrique, 1989. Jacques Dreyfus, La société du confort, 1990. Collectif, Siles urbains en muralion, 1990. N. Brejon de Lavergnée, Politique d'amé1UJgement du territoire au Maroc, 1990. J.-P. Gaudin, Desseins de villes. Art urbain et urbanisme, 1991.

@ L'Harmattan, 1992 ISBN: 2-7384-1282-3

Gilles MONTIGNY

DE LA VILLE A L'URBANISATION
Essai sur la genèse des études urbaines françaises en géographie, sociologie et statistique sociale
PRÉF ACE DE MARCEL RONCA YOLO

Ouvrage publié avec l'aide du Secrétariat permanent du Plan urbain mini$tère de l'Equipement, du Logement, des Transports et de l'Espace

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 PARIS

REMERCIEMENTS

Le texte qui suit constitue la version, remaniée et allégée, d'une thèse de doctorat nouveau régime soutenue à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales en septembre 1989 sous le titre: Les Etudes urbaines françaises en géographie, sociologie et statistique sociale (1890-1920). Essai d'analyse inter-disciplinaire, thèse préparée sous la direction de M. Marcel Roncayolo. Tous nos remerciements les plus cordiaux vont aux personnes suivantes pour les informations, les aides matérielles, les suggestions, les relectures ou les encouragements dont nous avons bénéficié soit pendant la rédaction de la thèse ou sa soutenance, soit durant la mise au point du manuscrit définitif:
M. M. M. M. M. M. M. M. M. Michel AMIOT (CNRS) Bernard ANDRÉ (EHESS) Louis BERGERON (EHESS) Philippe BESNARD (CNRS) Alain BOURDIN (Université Toulouse-Le Mirail) Guy BURGEL (Université Paris X Nanterre) Victor KARADY (CNRS) Pierre LASSAVE (Plan urbain) Pierre PETITMENGIN (ENS, bibliothécaire)
PUMA lN (INED)

Mme Denise

Mme Catherine RHEIN (CNRS, Université de Mme Marie-Claire ROBIC (CNRS, Université M. Marcel RONCÀYOLO (EHESS, Université Mme Odile SAINT RAYMOND (Université de M. Christian TOPALov (CSU, CNRS).

Paris I) de Paris I) de Paris X) Toulouse-Le Mirail)

Ainsi qu'à M. André BRUSTON et à Mme Anne de GORIAïNOFF, du Secrétariat permanent du Plan urbain (ministère de l'Equipement, du Logement, des Transports et de l'Espace) sans l'aide desquels cette publication n'aurait pas été possible.

PRÉFACE
Marcel RONCA YOLO

Les années 1900 - plus précisément 1890-1920 - paraissent associer trois caractères: la conscience sociale de l'urbanisation et de ses effets, du moins dans les sociétés « occidentales» ; l'effort pour créer une discipline appliquée à la ville, l'urbanisme; une division nouvelle du savoir, dans lequel s'inscrivent des disciplines nouvelles ou renouvelées, la sociologie et la géographie. Il est tentant de réunir ces trois tendances, d'apprécier leur interférence, car il s'agit sans doute d'un épisode fondateur. Moment de mémoire de la pensée urbaine. Cette conjoncture est internationale; elle concerne les sociétés industrielles. Mais en deçà de cette ressemblance et du ieu réel d'échos et de passages entre expériences et cultures (échanges scientifiques, premiers congrès d'urbanisme et de gestion urbaine, communication entre milieux intellectuels et milieux de réforme sociale), ces tendances se composent assez différemment d'un pays à l'autre. Le mouvement général se fractionne, abandonnant sa cohésion apparente. La sociologie allemande, autour des thèmes centraux (décomposition de la communauté villageoise, rapports entre urbanisation, industrialisation, bureaucratie) accompagne de très près, de Ferdinand Tonnies à Georg Simmel et à Max Weber, la transformation de la société. Les Etats-Unis s'interrogent: la ville doit-elle être substituée à la frontière comme principe d'explication de l'histoire américaine? La GrandeBretagne, pays d'origine de la méditation sur « Coketown », s'essaie à définir de nouveaux modèles d'établissements humains. Si l'on regarde le panorama français - en rappelant qu'il n'est pas opaque à l'égard de ces mouvements, enfermé dans ses frontières -, un trait majeur apparaît: la division et l'institutionnalisation, qui concernent les disciplines, l'emportent sur la mesure des changements sociaux et la réflexion urbaine. Les études durkheimiennes visent les institutions sociales plus que la ville proprement dite. Comme sociologue, Maurice Halbwachs fait figure de «tirailleur ». La géographie, dominée par la recherche des relations entre l'homme et la nature, prête surtout son attention à la définition des « pays» et au paysage rural. Seule la statistique sociale, devenue de plus en plus une 9

approche quantitative de la répartition et des mouvements de la population, paraît s'attacher aux phénomènes urbains, un peu à l'écart des grands débats d'épistémologie. Faut-il y voir, au-delà d'une conjoncture intellectuelle, l'originalité du cas français? Lenteur relative de l'industrialisation et de l'urbanisation, poids de la paysannerie dans une campagne de plus en plus laissée aux agriculteurs (et ce, avant le krach démographique de la Première Guerre),

sacralisation d'un « équilibre », au moment où le peuplement rural
demeure encore majoritaire. A lire le Tableau de la géographie de la France, publié en 1903 par Paul Vidal de La Blache, aussi important pour ce qu'il dit que pour ce qu'ïl ne dit pas, l'urbain n'est pas l'objet essentiel; il ne le devient, que par intermédiaire, à travers la question

des régions « géographiques ». Il fallait de l'ambition à Gilles Montigny pour se livrer, avec la
passion d'un archéologue, à la reconstitution d'un corpus, plus riche et plus divers qu'on ne le pensait. Retrouver tolites les œuvres, articles, fragments, comptes rendus, c'était non seulement établir un recensement, mais recomposer un débat. En centrant cette recherche sur la ville, l'auteur devait nécessairement renouer avec les rapports plus ou moins conflictuels entre disciplines, écoles, courants; c'est-à-dire la situation que Lucien Febvre avait tenté d'analyser, dans La Terre et l'évolution humaine en 1922 ; analyser, non sans ambiguïté, et arbitrer, non sans subtilité, entre morphologie sociale et géographie, géographie selon Vidal et géographie selon Ratzel. Comme toujours, l'étude approfondie des groupes, des affinités ou des coalitions révèle une plus grande incertitude des limites, un jeu plus compliqué entre des acteurs intellectuels, trop rapidement «hiératisés ». Il reste de ce débat, au-delà des maladies infantiles qui accompagnent le marquage des territoires, des questions qui ne sont pas toujours inactuelles. Le mérite de l'ouvrage est donc double: le premier nous faire redécouvrir, en deçà de courants connus, le sel des œuvres, les unes rappelées jusqu'ici trop souvent en bibliographie sans être lues avec une extrême attention, les autres oubliées et qui parfois remettent en question les hiérarchies de notoriété bien établies. C'est ainsi que sont réveillés nos intérêts à l'égard de la définition de la centralisation et du rapport centre/limite en relisant les considérations d'un jeune auteur, juriste et durkheimien, Maunier, sur la localisation des industries aux époques médiévale et moderne. C'est ainsi qu'un ancien officier, devenu géographe, Levainville, nous donne la meilleure introduction à l'étude des relations ville/région, relations de marché mais aussi rapports sociaux et rapports de propriété (exemple de Rouen). A côté du Meuriot comptable des agglomérations, on lit un autre Meuriot, réfléchissant sur le concept de ville à travers l'histoire et sur la critique de la ville par les économistes des Lumières: un prédécesseur direct ou presque de Jean-Claude Perrot, Charles-Anthelme Roux dessine une méthode pour les études de tissu et d'activités urbaines, au niveau « micro ». Des anticipations? Plutôt que ce point de vue trop marqué 10

par nos propres préoccupations, une compréhension plus large, plus complète d'un temps de la pensée urbaine. S'agissant d'une œuvre plus considérable, celle de Maurice Halbwachs, le livre souligne les questions ouvertes par Les Expropriations et la nébuleuse de travaux qui ne répètent pas, quitte à soulever d'autres discussions, l'étude fondamentale. En particulier la réflexion sur matière et mémoire dans la ville, en balance entre Durkheim et Bergson. De cette collecte, qui situe plus clairement l'étude de la ville dans les courants disciplinaires, une autre conclusion se dégage, moins optimiste. La ville est présente, plus qu'on ne le pensait et sous des espèces plus variées, au moment où les disciplines se forment et se délimitent. Mais elle est un enjeu, parmi d'autres thèmes, d'autres territoires. Elle n'est pas un élément fédérateur. Michel Amiot rappelle un jugement de Maurice Halbwachs sur Durkheim, peu après la mort

du grand fondateur. Je cite: « Si Durkheim a eu l'idée de rapprocher,
dans les cadres de L'Année sociologique les faits étudiés par les disciplines les plus différentes, par la philosophie sociale, par le droit, par l'histoire des religions, par l'économie politique, par la démographie, etc., c'est qu'il pensait que chacune d'elles s'appliquait à une partie de la nouvelle science, et que le meilleur moyen de leur faire prendre à toutes conscience de Punité de leur objet, c'était de les associer ou de les mettre en contact. » I La ville n'est pas définie comme objet commun, ou du moins lieu de convergence des disciplines qui la considèrent. Peut-être parce que les points de départ et la méthode - ou du moins l'orientation philosophique - de chacune d'elles différaient trop. En tout cas, l'entreprise la plus originale et la plus risquée pour dépasser les cloisonnements, celle de l'historien et géographe Désiré Pasquet sur Londres et les ouvriers de Londres, reste suspendue dans un no man's land disciplinaire et embarrasse rudement Paul Vidal de La Blache, qui écrit dans un compte rendu de 1914 : « Ce livre tient plutôt de la sociologie politique et de l'économie politique que de la géographie. Mais par l'attention qu'il apporte à localiser les phénomènes, à les traduire en cartes géographiques, l'auteur prouve combien

sa méthode est imprégnée de géographie. »
Le second mérite du livre de Gilles Montigny est donc de nous faire prendre conscience de ce rendez-vous manqué. L'attente était pressante, comme l'indiquent les espoirs des urbanistes ou spécialistes réunis autour des questions d'intervention et de projection urbaines. Elle se lit dans les travaux de la Commission d'extension de Paris, de 1911 à 1913. Elle inspire la création en 1916 de l'Institut d:Histoire, de Géographie et d'Economie urbaines de la Ville de Paris, devenu en 1919, Ecole des Hautes Etudes Urbaines, à l'origine de l'Institut d'urbanisme de Paris en 1924. Les premiers numéros de la Vie urbaine, publiée par cet institut, font preuve du même esprit. Mais la rencontre entre disciplines se fait mal, tandis que la sociologie française, pour une bonne génération, délaisse ou presque la réflexion sur la Ville, seule la 11

géographie et une certaine histoire topographique, avec Marcel Poëte puis Pier.re Lavedan, maintiennent la participation des disciplines « fondamentales».

De ce fait même, l'étude de l'expérience 1890-1920 nous ramène vers la plus difficile et plus durable interrogation sur la pluri ou l'interdisciplinarité: l'objet urbain est-il mieux construit aujourd'hui? Est-il propre à chaque démarche, ou capable d'articuler une réflexion commune? Laissons cette question ouverte: elle reste d'actualité.
.

Gilles Montigny nous invite à une autre remarque: l'histoire reste en
dehors de ce « partage» du début du siècle; et ce n'est pas simple allègement de la part de l'auteur de l'avoir située à l'extérieur. Le courant historique, du moins en France, s'est mis sur la touche, après le livre pourtant riche en incitations de Babeau, sur La Ville sous l'Ancien régime. Il ne reprend guère qu'à la fin des années 1920, à travers notamment les Annales d'histoire économique et sociale, et surtout occupé d'histoire industrielle. Il rabat pourtant, l'une vers l'autre, histoire et géographie. C'est parmi les conclusions de son chapitre sur les Villes, dans La Terre et l'évolution humaine que Lucien Febvre, critique à l'égard des géographes et ambitieux pour une nouvelle

histoire, annonce d'éventuels déplacements de frontière: « De semblables recherches cessent tellement de participer à la géographie qu'en lisant celles que des géographes qualifiés ont menées à bien sur certaines villes, on se prend parfois à penser qu'après tout, une certaine
« géographie humaine» n'est peut-être pas autre chose qu'une histoire

revivifiée dans ses sources, rajeunie dans ses méthodes et heureusement renouvelée dans ses sujets. »2 Retombe-t-on alors dans les misérables « querelles de boutiques », que dénonce, en même temps, Lucien Febvre? Je pense qu'un ouvrage comme celui de Gilles Montigny nous permet de mieux comprendre sinon la légitimation théorique des différentes disciplines, du moins le pluralisme et les recoupements réels que recouvrent ces querelles d'étiquettes. Eclairer et définir un objet scientifique n'est pas le simple résultat d'une démarche linéaire. Gilles Montigny, par l'exemple, l'analyse de textes, la mise en évidence d'une production plus riche, plus libre, moins enfermée dans les écoles qu'il ne paraissait au départ, sait nous apprendre à concevoir cette pluralité. Du même coup, le temps se fait moins homogène: des moments « scientifiques », des « temporalités» différentes se retrouvent dans la période choisie par hypothèse. Au terme, des lieux mêmes sont dissociés: pour des attaches solides, que la géographie-discipline paraît alors contracter en France, la sociologie, empruntée, modifiée, bascule de la vieille Europe vers les Etats-Unis. L'Ecole de Chicago, à la fois enracinée dans l'expérience américaine et héritée de questions nées en Europe, dès les années 1920, évoque cette migration. Le livre nous renvoie ainsi vers une conjoncture internatio12

nale, dont on souhaiterait scrupule et de lucidité.

qu'elle soit un jour étudiée avec autant de Marcel RONCA YOLO Directeur de l'Institut d'Urbanisme de Créteil Directeur d'études à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales

1. Michel Amiot Contre l'Etat les sociologues, op. cit. p. 14. 2. Lucien Febvre La Terre et l'évolution humaine, op. cit. p. 428 (Ed. 1949).

13

INTRODUCTION

L'urbanisation fait partie des transformations les plus visibles et les plus profondes de la société française moderne. Ce phénomène est devenu encore plus marquant depuis la Seconde Guerre mondiale; c'est en effet durant cette période que s'est opéré ce que certains appellent le «réveil urbain» de la France. Durant ces quelques décennies, les Français sont devenus dans leur majorité des citadins. De 1946 à 1975, le taux d'urbanisation de notre pays est passé de 56 % à 72 % ; entre les mêmes dates, le parc des logements est passé de 12,5 à 21 millions. En réalité, ce phénomène s'inscrit à l'intérieur d'un cycle de plus longue durée dont il est d'ailleurs difficile de savoir si cette dernière période doit être considérée comme 'l'aboutissement ou

comme un simple moment privilégié

1.

Ce cycle de l'urbanisation

contemporaine remonte au début du XIXesiècle pour ce qui est de la croissance urbaine au sens ordinaire du terme (l'augmentation de l'importance absolue et relative de la population urbaine), bien avant si l'on considère le passage de la ville traditionnelle à la ville moderne. Selon cette seconde approche, c'est à partir du XVIIesiècle qu'il faut situer cette transformation, avec le démantèlement des murailles urbaines, la disparition des rues étroites et tortueuses du Moyen Age, la démolition des maisons anciennes, le tout faisant place aux alignements des immeubles aux façades rectilignes et uniformes, aux

avenues, aux promenades et aux places publiques 2.
Avec l'urbanisation accélérée de ces toutes dernières décennies se sont trouvés posés des problèmes multiples bien connus: déséquilibres régionaux, prépondérance de Paris et des grandes métropoles par rapport à la province et aux campagnes, conséquences sociales d'une construction massive et précipitée, opérations gigantesques dont l'utilité et le coût demeurent à mesurer, atteintes à l'environnement et à la qualité de la vie, etc. Face à un phénomène d'une telle ampleur et posant d'aussi redoutables questions, il vient tout naturellement à l'esprit de se tourner vers les spécialistes ou les disciplines qui ont pour mission de décrire, de penser, et d'analyser l'espace, la société et la ville. 15

Le récent colloque de Bordeaux
« Villes en devenir:

(avril 1989) consacré au thème

des espaces nationaux à l'espace européen»

a

abouti, dans ce domaine, à un constat très pessimiste au sujet de la réflexion générale et théorique sur le phénomène de l'urbanisation. Il apparaît que celle-ci, depuis quelques années, s'est assoupie, ceci aussi bien chez les architectes, les urbanistes, que chez les géographes, les sociologues, les hommes politiques. Lors de ce colloque l'expression
« déficit de la réflexion» a même été prononcée.

Quelles explications peut-on tenter de donner de cette situation? Les fluctuations et hésitations de la politique urbaine française depuis plusieurs décennies - politique des métropoles d'équilibre puis création des villes nouvelles en IIe-de-France et à proximité de certaines grandes villes de province à partir de 1965, multiplication des contrats en faveur des villes moyennes à partir de 1973, développement de pôles urbains de dimension européenne et perspectives d'une nécessité de réaménagement de Paris et de l'IIe-de-France depuis quelques années - n'y sont certainement pas étrangères. De même, le fait que nous soyons passés d'une urbanisation marquée par la reconstruction des années 1950 et l'expansion des grands ensembles des années 1960 à une urbanisation relativement mieux maîtrisée et plus qualitative dans les années 1980. Au-delà des faits, le déficit actuel de la réflexion sur l'urbanisation ne pourrait-il pas être imputé à autre chose, à ceux auxquels revient l'élaboration de cette réflexion, c'est-à-dire les théoriciens? Les géographes et les sociologues, souvent à la demande des pouvoirs et des décideurs publics, se sont penchés pourtant fort activement sur les problèmes urbains évoqués ci-dessus. Mais on peut se demander s'ils disposaient nécessairement du degré d'autonomie suffisant pour approfondir et mener à bien cette réflexion, à commencer par l'autonomie à l'égard de la commande publique. Plus fondamentalement, l'autonomie suppose de pouvoir s'appuyer sur des traditions de recherche. Il n'y a que ces dernières qui permettraient de comprendre l'urbanisation comme phénomène social de très longue durée. Les véritables blocages ne sont-ils pas des blocages intellectuels ? Il convient donc de se poser la question de savoir comment, dans le passé, les prédécesseurs des géographes et des sociologues

actuels ont pu envisager la ville et l'urbanisation. Le « déficit de la
réflexion» que l'on observe actuellement s'explique-t-il ou non par des insuffisances plus anciennes? Voilà quel est l'objet principal du présent essaI. Auparavant, aussi surprenant que cela paraisse, il faudra partir d'un constat général: écrire l'histoire des anciennes études urbaines françaises revient à écrire uh véritable essai sur ['oubli, ceci bien que les questions urbaines figurent déjà parmi les grandes interrogations du passé. Le message que constituent les travaux des premiers géographes et des premiers sociologues français sur ces questions n'est pas parvenu jusqu'à nous. C'est ce que révèle à l'existence la lecture des ouvrages 16

considérés aujourd'hui comme les classiques et les ouvrages de référence sur le sujet. La géographie urbaine et la sociologie urbaine y apparaissent en permanence comme des disciplines sans origines, sans passé, à la mémoire faible. Il n'est pas excessif de dire qu'il semble y avoir eu une véritable amnésie, pour ne pas dire un véritable refoulement, dans ce domaine. Les lacunes sont aussi criantes, d'après la lecture des ouvrages classiques, en géographie urbaine qu'en sociologie urbaine. Que ce soit dans La Ville. Le fait urbain à travers le monde (P. George, 1952), le Précis de géographie urbaine (P. George, 1961), le Traité de géographie urbaine (J. Beaujeu-Garnier et G. Chabot, 1963) ou la plus récente Géographie urbaine (J. Beaujeu-Garnier, 1980), les géographes contemporains mettent exclusivement l'accent sur les cadres actuels de la recherche et sur certains résultats acquis et considérés comme représentatifs de la spécialité, mais cela se fait presque toujours au détriment des rappels historiques qui seraient nécessaires. Les débuts de la géographie urbaine française apparaissent de manière beaucoup trop fragmentaire pour que l'on puisse en apprécier la portée et la valeur. Ceux qui témoignent d'une meilleure connaissance des anciennes études urbaines font véritablement figure d'exception. Dans La logique des villes. Essai d'urbanologie (1981) Paul Claval souligne l'importance de quelques travaux anciens: les ouvrages principaux sur le sujet de R. Maunier (L'Origine et la fonction économique des villes, 1910), de P. Meuriot (Des Agglomérations urbaines dans l'Europe contemporaine, 1897), de R. Blanchard (Grenoble, étude de géographie urbaine, 1911) et l'article de A. Vacher (<< Montluçon », Annales de géographie, 1904). Encore pourrait-on objecter que certains de ces travaux ne sont pas à proprement parler des travaux géographiques. Les auteurs de la période de transition que constituent les années 1940 nous renseignent déjà d'une manière un peu plus satisfaisante. Georges Chabot, dans Les Villes (1948), cite en plus des références précédentes, l'article pionnier de P. Clerget sur l'urbanisme (Bulletin de la Société neuchâteloise de Géographie, 1909-10), d'autres monographies de R. Blanchard (articles sur Lille, Nancy, Annecy, Bordeaux, Nantes, Lyon, Marseille, Nice), ainsi que certains des travaux les plus représentatifs de l'entre-deux-guerres (Clermont-Ferrand de Ph. Arbos, 1930 ; Alger, 1938 de R. Lespès ; Marseille, 1934 de G. Rambert; Paris et sa banlieue de A. Demangeon, 1933 ; etc.). Jean Tricart, dans son Cours de géographie humaine (1951), donne des références nombreuses et précieuses sur la géographie urbaine (française et étrangère) d'avant 1920. En définitive, les meilleures synthèses et mises au point sur les débuts de cette spécialité sont celles qui datent des années 1910 et 1920, en particulier l'article de M. Aurousseau (<< Recent contributions to urban geography», Geographical Review, 1924) et les passages de la Géographie humaine (1912) de J. Brunhes qui traitent de la géographie urbaine. En sociologie, la situation n'est guère différente. Il y a une trentaine 17

d'années, dans le Traité de sociologie publié sous la direction de G. Gurvitch, l'historien Louis Chevalier allait jusqu'à nier l'existence d'une sociologie urbaine en France, ne retenant dans la bibliographie, en-dehors des travaux de l'Ecole de Chicago, que le petit ouvrage de M. Halbwachs consacré à la Morphologie sociale (1938) et l'enquête de Ch. Bettelheim et S. Frère sur Auxerre (1950). L'ouvrage d'initiation à la sociologie urbaine le plus connu en France, celui de R. Ledrut (Sociologie urbaine, 1968), ne fait état que des origines étrangères de la spécialité (F.W. Maitland, Le Commune et la Cité, 1898 ; A. Weber, La Croissance des villes au XIX' siècle, 1899 ; G. Simmel, « La Grande Ville », article de 1903; P. Geddes, Cities in Evolution, 1915; M. Weber, La Ville, article puis ouvrage de 1921 ; quelques autres de moindre importance). Les connaisseurs des débuts de la sociologie urbaine en France font, là encore, figure d'exception; de surcroît ils ne citent que quelques auteurs, Halbwachs le plus souvent, à partir d'un seul ouvrage: Les Expropriations (1909). C'est le cas de Paul-Henry Chombart de Lauwe dans Paris et l'agglomération parisienne (1952), de Jean Rémy (La Ville: phénomène économique, 1966), de Pierre-Henri Derycke (Economie et planification urbaine, 1979), de Christian Topalov (Le Profit, la rente et la ville, 1984) et de Michel Amiot (Contre l'Etat, les sociologues, 1986). En dépit de leur intérêt ces ouvrages ne permettent pas d'apprécier d'une manière complète les débuts de notre sociologie urbaine. Dans ces conditions, il devenait urgent de retrouver puis de soumettre à un exmen critique, faisant ressortir les éléments d'une synthèse, la littérature scientifique sur le sujet. Cette tâche présente un double intérêt: 1) on peut ainsi accéder, avec des matériaux de première main, à une connaissance détaillée et fidèle de l'histoire urbaine de la France depuis le début du XIXesiècle; nous verrons que, dès le début du Xxe siècle, cette histoire donne lieu à de nombreux commentaires (bien avant, quand on introduit la statistique sociale) ; 2) les études urbaines permettent d'apprécier de manière très précise le degré de développement et d'approfondissement atteint par les sciences sociales en France à cette époque; ce travail de comparaison est rendu possible du fait que l'objet est commun à plusieurs disciplines. Dès à présent, il convient d'insister sur le fait que les études urbaines françaises ne démarrent pas seulement à partir du moment où il y a eu une institutionnalisation des disciplines et où elles se sont présentées comme porteuses de démarches scientifiques, c'est-à-dire dans les années 1890. Il Y a en réalité dès les premières décennies du XIXesiècle une véritable «préhistoire» de la recherche urbaine en France. Ceci ressort déjà nettement en se limitant aux disciplines qui ont aujourd'hui acquis une solide implantation dans les institutions scientifiques et universitaires (géographie, sociologie) et devient encore plus évident quand on ré introduit la statistique sociale, discipline complètement tombée dans l'oubli mais essentielle pour comprendre le 18

développement et les progrès des disciplines «majeures ». Ni la géographie vidalienne, ni la sociologie durkeimienne, il ne faut pas hésiter à le proclamer, n'auraient pu s'affirmer autant -la première en s'y opposant et en la critiquant, la seconde en lui accordant une extrême attention et en utilisant ses résultats - s'il n'y avait pas eu cette contribution originale et décisive à la connaissance des faits sociaux qu'a apportée la statistique sociale. Géographie humaine, sociologie, statistique sociale, sont les trois pôles d'une recherche urbaine en France dans les années 1890-1920. Quoique apparaissant comme très différentes dans leurs démarches et inégales par leurs résultats, ces trois directions de recherche peuvent et doivent être mises en parallèle. Elles doivent être soumises au même examen critique et embrassées d'un même regard. Du point de vue de la méthode de l'histoire des sciences sociales, puisqu'il s'agit ici d'en étudier certaines à partir d'un objet commun, l'expérience acquise au cours cette recherche permettra, exemples à l'appui, d'exposer les principes qui paraissent s'imposer dans ce domaine. Cela constituera, avec les résultats concernant le contenu des anciennes études urbaines, le second point de la conclusion générale de cet essai. Ces principes, selon nous, devraient guider tout travail de ce genre. Dans l'immédiat, à titre d'orientation générale de méthode, nous tenterons de faire nôtre cette mise en garde de Alain Drouard et

de Bernard-Pierre Lécuyer

3

: tout travail sur l'histoire d'une ou de

plusieurs sciences sociales doit éviter le double écueil de la reconstitution et de la rationalisation a posteriori.

1. Roncayolo Marcel, « Nouveau cycle ou fin de l'urbanisation? » dans Histoire de la France urbaine, tome V, pp. 13-131. 2. Sur cette distinction entre la ville traditionnelle et la ville moderne, pour s'en tenir à des auteurs relevant de notre étude: Babeau Albert, La Ville sous l'Ancien régime, 1884, tome II, chap. I du livre IV, pp. 105-131 ; Id., Paris en /789, 1889, pp. 17-18 et 24; Meuriot Paul, « Du concept de ville autrefois et aujourd'hui », la Vie urbaine, mars-juin 1919, pp. 145-153. 3. Drouard Alain et Lecuyer Bernard-Pierre, « Problèmes d'histoire des sciences sociales », Bulletin de l'Institut d'Histoire du Temps présent, 1982, pp. 1-75.
19

CHAPITRE PREMIER

UN NOUVEL ESPRIT SCIENTIFIQUE
Les premières études urbaines françaises interviennent dans un contexte historique qu'il faut connaître et commencer par rappeler. D'une part, elles s'inscrivent dans un cadre intellectuel général qui est celui de l'évolution de l'esprit scientifique au XIXesiècle et au début du Xxe siècle; de l'autre, elles prennent place à l'intérieur d'un phénomène plus particulier que le précédent mais contemporain: l'essor des sciences humaines et sociales et leur institutionnalisation.

LE CADRE INTELLECTUEL

GÉNÉRAL

A partir du XVIIIesiècle se substitue à une conception statique du devenir des hommes et des sociétés une conception dynamique. Alors que l'on considérait, avant, que l'homme avait toujours été identique à lui-même et que les sociétés étaient faites d'événements qui se répétaient toujours, on se met à penser qu'il y a un progrès et un développement indéfini de l'homme et de l'humanité. Appartiennent à cette nouvelle conception des courants de pensée aussi divers que le socialisme utopique, le matérialisme historique, l'évolutionnisme et l'organicisme. Parmi ceux qui ont exercé la plus forte influence sur les disciplines que nous étudions, Lamarck et Darwin, partant de la biologie, introduisent l'idée de l'évolution de la vie. Par exemple, chez Darwin, elle procède d'un principe de sélection naturelle; chez Spencer il y a un postulat d'analogie entre l'organisme vivant et la société: comme le premier, la société passe de formes simples à des formes complexes, d'une homogénéité primitive à une hétérogénéité croissante. Parmi les travaux dont nous rendrons compte il y en a plus d'un qui doit à cette influence. 21

Chez les sociologues, et sans insister outre mesure sur Durkheim,

qui multiplie les analogies avec le monde vivant (cf. oppositions
solidarité mécanique-solidarité organique, normal-pathologique) et compare la société à un corps, les études urbaines offrent de bons exemples d'interprétations inspirées du biologisme et de l'évolutionnisme. Ceci est très net chez Halbwachs, élève de Bergson. Rappelons que Bergson introduisit à la fin des années 1900 l'idée d'« évolution créatrice », idée selon laquelle les espèces vivantes évoluent par bonds, de même que la pensée humaine, grâce aux créations des hommes de génie et des mystiques. Dans différentes œuvres, Halbwachs présente la ville comme une résultante du jeu continuel des forces sociales, il parle de la « croissance naturelle» de la ville et explique que celle-ci obéit à un principe vital qui en interdit le contrôle par le pouvoir politique et par le pouvoir administratif. Chez René Maunier, la ville évolue à la manière d'un organisme vivant: au fur et à mesure de sa croissance (terme d'origine biologique !) elle tend à se complexifier et à devenir de plus en plus hétérogène. Plus tard, aux Etats-Unis, l'écologie urbaine de l'Ecole de Chicago utilisera de nouveau la référence à la biologie. Les statisticiens sociaux ont été également séduits par les analogies naturalistes: Levasseur compare l'agglomération urbaine à un être vivant. Quand ils n'assimilent pas la ville à un organisme, ils le font à un corps physique: Levasseur applique les lois de la gravitation universelle aux grandes métropoles, Meuriot recherche le centre de gravité de l'agglomération. Il convient alors de parler d'interprétation mécaniste. La théorie positiviste est une autre dominante de la pensée scientifique de l'époque; elle est omniprésente dans de nombreuses recherches urbaines de l'époque. Inspirateur de ce courant, Auguste Comte explique qu'il n'y a qu'une seule méthode pour parvenir à établir des certitudes dans le savoir humain: la connaissance scientifique. Elle consiste à faire reposer l'acquisition de ce savoir sur l'expérience et le raisonnement fondé sur l'expérience. L'expérience, en particulier, permet de formuler des lois qui ne correspondent plus à quelque décret de la Providence ou à quelque déterminisme secret mais à des propriétés de l'objet étudié révélées par l'expérience. Chez les sociologues, par exemple chez Halbwachs, et chez les statisticiens sociaux, de Legoyt à Meuriot, il est souvent fait référence à des lois de développement urbain ou à des lois de la vie sociale urbaine. Cette tendance s'observe parfois fort tardivement dans l'histoire de la recherche urbaine: dans les années 1910 en France avec les travaux de Halbwachs et de Meuriot : dans les années 1930 et 1940 avec les modèles d'attraction christallériens. Bien qu'il s'agisse de deux éléments théoriquement inséparables" il faut, dans toute la mesure du possible, éviter de confondre deux choses: la critique que l'on peut faire d'une théorie scientifique, le 22

positivisme par exemple (ce travail relève de l'épistémologie et de la philosophie des sciences) ; d'autre part l'appréciation que l'on peut porter sur la valeur et la signification d'une étude urbaine; c'est ce que nous tenterons de faire ici. S'il est évident qu'un scientifique est conduit à s'exprimer avec les concepts et avec les modes de raisonnement de son époque, il est tout aussi évident que c'est avant tout son travail, plus que son époque, qu'il nous faut essayer de comprendre et d'apprécier.

L'ESSOR DES SCIENCES SOCIALES

Le développement des sciences sociales au XIX"siècle renvoie à trois grands types de facteurs: des facteurs épistémologiques, des facteurs historiques et des facteurs institutionnels. Il convient de les rappeler brièvement. Les facteurs épistémologiques ont été mis au jour il y a une vingtaine d'années à la suite des travaux de Michel Foucault; selon lui, le XVIesiècle représente une importante rupture sur le plan intellectuel (1). Il Y aurait eu depuis le XVIesiècle deux grandes discontinuités dans la pensée occidentale: 1) celle de l'âge classique qui se situe au milieu du XVIesiècle, 2) celle de l'âge moderne qui se situe au début du XIXesiècle. M. Foucault s'intéresse aux mutations qui remanient périodiquement l'organisation du savoir pour recréer de

nouveaux champs épistémologiques

(<< épistémis

») et, donc, autour de

ces deux périodes s'articule également une transformation des savoirs sur la société. La pensée de l'âge classique repose sur ce que l'auteur appelle 1'« esprit analytique », c'est-à-dire la recherche de représentations, d'identités et de différences entre les choses. Ce type de pensée s'oppose au «système de la ressemblance» qui caractérise la Renaissance et dans lequel il y avait union des mots et des choses (les mots sont inscrits dans les choses). Avec le XIXesiècle, s'opère une nouvelle rupture avec l'entrée de l'homme dans le savoir; cela ne signifie pas simplement que l'homme devient l'objet, mais qu'un discours, les sciences humaines, fonctionnant à partir des représentations de l'homme, fait de celui-ci un «domaine positif du savoir» (2). C'est alors que la philologie, la biologie, l'économie politique s'emparent de l'homme et en font un objet d'investigation scientifique. L'auteur explique comment vont « fonctionner» les sciences humaines à partir du XIXesiècle: les représentations qui sont à la base de la société peuvent être interprétées successivement à partir de différents modèles (biologique, économique, philologique-linguistique). 23

Il ressort donc des analyses de Michel Foucault que le développement des sciences humaines représente un moment de la pensée occidentale. Ce processus peut donner lieu à interprétation. Le philosophe, qui écrit à l'époque de la grande diffusion et du succès du structuralisme, voit dans le développement de la psychanalyse, de la linguistique, de l'ethnologie, un passage de l'étude de l'homme à celle de ses « structures primordiales )), d'où un déclin, à la longue, des sciences humaines. Cette interprétation va totalement à l'encontre de celle d'autres auteurs qui voient dans les sciences humaines plutôt un aboutissement de la pensée, c'est le cas, par exemple, de Madeleine Grawitz. Les facteurs historiques de l'essor des sciences humaines et sociales ont été étudiés par bien des auteurs. Selon eux, le prodigieux développement des sciences humaines et sociales depuis le siècle dernier s'explique par référence aux grands changements économiques et sociaux qui ont marqué les sociétés industrialisées. Henri Mendras (3) présente l'œuvre de ceux que l'on peut appeler les grands sociologues du XIXesiècle (Auguste Comte, Karl Marx, Alexis de Tocqueville) comme une tentative de compréhension d'ensemble de l'évolution des sociétés. Ce n'est pas un hasard si Marx et Tocqueville font figure de précurseurs de l'étude du changement social, l'un et l'autre appuyant leurs analyses sur une description très réaliste de sociétés en mouvement (la France à la fin de l'Ancien régime pour Tocqueville, la Grande-Bretagne de la première moitié du XIXesiècle pour Marx). Au sujet de A. Comte, Claude Rivière (4) rappelle la distinction que le théoricien du positivisme établit entre la statique sociale et la dynamique sociale pour considérer que c'est cette dernière qui doit retenir l'attention avant tout; cette partie décisive de la sociologie est présentée, par A. Comte lui-même, comme «la science du mouvement nécessaire et continu de l'humanité Paul Lazarsfeld (5) rappelle l'interprétation de Nisbet selon lequel la révolution industrielle représente la destruction d'un ordre ancien, la désintégration de la structure pré-capitaliste, auxquelles les grands sociologues du XIXesiècle « se sont donné pour tâche d'apporter une solution )). Cette interprétation, de type fonctionnaliste, est corrigée immédiatement par Lazarsfeld qui, lui-même, n'explique pas le développement de la sociologie à partir des nécessités propres à l'objet (existence de problèmes qui sont autant de domaines d'études à partir du moment où ils sont ressentis comme une gêne réelle ou une menace pour la société) mais plutôt comme une évolution des exigences d'anciennes disciplines étudiant auparavant la société à partir d'une démarche traditionnelle. C'est le cas, par exemple, de la philosophie politique et de la philosophie de l'histoire (6). Pour illustrer ce propos, il n'est pas inutile de rappeler comment Durkheim situe sa propre recherche sur la Division du travail social par rapport à celles des moralistes:
)).

24

« Pour mettre un terme à cette indécision, nous ne recourrons pas à la méthode ordinaire des moralistes qui, quand ils veulent décider de la valeur morale d'un précepte, commencent par poser une formule générale de la moralité pour y confronter ensuite la maxime contestée. (...) ces généralisations sommaires (...) nous renseignent sur les tendances morales dans telle société ou tel type social déterminé. Mais elles ont seulement l'intérêt d'un

fait, non d'une vue scientifique.

»

(7)

Néanmoins, cette seconde interprétation, celle de Lazarsfeld, apparaît absolument inséparable de la première: de quoi ces nouvelles exigences dépendent-elles à leur tour? Il est utile, également, de se souvenir que toute la sociologie d'inspiration marxiste part du postulat selon lequel il est impossible de comprendre la société sans partir de l'évolution de sa base matérielle (l'économie, la production), laquelle base matérielle est amenée à se transformer, par exemple sous l'influence du progrès technique. Sur ce postulat repose le matérialisme historique. La sociologie qui en découle fait dériver l'étude des rapports de production et des relations sociales d'échange de l'état des bases matérielles de la société. Dès lors, il n'est plus possible d'envisager une sociologie dynamique de la société sans partir des conditions historiques de sa base matérielle. L'explication de type historique n'est pas tout. Les sciences sociales ne sont pas parties de rien: elles dérivent en réalité de traditions intellectuelles plus anciennes et, plus qu'un discours réellement nouveau - ce que tendent à laisser penser les explications épistémologiques et historiques, elles représentent surtout un changement dans l'organisation de l'activité intellectuelle. Ceci revient à passer aux facteurs institutionnels qui expliquent l'essor des sciences sociales. Selon Paul Claval, ce qui est réellement nouveau, lors du passage de la connaissance encyclopédique du XVIIIesiècle aux sciences sociales, c'est la professionnalisation de la recherche, c'est-à-dire que le savoir passe de 1'« ensemble des esprits curieux» à une spécialisation poussée. L'amateurisme, en ce domaine, cède la place à l'apprentissage et à la professionnalisation. L'exemple qui est donné est celui de la géographie qui, au début des années 1870, est encore affaire d'officiers, de marins, de voyageurs, de commerçants, d'explorateurs, accessoiremen.t d'universitaires (ceux qui délaissent, par moments, la géographie historique). Elle devient, en l'espace de quelques décennies, une des disciplines de premier plan dans les facultés de lettres, les grandes écoles et l'enseignement secondaire (8). Le changement essentiel consiste donc dans ce que l'on peut appeler, pour reprendre l'expression de Durkheim, une division du travail scientifique élargie. . Nous aurons l'occasion de fournir un exemple très net et très significatif de ce qu'explique P. Claval. Les auteurs comme MalteBrun, pour le début du XIXesiècle, ou Elisée Reclus, pour la deuxième 25

moitié de celui-ci, travaillant de manière encyclopédique et indépendante, traitent des villes selon une méthode qui est voisine de celle qu'utiliseront les géographes universitaires quelques années ou quelques décennies plus tard. Il y a, bien entendu, entre tous ces auteurs des différences, mais la manière d'aborder les villes - monographies plus ou moins longues, descriptions faisant une large place à l'histoire, activités principales de la ville actuelle - est la même. Au-delà des seuls mouvements des idées et des faits de société, il y a place pour une explication du développement des sciences sociales que l'on peut qualifier d'« institutionnelle ». Les travaux récents, tant en ce qui concerne la géographie que la sociologie, le montrent de manière précise. On peut considérer qu'il y a institutionnalisation d'une discipline à partir du moment où elle fait l'objet de plusieurs types de reconnaissance : présence dans un ordre d'enseignement officiel (du primaire à l'Université), apparition dans un type de publications ayant une diffusion et une autorité (revues savantes, livres, manuels), place au sein des institutions intellectuelles déjà reconnues (académies, sociétés, conférences) et réception d'un appui officiel des pouvoirs publics (ouverture de postes pour des enseignements nouveaux, facilités financières). Des disciplines telles que la géographie et la sociologie ont connu, bien qu'à des rythmes différents, et avec une intensité variable, ce processus d'institutionnalisation.

L'INSTITUTIONNALISATION

DES DISCIPLINES

Nous allons envisager successivement le cas de la géographie humaine, puis celui de la sociologie. Pour le moment, laissons de côté la statistique sociale, non parce qu'elle ne fait pas l'objet d'une institutionnalisation, mais parce que ce phénomène est plus lent que dans les deux autres disciplines. Le combat pour la diffusion de la connaissance statistique s'étend sur trois quarts de siècle, avant que des institutions statistiques officielles et stables existent. Il prend des formes particulières: la pénétration de la statistique dans l'enseignement universitaire est beaucoup plus ponctuelle que pour la géographie, et même que pour la sociologie, malgré les . difficultés rencontrées par cette dernière.

26

LA GÉOGRAPHIE

HUMAINE

Au sens où nous avons défini précédemment l'institutionnalisation d'une nouvelle discipline scientifique, nous pouvons en repérer les manifestations à travers tout un ensemble de faits.

Présence dans l'enseignement otliciel
Elle se rencontre d'abord dans l'enseignement officiel dans la mesure où, comme le fait remarquer Catherine Rhein, la géographie est une matière scolaire avant d'être une matière universitaire (9). Dans cet ordre d'enseignement, il faut souligner le rôle très important joué par Emile Levasseur et par Auguste Himly qui mènent, en 1871-72, une enquête dans les établissements scolaires, ils préconisent une refonte des programmes et une rénovation profonde des méthodes pédagogiques (personnel enseignant mieux formé, outils pédagogiques mieux adaptés). Dans l'Université, les progrès de la géographie se suivent à la progression du nombre de chaires réservées à la discipline. A la Sorbonne, A. Himly occupe la chaire de géographie (historique) de 1862 à 1898, remplacé à cette date par P. Vidal de la Blache; en 1893, une deuxième chaire de géographie est confiée à M. Dubois. A l'ENS, Vidal de la Blache enseigne de 1877 à 1898, cédant alors la place à L. Gallois. A partir de la fin des années 1890, c'est à travers la floraison des travaux de recherche dirigés par ces premiers maîtres qu'il faut suivre les progrès ultérieurs de la discipline dans l'Université: ce sont les premières thèses de géographie soutenues dans les facultés de lettres (les plus connues étant celles d'Albert Demangeon sur la plaine picarde, en 1905, de Raoul Blanchard sur la Flandre, en 1906, de Camille Vallaux sur la Basse-Bretagne, en 1907, de Maximilien Sorre sur les Pyrénées méditerranéennes, 1913). Il faut savoir également que c'est en 1880 qu'apparaît une option «histoire-géographie» pour l'obtention de la licence ès-lettres. Avant cette date, il n'y avait pas de sanction officielle pour cet enseignement, si ce n'est dans le cadre de l'agrégation (d'histoire et géographie) qui date de 1861.

Apparition de publications spéciliques
L'évolution des publications suit ce qui vient d'être concernant l'enseignement. Pour l'enseignement primaire daire, des collections de manuels scolaires se constituent, associations aisément repérables entre auteurs et éditeurs (P. P. Vidal de la Blache chez A. Colin, M. Dubois chez rappelé et seconavec des Foncin et Masson, 27

E. Levasseur chez Delagrave, F. Schrader chez Hachette...) ; les cartes murales de Vidal de la Blache acquièrent une grande notoriété (à tel point que plusieurs générations d'élèves n'ont connu ce nom qu'à travers lesdites cartes). Le lancement de revues géographiques permet de diffuser les résultats de l'exploration et de la recherche dans les milieux cultivés. Parmi les plus célèbres, citons la Revue de géographie, créée en 1877 par Ludovic Drapeyron, et les Annales de géographie lancée par M. Dubois et P. Vidal de la Blache en 1891.

Entrée dans les institutions existantes
Il faut se situer ici en marge de l'Université, qui a déjà été considérée. Deux chaires sont créées à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes au début des années 1890 (géographie historique et géographique physique) ; au Collège de France, Emile Levasseur occupe une chaire de «géographie économique, économie statistique et géographie physique» à partir de 1872 ; Jean Brunhes y entre à son tour en 1912

avec la chaire de « géographie humaine ». Dès la création, en 1872 par
Emile Boutmy, de l'Ecole libre des Sciences Politiques, E. Levasseur est présent.

Action des pouvoirs publics
Elle se manifeste déjà par l'ouverture des chaires dont il a été question précédemment. C'est en fait l'époque de la grande rénovation de l'Université en France et de la mise en place d'un véritable système d'enseignement supérieur à partir des facultés (10) ; relevant des procédures budgétaires elles nécessitent des choix politiques. Aux marges du monde de la politique et de celui des affaires, il faut noter l'apparition de nombreux comités destinés à soutenir et à encourager l'entreprise coloniale: Comité de l'Afrique française (1890), Comité dt< l'Asie française (1901), Comité du Maroc (1904),

etc.

.

Les géographes part.icipent directement ou indirectement à ces comités qui favorisent parfois la création de cours nouveaux (comme le cours de géographie coloniale de M. Dubois) ; il a été remarqué que les Annales de géographie présentent l'expansion coloniale de manière très positive (11).

28

LA SOCIOLOGIE

Ramener l'origine de la sociologie à un seul nom, celui de Durkheim en l'occurence, constitue une extrême simplification de la réalité du point historique et intellectuel. Nous avons rappelé, dès l'introduction, que E. Durkheim lui-même n'avait pas hésité à reconnaître en Montesquieu et en Jean-Jacques Rousseau les précurseurs de la sociologie moderne (12). Raymond Aron, dans Les Etapes de la pensée sociologique, distingue 1'« ère des fondateurs» (Montesquieu, A. Comte, K. Marx, A. de Tocqueville) de la période dominée par la «génération du tournant du siècle », à laquelle appartient Durkheim et tous les sociologues qui lui sont contemporains (13). A l'évidence, et sans avoir à multiplier les références bibliographiques, il serait absolument faux de vouloir faire démarrer la sociologie avec Durkheim. En revanche, pour reprendre le terme qu'utilisait plus

haut P. Claval, c'est avec Durkheim qu'elle se « professionnalise ».
Nous allons voir que, à partir de Durkheim, toutes les caractéristiques du processus d'institutionnalisation se retrouvent: création d'un nouveau type d'enseignement, constitution d'un groupe de jeunes chercheurs qui partiront progressivement à la conquête de chaires universitaires, lancement d'une revue mettant en œuvre des principes méthodologiques clairement définis et affirmés. L'institutionnalisation de la sociologie fut cependant fort différente et nettement plus laborieuse que celle de la géographie. Néanmoins, comme cette dernière, il est indiscutable qu'elle bénéficie au départ de certains facteurs favorables. C'est ce qu'explique Victor Karady, qui montre que la sociologie répond, à la fin du XIXesiècle, à une demande sociale, cette demande étant un phénomène vaguement diffus dans la conscience collective mais bien repérable historiquement (14). Il faut déjà rappeler le rôle d'incitation que joue l'Académie des Sciences morales et politiques, créée en 1832, et qui est à l'origine des grandes enquêtes sociales du milieu du XIXesiècle (Villermé, Baudrillard, Parent-Duchâtelet, ...). Comme pour la géographie, la demande de savoir sur l'état de la société débouche sur la création de groupes de réflexion dont une des caractéristiques principales est de ne pas compter que des « spécialistes» de science sociale mais également des responsables de différents domaines de l'activité sociale: Société d'économie sociale (fondée par Le Play en 1856), Société de la science sociale (formée par des dissidents du mouvement précédent en 1886), Institut International de Sociologie (fondé en 1893), ... (15). Comme nous le verrons plus loin, l'enseignement de Durkheim à Bordeaux n'a pu débuter que grâce à un appui personel important. Voyons maintenant quels sont les traits qui caractérisent le mieux l'institutionnalisation de la sociologie. 29

Présence dans l'enseignement

otliciel

C'est avec retard, par rapport à la géographie, que la sociologie finit par s'implanter dans l'Université. Dans les facultés de droit, là où se serait peut-être le mieux trouvée la place des sociologues au départ, il y a un net rejet du courant Durkheimien, même s'il est moins fort que celui dont sont victimes les disciples de Le Play et les sociologues internationalistes (16). De là découle la stratégie utilisée par les Durkheimiens: plutôt que de chercher à tout prix la création de nouveaux enseignements, ils vont d'abord essayer de conquérir des positions dans des disciplines classiques qui jouissent déjà d'une reconnaissance - ce sera principalement la philosophie, la pédagogie, parfois l'économie politique - pour transformer progressivement ces enseignements dans leur sens et imposer dans les faits la démarche sociologique (17). En dépit de la notoriété dont bénéficieront assez rapidement Durkheim et ses proches collaborateurs, il faut savoir que la diffusion de l'enseignement sociologique au sein de l'Université fut lente. V. Karady, qui a reconstitué l'évolution statistique des chaires de sociologie, n'obtient que des chiffres modestes, même durant l'entredeux-guerres: en 1895 trois enseignements peuvent être qualifiés de « sociologiques» (18), ils ne seront que quatre en 1910, cinq en 1920, cinq en J929, sept en 1935, pour relomber à six en 1952 (19). 1952 (19). L'accession à la reconnaissance suprême que constitue une chaire au Collège de France, à laquelle parviennent dans l'entre-deuxguerres Marcel Mauss, François Simiand, Maurice Halbwachs et quelques autres, ne suffit pas à masquer cette difficulté de la reconnaissance de la sociologie en tant que discipline universitaire. Si l'institutionnalisation de la sociologie apparaît très incomplète sur le plan universitaire avant 1914, et pour longtemps encore, sa professionnalisation, à un degré très élevé d'exigence scientifique, est déjà assurée à partir de Durkheim (20).

Apparition de publications spécifiques
L'apparition d'une sociologie scientifique de plus en plus professionnalisée en France, à la fin du XIXesiècle et durant les premières années du xxe siècle, s'accompagne de la floraison de tout un ensemble de revues dont L'Année sociologique, revue dirigée par Durkheim, ne constitue que l'un des exemples. Dans ce domaine, le coup d'envoi est donné dès les années 1880 à partir des courants, orthodoxes ou non, issus de Le Play: La Réforme sociale, publiée par la Société d'Economie sociale, à partir de 1881 ; La Science Sociale, lancée par Edmond Demolins à partir de 1886 ; d'autres courants de la sociologie créent également des revues: les Annales de l'Institut International de 30

Sociologie à partir de 1893, Le Musée social à partir de 1894, etc. (21). Dans la mesure où nous nous limiterons principalement au courant durkheimien, il faut bien mesurer ce que représente, dès le départ, une revue telle que L'Année sociologique (qui apparaît, elle, en 1898). Cette revue ne se présente pas simplement comme étant l'expression d'un courant intellectuel; elle est, en fait, inséparable de l'effort de légitimation qu'entreprennent les Durkheimiens à la fin des années 1890 sur le plan scientifique. Cet effort de légitimation comprend quatre directions. Premièrement, la référence très fréquente aux écoles étrangères jouissant déjà d'une grande réputation, ce sera la sociologie allemande (avec des auteurs comme T6nnies, Schmoller, Schiiffle, Simmel, ...) qui sera la plus sollicitée; cette tendance est très nette, on le verra dans la partie suivante de cet essai, en matière d'analyses d'ouvrages relatifs aux questions urbaines. Deuxièmement, L'Année sociologique se présente comme une revue de synthèse des connaissances de l'époque: il s'agit, pour Durkheim et ses collaborateurs, de mobiliser les résultats et les acquis de la sociologie à l'échelle internationale pour opérer une sorte de «capitalisation» du savoir; la revue durkheimienne, par le caractère très hétéroclite de ses rubriques et de son contenu, porte fortement la marque d'une prétention d'universalisme dans la connaissance. Troisièmement, la revue se présente organisée autour d'un plan très solidement charpenté et donnant l'impression d'une extrême rigueur dans la délimitation et l'articulation des différents domaines du savoir sociologique. Comme nous l'expliquerons à partir de l'exemple des études urbaines, cette rigueur dans le plan est souvent plus formelle que réelle. Enfin, la revue est l'occasion de jeter des passerelles en direction d'autres disciplines, par exemple l'intérêt porté à la criminologie italienne ou à la statistique sociale, ou bien, au contraire, de se démarquer de disciplines jugées concurrentes, la géographie humaine étant de celles-là. En conclusion, on n'insistera jamais assez sur le rôle essentiel joué par L'Année sociologique dans l'affirmation, par cette discipline, de son caractère scientifique. Elle est plus qu'un simple trait d'union entre les Durkheimiens, plus qu'un acte de naissance, elle est la revendication, par la sociologie elle-même, de sa scientificité.

Entrée dans les institutions existantes
Nous avons vu, dans les développements qui précèdent, que la pénétration des Durkheimiens dans l'Université a été très laborieuse et très limitée. Au sein des grandes institutions intellectuelles et scientifiques que constituent, par exemple, la présence à l'Ecole pratique des Hautes Etudes ou au Collège de France, il ne faut pas s'étonner de ne trouver qu'un nombre également limité de Durkhei31

miens. Sur les 46 collaborateurs de L'Année sociologique recensés par Philippe Besnard (22), 10 seulement figureront un jour dans le corps enseignant des Hautes Etudes, parmi les « oubliés» quelques noms célèbres de la recherche sociale: E. Durkheim, G. Richard, C. Bouglé, H. Bourgin, M. Halbwachs, ... N'occuperont une chaire au Collège de France que 7 Durkheimiens, dont seulement deux avant la Première Guerre mondiale: Antoine Meillet et Charles Fossey. Certes, il ne faudrait pas limiter l'analyse aux institutions les plus prestigieuses et les plus en vue; les Durkheimiens ont eu l'occasion de nouer des relations étroites avec d'autres milieux intellectuels, comme nous le verrons quand nous nous interrogerons sur la réalité de l'Ecole durkheimienne. Cependant, il faut bien reconnaître que leur reconnaissance, par l'ensemble du milieu intellectuel, est loin d'avoir été immédiate et il faudra attendre après la Seconde Guerre mondiale pour voir, peu à peu, la sociologie bénéficier d'une plus juste considération.

Action des pouvoirs publics
Contrairement à ce que l'on pourrait croire à la lecture de ce qui précède, la sociologie, toutes tendances confondues, n'a pas été totalement démunie d'appuis officiels (hommes politiques, ministres de l'Instruction publique, autorités intellectuelles, responsables de l'Université) ; George Weisz a décrit avec détails les véritables combats auxqllels ont donné lieu les créations des premières chaires de sciences sociales en France (23). Il n'est pas possible ici de résumer, même en quelques lignes, cet épisode de la constitution des sciences sociales en France. Les difficultés d'implantation de la sociologie, globalement, ne tiennent pas à un manque d'appuis officiels mais à l'existence en France, à l'époque, d'une concurrence très vive entre les facultés de droit, les facultés de lettres et l'Ecole libre des Sciences politiques pour s'assurer, chacune, la primauté de l'enseignement de la science sociale. Comme le fait remarquer G. Weisz, la très grande centralisation et la très grande rigidité institutionnelle du système français d'enseignement n'a pu empêcher le plus grand désordre au moment où il s'agissait, enfin, de doter la France d'un véritable enseignement scientifique dans le domaine de la sociologie. Nous venons de voir, en utilisant successivement deux des exemples les plus significatifs, à quelles conditions et sous l'influence de quels facteurs les sciences sociales françaises se développent à la fin du XIXesiècle, sous une forme institutionnalisée et professionnalisée. Ce type de démonstration pourrait tout aussi bien s'envisager pour d'autres disciplines, à commencer par la statistique sociale. Comme la géographie et la sociologie, la statistique sociale a connu sa phase d'amateurisme avec de grands précurseurs tels que Condorcet, 32

W. Petty, Vauban, et bien d'autres encore. C'est vers le milieu du XIXesiècle que son institutionnalisation débute: création du Bureau de la Statistique générale de la France en 1840, fondation de la Société de statistique de Paris en 1860 (avec lancement simultané d'un Journal mensuel), publication du premier annuaire de la Statistique générale de la France, en 1878 (24). Comme dans le cas des deux disciplines envisagées précédemment, il est possible de reconstituer tout un processus d'institutionnalisation de la statistique sociale en France.

33

Notes

(1) Foucault Michel, Les Mots et les choses, 1966,400 p. ; L'Archéologie du savoir, 1969, 285 p. (2) Id., Les Mots et les choses, p. 378. (3) Mendras Henri, Eléments de sociologie, p. 10. (4) Rivière Claude, L'Analyse dynamique en sociologie, p. 54. (5) Lazarsfeld Paul, Qu'est-ce que la sociologie ?, p. 8. (6) Id., Ibid., p. 7. (7) Durkheim Emile, De la division du travail social, p. 7. (8) Claval Paul, Les Mythes fondateurs des sciences sociales, p. 128. (9) Rhein Catherine, « La géographie, discipline scolaire et/ou science sociale? », Revue franç. de socio., XXIII, 1982, pp. 223-251. (10) Prost Antoine, Histoire de l'enseignement en France, chap. X, p. 223 et suiv. (11) Berdoulay Vincent, La Formation de l'école française de géographie, voir chap. I, II et III. (12) Durkheim Emile, Montesquieu et Rousseau précurseurs de la sociologie, 1893, 200 p. (13) Aron Raymond, Les Etapes de la pensée sociologique, pp. 307-316. (14) Karady Victor, « Stratégie de réussite et modes de faire-valoir de la sociologie chez les Durkheimiens », Revue française de sociologie, 1979, pp. 49-82. (15) Id., Ibid., pp. 66-67. (16) Id., Ibid., p. 58. (17) Besnard Philippe, rappelle que L'Année sociologique fut d'abord une rubrique annuelle de la Revue de Métaphysique et de Morale, de 1895 à 1898, avant de devenir totalement autonome; voir, « La formation de l'équipe de L'Année sociologique », Revue française de sociologie, 1979, p. 8.

(18) Karady Victor,

«

Durkheim, les sciences sociales et l'Université: bilan d'un
1974, tab!. 13, p. 99 ; sur le même

demi-échec », Revue française de sociologie, 1976, pp. 267-311.

(19) Id.,

«

Stratification intellectuelle, rapports sociaux et institutionnalisation:
». CNRS, doc. dactylographié,
«

enquête historique...

sujet, voir Weisz George,

L'idéologie républicaine et les sciences sociales... », Revue

française de sociologie, 1979, pp. 83-112. (20) Sur le sujet, voir également Lourau René, Le Gai savoir des sociologues, pp. 52-80. (21) Pour une liste complète de ces revues: Cuvillier Armand, Manuel de sociologie, tome I, pp. 12-13. (22) Besnard Philippe, art. cit., tab!. II, pp 28-29. (23) Weisz George, art. cit., donne des détails nombreux et documentés sur les circonstances de création de ces premières chaires. (24) Sur les origines de la statistique sociale, voir: Levasseur Emile, La Population française, tome I, pp. 50-52; Cuvillier Armand, Introduction à la sociologie, pp. 14-15 ; Piatier André, Statistique descriptive, pp. 179-180.

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CHAPITRE II

DES « ÉCOLES»
« ENVIRONNEMENTS

AUX SCIENTIFIQUES»

Nous avons vu dans le chapitre précédent dans quelles conditions, notamment d'institutionnalisation, intervenaient et se développaient les disciplines qui sont envisagées ici. Il est possible d'étudier les rapports qui se sont établis entre elles selon une lecture à un double nIveau. 1) Le débat scientifique à proprement parler, au sujet duquel il convient de comparer hypothèses, méthodes, démarches, raisonnements et résultats; 2) Les querelles d'influence qui se situent sur le plan institutionnel: il ne faut jamais perdre de vue que l'on est en présence de disciplines qui ont eu à combattre pour s'affirmer et acquérir rapidement légitimité et reconnaissance; .on peut décrire les rapports qui se sont établis entre elles en termes de rivalité et de compétition. Cette remarque signifie que nous allons être en permanence confrontés à une difficulté importante dans la mesure où le débat proprement scientifique interfère bien des fois avec des querelles d'influences et des questions d'« impérialismes de disciplines». Ceci est d'autant plus net ici que la géographie et la sociologie sont, à l'époque que nous étudions, deux disciplines jeunes et qui essaient, chacune, d'occuper un espace important dans la vie intellectuelle et scientifique de la France de la fin du XIXesiècle. Bien que mettant délibérément l'accent sur le débat scientifique, nous ne pouvons malgré tout pas faire totalement abstraction de cette réalité conflictuelle et institutionnelle. Il est cependant possible de montrer que si ces deux disciplines se sont heurtées parfois de manière violente, leurs points de vue ne sont peut-être pas toujours aussi opposés ou inconciliables qu'il y paraît; contrairement à ce que l'on pourrait penser, leurs discours scientifiques ne sont pas étrangers l'un à l'autre d'une manière irréductible. L'histoire des sciences sociales, telle qu'elle est souvent pratiquée 35

actuellement, consiste trop souvent dans le rappel des vieux débats théoriques et dans l'évocation des grandes querelles doctrinales du passé. Sans nier l'intérêt de ces travaux, il nous paraît nécessaire de procéder à un dépassement de cette manière d'écrire l'histoire. Il y a une autre manière de contribuer efficacement à l'histoire de ces disciplines qui consiste à voir comment et dans quelles conditions elles ont pu tenter de répondre à certaines questions communes, à relever des grands défis lancés par les grandes transformations des sociétés industrielles au XIXesiècle; l'urbanisation et les phénomènes urbains font incontestablement partie de ceux-ci. Pour cela, il convient tout d'abord de prendre la mesure exacte des positions théoriques défendues par les uns et par les autres.

QUERELLES D'INFLUENCE OU DÉBATS SCIENTIFIQUES?

Pour mieux comprendre les conditions dans lesquelles interviennent les recherches des uns et des autres, il faut commencer par des rappels sur la réalité des rapports qui ont pu se nouer entre les disciplines, à commencer par les plus problématiques d'entre eux: les rapports entre géographes ttt sociologues (1). Ces rappels peuvent également être l'occasion de mises au point, le schématisme et la simplification abusive n'étant pas absents de certaines présentations. Par exemple, la référence faite au géographe allemand Friedrich Ratzel ne constitue pas la ligne de démarcation rigide que l'on y voit parfois. Vincent Berdoulay (2) rappelle que l'Anthropogéographie (ce que l'on a désigné en France très rapidement sous le nom de géographie humaine) jouissait d'une grande notoriété dans les milieux scientifiques français. Cela est indiscutable chez les géographes proches de Vidal de la Blache, qui étudièrent fort attentivement les œuvres de l'auteur allemand; mais la lecture de L'Année sociologique fait ressortir que ceci est tout aussi indiscutable du côté des Durkheimiens. Ils surent ouvrir leur revue à cet auteur et, même s'ils examinent généralement d'une manière critique ses thèses, c'est avec beaucoup de soin qu'ils le font. L'attitude des deux disciplines à l'égard d'un auteur comme Ratzel étant de nature à faire apprécier de manière correcte et précise ce qui peut distinguer l'approche des uns et des autres, nous allons commencer en voyant quel fut, chez les sociologues et chez les géographes, l'accueil qui lui fut réservé.

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LES SOCIOLOGUES

FRANÇAIS

ET L'ŒUVRE

DE F. RATZEL

Emile Durkeim lui-même a tenu à souligner l'attention qu'il convenait d'accorder aux thèses de Ratzel (3). La position de celui-ci est nuancée et il invite ses lecteurs à ne retenir que certains des enseignements du maître allemand car, finalement, c'est l'homme qui a la plus grande influence sur la société. Cette position donne lieu à un examen critique tellement poussé que cela rend très inexacte l'appréciation de V. Berdoulay selon lequel la géographie allemande aurait eu peu d'influence sur les sociologues français (4). Certes, il serait faux de tenter de faire des Durkheimiens des disciples éloignés de Ratzel ; cependant quand on lit de près ce qu'écrit de lui Durkheim, on s'aperçoit que tout n'est pas rejeté en bloc, loin de là. Durkheim a signé au total six analyses dans L'Année sociologique sur Ratzel, ce qui est déjà en soi une première confirmation de ce que nous disions plus haut. L'idée générale qui domine à la lecture de ces six analyses est qu'un partage s'avère nécessaire à l'intérieur des œuvres de Ratzel. Dans certaines analyses Durkheim enregistre surtout des résultats, qui emportent parfois son adhésion sans hésitation. C'est le cas, par exemple, à propos de l'importance du facteur territorial dont il juge la portée trop négligée par les sociologues et il retient au passage une des lois formulées selon laquelle plus on avance dans l'histoire et plus il se produit un rapprochement entre les sociétés et le sol (5). C'est également l'adhésion qui l'emporte en matière de migrations (6) : Ratzel explique que les mouvements migratoires deviennent de plus en plus nettement périodiques, conscients .et calculés, relevant de la « conscience collective» des peuples. Bien évidemment le géographe allemanà n'utilise pas l'expression typiquement durkheimienne de «conscience collective» mais il reconnaît explicitement l'existence d'un facteur extra-géographique, ce que s'empresse de souligner Durkheim. Dans deux autres analyses, relatives toujours aux mouvements migratoires (7), des résultats se trouvent rapportés et présentés en l'état. Certes, le ton de ces analyses est souvent parfois plus proche de la récupération que de l'adhésion plus ou moins inconditionnelle. Il s'agit alors de reprendre chez Ratzel ce qui peut confirmer des intuitions ou ce qui peut être intégré à un travail sociologique. On notera qu'une telle attitude est d'ailleurs loin d'être occasionnelle chez Durkheim quand on se souvient qu'il définissait précisément la morphologie sociale comme le rassemblement des apports de sciences jusqu'alors trop fragmentaires (la géographie, l'histoire, la démographie par exemple) pour constituer une véritable science capable d'appréhender la vie sociale dans sa complexité (8). Dans d'autres analyses, il arrive à Durkheim de se livrer à la critique; ce qu'il faut relever c'est que le sociologue accepte la 37 .

confrontation avec le point de vue du géographe plutôt que de tenter de
soutenir une position radicalement différente, moins fondée sur le plan de la réflexion. A vrai dire, il faut être capable de démêler, à l'intérieur des critiques qui sont faites, ce qui est un véritable argument scientifique et ce qui relève plutôt de la conjecture, de la morale, ou de la politique. Parfois on est en présence d'un simple procès d'intention, par exemple

quand le sociologue français reproche de « vouloir trop embrasser» ou quand il écrit, dubitativement, « un seul et même savant ne peut avoir
une égale compétence pour une telle diversité de problèmes» (9). Cette critique apparaît pour le moins surprenante sous la plume de celui qui dirige à la même époque une revue qui prétend être l'écho de presque la totalité du discours scientifique sur la soci~té. L'ambition affichée par Durkheim apparaît-elle mieux contrôlée que celle de Ratzel ? L'argumentation politique prend parfois le pas sur l'argumentation théorique et scientifique. C'est le cas quand Ratzel est accusé de pro-colonialisme (10). La discussion prend une tournure plus théorique et plus intéressante quand sont envisagées les conceptions relatives aux rapports entre la terre et la société, thème qui constitue l'essentiel des volumes de l'Anthropogéographie de Ratzel. Durkheim s'oppose alors vigoureusement à tout ce qui pourrait tendre au déterminisme géographique:
« Ce n'est pas la terre qui explique l'homme mais l'homme qui explique la terre et, si ce facteur géographique reste important à connaître pour la sociologie, ce n'est pas qu'il éclaire la sociologie de lumières nouvelles, c'est qu'il ne peut être compris que par elle. » (11)

On remarquera que l'on retrouve dans cet extrait, en dépit de sa brièveté, la conception durkheimienne selon laquelle la sociologie doit englober les approches particulières tout en les dépassant. Cette conception selon laquelle les structures matérielles et sociales d'une société reposent en dernière analyse sur les conditions et caractéristiques du milieu naturel dans lequel elle évolue constitue indiscutablement un des points de divergence importants entre géographes et sociologues. Encore faut-il savoir, notamment pour les géographes français, comment ils ont su assouplir et adapter cette thèse. Il est courant de faire état de l'analyse signée par Albert Demangeon, dans L'Année sociologique, de l'ouvrage de Miss E.C. Semple (12). Le ton de cette analyse est délibérément critique: il reproche à la géographe américaine de ne procéder qu'à une vulgarisation des idées de Ratzel (à l'usage des pays anglo-saxons) et de rester trop fidèlement proche du modèle allemand (13). L'interprétation de cette note critique n'est pas aisée dans la mesure où elle émane d'un disciple de Vidal de la Blache, non d'un 38