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Dynamiques de la ville

258 pages
Comment décrire la richesse des phénomènes rapportés à un objet complexe, tel que "l'espace" d'une ville qu'il s'agisse de sciences humaines ou de sciences exactes. L'objet de la sémiotique est la signification et son champ naturel l'interdisciplinarité. S'adressant à des sémioticiens morphodynamicistes, greimassiens et peirciens de toutes nationalités, la visée théorique de cette étude est la construction d'un ouvrage contribuant à repérer plusieurs versants de la sémiotique dynamique.
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Dynamiques de la ville

Essais de sémiotique de l'espace

Couverture: Conçue et réalisé par Isabel Marcos et Rosa Girao. La référence de cette iluminura (enluminure) provient de la «Crônica de Dam Afonso Henriques» de Duarte Galvao (Musée Conde de Castro Guimaraes, Cascais).

Ouvrage publié avec l'aide de la Fondation de la Science et de la Technologie du Portugal et le e-GEO - Centre d'Études de Géographie et Aménagement Régional Université Nouvelle de Lisbonne.

(Ç)L'HARMATTAN, 2007 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattanl@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-03877-6 EAN: 9782296038776

Sous la direction d'Isabel Marcos

Dynamiques de la ville

Essais de sémiotique de l'espace

L'Hannattan

Intersémiotique des arts Collection dirigée par Michel Costantini
Si la sémiotique interroge les arts, c'est en revendiquant un point de vue spécifique-la quête du sens, de son engendrement, de ses variations dans le temps et l'espace, de son assomption par un énonciateur-, et un statut particulier -celui d'une technique ancillaire qui se doit donc de proposer et d'écouter. De ce fait la collection sera interdisciplinaire, spécialement attentive aux exigences et aux questionnements de l'histoire, de la sociologie et de l'épistémologie, spécialement soucieuse de cohérence dans l'intégration des diverses méthodes; elle sera aussi intersémiotique: musique et littérature, opéra et plastique, installations et urbanisme, peinture, sculpture, poésie, architecture, etc., tout y pourra jouer, dans un souci de mises en relations multiples; elle a vocation, enfin, à être internationale, pour autant que bien des recherches sont menées (en français) sur tous les continents, qui n'ont guère de débouchés en leur propre pays.

Dé.jà parus

Stefania CALIANDRO (sous ]a dir.), Espaces perçus, territoires imaginés, 2004. Soojin LEE, Une lecture dufUm d'lM Kwon-Taek : Le chant de la fidèle Chunhyang, 2005. Luc SCACCIANOCE, L'image profanée. Pour une contrchistoire de l'art après 1789, deux tomes, 2006.

SOMMAIRE

Isabel Marcos

Introduction

9

Espace, ville et morphogenèse
GillesRitchot
Isabel Marcos

Montréal
Lisbonne

WolfgangWildgen Brême

......

.........
... ....

19 49 69

Espace, ville et mondialisation
Michel Costantini Louis Panier Ole Môystad Polymorphose sur la lagune... .., Babel: une dynamique de la différence... Urbain par implication 97 127 143

Espace, paysage et concept
Jacques Fontanille Gaëtan Desmarais Franson Manjali

Paysages, expérience et existence Les centres organisateurs de l'écoumène Metaphor and Space ... ...

181 213 235

Introduction Le présent ouvrage est issu d'une interrogation: comment décrire la richesse des phénomènes rapportés à un objet complexe, tel que « l'espace» d'une ville, celui d'un parcours symbolique, d'un paysage, d'un ensemble de villes en interaction, d'une conurbation? Cette interrogation exige la construction d'une méthode d'analyse interdisciplinaire, l'espace étant le lieu de confluence de multiples savoirs, qu'il s'agisse des sciences humaines ou des sciences exactes. L'objet de la sémiotique est la signification et son champ naturel l'interdisciplinarité. De ce fait, pour répondre à notre interrogation nous emprunterons les chemins d'une sémiotique comme outil interdisciplinaire et, d'autre part, ceux d'une sémiotique de l'espace véritablement dynamique. D'après Greimas « la sémiotique est le travail de plusieurs générations ». J'ai choisi d'organiser cet ouvrage en adressant ces questionnements à des sémioticiens morphodynamicistes, greimassiens et peirciens, qu'ils soient allemands, canadiens, français, indiens, norvégiens, ou portugais. La visée théorique est précise: la construction d'un ouvrage qui puisse contribuer à repérer plusieurs versants de la sémiotique dynamique. L'ouvrage se tisse autour de trois chapitres, Espace, Ville et Morphogenèse, Espace, Ville et Mondialisation, enfin Espace, Paysage et Concept. Les perspectives et tendances sémiotiques se croisent tout au long du livre, nous donnant un aperçu original de l'état de la sémiotique de l'espace. Elles constituent une méditation, mais aussi un des pas vers une théorie intersémiotique dynamique de l'espace.
1er chapitre- Espace, Ville et Morphogenèse

J'ai choisi de commencer et de clore ce livre par les articles de deux « linguistes ». Le premier est Gilles Ritchot qui, tout en partant de la géomorphologie et de la géographie, nous propose sa théorie de la forme urbaine. C'est certainement l'un des premiers « linguistes» de l'espace. Enfin d'ouvrage, j'ai choisi un linguiste nous proposant une réflexion sur les relations entre métaphore, espace et culture. À propos de l 'œuvre de Gilles Ritchot, un commentaire s'impose d'emblée. La « linguistique de l'espace », largement développée non seulement par cet article mais dans l'ensemble de son œuvre, nous permet de comprendre comment la diversité des formes concrètes de

l'établissement humain - les villes, les cités, les bourgs et les villages-, peut être ramenée à une unité d'organisation sous-jacente. À cette fin, le modèle reconstitue l'existence d'une structuration morphologique abstraite de l'espace géographique dont les domaines sont anthropologiquement et politiquement investis de valeurs positionnelles urbaines et rurales. Ce modèle structural montre à quel point la disposition spatiale particulière des formes concrètes, c'est-àdire les rapports de positions spatiales que ces formes architecturales entretiennent les unes avec les autres, dépend de la genèse d'une structuration morphologique abstraite de l'espace géographique. Dans son article, Gilles Ritchot, à travers une analyse concrète, introduit dans la morphogenèse au moins trois apports théoriques majeurs. Premièrement, il nous montre clairement le lien entre la géographie de Montréal et la forme par laquelle les valeurs anthropologiques profondes se distribuent sur la surface de la ville. Deuxièmement, quand l'auteur enrichit la description de la morphogenèse de Montréal avec les outils de la théorie de la forme urbaine, la ville apparaît comme un dispositif stratégique et critique de compréhension globale du pouvoir politique. Troisièmement, l'article nous montre que ces outils peuvent contribuer à une véritable géopolitique issue des dynamiques entre les formes urbaines et la société. Cette théorie géographique de Ritchot nous conduit directement à la théorie sémiotique morphodynamique qui permet d'expliciter la genèse de la forme des villes, élaborée particulièrement dans les travaux de Gaëtan Desmarais. Celui-ci reste le premier à établir le lien entre la théorie géographique de Ritchot et la théorie sémiotique morphodynamique. n a pu ainsi proposer un modèle d'engendrement des formes qu'il nomme le « parcours morphogénétique de l'établissement humain ». La sémiotique morphodynamique a été élaborée d'abord par Jean Petitot (1984) et Per Aage Brandt (1988). Elle est issue d'une réécriture de la théorie de Greimas, à partir d'une nouvelle conception de dynamique modale, et en introduisant la théorie des catastrophes de René Thom. À ce propos on peut remarquer les contributions de Wolfgang Wildgen, lesquelles ont permis d'approfondir la notion de sémiotique dynamique à partir de la théorie des catastrophes. Ce linguiste et sémioticien morphodynamiciste commence son article par une analogie entre la morphogenèse biologique (thème cher à René Thom) et un certain nombre de principes dynamiques de la morphogenèse des sociétés 10

humaines dans l'espace. D'ailleurs, son usage analogique des morphogenèses biologiques, mathématiques ou linguistiques semble une contribution intéressante à la constitution théorique de la morphogenèse de Brême. n décrit progressivement la morphogenèse symbolique en la distinguant de la morphogenèse matérielle de Brême,. par cette distinction, il expose aux lecteurs certains concepts centraux de la théorie des catastrophes, pour ensuite s'attarder sur un chapitre intitulé « L'architecture du noyau de la ville comme expression sémiotique », dans lequel il décrit les processus de stabilisation de la morphologie symbolique et montre le lien intrinsèque entre la morphogenèse symbolique et la morphogenèse matérielle (géographique, économique). Isabel Marcos architecte, sémioticienne morphodynamiciste et historienne, par ses analyses de la morphogenèse de Lisbonne démontre que la ville est une topologie dynamique qui se déploie dans 1'histoire. Elle a choisi comme objet d'analyse une iluminura (enluminure) de Lisbonne au temps de Dom Manuel (1495-1521), prétexte pour parler de la morphogenèse qu'elle étudie depuis les origines jusqu'au dixseptième siècle. En efftt, les universaux urbains, ou instances symboliques, surgissent comme constantes de la genèse de cette ville continuellement actualisée sur le substrat physique. Ces universaux sont syntaxiques selon leurs fonctions et sémantiques selon leur constitution. En effet, Dom Manuel a su rendre actuelles les trois instances symboliques, en les organisant en faveur de son triple projet de monumentalisation, de société et de souveraineté. Cette démonstration lui permet de construire un ensemble d'outils issus de l'articulation de trois domaines de la connaissance: la sémiotique, la théorie des catastrophes et les données historiques, dont je signalerais plus particulièrement le parcours morphogénétique, le parcours sémiogénétique et les universaux urbains.
2emechapitreEspace, Ville et Mondialisation

Le deuxième chapitre traite la question de la mondialisation urbaine dans une perspective historique, mais aussi intersémiotique, les trois auteurs de ce chapitre utilisent trois objets d'analyse: Michel Costantini analyse la morphogenèse des peintures de ville, Louis Panier s'attaque au mythe fondateur de Babel et Ole Moystad nous offre une histoire du concept d'infrastructure pour arriver à la «délimitation du concept» de ville mondiale. Par son analyse, Costantini fait le lien entre la morphogenèse traitée dans les trois articles précédents et le concept de Mondialisation. Il Il

nous offre une morphogenèse de peintures à partir de la triade: « peindre cette ville, peindre de la ville et peindre de cette ville ». il nous fait appréhender progressivement les manières de représenter la ville, en tant que travail de réorganisation du réel. Tout au long de l'article, l'auteur nous amène à réfléchir sur son hypothèse de départ: qu'une ville soit en question, qu'il soit question de la peindre. Là où il est question de la ville et du sujet qui la peint, se détache une clef de lecture sitôt citée une phrase empruntée à Hubert Damisch : « (...) quel objet plus pertinent que la ville peut se trouver pour penser la diachronie, et la place du slljet dans l 'histoire, les deux questions essentielles de la sémiotique d'aujourd'hui? ». Pour Costantini, suite à son analyse, ilfaut considérer les représentations de la ville: dans leur évolution, dans leur développement, dans leurs transformations et leurs avatars innombrables. La mise en situation du récit de Babel par Louis Panier nous permet de percevoir l'ensemble du cycle des origines, dont ce texte signe en quelque sorte la fin. Le parcours proposé par l'auteur est très clairement présenté dans son article. Le récit nous met devant les effets particuliers du montage final en soulignant certaines lignes de force qui dessinent la mise en perspective des parcours figuratifs de l'ensemble. L'auteur nous signale que le récit de Babel propose « le monde comme totalité et comme unité, une forme qui fait sens par rapport à ce que manifestent les textes précédents, non pas dans un rapport d'alternative, mais dans la succession d'une dynamique des origines, d'une création tendue ». Ce texte nous présente certaines clefs de lecture concernant la représentation du monde et de l 'homme comme totalité. Paradoxalement, c'est là que surgit cette dynamique de la différence, indiquée par le titre de l'article. Panier dans sa lecture du récit de Babel nous explique que «cette visée de la 'mondialisation' (...) articule l'espace de la terre dans son rapport au ciel, le temps des humains scandé par la généalogie (sous ses divers régimes), la génération (où se joue la tension de la chair et du nom). Le récit de Babel introduit dans cette problématique la question du langage humain, de ses principes et de ses ejjèts. Il évoque les conditions auxquelles le parler humain échappe au babil pour entrer dans l'articulation et la différence, il pose l'altérité qui fait référence pour que de la fusion rêvée, et du maintien des acquis, dijJère une articulation signifiante ». Ole Moystad conçoit la globalisation comme fait technologique! Il nous en donne plusieurs exemples:

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1.

2.

le rapport technologie/architecture - l'excès technologique produit un excédent architectural dans lequel il est possible de développer des programmes supplémentaires de narration, de beauté et de réflexion; le rapport technologielirifYastructures - «Dans le théâtre de l'infrastructure, la technologie est l'auteur principal ».

L'auteur suit son raisonnement en exposant les diverses conséquences du fait technologique dans ses structures globales: les réseaux de chemin de fer, les réseaux aériens, les réseaux d'autoroutes. D'une part, il constate que les réseaux globaux sont souvent déconnectés des réseaux locaux et, d'autre part, que les réseaux communicationnels nous conduisent à dématérialiser l'espace urbain. Ses irifYastructures démantèlent de vieilles restrictions physiques et géographiques.
3emechapitreEspace, Paysage et Concept

Le dernier chapitre présente trois perspectives sémiotiques: le première est greimassienne, la seconde morphodynamique et la dernière peircienne. Au cours de son article Jacques Fontanille propose les prémisses d'une véritable théorie du paysage. Signalons que cet auteur est un des premiers spécialistes de sémiotiques perceptives: la sémiotique des passions, la sémiotique tensive, la sémiotique du visible et maintenant la sémiotique du paysage. Ces diverses sémiotiques ne s'opposent pas les unes aux autres mas définissent des champs de phénomènes. L'article ébauche quelques principes d'une sémiotique du paysage à partir de la notion même de dynamique, que l'auteur intitule tension entre la face existentielle et la face expérientielle. De cette tension, surviennent deux conversions: la première entre existence et expérience, la seconde entre expérience et existence. Dans la construction du modèle sémiotique du paysage, l'auteur distingue le paysage-expérience et le paysageexistence, superposant deux configurations spatio-temporelles, la première dépendante de l'observateur, la deuxième indépendante. La constitution sémiotique du paysage repose en somme sur les principes suivants (selon les termes de l'auteur): 1. Une corifYontation-transposition réciproque le «paysage-existence» et le «paysage-expérience» ; 2. Le« paysage-existence» est pris dans un devenir spatio-temporel qui procure la substance des «signifiés» du paysage (le plan du contenu) ; 13

Le « paysage-expérience» est un lieu de conversions polysensorielles, où les propriétés phénoménales du lieu sont traduites en propriétés plastiques interprétables, et notamment en «propriétés dynamiques de formes », qui procurent la substance des « signifiants» du paysage (le plan de l'expression) ; 4. La réunion de ces signifiants dynamiques, plastiques et polysensoriels, avec des signifiés de « mouvements» transformateurs du paysage, dans les mouvements d'embrayage et de débrayage entre les deux faces ontologiques du paysage, produit unefonction sémiotique. Jacques Fontanille termine son article par l'analyse d'un texte de JeanPaul Chavent qui lui permet d'extraire trois niveaux d'analyse d'une sémiotique du paysage: le premier distingue les Types de relation entre homme & nature; le deuxième distingue les Valeurs et principes fondateurs; le troisième distingue le Statut de l'espace naturel pour
I 'habitant.

3.

Suite à la construction des prémisses d'une sémiotique du paysage, apparaît, avec l'article de Gaëtan Desmarais, une autre vision, tout aussi novatrice en ce qui concerne la façon de penser le paysage. Il s'attaque à un des aspects les plus difficiles de la morphogenèse: la genèse des centres organisateurs confrontant la route du Sel au Tibet, les places de danse en Mélanésie, le village Bororo au Brésil, le royaume de Mide en Irlande, et la christianisation de l'espace au Haut Moyen-Âge, avec notamment l'évocation de la plaine du Lendit et de la tripartition de Lutèce en Gaule. L'étude comparative va lui permettre de distinguer deux types de centres organisateurs: 1. Le premier caractérise l'apparition d'un ordre inédit. Son déclenchement et son évolution historique étant marqués par des bifurcations imprévisibles. 2. Le second est une interprétation et une imitation savamment élaborées à partir du premier. Ce long parcours à travers une diversité géographique, historique et anthropologique lui permet de démontrer clairement que la fonction première de ce type d'espaces est la formation et le maintien durable d'une identité culturelle. Question centrale pour toute société, sans oublier l'apport majeur pour toute théorie de l'espace. Franson Marifali linguiste, cognitiviste et sémioticien traite dans son article du concept d'espace d'une tout autre façon: « Nous reprenons 14

plus en profondeur les relations entre la métaphore, l'espace et la culture. Parmi les sujets d'intérêt à cet égard, il y a la description donnée par Charles S. Peirce de la métaphore comme un type hybride d'icône, à la fois subjective et objective: il reconnaissait ainsi semble-til son aspect spatial (i.e. diagrammatique-iconique). Même Ferdinand de Saussure, lefondateur de la linguistique moderne et de la sémiologie, tout en insistant sur l'arbitrarité des signes comme premier principe, n'avait pas complètement rejeté l'iconicité du langage, dont il discute en termes de motivation relative et d'analogie. Nous voulons ramener toute cette discussion à la période classique où, selon Socrate et Aristote, l'imitation (iconique) et la métaphore furent privilégiées en raison de leur potentiel créateur. Plus récemment, au sein de la linguistique cognitive, la dimension imagique-schématique des métaphores conceptuelles afait l'objet de beaucoup de discussion dans les travaux de G. Lakoff et M Johnson. L'ancrage des signes ou du langage dans la spatialité du corps avait été proposé, par ailleurs, par la phénoménologie de Merleau-Ponty qui voyait le métaphorique comme une sorte de point-milieu dans la voie d'une culture (universelle) corporifiée, à mi-chemin entre l'expérience brute intentionnellement orientée de la réalité et le silence du mysticisme ».
Isabel Marcos

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Espace, ville et morphogenèse

Gilles RITCHOT est professeur titulaire de géographie (à la retraite). Fondateur du structuralisme géographique et concepteur de la théorie de la forme urbaine. gritchot@mediom.com
Montréal. Sa morphogenèse rapportée à l'ensemble nord américain

Depuis que Montréal a cessé d'être un bourg pour devenir une ville, aux alentours de 1815, son organisation morphologique s'est articulée à deux lignes de force apparemment stables au fil de la longue durée. D'une part, un gradient urbain de grande ampleur, d'orientation est-ouest, s'appuie sur le mont Royal et tient ensemble les manifestations culturelles d'une bourgeoisie anglophone canadienne du côté sud (Westrnount) et d'une aristocratie francophone québécoise du côté nord (Outremont). D'autre part, une ligne de talweg rurale d'orientation nordouest/sud-est -le boulevard Saint-Laurent - sépare la ville de base en deux parties respectivement dites « de l'Est» (Nord-Est en réalité) et « de l'Ouest» (Sud-Ouest en réalité). En principe, la partie « de l'Est» localise les ethniques, les francophones et la pénurie c'est-à-dire le Québec, tandis que la partie « de l'Ouest» localise les anglophones et l'aisance matérielle c'est-à-dire le Canada. Mots-clefs: Montréal, Québec, Canada, gradient urbain, talweg rural, Westrnount,Outremont.
The morphogenesis of Montreal as referred to North America

Since Montreal ceased to be a village and became a town, even a city, its morphological organization has been framed in terms of two strong and lasting axes. On the one hand, a wide urban ridge E-W lies upon Mount Royal and ties together the cultural features of a Canadian anglophone bourgeoisie towards the South side (Westmount) and of a Quebec francophone aristocraty towards the North side (Outremont). On the other hand, a talweg NW-SE line - called "the Main" - cuts the pattern into two parts, respectively named "East" (NE in fact) ans "West" (SW in fact). For a start, the "Eastern" part locates ethnic groups, francophones and poverty i.e. Quebec, whereas the "Western" part locates anglophones and richness i.e. Canada. Key Words: Montreal, Quebec (Province), Canada, urban ridge, talweg line, Westrnount, Outremont. ]8

Gilles Ritchot
Montréal: entre secret et mensonge
Montréal appartient au Canada et le Québec lui appartient. Mais le Canada s'en détourne et le Québec la craint. Montréal n'est pas la métropole du Canada. Toronto lui a ravi ce titre il y a une trentaine d'années. Montréal n'est pas pour autant devenue la métropole du Québec. Comment un pays encore provincial et non souverain pourrait-il avoir une métropole? Modestement, Montréal est de nos jours la grande ville-région du Québec. Montréal est charismatique. Comme un corps sensuel, cette ville nous attire ou nous fige. Il va de soi que la dimension esthétique, propre aux établissements de ce genre, défie l'observation neutre. La perception de la beauté d'une chose est changeante, parfois selon l'humeur du moment et même le temps qu'il fait. Il n'en demeure pas moins que la chose concernée préexiste à la perception que l'on peut en avoir. La dimension esthétique de Montréal est une réalité tangible. Dès lors s'agirait-il d'un caractère seulement superficiel, comme un maquillage destiné à voiler la trivialité d'une organisation pragmatique? Ou s'agirait-il d'un caractère essentiel, qui va chercher le sens aux niveaux profonds du politique et de l'anthropologique? C'est l'approche que nous allons explorer: en commençant par un bref regard sur la géographie physique; en examinant par la suite les phases de la morphogenèse à l'époque moderne; en comprenant finalement que l'esthétique profonde communique des valeurs. La géographie physique La géographie physique de Montréal est puissante et raffinée. La superficie recouverte par l'occupation dense atteint les 3000 km2. Le relief principal est de plaine ou, plus rudement, de plate-forme en basses terres. La plate-forme rocheuse appuie le gros de l'agglomération. Elle est surmontée de terrasses à l'Ouest (Saint-Lazare de Vaudreuil) et au Nord (Grand Coteau de Blainville). Elle disparaît sous une plaine alluviale à l'Est (Laprairie/Saint-Hubert), laquelle est surmontée de terrasses à son tour (en aval des monts Saint-Bruno et Saint-Hilaire).

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Les cours d'eau d'un archipel et même d'une «Mésopotamie» parcourent cette plate-fonne. Le fleuve et les rivières ont des allures d'épandages. Le débit du Saint-Laurent est de 10000 m3/sec environ aux rapides de Lachine. C'est sans compter les rivières des Mille-Îles et des Prairies, ces ramifications du gros affluent Outaouais qui contiennent l'archipel par le Nord. Le Richelieu court plus à l'Est, pour se jeter dans le grand lac Saint-Pierre à 70 km en aval. En basse plaine alluviale, cette « vraie » rivière ressemble à un canal tellement son tracé est régularisé. Le plus remarquable, de ces écoulements qui drainent la plate-fonne de Montréal, tient de leur adéquation presque parfaite aux interfluves. Les rapides de Lachine dévalent une flexion de la plate-fonne, de sorte qu'ils présentent une inclinaison conforme à celle de la terre fenne à peine dégagée de chaque côté. Les lacs Saint-Louis et des DeuxMontagnes, qui dilatent le Saint-Laurent et l'Outaouais à l'Ouest, font penser à des biefs d'inondation en sursis. Le bassin de Laprairie, en face du secteur densément construit de Verdun, a dû être endigué. Les îlots sont nombreux, d'allure estuarienne en aval. On dirait que les eaux ruissellent sur la plate-forme, en s'y encaissant à peine, comme si elles se retenaient de tout submerger. La configuration est subtile. Témoins les cinq émissaires du lac des Deux-Montagnes. Il suffIrait qu'un seul canalise mieux le drainage et le lac deviendrait rivière en même temps que disparaîtraient les contours de l'archipel. Mais ensemble ils tiennent bon, à la faveur de dénivellations évaluables en centimètres par endroits. Ainsi, une vaste plate-fonne accueille une population de trois millions, entre des écoulements en nappes que démarquent des rives fuyantes et des berges délicates. La flore, plus que la topographie, souligne les rivages. Des rangées d'arbres à feuilles caduques - érables, onnes, peupliers, etc. - mettent en évidence des berges qui autrement passeraient inaperçues, surtout l'hiver. D'imposants reliefs de hautes terres rompent ces traits morphologiques à l'horizontalité exceptionnelle: le mont Royal (240 m) et ses consœurs montérégiennes (Saint-Bruno, Saint-Hilaire, Rougemont, etc.); les massifs d'Oka et de Rigaud; les rebords des Laurentides, des Adirondacks et des Appalaches. Ces reliefs plafonnent en profils gisants. Moins élancés que lourds, ils ne manquent pourtant pas d'élégance. Sauf le mont Saint-Hilaire trapu comme une molaire, les Montérégiennes présentent des profils en lutrin dont chaque plan incliné se fond dans les basses terres.

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La plaine alluviale est une table de billard. Des sections de la basse plate-forme rocheuse, en calcaire dans l'île principale et en schiste à Longueuil, sont autant planes. Les nappes d'eau - ces « espaces bleus)} presque en continuité avec les interfluves - paraissent incrustées comme les plaques d'un vitrail tellement sont nets leurs bords garnis de végétation. Les replats de terrasses sont également visibles de loin et rien ne peut arrêter le regard sitôt que l'on gravit un talus. Pas à cause de des plans dénivelés. * Pour bien apprécier la géographie physique de Montréal, il n'est pas requis d'escalader le mont Saint-Hilaire ni de s'envoler dans une montgolfière. Mieux vaut circuler en restant «sur le plancher des vaches)}. Il suffit de se trouver sur un talus de terrasse, derrière Vaudreuil ou Blainville par exemple, pour voir se déployer non pas une étendue amorphe mais un espace compartimenté. Entre le profil d'horizon global et les détails locaux, la géographie physique offre des traits d'ensemble qui facilitent les repérages. Le champ de vision y trouve ici ou là de quoi s'accrocher. Les formes construites de Montréal ne s'éparpillent donc pas sur une table rase. Plutôt, ces formes prennent place dans des paysages. En retour, ces paysages, comme des toiles de peintre, confèrent de la beauté aux constructions même ordinaires qui s'y trouvent. La magnificence de la géographie physique donne de l'élan aux saillances du milieu bâti. On peut penser ce qu'on veut de l'architecture des bâtiments hétéroclites de l'Université de Montréal et de l'Oratoire Saint-Joseph non loin. Mais, perchés au flanc ouest du mont Royal, ces édifices font rêver quand on les aperçoit du Grand Coteau de Blainville à 30 km au Nord-Ouest. Les constructions majeures coopèrent ainsi avec la géographie physique. Outre les bâtiments de l'Université et de l'Oratoire, observons les grands ponts qui enjambent le Saint-Laurent. La charpente métallique du pont Jacques-Cartier est un repère monumental unique, aussi indispensable à Montréal que peut l'être la tour Eiffel à Paris. Observons aussi les entrepôts à grains du port, les cubes malcommodes de la Cité de la fourrure, enfin la palissade des tours. Orientée nord-est/sud-ouest et en échelon entre le mont Royal et le bourg du Vieux-Montréal, cette palissade paraît rébarbative quand on a le nez collé dessus. Approchée de l'intérieur par le boulevard René-Lévesque, elle fait penser à un empilement barbare de volumes gris. Or ces mêmes volumes sont fascinants vus du mont Royal ou du pont Jacques-Cartier. 21

l'altitude (~ 20-30 m) mais de l'extraordinaire perfectiontopographique

0 Pont J.-Cartier
Mont Royal Palissade Bourg2

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Île SteHélène

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Fleuve

Croquis 1 Les principales composantes visuelles aujourd'hui

Longueurde la palissade= 2 km
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Dirait-on même que la palissade s'est installée là plutôt qu'ailleurs pour barrer les spectacles que s'offraient l'un à l'autre le mont Royal et le bourg du Vieux-Montréal en face oblique de l'île Sainte-Hélène? Répondra-t-on que les terrains valaient plus cher le long de l'axe d'où les tours allaient surgir? Soit! Mais pourquoi ces terrains ont-ils valu plus cher? Parce que les points de vue situés de part et d'autre les ont fait valoir! Le propos n'est pas facétieux. L'esthétique d'un établissement ne vient pas de ses performances architecturales, même réussies. Elle vient des spectacles auxquels ces performances contribuent à l'intérieur de cadres. Acceptons de faire un saut dans le temps, jusqu'au dix-septième siècle. Le bourg aurait pu être installé plus en aval, au Pied-du-courant. Mais le mont Royal et le fleuve au droit de l'île Sainte-Hélène donnaient un cadre à l'espace compris entre eux. Le choix de site porta sur la rive en ce cadre, dont l'accès est pourtant entravé par le courant Sainte-Marie. Par la suite, le bourg a contribué à circonscrire davantage le restant de cet espace devenu sélectif, assez pour faire valoir des positions qui ont résisté à la concentration des faubourgs et qui ont accueilli plus tard un 22

front de villégiature cossue, un quartier chic et finalement la palissade. Celle-ci n'est pas extraordinaire en soi. Sa grandeur vient des points de vue extérieurs que son cadre permet d'avoir sur elle. Les phases de la morphogenèse urbaine
Le bourg colonial

Depuis 1730 sous le Régime français et jusque vers 1840 sous le Régime anglais - la Conquête, la Capitulation et la Cession eurent lieu entre-temps -, Montréal était un bourg. Son extension était grosso modo celle du Vieux-Montréal d'aujourd'hui. La bastide - ainsi nommait-on les bourgs de bonne taille et fortifiés à l'époque - allongeait un axe d'un kilomètre environ. Elle tombait dans l' œil du mont Royal comme nous le savons. Dotée des équipements coloniaux alors indispensables qu'étaient les magasins-comptoirs et les casernes, la bastide était centrée sur deux églises, d'abord Notre-Dame et plus tard, peu après la Capitulation de 1760, Christ Church. Nous n'entrons pas dans les détails concrets de l'organisation, pour diriger notre attention sur le découpage spatial. La première observation à cet égard doit porter sur le plan adopté par l'autorité déléguée en 1792: un « Parlement» provincial. Géodésique, ce plan prenait appui sur le bourg et programmait l'occupation d'un territoire en forme de parallélogramme. Les grands bords coïncidaient: en direction sud-est avec le front portuaire; en direction nord-ouest avec le piémont du mont Royal. Les petits bords coïncidaient avec les tracés Iberville et Atwater. L'axe médian du futur boulevard Saint-Laurent coupa cet espace en deux. D'une superficie de < 4 km2, le territoire répartissait, de chaque côté de l'axe Saint-Laurent, un secteur dit « de l'Est» (Nord-Est en réalité) et un autre dit « de l'Ouest» (Sud-Ouest en réalité). Bien que projectif, arbitraire même, ce plan de 1792 a inspiré des définitions qui entrèrent profondément dans les habitudes. Notamment: le secteur « est» fut apparenté à la part française, le secteur « ouest» à la part anglaise. Nous pourrions penser que l'intervention de 1792 fut administrative, bureaucratique et ignorante des implications qui allaient en découler. Ce serait une erreur. À notre sens, le plan géodésique de 1792 fut plutôt rationnel, utopien ou dans l'esprit des Lumières qui, en la fin du dixhuitième siècle, aspergeait l'ensemble des pays d'Occident y compris les colonies reculées. Nous estimons, dans cette optique, que ce plan eut

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une portée manipulatoire, rigoureusement orientée vers un contrôle de la défInition des acteurs qui prendraient position à Montréal. Le plan géodésique de 1792 transmettait l'ambition d'une rationalité qui d'ailleurs trouvait à s'exprimer dans l'architecture du temps. Celle-ci était hermétique. Les alignements de maisons de pierres grises, aux murs coupe-feu et aux toitures de fer blanc, étaient d'une grande sévérité. L'esthétique était impitoyable, sommée de trouver le canon le plus conforme à la raison. D'où une sériation signifIcative de scientisme. L'axe du futur boulevard Saint-Laurent n'en était pas moins séparateur. Le contrôle spatial du Montréal de 1792 vit la séparation de ses acteurs en fonction de leurs traits culturels, religieux, linguistiques et même économiques. Il apparaissait déjà que «l'Est» serait catholique, francophone et pauvre, tandis que «l'Ouest» serait protestant, anglophone et riche.

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* En 1763 -l'année de la Cession du Canada à la Grande-Bretagne et d'une Proclamation royale donnant fm à l'occupation militaire issue de la Conquête de 1759 - étaient tracées les frontières d'une nouvelle province britannique nord-américaine: la Province of Quebec. Le territoire de cette Province était à peine plus étendu que l'aire seigneuriale arpentée sous le Régime français. Celle-ci avait couvert les abords du Saint-Laurent et de quelques affluents (Richelieu, Yamaska, Chaudière), depuis les lacs Saint-François et Champlain en amont jusqu'au moyen estuaire en aval. En 1774, une «Grande Charte» reconduisait le système seigneurial ainsi que les lois du Régime français. Le territoire attribué à la Province of Quebec était dilaté, au point de contenir la quasi-totalité du bassin de drainage laurentien. En 1791, le territoire était rapetissé et divisé en deux provinces: le Bas-Canada et le Haut-Canada. Le Bas était relativement peuplé (150 000 h) et francophone à la majorité. Le Haut était franchement anglophone mais encore peu peuplé (10000 h). Ces deux provinces du Bas et du Haut, la première annexée à l'autre dans les limites du Canada-Uni de 1841, deviendront alors les districts du Canada-Est et du Canada-Ouest. Et ces deux districts de devenir les deux provinces du Québec et de l'Ontario au sein du Canada régi par l'Acte de l'Amérique du Nord britannique de 1867. Nous constatons que le découpage géodésique de Montréal, effectif à compter de 1792, a reproduit aux dimensions du bourg la partition de la colonie laurentienne en ces deux provinces culturellement épinglées que furent le Bas et le Haut-Canada. Montréal logeait dans le Bas-Canada mais réalisait, dans les limites territoriales d'une seule municipalité, un modèle réduit simulant le couplage des deux provinces alors nouvelles. Entourée d'une campagne composée de paroisses catholiques et de villages canadiens-français, le bourg colonial mi-français mi-anglais devait faire figure de corps étranger. Les Sulpiciens, seigneurs de toute l'île de Montréal à l'époque, ont consenti à des amendements au mode de tenure afm que les premiers bourgeois anglophones pussent accéder à la propriété privée: de domaines d'évasion sur le glacis oriental du mont Royal; d'enclos de concentration manufacturière et d'emprises ferroviaires dans le corridor qui accueillera le canal de Lachine.

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