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Entre terre et machine

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240 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 69
EAN13 : 9782296278820
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ENTRE TERRE ET MACHINE
Industrialisation et travail des femmes

Collection "Logiques Sociales"
Dirigée par Dominique DESJEUX
Dernières parutions:
Alter N., La gestion du désordre en entreprise, 1991. Amiot M., Les misères du patronat, 1991. Barrau A., Socio-économie de la mort. De la prévoyance aux fleurs du cimetière, 1992. Belle F., Etre femme et cadre, 1991. Blanc M. (textes présentés par), Pour une sociologie de la transaction sociale, 1992. Boyer H., Langues en conflit, 1991. Boyer H., Langage en spectacle, 1991. Calogirou C., Sauver son honneur. Rapports sociaux en milieu urbain défavorisé, 1991. Castel R. et Lae J.F. (sous la direction de), Le revenu minimum d'insertion. Une dette sociale, 1992. Dayan-Herzbrun S., Mythes et mémoires du mouvement ouvrier. Le cas Ferdinand Lassalle, 1991.De Lajarte J., Les peintres amateurs, 1992. Denantes J., Les jeunes et l'emploi. Aux uns la sécurité, aux autres la dérive, 1991. Dourlens C., Galland J.P., Theys J., Vidal-Naquet P.A., Conquête de la sécurité, gestion des risques, 1991. Duclos D., L'homme face au risque technique, 1991. Dulong R., Paperman P., La réputation des cités HLM, 1992. Duprez D., Hedli M., Le mal des banlieues? Sentiment d'insécurité et crise identitaire, 1992. Ferrand-Beclunan D., Entraide, participation et solidarités dans l 'habitat, 1992. Filmer R. (Sir), Patriarcha ou le pouvoir naturel des rois et observations sur Hobbes (sous la direction de P. Thierry), 1991. Genard J.L., Sociologie de l'éthique (préface de C. Javeau), 1992. Gras A., Joerges B., Scardigli V., Sociologie des techniques de la vie quotidienne, 1992.

Lusin BAGLA-GOKALP

ENTRE TERRE ET MACHINE
Industrialisation et travail des femmes

Editions L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique 75005 PARIS

@ L'Harmattan, 1993

ISBN: 2-7384-1972-0

A VANT PROPOS

Les thèmes traités dans ce livre sont issus, en partie, de ma thèse de doctorat en sociologie ("Femmes, industrialisation et développement: discours et réalités"), préparée sous la direction de Monsieur le Professeur G. Balandier, et soutenue en 1988 à l'Université RenéDescartes, Paris V (Sorbonne). J'ai eu la chance d'être entourée de nombreuses personnes qui ont stimulé ma pensée et m'ont aidée à améliorer mon manuscrit, les unes en acceptant de le lire et d'en discuter avec moi, les autres, en m'assurant l'accès à des documents ou à des réunions. Je tiens à remercier plus particulièrement Madame M. Perrot et MM. M. Aymard, G. Balandier, I. Gokalp, C. Heller, D. Landes et I. Sachs. Je dois également mentionner les institutions qui m'ont chaleureusement accueillie et m'ont permis de mener à bien ma recherche: la Maison des Sciences de l'Homme et l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, à Paris; l'UNESCO, les Universités de Californie à Berkeley, Harvard (Cambridge, Massachusetts) et de Bretagne Occidentale (Brest). Je remercie également les responsables et le personnel des bibliothèques de ces institutions. L'aide technique de Madame S. Grelet m'a été également précieuse.

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Pour Lunia et son père

Introduction

L'industrialisation et le travail industriel des femmes sont les deux thèmes autour desquels se structure cet essai. Pour son cadre général, je me suis inspirée des thèmes classiques et centraux des sciences sociales en général, et de la sociologie en particulier, tels que "l'industrialisation et le changement social", "le rôle de l'Etat", "l'évolution de l'organisation et de la division du travail". Mon interrogation plus directe porte sur les caractéristiques des contextes qui semblent avoir favorisé la mise au travail industriel des femmes, et appelle donc une approche comparative. Les deux points de départ se rencontrent ainsi dans une problématique précise, à savoir la constitution d'une nouvelle main-d'oeuvre lors des périodes de transition industrielle. Cette problématique est développée à partir de l'étude d'un cas relevant des premières expériences d'industrialisation, le nord-est des Etats-Unis au début du siècle dernier, ainsi que de deux cas contemporains, représentatifs de la dernière vague d'industrialisation, la République de Corée et la Malaisie. Leur choix a été guidé par le souci d'adopter une démarche comparative synchronique et diachronique, basée sur deux critères: la rapidité des transformations structurelles de l'économie grâce à la puissance d'un" secteur moteur" et l'importance du recours systématique par l'industrie, à une maind'oeuvre féminine. Il me faut avant tout clarifier ce que j'entends par industrialisation et par transition. Car il existe autant de sens à donner à un phénomène complexe comme l'industrialisation qu'il y a de problématiques différentes. Or, tout en étant complexe, l'industrialisation n'en comporte pas moins un aspect qui prédomine, et qui, par ailleurs, présente l'avantage d'être facilement repérable: la modification irréversible de la structure de l'économie. Au cours du processus d'industrialisation, l'on assiste en fait à la transition d'une économie de type agraire à une 7

économie industrielle, dont les besoins en main-d'oeuvre sont différents. Pour décrire rapidement ces deux structures économiques, je rappellerai que dans la première le secteur primaire constitue l'essentiel (parfois la quasitotalité) de l'activité économique, et oriente les modes de vie et les relations humaines. Dans une structure de type industriel, par contre, le secteur secondaire a un poids relatif plus important, et stimule le développement de l'infrastructure et des transports, ainsi que des services et du commerce ou, plus généralement, du secteur tertiaire. Il engendre des modifications dans les modes d'organisation sociale et dans les comportements démographiques, entre autres en provoquant des mouvements migratoires et

d'urbanisation.

'

J'identifie donc ici l'industrialisation (ou l'intensification de l'industrialisation) à un processus accéléré de transformations profondes, qui pourraient globalement être détectées par la tendance au renversement des poids respectifs des secteurs primaire et secondaire dans l'économie. L'hypothèse de "l'accélération repérable" permet de pouvoir limiter l'analyse à une période courte, que j'ai appelée "période de transition". Par ailleurs, le fait de centrer l'étude sur cette période aide à mieux saisir l'interaction entre les institutions et les structures anciennes, et les nouvelles formes en gestation. Car l'ancien et le nouveau s'articulent dans un contexte de transformations rapides des activités économiques ainsi que des formes et des modes d'organisation du travail. La transition commence à partir du moment où émergent des forces ou des éléments qui, tout en s'appuyant sur les institutions et les rapports sociaux en vigueur, basés sur l'agriculture et la vie rurale, aboutissent progressivement à des" discontinuités", voire même à une "rupture" avec ces derniers. Durant ces périodes, on assiste à une interpénétration encore plus importante du Politique et de l'Economique, qui peut être observée, entre autres, dans le processus de création, de mise au travail et d'encadrement/contrôle d'une nouvelle main-d'oeuvre industrielle pour la production à l'usine. 8

Les transformations de la période de transition se manifestent, bien entendu, à différents niveaux. Je me suis concentrée, dans cet essai, sur les transformations des formes d'activité économique ayant abouti à la mise au travail industriel d'une certaine catégorie de femmes dans les trois cas de transition industrielle déjà mentionnés. En révélant des similitudes quant à la mise au travail des femmes, ou, du moins, des "homologies évolutionnelles", ces cas pourraient être utilisés pour une tentative de modélisation. Il est évident que l'étude d'autres contextes de mise au travail des femmes serait tout aussi pertinente, car l'analyse des différences a une valeur heuristique aussi importante que celle des similitudes. S'agissant de la première vague d'industrialisation, par exemple, le cas britannique semble relever d'un modèle différent. En tant que "première nation industrielle" ayant basé sa transition sur les textiles, l'Angleterre a connu en effet une expérience assez particulière. Les nombreuses études sur ce pays offrent l'image d'une évolution complexe, aussi bien du point de vue des technologies (mécanisation du filage comme solution au problème du décalage entre les productivités respectives de cette activité et du tissage; nouveau déséquilibre; enfin, mécanisation du tissage) que de la composition de la main-d'oeuvre industrielle. Les industriels britanniques ont tenté une adaptation mutuelle de ces deux composants de la production par "tâtonnement". Ils ont fait appel à une main-d'oeuvre hétérogène, composée de soldats démobilisés, de pauvres comptant sur l'aide de la paroisse, d'artisans ruinés, de femmes et d'enfants, de populations immigrées notamment des Irlandais (1). Compte tenu de l'hétérogénéité de la main-d'oeuvre industrielle et de la technologie durant la phase de transition britannique, la mise au travail des femmes n'a pas été "gérée" d'une manière aussi systématique qu'aux Etats-Unis. Pour des raisons différentes, ce fut également le cas en Europe continentale, où les transformations structurelles de la transition industrielle se sont étalées sur une période beaucoup plus longue. La production industrielle s'y est organisée, pendant longtemps, selon un modèle dispersé, faisant appel aux industries domestiques 9

rurales. Autrement dit, agriculture et industrie ont souvent mobilisé une même main-d'oeuvre, mais en alternance (2). En ce qui concerne les cas contemporains, ils sont constitués de deux groupes de pays. Le premier est exclusivement asiatique, et comprend ce que l'on a pris l'habitude d'appeler "la bande des quatre" (Taïwan, Hong Kong, Singapour, République de Corée). Le second est beaucoup plus hétérogène et comprend les pays qui sont venus s'ajouter à la liste des nouveaux pays industriels vers la fin des années soixante-dix. L'on y trouve, côte à côte, le Mexique, la Turquie, les Philippines, etc. Au sein de la "bande des quatre", les trois premiers constituant des cas très particuliers (3), j'ai choisi la République de Corée, pour laquelle on bénéficie, en outre, d'une information abondante, notamment depuis que l'on parle du modèle "sud coréen". Dans le deuxième groupe, j'ai choisi la Malaisie, autre exemple asiatique pertinent pour mon étude, dans la mesure où, tout en s'inspirant de l'expérience sud-coréenne, ce pays a fait preuve d'une originalité incontestable. L'analyse comparative de ces trois cas m'a permis de poser la question des relations entre une certaine forme de présence des femmes et le processus de création d'une main-d'oeuvre pour les industries de transition -processus qui semblent être sexués. La sensibilité intellectuelle permettant de saisir la pertinence d'une telle hypothèse est due, bien sûr, au développement des études et des recherches féminines et sur les femmes, ainsi qu'aux mouvements féministes. Cet essai n'aurait certainement pas pris la forme qui est la sienne sans leur contribution et sans les débats qu'ils ont il1itiés, notamment sur des questions qui relèvent de la sociologie de la connaissance. Il me serait impossible de présenter ici, en détail, la diversité de ces études et recherches, ainsi que la totalité de leurs apports. Je me contenterai de faire un bref rappel des aspects qui, directement ou indirectement, ont inspiré le présent essai: la critique féministe des sciences sociales et humaines qui a réussi à imposer les femmes à la fois comme objets et comme sujets d'étude et à souligner l'importance des rapports de sexes (ou de genre), souvent d'ailleurs en forçant les frontières des disciplines établies, 10

avec une perspective pluridisciplinaire; ainsi que la critique féministe de la Science, qui, tout en puisant ses origines dans une interrogation sur la pertinence du sexe dans les processus de cognition, de connaissance ou de production du savoir, a dépassé ce cadre, pour contribuer à la reconnaissance de la diversité dans les méthodes et les démarches scientifiques (certains ajouteraient "du relativisme"). Je tenterai de situer mon travail par rapport à ces trois questions centrales, que j'introduirai brièvement. Les études et recherches féministes et sur les femmes ont commencé par dénoncer à la fois "l'invisibilité des femmes" et "le biais masculin" dans les sciences sociales. Elles leur ont reproché d'avoir exclu les femmes et leurs expériences du champ de leurs investigations et de leurs analyses (4). Guidées par des préoccupations communes, et surtout, confrontées à des problèmes théoriques et méthodologiques liés à la complexité des effets de sexe, les chercheurs et les universitaires féministes ont interrogé d'emblée l'ensemble des sciences sociales et humaines. Pour pouvoir démystifier les cadres conceptuels et les catégories usuels de ces dernières, réviser leurs hypothèses, questionner leurs méthodes, ainsi que pour développer des thèmes de recherche et un langage nouveaux, il a fallu situer la pensée à la fois à l'intérieur et aux frontières des disciplines. En même temps, et faute de pouvoir compter sur une communauté scientifique formée autour d'une discipline précise, les féministes ont dû créer leurs propres publications pour traiter de tous les aspects des problèmes auxquels se confrontent les femmes. Les universitaires s'intéressant aux études sur les femmes étaient donc plus proches des féministes appartenant aux diverses disciplines des sciences sociales que de leurs collègues "co-disciplinaires" ne se posant pas le même type de questions. Dès le début, une tradition de pluridisciplinarité s'est donc instaurée. Ces efforts communs, ces échanges de points de vue, de données et de résultats de recherche, ainsi que la volonté de mettre à profit les connaissances développées au sein de chacun des domaines concernés ont abouti à des questions et à des problématiques nouvelles, notamment à l'interface des 11

diverses disciplines des sciences sociales (5). Les études sur les femmes ont donné ainsi l'occasion, à beaucoup de chercheurs et d'universitaires (hommes et femmes), d'apporter du sang neuf à leurs recherches en s'inspirant des théories critiques et des nouveaux thèmes développés (6). En schématisant à l'extrême, on pourrait retenir dans les études féminines/féministes, deux positions différentes. Selon la première, il s'agirait d'instaurer (grâce à des études sur les femmes, menées par des femmes), un "point de vue féminin", voire une épistémologie "alternative", dérivant de la sexulalité féminine, de l'expérience matérielle différente des femmes -dans la "famille", la "sphère privée", la "reproduction" , ou "la vie concrète de tous les jours". Les questions fondamentales posées dans ce cadre sont les suivantes: "Y a-t-il une manière masculine et une manière féminine de procéder en science?"; et "Y a-t-il des faits 'objectifs' prêts à être investigués?" La première question renvoie à une approche psychanalytique, ou même "psychologique" (en termes de "socialisation" , "d'identification" , de "comportements" ou de "développement cognitif"). La seconde débouche sur une critique de la "prétention positiviste", d'une part de "trouver des faits observables", et d'autre part, de dissocier la "perception" de ces faits des valeurs de l'observateurll'observatrice et de sa "place" dans la société (dans les rapports sociaux et la division sociale du travail) (7). D'après l'autre point de vue, il n'est pas justifié d'opposer les femmes aux hommes comme un bloc uni. Les femmes ont des expériences différentes, selon les périodes historiques et les contextes sociaux et culturels d'une part, et selon leur position sociale et leurs appartenances diverses (ethnique, raciale, etc.), d'autre part. Plutôt que de les traiter comme une catégorie universelle condamnée par sa nature biologique, il faudrait introduire dans les études féminines "l'historicité", et donc la possibilité de changement (8). Pour la majorité de celles (et ceux) qui adhèrent à ce deuxième point de vue, l'adoption du concept de genre a constitué un pas important. Il faudrait signaler cependant les réticences françaises à cet égard, dues à la différence 12

du sens et de l'histoire du mot d'après certaines, ou au refus d'admettre implicitement le sexe comme étant purement naturel en l'opposant au genre, d'après d'autres. La distinction (plutôt anglo-saxonne) élaborée entre le sexe et le genre permet, selon les tenants de cette position, de séparer ce qui semble être inchangeable de ce qui est dynamique. Il est devenu d'usage de se référer à la sexualité, déterminée par les chromosomes, donc relevant du domaine du biologique, comme la seule donnée venant de la nature (même si la nature est de plus en plus objet d'intervention); tandis que par" genre" est désigné la socialisation de cette donnée, selon les contextes politique, économique, culturel, social..., à un moment historique donné. Dans ces approches, le féminin et le masculin sont définis d'une manière "contextuelle" et "interactive". Le biologique/naturel est conçu comme servant de prétexte à une construction sociale et culturelle de ce qui est "féminin", mais aussi de ce qui est "masculin". Autrement dit, la notion de genre renvoie, selon ces analyses, à une forme historique et particulière des rapports entre les sexes, qui ne sont ni universels, ni invariables. Elles n'en acceptent pas moins que les rapports de sexes (selon la terminologie la plus répandue en France, au lieu de gender relations) en tant que rapports sociaux, sont omniprésents: ils sont à la base de toute forme de vie et d'organisation sociales, et régulent l'ensemble des activités, des structures et des institutions (9). Les discussions et les études sur le genre ou sur les rapports de sexes ne se situent pas toutes à un même niveau d'abstraction et ne partent pas des mêmes problématiques. En soulignant la relation entre la présence des femmes et la manière dont se déroulent les processus de transition que j'ai retenus, j'espère pouvoir contribuer à ces discussions et analyses, du moins sous cet aspect précis et restreint. Quant à la pluridisciplinarité, qu'il me suffise de dire que l'utilisation de données historiques, économiques ou autres s'est faite, dans cet essai, selon une imagination sociologique. Mais s'il faut entendre par pluridisciplinarité le souhait que cet essai trouve parmi ses lecteurs (lectrices)/critiques, des sociologues, des anthropologues, des historien(ne)s et des 13

économistes, alors il est tout ce qu'il y a de pluridisciplinaire. Reste la question du relativisme. Non seulement ce mot ne signifie pas la même chose pour tout le monde, mais les mêmes auteurs peuvent lui attribuer, selon le contexte, des sens bien différents. En ce qui me concerne, je rappellerai que, influencée par le cadre théorique dans lequel elle s'inscrit, ainsi que les paradigmes dominants, les débats et les mouvements sociaux du moment, toute production scientifique constituerait, en soi, un objet d'étude. Ces idées sont amplement discutées dans les domaines de la sociologie de la connaissance et des sciences (ID). Je me contenterai d'ajouter que, de la confrontation des points de vue et des schémas explicatifs naît la richesse des sciences sociales. C'est seulement à ce prix qu'il est possible de remettre en cause les acquis, de poser de nouvelles questions, et de proposer d'autres interprétations aux mêmes phénomènes. Dans cet essai, et à travers l'étude comparée de trois cas de transition industrielle, je reviendrai donc sur les analyses les plus répandues de la mise au travail des femmes afin de pouvoir contribuer à relativiser quelques idées reçues, présentes dans les discours militants mais aussi scientifiques. Mon intention n'est guère de prétendre à une analyse des processus qui remplacerait les analyses existantes, mais de proposer une interprétation alternative pour mieux cerner leurs limites.

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Première partie

A TRAVERS LES THEORIES

Un bref rappel des débats actuels, d'une part sur les processus industriels et, d'autre part sur le travail féminin, permettrait de mieux situer l'approche du présent essai à la fois dans le cadre de ces débats et par rapport aux approches dominantes. La première partie de ce travail sera donc consacrée à cette tâche.

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Chapitre I PENSER L'INDUSTRIALISATION

Comment penser l'industrialisation? Et surtout, comment aborder un sujet tel que "les rapports des femmes à l'industrialisation"? Ces questions sont rarement posées simultanément. Elles relèvent plutôt de deux corps de littérature bien distincts. Le premier insiste sur les causes, la nature et les formes de l'industrialisation. Le second s'interroge sur le rôle et la participation des femmes, et sur leur utilisation en tant que main-d'oeuvre industrielle. En ce qui concerne la première question, elle continue à inspirer les spécialistes des différentes disciplines des sciences sociales. Le phénomène de l'industrialisation constitue un domaine d'étude interdisciplinaire par excellence, où se croisent les démarches et les méthodes des différentes formes spécialisées de la connaissance. Il est souvent analysé dans le cadre d'une problématique de "révolution", qui va de pair avec une attitude privilégiant le facteur technologique et qualifiant les transformations étudiées de "globales et soudaines". D'autres recherches ont attiré l'attention sur le fait que la naissance de la société industrielle est d'une nature autrement plus complexe et surtout, "intégrée": pas de grands bouleversements d'ensemble, pas de rupture, mais plutôt une longue période de préparation et une évolution lente, où les méthodes et les structures "modernes" et "traditionnelles" ont longtemps coexisté. Ces recherches ont également souligné le rôle des campagnes et de la main-d'oeuvre rurale dans ce processus, pour inspirer l'hypothèse de la "proto-industrialisation" (1). Les études qui s'intéressent à cette question, à partir notamment de cas historiques, cherchent le plus souvent à comprendre les raisons de la "précocité" ou du "retard" du pays ou de la région étudiés en matière d'industrialisation. D'où les efforts en vue d'identifier les facteurs qui semblent être pertinents, au niveau global. On attribue 17

ainsi, selon les cas, un certain caractère explicatif à la "révolution démographique", à l'importance de la demande, ou à l'augmentation de la productivité agricole libérant une "armée de réserve" disponible pour la production industrielle, parallèlement aux moditications dans la structure même de la propriété foncière. A un niveau plus "micro", lorsqu'il s'agit d'expliquer les raisons qui auraient contribué au développement des premières industries dans une localité bien précise, des facteurs d'un ordre différent sont évoqués. Ceux-ci peuvent aller de la structure et du degré de concentration de la propriété à la répartition du temps de travail des familles paysannes entre les activités agricoles et le reste, en passant par le rôle des entrepreneurs -souvent en référence avec le facteur religieux (2). Qu'elles interprétent le phénomène de l'industrialisation comme une "révolution" ou en termes de "processus", ces différentes études ont contribué au développement d'une démarche comparative et théorique. Quant à la deuxième question, elle a souvent été formulée en termes de l'influence de l'industrialisation sur le "rôle économique" des femmes. Cet aspect est analysé à partir des changements dans la division sexuelle du travail qui découlent des modifications globales. Une première attitude consiste à évoquer les aspects négatifs de l'industrialisation sur l'activité économique des femmes; l'autre faisant observer, au contraire, la préférence de certaines industries pour les femmes (3). Dans l'ensemble, les études consacrées à cette question sont plutôt descriptives: elles s'intéressent davantage aux conditions de travail des femmes et à leurs fonctions ou "rôles" qu'aux divers types de facteurs ayant influencé le degré et la nature de leur participation. La dimension comparative se réduit alors à l'énumération des similitudes des conditions de travail ou des activités, et la dimension théorique fait défaut. Les questions concernant le phénomène de l'industrialisation lui-même et le rôle des femmes coexistent ainsi, sans s'articuler, ni même s'intégrer à une analyse commune. Ces deux questions sont à nouveau devenues d'actualité depuis les années soixante-dix. Ces années ont annoncé en effet l'arrivée sur la scène internationale, de "nouveaux 18

pays industriels" tels que la République de Corée, Hong Kong, la Malaisie; ainsi que la création de zones franches, et plus rarement, de "ceintures industrielles", dont l'un des exemples les plus connus est le programme "Mexican border industrialization". Dans l'ensemble, ces processus se sont accompagnés de l'entrée des femmes dans les nouvelles usines. Deux faits qui ont inspiré toute une littérature, marquée par le souci de proposer une analyse nouvelle des rapports sociaux à partir des problématiques de la division sexuelle du travail, des rapports sociaux de sexes ou gender relations, et par l'essor des études sur les femmes dans l'industrie (4). De la même manière que l'Angleterre, "première nation industrielle", a été le cas le plus étudié, ce sont les pays asiatiques qui font couler le plus d'encre, grâce à leurs "performances industrielles" -contrastant d'autant avec l"'échec" des autres pays "en développement". Ces performances ont suscité deux types de réaction. Les uns, saluant les expériences économiques de ces pays, ont parlé de "miracle". Les autres ont pressenti dans ces expériences une augmentation du degré de "dépendance" vis-à-vis du "Centre" (5). Ceux qui ont adopté une attitude élogieuse à l'égard des expériences de ces pays n'ont cessé de souligner la pertinence des politiques de développement menées par leurs gouvernements respectifs et le rôle de la culture ou de la religion dans l'éthique du travail. La dimension féminine n'a pas été au coeur de leurs discussions, si ce n'est qu'à travers la reconnaissance de "l'intégration des femmes au développement" . Les études critiques ont souligné par contre le rôle de ces pays "neufs" comme "réservoirs de main-d'oeuvre à bon marché". Ces pays n'auraient été que les récepteurs plutôt passifs des changements structurels et technologiques au niveau mondial. Certaines analyses insistent sur les nouvelles conditions d'expansion et de valorisation, ou sur la dynamique changeante de l'accumulation du capital, qui ont amené une restructuration de toute l'économie mondiale. D'autres évoquent la crise et la régression économiques des années soixante-dix, ainsi que l'exacerbation de la concurrence 19

entre différents capitaux et la diminution de la rentabilité des investissements dans les pays industrialisés avancés, qui ont abouti à des réajustements dans l'appareil productif de ces derniers et à des stratégies de "délocalisation" (6). Qu'elles privilégient les tendances à long terme ou les effets de la conjoncture des années soixante-dix, le point commun de ces analyses est la reconnaissance des pressions qui nécessitent le recours à une main-d'oeuvre moins chère, trouvée dans les pays du "Tiers Monde". Autrement dit, elles insistent sur le rôle joué par les pays "périphériques" en tant que fournisseurs de main-d'oeuvre à bon marché -surtout lorsque le coût du facteur travail devient crucial. C'est sur ce point précis que les études consacrées au "rôle" ou à la "place" des femmes dans un autre type de littérature rejoignent ces analyses. Souvent elles essaient "d'articuler" la division sexuelle du travail et ce que l'on appelle désormais la nouvelle division internationale du travail (NDIT). Elles insistent à la fois sur la délocalisation de certains secteurs de l'activité économique par les pays industrialisés, et sur l'adoption, par les pays "neufs", d'une politique industrielle basée sur la promotion des exportations, chacun de ces aspects justifiant le recours à une main-d'oeuvre bon marché (7). Il est devenu un lieu commun d'identifier les femmes comme la main-d'oeuvre la moins chère et la plus rentable qui existe, même si les éléments explicatifs ne sont pas toujours les mêmes: les analyses libérales et néoclassiques renvoient à la faible productivité des femmes; les analyses marxistes, au fonctionnement de certains mécanismes de sur-exploitation; et les analyses féministes, au règne du patriarcat. Selon ces dernières, le patriarcat, en tant que concept universel, serait pertinent dans l'hypothèse de l'articulation des structures productives et reproductives, autrement dit, de la famille et du travail, car il rendrait compte de la spécificité des femmes en tant que main-d'oeuvre industrielle (8). Afin de comprendre les raisons de ce recours à une catégorie universelle dans l'étude des caractéristiques de la participation des femmes au marché du travail, il faudrait rappeler la manière dont les diverses disciplines des sciences sociales, à la recherche de causes explicatives, 20

ont abordé la question. Il faudrait évoquer également l'acceptation de la notion de "division sexuelle du travail" comme un outil d'analyse privilégié. Cette démarche a favorisé un mouvement de "retour aux sources", et l'anthropologie fut interpellée à diverses reprises. D'où la prédominance, dans les analyses du travail des femmes, d'une perspective qui pourrait être qualifiée d"'anthropologique" . En effet, c'est à l'anthropologie que l'on doit l'idée de l'universalité de la division sexuelle du travail. Les anthropologues ont montré que dans la plupart des sociétés, la division du travail selon l'âge et le sexe est à la base de toute l'organisation sociale. Ils Ont également observé que malgré la diversité des formes d'organisation, dans la quasi-totalité des sociétés connues, les tâches destinées à élever les jeunes enfants, la préparation des aliments, ainsi que les autres occupations associées directement ou indirectement à la "reproduction" et qui se déroulent le plus souvent à l'intérieur d'un espace "privé", reviennent aux femmes. Quant aux tâches nouvelles, elles se répartiraient entre ces deux modèles d'activité, selon des considérations d'ordre pratique. La division sexuelle du travail dérivant d'un phénomène naturel, biologique, à savoir la fonction reproductrice de la Femme, recouvre donc, par extension, l'ensemble des activités recensées, suivant la logique, les symbolismes, les métaphores et les analogies propres à chaque société (9). Placée au fondement des rapports de sexes, la division sexuelle du travail est de plus en plus analysée comme la cause de la subordination des femmes à l'ordre masculin. En effet, si certains continuent à affirmer que la différenciation des fonctions n'aboutit pas forcément à l'inégalité sexuelle, et que la division sexuelle du travail n'a évolué dans ce sens que pour des raisons historiques précises, d'autres pensent au contraire que depuis les origines de l'humanité la division sexuelle du travail a créé et entretenu l'asymétrie sexuelle. Pour ceux qui adhèrent au premier point de vue, ce n'est pas la division sexuelle du travail en tant que telle qui est à l'origine de l'oppression des femmes. Les défenseurs de cette thèse accusent plutôt l'apparition de certaines 21

institutions ayant amené une forme particulière d'interactions entre la nature du système social et le travail des femmes d'une part, et ce que l'on appelle généralement la "condition féminine", d'autre part. Dans les sociétés où il n'y avait aucune possibilité d'accumulation, donc de redistribution et de transmission, ni, par là-même, aucune éventualité de conflits d'intérêt, la division sexuelle du travail ne posait pas de problème, chacun contribuant, dans la mesure de ses capacités, à la survie du groupe. D'après les partisans de ce point de vue, ce sont des facteurs tels que l'augmentation de la productivité et de la production, l'existence d'un "surplus", la généralisation des rapports marchands et la monétarisation des échanges, l'intensification de la division sociale du travail et de la spécialisation des fonctions, la complexification de l'organisation sociale, l'instauration des rapports hiérarchiques et leur institutionnalisation -faisant appel aux pouvoirs d'un Etat, qui auraient contribué à la détérioration de la "condition féminine" (10). Contrairement à cette analyse "évolutionniste", les défenseurs de la thèse "radicale" affirment qu'en fait les femmes n'ont jamais été égales aux hommes, pour un certain nombre de raisons. Or, malgré les différences qui opposent ces deux interprétations de l'historique des rapports de sexes, les explications fournies reposent, en définitive, sur un même ordre de données. Les thèses "évolutionnistes" placent au coeur des rapports de sexe le processus de séparation des sphères domestique/privée et sociale/publique, parallèlement aux transformations évoquées. Jusque-là confondues, la famille et la communauté seraient devenues désormais non seulement deux sphères distinctes, mais aussi hiérarchisées -la première étant subordonnée à la seconde et définitivement infériorisée. Ce qui aurait rendu cette séparation possible serait le fait que la Femme soit universellement Mère, donc reproductrice. Par ailleurs, le contrôle de cette capacité de procréation passant par le contrôle des femmes, la soumission de celles-ci serait devenue une "affaire sociale" (11). Les analyses de type radical, qu'elles se réfèrent à des explications d'ordre philosophique, psychanalytique, 22

anthropologique ou biologique, n'en reconnaissent pas moins la fonction procréatrice des femmes comme explication ultime. D'autant plus qu'elles insistent sur l'opposition entre les exigences de la production et celles de la reproduction. Cette dernière, en rendant les femmes vulnérables et inaptes pour les travaux qui nécessitent un effort physique important et une grande mobilité, les aménerait à laisser le contrôle de la production aux hommes. La place différente que les deux sexes occupent dans le déroulement de la vie justifierait, par une même logique, d'abord une certaine division sexuelle du travail et une certaine organisation de la société et des rapports sociaux, et, allant, un certain fonctionnement des institutions, dont la domination exercée par les hommes sur les femmes constitue le noyau dur (12). Ces deux approches "anthropologiques" se rejoignent donc dans leur tentative de faire dériver l'infériorisation/soumission des femmes de leur capacité de procréation. Aussi bien à l'arrière-plan des analyses de la participation des femmes au marché du travail qu'à la base des études centrées sur les particularités du travail salarié des femmes, on rencontre justement cette "perspective anthropologique" qui définit la Femme comme épouse et mère, et qui la situe en priorité dans la famille. Une telle analyse des rapports de sexes se base sur une distinction faite dans le cadre de l'étude des sociétés où la division sociale du travail se fondait sur le biologique (l'âge et le sexe), sans toutefois y avoir la signification et les conséquences que l'on veut lui attribuer lorsqu'on la transpose aux sociétés contemporaines. Appliquer nos problématiques et nos connaissances actuelles, exprimées avec des mots et des concepts qui n'ont pas partout et toujours la même résonance, à d'autres espaces et à d'autres rapports sociaux est une entreprise plutôt délicate -surtout si ces derniers servent ensuite d'outils d'analyse pour les cas contemporains. Or, lorsque l'on suppose l'existence de "causes universelles", qui renvoient implicitement à une vague hypothèse d'un âge (sinon "d'or", du moins) meilleur, on ne peut éviter les modèles dualistes qui schématisent la description du réel en la fondant autour d'une opposition 23

fondamentale, dont un des tennes est valorisé et devient la nonne, en se subordonnant l'autre, qui fait alors figure de "vestige archaïque". La division sexuelle du travail appliquée à l'analyse des sociétés contemporaines fut ramenée ainsi à la dichotomie" activités sociales extérieures/activités privées - intérieures", en insistant sur le fait que la production capitaliste et/ou industrielle a renforcé l'opposition et la différence entre les lieux et les temps de la vie familiale et du travail. Il est devenu d'usage d'opposer les fonctions appartenant aux sphères privée et publique, aux hommes et aux femmes, à la production et à la reproduction, dont la mise en relation après-coup ne remédie que très partiellement à leur séparation initiale. Les sociétés industrielles contemporaines sont pourtant basées sur l'interaction de rapports hiérarchiques autrement plus complexes, avec des critères de différenciation et d'identités multiples. Ces critères sont imbriqués et interdépendants: ils cumulent par là-même leurs effets. TI en est ainsi par exemple des critères de "race" et d'ethnie, de nationalité, de classe, de milieu géographique (urbain/rural), de réseaux de "relations", de niveau de qualification/fonnation, etc. Si l'appartenance à un sexe a un effet sur chacun des critères mentionnés, cet effet est loin d'être unifonne et universel. L'individu contribue et participe à tous les domaines de la pratique sociale en fonction de ses caractéristiques innées et acquises, ainsi qu'en fonction des différentes étapes de son cycle de vie. Le facteur temps joue également au niveau global de la société, où les éléments venant du passé s'articulent avec les éléments nouveaux, selon des modes spécifiques à chaque société (13). Ces articulations/interactions donnent naissance à des contextes particuliers, où interviennent par ailleurs les effets des recoupements entre l'histoire individuelle et l'histoire sociale du moment, ainsi que ceux des politiques étatiques. C'est dans un tel tissu différencié que les caractéristiques des individus et leurs identités multiples sont appelées à s'affinner. D'où l'historicité des rapports que les individus entretiennent avec la société globale et la complexité des schémas par lesquels les rapports de sexes 24

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