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Double mixte

136 pages
Michèle connaissait Karl depuis longtemps quand elle l'a épousé mais après six mois de retour au Zaïre, c'était un autre homme... Latifa a vécu l'enfer et l'enfermement dans sa famille et ce n'est qu'après des années de rupture et de silence qu'elle a pu leur présenter Stéphane... Madeleine a dû attendre très longtemps avant de pouvoir épouser Renzo : elle était déjà mariée à un Italien et le divorce n'existait pas encore en Italie... Petits et grands moments de la vie quotidienne, petits et grands obstacles de la vie de couple, petites et grandes passions... Ces histoires de couples ne sont pas seulement des histoires d'amour : entre les conjoints, une différence de nationalité, parfois de couleur ou de religion. Les exemples de couples mixtes se multiplient autour de nous. Cependant s'ils sont aujourd'hui presque banalisés par le fait de leur nombre, ils n'en restent pas moins peu banals par la manière dont ils sont vécus et par les problèmes qu'ils posent aux individus et à la société. Rencontre de deux personnes de cultures différentes, vivant au sein d'une société elle-même interculturelle, le mariage mixte est le lieu de tous les déchirements et de tous les dialogues : les cultures s'y affrontent, s'y échangent ou s'y transforment. Si la société multiculturelle est, comme concept même, un défi, le couple mixte n'en est-il pas le laboratoire permanent d'échanges, d'analyses, de synthèses ? C'est l'hypothèse de ce livre, basé sur les récits de vie de couples belgo-italiens, belgo-marocains et belgo-zaïrois.
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Anne GUYAUX Catherine.DELCROIX
Evangelina RODRIGUEZ Amina RANDANE

DOUBLE MIXTE
La rencontre ~e deux cultures dans le mariage

Coéditeurs : L'HARMAITAN, Paris La revue trimeslrieUe CONTRADICTIONS, Bruxelles L'ADRI, Agence pour le Développement des Relations Interculturelles, Paris

A Jacques & Farideh

Nous adressons nos premiers et vifs remerciements

à

tous les couples qui ont accepté. avec enthousiasme souvent. avec persévérance toujours. de participer à notre enquête.
Celle-ci a été réalisée grâce à l'appui du Ministère de

la Communauté Française de Belgique. que nous remercions de sa confiance. Merci au Service d'Ecrivains Publics de Charleroi pour sa patience et sa compétence. Merci à Daniel BERTAUX pour son soutien intellectuel. Merci enfin à Sophie. David. Yasmine. Julien et à leur photographe
Claude BONTE.

INTRODUCTION
Carine et Hassan avaient choisi l'amour libre, mais ont dû se marier pour raisons administratives. Gennain a rencontré Françoise par petite annonce et, en l'épousant, a "réparé le mal" fait par un compatriote zairois qui l'avait abandonnée enceinte. Michèle connaissait Karl depuis longtemps quand elle l'a épousé, mais après six mois de vie au Zaire, c'était un autre homme. Madeleine a dft attendre très longtemps avant de pouvoir épouser Renzo : elle 6yrlt déjà mariée à un Italien et le divorce n'existait pas encore en Italie. Latifa a vécu l'enfer et l'enfermement dans sa famille et ce n'est qu'après des années de rupture et de silence qu'elle a pu leur présenter Stéphane. Nicole avait été recueillie au Zaïre par une famille belge et quand elle a eu besoin de papiers pour son mariage, on lui a demandé pourquoi elle n'épousait pas quelqu'un de la même couleur... Petits et grands moments de la vie quotidienne, petits et grands obstacles de la vie de couple,petites et grandes passions... Ces histoires de couples ne sont pas seulement des histoires d'amour: entre les conjoints, une différence de nationalité, parfois de couleur ou de religion. Ds ont eu le coup de foudre ou ils ont appris lentement à se connaître, ils s'aiment malgré leurs différences ou ils aiment leurs différences, ils vieillissent ensemble ou ils ont divorcé dans la douleur... Chacune des trente histoires de couple sur lesquelles nous avons basé notre travail est une histoire singulière, chacune est un roman. Nous n'avons pas voulu renoncer au plaisir d'en raconter quelquesunes : elles ponctuent ce livre comme autant de témoignages qui donnent à l'analyse de la chair et du sang. Mais leur rôle s'arrête là : elles n'on~pas été choisies parce qu'elles sont particulièrement représentatives des joies et des malheurs des couples mixtes. Elles ont l'exemplarité de leur singularité. On ne saurait prétendre les généraliser ni en. tirer des leçons. Elles sont d'abord et surtout de belles histoires. Nous les avons recueillies en rencontrant des couples mixtes, en les questionnant et en les écoutant, au cours d'entretiens successifs, qui duraient plusieurs heures. Mais aussi au cours de la vie qui nous fait croiser ces couples, continuer de. suivre leur évolution bien après les moments

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DoUBLEMIxm

plus formels des interviews. Arlette et Luciano sont maintenant à la retraite, Yves et Isabelle se sont quittés, Latifa a eu un bébé, Karl a fait une nouvelle tentative de reprendre la vie commune avec Michèle, Carine et Hassan ont enfm trouvé un travail... interculturel ! Ces couples, nous les avons interrogés ensemble et chaque conjoint séparément. Nous avons réuni certains d'entre eux pour une journée de confrontation et de débats... Les enfants qui étaient en âge de le faire ont pu s'exprimer soit par écrit soit en cours d'entretien. Nous avons également rencontté des témoins privilégiés de leur vie ou de la vie de la communauté dont ils sont issus: animateurs d'associations interculturelles, prêttes, journalistes, militants... ou, tout simplement, immigrés. Enfm, pour essayer de mieux cerner ce qui est spécifique aux couples mixtes, nous avons choisi quelques couples belges homogames (sans grandes différences d'âge, de classe sociale ou de religion) qui nous ont fait le récit de leur vie et ont joué le rôle, dans notre analyse, de

couples témoins.

.

En fait. c'est en parlant spontanément avec des couples mixtes, c'est en vivant parmi eux que nous avons commencé notre étude et qu'il nous est apparu qu'elle pouvait être utile': encore rares il y a quelques décennies, ces mariages augmentent en même temps que s'affume la réalité interculturelle de notre société. Les échanges commerciaux et culturels connaissent de moins en moins les frontières: les échanges amoureux aussi. Que l'on habite Liège, Bruxelles ou Charleroi, les exemples de couples mixtes se multiplient autour de nous. Cependant, si ces mariages sont aujourd'hui presque banalisés par le fait de leur nombre, ils.n'en restent pas moins peu banals par la manière dont ils sont vécus et par les problèmes qu'ils posent aux individus et à la société. Curieusement, ce phénomène ne semble pas inspirer l'analyse et l'étude: en Belgique en tout cas, on ne connaît pas de publication qui aide les couples dans leur aventure. Car il est audacieux de choisir pour partager son destin un partenaire qui n'a pas les mêmes racines ni les mêmes références. Le mariage civil ou religieux. le prénom des enfants, la décoration de la maison, la cuisine quotidienne, les relations familiales et les amis... seront autant de questions et autant de réponses à inventer. Les grandes étapes de la vie - le mariage, la naissance des enfants, leur adolescence puis leur départ, le retour au face-à-face du couple - seront autant de défIS à relever, autant de crises à dépasser.

4 I

INTRODUCTION

Où les jeunes couples PeUvent-ils trouver des repères. des tentatives de réponses. des pistes de réflexion. au moment de se lancer. pleins d'inconscience ou d'inquiétude. dans un choix de vie périlleux. mais passionnant? A qui PeUvent-ils s'adresser pour démêler les complications administratives et juridiques qui les attendent? Quand les média s'emparent du sujet. c'est à l'occasion de situations extrêmes et dramatiques. un enlèvement d'enfant par exemple. tandis que la réussite et la richesse d'un amour sans frontières sont passées sous silence. sont mises au compte des "gens heureux sans histoire".

Cet ouvrage ne prétend pas donnet des réponses sous fonne de recettes ou de leçons. Mais il noUS a semblé que l'expérien~d'autreS couples pouvait aider ceux qui vivent ou veulent vivre la même avent~. De même. elle PeUtélargir ou alimenter la réflexion de tous ceux qui s'intéressent au fait de société que sont les mariages mixtes. qui ont envie de mieux les comprendre. Nous ne voulions pas. SOUS peine de diluer .le propos ou de le réduire à des généralités. envisager d'emblée toutes les situations et toutes les nationalités. Nous avons donc choisi de traiter des mariages binationaux au sein de l'immigration et de nous limiter à trois nationalités représentatives des courants migratoires: italienne. marocaine et zaïroise. L'immigration italienne en Belgique est non seulement la plus importante numériquement. mais aussi la plus ancienne et la mieux intégrée. De ce fait. elle a un caractère exemplatif évident: les leçons à tirer de son histoire et les expériences de couples italo-belges dont certains ont plus de trente ans de vie commune. enrichissent cette recherche des réalisations concrètes dont ont bénéficié la société belge et les immigrés euxmêmes. Celles-ci se révèlent très utiles à l'analyse des auttes fonnes de couples mixtes moins stabilisés. Comme l'immigration italienne. l'immigration marocaine est motivée surtout par des raisons économiques. Cependant. le ch()Cdes cultureS dû aux différences profondes de coutumes. de valeurs et de religions. nous fait entter dans une tout autre réalité. Cest aussi au sein de ce groupe que les systèmes juridiques s'affrontent le plus ouvertement Comme les Zaïrois. les Marocains ont été colonisés. ce qui. encore des années après la décolonisation. n'est pas sans effet sur les relations

s

DoUBLE MlXTB

personnelles. La colonisation belge au Zaire a instauré entre les deux Etats des rapports plus étroits et spécifiques. La forme prise par l'immigration zai'roise est à la fois plus politique et plus individuelle. Elle est aussi plus récente. Constituée essentiellement d'étudiants et de réfugiés politiques, elle est moins stable car liée à la conjoncture politique internationale. Elle prend donc toute sa signification pour notre enquête, même si elle est numériquement moins nombreuse. Les trente couples que nous avons interrogés vivent en Belgique, plus précisément en Wallonie ou à Bruxelles. Pour tous, l'un des conjoints est belge, l'autre étant italien (dix cas), marocain (dix cas) ou zai'rois (dix cas). Les conjoints étrangers (cinq hommes et cinq femmes pour chaque nationalité) avaient émigré avant leur mariage. Nous avons été attentifs au fait qu'ils viennent de milieux socio-économiques et culturels variés. Pour aIIer à leur rencontre, la méthode des récits de vie nous a paro parfaitement adaptée. On l'a déjà dit : c'est en parlant et en vivant avec des couples mixtes que notre travail a commencé. La technique des récits de vie peut être utilisée dans des perspectives littéraires ou politiques: ce sont les témoignages ou les déclarations que nous rencontrons tous les jours. Mais cette technique contribue à la connaissance de la réalité sociale 10rsqu'elIe a été consciemment choisie en l'intégrant dans uil projet de recherche. L'expérience nous a rapidement confmné que, par une série d'entretiens, à différentes occasions et à différents moments, nous parvenions à obtenir plus d'informations et des informations bien meilleures que si nous utilisions un questionnaire aseptique et schématique. Ce dernier permettrait certes de réaliser une sorte d'inventaire de la réalité quotidienne des mariages mixtes, en la chiffrant et en la calibrant. Mais notre recherche aIIait au-delà des chiffres et des pourcentages. Nous voulions doter notre squelette de chair et de sang : de vie. « ... La méthode des récits de vie est fondée sur une combinaison d'exploration et de questionnement dans le cadre d'un dialogue avec l'informateur: dialogue qui signifie que le chercheur est préparé à recevoir l'inattendu... »1

1 P. THOMPSON, "Récits de vie et changement social", Cahiers 11llernalionaux tû.So. ciolog;e, VoL LXIX,1980,pp. 249-268.

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INTRODUCI10N

Une méthode séduisante à..notre recherche: en l'utilisant, nous avons pu recueillir des matériaux fascinants par leur caractère existentiel, nous avons pu toucher la presence de l'humain. Un questionnaire informel nous a servi de cadre et de point de départ vers un dialogue plus profond. Puisque notre étude n'est pas axée sur un moment de la vie du couple, mais bien sur son processus dynamique, sur les options qui ont changé sa trajectoire, nous remontions loin dans le temps, jusqu'à l'enfance des conjoints et la situation socio-culturelle de chacune des familles. Le rôle du chercheur était aussi de créer un climat de confiance qui permette aux interlocuteurs de s'exprimer librement, ouvertement, en racontant leurs diffIcultés, lçurs joies et leurs compromis... Et c'est au moment où le contact était établi, s'approfondissait, que venaient les aveux les plus profonds, que le couple interrogé prenait progressivement les rênes de son récit. Tout .cela sans oublier les objections opposées à la méthode des récits de vie,sur la valorisation de la subjectivité et sur les déformations que le temps peut introduire. Si chaque témoignage est unique, on trouve une série de variables similaires pour bon nombre de couples: les itinéraires parcourus sont proches, ils sont marqués par les mêmes moments-clés. En fait, les récits racontent de manières différentes la même realité : les événements et les options de vie qui conduisent quelqu'un à sortir de son groupe social et culturel d'origine pour s'intégrer dans un autre. Rencontre de deux personnes de cultures différentes, vivant au sein d'une société elle-même interculturelle, le mariage mixte est le lieu de tous les déchirements et de tous les dialogues: les cultures s'y affrontent, s'y échangent ou s'y transforment. Dans le quotidien et dans l'inconscient, à tous les instants et auX grands événements de la vie. Si la société multiculturelle est, comme concept même, un défi, le couple mixte en est le laboratoire permanent d'échanges, d'analyses, de synthèses. « La vivante et cohérente conjugaison de leurs pratiques quotidiennes et du capital-intensité enrichi par l'imaginaire va transformer les partenaires "disjoints" en "conjugants" »2. Ces mariages permettent de mesurer le degré d'ouverture d'une société à la différence, de voir. «le degré de mobilité sociale et culturelle

2

A. BARBARA, "Stigmaûsé et emblématique, le mariage mixte", Autrement, n' 105, Mars 1989.

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DouBLE MIxTE

d'une société qui autorise l'existence même de cette "union pas comme les auttes" »3. Mais à leur tour, les couples mixtes agissent sur la société: vivant le choc des cultures au jour le jour, obligés de résoudre les problèmes, ils s'avèrent souvent capables d'imaginer des solutions originales susceptibles d'inspirer les politiques collectives, voire dans certains cas d'être transposées à l'échelle de la société. Les difficultés qu'ils rencontrent sont-elles tellement différentes de celles de deux chefs d'Etat, de nations culturellement aux antipodes l'une de l'autre, et qui, cependant, sont tenus de parvenir à un accord qui satisfasse les deux parties ? Les droits civils des différents Etats sont souvent en opposition sur des questions qui touchent à l'organisation familiale. Pour des couples mixtes, ce domaine devient le terrain des conflits juridiques et finalement culturels, conflits entre des conceptions de la famille aussi opposées que polygamie et monogamie. Les entreprises, elles aussi, si elles veulent conclure un contrat avec un partenaire étranger, doivent faire un effort de compréhension de la mentalité de l'autre... Pour cela, elles font parfois appel à des intermédiaires qui connaissent bien les deux cultures: par exemple, un membre de couple mixte... Le mariage est une forme de contrat, mais ce contrat de vie doit être en .permanence renégocié, son consensus de base doit être sans cesse re-

nouvelé.

.

Le mariage mixte suscite la méfiance des sociétés, il est can'ément rejeté par certains, il inspire la crainte des parents et le scepticisme des amis, il réveille les préjugés xénophobes ou même les attitudes racistes... et pourtant, n'est-il pas porteur d'enrichissements réciproques pour les conjoints et, à travers eux, pour chacune de leurs sociétés '1 Sans nier, puisqu'il est lieu de confrontations, qu'il soit lieu de conflits douloureux, sans cacher les échecs ni les drames, nous avons trouvé aussi, dans les histoires des couples rencontrés, des signes d'espoir vers plus de tolérance et de compréhension: ils donnent l'image, individuelle, mais concrète, de

ce que peut être une société multiculturelle.

3

A. BARBARA, op. cil.

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MICHBI.E

ET KARL

MICHELE ET KARL OU LES ll..LUSIONS PERDUES
En épousant Karl. Michèle. fille de petit$ indépendants. tourne résolument le dos aux règles implicites de son milieu: petit-bourgeois au cadre de vie étriqué. à l'horizon bouché. Dans une famille comme la sienne. on attend surtout des enfants qu'ils reproduisent les schémas et attitudes des parents: rester professionnellement et conjugalement dans leurs "lignes". Michèle ne pouvait y trouver son compte: déjà, le fait de suivre des cours d'art dramatique l'entraîne "ailleurs", dans un monde où. croit-elle, le rêve et l'imaginaire ont droit de cité... Croit-eUe, car ce milieu d'aspirants-artistes n'échappe pas aux clichés et préjugés de celui, bourgeois moyen, de ses parents : si elle s'est liée d'amitié avec Karl, c'est par réaction à l'éloignement où le tenaient les autres. Sans racisme ouvertement déclaré, les fiUes du cours avaient tendance à l'éviter. Sa peau noire éloignait les autres? C'est justement cela qui at-

tire Michèle.

\

Karl, lui. était fils de paysans zaïrois. de la région de Kikwit. Paysans suffisamment fortunés pour envoyer leur fils en Belgique afm qu'il y poursuive ses études. Karl avait dix-huit ans. il a suivi ici sa dernière année de l'enseignement secondaire avant d'entter dans une école artistique supérieure. Avant de se marier, Michèle et Karl ont pris le temps de bien se connaître: leur relation a suivi le chemin très progressif de l'amitié puis du lien amoureux puis de la vie commune avant d'êtte offIcialisée dans le mariage. Six ans s'étaient écoulés depuis leur rencontre: Michèle était sûre d'eUe et sOre de lui. Sa volonté de se démarquer d'un milieu à l'esprit étroit, son intérêt sincère pour le pays et la culture de son mari, leur passion commune du théâtre, la connaissance profonde qu'ils aVaient l'un de l'autre... sont autant d'éléments qui devaient leur garantir une longue et heureuse union. Les pressions familiales, plutÔt que de les ébranler, n'ont fait que renforcer leur détennination.

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DoUBLB M1XTB

..

Michèle avait déjà détourné les pressions de la société puisque c'est le racisme ambiant qui l'avait incitée à se rapprocher de Karl. Par après, elle n'hésitera pas à quitter la maison familiale parce que son père s'opposait à sa relation avec Karl. Au moment du mariage, la famille avait fini par l'accepter: bien obligée puisque Michèle attendait un enfanL Acceptation contrainte done, assortie de beaucoup de réticences et de non-dits. On ne peut s'opposer àla décision d'une fille de faire ce mariage étrange parce qu'étranger, mais on n'y croit pas, convaincu que l'on est depuis des générations que c'est avec et seulement avec ses semblables que l'on trouve le bonheur tranquille et plat. seul possible, considéré Cm1me but suprême ou comme symbole d'une vie réussie. C'est, malheureusement pour Michèle, aux tenants de la sécurité et du "chacun chez soi" que l'avenir a donné raison : l'installation du couple au Zaire, où Karl occupait l'intéressante fonction de professeur à l'Institut National des Arts de Kinshasa. a rapidement eu des effets dévastateurs. Le couple mixte, équilibré et stable, présentant toutes les
chances de réussir son aventure, s'est disloqué. « Ici, raconte Michèle, nous partagions tout: nous faisions du théatre, nous partagions loisirs et centres d'intérêt aussi bien que les taches ménagères. Quand notre fils est né, Karl s'en occupait beaucoup, lait, le nourrissait... le langeait, le lavait, l'habil-

Quelques mois après être a"ivés au Zaire, ce n'était plus le

même homme : il ne me parlait plus de rien, partait de plus en plus
souvent, se désintéressait de son fils... » Le choc fut d'autant plus dur et impitoyable que Michèle croyait bien connaitre celui qui avait déjà partagé plusieurs années de sa vie et qu'elle s'était envolée pour le ZaYreanimée des senûments les plus positifs : elle est partie, dit-elle, avec le désir de découvrir l'ailleurs qu'était la patrie de Karl, d'y trouver sa place et d'y être bien, de s'inté. grer dans une nouvelle famille et une nouvelle société. Mais au Zaire, tout s'est passé comme si la société d'origine de Karl le reprenait en mains et le transformait pour le couler dans le moule de ses normes. Le mari égalitaire et le père attentionné ont disparu. Restait un homme pressé et distant. sûr de sa puissance sociale, hostile au dialogue et au partage avec son épouse.

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MICHBLB

ET KARL

Tout cela., Michèle l'a supporté. lraversant une période de profond désarroi et de grand isolement, se retrouvant loin de ses racines et

de ses amis. délaissée par un marl qu'elle ne reconnaît plus.ElIea tenu
bon. accueiIIant chez elle mère. frères et cousins de Karl. espérant que la naissance de leur second ms le lui ramènerait, sinon en amour. au moins en tendresse et en attention... jusqu'au jour où le choc final et définitif s'est produit. «Je suis rentrée un soir à la maison et une femme. avec deux enfants sur les bras. m'y attendait. Elle m'a annoncé son intention de s'installer chez son mari... Karl était son mari et le ~re de ses enfants. J'ai cru que j'allais m'évanoUÎr. Tout s'écroulait ». Sans attendre ni vouloir en entendre plus. Michèle a pris ses deux fils et le premier avion pour Bruxelles. Ses illusions étaient bel et bien perdues: fini. l'espoir d'une vie ailleurs et autrement. Michèle est rentrée aveé un double échec: celui de sa vie et celui de son pari. Des années après. elle a toujours au coeur le pincement amer de la trahison. Peu après son retour en Belgique. Karl y est revenu lui aussi: pour présenter une thèse de doctorat, mais surtout, lui a-t-il dit, pour la retrouver et la convaincre de revenir vivre avec lui. «Pour moi, dit Michèle, c'était tout à fait impossible. je n'aurais même pas pu y penser, je ne pourrais plus jamais avoir confiance ». Karl a tout essayé. l'a même menacée d'enlever les enfants pour les emmener avec lui au Zai're... puis est reparti et n'a plus donné de nouvelles pendant des années. Michèle a entamé une procédure de divorce et a refait sa vie avec un Belge. plus âgé qu'elle et qui. ne lravaillant plus. s'occupe beaucoup des deux garçons. Elle a rompu avec tout ce qui peut lui rappeler sa vie. avec Karl. même avec les amis qu'ils avaient en Belgique. Ses espoirs étaient trop grands, sa déception trop radicale.

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CHAPITRE I. SOCIOLOGIE DU COUPLE MIXTE
Nous savonstous instinctivement ue certains~es q unissent

des personnes qui se ressemblent Dans ces couples que les sociologues appellent "homogames". les conjoints sont citoyens de la même nation. patIent la même langue maternelle. ont la même religion. sont originaires du même milieu socîal.Ds habitent pe~t-être le même quartier. elle a épousé le frère de sa meilleure amie. il a épousé la meilleure amie de sa soeur. L'annonce des fl8J1çailles n'a surpris personne. et on. peut penser que les deux familles des fiancés comme leur entourage n'ont pas fait obstacle. mais se sont réjouis d'une telle union. Tout le monde l'a trouvée "normale"; et en effet. les enquêtes statistiques montrent que cette fonne (homogame) de mariage est de loin la plus fréquente. D.n'en va pas de même pour les couples "hétérogames". aussi appelés couples mixtes. qui unissent deux conjoints qUi diffèrent l'un de l'autre sur une au moins des grandes dimensions de l'existence: la citoyenneté.le lieu de vie. la langue maternelle. la religion. le milieu social.

ou encore l'âge.

peut parfois compenser l'écart sur une autre: le mariage d'une jeune employée belge avec un ZaIrois sera plus facilement accepté s'il est diplomate que s'il est ouvrier. Mais dans le cas des mariages entre conjoints d.epays différents (ceux qui nous intéressent ici)..les différences ont plutôt tendance àse cumuler: nationalité (donc aussi dépendance à l'égard de systèmes juridiques différents), langue maternelle. religion. et tout ce que la religion engage dans la vie quotidienne. milieu social sans doute. et en particulier l'opposition entre le monde rural et le monde urbain. les sociétés fondées sur la tradition et celles fondées sur la "modernité" (dissolution des liens familiaux étendus. droits et libertés de l'individu. mode de vie centré sur le couple et les enfants du couple. etc.).

n est vrai que l'écart sur l'une des dimensions

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