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Entre bourgeoisie et prolétariat

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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296174788
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ENTRE
BOURGEOISIE ET PROLÉTARIAT

DU MÊME AUTEUR L'économique fétiche, 1979, Éditions du Sycomore.

La néo-social-démocratie ou le capitalisme autogéré, 1980, Editions du Sycomore, en collaboration avec J .M. Heinrich. La farce tranquille, 1986, Éditions Spartacus.

@ L'Harmattan, 1989 ISBN: 2-7384-0344-1

COLLECTION LOGIQUES SOCIALES dirigée par Dominique Desjeux Alain BIHR

ENTRE BOURGEOISIE ET PROLÉTARIAT

L'encadrement capitaliste

Ouvrage publié avec le concours du CENTRE NA TIONAL DES LETTRES

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

«A MES PARENTS, A MON ENFANCE OUVRIE RE, QUI M'ONT ENSEIGNE, A VANT MEME QUE J'EN COMPRENNE LES RAISONS, LA DISTANCE QUI SEPARE LA CONDITION PROLETARIENNE DE CELLE DE MEMBRE DE L'ENCADREMENT».

INTRODUCTION

LE CHAMP À VEUGLE DE LA LUTTE DES CLASSES

1. Cet ouvrage poursuit un projet apparemment simple: apporter la démonstration de l'existence au sein du mode de production capitaliste, c'est-à-dire sur la base du capital comme rapport de production et de son procès global de reproduction, d'une troisième classe, intermédiaire entre la classe capitaliste et le prolétariat, et cependant aussi distincte de l'une et de l'autre que ceux-ci le sont entre eux; donc montrer que la structure de classe des formations sociales capitalistes met aux prises non pas deux mais trois classes fondamentales, en plus des diverses classes et fractions de classes d'origine précapitaliste que le développement capitaliste tout à la fois tend à détruire et contradictoirement reproduit en les intégrant sous un mode souvent dégradé (grands propriétaires fonciers, petite paysannerie, petite-bourgeoisie urbaine, etc); et partant, déterminer la place et le rôle de cette troisième classe dans le processus historique de la lutte des classes depuis un siècle, dont bon nombre de péripéties parmi les plus importantes et les plus étonnantes ne semblent pouvoir s'expliquer, entre autres facteurs, que par la présence de ce «troisième larron» de l'Histoire. Cette troisième classe, nous la nommerons, pour des raisons qui apparaîtront au cours de notre étude elle-même, la classe de l'encadrement capitaliste. Il ne s'agit pas seulement du personnel d'encadrement des entreprises capitalistes, mais aussi bien de celui des appareils d'Etat, des professionnels de la vie syndicale et politique, des animateurs sociaux et culturels, etc. Bref de tous ceux qui, dans

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-la division sociale du travail se voient confier les tâches d'encadrement (d'organisation, de conception, de légitimation, de contrôle) des groupes sociaux, des pratiques sociales, des rapports sociaux, dont la fonction générale est d'assurer la reproduction globale du capital, c'est-à-dire sa domination non pas sur le seul acte social de travail (et ses conditions matérielles immédiates: les moyens de production et de subsistance), mais plus largement sur la société dans son ensemble et à tous ses niveaux (économique, social et politique). En fait, la simplicité de ce projet, que les quelques lignes précédentes ont suffi à présenter, n'est qu'apparente. J'en veux pour preuve que les multiples tentatives en ce sens ont jusqu'à présent toutes échoué à des titres divers. Car, ce n'est certes pas la première fois que l'idée de l'existence, au sein des formations capitalistes, d'une troisième classe, distincte de la classe capitaliste et du prolétariat, est avancée, que ce soit hors du marxisme ou même dans le m de celui-ci. Par l'intermédiaire des notions de «classe moyenne», de «tertiarisation» de la société, de «révolution scientifique et technique», c'est bien du processus de croissance et de développement de cette troisième classe au sein de formations capitalistes centrales dont on a tenté de rendre compte dans de multiples études au cours des années 50 et 60. Cependant ces études, généralement hostiles au marxisme, soit refusaient purement et simplement toute pertinence au concept de classe pour lui préférer ceux de couche ou de catégorie sociale, soit en faisaient un usage très restrictif (purement empirique ou taxinomique) et n'aboutissaient donc pas à la démonstration ici poursuivie. Le marxisme classique, longtemps indifférent à la question, soupçonné de comporter tous les risques de «révisionnisme», a cependant dû s'en préoccuper au cours des années 70, après que la génération montante au sein de cette classe se fut lancée dans une virulente contestation du capitalisme et de l'impérialisme dans toutes les sociétés occidentales, mouvement dont le mai 68 parisien est resté le symbole. On assista alors à une tentative d'analyse marxiste de cette classe à partir du concept passe-partout de petite -bour-

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geoisie, dont les travaux de Poulantzas d'une part et de Baudelot, Establet et Malemort d'autre part sont les plus représentatifs (1). Tentative elle aussi décevante, qui en reste à mi-chemin du parcours ici projeté, en ne conférant au «troisième larron» que le statut de fraction de classe au sein de la petite-bourgeoisie, et qu'un rôle secondaire dans la lutte des classes, essentiellement subordonné au rapport de force entre classe capitaliste et prolétariat. Sans doute trouverait-on, dans un passé plus lointain, d'autres traces de cette idée de l'existence d'une troisième classe au sein du capitalisme, qui témoigneraient de la récurrence obstinée d'une question sans cesse refoulée dans son principe ou bafouée par son traitement. Ainsi, par exemple, la question du statut des «intellectuels» au sein des organisations ouvrières qui fut agitée au sein de tous les partis de la Hème Internationale et sur laquelle nous aurons à revenir. Parmi d'autres contributions à cette discussion, la plus originale à coup sûr, et en tout cas la plus intéressante à nos yeux, fut celle de J .-W. Makhaïski dont une sélection de textes est récemment parue en France, ce qui témoigne sans doute d'une certaine actualité du thème qui nous préoccupe ici (2). Cependant, et bien que Makhaïski soutienne avec fermeté et conviction la thèse de l'existence au sein du capitalisme d'une «classe des intellectuels» dont les intérêts sont aussi antagoniques de ceux du prolétariat que le sont les intérêts des capitalistes, et dont le socialisme est l'idéologie naturelle, sous couvert de laquelle cette classe cherche à s'allier au prolétariat en le mystifiant -thèse que nous partagerons pour l'essentiel-, ses analyses reposent sur quelques graves confusions (notamment sur la nature et l'origine du revenu de cette classe) et ne parviennent pas à articuler la division entre travail manuel et travail intellectuel, sur laquelle il fonde l'existence de cette classe, avec le procès de développement du capitalisme, ce qui restreint singulièrement la portée de sa démonstration. Par conséquent, si l'idée de l'existence d'une troisième classe au sein du capitalisme n'est pas à proprement parler une idée neuve, elle demeure cependant une idée à préciser dans ses contours et son contenu, à asseoir sur des arguments clairs et convaincants, enfm à explorer méthodiquement

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dans ses implications théoriques et politiques. Faute de quoi cette troisième classe demeurera ce qu'elle est encore largement aujourd 'hui : le champ aveugle de la lutte des classes sous le capitalisme. 2. Car,à cet aveuglement persistant et aux échecs répétés pour y mettre fill existent de multiples raisons, d'ordre à la fois théorique et politique. Parmi les premières, il faut essentiellement déplorer l'absence de toute théorie globale du mode de production capitaliste, et ce tant du côté marxiste qu'en dehors du marxisme. Les différentes sciences sociales positives qui auraient pu se préoccuper de la question, soit l'économie politique, la sociologie et l'histoire, se sont, à l'exception de quelques œuvres originales, et conformément à leur méthode analytique, repliées sur des «objets» partiels, ou fragmentaires, et se sont ainsi détournées de la compréhension des structures globales de la société, quand elles ne les ont pas déclarées tout simplement insaisissables. Dans ces conditions, l'analyse de la division en classes des sociétés capitalistes et de la lutte de ces classes entre elles sort le plus souvent de leur champ d'investigations. Et quand il leur arrive malgré tout de les aborder, elles oscillent en général entre l'empirisme grossier des catégories socio-professionnelles et les approximations théoriques, à peine moins grossières, du marxisme vulgaire. (3) Plus étonnant est, en effet, a priori l'échec du marxisme sur la question. Mais ce qu'on nomme habituellement le marxisme n'est en fait qu'une des multiples tendances, certes dominante, dans la postérité fort riche et contrastée de l'œuvre théorique et politique de Marx, qui n'entretient, comme elle le confesse elle-même, qu'un rapport idéologique à cette œuvre, c'est-à-dire au sens propre un rapport de falsification et de mystification. Plus précisément, un double fétichisme économiste et étatiste entache le marxisme classique et l'empêche, dans l'un et l'autre cas, de sortir du dogme cent fois répété, bien que manifestement démenti par la réalité des sociétés capitalistes développées, de la bipolarité de la structure de classes du mode de production capitaliste. D'une part, son fétichisme économiste.

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l'amène à considérer que la structure économique du capitalisme, autrement dit les rapports capitalistes de production constituent le facteur déterminant en dernière instance la division de la société en classes. Or, nous verrons qu'il est précisément impossible de rendre compte de l'existence de l'encadrement capitaliste en tant que classe sur la base de seuls rapports capitalistes de production; il faut ici prendre en compte la division sociale du travail dans son ensemble, ce que les œuvres marxistes précitées n'ont fait jusqu'à présent que de manière timide et maladroite. D'autre part, le marxisme classique est borné par un fétichisme de l'Etat qui l'amène à considérer celui-ci comme la fin (dans tous les sens du terme) du processus révolutionnaire tel qu'il l'entend, à savoir la conquête et l'exercice du pouvoir d'Etat par une «élite» intellectuelle et politique auto-proclamée avant-garde du prolétariat. Ce fétichisme étatiste falsifie pour l'essentiel toutes les analyses marxistes classiques de l'Etat et du processus d'étatisation (processus d'intervention croissante de l'Etat à tous les niveaux de la pratique sociale) auquel on assiste dans le fil du développement des Sociétés capitalistes. De ce fait, elles se trouvent de même incapables de saisir le principal bénéficiaire mais aussi «supporter» de ce processus d'étatisation: la classe de l'encadrement capitaliste précisément. Le marxisme classique laisse ainsi se dérober et la terre (l'infrastructure socio-économique) et le ciel (les superstructures politico-idéologiques) auxquels se rattache l'existence de la classe de l'encadrement capitaliste. En fait, ce qui lui fait fondamentalement défaut, comme aux sciences sociales d'ailleurs, c'est une théorie globale du mode de production capitaliste. Nous tenterons de montrer qu'une telle théorie ne peut se développer que sur la base de l'exposé du procès global de reproduction du capital: du procès par lequel le capital assure, par médiations interposées dont l'Etat n'est que la plus évidente, sa domination sur la société dans son ensemble comme en chacun de ses aspects et éléments, en la pliant aux exigences de sa reproduction élargie. Une telle théorie renoue avec l'inspiration de l'œuvre de Marx tout en la confrontant avec les transformations survenues au sein du capitalisme depuis un siècle.

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Rompant radicalement avec le fétichisme économiste et étatiste dont le marxisme classique est coutumier, elle est seule en mesure de fournir la matrice théorique d'une analyse renouvelée de la structure de classes du mode de production capitaliste. Elle permettra en particulier de déterminer la situation de classe de notre «troisième larron» ; celui-ci pourra alors se définir comme l'agent subalterne de la reproduction globale du capital, chargé de l'ensemble des tâches d'encadrement (d'organisation, de contrôle, de légitimation, etc) de la pratique sociale, dont la direction (commandement et orientation) reste cependant entre les mains de la classe dominante, personnification sociale du capital. 3. Pour importantes qu'elles soient, les précédentes raisons théoriques de la méconnaissance persistante de la place et du rôle de ce «troisième larron» ne sont pas cependant décisives. Il s'y ajoute d'autres raisons, plus essentielles, d'ordre socio-politique. C'est une des banalités de base du marxisme classique que de reconnaître que les idées ne mènent aucune existence indépendante au sein de la société, qui plus est lorsqu'il s'agit d'idées portant sur la société elle-même, sur son organisation, sur sa division en classes rivales et antagonistes. Le succès ou l'échec d'une idée, son adoption ou son rejet par tel ou tel groupement social (classe, fraction de classe, couche ou catégorie sociale) dépend d'abord des intérêts fondamentaux de ce groupement, qu'il fait valoir et tente de satisfaire dans sa lutte avec et contre les autres groupements sociaux. Le destin social d'une idée relève donc fondamentalement des intérêts socio-politiques en présence et en lutte dans la société, même si le rapport entre intérêts et idées n'est ni simple ni mécanique (en particulier, une idée déborde généralement l'intérêt strict qui la mobilise). Dès lors, comment peut-on comprendre et interpréter la méconnaissance persistante de la nature de classe de l'encadrement capitaliste? Remarquons tout d'abord l'anonymat dont cette classe s'entoure et qui fait apparaître en défmitive arbitraire toute tentative pour la dénommer. Pour les autres classes agissant au sein des rapports capitalistes, le problème

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ne se pose pas, ou du moins pas avec cette acuité, dans la mesure où ces classes se sont nommées elles-mêmes au moment où elles sont apparues sur la scène historique, ou se sont reconnues dans des dénominations que leur ont attribuées d'autres classes; ainsi en a-t-il été de l'aristocratie foncière et de la paysannerie, de la bourgeoisie (grande ou petite) et de la classe ouvrière. La particularité de l'encadrement capitaliste en tant que classe est, sous cet angle, de n'avoir jamais revendiqué ou revêtu une dénomination propre et stable: la plupart du temps, elle a passé et passe encore pour une inconnue, même à son propre regard. Certes. on pourrait tirer argument de la difficulté qu'il y aà identifier cette classe pour conclure à son absence d'identité en tant que classe: l'absence de dénomination serait alors comme le signe de son inexistence elle-même. Je pense au contraire qu'elle est le signe des puissants intérêts que possède la classe capitaliste en tant que personnification sociale du capital d'une part, mais aussi la classe de l'encadrement capitaliste elle-même d'autre part, au brouillage idéologique quant à l'existence et quant à la situation de cette dernière et tant que classe. En effet, la domination du capital sur la société entière, dont l'encadrement capitaliste assure les tâches subalternes (d'organisation, de conception, de légitimation, de contrôle, etc), s'effectue, comme toute domination politique, à travers un mixte de contrainte et de persuasion. La persuasion consiste à faire accepter la domination par les dominés, à laleur faire apparaître comme naturelle, normale, nécessaire, indispensable, etc, en masquant son contenu et sa signification de classe. Cela n'est possible que si les multiples fonctions d'encadrement des rapports sociaux par lesquelles se réalise concrètement, à tous les niveaux de la pratique sociale, cette domination de classe, apparaissent pour autre chose que ce qu'elles sont. C'est ainsi qu'un ingénieur ou un technicien devront se faire passer ,aux yeux des prolétaires qu'ils encadrent,non pour des agents de la domination du capital sur et dans le procès de travail, mais pour les vecteurs de la «révolution scientifique et technique». De même un enseignant devra-t-il se faire passer aux yeux des élèves et des parents d'élèves non pas pour un agent de la reproduction de la division sociale du travail dans et par

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l'appareil scolaire, mais comme un éducateur chargé de transmettre l'héritage culturel de la société. Un permanent syndical et politique de gauche ne se présentera jamais pour ce qu'il est : un agent de la légalisation de la classe ouvrière (pour reprendre l'expression forte de B. Edelman), de son intégration dans les structures capitalistes du salariat et de l'Etat, mais au contraire comme un militant de la cause ouvrière, luttant pour l'émancipation du prolétariat. Et ces quelques exemples montrent immédiatement que la mystification permanente qu'implique l'accomplissement des tâches subalternes de la reproduction du capital affecte également, par contre-coup, les agents de ces tâches euxmêmes: leur accomplissement suppose l'auto-mystification de ces agents, entraînant ainsi la méconnaissance par eux de leur propre nature de classe: «Cette inconscience de classe à laquelle se.trouvent vouées les nouvelles couches moyennes en raison de leur place dans la division du travail et des domaines où elles exercent leurs activités, les différencient nettement des bourgeois et des prolétaires. Un patron peut parfaitement faire son métier en sachant qu'il est un exploiteur. Un ouvrier doit également faire le sien en sachant qu'il est exploité. En revanche, le néo-petit-bourgeois (soit le membre de la classe de l'encadrement capitaliste, n.d.r.), à la fois dominant et dominé et, surtout, dominant parce que dominé, ne peut assurer son rôle d'agent subalterne de la reproduction que s'il se dissimule à ses propres yeux la nature de ce rôle, c'est-à~ire qu'à la condition de ne pas l'assumer. Comment pourrait-il autrement mystifier les gens qu'il a pour fonction d'éduquer, d'assister, d'animer, de former, etc., s'il n'était pas mystifié lui-même 1» (4). Ainsi l'accomplissement par la classe de l'encadrement capitaliste des fonctions subalternes de la reproduction du capital exige-t-il nécessairement une méconnaissance profonde de la nature socio-politique de ces fonctions, y compris de la part des agents qui les effectuent. Cependant, la classe de l'encadrement capitaliste ne se comporte pas seulement en agent zélé, parce que plus ou moins inconscient, de la reproduction du capital. Agent de la domination du capital sur la société entière, elle est aussi dominée par la classe capitaliste qui lui impose ses intérêts,

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sa volonté, ses projets; et cette contradiction, qui marque toute sa pratique de classe, va l'amener à se révolter contre la classe dominante, essentiellement pour acquérir davantage de pouvoir, voire pour y prendre le pouvoir en expropriant la classe capitaliste elle-même. Dans cette lutte qu'elle mène contre la classe dominante, dont elle est par ailleurs l'agent, la classe de l'encadrement capitaliste va chercher à nouer des alliances avec d'autres classes dominées par le capital, notamment la paysannerie ou le prolétariat, selon le type de formation sociale capitaliste (périphérique ou centrale) que l'on considère. Or, pour parvenir à nouer ces alliances et surtout pour s'y assurer une position hégémonique, la classe de l'encadrement capitaliste se doit d'avancer masquée, d'apparaître pour autre chose que ce qu'elle est, de faire disparaître sa propre réalité en tant que classe. Là encore la classe de l'encadrement capitaliste diffère profondément des deux autres classes fondamentales au sein du capitalisme. En tant que classe dominante, la classe capitaliste parle toujours en son nom propre, même lorsqu'elle présente son intérêt particulier comme étant l'intérêt général de toute la société; il en est de même pour le prolétariat luttant pour son émancipation propre, même s'il peut présenter celle-ci comme ouvrant la voie à l'universalité de l'émancipation humaine. Nous verrons au contraire que la classe de l'encadrement capitaliste ne parle (presque) jamais en son nom propre, mais au nom de toutes les classes dominées par le capital (le «peuple») ou, le plus souvent, même, au nom de la principale de ces classes, le prolétariat. C'est qu'elle ne peut réaliser ses intérêts de classe propres qu'en les faisant passer pour ceux d'autres classes dominées par le capital, qu'en les confondant avec eux, donc en diluant en apparence sa propre réalité de classe. Ce n'est qu'à cette condition que la classe de l'encadrement capitaliste a pu jouer le rôle de «troisième larron de de l'Histoire». Ce travestissement permanent, cette occultation constante de sa propre réalité en tant que classe, l'encadrement capitaliste y parvient grâce au quasÙ-monopole de la représentation politique et idéologique qu'il s'assure au sein de la société capitaliste. Nous verrons en effet que son rôle d'agent subalterne de la reproduction du capital lui

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permet d'occuper le plus souvent le premier plan sur la scène politique et d'exercer un véritable magistère idéologique sur l'ensemble de la société; autrement dit, c'est lui qui produit, diffuse et contrôle très largement le discours que la société capitaliste produit sur elle-même, surtout s'il s'agit d'un discours critique. Il a donc tout pouvoir pour donner du paysage social une image dans laquelle, comme par enchantement, on ne retrouvera pas sa trace. Ainsi est-il tout à fait remarquable que le principal de ces discours critiques produits par cette classe, j'entends le marxisme classique, pourtant prompt à rapporter toute production idéologique à son sujet social, ne se soit jamais posé pareille question quant à lui-même: de quel «lieu» dans le champ des rapports et des luttes de classes est-il produit en tant que discours critique sur ce champ? Et on aura compris que cette omission n'est rien moins que fortuite : se poser pareille question et y répondre serait démasquer la mystification politico-idéologique sur laquelle repose l'hégémonie du «troisième larron» au sein du mouvement anticapitaliste, et à laquelle contribue le marxisme classique en se présentant comme la conscience théorique du prolétariat. C'est là en défmitive la raison fondamentale des atermoiements et dénégations de ce dernier face à la question de la nature de classe de l'encadrement capitaliste (5). Ainsi, que l'on considère la classe de l'encadrement capitaliste dans ses fonctions d'agent subalterne de la reproduction du capital, auxquelles la voue sa place dans la division sociale du travail (donc comme classe en soi) ; ou qu'on la considère dans sa lutte contre la classe capitaliste elle-même pour réaliser ses intérêts de classe propres (donc comme classe pour soi), on découvre de puissantes raisons à l'occultation de son existence en tant que c1asse,en même temps que les moyens dont elle dispose, au sein même de sa pratique de classe, pour s'assurer cette occultation. Par conséquent, il faut aussi s'attendre à ce que cet ouvrage, qui entend dévoiler la réalité et la vérité de ce «troisième larron de l'Histoire» soit violemment rejeté et attaqué par ceux là mêmes à qui il s'adresse d'abord: les propres membres de cette classe. L'infmÎe mauvaise foi que peut conférer à

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chacun d'entre eux la maîtrise du maniement de la langue, du discours et des instruments d'analyse théorique, maîtrise inhérente à l'exercice de leurs fonctions d'encadrement social, leur offrira, je n'en doute pas, mille échappatoires possibles pour se soustraire aux conclusions qui se dégageront progressivement de l'analyse. Mais l'étendue de cette mauvaise foi n'est rien à côté de la profondeur de la mauvaise conscience qui, chez certains au moins, accompagne le mensonge permanent que suppose l'accomplissement de leurs fonctions d'agents subalternes de la reproduction du capital. C'est sur cette mauvaise conscience que je compte, dans un premier temps, pour être entendu d'eux.
NOTES
(1) Cf. N. Poulantzas, «La petite bourgeoisie traditionnelle et la nouvelle petite bourgeoisie» in Les classes sociales dans le capitaliste aujourd'hui, Paris, Le Seuil, 1974 ; et Baudelot, Establet, Malemort,La petite bourgeoisie enFrance, Paris, Maspéro, 1974. (2) J .-W. Makhaïski, Le socialisme des intellectuels, textes choisis, traduits et présentés par A. Skirda, Paris, Le Seuil, 1979. (3) Je penseici en particulier aux ouvrages de P. Bourdieu, La distinction, Paris, £ditions de Minuit, 1979, et de L. Boltanski, Les Cadres, Paris, £ditions de Minuit, 1982: bien qu'ils abordent l'un et l'autre, au moins partiellement, l'analyse de la classe de l'encadrement capitaliste sur la base d'un paradigme original de l'analyse des rapports de classes, qu'ils veulent distinct de celui du marxisme classique, il n'en retombent pas moins dans les ornières de ce dernier en distribuant la classe de l'encadrement capitaliste entre la bourgeoisie et la petite-bourgeoisie, en lui déniant ainsi toute réalité de classe propre et toute autonomie en tant qu'acteur social. Cette appréciation globale négative n'ôte rien cependant à la valeur de ces travaux auxquels je me réfèrerai souvent chemin faisant. (4) J.-P. Garnier, «Des inconnus dans la ville» in Critique politique, no Il, Bruxelles, mars 1982. (5) il est vrai que l'on est en droit de soumettre cet ouvrage à la même question: de quel «lieu» dans le champ de la lutte des classes est produite la critique de l'encadrement capitaliste qu'il expose ? Je n'ai pas l'intention de me dérober à cette question et je tenterai d'y répondre dans la conclusion.

CHAPITRE

I

LES APPROCHES

VULGAIRES

La classe de l'encadrement capitaliste a fait l'objet d'un certain nombre d'approches économiques et sociologiques au cours des trente dernières années. Elles se caractérisent toutes par une grande confusion théorique dans la mesure où les notions à partir desquelles elles prétendent cerner la réalité de cette classe font pour l'essentiel abstraction des rapports sociaux qui défmissent en premier lieu cette réalité. Nous commencerons donc par la critique de ces notions afin de déblayer le terrain tout en y posant déjà quelques jalons. 1) Le repérage empirique L'approche la plus simple mais aussi la pl~s grossière de la réalité d'une classe sociale est celle que l'on peut tenter à partir de la nomenclature des catégories socio-professionnelles de l'LN.S.E.E. Elle aboutit au mieux à un simple repérage empirique des ensembles sociaux à l'intérieur desquels se situe la classe considérée, sans que les limites de celle-ci puissent être pour autant précisées. Rappelons que l'LN.S.E.E. distingue huit catégories socio-professionnelles : les agriculteurs exploitants et salariés agricoles (code: 0 et I); les patrons de l'industrie et du commerce (code: 2) ; les professions libérales et cadres supérieurs (code: 3); les cadres moyens (code: 4); les employés (code: 5); les ouvriers (code: 6); les personnels de service (code: 7) ; autres catégories: artistes, clergé, armée et police (code: 8).

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Lesquelles de ces catégories faut-il prendre en compte pour situer empiriquement la classe de l'encadrement capitaliste? Eliminons tout d'abord celles qui n'ont manifestement rien à voir avec notre objet, soit d'une part l'ensemble de la population active du secteur agricole (qu'il s'agisse d'agriculteurs exploitants ou de salariés agricoles), d'autre part les membres de la classe capitaliste (les patrons de l'industrie et du commerce) ; enfm les ouvriers et les personnels de service (gens de maison, femmes de ménage, salariés rendant des «services aux particuliers» :jardinier, coiffeur, garçon de café, etc). Il reste alors les catégories suivantes :professions libérales et cadres supérieurs, cadres moyens, employés, autres catégories, parmi lesquelles un second tri s'impose. Et c'est là que les difficultés commencent. En effet, le critère de la profession n'est pas un critère d'appartenance de classe: dans une même profession, et par conséquent dans une même catégorie socio-professionnelle, peuvent se regrouper des membres aux appartenances de classe les plus diverses: ce sont au contraire les rapports sociaux (rapports de production et division sociale du travail), à l'intérieur desquels la profession s'exerce,qui sont déterminants quant à l'appartenance de classe du membre de la profession considéré. Par conséquent, il faut s'attendre à ce que les catégories précédemment retenues, qui ignorent totalement ces rapports sociaux, procèdent à des amalgames et à des confusions graves rendant en définitive impossible toute détermination précise de la classe de l'encadrement capitaliste à partir d'elles. C'est ainsi qu'on regroupe parmi les cadres administratifs supérieurs (sous-catégorie 3.4) aussi bien les directeurs (salariés) d'entreprises industrielles, commerciales ou bancaires que les chefs de service ou les ingénieurs de ces mêmes entreprises, dont la position à l'égard du capital est pourtant fort différente: les premiers personnifient le capital dans leur fonction de direction et de commandement, ils sont les représentants directs du capital en fonction, tandis que les seconds au contraire sont subordonnés au capital qu'ils se doivent de servir par leur travail de cadres. Une remarque analogue peut. être faite en ce qui concerne les employés de commerce (sous-catégorie 5.3) où le gérant d'un magasin

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d'alimentation à succursales multiples est assimilé au boucher ou à la caissière dont il dirige, organise et contrôle le travail. Par conséquent, si la sous-catégorie 3.4 (et plus largement l'ensemble de la catégorie des professions libérales et des cadres supérieurs) comprend en fait des membres de la classe capitaliste, la sous-catégorie 5.3 comprend au contraire des salariés qui sont à ranger dans le prolétariat (nous verrons en fait qu'il en est ainsi aujourd'hui pour la majorité des membres de la catégorie des employés dans son ensemble) (1). Seul l'ensemble de la catégorie 4, celle des cadres moyens: instituteurs et diverses professions intellectuelles salariées (journalistes, professionnels de la publicité, etc), les personnels des services médicaux et sociaux, les techniciens, les cadres administratifs moyens, semble a priori ne pas poser de trop gros problèmes quant à son appartenance de classe. Nous verrons cependant que ce jugement aura à se nuancer au fil de l'étude pour ce qui concerne certaines de ses sous-catégories (par exemple celles des techniciens et des cadres administratifs moyens). Quant à la catégorie 8, il s'agit visiblement d'un fourretout qui regroupe tout ce qu'on n'a pas pu classer ailleurs: les artistes, le clergé, les personnels subalternes de l'armée et de la police, mais aussi les douaniers, les pompiers et les gardes champêtres... Du point de vue de l'appartenance de classe, la confusion est ici à son comble puisque le modeste sapeur-pompier de province y côtoie Mgr l'archevêque de Paris. Impossible donc d'y repérer, au niveau de l'analyse où nous nous trouvons ici, ce qui peut éventuellement appartenir à la classe de l'encadrement capitaliste. 2) La notion de classe moyenne La notion par laquelle on a le plus couramment tenté jusqu'à présent de repérer les ensembles sociaux qui nous intéressent ici est celle de classe moyenne. Malheureusement c'est aussi l'une des plus discutables qui soient (2). 2.1. Et tout d'abord faut-il parler de la classe moyenne ou des .classes moyennes? La plupart des auteurs qui ont recours à cette notion l'emploient indifféremment au singu-

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lier ou au pluriel, avouant ainsi implicitement que son unité et par conséquent sa définition même posent problème. Qui se trouve ainsi désigné et regroupé? La liste des ensembles sociaux faisant partie des classes moyennes varient souvent d'un auteur à un autre. En gros, cependant, on peut s'en tenir au petit capital (industriel et commercial: petits patrons de l'industrie et du commerce) ; à la petite-bourgeoisie (petits commerces et artisans) ; aux professions libérales (médecins, pharmaciens, notaires, avocats, architectes, etc) ; aux différents ensembles précédemment retenus pour cerner empiriquement l'encadrement capitaliste (employés, cadres moyens, cadres supérieurs); enfm aux différentes catégories de petits rentiers (tirant leur revenu de titres de propriété mobilière ou immobilière). Moyennes, ces classes ou fractions de classes le seraient à un double titre. D'une part, elles occuperaient toutes une situation moyenne (intermédiaire) au sein de l'espace social entre «un haut» constitué par la grande bourgeoisie (industrielle, commerciale, financière) et (<un bas» : les classes populaires (ouvrière et paysanne). D'autre part, elles occuperaient une position moyenne (centrale) au sein de l'espace politique: ni de droite ni de gauche, elles définiraient par excellence le centre politiq ue. En fait, ni sur le plan social ni sur le plan politique, cet ensemble de classes et de fractions ne constituent une unité lui permettant de relever d'un même concept. Sur le plan. social, on peut au contraire opposer terme à terme petit capital, petite-bourgeoisie et petits rentiers d'une part, et l'encadrement capitaliste d'autre part. Les premiers se défmissent par la propriété économique (de moyens de production et d'échange), qu'elle soit capitaliste ou pré capitaliste ; le second est au contraire exclu d'une telle propriété. Les premiers se situent hors du salariat, qui caractérise au contraire le second. Les premiers doivent leur position dans la société à la possession et à la valorisation d'un patrimoine économique, alors que le second existe socialement essentiellement à travers un patrimoine culturel (savoir, compétence, culture) (3). Enfin et surtout les premiers incarnent des formes de propriété et de travail pré-ou archéo-capitalistes et sont, de ce fait, menacés

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dans leur survie en tant que classes par le développement du capitalisme; le second, au contraire, appartient intégralement et spécifiquement à l'univers capitaliste et est engendré en tant que classe par son développement. Notons encore à ce sujet le caractère hybride des membres des professions libérales qui peuvent emprunter des traits à chacun des deux «camps» précédents. Et l'hétérogénéité des classes moyennes n'est pas moins grande sur le plan politique que sur le plan social. Un lieu commun des sciences et de l'action politiques fait des classes moyennes une sorte de marais se tenant ordinairement à égale distance des extrémismes de droite et de gauche, dans une position centrale, mais pouvant, en phase de crise, se radicaliser sur la base à la fois de l'anticommunisme (hostilité à l'action et aux idéaux du prolétariat révolutionnaire) et d'un certain anticapitalisme (hostilité à la domination de la grande bourgeoisie monopoliste transnationale, désignée sous les termes de «ploutocratie cosmopolite») dont le fascisme a fourni la forme achevée. Sans nier la possibilité, dans des conjonctures déterminées, d'une convergence entre les intérêts et l'action politique de l'encadrement capitaliste d'une part et ceux de l'ensemble des autres classes moyennes d'autre part, on ne saurait nullement faire de cette convergence une règle générale. Bien au contraire, les intérêts politiques des uns et des autres me paraissent fondamentalement différents, au point où lorsque la convergence entre eux se produit, elle ne peut manquer de s'effectuer dans la confusion et le malentendu. Ainsi, face à la lutte de classe du prolétariat, petits capitalistes, petits-bourgeois et petits rentiers défendent la petite propriété familiale, pré-ou archéo-capitaliste, alors que l'encadrement capitaliste, tout en défendant en dernière instance le capital en général -comme rapport social de production fondé sur la séparation entre force de travail et moyens de production- dont il tire son existence en tant que classe, lie bien davantage ses intérêts aux formes développées de la propriété capitaliste (capital monopoliste ou même capital d'Etat) au sein desquelles il se concentre massivement; ce qui rend éventuellement possible son alliance tactique avec le prolétariat sur des bases réformistes, perspective qui est radicalement exclue pour les premiers. De même, face au développement du capi-

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talisme sous l'égide de la grande bourgeoisie, les premiers s'en prennent toujours à ses tendances monopolistes qui menacent de les ruiner et ils cherchent par conséquent à s'opposer résolument à ce développement. L'encadrement capitaliste, au contraire, ainsi que nous le verrons longuement, n'est pas hostile au développement capitaliste auquel il doit son existence et son propre développement en tant que classe; ses critiques ne s'en prennent,qu'à l'aspect chaotique et anarchique de ce développement, qu'il désire pour sa part «rationaliser» en recourant aux techniques du «management» et de la planification. Pas plus que l'anticommunisme donc, l'anticapitalisme n'a le même sens dans les deux cas (4). Enfm et surtout, l'encadrement capitaliste est, comme nous le montrerons, la seule de toutes les classes moyennes à être en mesure d'élaborer et de défendre un projet politique propre, qui lui assure une pleine autonomie d'intervention au sein de la lutte des classes, au même titre que le prolétariat et la classe capitaliste; alors que les autres classes moyennes (et on peut en dire autant de la paysannerie) en sont réduites à faire valoir leurs intérêts propres en se polarisant vers l'une ou l'autre des trois classes fondamentales, donc en se plaçant sous la dépendance de celles-ci.
En définitive, parler de classe (s) moyennes

- que

ce soit

singulier ou au pluriel - revient à occulter la spécificité de l'encadrement capitaliste en tant que classe, tant sur le plan social que sur le plan politique. Tantôt uniformisé et tantôt bigarré, le paysage des classes moyennes est toujours destiné à camoufler la réalité propre de l'encadrement capitaliste. 2.2. Mais ce n'est pas tout. Dans bon nombre de cas, l'usage qui est fait du concept de classe (s) moyenne (s) conduit en fait directement à compromettre le concept de classe lui-même, en favorisant la substitution de la notion de couches moyennes à celle de classes moyennes. Cela est très net dans toutes les études sur les classes moyennes inspirées par une pensée de droite, qu'elle soit réactionnaire ou libérale (5). En faisant appel à la (aux) classe (s) moyenne (s), ces études entendent avant tout battre en brêche le discours marxiste (et plus largement le discours de gauche) sur les classes sociales et la lutte des

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classes. Non pas seulement en ce sens que la référence à la (aux) classe (s) moyenne (s) permet de remettre en cause la thèse marxiste classique sur la bipolarité de l'espace social (existence de deux classes sociales sous le capitalisme et de deux seulement) et de l'espace politique (existence de deux voies et de deux seulement: le capitalisme et le socialisme) - en affirmant l'existence d'une troisième classe et d'une troisième voie. Mais encore et plus fondamentalement en ce qu'elle permet de dissoudre les concepts de classe et de lutte de classes eux-mêmes. Dans ces conditions, le discours s'infléchit de telle sorte que les classes moyennes représentent moins des classes au sens propre du terme (des acteurs collectifs du procès contradictoire de production de la société par ellemême) que la négation tendancielle des classes, une sorte d'immense groupe central au sein de la société moderne, lieu de passage et de brassage des classes les unes dans les autres, donc lieu de résorbtion progressive de leurs contradictions et conflits (6). Dans cette orientation, parler de classes moyennes signifie en défmitive que la division de la société en classes et la lutte des classes entre elles tendent à prendre fin au profit d'une simple différenciation et hiérarchisation de couches sociales au sein d'une société relativement homogène dans laquelle, par le jeu supposé de la mobilité et de la promotion sociales, chaque individu peut espérer gravir les différents échelons de la pyramide. Dans ce cas, on substitue le plus souvent la notion de couches moyennes à celle de classes moyennes, en insistant sur la croissance et la diversification continues de ces couches. Le cas des analyses sur les couches moyennes développées par les idéologues patentés des partis soi-disants communistes est différent, mais conduit finalement aux mêmes conséquences négatives quant au concept de classe (7). Distinguant entre les couches moyennes traditionnelles (la paysannerie, les artisans, les petits commerçants, les petits et moyens capitalistes, les professions libérales) échappant au salariat, et les couches moyennes salariées (composées des employés et des intellectuels: enseignants, chercheurs, ingénieurs, techniciens et cadres), ces analyses sont explicitement tournées contre la thèse de l'existence d'une troisième classe: «Les couches intermédiaires ne constituent pas une ou

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plusieurs classes sociales au sens strict. Il n'y a pas de classe moyenne mais un ensemble de couches sociales différenciées qui se situent dans une position intermédiaire» entre la classe ouvrière et la grande bourgeoisie (8). «L'analyse attentive de la réalité sociale française ne met pas non plus en évidence l'existence de trois (voire de quatre) classes: l'ouvrière, la capitaliste, la paysanne, la petite-bourgeoisie. De manière rigoureuse, surtout pour qui se réclame du marxisme, seules les deux premières constituent aujourd 'hui une classe, du moins en France. Entre ces deux classes fondamentales, l'analyse conduit à distinguer des couches diverses en mouvement, traversées par une division fondamentale qui est celle du lien salarial» (9). Pour qui se réclame rigoureusement du marxisme, il conviendrait plutôt de se demander quels sont encore la pertinence et l'intérêt du concept de classe sociale, dès lors qu'il conduit à dénier tout caractère de classe propre à la majeure partie de la population active d'une formation sociale comme la France... Décidément, qu'il soit de droite ou de gauche, le discours sur les couches moyennes est le tombeau du concept de classe. 3. La notion de tertiaire Cette notion a été avancée par l'économiste américain Colin Clark pour qui l'humanité dans son ensemble aurait franchi trois stades: le stade primaire où prédomment les activités agricoles, le stade secondaire qui correspond à l'ère industrielle; enfm le stade tertiaire ou post-industriel qui voit s'épanouir, au sein d'une humanité libérée dans sa majorité des contraintes liées au travail matériel, une foule d'activités intellectuelles. Cette philosophie très primaire de l'histoire a nourri toute une série de travaux et d'analyse sur la société moderne. Rapportée à cette dernière, le schéma historique de Colin Clark inspire une division de sa base socio-économique en trois secteurs: le secteur primaire (l'agriculture, la sylviculture, la pêche), le secteur secondaire (l'industrie), le secteur tertiaire (tout le reste, pompeusement baptisé du nom de «services»). Et économistes et sociologues de constater que, tandis que la part du secteur primaire va sans cesse diminuant et que

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.

celle du secteur secondaire stagne au sein de la société moderne, le secteur tertiaire au contraire voit ses effectifs

croître irrésistiblement; c'est ainsi par exemple qu'en France, entre 1896 et 1975, le pourcentage de la population
active occupée par : - le secteur primaire, est passé de 43,4% à 10,1 % - le secteur secondaire, est passé de 31,3 % à 38,5 % - le secteur tertiaire, est passé de 25,3 % à 51 ,4 % D'où on en déduit que, conformément aux analyses de C. Clark, la tertiarisation est bien la loi de développement de la société moderne. Et c'est ce même processus de tertiarisation qui expliquerait la naissance et le développement des catégories socio-professionnelles dans lesquelles se concentre l'encadrement capitaliste: celui-ci serait donc composé de ces «tertiaires» qui monopoliseraient l'essentiel des capacités intellectuelles de la société moderne et représenteraient l'avenir de l'humanité (l0). En y regardant de plus près, on s'aperçoit aussitôt que, sous la notion de tertiaire, on amalgame en fait deux réalités socio~conomiques fort différentes. 3.1. En premier lieu on désigne par elle ce qu'on nomme le secteur tertiaire (les fameux services) par opposition aux secteurs primaire et secondaire. En fait, cette notion de secteur tertiaire constitue elle aussi un véritable fourre-tout; on chercherait vainement un quelconque point commun à l'ensemble des activités regroupées sous l'étiquette de «services» si ce n'est cette double négation: il ne s'agit avec eux ni de travail agricole ni de travail industriel au sens strict. Qu'on en juge par la liste des branches de la comptabilité nationale classées sous la rubrique «services» : on y trouve pêle-mêle l'ensemble des commerces; la réparation et le commerce de l'automobile; les hôtels, cafés et restaurants; l'ensemble des transports, depuis le taxi jusqu'à l'avion en passant par le chemin de fer; les postes et télécommunications; les services marchands rendus principalement aux entreprises (récupération, holding, activités d'études, de conseils, d'assistance, etc); les services marchands rendus principalement aux particuliers

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(réparations diverses, santé, aide sociale, etc); les assurances et les organismes financiers, enfin, fourre-tout dans le fourre-tout, l'ensemble des services non marchands, depuis l'administration générale jusqu'aux travaux domestiques. Voilà un inventaire que n'aurait pas renié Prévert ! Comme dans le cas des catégories socio-professionnelles, on ne peut procéder à un tel amalgame que moyennant la mise entre parenthèses de l'ensemble des rapports sociaux qui déterminent chacune de ces activités dans sa nature et sa fonction et qui en conditionnent le développement. En restituant ces rapports et en y situant les activités considérées, une rapide analyse permet au contraire de distinguer dans ce fouillis trois grands groupes d'activités qu'on ne saurait confondre: - d'une part des activités productrices de services marchands, à destination de particuliers ou d'entreprises, soit sous une forme pré capitaliste (marchande simple), soit sous une forme capitaliste (impliquant la valorisation d'un capital). Un service est d'une façon générale un travail qui présente son utilité (sa valeur d'usage) en lui-même et non pas sous la forme d'un produit matériel distinct de l'activité; mais la forme concrète du travail comme service ne l'empêche pas d'être source de valeur et donc éventuellement de plus-value (donc de pouvoir valoriser un capital). Rapportées aux rapports sociaux qui les commandent, ces activités ne se distinguent donc pas de celles qu'on classe généralement dans les secteurs primaire et secondaire: elles produisent des marchandises (sous forme de services) et même éventuellement de la plus-value (pour autant que ces prestations de services sont assurées sous une forme capitaliste). D'ailleurs bon nombre d'entre elles sont en rapport étroit avec les activités agricoles ou industrielles telles qu'elles sont appropriées par le capital: l'ensemble des services rendus aux entreprises (agricoles ou industrielles) sont souvent des activités assurées par ces entreprises ellesmêmes (depuis le nettoyage jusqu'à l'ingéniérie) et auxquelles elles ne renoncent que dans un but de rentabilité pour les faire sous-traiter par des sociétés prestatrices de ces services; le fait que ces activités soient comptées comme tertiaires parce que formellement séparées des entreprises primaires et secondaires dans la division capitaliste du travail, vient

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donc artifiCiellement gonfler les effectifs du tertiaire. Quant à l'industrie des transports (routiers, ferroviaires, maritimes) ou aux services de réparation (à destination des particuliers), il s'agit en fait d'une prolongation du procès de production (matérielle) à l'intérieur respectivement du procès de circulation et du procès de consommation; en toute rigueur donc, l'ensemble de ces activités devrait être classées elles aussi dans les secteurs primaire et secondaire, pour autant qu'une pareille classification ait quelque sens et intérêt; - d'autre part,l'ensemble des activités du commerce, de la banque, des assurances qui assurent la circulation du capital: les différentes métamorphoses du capital de sa forme marchandise en sa forme argent et inversement; ces activités ne produisent ni valeur ni plus-value bien qu'elles soient indispensables à la reproduction du capital comme valeur en procès (valeur se conservant et s'accroissant en tant que telle) ; - enfin, une série d'activités assurant la reproduction des conditions générales extérieures de la production capitaliste ; ces activités tendent à se concentrer dans ou autour de l'Etat et à prendre la forme de «services publics». Il s'agit tout à la fois des activités assurant l'organisation matérielle de la division générale du travail (depuis la gestion des infrastructures de la communication routière, ferroviaire, aérienne, etc., jusqu'à l'ensemble des activités de circulation de l'information: les télécommunications, etc...) ; des activités assurant la reproduction de la force de travail (l'organisation sociale de l'éducation et de la santé, mais aussi la gestion des transferts de revenus attenant à ces activités: sécurité sociale, etc); enfin les activités assurant la reproduction des cconditions politico-idéologiques de la domination de classe (depuis le recouvrement de l'impôt jusqu'à la diffusion de l'idéologie dominante en passant par les appareils ouvertement répressifs: justice, police, armée). De cette première analyse rapide de ce fouillis que sont les services, il ressort donc clairement que: 1. il n'y a pas de loi de développement autonome du secteur tertiaire: l'ensemble des activités du secteur tertiaire sont en relation directe avec le rapport social domi-

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nant qui structure d'ailleurs aussi bien les secteurs primaire et secondaire: le capital; 2. la prolifération du secteur tertiaire est en fait liée à la subordination (directe ou indirecte) par le capital de

l'ensemble des activités sociales;

,

3. si l'on veut bien ne retenir que les deux derniers groupes d'activités du secteur tertiaire (nous avons vu que le premier groupe peut se rattacher aux secteurs primaire et secondaire), on constate que se concentrent dans le tertiaire les activités assurant à divers titres la reproduction du capital comme rapport social. Indication précieuse qui ne prendra tout son sens qu'au cours des développements ultérieurs. 3.2. D'autre part, on désigne par la notion de tertiaire un ensemble d'activités qui peuvent se situer aussi bien dans les secteurs primaires et secondaires que dans le secteur tertiaire. Ces activités, que l'on nomme alors «tertiaire interne» pour les distinguer du secteur tertiaire dès lors dénommé «tertiaire externe», regroupent en gros les professions libérales ainsi que les travaux des cadres (moyens ou supérieurs) et des employés, c'est-à-dire précisément, celles des catégories socio-professionnelles dans lesquelles se concentre la classe de l'encadrement capitaliste. Et c'est surtout en ce sens que l'on désigne les membres de celle-ci comme des «agents du tertiaire». Ces activités ont apparemment un trait commun: elles présenteraient, par opposition aux activités prenant directement part à la transformation de la nature matérielle, un caractère intellectuel; les «tertiaires» seraient donc les travailleurs intellectuels requis par la complexité croissante de la société moderne. Malheureusement, pas plus que le tertiaire externe (le secteur tertiaire), le tertiaire interne (les activités dites tertiaires des employés, cadres et professions libérales) ne présente cette unité qui seule permettrait d'en former un concept clair et distinct. Baudelot, Establet et Malemort, dans leur ouvrage sur La petite bourgeoisie en France, ont fait justice du caractère intellectuel des activités dites tertiaires (1l). Se servant des résultats du recensement de 1968, et analysant le niveau de formation scolaire de la génération ayant entre 25 et 29 ans à cette date (donc

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ayant bénéficié en principe de la «démocratisation» de la scolarité de l'après-guerre), ils mettent en évidence que 81,9 % des employés de commerce, 69 % des employés de bureau, 64,4 % des techniciens, 50,6 % des cadres administratifs moyens et 43,8 % des personnels des services médicaux et sociaux (représentant donc le gros des catégories 4 et 5 de l'INSEE) n'avaient aucun diplôme ou au maximum le C.E.P. , tandis qu'au contraire, 68,5 % des instituteurs et 70,3 % des cadres supérieurs et des membres des professions libérales possédaient le baccalauréat ou même un diplôme supérieur. Et ils en tirent deux conclusions: 1. «la tertiarisation ne saurait s'identifier à un phénomène général d'intellectualisation» (op. cit. p. 69), comme le laissent entendre les idéologues du tertiaire; autrement dit, il est parfaitement abusif de présenter les activités dites tertiaires comme étant toutes des activités de caractère intellectuel, puisque la majeure partie d'entre elles ne requièrent pas une formation scolaire supérieure à celle d'un O.S. C'est que: 2. ni sous l'angle de la formation scolaire ni sous celui du contenu même des tâches exercées, les tertiaires ne constituent un bloc homogène; il suffit pour s'en convaincre de se demander ce qu'ont en commun sous ce double rapport un cadre administratif supérieur et sa secrétaire sténo-dactylo, ou un ingénieur issu de Polytechnique ou de Centrale et un dessinateur industriel (classé par l'INSEE dans la souscatégorie techniciens) : «Est-ce à dire qu'il faut distinguer deux types de tertiaires: ceux qui, par leur faible niveau d'instruction, par leur travail déqualifié s'apparentent aux prolétaires de l'industrie (et c'est l'immense majorité) et ceux qui s'apparentent à des cadres intellectuels hautement qualifiés? On en reparlera» (op. cil. p. 70). Il se pourrait bien en effet que, sous cet angle, la notion de tertiaire interne masque elle aussi quelques rapports sociaux importants, comme c'est déjà le cas pour la notion de tertiaire externe. Ainsi, quel que soit le sens qu'on lui prête (et la plupart des auteurs jouent en fait sur ses deux sens), la notion de tertiaire apparaît particulièrement confuse; en aucun cas, elle ne peut fournir un principe d'analyse de la détermination de classe de l'encadrement capitaliste.

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4. La notion de «révolution scientifique et technique» Nous clorons ce chapItre consacré à l'examen des approches vu]gaires de la classe de l'encadrement capitaliste par la critique de la notion de «révolution scientifique et technique». Selon les promoteurs de cette notion, les sociétés capitalistes développées se caractériseraient par une rapide et large diffusion de la science et de la technique à tous les niveaux et dans tous les secteurs de la pratique sociale, depuis l'organisation de la production et sa gestion (qui sont devenues l'affaire de techniciens et d'ingénieurs) jusqu'à l'exercice du pouvoir politique (qui requiert le travail de multiples experts, bureaux d'études, «brain trustees», etc) en passant par les activités quotidiennes les plus banales (les publicitaires sont là pour nous expliquer «scientifiquement» pourquoi telle lessive lave plus blanc que telle autre) ou les plus intimes (cf. le développement de la sexologie, «la science du plaisir et de l'érotisme»). Nous rentrerions ainsi dans «l'ère des compétents» et l'ensemble des cadres, dont le nombre n'a cessé de croître au cours des dernières décennies, ne seraient que «les agents de l'irruption de la science dans la société. Leur grande masse se rencontre dans le circuit productif. Au fur et à mesure que le progrès scientifique fonde, en d'autres domaines, des techniques nouvelles, ils tendent à envahir tous les secteurs de la vie sociale» (12). Pareille perspective semble directement accréditer l'idée selon laquelle la société moderne consomme de plus en plus de «matière grise» et que la part des activités intellectuelles y augmente par rapport à celle des activités manuelles. La notion de «révolution scientifique et technique» vient ainsi prolonger et renforcer celle de tertiaire, et il n'est pas étonnant de les voir fusionner dans les mêmes élaborations idéologiques (13). Cette représentation scientiste et techniciste du devenir social, avatar contemporain du positivisme, a évidemment bien été reçue au sein de la classe de l'encadrement capitaliste (ou du moins dans ses catégories les plus directement liées à la production et de la diffusion de la science et des techniques) : elle lui confère une sorte de légitimité basée sur «la compétence», elle en fait le vecteur des valeurs de

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«modernité» face à tous les «archaïsmes» persistant tant sur le plan social que sur le plan mental. Il n'est pas même exclu que cette représentation prenne un tour critique: ses défenseurs affirment dans ce cas que la domination capitaliste sur la société (et d'abord sur les forces productives dont font partie science et technique) rend impossible le parachèvement de cette «révolution scientifique et technique» en la subordonnant à ses intérêts étroits et à court terme; ce qui rendrait nécessaire du même coup le renversement de cette domination pour «libérer» la science et la technique... et ceux qui en sont porteurs (à défaut de libérer le prolétariat) (14). Pour être moins confuse que les précédentes, la notion de «révolution scientifique et technique» n'en est pas moins idéologique pour autant, dans la mesure où, comme les précédentes, elle masque complètement les rapports sociaux dans le cadre desquels prennent place les phénomènes qu'elle décrit et qui seuls permettent de juger du sens et de la portée de ces derniers. En effet, parler de «révolution scientifique et technique», c'est tenir pour un phénomène neutre, c'est-à-dire indépendant des rapports de production, de la division sociale du travail, des rapports de classes, la pénétration de la science et de la technique dans l'ensemble des pratiques sociales, la généralisation à l'ensemble des rapports des hommes entre eux des schémas de pensée et d'actions élaborés dans le cadre du rapport de domination de l'homme sur la nature. C'est ainsi que cette pénétration et cette généralisation sont présentées comme la marque du progrès général de l'humanité, dans la mesure où elles permettraient enfin une approche objective, rationnelle, positive des problèmes sociaux, prélude à leur maîtrise, comme la pénétration de la science et de la technique dans l'acte de transformation de la nature matérielle a permis de se rendre «maître et possesseur» de celle-ci. De même, la concentration entre les mains (ou plutôt dans la tête) d'un petit nombre d' «experts» et de «compétents» du savoir scientifique et technique dont se trouvent écartés et démunis le plus grand nombre, voués dès lors à l'exécution des directives des premiers, est-elle présentée comme une division du travail purement technique, rendue nécessaire

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par la nature même de ce savoir, dont la formalisation logico-mathématique exige un haut degré de formation générale. En anticipant quelque peu sur ce que j'aurai l'occasion de développer en détail par la suite, il me faut ici m'inscrire d'emblée en faux contre l'ensemble de ces affirmations qui sous-tendent la notion de «révolution scientifique et technique». Bien loin d'être neutre, la pénétration de la science et de la technique dans l'ensemble des pratiques sociales est l'instrument (pratique et idéologique) et par conséquent la marque même de la domination du capital sur ces pratiques sociales: elle est rendue nécessaire par la domination du capital précisément, elle est l'indice de ce que sciences et techniques ne se développent pas librement et pour ellesmêmes, mais bien comme instrument de cette domination. Ces diverses propositions trouvent à s'illustrer par l'exemple de la pratique sociale sur laquelle la domination du capital est à la fois la plus immédiate et la plus achevée, parce que la plus essentielle pour le capital lui-même, et dans laquelle la pénétration précédemment décrite de la science et de la technique a été poussée le plus loin : j'entends le procès de travail. Comme Marx l'avait déjà montré, les exigences de valorisation du capital et notamment la production de plus-value relative (c'est-à-dire la dévalorisation de la force de travail par augmentation de l'intensité et de la productivité moyennes du travail social) impliquent que la domination du capital sur le procès de travail ne reste pas seulement formelle (qu'elle ne modifie pas seulement la forme sociale de ce procès, par la séparation entre force de travail et moyens de production et leur réunion par l'intermédiaire du rapport salarial) mais qu'elle devienne réelle: qu'elle transforme les divers aspects et éléments du contenu même de ce procès (les moyens de travail, leur rapport instrumental à la force de travail, la division du travail à l'intérieur du procès lui-même, etc.). Les différents moments de la domination réelle du capital sur le procès de travail ont été mis en évidence par Marx: coopération simple entre de multiples forces de travail, division manufacturière du travail (avec production du travailleur parcellaire et de l'outil spécialisé), mécanisation

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du procès de travail (introduction et développement du machinisme), enfIn automatisation de ce même procès (qui devient le procès d'un système automatique de machines). Quant aux résultats généraux de la domination réelle du capital sur le procès de travail, ils ont eux aussi bien été mis en évidence par Marx: socialisation du procès de travail, c'est-à-dire substitution d'un travailleur collectif au travailleur individuel comme sujet du procès de travail; autonomisation progressive des forces productives du travailleur collectif à l'égard de ce dernier, les forces naissant de la coopération, de la division du travail, de l'introduction des sciences et des techniques, etc, devenant la propriété du capital, tendance que parachève la constitution du système mécanique et automatique de production, véritable matérialisation du capital dans le procès de travail; enfin expropriation du producteur immédiat à l'intérieur même du procès de travail, dans la mesure où il perd progressivement la maîtrise de sa direction, de son organisation et de son contrôle au profit du capitaliste et de ses représentants dans le procès de travail (les cadres précisément: ingénieurs techniciens, agents de maîtrise), mais aussi la maîtrise du maniement de l'outil, du savoir et du savoir-faire, liés à la transformation de la matière, qui passent à la machine et à ceux qui la conçoivent (et nous retrouvons encore une fois les ingénieurs et techniciens). Ainsi l'introduction de la science et de la technique dans le procès de travail dominé par le capital n'est rien moins que neutre: qu'elle se produise sous la forme de travail mort (les systèmes mécaniques et automatiques de production) ou de travail vivant (les travaux d'organisation et de contrôle du procès de travail, les travaux de conception technico-scientifique des moyens de travail), elle sert tout d'abord à accroître l'exploitation capitaliste du travailleur collectif (par l'extorsion de plus-value relative qu'elle rend possible en augmentant l'intensité et la productivité du travail) et l'aliénation du producteur immédiat, de plus en plus réduit à l'exécution indéfiniment répétée de quelques gestes dont le sens lui échappe en même temps que la maîtrise du procès de travail dans son ensemble. Quant à la divi-

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sion entre travail manuel (fonctions d'exécution) et travall intellectuel (fonctions de direction, d'organisation, de conception, de contrôle), elle est directement commandée par ce double processus d'exploitation et d'aliénation du travail social par le capital, qui passe par la réduction du travail de l'immense majorité des prolétaires à du travail abstrait: à l'exécution normalisée d'un travail simple, à la dépense d'un travail homogénéïsé parce que ramené à quelques gestes élémentaire - ainsi que l'exige la loi de la valeur. Ce qui vient d'être établi sur l'exemple de la domination du capital sur le procès de travail pourra se répéter mutatis mutandis pour la domination du capital sur l'ensemble des pratiques sociales. Nous verrons en effet que la reproduction du capital en tant que rapport social de production implique que le capital étende sa domination du procès social de production à l'ensemble de la pratique sociale et des rapports sociaux, en dehors même du procès social de production. Certes, cette domination n'est pas directe, comme dans le cas du procès de travail: elle opère par toute une série de médiations parmi lesquelles figure précisément la rationalité instrumentale dont les sciences et les techniques sont le développement. En ce sens, les conclusions de la brève analyse précédente de la fonction de la science et la technique dans la réalisation des conditions concrètes de la domination du capital sur le seul procès de travail ont cependant une portée générale. La notion de «révolution scientifique et technique» possède donc une charge idéologique incontestable: elle masque les rapports d'exploitation, de domination et d'aliénation sur lesquels se fonde la généralisation de la science et de la technique à l'ensemble des pratiques sociales, ainsi que la place et le rôle qui y reviennent à l'encadrement capitaliste. Du même coup, elle légitime ces rapports au nom de valeurs faussement universelles (le progrès, les «lumières», la conquête de l'objectivité et de la rationalité, l'efficacité et la rentabilité, etc...). Du moins sa critique nous aura-t-elle permis d'entamer l'analyse de ces rapports et par conséquent d'approcher la réalité de l'encadrement capitaliste. C'est cette analyse que nous allons poursuivre par la critique des approches marxistes classiques de la question.

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NOTES
(1) C'est pour la même raison que je n'ai pas voulu écarter a priori les professions libérales (professions médicales et para-médicales, professions juridiques: avocats et notaires, experts-comptables, architectes, etc.) du champ de mon investigation. Pas plus que les autres catégories ou sous-catégories socio-professionnelles, les professions libérales ne constituent en fait un bloc homogène. Si la grande majorité de leurs membres possèdent encore un statut de travailleurs indépendants (qui permettrait de les rapprocher des artisans et petits commerçants, soit de la petite-bourgeoisie), le salariat s'étend progressivement au sein de ces professions aussi, faisant apparaître à côté des salariés des «patrons» (le médecin directeur d'une clinique privée, l'avocat d'affaire ou l'expert-comptable employant de multiples collaborateurs, etc). En fait, si l'on met à part cette petite minorité qui constitue une «bourgeoisie des compétences» et fait à ce titre partie de la classe dominante, le reste des membres des professions libérales, qu'ils soient indépendants ou salariés, font partie de l'encadrement capitaliste: ils partagent avec les autres cadres du secteur privé ou des services publics le privilège d'échapper à la prolétarisation grâce à la détention d'un savoir socialement reconnu et validé et, comme eux, ils contribuent par l'exercice de leur fonction, à des titres divers, à la reproduction des rapports sociaux assurant la domination du capital sur la pratique sociale entière. (2) Bien qu'elle ait déjà beaucoup servi en France, notamment sous la IHème République, au sein du discours politique aussi bien que du discours savant, la notion conserve aujourd'hui encore ses adeptes. En témoigne par exemple le tout récent ouvrage collectif sur L'univers politique des classes moyennes paru aux Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques (Paris, 1983). Survolant l'histoire socio-politique française de ces 150 dernières années, cet ouvrage souligne surabondamment la profonde hétérogénéité sociale et politique des ainsi dénommées classes moyennes, aboutissant ainsi paradoxalement à mettre en cause, avec l'unité du concept, son sens même. (3) La possession et la défense d'un patrimoine économique ayanttoujours constitué le point de référence et de ralliement des classes moyennes, L. Boltanski souligne judicieusement à quel point cela a pu rendre problématique l'intégration des cadres à la définition théorique des «classesmoyennes». Cf. Les Cadres, op. cit., p. 91-102. (4) L. Boltanski met bien en évidence ce dernier point: «La critique du capitalisme se distribue essentiellement entre deux pôles: d'une part ceux qui, au nom des petits détenteurs de patrimoines menacés par le grand capital, s'en prennent aux «trusts», aux «concentrations» à ce qu'ils appellent «les abus de la centralisation capitaliste» (Front économique, 13 janvier 1937) ; d'autre part, ceux dont la critique s'adresse d'abord au «désordre économique», produit du «capitalisme libéral», facteur de chômage et de crise». Les cadres, op. cit., p.1l3. (5) La référence aux classes moyennes et la défense de leurs intérêts sont en France une constante du discours politique de droite depuis 1840 environ. Cf. à ce sujet L. Boltanski, Les Cadres, op. cit., p. 64-65. (6) «L'évolution en cours, loin de conduire au face à face de deux classes, bourgeoise et prolétarienne, fortement contrastées et antagonistes, se traduit par l'expansion d'un immense groupe central aux contours peu tranchés, et qui a vocation, par sa croissance numérique exceptionnellement rapide, par ses liens de parenté avec chacune des autres catégories de la société, par son caractère ouvert qui en assure largement l'accès, par les valeurs modernes dont il est porteur, d'intégrer en lui-même progressivement et paciflquement la société française toute entière». C'est en ces termes que V. Giscard d'Estaing exprimait

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dans Démocratie Française (Paris, le livre de Poche, 1977, p. 68) la conviction fondamentale de son «libéralisme avancé». (7) Sur l'ensemble de ces analyses, cf. L'univers politique des classes moyennes, op. cit., chapitre 14 : «Le PCF : quels alliés pour la classe ouvrière ?» (8) Le capitalisme monopoliste d'État, Paris, £ditions Sociales, tome l, p.204. (9) Claude Quin, Classes cociales et union du peuple de France, Paris, Éditions Sociales, 1976, p. 105. (10) Pour un développement de ces différentes thèses, cf. par exemple M. Lengelle, La révolution tertiaire, Guénin, 1966 et M. Praderie, Les tertiaires, Le Seuil, 1968. Nous emprunterons certains éléments de notre critique de la notion de tertiaire à Baudelot, Establet, Malemort, La petite bourgeoisie en France, op.. cit., Ilème partie, chapitre 2 ; et à A. Lipietz, «Le tertiaire, arborescence de l'accumulation capitaliste: prolifération et polarisation» in Critiques de l'économie politique, nouvelle série, numéro 12, Maspéro, 1980. (11) Cf. op. cit., p. 66-70. Remarquons que, même si la formation scolaire exigée ne suffit pas à juger du statut social de travail intellectuel d'une activité professionnelle déterminée, elle n'en constitue pas moins un indice significatif. (12) Bon et Burnier, Les nouveaux intellectuels, Le Seuil, 1970, p. 203. (13) Cf. par exemple les travaux d'A. Touraine depuis La société postindustrielle, Paris, Denoël, 1969 jusqu'à L 'après-socialisme, Paris, Grasset, 1980. (14) Cf. par exemple le développement de ce thème dans le traité sur Le capitalisme monopoliste d'État, op. cit. La notion de «nouvelle classe proposée par S. Mallet (La nouvelle classe ouvrière, Paris, Le Seuil, 1965) qui fait des ingénieurs et techniciens de la production de nouvelles couches prolétaires, relève elle aussi d'une telle représentation techniciste et scientiste du procès de travail, d'ailleurs directement inspirée des travaux de Touraine. C'est aussi un exemple, parmi de multiples autres, de l'auto-occultation tenace de l'encadrement capitaliste.

CHAPITRE

II

L'AINSI

DENOMMeE

«NOUVELLE PETITE-BOURGEOISIE»

Les approches marxistes classiques de la classe de l'encadrement capitaliste tranchent immédiatement avec les approches vulgaires précédentes par leur volonté de saisir les rapports sociaux qui déterminent la situation de cette classe au sein du mode de production capitaliste. Cependant, dans la mesure où il reste prisonnier des prémisses théoriques et politiques du marxisme classique, cet effort demeure insuffisant et tourne court, pour conduire en définitive à une nouvelle forme de dénégation de la réalité de classe de l'encadrement capitaliste. Ma critique portera donc autant sur ces prémisses elles-mêmes que sur les résultats de l'analyse de l'encadrement capitaliste proprement dits. 1. Les analyses marxistes classiques de l'encadrement taliste. capi-

Je m'en tiendrai aux analyses de Poulantzas et de Baudelot, Establet et Malemort cités en référence dans l'Introduction, qui toutes deux déterminent l'encadrement capitaliste comme appartenant à la petite-bourgeoisie. 1.1. Poulantzas, pour sa part, dénomme l'encadrement capitaliste nouvelle petite bourgeoisie (en abréviation n.p.-b.) en la distinguant de la petite-bourgeoisie traditionnelle composée des artisans et des petits commerçants.

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Conformément aux principes de l'analyse althusserienne de la praxis en un jeu d'instances (l'économique, le politique, l'idéologique) et à sa thèse sur le caractère déterminant de l'économique en dernière instance, Poulantzas cerne d'abord la détermination économique de classe de la n.p.-b., c'est-à-dire sa place au sein des rapports sociaux de production (les rapports économiques d'exploitation). Cette place, il la défmit essentiellement de façon négative, en creux, en séparant la n.p.-b. de la bourgeoisie d'une part et de la classe ouvrière de l'autre. Elle se distingue de la bourgeoisie (mais aussi de la petite-bourgeoisie traditionnelle) par son exclusion de la propriété et de la possession des moyens de production: «on remarque de prime abord que ces ensembles (ceux qui composent la n.p.-b., n.d.r.) n'appartiennent pas à la bourgeoisie, dans la mesure où ils n'ont ni propriété économique ni possession des moyens de production» (op. cit., p. 212). Ce qui se marque notamment par leur statut salarié. Mais cela n'implique pas pour autant, aux yeux de Poulantzas, que ces ensembles sociaux fassent partie de la classe ouvrière. Bien au contraire, ils s'en séparent selon lui par deux traits importants. D'une part par le caractère improductif de leurs travaux. On sait que la différence entre travail productif et travail improductif a donné lieu, chez Marx, à de multiples élaborations auxquelles celui-ci n'a pas conféré cependant un tour définitif. Au terme d'une confrontation et discussion des différents textes de Marx sur la question, Poulantzas croit pouvoir avancer la défmition suivante du travail productif sous sa forme capitaliste: «On dira ainsi qu'est travail productif dans le mode de production capitaliste, celui qui produit de la plus-value, en reproduisant directement les éléments matériels qui servent de substrat au rapport d'exploitation: celui donc qui intervient dans la production matérielle en produisant des valeurs d'usage qui augmentent les richesses matérielles» (op. cit., p. 219). Dans ces conditions, selon Poulantzas, seul le travail matériel de la classe ouvrière est productif tandis que les travaux intellectuels d'organisation, de conception ou de contrôle accomplis par les membres de la n.p.-b. sont pour lui globalement improductifs.

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Mais, pour déterminer la place de la n.p.-b. au sein des rapports capitalistes de production et sa différence avec la classe ouvrière, Poulantzas fait d'autre part appel à la division entre travail manuel et travail intellectuel; dans le cadre des rapports capitalistes, cette division prend la forme d'une séparation entre des fonctions de direction et de commandement, légitimées par la possession, réelle ou supposée, d'un savoir ou d'un savoir-faire, et des fonctions d'exécution exclues de ce savoir et de ce savoir-faire: c'est en ce sens que «la division travail intellectuel/travail manuel marque l'ensemble de la nouvelle petite -bourgeoisie qui se situe dans cette division et par rapport à la classe ouvrière, du «côté» ou dans le «camp» du travail intellectuel, soit de façon directe, soit de façon indirecte» (op. cit. p. 255-256). Ainsi la n.p.-b. regrouperait-elle, selon Poulantzas, l'ensemble des travailleurs salariés non productifs, occupant le pôle du travail intellectuel dans la division capitaliste du travail. A cette détermination économique de classe, Poulantzas ajoute une détermination politique et une détermination idéologique qui correspondent à la place de la n.p.-b. dans les rapports de domination. C'est notamment au niveau de ces déterminations politico-idéologiques que se fonde, selon Poulantzas, la parenté entre nouvelle petite-bourgeoisie et petite- bourgeoisie traditionnelle: «le point commun à la petite-bourgeoisie traditionnelle (petite production et petite propriété) et la nouvelle petite -bourgeoisie (travailleurs salariés non productifs), c'est qu'elles n'appartiennent ni à la bourgeoisie ni à la classe ouvrière» (op. cit. p. 209). Critère apparemment tout négatif mais qui se transforme, selon Poulantzas, en détermination positive au niveau de ses effets idéologiques et politiques précisément: «ce critère négatif n'a pas non plus un simple rôle d'exclusion; il produit des similitudes économiques qui auront une communauté d'effets politiques et idéologiques» (ibidem). Et Poulantzas de chercher à démontrer que ce qui constitue à ses yeux deux fractions de la petite-bourgeoisie partage la même idéologie dont il détermine ainsi les principaux traits: un certain anti-capitalisme à base de réformisme ; le mythe de la passerelle (de la réussite, de l'ascen-