Entraide, participation et solidarité dans l'habitat

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Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296268593
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ENTRAIDE, PARTICIPATION ET SOLIDARITÉS DANS L'HABITAT

SOUS LA DIRECTION DE DAN FERRAND-BECHMANN

Entraide, participation et solidarités dans l'habitat
LE CAS DE 7 PAYS: FRANCE CANADA RFA BRÉSIL ISRAËL ESP AGNE USA
Préface de F. Bloch-Lainé Introduction de J .-P. Sueur

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

Collection « Logiques Sociales» Dirigée par Dominique DESJEUX et Smaïn LAACHER
Dernières parutions: Emmanuèle Reynaud, Le pouvoir de dire non, 1991. C. Dourlens, J.P. Galland, J. Theys, P.A. Vidal-Naquet, Conquête de la sécurité, gestion des risques, 1991. Norbert Alter, La gestion du désordre en entreprise, 1991. Christian Miquel et Jocelyne Antoine, Mythologies modernes et micro-informatique. La puce et son dompteur, 1991. Sir Robert Filmer, Patriarcha ou le pouvoir naturel des rois et observations sur Hobbes (sous la direction de Patrick Thierry), 1991. Bruno Péquignot, La relation amoureuse. Étude sur le roman sentimental contemporain, 1991. Didier Martin, Représentations sociales et pratiques quotidiennes, 1991. Henri Boyer, Langues en conflit, 1991. Henri Boyer, Langage en spectacle, 1991. Françoise Belle, Etre femme et cadre, 1991. Denis Duclos, L 'homme face au risque technique, 1991. Michel Amiot, Les mièsres du patronat, 1991. Christian Lalive d'Épinay, Vieillir ou la vie à inventer, 1991. Claire Calogirou, Sauver son honneur. Rapports sociaux en milieu urbain défavorisé, 1991. Gérard Namer, Mémoire et projet du mouvement lycéen-étudiant de 1986-1988, 1991. François Masnata, Le politique et la liberté. Principes d'anthropologie politique, 1991. Michel Lallement, Des PME en chambre, 1991. Sonia Dayan-Herzbrun, Mythes et mémoire du mouvement ouvrier. Le cas Ferdinand Lassalle, 1991. Serge Poignant, La baston ou les adolescents de la rue, 1991. Claude Périnel, Réformer dans l'Église. Experts et contestataires. Préface de René Rémond, 1991. Martine Muller, Le pointage ou le placement. Histoire de l'ANPE, 1991. Sylvie Joubert, La raison polythéiste, 1991. Jacques Denantes, Les jeunes et l'emploi. Aux uns la sécurité, aux autres la dérive, 1991.
@ Éditions L'Harmattan, 1992 ISBN :2-7384-1379-X

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Table des matières
François Bloch-Lainé.................. 9 11 13
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Préface:

Introduction: Jean-Pierre Sueur De la Palu los à Eupalinos. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Note: Dan FERRAND-BECHMANN............
Dan FERRAND-BECHMANN: Rebâtir des logements, rebâtir des vies, l'exemple des USA...... Joan SELBY, Alexandra WILSON: Les coopératives d'habitation au Canada: une solution de rechange aux propositions communautaires................ Tamara Tania COHEN EGLER, en collaboration avec Elisabeth MOREIRA E SILVA: La gestion de l'auto-construction par l'État: Le cas du Brésil.. Jean-Pierre SUEUR: Orléans-La nouvelle 20 ans après Source, une ville

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85 101 111

Camilla WILL: « Grassroots from the top» : une tentative pour créer un voisinage urbain (RFA)... Dan FERRAND-BECHMANN : Be a good neighbour; «les Marguerites» à Meylan: Étude d'un système de voisinage. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

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Michel AUTES: La sociabilité dans un quartier populaire ancien: Le cas d'un Faubourg de Lille. Michel ANSELME: Les réseaux familiaux à l'assaut des HLM: le cas de l'agglomération marseillaise.

163 175

Frédérick LAZIN: Un essai de participation du citoyen: le cas d'un projet de rénovation en Israël 185 Julio ALGUACIL, Thomas R. VILLASANTE : Les réseaux sociaux dans la restructuration de 28 quartiers à Madrid. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 205 Dan FERRAND-BECHMANN, en collaboration avec Gérard DE VALLÉE: Participation et implication des habitants. Réflexions à partir des visites de Sites 217

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Préface
Les banlieues françaises, où l'on vit si mal aujourd'hui, nous posent-elles un problème singulier? Assurément, non, au double sens de cet adjectif. Chez nous, comme ailleurs, il s'agit, pratiquement, d'autant de problèmes différents qu'il y a d'agglomérations urbaines "à histoires", faute d'Histoire. Mais, si le développement désordonné de celles-ci n'a ni causes ni effets uniformes, les remèdes dont il est susceptible peuvent être inspirés, dans chaque cas d'espèce, par de multiples expériences conduites à travers le monde. Voilà donc un domaine de la vie collective où les intervenants de toutes nationalités ont intérêt à communiquer pour s'informer réciproquement. Des situations disparates ont produit une sorte de phénomène universel: en un temps de migrations nombreuses, de mutations rapides, des personnes, des familles déracinées sont, un peu partout, mal à l'aise, subissent des misères, fomentent des troubles - la plupart des améliorations possibles consistent à multiplier les entraides, à créer des solidarités nouvelles, là où le temps et l'usage n'ont pu accomplir leur œuvre naturelle. En ce sens, toutes les recettes sont bonnes à connaître, à travers de bons comptes-rendus. Il faut d'abord assurer à chaque résident un toit convenable et celà est difficile sur des marchés immobiliers si les plus démunis ne peuvent accéder aux logements offerts sans des soutiens spéciaux. Et il faut y parvenir. Il a fallu des siècles aux cités heureuses pour bien passer, c'est à dire pour être, comme on dit, conviviales, alors qu'on a de plus en plus affaire à des formations précipitées. Pour réussir des actions qui sont quelque peu contre-nature, on 9

n'a jamais trop de bonnes idées, pourvu qu'elles aient été déjà éprouvées et soient rendues claires. Les praticiens en la matière seront toujours reconnaissants aux chercheurs et aux observateurs de les aider de cette manière aussi dans leurs combats. Les travaux, dont les résultats sont réussis ici et qui ont été poursuivis de longue date pour être pertinents, veulent répondre à un besoin pressant. Ils seront particulièrement utiles aux associations qui, aux côtés des administrations locales, s'efforçent de rendre effectifs le "droit au logement" que notre législateur a récemment proclamé et de rendre vivables tous les habitats. François Bloch-Lainé Président de l'Union interfédérale des Organismes Privés d'Actions Sanitaire et Sociale (UNIOPSS)

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Introduction
Jean-Pierre SUEUR, Secrétaire d'État auprès du Ministre de l'Intérieur chargé des Collectivités Locales, maire d'Orléans.

De la Palu los à Eupalinos Les textes réunis dans cet ouvrage sous l'égide de Dan Ferrand Bechmann Sociales» montrent que l'État se doit d'accompagner le formidable effort nécessaire pour donner à chacun de nos concitoyens, à chaque famille le logement de qualité nécessaire à son épanouissement. Un débat récent s'est engagé sur la finalité sociale des aides au logement. Mais il suffit de visiter nos quartiers de grands ensembles pour mesurer combien il faut poursuivre l'effort de réhabilitation et de rénovation profonde de ces quartiers. En soutenant l'effort dans ces quartiers à réhabiliter, dont certains sont très dégradés, l'État a inventé un sigle - de plus - « Palulos » pour désigner « l'amélioration des logements à usage locatif ». Le besoin est énorme: Il faut réhabiliter un million de logements d'ici à 1995. L'enjeu est important puisque 100000 logements du parc privé disparaissent chaque année. Il faut dont construire et réhabiliter, et les pouvoirs publics consacrent chaque année plus de 100 milliards de francs à la politique de l'habitat. Mais c'est bien au plan local que la politique de l'habitat trouve sa totale pertinence. Les collectivités territoriales sont appelées à exercer pleinement leurs responsabilités en la matière et la récente loi d'orientation sur la ville, leur en a donné les moyens et a précisé leurs obligations 11

afin que l'effort soit équitablement réparti entre toutes les communes et qu'à l'intérieur de chaque commune on recherche la mixité, l'équilibre et l'harmonie entre les différents types d'habitat qui sont nécessaires à la cohésion sociale de la ville. L'éclatement des quartiers en ghettos n'est bon pour personne: ni pour ceux qui y résident ni pour ceux qui en créant, implicitement ou non, un phénomène de « relégation » pour certains types de population croient se réserver un meilleur cadre de vie. La ville doit être plurielle, et dans le chemin que tracent les obligations du « droit au logement », l'État, qui a gardé sa compétence, le département, au titre de l'aide sociale, les communes, par leurs responsablilités d'urbanisme, les bailleurs sociaux et les associations humanitaires enfin, doivent coopérer. La mobilisation de tous les partenaires est une priorité et la mise en perspective offerte dans ce livre, notamment par des exemples pris à l'étranger, nous rappelle qu'au-delà des spécificités locales demeure un impérieux devoir de solidarité, car le phénomène d'exclusion est cumulatif: les exclus du logement sont aussi souvent les exclus du travail, de l'éducation, de la culture. Au-delà des efforts financiers indispensables exprimés dans la « Palulos » il nous faut retrouver le sens de la parole rapportée par Valéry dans son dialogue platonicien « Eupalinos ou l'architecte ». Paul Valéry y rappelle, par la bouche de Phèdre, les mérites d'un architecte fameux, Eupalinos de Mégare, qui disait: «Il y a des édifices muets, il en est qui parlent et d'autres qui chantent ». Il nous appartient sinon de faire parler les pierres, tout au moins de donner la parole à ceux qui les habitent, de leur donner espoir et joie, de faire d'une nécessité sociale un projet politique majeur, de passer de la Palulos à Eupalinos.

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Note
D. FERRAND-HECRMANN

Professeur à l'université de Paris VIII Partout on voit s'organiser des luttes militantes ou des expériences de coopératives. Mais le choix des voisins, le choix des espaces, le choix des bâtiments n'est pas libre: il est contraint par des caractéristiques sociales. Et la violence naît de cohabitations forcées ou d'intimités violées, paradoxalement l'entraide naît d'un voisinage sans heurt ou de la similitude de destins précaires. Des amitiés ou des haines se développent. Des solidarités émergent et se désagrègent. des groupes sociaux s'ignorent, s'affrontent ou échangent des services réciproques. Ils portent ou freinent le changement social, citoyens actifs ou usagers (au sens du citoyen chez Rousseau dans « Considérations sur le gouvernement de Pologne »). Bâtir des analyses sur les interactions renvoie à une réflexion sur les situations et les pratiques concrètes, sur les relations entre des groupes définis par des caractéristiques socio-économiques. Susciter des interactions repose sur le changement social et l'amélioration des situations. Quand voisiner est la dernière bouée de sauvetage ou quand c'est un « plus» amical, il y a une différence et une dynamique profonde. Les cultures: L'Amérique du Sud, l'Espagne, le Canada, Israël induisent des sociabilités et des normes que le gouvernement national ou local vient à son tour encourager ou décourager. L'unité des textes ne tient que dans la confrontation 13

répétée entre des hommes et leur cadre de vie, des voisins et leurs environnement. Cet ensemble de textes est issu des rencontres de deux réseaux: le CNRS, programme franco-allemand coordonné par Dan Ferrand-Bechmann et R. Greiff; J.-P. Sueur, M. Autes, M. Anselme, C. Will y ont participé et différents groupes de l'ISA (Association Internationale de Sociologie) avec Tania Cohen, M. Alguacil et M. Villasante, F. Lazin. Les textes choisis sont écrits par des universitaires ou chercheurs. Seul Jean-Pierre Sueur, encore qu'il ait été enseignant à l'université d'Orléans, est un homme de terrain. Les textes parlent de 7 pays: la France, le Canada, la RFA, le Brésil, Israël, l'Espagne et les USA. Leur style souffre d'une traduction qui privilégie la plume des auteurs aux dépens d'un langage académique Entraide et participation venues du haut, venues de la base. Projets des décideurs politiques: faire battre le cœur d'un quartier projet ou mouvement des habitants: reconstruire des vies. Systèmes publics ou privés non lucratifs... Partout on découvre des échanges, des réseaux, des voisinages, là où le béton avait isolé les citoyens. On assiste à des tentatives désespérées: des urbains essaient de retrouver des racines et de développer une action communautaire. Une première série de textes a été publiée dans « Pauvre et mal logé, les enjeux sociaux de l'habitat », Dan Ferrand-Bechmann, L'Harmattan, 1990.

Cet ouvrage a pu être publié grâce à l'aide du programme franco-allemand du CNRS, de la Caisse de Dépots et Consignations et du Plan Construction. Nous tenons à remercier H. Bruhns, Paul Pavy et Marion Segaud.

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Rebâtir des Logements, rebâtir des vies L'exemple des USA
Dan FERRAND-BECHMANN CESOL - Paris Professeur à l'Université de Paris VIII

DÉVELOPPEMENT

SOCIAL ET HABITAT

Le problème du logement est terrible aux USA. Chaque année des centaines de milliers de logements deviennent inhabitables tandis que des millions de gens attendent un toit. Le nombre des locataires sans aucune aide est passé de 1,4 à 5,4 millions en 10 ans. Les banques, les entreprises, les municipalités, le Gouvernement Fédéral et ceux des États commencent à s'y attaquer. Mais le mouvement remarquable vient de groupes défavorisés qui, avec l'aide d'associations et de leaders souvent très bien formés dans des Universités, tentent de résoudre le problème. Est-ce encore le modèle d'Alinski qui propose que les groupes minoritaires s'organisent et participent en tant que citoyens? N'est-ce pas un nouveau modèle plus sophistiqué où des organismes financiers et des entreprises, mais aussi des représentants des classes moyennes, manifestent concrètement leur solidarité et leur colère devant la situation de dégradation du tissu social? Nous trouvons certes dans ces processus de développement 15

social les animateurs sociaux à qui Alinski a proposé un manuel, mais ils sont acteurs parmi d'autres acteurs. Car il ne s'agit pas seulement de réinsérer des populations et de créer des habitats mais de retisser un environnement commercial, économique et des services sociaux et culturels. C'est donc dans un processus de développement local intégré que s'inscrit l'effort de construction et de rénovation d'habitats. Cette démarche conjointe est menée par des habitants, des groupes associatifs, des fondations, des services publics et des leaders. Le partenariat est un principe de développement local. Il n'est pas seulement le fait des entreprises, des banques et des assurances, par différentes voies les grandes associations essaient de créer des liens avec le tissu industriel et commercial et avec le secteur public. Les organismes bancaires, proches de nos banques coopératives ou populaires, ont aussi un rôle crucial: ils essaient de travailler socialement car le partenariat est la trame du développement. Ainsi les sièges de ces banques, sollicités pour un financement, consulteront les agences locales pour s'assurer que les entreprises à qui ils font des prêts à taux modéré revivifient le tissu local et emploient des personnes de la communauté, c'est-à-dire du quartier et de préférence des demandeurs d'emplois ou des minorités. Ils demanderont aussi que les logements aillent bien à ceux qui viennent du quartier. Ces critères sociaux leur permettent d'utiliser des mécanismes financiers intéressants car jouant sur des aides exemptées de certains impôts ou taxes. Dans ce partenariat financier, les grandes associations jouent un rôle de médiateur afin que les citadelles du privé et du public s'entrouvrent et échangent leurs forces et leurs troupes. Pourquoi? Parce qu'elles ont des avantages fiscaux dont elles peuvent faire profiter les uns et les autres, elles servent de médiateurs généreux. Alibi et otages peutêtre aussi! Tous les trucs pour mieux profiter des subventions et des potentiels d'un lacis de lois fiscales leur sont connus. Les Noirs les plus radicaux, brossés au langage du business dans de bonnes écoles, mettent leur talent et leur fougue au service de leurs frères. Des banquiers très chics et aussi très chocs se lancent dans ces constructions d'autoroutes et de pont savants entre le privé et le public pour mieux revitaliser un quartier, faire du chauf16

fage solaire ou des logements. Pourquoi? Patrons sociaux ou éclairés? Paradoxe! Mais aussi volonté philanthropique et tradition. Ce mouvement philanthropique et financier « alternatif» est porté par un mouvement, celui de la philanthropie responsable, critique, d'institutions qui ne servent pas assez les minorités comme United Way ou les Fondations des Villes. Le secteur privé non lucratif, qui regroupe les grandes fondations et les petites et moyennes associations, est le nerf de l'action communautaire. Les grandes associations et même les fondations ont besoin de relais sur le terrain, donc d'associations ou de groupes militants, d'agences locales qui passent par une action communautaire. Action en réseau, qui implique les acteurs eux-mêmes pour euxmêmes, elle plonge ses racines d'une part dans les luttes des années 50-60 pour les droits civiques, mais de manière plus ancienne dans l'action des premiers pionniers qui se regroupaient sur une base locale. Le concept d'action communautaire est relié à celui de démocratie locale, très fondamental aux USA. Les habitants d'un même quartier ou d'un même village défendent leurs intérêts sans mandat électif mais non sans autorité et pouvoir. Les associations peuvent se battre sous d'autres bannières que celui d'un territoire et d'une identité commune - religion, identification à un fondateur, but spécifique... - mais de toutes manières doivent s'appuyer sur des associations locales dont l'action est communautaire. Parce que ces structures associatives, non lucratives, ont des privilèges fiscaux, elles sont fort utiles dans le système et servent de filet de sécurité pour le social. En un sens elles sont sollicitées et courtisées par les uns et les autres et servent d'interfaces pour beaucoup d'opérations. Elles garantissent la légitimité sociale d'une rénovation ou d'une construction et font profiter le promoteur des possibilités de déductions fiscales. Quelquefois elle bénéficient à terme de locaux, comme à Salinas dans une opération menée par Chispa ou à Oakland dans celle menée par Ebald. Ces deux associations font alors profiter la communauté locale de ces espaces inchangés contre leurs bons services.

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LES INSTITUTIONS

DE SUPPORT

L'action communautaire a ses instruments de soutien et ses réseaux, ses centres de ressources et ses leaders. A Washington, le Centre pour le Changement Communautaire organise beaucoup d'actions de conseil et sert de porte-parole auprès des autorités politiques. Il n'aide que les groupes formés par des minorités et tout spécialement ceux qui se prennent en charge eux-mêmes. Fondé en 1969, grâce à de grandes fondations, il sert les associations militantes. Il veut aider à reconstruire les quartiers pauvres et leur redonner une vision du futur et une identité. Il veut rebâtir des institutions qui leur appartiennent avec des bénévoles issus de la base. Ce Centre propose un soutien et une assistance très forte. Il aide au développement urbanistique et économique. Il publie des lettres et revues d'informations, des rapports. Il soutient l'organisation des mouvements: 190 associations d'Indiens, 100 associations des Droits de l'Homme... Il aide à la revitalisation des quartiers et à la reconstruction d'habitats décents. Il a créé une Banque de Données communautaire. Employant 30 personnes, il mobilise des bénévoles issus des associations militantes. Le Centre de Droit de Berkeley est une boutique de gestion ou un centre de droit original qui réunit des avocats, des conseillers juridiques, des spécialistes de la planification. Il a un rôle de dynamisation des projets car il soutient pratiquement et politiquement les expériences menées par des groupes marginaux. Son but, comme le Centre de Washington, est clairement d'aider les plus pauvres. Aidé par la Fondation Ford et d'autres fondations du « Mouvement de la Philanthropie Responsable », ce Centre collabore avec les autres plateformes d'aide à l'action communautaire et organise des rencontres. Il aide localement et régionalement les associations qui ont des projets immobiliers ou industriels. Un de ces leaders Mtagulizi Sanika, travaille concrètement à aider les groupes ayant des besoins spécifiques et collabore avec les chambres de commerce, les écoles, les entreprises locales. Il propose des systèmes d'évaluation alternatifs qui reposent sur 18

trois critères: la revitalisation des quartiers, la représentation des minorités, le changement de la réalité et l'utilisation des institutions financières pour un développement économique. Il enseigne à Berkeley où il forme d'autres spécialistes du développement économique et social. A travers toute l'Amérique s'étend un mouvement: celui des organisations de développement économique et communautaire. Ce sont soit des entreprises de développement communautaire (CDC), soit des organisations de développement du voisinage (NDOs). La participation de personnes du quartier ou de la ville, représentatives de minorités est une de leurs forces communes. Ce sont ces organismes qui rebâtissent les quartiers délabrés et qui font du développement social. Ce sont elles qui font du développement économique et commercial dans les zones déshéritées où le chômage est dix fois plus haut que dans d'autres quartiers plus bourgeois et plus aisés. L'action communautaire est probablement le lieu de changement social le plus efficace. Elle réunit des gens qualifiés et des troupes nombreuses de militants bénévoles. Les Noirs, les minorités ethniques et les femmes y jouent un rôle de premier plan et innovent sur tous les terrains, mais surtout dans le logement qui est le point nodal du redémarrage de la société américaine.

LA REVITALISATION

DES GHETTOS

Il y eut un temps où le Club de Jazz de Colombia Avenue rivalisait avec ceux d'Harlem... mais on n'entend plus de blues depuis 1960. L'été chaud de 1964 est passé par là et le quartier n'avait plus qu'à disparaître ou à être vendu à des investisseurs. Mais ses propres habitants ont commencé à réagir sous l'impulsion d'une association très fervente et très active. Mais ses atouts sont de parler dans le langage du business et d'essayer d'attirer les financements dans un quartier jugé lépreux et condamné. Des associations comme celle de Germantown ou de National Temple, banlieues de Philadelphie, proposent un soutien qui passe par la création d'activités commerciales 19

ou industrielles, la rénovation. La « racine» de ces associations, mi-entreprises, mi-groupes d'entraide, miassociations de quartier, tient dans les groupes associatifs à base locale (appelés Grass-roots movements) et dans les associations de locataires. Dans la communauté noire, il n'y a pas assez d'industries et d'entreprises, mais certains leaders luttent sur le plan de l'enseignement et même sur celui de l'économie, comme le montre le Centre de Recyclage de National Temple et la revitalisation commerciale de Germantown. Car ce n'est plus avec la révolution qu'avance le mouvement, mais par l'intégration. Un des leaders, ancien « révolutionnaire » explique comment il « louvoie» entre ses opinions politiques et la nécessité d'intégration. Il n'y a pas d'homogénéité idéologique entre les différents acteurs du terrain, mais un consensus: il faut produire des logements, des espaces urbains habitables, des emplois, de l'enseignement... Peut-être certains servent-ils leurs images et leurs buts philanthropiques, d'autres ont des buts plus radicaux et politiques, mais tous veulent utiliser les voies « normales» et compétitives du système basé sur la libre entreprise. Le Conseil Central de Germantown est en fait une organisation parapluie de cinquante petites associations, organisations et entreprises. Un vaste projet de revitalisation commerciale est en route et certaines rues ont un air coquet. Pourtant à deux blocs d'immeubles, les rues de Philadelphie sont aussi délabrées que celles de New-York: maisons brûlées, fenêtres fermées par des planches, terrains vagues, tas d'immondices... et pourtant elles gardent un certain charme surprenant: un mélange londonien et bostonien dans les vestiges architecturaux. C'est à partir de ce charme et de cette richesse architecturale et histori-

que -

car le

XI Xe

s. est déjà ancien dans le Nouveau

Monde - que des acteurs locaux vont essayer de dépasser le cadre strict de la rénovation pour faire un espace agréable et attractif, un espace protégé, un patrimoine. Mais l'association de Germantown ne s'est pas lancée au hasard, elle a commandé une étude de marché. Elle rénove des maisons et des boutiques, améliore les voiries et rénove le centre historique du quartier autour d'un charmant parc, pour en faire son bureau. C'est surprenant de constater que là aussi, comme en 20

France ou en RFA, l'action sociale passe par la rénovation et des opérations spectaculaires pour changer l'image du quartier et rappeler des habitants sur leur territoire. On peut évoquer le concept de politique transversale. Aider à reconstituer un réseau commercial de petites boutiques, soutenir des efforts de promoteurs et faire de l'architecture solaire... en particulier un ensemble de 23 maisons jumelles splendides, tels sont les moyens de revitalisation des quartiers. La communauté de National Temple, qui comprend un million d'habitants de la partie défavorisée de Philadelphie, a créé une association quasi-entreprise dynamique qui, depuis 1970, s'est accrue jusqu'à comprendre environ trente salariés qualifiés et un grand nombre de bénévoles à de multiples activités. Elle veut développer l'emploi, les services et l'habitat. Déjà 6 millions de dollars ont été investis dans l'habitat. Elle gère sur Ouest Market un Centre pour 23 personnes sans domicile fixe, dont la particularité est de leur offrir un toit et une chambre confortable sans limitation de durée. Ce projet a évidemment été aidé par la ville. Des services pour l'emploi, les vêtements et la nourriture sont aussi organisés. « Nous sommes fatigués qu'on nous décrive comme le modèle du ghetto et des paresseux... nous voulons montrer aux hommes d'affaires comment on peut investir avec profit et en même temps avec un but social dans le nord de Philadelphie. » Ce que veut son leader est de refaire vivre et travailler les habitants sur place, c'est dire que la revitalisation du quartier est faite par les habitants eux-mêmes, à leur profit.

LES HABITANTS

S'ORGANISENT

Si le logement s'améliore, c'est grâce aux habitants. « L'organisation est la clé de résolution des problèmes, les habitants sont des géants endormis. Ils doivent se rendre compte de leurs pouvoirs» dit Claudia Moore, Présidente d'un Conseil d'Habitants de Los Angeles, « c'est grâce aux résidents et à leur action sur l'environnement urbain que l'on peut parler d'amélioration ». Certains habitants ont 21

lutté contre les démolitions, d'autres contre la drogue et la violence, d'autres ont fait pression pour mettre des habitants dans des logements vacants. De plus en plus nombreux sont ceux qui s'organisent en coopératives d'habitants. Parallèlement, le Ministère du Logement est devenu plus sensible à la participation des habitants et l'encourage «Nous voulons que les habitants jouent un rôle important, ils en ont la capacité et nous travaillerons avec eux. Ils doivent, grâce à cette participation, sortir de la pauvreté» dit un des dirigeants du Ministère. Les mouvements de locataires ont gagné de nombreuses batailles contre les démolitions à Newark, à Dallas, etc. A Houston, des citoyens ont obtenu la rénovation d'appartements. A Kansas City ils ont pris en main eux-mêmes la direction d'actions de lutte contre la violence et la drogue et ont obtenu un fonds de formation pour eux-mêmes et des financements pour la modernisation. Des habitants à Abermale ont refusé la nomination d'un gérant. A Détroit, retardant la démolition d'un millier de logements, arguant de la présence de 30 000 sans-logis, les habitants ont fortement influencé la politique municipale. Ils ont montré que le mauvais état des logements, surtout dans de grands ensembles et des bâtiments très hauts, venait de problèmes de négligence d'entretien. Ils ont aussi prouvé que la démolition profitait à des promoteurs qui pouvaient ainsi récupérer les terrains alors qu'il y en avait ailleurs de disponibles. A Dallas, des habitants proposèrent un programme alternatif pour mettre les sans-logis dans des logements vacants. « Sans-logis, mais non sans secours! » Ils allèrent jusqu'à former leurs propres associations pour pouvoir éventuellement proposer des services d'emplois, de santé, de sécurité, etc. Cette action à Dallas passa par des manifestations violentes et certains militants furent arrêtés. Mais ce fut un réel succès: une grande solidarité se créa autour d'eux. Mais ce ne sont pas des actions isolées: des coalitions, des réseaux se forment. Elles ont donc du pouvoir face aux législations et ont obtenu, par exemple, que la représentativité des bailleurs eux-mêmes soit mieux assurée. Certaines de ces coalitions qui se sont alliées aux syndicats, aux avocats, aux Églises... se sont plaintes des pressions auxquelles elles durent résister. La clé de leur succès fut 22

la participation des habitants. « Ils savent que ce sont des actions à long terme, ils veulent signer, ils maintiennent la pression. » De plus, ces groupes n'hésitent pas à aller en justice. Ils vont aussi rencontrer les membres du Congrès et les administrations. «Ces victoires montrent l'influence que peuvent avoir les associations de locataires» écrit l'un des dirigeants du Centre National pour le Changement Communautaire. Lutter contre la violence et la drogue est très important. 70 % des grands ensembles souffrent de ces deux problèmes. Les habitants d'une ville du New Jersey ont donc décidé de s'organiser aussi bien que les vendeurs et revendeurs de drogues. Ils veulent les intimider, puisque la police n'y parvient pas. Ils essaient aussi de mobiliser les entreprises pour donner des emplois, les hôpitaux pour créer des traitements et des cures. Leur idée est de mobiliser le tissu social et de changer les opportunités d'emplois et de loisirs, de créer des Centres Sociaux et Culturels pour que les jeunes ne se tournent pas automatiquement vers la drogue. De même, ils demandent aux municipalités de faire de la rénovation. Ils réclament qu'une partie des fonds saisis dans la chasse aux dealers soit donnée aux quartiers défavorisés et ont obtenu en même temps la création de fonds spéciaux de la part du Ministère du Logement. Ils participent activement à la discussion sur le droit. « L'accumulation d'efforts collectifs crée un sentiment communautaire» dit le Directeur des associations du voisinage. Dans l'ensemble ce combat semble être victorieux et cela grâce, encore une fois, à l'engagement des habitants eux-mêmes. L'inventivité est extrême quand on a peu d'argent, une association indienne est tout à fait exemplaire. Grâce à un don très original, celui des maisons vides, qu'ils transportèrent sur un terrain, ses militants purent aider des familles en difficulté. Dans un défilé, non de mode, mais de maisons, ils emportèrent les maisons vers un nouveau quartier et les réparèrent. A Indianapolis, chaque « Columbus Day» un millier de volontaires: étudiants et retraités mais aussi des professionnels, réparent gratuitement les maisons des familles démunies et les préparent pour affronter l'hiver. Ils calfeutrent les fenêtres, clouent les planches disjointes. « C'est 23

mieux que de faire une fête, c'est plus utile aux gens du quartier» disent-ils. Cette action, qui dure un week-end, est préparée minutieusement à l'avance. Les télévisions et la presse locale la soutiennent et font de la publicité pour les entreprises qui font des dons. Dans l'Ohio, une association de construction sans but lucratif utilise des détenus pour faire des maisons à des prix raisonnables. «Nous bâtissons des maisons et rebâtissons des vies. » Ils forment en employant. Le programme a commencé en 1987 avec la participation de détenus à la réfection des maisons. Soigneusement sélectionnés, les détenus doivent être à deux ans de leur mise en liberté. Nous prenons « la crème» dit un des bénévoles. Beaucoup de ces anciens détenus ont maintenant trouvé un emploi dans le bâtiment. Certains n'avaient, avant leur séjour en prison, jamais pu exercer un emploi. Ainsi deux cents détenus ont construit environ vingt maisons. Ils sont payés assez peu et le coût de la construction et les prix de la maison restent faibles. Les habitants, réticents au début, le furent moins quand ces bénévoles s'y impliquèrent. Les Églises offrirent des repas, les banques donnèrent de l'argent à des familles pour acheter les maisons rénovées. Une compagnie de bus prêta son matériel. On trouve aussi un ancien détenu à la tête d'une autre association à San Francisco qui gère un restaurant et un hôtel social qui loue des chambres à des personnes très démunies et à d'autres moins en difficulté. A côté de l'hôtel, un Centre culturel. Mais l'ensemble se trouve dans le quartier le plus mal famé du centre de la ville, lieu de la drogue et de la violence. Grâce au restaurant, qui fait partie d'une bonne chaîne, l'image de ce quartier change et incite des commerçants à y revenir. Restaurer l'image du quartier et faire du profit pour faire du social, tel est le but de cette association qui semble réussir. Financée par le public, le privé, le non lucratif, l'entraide, la solidarité... l'association est un exemple de partenariat et de développement social économique. Toujours en Californie, mais à Oakland, la communauté asiatique de 350000 personnes s'organise. Autour d'une association se bâtit un impossible rêve. Transformer un entrepôt en Centre pour personnes âgées conva24

lescentes, créer un hospice quasiment auto-géré, accueillir des bureaux et des boutiques et surtout des associations dans un bâtiment confortable mais économique grâce encore à un montage financier astucieux et associatif... Reconstruire des logements pour les familles sans ressources, faire aussi un hôtel social. Dans une période de restriction budgétaire, faire pour la première fois des logements neufs pour des familles pauvres, tient du miracle, du militantisme au quotidien et de l'ingéniosité financière. L'association répare et rénove certaines maisons avec les locataires.

CONCLUSION
Le système associatif et les financements d'organismes sans but lucratif peuvent aider à résoudre la crise du logement et les problèmes des familles et des individus pauvres. Le bénévolat de milliers de personnes, à travers des associations régionales ou nationales et de groupes très locaux, y contribue. Le développement social et économique à l'américaine, soutenu non par le public mais par le privé non lucratif, est un modèle performant car il entraîne la participation importante des habitants eux-mêmes.

BIBLIOGRAPHIE

1 - D. FERRAND-BECHMANN Philanthropie et Bénévolat, l'exemple américain Revue de l'Économie Sociale, V, 1985 2 - J. GALASKIEWICZ Gifts, givers and getters, Business philanthropy in an urban setting University of Minnesota, 1984 3 - F. LESEMAN La politique sociale américaine Syros, 1988, Paris 25

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