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ESPACES MODES DEMPLOI (n°108-109)

322 pages
La nature et le sens des rapports à l’espace des individus en milieu urbain suscitent de multiples interrogations : quels usages les habitants font-ils aujourd’hui de leur quartier de résidence ? Quels usages font-ils des autres espaces urbains ? Quels sont les lieux d’inscription de leurs pratiques et de leur relations sociales ? Comment conjuguent-ils vie de quartier et centralité, enracinement local et cosmopolitisme, teritorialité et mobilité ? De nombreux éclairages à la fois sur les modes d’usages actuels de divers types d’espace urbains et sur les formes, les déterminants et les fonctions sociales des pratiques spatiales de différentes catégories d’habitants observées en France et dans plusieurs pays.
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N°I08-109
N°1-2/2002

ESP ACES

MODES D'EMPLOI

publié avec le concours du Centre national du Livre

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique
75005 Paris

- FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargi ta u. 3 1026 Budapest - HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37

10214 Torino

- ITALIE

(Ç)L'Harmattan, 2002 ISBN: 2-7475-3040-X

N° 108-109*
I. ESPACES MODES D'EMPLOI Présentation, Jean- Yves AUTHIER Fin ou renaissance des quartiers? Les significations des territoires de proximité dans une ville pluriethnique, Francine DANSEREAU et Annick GERMAIN Peut-on encore parler de quartiers populaires? Marie-Hélène BACQUÉ et Yves SINTOMER 7

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"Like a village" : les habitants et leur rue commerçante dans Noe Valley, un quartier gentrifié de San Francisco, Sonia LEHMAN-FRISCH 47 Espace multiculturel et construction du rapport à l'autre: figure du jeune isolé et relations entre les générations, Bernard FRANCQ et Xavier LELOUP 71 Habiter son quartier et vivre en ville: les rapports résidentiels des habitants des centres anciens, Jean- Yves AUTHIER 89 Rapport au quartier, représentation de l'espace et mobilité quotidienne: le cas d'un quartier périphérique de Québec-ville, Thierry RAMADIER .111 Mobilités quotidiennes et urbanité suburbaine, Mohamed HILAL et Yannick SENCÉBÉ 133 La pauvreté périurbaine : dépendance locale ou dépendance automobile? Olivier COUTARD, Gabriel DUPUY et Sylvie FOL 155 Pratiques urbaines d'un quartier de gares, Michel KOKOREFF 177 Aller au cimetière à Salé (Maroc) : les nouvelles dimensions spatiales de pratiques sociales en déclin, Pascale PHILIFERT 197 Mobilités et espaces de l'habiter des classes populaires urbaines de la fin du XIXe siècle aux années 1950, Claire LÉVY- VROELANT 215 II. HORS DOSSIER Cheminer dans la ville, cheminer dans sa vie. Pratiques et trajectoires professionnelles des chauffeurs-livreurs en milieu urbain,
C é line CH 0 LEZ. . . .. . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .239

La Madâfa de Bâb al-Nayrab, un repaire dans la ville, un relais dans l'espace, Jacques HIVERNEL III. NOTES DE LECTURE IV. RÉSUMÉS
*Ce numéro a bénéficié d'une aide financière du GIS Socio -Économie de l'Habitat

253 .275 299

I

ESP ACES

MODES D'EMPLOI
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Présentation

Jean-Yves AUTHIER

" spaces modes d'emploi". Sous ce titre, en forme de double clin d'œil à l'auteur d'Espèces d'espaces et de La Vie mode d'emploi (Pérec, 1974 et 1978), sont rassemblés dans ce dossier dix articles (onze en fait, mais le dernier a un statut un peu particulier) qui, à partir de problématiques et de terrains très divers, interrogent et analysent les rapports contemporains à l'espace des individus et des groupes sociaux, principalement en milieu urbain. Comment, dans le contexte actuel d'éclatement spatial des agglomérations, de diversification des espaces urbains, d'extension des phénomènes de mobilité et de bouleversement des modes de vie, se structure spatialement la vie sociale des citadins? Quels sont les lieux d'inscription de leurs pratiques et de leurs relations sociales? Quels usages font-ils de leur quartier de résidence? Quels usages font-ils des autres espaces de la ville? Comment conjuguent-ils vie de quartier et centralité, enracinement local et cosmopolitisme, territorialité et mobilité? Quels rôles de surcroît ces espaces et ces rapports jouent-ils aujourd'hui en termes de socialisation, d'insertion sociale et de construction identitaire ?

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Espaces et Sociétés

Ces questions, déjà en partie présentes dans les premiers travaux des sociologues de l'École de Chicago (Grafmeyer, Joseph, 1979) ou dans certaines productions de Paul-Henry Chombart de Lauwe et de son équipe du Centre d'étude des groupes sociaux (Chombart de Lauwe et colI., 1961 et 1962), font actuellement l'objet de nombreux débats scientifiques, très largement évoqués dans les différents articles, et sont au centre de plusieurs programmes de recherche récemment mis en placel. Elles sont ici traitées à travers trois grandes "entrées" . Les cinq premiers textes explorent l'espace du quartier de résidence des citadins. Dans le premier, Francine Dansereau et Annick Germain s'interrogent sur les significations contemporaines du quartier, dans le contexte montréalais. Dans cette ville pluriethnique, "traversée par des courants migratoires successifs qui ont donné lieu à des formes particulières de segmentation et de mélange à l'échelle des quartiers", le quartier constitue-t-il encore un espace social, un lieu d'intégration et de construction d'une cohésion communautaire, ou est-il devenu un simple territoire d'intervention des politiques publiques? Dans le second, Marie-Hélène Bacqué et Yves Sintomer analysent, à partir d'un travail empirique réalisé dans deux quartiers de l'ancienne banlieue rouge parisienne (le quartier Allende à Saint-Denis et le quartier Cochennec à Aubervilliers), les réalités sociales actuelles des quartiers populaires d'autrefois. Ces quartiers, où s'articulaient un fort ancrage local, une identité sociale et un rapport au politique ont-ils disparu ou existent-ils encore, sous une forme renouvelée? Dans le troisième, Sonia Lehman-Frisch examine la nature et le sens des liens qui unissent les habitants d'un quartier gentrifié de San Francisco à leur lieu de résidence, notamment à travers l'observation des usages que les anciens habitants et les jeunes cadres urbains récemment installés font de la principale rue commerçante de ce quartier. Dans le quatrième, structuré autour de la question des liens entre spatialité et formes de socialisation, Bernard Francq et Xavier Leloup étudient comment, dans un quartier hétérogène localisé dans la commune d'Ixelles (dans l'agglomération bruxelloise), des jeunes adultes isolés et des anciens habitants âgés s'approprient cet "espace mélangé" et tissent dans cet espace des rapports de proximité et de distance. Enfin dans le cinquième, Jean-Yves Authier analyse à l'aide d'une vaste enquête par questionnaire les rapports (pratiques et symboliques) au quartier des résidents de différents quartiers anciens centraux, situés à Lyon, Montpellier, Montreuil, Paris et Versailles, et observe en même temps leurs façons de vivre en ville afin de saisir la place que le quartier occupe dans leur vie urbaine. Les trois articles suivants, de Thierry Ramadier, Mohamed Hilal et Yannick Sencébé, Olivier Coutard, Gabriel Dupuy et Sylvie Fol, abordent la question des rapports contemporains à l'espace sous l'angle des mobilités quotidiennes. Le
1. Cf. les programmes "Habitat et vie urbaine" et "Mobilités et territoires urbains" du Plan Urbanisme Construction et Architecture et le programme "Pratiques et formes urbaines: mobilités et territoires" du GIS Socio-Économie de l'Habitat, dans lequel sont impliqués plusieurs auteurs de ce numéro.

Présentation

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premier auteur étudie les différentes figures de la mobilité quotidienne des habitants d'un quartier situé dans la première couronne péri-urbaine de la ville de Québec, et associe l'examen de ces différentes formes de mobilité aux représentations de l'espace produites par ces habitants et aux rapports qu'ils entretiennent avec leur quartier de résidence, pour mettre au jour les modalités de leur rapport à l'espace urbain. Les seconds analysent les mobilités quotidiennes et la configuration des espaces de vie des habitants des communes périurbaines de l'agglomération dijonnaise : quels sont les espaces fréquentés au quotidien par ces ménages? Comment les migrants alternants qui résident en grand nombre dans ces communes s'approprient-ils les différents espaces de vie de leur quotidien? Comment ces espaces se sont-ils construits au fil de leurs cheminements biographiques? Les trois autres auteurs s'attachent à décrire et à comprendre, à travers une enquête réalisée dans quatre sites, les contraintes et les pratiques de déplacement des ménages pauvres péri-urbains, en France et en Angleterre: quelles sont, dans ces deux pays, les pratiques spatiales de ces ménages pour lesquels la mobilité pose problème? Quels choix opèrent-ils entre une mobilité coûteuse et une immobilité pénalisante ? Comment vivent-ils cette situation? Les deux autres textes sont consacrés aux différents usages sociaux de deux types d'espaces urbains, les quartiers de gare et les cimetières, qui ont en commun d'être à la fois des lieux "traditionnels" de la ville et en même temps (dans certains contextes) des lieux fortement impliqués aujourd'hui dans les politiques d'aménagement visant à créer de nouvelles centralités urbaines. La figure du quartier de gare est analysée par Michel Kokoreff, à partir de l'exemple du quartier des deux gares de la métropole lilloise où se concentrent, dans des lieux bien spécifiés (le centre commercial d' Euralille, les gares, le quartier ancien), des catégories sociales très contrastées (les jeunes des quartiers pauvres de la métropole lilloise, les sans-abri et les toxicomanes, les commerçants). Les modes d'utilisation et d'appropriation, anciens et nouveaux, des cimetières sont explorés par Pascale Philifert, à partir du cas exemplaire des cimetières de la ville de Salé au Maroc. Ces dix articles, qui présentent le grand intérêt de porter à la fois sur différentes espèces d'espaces et sur différentes catégories d'habitants, observées en France et dans plusieurs pays étrangers, sont complétés par une contribution de Claire Lévy-Vroelant centrée sur les façons dont la mobilité et le rapport à l'environnement des classes populaires ont été perçus, décrits et étudiés entre les années 1880 et les années 1950. Situé à la fin de ce dossier, ce onzième texte permet d'établir des liens entre les phénomènes contemporains de spatialisation de la vie sociale en milieu urbain et des phénomènes plus anciens de mobilité et d'ancrage de populations urbaines, mais aussi de comparer les manières présentes et passées d'étudier ces phénomènes. En définitive, ce numéro ne prétend pas livrer le mode d'emploi permettant de comprendre dans toute leur diversité et leur complexité les rapports contemporains à l'espace des individus et des groupes sociaux en milieu urbain. Mais il

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Espaces et Sociétés

apporte de nombreux éclairages sur les modes d'usage actuels de divers types d'espaces urbains et, plus largement, sur les formes, les déterminants et les fonctions sociales des pratiques spatiales de nombreuses catégories d'habitants.

Références bibliographiques
CHOMBART DE LAUWE P.-H. et colI. (1961-1962), Recherches sur l'évolution de la vie sociale en milieu urbain. L'intégration du citadin à sa ville et à son quartier, Paris, Centre d'Étude des Groupes Sociaux, 4 fascicules. GRAFMEYER Y., JOSEPH J. (1979), L'École de Chicago. Naissance de l'écologie urbaine, Paris, éditions Aubier-Champ urbain. PÉREC G. (1974), Espèces d'espaces, Paris, éditions Galilée. PÉREC G. (1978), La Vie mode d'emploi, Paris, éditions Hachette.

Fin ou renaissance des quartiers? Les significations des territoires de proximité dans une ville pluriethnique

Francine DANSEREAU et Annick GERMAIN

ans un article intitulé "La fin des quartiers ?", François Ascher (1998) s' interroge sur l'affaiblissement du quartier comme "territoire et échelle des pratiques sociales". Dans la métapole contemporaine, les citadins organiseraient leurs activités et leurs réseaux sociaux essentiellement en référence à deux échelles spatiales: le logement deviendrait le pivot central de la vie quotidienne tandis qu'à l'autre extrémité, l'espace de la ville entière correspondant à celui des principaux services urbains représenterait le deuxième espace de référence. Entre les deux, le quartier aurait perdu son rôle structurant dans les relations sociales que nouent les citadins dans leur vie quotidienne. Cette thèse se situe dans la continuité de la relecture que font un certain nombre de sociologues de la ville contemporaine. L'urbanisation moderne aurait dilué les frontières du quartier en généralisant une relative maîtrise des distances, voire une valorisation de la mobilité spatiale et de la capacité de choix qu'elle

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procure (Remy et Voyé, 1992). En d'autres termes, la réalité du quartier appartiendrait à un monde révolu où les citadins étaient pour la plupart captifs de leurs espaces de proximité et où leur vie quotidienne ne s'étendait guère au-delà des limites de leur quartier. La thèse de la fin des quartiers semble faire contraste avec ce que mettent de l'avant d'autres chercheurs qui concluent que le quartier demeure une espace de référence dans les pratiques sociales des habitants et que l'ancrage dans un quartier et la mobilité dans l'espace métropolitain ne répondraient pas à des logiques contradictoires, bien au contraire (Authier et al., 1999). Qu'est-ce donc qu'un quartier dans la ville contemporaine? Un lieu à fonction purement symbolique? Un lieu de vie sociale, de sociabilité? Une simple convention administrative? Espace à géométrie variable, investi de façons diverses selon le statut social des habitants, la cause est entendue: le quartier est avant tout une construction sociale. Mais on peut se demander si bien plus qu'un territoire subjectivé des interactions individuelles il ne devient pas avant tout un territoire objectivé de l'action collective (Morin et Rochefort, 1998), qu'elle soit associative ou publique. Échelle d'intervention commode pour mobiliser les ressources locales, le quartier semble en tout cas omniprésent dans le discours public. Un peu partout les politiques publiques n'ont-elles pas tendance à faire du quartier une pièce essentielle dans l'élaboration des stratégies de revitalisation urbaine et de développement social ? Mais ici aussi les conceptions divergent. Aux États-Unis, les politiques voient dans les quartiers des lieux reproducteurs des inégalités et de l'exclusion sociales; on préconise alors de disperser les populations défavorisées. Au Québec, au contraire, on mise sur les vertus de la proximité et les politiques sociales se sont recentrées sur le quartier pour tirer parti des ressources de solidarité que génère la communauté locale. Ces politiques correspondent-elles à l'espace vécu des habitants et plus particulièrement aux rapports au quartier que développent les populations les plus démunies? Le quartier abrite-t-il des dynamiques sociales susceptibles d'alimenter la cohésion sociale à l'échelle locale? Ces dynamiques ne sont-elles pas précisément conditionnées par le recentrage des politiques publiques autour du quartier? Dans une ville comme Montréal, perpétuellement transformée par des flux migratoires de plus en plus importants, ne faut-il pas aussi interroger les évolutions dans les pratiques spatiales qu'engendre l'établissement de nouveaux immigrants dans différents quartiers? Dans la mesure où la ville contemporaine devient une ville pluriethnique, n'assiste-t-on pas à des changements significatifs dans les rapports qu'entretiennent les habitants avec leur quartier et dans les

Fin ou renaissance des quartiers?

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fonctions que ce dernier remplit dans la construction d'une cohésion communautaire ? Peut-on d'ailleurs dégager des convergences dans ces rapports au quartier au-delà des différences sociales ou culturelles? Pour discuter de ces questions qui dans un sens traversent toute la sociologie urbaine, nous développerons une réflexion en deux tempsl. Nous commencerons par regarder de manière synthétique les tendances récentes des politiques de revitalisation urbaine et de développement social en Grande-Bretagne, aux ÉtatsUnis et au Québec en examinant plus particulièrement le rôle que l'on veut faire jouer au quartier. Nous situerons ensuite notre analyse sur un registre différent, celui des modes de peuplement dans l'espace urbain en fonction des vagues migratoires et plus particulièrement des fonctions jouées par le quartier dans la structuration des communautés culturelles (terme désignant au Québec les groupes ethniques issus de l'immigration). Nous verrons ainsi la diversification des rapports au quartier dans une ville fortement pluriethnique comme Montréal, et reviendrons alors sur les politiques d'intégration jouant la carte du quartier.

Les politiques publiques et la construction sociale du quartier
L'actualité du débat sur la pertinence du quartier dans la vie des urbains d'aujourd'hui est ravivée par une tendance des politiques publiques, tant en Europe qu'en Amérique du Nord, à recentrer les interventions sociales sur le quartier et surtout sur les dynamiques sociales dont il serait le cadre. Ainsi, les politiques publiques de lutte contre l'exclusion sociale adoptées ces dernières années en Grande-Bretagne et aux États-Unis tendent à faire du quartier une cible privilégiée des interventions visant les groupes marginalisés. Inspirées notamment par les thèses de l'underclass (Wilson, 1987), ces politiques cherchent à désenclaver les populations captives des quartiers défavorisés qui entretiennent le cercle vicieux de la pauvreté (Dansereau et al., 2001). En Grande-Bretagne, l'application pendant les années 1980 de la politique du "Right-to-Buy" a conduit à ce que l'on appelle la "résidualisation" du logement social et de ses clientèles, phénomène qui se traduit aujourd'hui par la concentration, dans les ensembles de logement social qui subsistent, de ménages très pauvres faisant face à diverses formes d'exclusion sociale et économique. Pour remédier à cette situation, la Social Exclusion Unit (SEU), créée en 1998, a mis sur pied une panoplie d'initiatives et de politiques partenariales qui ciblent l'échelle locale (Kearns et Forrest, 2000). La relance des économies locales et la revitalisation des quartiers marginalisés apparaissent comme les deux faces
1. Ces deux volets correspondent d'ailleurs au programme de recherche lancé par les auteurs et intitulé Le quartier: espace social, territoire d'intervention? Ce programme est financé par le Fonds pour la formation des chercheurs et l'aide à la recherche (FCAR) du Québec.

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d'une même réalité à traiter de manière intégrée dans le cadre des initiatives comme la "National Strategy for Neighbourhood Renewal" (UK, Cabinet Office, 2000). Dans ce contexte, les mauvaises conditions de logement d'un grand nombre de locataires du secteur social, dues à l'insuffisance des ressources requises pour leur remise en état, sont vues comme faisant partie intégrante des dynamiques d'exclusion sociale. La nouvelle approche préconisée en ce qui concerne l'habitation dans les secteurs détériorés met l'accent sur la promotion de la mixité socio-économique et sur la "viabilité" (sustainability) de l'habitat dans le but de favoriser une meilleure intégration des populations. Les bailleurs sociaux agréés (registered sociallandlords ou RSL) qui se proposent de réaliser de nouveaux logements sociaux ou d'obtenir le transfert de logements sociaux du secteur municipal vers des RSL dans des milieux défavorisés doivent démontrer leur capacité de fournir des services spécialisés à leurs clientèles et de développer des partenariats visant l'aide à la réinsertion à l'emploi et la prise en charge par les locataires de leurs propres conditions de vie. TIs'agit, en somme, de décloisonner les politiques du logement par rapport aux autres politiques sociales. Aux États-Unis, les politiques globales d'intervention sur les quartiers dégradés remontent à 1974 avec la création du programme Community Development Block Grants. Les objectifs du programme, dont la stabilité dans le temps et l'importance en termes budgétaires en font une des toutes premières priorités de l'agence fédérale chargée de l'habitation et du développement urbain (Housing and Urban Development), sont définis de manière très large. Les subventions accordées servent principalement à des interventions visant le logement, les équipements et les services publics et le développement économique. La mise en œuvre de ces interventions, au niveau local, fait largement appel aux organismes sans but lucratif actifs, entre autres, dans les quartiers en difficulté. Par ailleurs, au cours des années 1990, les préoccupations relatives à la concentration des minorités et des ménages pauvres, dont les locataires des logements publics, dans des quartiers dégradés, jugés reproducteurs des inégalités et de diverses pathologies sociales, ont donné lieu à toute une série d'initiatives axées sur la dispersion de la pauvreté et le ré-équilibrage des milieux de vie. Ainsi le programme HOPE VI (HUD, 1999), adopté en 1993, vise un réaménagement en profondeur d'ensembles de logements publics dégradés souffrant de déficiences majeures sur le plan de la conception et de l'insertion dans le tissu urbain, de l'entretien et de la sécurité. Ces ensembles abritent des clientèles très pauvres, socialement dépendantes et marginalisées. La conjugaison de l'exclusion sociale et de l'enclavement physique conduit à opter pour un remodelage complet des sites, pouvant impliquer la démolition totale ou partielle des bâtiments existants, l'insertion d'équipements collectifs susceptibles de revitaliser le

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site et de créer des liens avec le milieu environnant et, dans les cas les plus ambitieux, l'implantation d'une collectivité nouvelle s'adressant à une clientèle diversifiée sur le plan des revenus et des statuts d'occupation. Les ménages déplacés hors du site lors de ces opérations sont incités à se reloger dans des collectivités "équilibrées", elles aussi, en termes de composition sociale. Parmi les nouveaux services et activités implantés sur les sites remodelés, on compte diverses initiatives en matière d'éducation ou de développement de l'emploi visant à aider les familles à sortir de l'exclusion et à accéder à l'autonomie économique. Le programme Moving to Opportunity (MTO) illustre, de manière encore plus spectaculaire, les préoccupations relatives à la concentration de la pauvreté (Goering, 1999 ; Goetz, 2000). Il s'agit d'un programme expérimental axé sur la mobilité assistée des familles habitant des ensembles de logement social dégradés situés dans des zones à forte concentration de pauvreté vers des logements du marché locatif privé situés dans des zones à faible concentration de pauvreté offrant de meilleures conditions de vie et de meilleures chances d'ascension sociale. Amorcé en 1994, le programme MTO vise, par un suivi sur dix ans, à mesurer les effets d'un changement de cadre de vie sur les niveaux de bien-être (santé physique et mentale) et de réussite des familles en matière d'emploi, de niveau de revenu et d'éducation des enfants. Le programme MTO se veut une sorte de laboratoire qui permettra à terme de valider ou non les thèses du déterminisme spatial inscrites dans les analyses de la culture de la pauvreté ou de l'underclass et dans les propositions qui misent sur la déconcentration et le mélange social pour résoudre le cercle vicieux de la pauvreté Il ressort clairement de l'examen de ces politiques et programmes mis en œuvre en Grande-Bretagne et aux États-Unis que le quartier est vu plutôt comme une contrainte, un facteur qui a des effets négatifs sur les conditions de vie et les chances de mobilité sociale des habitants2. On peut aussi concevoir le quartier sur un mode plus positif, comme un lieu de déploiement de solidarités et d'empowerment. Certaines politiques de développement social ou économique élaborées au Québec depuis les années 1980 paraissent ainsi miser sur les vertus des dynamiques sociales à l' œuvre dans les quartiers populaires. On peut citer, par exemple, les interventions poursuivies par les Corporations de développement économique communautaire (CDEC). Ces dernières sont nées au milieu des années 1980 dans trois vieux quartiers industriels montréalais particulièrement frappés par les pertes d'emplois manufacturiers et la montée du chômage et de la pauvreté. Ces quartiers se caractérisaient
2. Ces politiques ont en réalité deux versants: un versant empowerment des populations par l'enrichissement du panier de services (dont les services d'insertion à l'emploi), la création d'emplois et d'équipements collectifs in situ et un versant aide à la mobilité géographique et statutaire au sein du parc domiciliaire.

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également par une longue tradition d'organisation communautaire et de mobilisations populaires (Morin, Latendresse et Parazelli, 1994). L'objectif des CDEC est double: développer l'entrepreneurship et le niveau d'employabilité de la main-d' œuvre du quartier, en misant sur le partenariat entre acteurs économiques et communautaires3 et sur la participation des populations marginalisées aux actions entreprises. Reconnues et soutenues financièrement par l'État, des CDEC ont progressivement été mises en place au niveau de chacun des arrondissements de la ville de Montréal. Ce déplacement de leurs assises territoriales du quartier vers l'arrondissement a entraîné, pour la plupart des CDEC, certaines difficultés sur le plan de la participation des populations, l'arrondissement ne correspondant pas à un territoire d'appartenance ni au territoire d'action des réseaux locaux que l'on cherche à mobiliser. Elles n'en ont pas moins réussi à développer les partenariats nécessaires à la mise sur pied d'entreprises nouvelles et à l'amélioration de la formation de la main-d' œuvre. Plus récemment, certaines initiatives lancées sous l'égide de l'économie sociale, notamment en ce qui a trait aux services dits "de proximité", mettent aussi le quartier sur le devant de la scène. C'est le cas plus particulièrement des "organismes communautaires de service" dont les services sont destinés essentiellement aux résidants (personnes âgées, jeunes, familles ou personnes défavorisées) d'un quartier précis et qui sont engagés dans des activités de concertation
avec

d'autres organismes à l'échelle du quartier (Rochefort, 2001). Ces orga-

nismes participent à la construction sociale du quartier dans la mesure où ils misent sur l'identification au quartier de leurs clientèles-cibles et où leurs stratégies de concertation avec d'autres organismes du milieu contribuent de manière significative à la mise en place et à la valorisation d'une identité territoriale de quartier. Mais ce sont surtout les politiques sociales qui, depuis quelques années, traduisent un intérêt soutenu pour le maintien et la consolidation des solidarités communautaires à l'échelle des quartiers. Ainsi, un programme d'intervention auprès de jeunes parents en difficulté (notamment des mères adolescentes) dans des quartiers défavorisés de banlieue vise à améliorer les compétences relationnelles de ces parents, à réduire leur isolement social et à favoriser la construction de réseaux sociaux plus solidaires. D'autres interventions qui visent cette fois les jeunes de la rue, qui occupent des lieux publics spécifiques (parcs, places publiques qui constituent des lieux de rassemblement et de solidarité, voire des lieux de vie quotidienne) dans des quartiers centraux (Parazelli, 2000), font ressortir les difficultés de cohabitation entre ces jeunes et les résidants des quartiers
3. Les acteurs concernés sont issus des milieux d'affaires (entreprises, institutions financières), des syndicats, des organismes engagés dans la formation de la main-d' œuvre et du milieu communautaire.

Fin ou renaissance des quartiers?

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concernés, difficultés que l'on tente d'aplanir par des interventions de médiation des associations sectorielles qui se préoccupent de ces jeunes marginaux auprès des associations présentes dans ces quartiers sur une base territoriale. Il est clair, dans un tel contexte, que les solidarités communautaires, les logiques d'appartenance et d'appropriation n'ont pas le même sens pour tous les groupes présents sur un même territoire. Des recherches menées dans un quartier populaire défavorisé (Morin et al., 1999) montrent ainsi que, parmi les personnes sans emploi stable, l'attachement au quartier et la pertinence de ce dernier comme espace de liens sociaux "forts" sont davantage l'apanage des mères responsables de famille monoparentale que des jeunes. La Ville de Montréal4 joue elle aussi la carte du quartier dans ses politiques les plus récentes: Partenaires dans le développement économique des quartiers (1990), Fonds d'aide aux quartiers défavorisés (1995), Programme de revitalisation des quartiers sensibles (1999). Plus récemment, c'est sur le terrain de la protection de l'environnement que la municipalité veut faire jouer les vertus du quartier. Elle a lancé un programme qui finance 51 organismes pour développer un éco-civisme au moyen de programmes de sensibilisation ayant pour objet le recyclage des déchets et l'embellissement des quartiers. Ce qu'elle appelle des éco-quartiers sont en principe des organismes communautaires (c'est-à-dire émanant du milieu) que la municipalité subventionne pour améliorer l'environnement. En fait, plusieurs organismes oeuvraient déjà dans d'autres secteurs que l'environnement (par exemple, l'aide aux immigrants) ; ils ajoutent ainsi à leurs activités initiales un nouveau champ d'intervention pour augmenter leurs ressources. D'autres organismes sans but lucratif se sont constitués à l'occasion du programme municipal. TIn'en reste pas moins que certains éco-quartiers tentent de développer un entrepreneurship environnemental somme toute assez nouveau dans le paysage des associations mais sont tentés de rentabiliser leurs ressources en intervenant sur plusieurs quartiers (Sénécal, 1999). On pourrait évoquer de nombreux autres programmes gérés par la Ville de Montréal. Nous nous attarderons plus loin à un programme concernant l'intégration des immigrants, après avoir examiné comment l'immigration change de manière significative le paysage urbain de la métropole.

4. Le 1er janvier 2oo2les 29 municipalités de l'île de Montréal ont fusionné pour ne former qu'une seule municipalité. Dans le cadre de cet article, nous utilisons le découpage administratif en vigueur jusqu'à cette date; la Ville de Montréal qui compte approximativement un million d'habitants est donc une de ces 29 municipalités, l'île de Montréal totalisant 1 700 000 habitants.

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Espaces et Sociétés

La diversification des rapports au quartiers dans une ville pluriculturelle : le cas de Montréal
Montréal, mosaïque de quartiers? Montréal constitue un laboratoire intéressant pour explorer la signification du quartier dans la ville contemporaine car la notion de quartier y est depuis longtemps une image-guide forte. Omniprésente dans le discours, elle est inscrite dès l'origine dans l'organisation du territoire, comme le montre un retour rapide sur l'histoire de Montréal. Le mode de découpage du sol a joué un rôle capital dans l'émergence puis le développement des quartiers. Au XVIIe siècle l'établissement des premiers colons français a suivi un modèle de lotissement particulier, perpendiculaire au fleuve Saint-Laurent pour permettre à chaque villageois d'avoir accès au fleuve tout en gardant une certaine proximité entre voisins afin de faire face aux attaques des Amérindiens. Des rangées successives de "côtes" (terme qui désignait une portion de territoire découpée en lots et traversée par un chemin) s'éloignaient des rives et formaient un ensemble auquel s'identifiaient les habitants (Mars an, 1994). Ces "côtes" ont donné naissance, à partir de 1870, à de nombreuses municipalités de banlieues. Les unes furent plus tard annexées à la Ville de Montréal tout en gardant une identité de quartier assez forte, les autres ont défendu farouchement leur autonomie et la spécificité de leur cadre de vie. . . jusqu'à l'adoption en 2001 d'une loi provinciale décrétant la fusion de toutes les municipalités de l'île. Certaines de ces banlieues, cossues pour la plupart, étaient au surplus le territoire d'élection des populations anglophones et avaient de ce fait un statut particulier. Avec le déclin démographique des Anglo-Montréalais, ces banlieues ont fonctionné plus que jamais comme territoires de repli identitaire et ont contesté, en vain, la loi sur les fusions au nom de chartes protégeant les droits des minorités.
Une mosaïque de petites patries

En plus d'être inscrit dans la morphologie urbaine de Montréal, le quartier est aussi un milieu social construit par des vagues successives de peuplement, dont d'importantes vagues d'immigration internationale. Après la conquête anglaise en 1760 Montréal devient rapidement une métropole multiculturelle puisqu'aux côtés des Britanniques viennent s'installer principalement des Écossais et des Irlandais. Très tôt cette diversité culturelle sous ses formes ethnique, religieuse ou linguistique devient un principe de structuration de l'espace urbain. Chaque groupe "établit ses quartiers" dans des lieux précis et déploie un réseau d'institutions particulières (églises, écoles, associations caritatives, etc.).

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Cette segmentation de l'espace se renforce avec l'arrivée au tournant du XXe siècle d'immigrants qui ne viennent plus seulement des îles britanniques. Certains de ces nouveaux venus marquent davantage que d'autres leur territoire en s'y concentrant et en y développant éventuellement des activités économiques qui transforment leur quartier en enclave. Ainsi les Juifs, installés dès la fin du XVille siècle et identifiés à l'élite angloécossaise, voient leur "communauté" largement redéfinie par l'arrivée de Juifs Ashkénazes, pauvres, parlant le yiddish et provenant des pays d'Europe de l'Est à partir des années 1880. Ces immigrants reproduisent à Montréal le shtetl, petit village juif isolé à l'origine dans l'espace rural chrétien d'Europe de l'Est et transplanté à partir du début du XXe siècle dans la grande ville de Montréal. Le shtelt fonctionne comme un lieu intégré d'échanges économiques, d'institutions culturelles, éducatives et religieuses sur lequel repose la cohésion de la communauté. Ce morceau de ville a des caractéristiques particulières: forte intégration spatiale des activités, enchevêtrement constant des sphères publiques et privées, extrême densité des établissements (Anctil, 1992). Une communauté noire anglophone s'établit également à la fin du XIXe siècle, en provenance des autres provinces canadiennes et des États-Unis, auxquels viendront se joindre plus tard des immigrants des Antilles anglophones dans la Petite- Bourgogne qui est longtemps revendiquée par certains leaders comme un quartier fondateur (Remy, 1990) des communautés noires. Aujourd'hui ce projet de quartier fondateur n'est cependant plus rassembleur, compte tenu de la relative dispersion des immigrants noirs dans l'espace de l'agglomération ainsi que de leur forte différenciation ethnoculturelle et linguistique. Enfin, des travailleurs chinois recrutés notamment pour la construction du réseau de chemin de fer transcanadien à la fin du XIXe siècle vont eux aussi "établir leurs quartiers" dans ce qui aujourd'hui encore est connu comme le quartier chinois sis entre le Vieux-Montréal et le centre-ville. Abondamment charcuté par diverses opérations urbanistiques qui en ont réduit la taille, il fait l'objet d'une surenchère de marqueurs symboliques (portes et divers équipements urbains, enseignes, hôpital chinois, etc.) au moment où, paradoxalement, les Chinois n'en sont plus les seuls occupants. Il demeure quand même un lieu de centralité immigrée même si s'est développée depuis une quinzaine d'année une autre concentration chinoise en banlieue de Montréal, à Brossard, sur laquelle nous reviendrons. Dans les trois cas évoqués, l'espace du quartier devient le support d'une symbolique identitaire qui permet aux minorités de faire leur place dans la ville et de préserver leur cohésion communautaire. Ces trois groupes ethniques relativement marginaux d'un point de vue statistique vont néanmoins poser des jalons

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importants dans l'histoire du cosmopolitisme montréalais, tout en perpétuant un modèle d'intégration par segmentation mis en place par les Canadiens-français et les Canadiens-anglais (Germain et Rose, 2000). Les immigrants qui viennent s'installer à Montréal dans la première moitié du XXe siècle vont perpétuer ce modèle de mosaïque par des comportements d'agrégation résidentielle sous-tendus par ce que Claire McNicol1 a appelé une logique de confort culturel (McNicoll, 1993). La géographie résidentielle de Montréal était jusque là décrite à l'aide du concept de ségrégation, entendu par les géographes comme un synonyme de concentration. En fait les cas de véritable ségrégation au sens de relégation sont plutôt rares à Montréal alors que le tissu socio-résidentiel apparaît fortement segmenté. Les immigrants vont, pour la majorité d'entre eux, progressivement se regrouper dans des quartiers ultérieurement baptisés de quartiers ethniques, comme les Canadiens-français le fIrent autour du quartier-paroisse. Cette mosaïque ethnoculturelle verra ainsi éclore un quartier italien (la Petite-Italie), un quartier grec (Parc Extension), un quartier portugais (le quartier Saint-Louis). Ces communautés culturelles vont faire leur place dans cet entre-deux laissé par la dualité linguistique (Médam, 1978). Qu'il s'agisse des jardins-potagers italiens et grecs ou des façades colorées des Portugais lorsqu'ils rénovent leur maison, ces formes d'appropriation de l'espace confortent un modèle d'intégration par segmentation reposant largement sur la figure du quartier-village. La plupart de ces néo-Montréalais ont d'ailleurs une origine rurale.
Du quartier ethnique au quartier multiethnique

Le paysage culturel de Montréal commence à changer de façon significative dans les années 1980 avec l'arrivée d'immigrants qui proviennent de plus en plus de pays en développement et sont d'origines ethnoculturelles extrêmement variées. Dans les années 1990 les taux d'immigration augmentent substantiellement et comme les 9/10 des immigrants admis au Québec s'installent dans la métropole montréalaise, l'impact sur le tissu urbain et social ne tarde pas à se faire sentir. De nombreux quartiers de la ville de Montréal et des municipalités de l'île comprennent une forte proportion d'immigrants Gusqu'à 60%) et a fortiori d'habitants qui ne sont pas des Canadiens d'origine française ou britanmque. Deux éléments vont contribuer à modifier la géographie des quartiers montréalais : un certain étalement urbain de l'immigration et la multiplication de quartiers multiethniques. Pendant que certains immigrants d'origine européenne arrivés avant les années 1970 s'installent progressivement en banlieue, imitant ainsi le mouvement généralisé d'exode urbain des natifs en mobilité sociale ascendante, des

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groupes d'immigrants récents vont déroger au modèle de l'École de Chicago et aller s'établir directement en banlieue sans passer par cette zone de transition que constitue le Boulevard Saint-Laurent au centre de la ville. C'est le cas tout particulièrement d'immigrants asiatiques5 dans le "quartier S" 6 dans la ville de banlieue de classe moyenne qu'est Brossard, sur la Rive Sud du Saint-Laurent. Ce quartier d'immigration de banlieue est cependant relativement "invisible" dans la mesure où les immigrants aisés qui l'habitent semblent valoriser, dans leurs pratiques d'habiter, une conformité au modèle nord-américain de la banlieue de classe moyenne (Charbonneau, 1995). Une exception toutefois: des hommes d'affaire originaires de Hong Kong vont tenter d'implanter en bordure de ce quartier un centre commercial résolument chinois. Ce marquage ethnique va faire l'objet de controverses à l'occasion des élections municipales, le maire et des habitants d'autres quartiers de cette municipalité refusant un tel affichage ethnique unique tout en se déclarant favorables au modèle de la mosaïque ethnique, donc diversifiée. Le deuxième élément qui va modifier le paysage montréalais est l'émergence du quartier multiethnique comme figure dominante de l'implantation des populations immigrantes. Jusque dans les années 1980, à l'exception du Boulevard Saint-Laurent qui a fonctionné et fonctionne encore comme un couloir de l'immigration extrêmement hybride sur le plan culturel, la plupart des quartiers d'immigration étaient vus comme des quartiers ethniques, c'est-à-dire comme des quartiers dominés par un groupe ethnique particulier. Ceci ne veut pas dire qu'ils étaient culturellement homogènes mais qu'un groupe majoritaire (statistiquement parlant) en avait fait "son quartier". Avec l'arrivée d'immigrants des quatre coins du monde et l'augmentation substantielle des taux d'immigration au début des années 1990, ces quartiers ethniques vont devenir multiethniques et d'autres qui ne recevaient pratiquement pas d'immigrants vont eux aussi devenir multiethniques. Par exemple, dans le quartier Parc Extension où dans les années 1970 les deux tiers de la population étaient d'origine grecque, cette proportion, n'était plus que de 35% au recensement de 1991, et même moins quelques années après (Dansereau, 1995). En d'autres termes, ce qui domine désormais la géographie des quartiers d'immigration, c'est la très forte diversité des origines ethniques des habitants d'un quartier, que ce soit dans la ville centrale ou en banlieue. Cela veut-il dire que les immigrants d'une même origine ethnique ne se concentreraient plus dans un quartier privilégié? La réponse à cette question
5. Il s'agit principalement d'immigrants originaires de Hong Kong, de Chine, de Taïwan, et du Viêt-Nam. 6. À Brossard les quartiers sont tous désignés par une lettre. Les habitants n'en sont pas moins fortement conscients des différences entre quartiers.

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exige des réponses multiples. En premier lieu les groupes d'immigrants établis depuis longtemps à Montréal ont à présent plusieurs quartiers; mais ils ne se dispersent pas aléatoirement dans l'espace métropolitain. Lorsque leur situation socio-économique s'améliore, de nombreux immigrants quittent les quartiers centraux pour gagner la banlieue ou plus précisément une banlieue où ils retrouveront de nombreux compatriotes. C'est notamment le cas des Grecs établis dans le quartier de banlieue Chomedey à Laval sur la Rive Nord du Saint-Laurent. D'autres quartiers de banlieue ont aussi accueilli des Grecs mais c'est à Chomedey qu'ils sont les plus nombreux, qu'ils ont développé des réseaux communautaires importants et qu'ils sont représentés sur la scène politique municipale. On pourrait faire des observations semblables à propos des Italiens qui sont regroupés notamment dans la municipalité de Saint-Léonard sur l'île de Montréal. Parmi les vagues d'immigration plus récentes, certains groupes d'immigrants semblent adopter une stratégie d'invisibilisation pouvant se traduire dans une relative dispersion spatiale, pour se fondre plus facilement dans la société d'accueil, comme c'est probablement le cas des Algériens arrivés en grand nombre dans les dernières années. Ils ne s'établissent cependant pas n'importe où, comme la plupart des immigrants d'ailleurs. Peu de groupes se répartissent également dans les parties ouest et est de l'île et généralement les quartiers d'immigration sont préférés à ceux où domine la majorité québécoise francophone. Autre exemple, les populations originaires d'Amérique latine; sans que l'on puisse parler à leur égard de stratégie de dispersion spatiale, on note une relative dispersion de leur implantation résidentielle avec toutefois des zones de regroupement dans la moitié est de l'île de Montréal ainsi que sur la Rive Sud du SaintLaurent. Certains groupes, au contraire, fonctionnent sur la base d'une stratégie de concentration serrée; le cas des Hassidiques est probablement le plus remarquable à cet égard. On les retrouve à la fois dans l'ancien shtelt dans le quartier du Mile-End ainsi qu'en banlieue, à Boisbriand, sur la Rive Nord. Leur désir de vivre entre soi est souvent mal accepté dans les quartiers où se côtoient des populations d'origines différentes; ils cherchent alors à monopoliser un espace soit en achetant des propriétés riveraines (Mile-End) soit en construisant un quartier neuf (Boisbriand). De manière plus générale, toutefois, la formation de quartiers multiethniques se lit très bien dans le paysage urbain. Par exemple, les artères commerciales exhibent par leurs affichages une diversité ethnique remarquable et plusieurs commerces à vocation générale (banques, pharmacie, etc.) font leur publicité sur le caractère polyglotte du personnel. Sur une rue donnée, l'affichage commercial est rarement le fait d'une seule communauté. Aussi les revendications de certains commerçants visant à obtenir de la municipalité la consécration du caractère spé-

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cifique (latino, par exemple) d'un secteur ou d'un segment de rue, comme cela a été fait pour la Petite Italie ou pour le Quartier chinois, rencontrent-elles des résistances en raison de la présence dans le même secteur d'établissements qui appartiennent à des commerçants d'autres communautés et sont aussi porteurs de marqueurs identitaires particuliers. Ces résistances montrent en creux que la figure de la mosaïque ethnique est largement acceptée quand elle n'est pas valorisée dans certains quartiers centraux. L'expansion des quartiers multiethniques modifie le paysage culturel de Montréal. Mais cela veut-il dire que le quartier perd toute signification dans l'établissement des immigrants ou dans la structuration de la vie communautaire? Nos enquêtes sur les quartiers les plus multiethniques de la région montréalaise montrent que ces quartiers sont encore des quartiers d'intégration, pour reprendre l'expression de Patrick Simon (1992). Tout d'abord il faut noter qu'en dépit de la multiethnicisation croissante, les anciens maîtres des lieux, c'est-à-dire les groupes issus de vagues d'immigration antérieures, tentent de garder leur emprise sur le quartier. On les retrouve encore à la tête des principaux réseaux associatifs et ils assurent ainsi d'importantes fonctions de socialisation à la vie de quartier et aux usages locaux, notamment en ce qui concerne les lieux publics ou les équipements collectifs. Ensuite, la plupart des quartiers multiethniques sont caractérisés par une vie associative importante, où les communautés culturelles sont représentées par leurs propres organismes. Ces derniers ont souvent joué un rôle pionnier dans la mise en place de réseaux d'entraide et de défense des droits des nouveaux arrivants. Quant à la présence des communautés sur la scène politique, un examen des origines ethnoculturelles des élus municipaux dans toute la région montréalaise révèle une croissance significative des "élus ethniques", dans les municipalités ou les quartiers de grande concentration immigrante. Si les logiques d'établissement des immigrants d'une part et la vie de quartier d'autre part témoignent d'une non indifférence au quartier, les rapports au quartier reprennent-ils pour autant la figure du quartier village? Sur le plan de la sociabilité, certaines enquêtes (Ray et Rose, 2000) montrent que les immigrants ont des réseaux étendus qui ne sont pas confinés au territoire du quartier. Certains lieux de culte (mosquée, temple sikh, église pentecôtiste) ont une clientèle régionale aux antipodes de l'exigence de proximité observée dans le cas des synagogues des Hassidiques. Quant aux commerces ethniques si importants pour les nouveaux arrivants, ils ne sont pas l'apanage d'un quartier précis. Le quartier fonctionne alors davantage comme une ouverture sur d'autres fragments cosmopolites de la ville que comme un espace clos autosuffisant ou un espace de construction d'une identité communautaire.

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Des pratiques aux politiques
Le quartier est donc pour la plupart des populations immigrantes un espace de référence plutôt qu'un espace homogène de reproduction de la communauté. Mais ces populations entretiennent des rapports différenciés qui vont de l'invisibilisation au marquage de l'espace. Les pratiques de mobilité diffèrent certes selon les statuts socio-économiques ainsi qu'en fonction de la nature du tissu urbain (résidentiel ou multifonctionnel) mais elles font probablement partie d'une pratique de l'espace non confinée à l'espace du quartier.

Le principal défi des politiques est alors de pouvoir fonctionner avec une
diversité de pratiques. Or elles sont généralement sous-tendues par une conception bien précise du rapport au quartier. Quelques exemples permettront d'illustrer les décalages entre pratiques et politiques. La Ville de Montréal a depuis longtemps mis en place une politique interculturelle visant à combattre le racisme, prendre en compte les besoins des citoyens de toutes origines dans l'offre de service et promouvoir leur participation aux différentes sphères de la vie municipale, etc. Les programmes concernant plus spécifiquement l'accueil, l'établissement et l'intégration (y compris la francisation) des immigrants étaient jusqu'il y a peu gérés par le gouvernement provincial (ministère des Relations avec les Citoyens et de l'Immigration: MRCI). Ces dernières années, le ministère a opéré une certaine décentralisation de la gestion de ses programmes en nouant des ententes de partenariat avec des ONG ainsi qu'avec la Ville de Montréal. C'est dans ce contexte qu'a été lancé en 1999 un Plan d'action visant l'accueil et l'intégration en français des immigrants dans les quartiers de Montréal. Le MRCI accorde des subventions à la Ville de Montréal pour mettre en œuvre une panoplie de projets7 dans les différents quartiers de la ville, en collaboration avec différents partenaires publics et associatifs. Les quartiers visés par le Plan d'action correspondent aux principaux quartiers d'immigration auxquels s'ajoutent quelques quartiers où les immigrants sont peu présents mais où la cohabitation avec la population non immigrante semble difficile. Le Plan d'action compte environ une vingtaine de projets très divers mais qui tous reposent sur l'idée selon laquelle le quartier est un lieu d'intégration privilégié. Le deuxième exemple est celui des Tables de concertation intersectorielle de quartier mises en place dans chaque quartier par la Ville de Montréal. De concert
7. Le Plan d'action 200 1-2002 est organisé autour de 6 axes d'intervention: améliorer l'accès aux services publics disponibles dans les quartiers; développer le sentiment d'appartenance et une participation accrue à la vie associative de quartier; soutenir l'utilisation par les immigrants des services de sport et de loisir; familiariser les immigrants avec la culture québécoise via les lieux culturels de quartier; encourager la lecture et la connaissance de la littérature via les bibliothèques de quartier.

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avec la Régie régionale de la santé et des services sociaux (Gouvernement provincial) et Centraide (organisme de charité), la Ville finance vingt Tables de concertation intersectorielle de quartier qui favorisent les échanges entre les intervenants communautaires, publics et privés à l'échelle d'un quartier. La plupart de ces Tables deviennent pour la municipalité des interlocuteurs privilégiés dans l'identification des besoins sociaux, comme si à travers elles le quartier s'exprimait d'une seule voix. Dans le cas des organismes se consacrant à l'accueil des immigrants, à la défense de leurs droits ou se dédiant à la préservation des cultures d'origine, cette concertation formalisée à l'échelle du quartier pose des problèmes particuliers. Bon nombre des organismes qui se consacrent aux intérêts d'une communauté culturelle particulière travaillent pour une clientèle généralement répartie entre plusieurs quartiers avec quelques secteurs privilégiés de concentration. Comme ces organismes ont des ressources limitées8, ils ne peuvent participer aux instances de concertation de plus d'un quartier. Seules les très grosses associations, celles émanant des communautés culturelles les plus anciennes, parviennent à être actives sur plus d'une Table de concertation de quartier. Or la participation à ces Tables est d'autant plus stratégique que de plus en plus de bailleurs de fonds voulant éviter un saupoudrage indu de subventions font de la participation à ces Tables une condition de financement. Par ailleurs, certaines communautés sont moins bien représentées par des associations, soit qu'elles soient plus récentes ou que la vie associative ne fasse pas partie des traditions d'action collective dans les pays d'origine. Le quartier devient donc une instance majeure de démocratie participative qui ne sert pas nécessairement l'intérêt de tous ces habitants. La territorialisation des politiques à l'échelle du quartier renforce en tout cas l'influence des leaders communautaires qui peuvent jouer la carte du quartier. Ces derniers ont alors tendance à favoriser des politiques qui, loin de promouvoir la mobilité des habitants, favorisent leur enracinement dans le quartier et donc valorisent le sentiment d'appartenance à ce dernier.

Conclusion
Le quartier, en dernière analyse, se retrouve au cœur d'une tension entre la logique de l'action publique, qui a tendance à valoriser fortement le quartier et les pratiques spatiales des habitants pour qui le quartier représente davantage un
8. La plupart de ces organismes monoethniques ont vu ces dernières années leurs subventions diminuer fortement, les gouvernements provincial et fédéral ayant décidé de favoriser davantage des associations multiethniques afin d'éviter d'encourager toute forme de ghettoïsation. De la même manière, gérer l'allocation des ressources par quartier plutôt que par communauté permet de poursuivre un objectif semblable.

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tremplin vers un accès plus global à la ville. On note en particulier que les communautés ethniques récentes investissent non pas tant des quartiers comme à l'époque des quartiers ethniques mais plutôt des lieux spécifiques (lieux de culte, équipements communautaires) si bien que le quartier ne joue plus un rôle de marqueur des identités collectives. Par ailleurs, le retour du quartier dans l'organisation communautaire coïnciderait avec une relocalisation faisant suite à la territorialisation des interventions publiques. L'État sent le besoin de "passer" par des groupes communautaires pour investir le local et nouer des relations de confiance via des relations personnelles des intervenants communautaires avec les "bénéficiaires". Cette situation paraît paradoxale dans la mesure où les identités et les terrains d'action de ces groupes communautaires et des populations dont ils sont les porte-parole ne sont la plupart du temps pas confinés à l'échelle du quartier. Est-ce à dire que la renaissance des quartiers est bien davantage le produit ou le projet de l'intervention publique, relayé par certains acteurs du monde associatif, que le reflet des solidarités réelles entre habitants à l'échelle locale?

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Francine DANSEREAU
Culture et Société,

et Annick GERMAIN, INRS- Urbanisation,
Montréal, Québec, Canada H2X 2C6

3465 rue Durocher,

Peut-on encore parler de quartiers populaires?

Marie-Hélène BACQUÉ et Yves SINTOMER

Depuis une vingtaine d'années la notion de "quartier d'exil" (Dubet, Lapeyronnie, 1992) ou "d'exclusion" a remplacé celle de quartier populaire dans le vocabulaire sociologique et urbanistique. Il en est de même dans les représentations politico-médiatiques où le terme "les quartiers" désigne aujourd'hui populations et territoires en difficulté. Que recouvre cette évolution du langage? Les quartiers populaires ont-ils bel et bien disparu, parce que ferait défaut une communauté suffisante de pratiques résidentielles, de trajectoires sociales et de représentations politiques et culturelles? Ces quartiers, moins unifiés socialement, sont-ils d'abord qualifiés par des processus d'exclusion? Les mobilités individuelles priment-elles désormais sur les homogénéités de groupe? Peut-on au contraire avancer que les quartiers populaires existent encore, sous une forme renouvelée, mais qu'ils sont privés de leur identité et stigmatisés par les médias, les responsables politiques et les sociologues? Pour répondre à ces questions,

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nous nous attacherons brièvement à la courte histoire du terme de quartier populaire dans les sciences sociales, avant de discuter la disparition ou la recomposition de l'objet auquel il se référait à partir d'un travail empirique conduit sur deux quartiers de l'ancienne banlieue rouge parisienne.

Le court destin d'une notion récente
Dans la littérature sociologique, la notion de quartier populaire émerge comme figure spécifique et positive au cours des années 1950 et 1960 (Topalov, 2001). En France, la thèse d'Henri Coing, publiée en 1966 sous le titre Rénovation urbaine et changement social, décrit un îlot du 13ème arrondissement avant sa rénovation. Elle constitue de ce point de vue un ouvrage de référence. L'auteur y analyse le fonctionnement d'un quartier ancien, populaire, à dominante ouvrière, cette dernière caractéristique ne se réduisant pas à un effet statistique mais reposant sur "la définition d'un genre de vie commun". n définit le quartier comme un tout, une "communauté auto-suffisante", "un village". Les familles ouvrières y sont profondément enracinées; elles y travaillent et y vivent, elles partagent des conditions de vie difficiles, des formes de sociabilité et une culture spécifiques. Cette culture commune est structurée par l'opposition entre le

"eux et le nous" 1, qui renvoie à un "ici" et un "là-bas". Elle s'inscrit ainsi indissociablement dans le social et le spatial (Coing, 1966). Christian Topalov (2001) a mis en parallèle les travaux d'Henri Coing avec ceux d'Herbert Gans (1962) ou de Michael Young et Peter Willmot (1957) pour montrer comment une représentation assez proche des quartiers ouvriers traditionnels émerge à la même époque dans différents pays et contextes culturels. On pourrait également citer l'ouvrage de Hoggart (1957), qui servira de référence à nombre d'approches sociologiques, ou celui de Whyte (1943), qui précède l'ensemble de ces travaux mais ne sera traduit en France que tardivement. Les travaux d'histoire sociale conduits dans les années 1970 sur les quartiers ouvriers de l'entre-deux-guerres se situent dans la même perspective, en lui donnant une épaisseur historique. Ces analyses mettent également en avant les sociabilités, les formes d'entraide, le sentiment de quartier, et confmnent l'existence de modes de vie spécifiques, "de valeurs communes, d'aspirations collectives et qui remontaient loin dans le temps" (Faure, 2001). L'expérience politique des municipalités ouvrières, dont la banlieue rouge est emblématique, illustre plus directement, à travers la construction d'une contre-société, une articulation particulière entre identité sociale et politique et rapport au territoire (Fourcault, 1986 ; Bacqué, Fol, 1997). L'existence d'une vie de quartier n'est par ailleurs pas
1. Expression empruntée par l'auteur à Hoggart (1957).

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contradictoire avec une forte mobilité d'une partie des ménages ouvriers dans les parcours résidentiels, dans le travail et dans les pratiques urbaines. Dans ces différents travaux, les termes populaire et ouvrier sont souvent employés indifféremment. Cette confusion renvoie tout à la fois à la prédominance du groupe ouvrier dans les couches populaires et à sa diversité interne (Faure, 2001). Ces travaux sociologiques et historiques contribuent à une réhabilitation symbolique des gens d'en bas, du peuple, à qui est accordée une identité et une structuration propres (Topalov, 2001). TIsse démarquent des représentations qui dominaient au début du siècle, où faubourgs et quartiers ouvriers étaient d'abord vus comme sources de problèmes et de désordre. Les nouvelles perspectives reconnaissent certes que la cohésion du groupe représente une réponse à la difficulté des conditions de vie et peut être à ce titre analysée comme une nécessité, ou que l'intensité des relations de quartier a comme revers un contrôle social parfois pesant. Mais l'enracinement local est avant tout analysé comme un "patrimoine du groupe ouvrier" et comme une ressource commune. Le quartier des sciences sociales est ainsi avant tout un quartier populaire. Il n'est cependant que de lire certaines pages de Victor Hugo ou les poèmes de Jacques Prévert pour comprendre que des quartiers où se concentraient des classes populaires développant des relations de sociabilité et une culture propres préexistaient au concept sociologique. Cette évolution du regard scientifique, qui tendait jusquelà à adopter le point de vue des "beaux quartiers", suit une transformation plus large des représentations sociales. Elle est contemporaine d'une affmnation de classes qui, de "dangereuses", deviennent "laborieuses", pour paraphraser le titre de l'ouvrage de Louis Chevalier publié à la même époque (Chevalier, 1984). Leur accès à la légitimité sociale se traduit sur le plan territorial, et celui-ci contribue en retour à accroître cette légitimité. À travers la mise en place de l'État providence et par leur affiliation à la société salariale (Castel, 1995), les couches populaires parviennent au cours du cycle d'expansion économique des "Trente glorieuses" à accéder à une stabilité sociale et à des conditions de vie moins défavorables. L'évolution de leur statut symbolique est étroitement liée à celle de leur statut matériel et à la transformation profonde de leurs conditions de vie. Le paradoxe des travaux sociologiques de ces années est qu'ils se rapportent avant tout au passé, qu'ils témoignent de ce qui n'est plus ou de ce qui est en train de changer. Décrivant un quartier ouvrier traditionnel, Henri Coing en prédit ainsi la fin, avançant que la communauté qu'il analyse n'est possible que "par certaines conditions d'habitat, par la pauvreté de ses membres et leur stabilité, par la polyvalence des fonctions et surtout par l'appartenance ouvrière de la population qui identifie statut social et mode de vie collectif" (Coing, 1966). Ces caractéristiques font système, et cet équilibre fragile est remis en cause par les changements sociaux et par la modernisation urbaine. Le revers de l'intégration

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Espaces et Sociétés

sociale des classes populaires est la thèse qui se développe à la même époque de leur absorption progressive par les "classes moyennes". Une partie de la sociologie urbaine met quant à elle l'accent sur les effets corrosifs de la proximité spatiale des groupes sociaux organisée dans les grands ensembles: n'est-elle pas en train de miner la culture spécifique qui faisait de certains territoires des "quartiers populaires" ? Dès le début des années 1970, Jean-Claude Chamboredon et Madeleine Lemaire avancent en ce sens que les mécanismes de constitution de la population des grands ensembles tendent, en imposant une mixité spatiale, à dévaloriser les normes populaires et conduit à la "rupture de solidarité de classe" (Chamboredon, Lemaire, 1970). Mettant en avant la diversité des parcours résidentiels des ménages et leur impact sur les rapports au grand ensemble, ils contribuent à élargir les approches monographiques à la mobilité. La crise économique qui s'ouvre dans les années 1970 et le processus de paupérisation que connaissent certains grands ensembles font voler en éclat le rêve d'un accès de tous à la "société de loisir et de consommation" et d'un espace urbain qui nivellerait les différences sociales. Dans le sillage des politiques urbaines, les sciences sociales se penchent sur les quartiers en difficulté. Mais, pour autant, la notion de quartier populaire n'effectue pas un retour en force dans les discours scientifiques, administratifs ou médiatiques2. C'est qu'il n'y aurait pas de retour en arrière possible: la fin de la classe ouvrière déboucherait sur une société duale, où les inclus s'opposeraient aux exclus (Touraine, 1992) ; elle ne produirait pas une nouvelle conflictualité sociale porteuse de sens, mais seulement des aspirations déçues et le conformisme déviant d'une "classe moyenne prolétarisée" (Dubet, 1997). Il s'agirait donc de savoir "comment les groupes et les individus exclus peuvent réintégrer la vie et la ville moyennes" (Ascher, 1998). La structure urbaine et les handicaps à la mobilité sociale et résidentielle ne produiraient que des "quartiers de relégation" ou "d'exil" (Dubet, Lapeyronnie, 1992). La mobilité, pensée comme une valeur fondamentalement positive parce que liée au processus d'individuation des sociétés modernes, provoquerait le déclin des sociabilités de voisinage. Ce modèle dominant laisserait de côté les populations précarisées (comme les femmes au foyer), pour qui l'ancrage territorial serait devenu un refuge plus qu'une ressource. Pour toutes ces raisons, les territoires où se concentrent les populations à problèmes ne sauraient être des quartiers populaires, dans le sens positif qu'avait pris le terme, même s'il y a bien sûr des populations situées en bas de l'échelle sociale et vivant dans des territoires spécifiques.
2. Daniel s'agissait seconde quartiers Béhar (1990) affmna cependant à contre-courant l'existence de quartiers populaires qu'il de valoriser. Il fut repris par le rapport Delarue (Delarue, 1991), qui affmne que la mission de la politique de la ville est" la transformation des quartiers déshérités en d'habitat populaire pleinement considérés".