Desseins de villes

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Publié le : mardi 1 janvier 1991
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EAN13 : 9782296235281
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DESSEINS DE VILLES

Dans la Collection « Villes et Entreprises»

Michèle ODÉYÉ-FINZI, Associations en villes africaines, Dakar-Brazzaville, Les 1985. MartineCAMAcHo, Les Poubelles de la survie, La décharge municipale de Tananarive, 1986. Alain MAHARAux, Industrie au Mali, 1986. L COLLECTIF, Nourrir les vi/les en Afrique sub-saharienne, 1986. Guy MAINEr,Douala. Croissance et servitudes, 1986. J.-C. WILLAME, Zai"re.L'Épopée d1nga, Chronique d'une prédation industrielle, 1986.f P. van DUK, Burkina Faso. Le Secteur informel de Ouagadougou. P. van DUK, Sénégal. Le Secteur informel de Dakar, 1986.
A. DuRAND-LASSERVE, L'Exclusion des pauvres dan$ les villes du Tiers-Monde.

Accès au sol et au logement, 1986. COLLECTIF,Droit de Cité. A la rencontre des habitants des banlieues délaissées, 1986. Marc NOLHIER, Construire en plâtre, 1986. COLLECTIF,Économie de la construction au Maroc, 1987. COLLECTIF,Métropoles de l'Asie du Sud-Est, stratégies urbaines et politiques du logement, 1987. COLLECTIF,Économie de la construction au Caire, 1987. Sous la direction de Sid BOUBEKEUR, Économie de la construction à Tunis, 1987. COLLECTIF,Économie de la construction à Lomé, 1987. COLLECTIF,Production de l'habitat à Antanararivo, 1987. COLLECTIF,Économie de la construction à Nouakchott, 1987. COLLECTIF,Économie de la construction à Kinshasa, 1987. M. COLOMBART-PROUT, ROLLAND,M. TITECAT,Économie de la construction à O. Abidjan, 1987. ÉCONOMIE ETHUMANISME, Économie de la construction à Hyderabad, 1987. G. SPENCERHULL, La petite entreprise à l'ordre du jour, 1987. C. COQUERy-VIDROVITCH (collectif), Processus d'urbanisation en Afrique, tomes 1 et 2, 1988. ., A. FOURCAlIT(collectif), Un siècle de banlieue parisienne (1859-1964), 1988. M. CAHEN, Bourgs et villes en Afrique lusophone, 1989. COLLECTIF, État, ville et mouvements sociaux au Maghreb et au Moyen-Orient, 1989. S. BREDELOUP,Négociants au long cours. Rôle moteur du commerce dans une région de Côte-d'Ivoire en décli.Q, 1989. S. DULucQ et O. GOERG (collectif), Les investissements publics dans les vil/es africaines (1930-1985), 1989. S. HAGRI et C. TOPALON(collectif), Vi/les ouvrières, 1989. Jacques DREYFUS,La société du confort, 1990. COLLECTIF,Sites urbains en mutation, 1990. N. BRFJONDE LAVERGNÉE, olitique d'aménagement du territoire au Maroc, 1990. P

Jean-Pierre GAUDIN

DESSEINS DE VILLES
«Art urbain» et urbanisme Anthologie

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Éditions Anthropos, 1979.
et politique dans la prévision urbaine, Éditions

et fart urbain" 1900-1930 (textes réunis et présentés nO:Il, 1987. urbaines et innovations municipales,P.U.F., 1989. policy, a survey of research, (M. Raj, co-ed.), Orient Longman, 1990.

Introduction

Le regard historique se construit dans un mouvement quasi contradictoire. Il cherche à extraire une réalité de l'oubli, à mettre à jour méthodiquement ce qui paraît resté trop longtemps voilé. Mais presque dans le même temps, l'observateur est conduit à s'interroger sur cet appel au passé et sur une démarche d'investigation rétrospective même rigoureuse. Comment s'organise, en fait, ce regard tourné vers le passé ?Quels rapports, obscurs parfois, se tissent entre la démarche historiographique et le désir de mémoire de l'auteur, d'un groupe particulier ou de tout un milieu social? On est donc amené tout à la fois à affirmer et à douter, à se laisser porter par le plaisir presque innocent de la découverte mais à le surveiller sans cesse. Objet de notre investigation historique, l'urbanisme paraît lui-même tourmenté par son histoire. C'est qu'à peine triomphant en France dans le contexte des Trente Glorieuses, il se trouve déjà violemment remis en cause. Sont tour à tour critiquées la production standardisée des grands ensembles, la programmation rigide des circulations, la spécialisation des espaces menés à une échelle sans précédent. Au technicisme desséchant, on veut opposer aujourd'hui des démarches plus concertées ou contractualisées, et une meilleure intégration entre des savoirs par trop cloisonnés. Au fonctionnalisme globalisant et dédaigneux à l'égard du passé, on cherche à substituer les enseignements de l'histoire urbaine et la qualité de projets circonscrits. Les critiques adressées de l'extérieur à l'urbanisme moderne tout comme la perte de confiance qui crée des doutes intimes convergent vers la question de l' « histoire». Au vrai l'interrogation rétrospective se porte ici sur plusieurs registres différents. Le débat présent concerne aussi bien l'histoire de la ville sédimentée que la mémoire des pratiques professionnelles et des savoirs développés sur l'urbain. L'un et l'autre plans d'investigation se combinent en pratique mais ils doivent être distingués dans l'analyse rétrospective que l'actualité appelle.

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Ne doit-on pas se préserver de l'attirance, voire de l'engouement contemporain pour le passé de l'urbanisme, tout autant qu'il le fanait du dédain manifesté à son égard il y a peu encore? Méfions-nous pour le moins du classique effet de balancier. Il Y aurait probablement aussi peu à attendre d'une histoire de l'urbanisme nourrie de rêves nostalgiques ou prisonnière d'une culture passéiste que de la prolongation des amnésies cultivées durant les années cinquante à soixante-dix. A suivre le facile goût contemporain pour l'«histoire », le risque serait surtout de ne renouer qu'avec une histoire des idées, où les grands thèmes, les visions de la ville, les stratégies d'intervention forment un capital diversement réparti entre des « familles de pensée}), au sein desquelles on se transmet en ligne directe ou par des chemins de traverse un bagage soigneusement conservé et si possible enrichi pas à pas. C'est là une vision linéaire du progrès intellectuel, se combinant étroitement avec une appréhension du monde circonscrite au seul mouvement des idées et à leur transmission quasi-patrimoniale entre de grandes figures intellectuelles. Rejeter cette voie ne conduit pas pour autant à sous-estimer inversement l'importance du travail des idées au sein de la pratique. La critique de 1'« idéologie» a conduit une part de la recherche urbaine à rejeter trop longtemps cette dimension du réel et en définitive à l'en priver. Car à ne voir dans les représentations collectives de la ville qu'un culturalisme désuet, ou plus encore, un effet de « masque» posé sur la réalité des rapports sociaux, ces analyses s'empêchaient de saisir les rapports entre la condensation sur la ville de très nombreux conflits sociaux et la dynamique historiquement avérée de certains projets de réforme urbaine. C'est pourquoi si notre méfiance est grande à l'encontre d'une histoire des idées, c'est une «histoire avec les idées »qu'on s'attachera à élaborer, où place soit faite à une dialectique entre les représentations mentales et les modes de faire dont la trace peut encore se retrouver dans l'archive. Mais que sont précisément les archives de l'urbanisme? La définition d'un corps d'informations approprié à la question fait, à son tour, surgir un champ de difficultés. La diversité potentielle des sources est paradoxalement aussi impressionnante que les lacunes concernant ce qui nous est parvenu. Romans et poèmes célébrant la ville, textes de doctrine urbanistique, ouvrages de réforme politique ou sociale, manuels et traités d'aménagement, cours d'urbanisme, mais aussi dossiers d'élaboration de projets, documents d'histoire sociale locale, archives de gestion urbaine détenues par l'État, les départements et les communes, textes d'associations civiques ou professionnelles, ou encore archives privées des praticiens... Sur ce large éventail, on a pour notre part privilégié les textes liés aux pratiques de métier, depuis les dimensions collectives des filières de formations jusqu'aux formes individuelles de positionnement face à la commande, sans omettre les activités des associations professionnelles. Les documents de cette nature permettent en effet d'explorer les rapports entre représentations et actions, même si le filtre que représente la structure des fonds conservés amène à privilégier la centmlisation des archives parisiennes, publiques et privées aux dépens de la diversité et de la multiplicité des fonds municipaux ou départementaux. A

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défaut d'un programme national coordonné de travail, la mise en réseau d'équipes attelées à des monographies devrait dans l'avenir amener sans doute à coniger quelque peu ce biais.

L'accent sera donc mis sur ce qu'on peut appeler un « milieu technique intermédiaire », c'est-à-dire une couche médiane de techniciens, socialement situables entre les grands intellectuels et les travailleurs anonymes des services, et à l'activité desquels correspondent des textes semi-spécialisés (placés entre la littérature grand public et les énoncés de méthodes très étroitement professionnels). En considérant le nombre de pages d'articles ou de livres déjà consacrées à l'approche historique de ce monde de professionnels engagés (le plus souvent à tous les sens du mot) dans l'urbanisme, on peut cependant convenir que si le domaine est loin d'être totalement exploité, il apparaît aujourd'hui quelque peu labouré. Dès lors, qu'y faire surgir de plus? L'esprit, tout d'abord, se veut ici anthologique. Plutôt que de faire un nouveau travail de commentaire en ouvrant çà et là de petites fenêtres de citations (nécessairement restreintes), l'objectif est de faire place directement aux textes d'époque en les organisant de manière analytique. Certes les commentaires ne seront pas absents, ni sans doute l'artifice (même raisonné) du choix des documents et des coupes limitées. Mais il est important que cette parole professionnelle de la première moitié du siècle, à une époque où les méthodes de 1'« art urbain» et du projet d'urbanisme font l'objet d'expériences et de codifications, trouve une expression directe. Et qu'on puisse juger tout à la fois de la spécificité de ce milieu d'acteurs-doctrinaires et de sa capacité à articuler les débats généraux avec une expérience pratique. Autant que le renouvellement en soi de la matière, c'est également la durée d'investigation et la diversification des angles d'approche qui permettent à la réflexion d'avancer. Revenir sur un même sujet plusieurs fois, c'est se donner la possibilité de croiser de nouvelles sources découvertes avec celles rencontrées d'abord en chemin; mais c'est aussi mobiliser différemment les informations existantes, à mesure que la problématique évolue. Il est, de ce point de vue, moins nécessaire sans doute qu'il y a une décennie, au début des démarches portant en France sur l'histoire des savoirs urbanistiques modernes, de montrer que cette exploration rétrospective trouve sens par rapport aux interrogations du présent. Point n'est besoin de faire valoir autant les correspondances, car la demande d'histoire s'est accrue et l'intérêt pour une mémoire de l'urbanisme est plus sensible, tandis que l'étau parfois un peu utilitariste de la recherche incitative s'est desserré. Maîs,dans le même temps, il devient aussi plus aisé de tenir compte explicitement des interrogations actuelles relatives à l'urbanisme de plan, à la formation des professionnels ou au pouvoir local. Le caractère public et explicite du débat présent sur l'évolution de l'urbanisme permet à l'analyse d'y situer de.s points de repère, sans que la démarche de recherche doive pour autant y chercher nécessairement ses marques.

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La notion même d'urbanisme (quoiqu'employée explicitement depuis presque un siècle) peut prendre des contenus variables selon le recul historique que l'on se donne, ou plus exactement selon la périodisationconstruite pour caractériser les diverses réflexions, stratégies ou actions concernant la ville. Pour notre part de quel « urbanisme» rendrons-nous compte? A travers les successives tentatives de mises en forme globale de la ville, et dans les réflexions qui les ont accompagné, apparaît de toute ancienneté l'idée de fondation ou de re-fondation partielle de la cité. C'est pourquoi, par-delà les cultures et les conjonctures historiques, il serait loisible de faire remonter très haut dans le temps l'archéologie des pratiques urbanistiques, jusqu'aux premiers documents où nous pouvons reconnaître la trace de codifications relatives aux établissements urbains. Mais par rapport à des phénomènes qui, en fait, prennent sens dans des contextes différents, il faut se garder d'une approche trop unificatrice et continuiste. Lors de la fondation de la ville antique, la dimension du sacré s'affirme par l'intermédiaire de tracés cosmogoniques et de monuments liés à des rituels religieux. Certes, par-delà ce qui relève du récit des origines, la symbolique urbaine se combine d'emblée avec le registre des contraintes et des utilités (militaires, marchandes ou autres) tout en ne lui laissant que rarement la prééminence. Les époques de la Renaissance et de l'Age classique en Europe ont, pour leur part, conduit ensuite à une transposition laïcisée de la démarche de création et de composition de la ville. C'est le principe de raison, souvent référé à l'idée de beauté ou à l'ordre de la nature, qui progressivement sous-tend l'élaboration nouvelle de règles de proportions, mais aussi la construction de modèles urbains, voire d'utopies. Démarches de progressif engendrement urbain ou au contraire modélisations figées, les différentes voies instauratrices de la ville nées bien avant le xOC siècle sont loin d'avoir épuisé aujourd'hui tous leurs effets. Mais elles prennent sens dans un cadre nouveau, apparu d'abord dans l'aire européenne avant de gagner le monde entier: celui de la ville de l'industrie et des échanges capitalistes; celui aussi d'un urbanisme qui se dit comme tel, et affiche des prétentions scientifiques en étroite relation avec des visées de réforme sociale. Logement à bon marché, dédensification, promotion des espaces libres offrent ainsi de nouveaux points de repère pour l'analyse. Mais tout en explorant cette direction, il reste qu'on ne peut faire l'économie des dimensions plus proprement politiques du réformisme urbain, et des liens non exclusifs mais privilégiés entre les générations initiales d'urbanistes et les élus progressistes du centre et de la gauche. Par ces brefs rappels, il s'agit de souligner, que la construction de périodes de références implique nécessairement des options sur le contenu et les définitions de l'urbanisme, est d'introduire les prémisses de notre propre choix, centré sur l'urbanisme moderne, et son émergence en tant que politique publique dans la première moitié de ce siècle. Des écrits théoriques et pratiques commencent alors à se multiplier,

émanant en particulier d'un « milieu intermédiaire» animé par des techniciens
de l'action urbaine. A travers ce que cette période nous a ainsi laissé de traces,

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il est possible de déceler l'expression première de tensions qui n'ont cessé jusqu'à aujourd'hui de marquer profondément les politiques urbaines.Tensions entre l'impulsion centmle donnée à une politique publique et une gestion de la planification urbaine remise explicitement aux initiativesloeales ; tensions également entre une saisie de la ville qui ambitionne d'être globale et totale et un mouvement alors déjà croissant de spécialisation des savoirs. On perçoit encore aisément l'écho de ces dimensions contmdictoires dans les situations contemporaines. Il serait pour autant dangereux de conclure à la fIXitéou à la répétition de l'histoire. La société française a largement évolué depuis deux ou trois générations et les enjeux actuels de la prévision urbaine ne sont plus les mêmes qu'aux débuts de la Ille République. Néanmoins l'archéologie des savoirs fait en particulier comprendre la coexistence pOssibleentre différentes chronologies: celles des fréquentes inflexions dans l'action publique sur la ville et celles de la stabilité relative dans les débats méthodologiques. La tentation de trouver par cette enquête sur le passé des enseignements directs, sinon des recettes, ne constitue-t-elle pas cependant un risque fort lorsqu'on aborde le eas de l'école française d'urbanisme de l'entre-deuxguerres? Sans être de ceux engagés dans le combat actuel des urbanistes pour une reconnaissance professionnelle accrue, on peut cependant avoir envie de mieux comprendre les tenants et aboutissants de la gloire première de la Société Française des Urbanist~s, de l'aura internationale des urbanistes s'étendant d'emblée au-delà de notre sphère coloniale, ou de l'ampleur initiale du débat méthodologique et pmtique sur l'urbanisme... et de comparer avec aujourd'hui. Mais pour nous l'intérêt d'explorer la réalité de l'école française d'urbanisme dans l'entre-deux-guerres, c'est moins de célébrer une gloire peut-être perdue que d'interroger les premiers dispositifs de formation, comprendre les formes de circulation et d'évaluation des expériences, et analyser aussi les modalités de structuration de la commande d'urbanisme. Or, à mesure que l'objet de recherche se précise ainsi, l'éclairage porté sur la première moitié de ce siècle devient plus cru. Apparaît en effet un champ international d'intervention qui n'est trop souvent qu'un exutoire pour des initiatives qui trouvent très difficilement place en France; se dessinent des systèmes entrecroisés d'expertise qui en fait instaurent des tutelles officieuses; et émergent d'emblée toutes les contradictions propres à une formation pratique à l'urbanisme contminte en fait de s'organiser dans un cadre universitaire traditionnel.
Si les modes de faire apparaissent souvent instables en cette période, les terminologies le sont plus encore. Concomitamment .avec 1'«urbanisme» sont apparues d'autres notions, telle 1'« art urbain », aux sonorités un peu désuettes mais dont l'audience réelle à l'époque nous alerte: ce débat sur les termes et leurs contenus constitue une surface d'analyse pour situer les enJeux des nouvelles démarches systématisées de la planification urbaine.

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Qu'est-ce donc que 1'« art urbain» ?Pareillenotion est d'autant moins facile àsitueraujourd'hui1 qu'elle n'a guère été codifiée ou même stabilisée du temps qu'elle faisait florès. Cela ne doit pas surprendre puisque cette référence à l'art urbain, fréquente des années vingt aux années quarante, traduit en fait, de la part de ses partisans mêmes, une hésitation et une interrogation sur les contours de l'urbanisme moderne. Art urbain, art civique, art public: en première approche les termes apparaissentsubstituables., flottants, incertains, et presque concurrents. C'est, semble-t-il, «artpublic »qui, en France, est le premier (1900) utilisé presque

parallèlement à« urbanisme» (1910 ~. Sa pO!1éeparaît s'étendre dès 1'origine
et jusqu'au milieu des années vingt «(Ecole supérieure d'art public» 1917-23) à la diversité des savoirs envisagés par les promoteurs de l'urbanisme de plan, mais tout en laissant place aux traditions de l'embellissement. Bien que caractérisant ainsi le premier dispositif d'enseignement urbanistique en France, le terme y reste alors d'usage restreint. Peut-être est-ce dû à son caractère importé (Congrès internationaux d'art public à partir de 1898) et parce que la formule est utilisée pour désigner une structure d'enseignement à laquelle sont fortement associés des architectes et urbanistes belges réfugiés à Paris pendant la guerre, tout en reprenant le titre d'une revue belge du début du siècle. Dans cette terminologie apparaît toutefois aussi une transposition sémantique partielle du terme américain « civic art », mais qui correspondait essentiellement à la composition de grands tracés et à l'agencement de dispositifs monumentaux. Art civique dont, de son côté, Van der Swaelmen pose les «Préliminaires» (l'introduction de l'ouvrage est écrite dès 1915) en s'attachant particulièrement, indique-t-il, aux «conflits résultant de la confrontation des legs du passé et des exigences de la vie contemporaine ». Ce type de réflexion s'alimente aux productions doctrinales britanniques (celle de Raymond Unwin particulièrement). Car pour ce dernier auteur,

comme pour le groupe des architectes urbanistes belges, « l'art civique (civic
art) est l'expression de la vie sociale tout entière» (Town planning in practice., traduction H. Sellier), et donc est à la fois historique et moderne, esthétique et fonctionnel. Si les notions restent souvent hésitantes et instables, il est clair que 1'« art public» désigne ici un champ qui ne se limite pas aux approches sensibles de la ville, même s'il s'agit de les mettre en valeur par rapport aux savoirs de l'ingénieur et aux préoccupations fonctionnelles modernes. Il en fut de même pour 1'« art urbain» en France. En 1923 dans son traité d'urbanisme, Edmond Joyant définit encore l'urbanisme comme étant «l'art de créer les villes», faisant plus ou moins consciemment écho à la traduction française du titre de l'ouvrage de Camillo Sitte par le Suisse Camille Martin en 1902 : « L'Art de bâtir les villes ». Ici l'art de faire la ville

1. Le terme connaît un regain d'actualité aujourd'hui, dans le cadre du débat sur le renouvellement ou le dépassement de l'urbanisme programmatique : création d'une mission de l'art urbain au M.E.L. ; utilisation du terme dans les milieux professionnels pourapproximer parfois la notion anglo..saxonne d' « urban design».

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se distingue nettement d'un simple art dans la ville (statuaire,mobilierurbain, fontaines). On comprend qu'au-delà de ce miroitement de connotations autour du mot « art », l'idée que la démarche urbanistiquepuisse s'apparenter au registre du sensible sans pour autant s'y résumer, ait donné une audience particulière en France au terme d' «art urbain» parmi les architectes et historiens de la ville. Pourtant, dans une période d'affrontements professionnels d'emblée très aigus, cette notion n'a jamais constitué le camp retranché d'une formation particulière ou d'un métier. Certes, Léon Jaussely, architecte grand prix de Rome, fait de l'Art urbain le titre même de son cours à l'École des hautes études urbaines en 1919, tout comme son collègue et successeur Jacques Gréber. Mais l'architecte de la ville de Paris, Louis Bonnier, qui enseignera dans le même lieu, ignore pratiquement le terme, préférant centrer sa réflexion sur les rapports entre l'aménagement et 1'« esthétique »..Et c'est le géomètre-expert René Danger qui, par contre, fait une large place à l'art urbain dans son Cours d'Urbanisme publié en 1933 (la notion recouvrant, pour lui, à la fois le travail de composition et la recherche esthétique dans le mobilier urbain). Durant la période de l'entre-deux-guerres, le terme d'« art urbain » circule, sans faire l'objet d'un travail doctrinal explicite, pour désigner la synthèse recherchée entre les pratiques passées de l'embellissement et l'ambition toute neuve de l'urbanisme d'extension. S'est-il agi en fait d'un glissement de mots, d'un jeu de termes suggestifs, ou bien d'une tentative remarquable d'articulation entre les acquis de l'embellissement et les conditions de la fonctionnalité moderne, faisant clairement place à ce que quelques urbanistes appellent alors une « esthétique urbaine» ? Dans sa démarche intégrative, l'art urbain remet en cause le compartimentage des connaissances reproduit par les différents enseignements, dans l'architecture comme dans les disciplines technico-économiques ou la formation des ingénieurs. Cela pouvait-il conduire à une combinaison nouvelle des savoirs ou bien, par réaction, à des spécialisations mieux assumées? Avant, du moins, que Pierre Lavedan ne revienne sur la notion d'art urbain (Histoire de l'urbanisme, 1952), que la Société Française des Urbanistes n'en fasse un thème de référence dans les années soixante pour tenter de balancer la poussée fonctionnelle des modélisations, et qu'elle nourrisse enfin quelques réminiscences ou nostalgies très actuelles, elle a défini un champ de réflexion et d'action cherchant à lier composition esthétique et optimisation fonctionnelle, dans une période sinon d'euphorie, du moins de foi en l'organisation raisonnée des villes, période qu'est venue clore avant même la guerre la grande crise économique. Afin de garder distance avec des textes rédigés dans pareil contexte, il faut prendre ces énoncés au sérieux sans pour autant les prendre au mot. La question de l'art urbain devient ainsi l'occasion de construire une double interrogation. L'une porte sur les rapports entre doctrine et pratique de terrain. Pour ceux qui voulaient donner corps à la notion d'art urbain, l'ambition était de constituer une pratique savante, c'est-à-dire une démarche d'analyse et de projet solidement étayée sur un travail méthodologique. Dans cette perspec-

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tive, comment ont été perçues, maîtrisées ou esquivées les différences de nature entre savoir pratique et réflexion cognitive ?Ceci, alors même qu'on prenait conscience à cette époque du formalisme de renseignement de composition à l'école des Beaux-Arts et qu'on se méfiait fort justement d'une esthétique plaquée « infine » sur les choix d'aménagement urbain qui n'aboutissait .qu'à faire de la décoration urbaine. A-t-on perçu les risques de basculement de la démarche relative à l'esthétique urbaine, soit du côté d'une pure philosophie duBeau, soit d'un simple catalogue de cas exemplaires supposés faire référence (comme c'est le cas dans plusieurs traités d'urbanismesftançais de l'entre-deux-guerres) ? L'autre interrogation porte sur l'ampleur des conflits possibles entre l'approche esthétique de la ville et le raisonnement par fonctions (concernant à l'époque essentiellement l'hygiène, la circulation et 1'« économie sociale »). L'art urbain visait une synthèse, « l'organisation fonctionnene des villes de manière esthétique », comme l'écrivait audacieusement Van der Swaelmen. Mais comment les protagonistes de l'époque ont-ils affronté la difficulté qu'il y a à relier savoir sensible et connaissance chiffrée de la ville? Le travail méthodologique sur l'aménagement des espaces publics, sur le zonage morphologique et sur l'emboîtement des échenes de composition urbaine a-t-il véritablement permis de donner corps à 1'« art urbain» ? Quelle voie a-t-on pu explorer, pour contourner la césure alors vive existant entre stratégies de modernisation urbaine et démarches de conservation du patrimoine bâti? A travers cette interrogation portant sur la.différenciation et l'articulation des savoirs urbains qui marque le x.Jê siècle commençant, c'est donc la réflexion et l'expérience des premiers tenants de l'urbanisme qui sera analysée. Pour rendre compte des débats de l'époque, on a cherché à progresser par cercles concentriques, c'est-à-dire partant des interrogations méthodologiques relatives à la caractérisation de la ville, pour conduire aux expérimentations sur le projet d'aménagement, puis aux questions politiques posées à l'époque sur l'intervention publique qui s'y associe. En somme, quelle lecture de la vine a..t...onété amené à construire? Puis, quel devenir a-t-on envisagé pour la vie urbaine et selon quels principes a-t-on organisé le projet d'aménagement? Et qu'est-ce, enfin, que la décision en urbanisme ? Telles seront les trois perspectives de cette anthologie:

Une lecture active de la ville
Porter un regard historique sur les exercices pratiques des urbanistes jusqu'à la fin de l'entre-deux-guerres, c'est d'abord souligner l'importance qu'eux-mêmes ont accordée à l'histoire urbaine et aux antécédents de l'urbanisme moderne. Le recul chronologique qui est aujourd'hui permis sur cette

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période met en valeur l'attention alors apportée à l'histoire comme démarche même de recul, c'est-à-dire de mise à distance méthodologique par rapport à l'urgence aménagiste. Les dimensions de la longue durée, pour l'analyse urbaine, ont été recherchées dans l'histoire mais également du côté des caractères géographiques des villes, en particulier des contraintes (ou des potentialités) du climat et du site. Ces analyses géograpbiques et historiques avaient cependant une ambition moins cognitive qu'opérationnelle. Fonder une lecture de la ville préalable aux options du plan, c'était pour l'essentiel viser avant tout une méthodologie de l'action. Dans ces conditions, le statut de l'analyse préalable apparaît doublement problématique. Soit le poids de l'objectif opérationnel poursuivi est tel que l'analyse préalable n'est qu'une justification distinguée d'options déjà pressenties, situation où le doute problématique trouve difficilement place; soit la lecture de la ville s'affranchit véritablement de ces visées opérationnelles mais elle apparaît alors largement déconnectée des choix ultérieurs et comme plaquée devant le chapitre des options planificatrices, tel un fronton néoclassique précédant une construction moderne (ct: de ce point de vue, nombre de thèses préparées à l'Institut d'urbanisme de Paris dans l'entre-deux-guerres sous la direction de Marcel Poète). Pour la compréhension de la planification d'hier comme pour la réflexion sur celle d'aujourd'hui, il est bon d'explorer comment une première génération d'urbanistes a géré, sinon surmonté, ces difficultés.

L'élaboration du projet
Le « parti» général du plan, ou encore les aménagements proposés étaient donc plus ou moins directement étayés sur des lectures de la ville et des diagnostics de situation. Cependant, les composantes des énoncés prévisionnels constituent également en eux-mêmes un champ d'interrogations. En particulier, la démarche de « plan» ne consiste pas seulement à produire une image de référence; le document-plan est dès l'origine supposé être en même temps un guide de gestion, un instrument quasi quotidien pour l'intervention publique. C'est pourquoi, ce qu'on appelle à l'époque le « programme» et les pratiques du zonage d'emblée associées au plan sont à réévaluer. Les analyses sociologiques du zonage se sont pour l'essentiel concentrées sur ses implications socio-spatiales, certes très importantes. Mais elles ont négligé l'étude du zonage en tant qu'articulation, opérée par le biais des normes juridiques, entre les dimensions du temps prévisionnel et celle de l'espace de l'urbanisation future. Les interventions techniques de l'urbanisme ont en même temps eu d'emblée à se situer par rapport à des prises de position globales sur la ville et son évolution. Loin des dimensions classiques de la « culture cultivée », les

premiers tenants de l'urbanisme se sont, en embrassant la multiplicité des rapports entre la ville et la société, peu à peu forgé les éléments d'une culture 13

où l'expression historique du phénomène urbain a été longtemps interprétée en termes évolutionnistes. Au tournant de ce siècle, la nécessité de penser la transformation proliférante de la ville a plus particulièrement mobilisé les thèmes organicistes, par ailleurs très en faveur à cette époque dans différents domaines de la pensée. Mais ceux-ci ont renforcé la tendance à considérer dans un seul mouvement la ville et la société, le social et le spatial; et donc, dans la pensée urbanistique à donner abusivement place à ce qu'on peut

appeler un « déterminisme écologique » (où c'est le milieu urbain qui est sensé
déterminer les termes de la vie sociale). Aux interrogations de l'époque sur le devenir de la ville, doit donc répondre une réflexion approfondie sur l'émergence et le développement de ce déterminisme du milieu, auquel il fut tant fait appel en ces premiers temps d'urbanisme moderne (bien que la tentation n'ait d'ailleurs pas disparue encore aujourd'hui). Si certains des praticiens et doctrinaires du jeune urbanisme échappaient à cette pensée déterministe, la question des influences réciproques entre ville et société ne disparaissait néanmoins pas à leurs yeux. Ils cherchèrent en effet comment le déploiement de la raison planificatrice pourrait peut-être composer avec l'historicité de la ville, manifeste dans la continuité des tracés comme dans les valeurs esthétiques inscrites sur l'espace. La quête d'une telle rationalité « bien tempérée», manifeste aux débuts de l'urbanisme de plan (ce qui peut surprendre ceux qui aujourd'hui ne voient l'aménagement urbain qu'au prisme des Trente Glorieuses) nous conduira à examiner quelles ont été, à l'époque, les moyens d'une articulation entre mémoire collective et démarche de projet.

L'urbaniste et .lepo.litique
La nature technique proliférante des savoirs planificateurs pose en même temps la question de leur rôle dans le processus de la décision politique. Face au caractère souvent ponctuel de la commande communale à cette époque et au classique profil nota biliaire des élus, s'affirment en effet les visions techniciennes des urbanistes se recommandant de l'intérêt général, visions qui vont alimenter des conflits aigus entre compétence technique et légitimité politique. Mais plus que l'affrontement académique entre modèle décisionnel et modèle technocratique, c'est le développement de la figure ambiguë de l'expert qui, à cette occasion, appelle l'analyse. De manière très liée, cette technicité hautement revendiquée par les professionnels de l'urbain, pose la question non seulement de la mutation en cours des savoirs d'action mais aussi celle de l'évolution à cette époque des formes consacrées d'appartenance aux élites sociales. A l'aube du JOCsiècle émerge également l'idée que l'aménagement scientmcisé est indissociable d'une ardente pédagogie de la ville qui serait à développer en direction de ses habitants mêmes. On examinera comment le devenir de la vie urbaine passe, pour les urbanistes, non seulement par le

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vecteur du progrès mais aussi par la célébration d'une mémoire, visant la constitution d'une identité collective qui puisse seule donner plein sens à la citoyenneté et fortifier la société locale. Notre démarche générale s'attache par conséquent à quelques interrogations essentielles qui sous-tendent la diversité des ambitions doctrinaires et pratiques aux débuts de l'urbanisme de plan dans notre pays. Tout en se situant si nécessaire par rapport au contexte européen, notre analyse se centrera sur l'expérience ftançaise, moins bien connue que celle de pays voisins comme l'Allemagne et la Grande-Bretagne. Et elle tiendra compte de la spécificité de la situation rencontrée: dans l'élaboration des desseins planificateurs sur la ville, les formulations théoriques et méthodologiques s'avèrent peu substantielles en France pendant cette première moitié du ,oc siècle; elles s'effacent en tout cas largement devant le compte rendu des pratiques et les commentaires directement rattachés à l'action. Mais pour autant, les significations sont-elles moindres?

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UNE LECTURE ACTIVE DE LA VILLE

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