Des PME en chambre

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EAN13 : 9782296225961
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DES PME EN CHAMBRE Travail et travailleurs à domicile d'hier et d'aujourd'hui

Collection « Logiques Sociales»
D. Allan MICHAUD, L'avenir de la société alternative, 382 p., 1989. Alain BIHR, Entre bourgeoisie et prolétariat, L'encadrement capitaliste, 418 p., 1989. Daniel BIZEUL, Civiliser ou bannir, Les nomades dans la société française, 270 p., 1989. Robert CHAPUIS, L'alcool, un mode d'adaptation sociale?, 224 p., 1989. Centre lyonnais d'Etudes Féministes, Chronique d'une passion, Le MLF à Lyon, 272 p., 1989. Régine DHOQUOIs, Appartenance et exclusion, 303 p., 1989. Philippe GARRAUD, Le Languedoc et ses images, 240 p., 1989. Christian DE MONTLIBERT,Crise économique et conflits sociaux, 207 p., 1989. Pierre MULLER, L'airbus. L'Ambition européenne, 256 p., 1989. François PAVÉ, L'illusion informaticienne, 270 p., 1989. Jocelyne STREIFF-FENART, Les couples franco-maghrébins en France, 160 p., 1989. Jacques SONCINET- Jean BENNETIÈRE, Au cœur des radios libres, 256 p., 1989. Jacques TYMEN- Henry NOGUES,Action Sociale et décentralisation, 367 p., 1989. Bernadette VEYSSET en collaboration avec J. P. DEREMBLE, Dépendance et vieillissement, 172 p., 1989. Françoise CRÉZÉ, sous la direction de Dominique Desjeux et SmaÏn Laacher, Repartir travailler, la réinsertion professionnelle des femmes, ] 88 p., 1990.

@ L'Harmattan, 1990 ISBN: 2-7384-0856-7

Collection « Logiques Sociales»
dirigée par Dominique Desjeux

Michel

LALLEMENT

DES PME EN CHAMBRE
Travail et travailleurs à domicile d'hier et d'aujourd'hui

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Ce livre est la version largement remaniée d'une thèse dirigée par François Michon et soutenue à l'Université de Paris I devant un jury composé de MM. Robert Boyer, Directeur de Recherche au CNRS, Guy Caire, Professeur à l'Université de Paris X, Claude Dubar, Professeur à l'Université de Lille I, François Michon, Directeur de Recherche au CNRS et Michel Vernières, Professeur à l'Univesrité de Paris I. Cette étude a bénéficié de leurs amicales critiques et remarques. Ce travail doit également au soutien et à la patience quotidienne de Corinne et de Sofiane. Que tous soient ici remerciés.

"Rien faire comme une bête, se laisser aller au fil de l'eau et regarder tranquillement le ciel, «être, rien de plus, sans autre détermination ni désir d'accomplissement», voilà qui pourrait remplacer l'action, l'accomplissement et remplir effectivement la promesse de la logique dialectique: la réactivation de ses propres origines." T.W. Adorno, Minima mora/ia

Introduction

Les pays occidentaux développés vivent aujourd'hui une profonde métamorphose. Les centres de gravité anciens autours desquels s'équilibraient les principales forces économiques, politiques et sociales se déplacent lentement dans des directions hier encore ignorées ou marginalisées. Outre le système de production, la crise des années soixante-dix et quatre-vingt a ébranlé bon nombre de systèmes et de valeurs établies. Pour s'en convaincre, que l'on songe aux nouveaux schémas d'actions collectives et de relations professionnelles qui se mettent en place, au rapport inédit que nous entretenons avec le travail, aux nouvelles formes de régulations familiales qui se font jour... Le marché du travail n'a pas fait échappé à ce mouvement. En France, si le recours accru à des formes particulières d'emploi (contrats à durée déterminée, travail intérimaire, travail à temps partiel, stages d'insertion...) a permis aux entreprises de s'adapter à la nouvelle donne économique, cette situation s'est institutionnalisée au point que, désormais, nombre d'observateurs sont tentés de voir dans ces formes d'emploi la préfiguration d'un nouveau mode de régulation du marché du travail, mode de régulation caractéristique de la croissance nouvelle qui s'amorce depuis le milieu des années quatre-vingt. C'est dans un tel cadre, qu'au cours de cette dernière décennie, l'image d'un retour généralisé à domicile a fait figure de modèle alternatif à la crise bureaucratique qui sourd dans toutes les grandes administrations et entreprises. Le point de départ est à situer en juin 1980 lorsque le gouvernement français confie à G. Braun, député, le soin de mener à bien une mission d'étude sur le travail à domicile. "Je souhaite, écrivait le premier Ministre de l'époque, que votre mission permette l'étude du travail à domicile comme forme d'avenir des méthodes d'organisation d'une société industrielle moderne. 11

D'une part, en effet, nous voyons la télématique créer de nouvelles formes de travail autour d'un terminal d'ordinateur qui peut être placé aussi bien dans un bureau qu'au domicile du travailleur. D'autre part, se profile dans l'industrie une tendance à la remise en cause du taylorisme, à la rupture du travail à la chaîne et à l'enrichissement des tâches qui, de proche en proche, conduit à la création de postes autonomes de travail. Cette autonomie peut, dans certains modes de production industrielle, évoluer vers une autonomie géographique permettant au travail d'être effectué aussi bien à domicile que dans l'atelier" 1. Lorsque, dans les années quatre-vingt, le débat sur la flexibilité du travail s'impose sur la scène sociale, le travail à domicile (y compris dans ses variantes technologiques modernes) est logiquement désigné comme une forme flexible par excellence. Et les faits abondent parfois en ce sens: il aura suffit par exemple que le textile se modernise à nouveau frais pour que le neuf provoque la résurgence de l'ancien. Avec la construction de filatures modernes dans le Nord de la France émerge un "sentier roubaisien". La nécessité de. fabriquer très rapidement des petites séries explique, qu'aux côtés des usines hyper-automatisées, resurgisse le travail à domicile. La dissémination de machines à coudre est, en effet, l'arme idéale d'une flexibilité archaïque qu'impose toujours davantage la concurrence . . 2

mternanonale .

Les trois révolutions du travail à domicile La soudaine réhabilitation d'un mode ancestral d'organisation du travail n'est pas sans laisser prise à une interrogation critique. Car le paradoxe est de taille. ~i le travail à domicile a été le tremplin au développement du salariat à l'ère d'un capitalisme naissant, il a été dans le même temps condamné à disparaître avec l'affirmation de ce

1 Lettre de Mf le premier Ministre, R. Barre, à Mr G. Braun, député des Vosges, datée du 10 Juin 1980. Annexée au rapport de G. Braun, Rapport au Premier Ministre sur le travail à domicile, 1980, Ronéotypé. 2 F. Chirot, "Le textile perd le Nord", Le Monde, Vendredi 3 novembre 1989. 12

nouveau système. Max Weber a bien montré que le développement du capitalisme occidental a ceci de particulier qu'il s'est accompagné d'une dissolution de la communauté domestique, d'une nette séparation entre travail et domicile ou, plus exactement, d'une distinction comptable et juridique entre la «maisom> et l'«exploitation» 3. Grâce à cette scission entre sphère du domestique et sphère de la production, l'esprit du capitalisme s'est librement déployé, la lente mobilisation vers les manufactures, fabriques et usines a pu s'initier. Et effectivement, avec l'avènement de la grande entreprise, le travail à domicile est devenu un phénomène de plus en plus résiduel. La résistance a pourtant été rude: après la disparition des paysansouvriers qui filaient et tissaient à domicile, la machine à coudre a provoqué, au coors de la seconde moitié du XIXème siècle, le développement d'un salariat féminin pour qui le foyer domestique était aussi une usine. Devenu aujourd'hui marginal, le travail à domicile connaît les prémices du renouveau grâce à un recours accru aux formes les plus traditionnelles mais, surtout, grâce à la télématique: c'est la métamorphose du télétravail. Jugée à l'aune du temps long, l'histoire du travail à domicile est celle d'une éternelle révolution. Révolution car le métier à tisser et le micro-ordinateur ont ce point commun d'accompagner les basculements majeurs des systèmes productifs qui prédominent à leur époque, d'élargir l~s fractures qui se font jour dans les modes de gestion du lien social. Révolution au sens géométrique du terme également car la machine à coudre tout comme le micro-ordinateur créent les conditions d'un retour au même: la résurgence d'une forme passéiste d'emploi. Trois révolutions donc: celle du "domestic system" qui -à compter du XYlème siècle- s'implante grâce au métier à tisser au sein d'économies rurales en voie d'industrialisation progressive; celle de la machine à coudre qui -aujourd'hui encore- est l'outil privilégié de nombreuses ouvrières de la confection; celle, enfin, du télétravail qui a connu ces dernières années plus de succès médiatique que de réalisations concrètes.

3 M. Weber, Economie

et société, Paris, Plon, 1969, p. 404. 13

Ces révolutions forcent la question. Quelles sont les causes de la redécouverte périodique du travail à domicile? Est-il aujourd'hui la trace résiduelle d'un mode de production antérieure ou, bien plutôt, la frêle esquisse du visage de la société salariale à venir? qu'entendre
.

par flexibilité du travail à domicile? Cette flexibilité est-elle à même
de jouer favorablement pour tous les acteurs concernés? En bref, comment expliquer le maintien actuel du travail domicilié et que fautil attendre de son éventuelle renaissance dans les pays industrialisés? Telles sont les questions qui nous intéresseront au premier chef. Avant toute investigation, empressons-nous de dissiper un premier doute. L'on pourrait, à bon droit, s'interroger sur la vertu heuristique d'un éclairage contemporain sur une forme d'emploi dont la faiblesse numérique est réelle et la particularité plus qu'évidente. Le doute est légitime. Effectivement, aujourd'hui encore, la norme demeure celle de la stabilité, de la scission travail-domicile.... D'ailleurs, si les formes particulières de l'emploi ont connu une forte croissance depuis le milieu des années soixante-dix, elles demeurent encore faibles comparée au volume général des autres formes d'emploi. Pourtant, par delà cette évidence statistique, la critique est faible. En effet, comme tendent à le montrer les travaux de E.C. Hughes 4, il n'existe pas de légitimité épistémologique solide qui autorise la conjugaison à l'identique du normal et du représentatif. Plus encore, rien n'est souvent aussi révélateur de l'identité et de la trajectoire d'une société que les marges qui la constituent. Ce choix de la marge, du petit, du différent est le pari épistémologique central de cette étude. Il importe de noter un deuxième obstacle méthodologique, bien réel celui-ci. Le travail à domicile est un objet fuyant qui échappe à toute définition exhaustive. En France, par exemple, la complexité de la réglementationS tend à évincer de la population recensée au titre

4 Cf, par exemple, E.C. Hughes, Men and their work, Free Press, 1958. 5 Pour un exposé des principales dispositions réglementant cette forme d'emploi en France, on pourra se reporter à l'annexe 1. Le lecteur intéressé par une comparaison internationale des différentes législations du travail à domicile pourra consulter l'étude de la Fondation Européenne pour l'Amélioration des Conditions de Vie et de Travail, New forms of
work

-

Labour

law

and

social

security

aspects

in the

European

Community,

Luxembourg,

1988. 14

de travailleurs à domicile tous ceux qui travaillent dans des conditions pourtant fort proches. Sans même parler du travail au noir, il faut évoquer les phénomènes de double emploi. Le travail à domicile (d'un rédacteur d'enveloppe ou d'un enseignant payé à la copie) sert souvent de complément de salaire sans que pour autant cette activité ne soit recensée dans les diverses enquêtes sur l'emploi. Un autre exemple illustre la fragilité d'une définition tranchée. Au début des années quatre-vingt, la caisse primaire d'assurance maladie de la région parisienne a prononcé, sous pression syndicale, une offensive visant à obtenir l'immatriculation de tous les collaborateurs au régime général de Sécurité Social au statut de travailleurs à domicile. Est alors apparu au grand jour un nouvel îlot de salariés à domicile méconnus des statistiques antérieures. Prenant acte des limites d'une définition juridique trop stricte, nous définirons le travail à domicile comme la production, hors entreprise, de biens et services, aux tins de rémunérations forfaitaires, pour un employeur ou son agent, quelle que soit la source des matériaux utilisés par le travailleur à domicile 6. Précisons immédiatement que la domiciliation de tout ou partie du processus de production ne se décrète pas. Comme l'a montré C.L. Mummé, elle n'est possible que moyennant certaines conditions techniques restrictives 7. L'entreprise doit être tout d'abord utilisatrice intensive de travail dans au moins une partie de son processus de production. En second lieu, la technologie, la matière première, les composants et le produit fini doivent être suffisamment légers pour être transportables. Ensuite, le processus de production ne doit pas exiger d'interdépendance temporelle trop étroite entre le rythme du travailleur à domicile et celui des agents qui opèrent immédiatement

avant et après lui. Enfin, la part du processus de production attribuée
au travailleur à domicile ne doit pas exiger une interdépendance spatiale trop étroite avec les autres travailleurs. Moyennant toutes ces conditions (réalisables dans de nombreuses industries de main-d'oeuvre

6 Nous reprenons de façon quelque peu aménagée la définition de C.L. Mummé dans "La renaissance du travail à domicile dans les économies développées", Sociologie du travail, n° 3/83. 7 Ibid. p. 324. 15

et dans les services), le retour de l'usine au foyer s'avère techniquement possible. De fait, c'est parce qu'il répond et/ou a répondu à certaines exigences économiques et sociales précises que le travail à domicile a connu et peut encore connaître aujourd'hui un développement conséquent. Les logiques du travail à domicile De quelle logique micro ou macroéconomique et sociale relève l'usage du travail domicilié? En la matière, les réponses fournies par les économistes et sociologues du travail sont fort diverses. La carte suivante, tout en forçant le trait dans la classification, révèle l'éventail des analyses contemporaines. Deux critères ont été croisés pour la bâtir: d'une part, le point de vue adopté pour analyser les faits sociaux (individualisme versus holisme 8) et, d'autre part, la priorité accordée pour rendre compte des changements sociaux (actions des acteurs versus poids des structures). Pour les tenants de l'individualisme méthodologique9 tout d'abord, c'est en terme de stratégie rationnelle d'acteur qu'il faut raisonner. G. Tahar a ainsi montré que si l'on considère que le travailleur à domicile cherche à maximiser sous contrainte une fonction d'utilité à deux variables (le temps de travail et le revenu) alors, logiquement, le choix de l'installation à domicile dépend de l'aversion du salarié face au risque. D'autres modèles, tel celui de M.C. Challier, servent à déterminer le temps de travail optimal que

8 Le holisme est une idéologie qui valorise la totalité sociale et néglige ou subordonne l'individu humain. Par extension, une sociologie est holiste si elle part de la société globale et non de l'individu supposé donné indépendamment. En opposition, l'individualisme est cette idéologie qui valorise l'individu et néglige ou subordonne la totalité sociale. Sur cette opposition, cf L. Dumont, Essais sur l'individualisme, Paris, Seuil, 1983. 9 G. Tahar, "Le travail à domicile et la théorie de l'incertain", Revue d'économie politique, n° 4, 1980. M. C. Challier, "Travail à domicile et théorie du risque", C.E.J.E.E., Février 85; "Travail atypique et théorie du risque", Revue économique, Vol. 37, n° 5, Septembre 1986. 16

Carte des analyses contemporaines du travaD à domicile

HOLISME

Le travail à domicile, remède disciplinaire aux crises du travail (de Gaudemar)

Le travail à domicile, révélateur d'habitus de sexe (Haicault)

STRA1EGIE

Foucault Becker

Bourdieu Tocqueville

DES ACTEURS

EVOLUTION DES STRUCTURES

Le travail à domicile, choix d'un acteur rationnel (Ch allier, Tahar)

Le travail à domicile mode d'expression communautaire voire narcissique (Toftler)

INDMDUALISME

N.B. : au coin de chaque cadran est mentionné le nom de l'auteur dont la problématique inspire, explicitement ou non, les analyses des chercheurs qui se sont penchés sur la question du travail à domicile.

17

cherche continuellement à mettre en oeuvre le travailleur à domicile sous contrainte de revenu. Pour intéressants que soient ces modèles, force est cependant de constater leur caractère partiel et abstrait Caractère partiel car ils ignorent les contingences socio-économiques qui commandent aussi les décisions de demande de travail à domicile de la part des entreprises et des administrations. Mais cette critique est bien faible il est vrai. La formalisation de l'usage différenciée de la main-d'oeuvre (gestion d'un noyau stable et d'un volant de travailleurs précaires) existe déjà et pourrait s'appliquer aisément au cas du travail à domicile 10. En fait, là où le bât blesse c'est avec le caractère abstrait du raisonnement. La négation de l'interdépendance entre offre et demande de travail et, surtout, de la dimension structurante de cette demande condamne un tel point de vue à ignorer le travail à domicile comme fait historiquement daté. Exprimés en terme de main-d'oeuvre, les besoins du système productif sont en effet fort variables (quantitativement et qualitativement) selon les principales périodes qui scandent l'histoire économique. Il se trouve ainsi que le travail à domicile a été une forme particulièrement adéquate au mode de régulation prédominant au XIXème siècle avant que de s'avérer moins fonctionnelle lors de l'érection d'un système basé essentiellement sur la généralisation de l'O.S.T. Plus complémentaires que centrales, les armes intellectuelles fournies par le modèle individualiste ne pourraient donc suffIre, à elles seules, à nous éclairer sur la logique et l'histoire du travail à domicile. Dans une optique individualiste fort différente, certains auteurs -à l'instar de A. Tofflerll_ conçoivent le travail à domicile comme la forme d'emploi la plus adaptée à l'ère du narcissisme social qui s'ouvrirait aujourd'hui. Loin des pesanteurs bureaucratiques de la grande entreprise, les salariés pourraient goûter aux joies du travail autonome. En bref, pour Toffler, l'équation micro-ordinateur plus foyer domestique nourrit l'espoir d'une redécouverte: celle des vertus

10 A l'aide notamment d'un modèle comme celui de A. Zylberberg, "Flexibilité, incertain et théorie de la demande de travail", Annales de l'INSEE, 42, Avril-Juin 1981. 11 A. Toffler, La troisième vague, Paris, Denoël, 1980. 18

d'une communauté de petits producteurs en interaction communicationnelle permanente. Une telle utopie a été d'ailleurs le sous-bassement de la médiatisation auquel a donné lieu le télétravail aux Etats-Unis et, dans une moindre mesure, en Europe. Ici, c'est une forme de naïveté sociologique qu'il s'agirait de déplorer. Car ce que révèle cette utopie, c'est une ignorance répétée des rapports de pouvoir qui structurent toute forme de relation salariale, y compris celles qui se fondent sur une délocalisation de l'emploi. En effet, échapper aux contraintes de la surveillance directe de l'encadrement conduit souvent à une servitude plus subtile encore: celle de l'auto-surveillance. Les analyses holistes inspirées des travaux de M. Foucault insistent, à l'inverse, sur l'importance du pouvoir et de l'impact disciplinaire des institutions (école, usine, famille, hôpital, prison) sur le corps social. A l'aide d'un tel schéma, J.P. de Gaudemar avance une autre explication du maintien et de la renaissance périodique du travail à domicile. "Cette redécouverte est vraisemblablement liée à la «crise disciplinaire» actuelle, comme le furent toutes les «redécouvertes» antérieures, celles des années 1830 ou celles de la fin du XIXème siècle. Les projets d'expansion d'un emploi à distance reviendraient ainsi en force à chaque grande crise disciplinaire: paraissant supprimer tout rapport hiérarchique immédiat en lui substituant le relais d'objectivation fourni par la médiation technique, il semblerait conjurer le problème, en transformer les termes,,12. Réponse récurrente à une crise cyclique du travail, le travail à domicile devient dans cette optique un moyen de gestion disciplinaire de la maind'oeuvre, un outil apte à enrayer tout débordement des travailleurs sur les institutions qui les normalisent. Si le thème ressurgit régulièrement, c'est donc, aux yeux de J.P. de Gaudemar, parce que la classe détentrice des moyens de production sait se jouer du poids de l'histoire. Ce point de vue est relativement stimulant dans la mesure où il évite le piège de la seule abstraction logique, abstraction caractéristique de l'individualisme méthodologique. Pourtant, tout comme ce dernier, il reste prisonnier

12 J.P. de Gaudemar, "L'usine éclatée: les stratégies d'emploi à distance face à la crise", Le mouvement social, n° 125, Oct.-Déc. 1983, p. 118. 19

d'un globalisme insatisfaisant (puisque sont mêlées dans un seul et unique schéma théorique toutes les formes de travail domicilié). En se proposant d'analyser les pratiques différenciées des agents, la théorie de la reproduction offre un moyen d'éviter un tel piège. Son postulat premier est que toute société a tendance à se reproduire. Ainsi existe-t-il des mécanismes de sélection et de reproduction qui maintiennent et stabilisent les structures sociales dans le temps. La famille et l'école constituent, à cet égard, les deux filtres majeurs dans ce processus général de réitération formelle de la structure sociale antérieure. L'analyse de P. Bourdieu est, en France, la plus proche de cette problématique. C'est ce paradigme que M. Haicault a choisi d'interroger dans son analyse du travail à domicile féminin 13. Définissant un habitus de sexe qui informe ce type d'emploi, l'auteur souligne l'importance d'une croyance fondatrice: celle du

devoir moral et social des femmespour lesquelles il faut être au foyer
afin d'être bonne mère et bonne épouse. Le double rôle de mère et d'ouvrière crée une ambiguïté structurante qui explique la fonctionnalité du travail à domicile. Un tel détour s'avère le bienvenu pour définir le travail à domicile comme fait et comme pratique sociale. Pratique qui doit être pensée, en fin de compte, comme conjonction d'un effet de "soumission" aux valeurs familiales traditionnelles et d'une activité individuelle placée -et vécue- sous le signe de l'autonomie. Il faut souligner le réel intérêt que procure ce schéma et regretter dans le même temps l'éviction d'autres variables structurantes (cadre juridique, état de la technologie...) qui restent, malgré tout, primordiales pour l'analyse. Le travail à domicile, forme d'emploi En intégrant la richesse de tous les points de vue précédents, c'est en fait le pari de la multidimensionnalité qu'il faut prendre. Pour tenter d'y parvenir, il conviendrait de placer l'analyse au confluent de l'économie, de la sociologie, du droit ét de l'histoire, de revendiquer un point de vue tout à la fois micro et macrosocial. Sans avoir la

13 M. Haicault, "Le travail à domicile", Communication aux journées d'étude de la Société Française de Sociologie, Nantes, 6-7 Juin 1980. 20

prétention de tenir ce pari, il nous semble qu'un raisonnement en terme de forme d'emploi s'accommode fort bien d'une telle visée. Mais que faut-il entendre par forme? Le concept est, il est vrai, ancien et ses définitions sont fort nombreuses. Les philosophes, les premiers, ont usé de cette notion. Aristote définit la forme comme le principe immatériel d'unité de chaque être. La forme a valeur unifiante. On trouve de même, chez Hegel et Marx, des définitions de la forme étroitement liées à l'idée de transformation d'un contenu sur le mode dialectique. Pour Hegel, toute chose apparaît, dans un premier moment logique, comme matière. La Forme d'un phénomène se manifeste alors comme dépassement et conservation de cette , , ,14 maten al Ite . Outre la philosophie, le concept de forme a connu un succès certain dans d'autres disciplines telles la théologie, la théorie esthétique ou la psychologie. Dans ce dernier domaine, par exemple, la "gestaltthéorie" pose le principe selon lequel tout champ perceptif se différencie en un fond et en une forme. Ainsi "la partie du champ qui est vue comme forme est celle qui est délimitée phénoménalement par un contours précis et retient l'attention. On la qualifie de «forme» non pas en raison de sa disposition géométrique, mais avant tout parce que
'

sa dif lerenCIatIon perceptIve est él evee . ' En sciences sociales, le sociologue néo-kantien G. Simmel désigne par forme les cristallisations sociales provoquées par les relations entre individus. Ces formes vont des plus fugitives (un sourire complice) aux plus objectivées (l'Etat) et ont pour caractéristique d'être à la fois le produit des actions humaines et de . . . ,16 contramdr e ces memes actIons. D ans une optIque pIus webe nenne,
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,,15

14 R. Ledrut, La Forme et le Sens dans la Société, Librairie des Méridiens, Paris, 1984, p. 32. 15 G. Thinés, article "Gestaltisme", Encyclopédia Universalis, p. 563. 16 On peut distinguer quatre types de formes chez G. Simmel : i) les formes douées de permanence (la Famille, l'Etat, l'Eglise, les entreprises, les partis politiques...), ce sont les institutions; ii) les formes qui sont les schèmes préétablis selon lesquels les organisations se constituent (hiérarchie, concurrence, conflit, aventure, association, division du travail, échange, exclusion, héritage, imitation...), ce sont les formes formantes; iii) les formes qui constituent le cadre général dans lequel les socialisations ont lieu (politique, économie, droit, 21

R. Ledrut a proposé à demi-mots l'équivalence entre idéal-type et concept de Fonne 17. Ledrut définit alors la Fonne au carrefour du type (abstrait) et du sensible (concret) et montre qu'elle est nécessairement médiatrice. Plus encore, la Forme est sensible. Elle est dotée d'une matérialité et d'une historicité qui font Sens. "La Fonne -et ici la Forme Sociale- est compréhension. Elle est compréhensible et compréhensive: elle comprend des éléments multiples en son unité, elle est en relation avec un environnement (même dans le cas où il y a seulement frontière fennée, clôture de la fonne sur elle même)" 18. De ce rapide détour sémantique, et dans une perspective qui emprunte tout autant à G. Simmel qu'à R. Ledrut, nous retiendrons l'idée qu'une fonne est un ensemble clos, structuré et cohérent, d'éléments qui peuvent paraître a priori antagonistes. A ce titre, il est aisé de différencier les diverses formes dans le champ d'étude. Interagissant avec les éléments du champ -voire avec ceux de champs extérieurs- la forme est toujours un sujet potentiel de transformation. Enfin, l'on soutiendra avec R. Ledrut, que son unité permet de parler d'un intérieur et d'un extérieur de la Forme. Quelles conséquences méthodologiques peut-on tirer d'une telle définition pour notre objet d'étude? L'intérêt est peut-être avant tout de jeter un pont entre caractéristiques microsociales du travail et de l'emploi (mises en forme de l'interaction entre acteurs sociaux) et régularités macroéconomiques et sociologiques. Si l'on accepte en effet de définir l'emploi comme la situation dans laquelle l'embauche place tout salarié, la forme de l'emploi spécifie le temps et les espaces socio-économiques du travail où se déploie l'activité de travail rémunérée. La forme d'emploi peut alors s'appréhender comme ensemble finalisé et articulé de variables (économiques, sociales, juridiques...) ayant une dynamique de fonctionnement originale qui distingue la forme du fond général des emplois.

éducation, religion...), ce sont les conformations; iv) et, enfin, les formes éphémères qui constituent les rites du quotidien (les moeurs, le repas en commun, la promenade en commun, le tact, la politesse...). J. Freund, Philosophie et sociologie, Perspectives sur l'homme, Cabay;Louvain-Ia-Neuve, 1984, p.338. 17 R. Ledrut, op. cil. 18 Ibid. p. 52. 22

Dans le cas du travail à domicile, quelques éléments de base composent la forme d'emploi: le travailleur à domicile, l'instrument de production utilisé, le produit du travail, l'entreprise donneuse d'ouvrage. L'extérieur de la forme (dynamique de valorisation du capital, mode de régulation prédominant, cadre juridique...) conditionne l'usage de ce type de travail. Le processus de production, l'interaction entre salarié et employeur caractérisent l'intérieur de la forme. Dans ce cas précis, c'est la faible objectivation qui est remarquable. En effet, ainsi que l'a noté R. Salais, pour les travailleurs à domicile, l'emploi est irrégulier en quantité de travail et dans son calendrier, la séparation travail/non travail n'est pas matérialisée, le contact est faible voire nul avec les ouvriers de l'entreprise donneuse d'ouvrage, le temps de travail , . 19 ,' n est pas 0b~ectIvement mesur é comme en ate 11er... Bref, nous trouvons là tous les traits opposés à la forme de gestion rationnelle de la force de travail de la grande industrie où il y a forte objectivation des relations de travail (procédures rationnelles de mesure du travail à partir de standard de temps, régIes de découpage et de spécialisation du travail, procédures d'information et d'anticipation) et extériorisation des fluctuations du volume du travail sous une forme gérée par l'Etat: la forme "chômeur,,20 Avec l'ère fordiste, la généralisation de ce mode de gestion de la main-d'oeuvre a conduit à définir les critères de formes d'emplois "normaux" ou typiques. Est considéré comme tel aujourd'hui tout emploi salarié à temps plein, à durée indéterminée et tel que la relation du travailleur à un employeur-utilisateur de main-d'oeuvre soit unique et clairement identifié21. Cette définition trace les contours d'une croyance sociale implicitement partagée par les agents économiques sur la définition d'une forme "normale" de l'emploi. Par ailleurs, cette définition de la normalité varie nécessairement dans le temps et dans l'espace (en l'espèce,le travail à
19 R. Salais, "Extériorité du chômage et formalisation sociale: esquisse d'une perspective historique", Critiques de l'économie politique, n° 28, Juillet-Septembre 1984, p. 56. 20 R. Salais, N. Baverez, B. Reynaud, L'invention du chômage, Paris, P.U.F., 1986. 21 J.F. Germe, F. Michon, Stratégies des entreprises et formes particulières d'emploi, ronéo. S.E.T., 1979, Tl, p. 13. 23

domicile était une fonne nonnale d'emploi dans de nombreux pays au XIXème siècle). Alors que cette norme de l'emploi produit de la stabilité, J.F. Genne et F. Michon ont montré que le développement dans la crise contemporaine des fonnes particulières d'emploi (les contrats à durée détenninée, l'intérim et les sous-traitances de maind'oeuvre pour l'essentiel) exprime à l'inverse la volonté d'une gestion de la flexibilité. Les fonnes particulières d'emploi ont le double intérêt d'autoriser une plus juste adéquation des charges à chaque activité et de variabiliser les coûts de la main-d'oeuvre. Selon F. Michon, trois dimensions essentielles caractérisent l'usage de ces fonnes d'emploi: l'extériorité qui correspond à des phénomènes de spécialisation de l'unité utilisatrice; l'instabilité d'emploi qui correspond à la satisfaction de besoins temporaires de main-d'oeuvre (les surcroîts temporaires d'activité par exemple) et, enfin, la précarité, tenne utilisé par l'auteur pour désigner l'insécurité et plus généralement les possibilités de contrôle de la main-d'oeuvre que procure l'insécurité22. Le travail à domicile rentre parfaitement dans ce cadre analytique. Son extériorisation (physique) est immanente à sa définition. L'usage du travail à domicile comme forme d'emploi extériorisée est un moyen pour l'établissement donneur d'ouvrage de se spécialiser dans une gamme plus restreinte de tâches et, surtout, de diminuer certains coûts: investissements spécifiques, qualification de la main-d'oeuvre... Des entreprises comme Majorette (voitures miniatures), Lacoste (confection, les célèbres petits crocodiles sont découpés à la main à domicile), Crouzet et Legrand (deux finnes de construction électrique et électronique)... reconnaissent aujourd'hui avoir développé le travail à domicile pour cette raison majeure. Quant à l'instabilité, elle vient du fait que les entreprises ne sont pas tenues d'assurer une charge de travail stable à leurs salariés à domicile. "Celle-ci peut varier d'un jour à l'autre sans aucune limite, passer de l'équivalent d'un plein temps à l'inactivité. Et, avec elle, la rémunération des salariés qui, exclus du champ d'application de la loi de mensualisation, sont payés à la pièce ou au service rendu. II y a là

22 F. Michon, "Une lecture des hypothèses de dualisme du marché du travail", Economies et sociétés, ISMEA, Mars-Avril 1983, p. 604. 24

pour l'entreprise une source de flexibilité considérable pour l'adaptation des effectifs au niveau de l'activité,,23. La précarité, enfin, s'explique par l'isolement des salariés qui subissent une "auto-discipline" dans leur travail. L'insécurité constante imprimée par l'instabilité de l'emploi, la faible rémunération, la longueur des journées de travail... se conjuguent à une représentation de la relation salariale pour fonder cette forme de contrôle. En effet, vécue de manière égalitaire et personnalisée par le salarié, le lien contractuel avec l'employeur
contribue souvent à faire de la nécessité une vertu professionnelle. Méthode et plan de l'ouvrage

Dans la continuité des travaux précédemment invoqués sur les formes particulières d'emploi, la présente étude sur le travail à domicile est placée sous le signe d'une double volonté méthodologique. Il s'agit tout d'abord de recourir systématiquement à l'analyse historique ainsi qu'aux quelques séries temporelles statistiques dont nous disposons aujourd'hui grâce aux recensements de population et aux enquêtes-emploi de l'INSEE. L'utilisation de recherches récentes permet ensuite de sonder le présent pour décrypter les germes du nouveau. Nous avons usé, à cet effet, des monographies réalisées au début des années quatre-vingt par divers chercheurs et centres de recherche, au premier rang desquels se trouvent le Centre d'Etude de l'Emploi (C.E.E.) et l'équipe de l'Université de Limoges24. Ces enquêtes ont conduit les chercheurs dans le Nord, le Nord-Est et le Sud-Ouest de la France ainsi que dans la région parisienne. Nous avons réalisé, pour notre part, une série d'interviews approfondies avec une dizaine de travailleurs à domicile d'une ville de la banlieue parisienne (Issy-les-Moulineaux). Ces travailleurs, d'un âge variant entre 40 et 60 ans, oeuvrent dans la

23 P. Eliakim, "Travail à domicile, une nouvelle jeunesse ?", L'Usine Nouvelle, n° 46, 15 Novembre 1984, p. 149. 24 Cf B. Courault (sous la direction de), Le travail' à domicile: rapport d'enquête, Centre d'Etude de l'Emploi, miméo., 1981 et J.P. Durand, D. Durand, A. Farro, P. Maclouf, R. Shapiro, Le travail à domicile, Rapport pour le ministère du travail, Deuxième partie, Novembre 1982. 25

confection et la bonneterie. Enfin, des contacts directs, écrits et téléphoniques avec des entreprises des services ou d'administrations directement concernées par le travail à domicile et le télétravail ont complété notre matériau empirique de base. La première partie de cet ouvrage est consacrée à la genèse du travail à domicile. Le chapitre I s'attache à l'analyse critique des premières interprétations théoriques de l'émergence du travail domicilié. Afin de réfuter la tentation évolutionniste qui sous-tend ces schémas analytiques, la thèse défendue est la suivante: c'est au carrefour de quatre phénomènes (la crise de la paysannerie et la croissance démographique, l'apparition des Etats-nations, le poids accru de la classe marchande et l'importance du textile) que doit être lue -en concurrence à l'affirmation croissante d'un capitalisme industriell'irruption de la forme travail à domicile. Le chapitre II décrit par le menu la seconde vague de travail à domicile provoquée par la révolution de la machine à coudre en France au XIXème siècle ainsi que le résistible déclin de cette forme d'emploi jusqu'à nos jours. Dans ce chapitre, on cherche surtout à mettre en valeur des fonctions récurrentes (mobilisation, adaptabilité, contrôle de la main-d'oeuvre) qui expliquent le regain d'intérêt actuel pour le travail à domicile. La seconde partie a pour objet l'analyse du travail à domicile industriel d'aujourd'hui. Ce dernier est envisagé successivement comme forme flexible d'emploi (chapitre III) puis comme forme marginale (chapitre IV). La notion de marginalité retenue ici a un sens bien particulier: celle d'une situation topologique originale à l'interface de divers espaces socio-économiques. Elle a pour intérêt de lier pratique sociale et cadres structurants de la pratique. La troisième partie s'intéresse aux tendances contemporaines. Le chapitre V décrit la permanence fonctionnelle du travail à domicile dans le système de production décentralisée à l'italienne et la lente réémergence de cette forme d'emploi dans les services. Le dernier chapitre est consacré, enfin, à l'impact des nouvelles technologies sur le travail à domicile (la genèse du télétravail) ainsi qu'aux premières expériences déjà réalisées en la matière.

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Première partie

Grandeur et décadence de la fabrique collective

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