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Faites vos jeux

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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296283800
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"FAITES VOS JEUX"
essai sociologique sur le joueur et l'attitude ludique

Collection "Logiques Sociales" Dirigée par Dominique DESJEUX et Bruno PEQUIGNOT
Dernières parutions:

Valette F., Partage du travail. Une approche nouvelle pour sortir de la crise, 1993. Tricoire B., Le travail social à l'épreuve des violences modernes, 1993. Collectif, Le projet. Un défi nécessaire face à une société sans objet, 1993. Weil D., Homme et sujet. La subjectivité en question dans les sciences humaines, 1993. Gadrey N., Hommes et femmes au travail, 1993. Laufer R., L'entreprise face aux risques majeurs. A propos de l'incertitude des normes sociales, 1993. ClémentF., Gestion stratégique des territoires. (Méthodologie), 1993. Leroy M., Le contrôle fiscal. Une approche cognitive de la décision administrative, 1993. Bousquet G., Apogée et déclin de la modernité. Regards sur les années 60, 1993 Grell P., Héros obscurs de la précarité. Des sans-travail se racontent, des sociologues analysent, 1993. Marchand A., Le travail social à l'épreuve de l'Europe, 1993. Bagla-Gokalp L., Entre terre et machine, 1993. Vidal-Naquet P-A, Les ruisseaux, le canal et la mer, 1993. Martin D., L'épuisement professionnel, Tome 2, 1993. Joubert M., Quartier, démocratie et santé, 1993.

c L'Harmattan, 1993 ISBN: 2-7384-2216-0

COLLECTION

LOGIQUES SOCIALES

dirigée par Dominique Desjeux et Bruno Péquignot

"FAITES VOS JEUX"
essai sociologique sur le joueur et l'attitude ludique Jean-Pierre MARTIGNONI-HUTIN
Préface de Jacques Henriot

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

Le jeu n'est pas à prendre à la légère. Durant de longues années, voire de longs siècles, les spécialistes du jeu (je veux dire les théoriciens, philosophes ou psychologues, qui se sont intéressés au jeu) ont été avant tout des spécialistes de l'enfance: comme si le jeu était le propre de l'enfant. L'un des plus célèbres, Jean Piaget, alla jusqu'à prétendre que le jeu des adultes "n'est plus une fonction vitale de la pensée dans la mesure où l'individu est socialisé". Un changement considérable de point de vue s'est opéré au cours de ces vingt ou trente dernières années. On a fini par découvrir ce qui était évident: le jeu est pour l'homme adulte une fonction essentielle qui n'a rien d'enfantin. Les organisateurs de notre vie sociale et économique le savaient depuis longtemps. Les sociologues et les historiens aussi. L'idée même de jeu (ce que c'est que jouer) est une idée d'adulte, en relation avec un contexte sodo-culturel, dans un cadre historique et géographique déterminé. C'est pourquoi son étude relève d'une pratique pluridisciplinaire et non seulement d'une approche psychologique. Le livre que l'on va lire est l'oeuvre d'un sociologue. Il s'inscrit dans une lignée de recherche. De tout temps les hommes ont joué à des jeux proches de ceux qu'il décrit: courses de chevaux, loteries et autres jeux dits de hasard. De tout temps ils ont engagé des paris et se sont lancés dans lafolle aventure du nsque. L'intérêt particulier de ce livre réside dans le fait qu'il est non seulement le travail d'un sociologue rompu aux techniques de sa discipline, mais aussi le fruit d'une enquête 5

menée sur le terrain par un habitué de ce monde très spécial, infiniment pittoresque, qu'est le monde des courses. Il a étudié avec finesse et sympathie la vie d'un petit peuple (qui se compte, dans notre pays, par centaines de milliers, peut-être par millions d'individus) pour qui le casino, le bureau de tabac, la salle bruyante et affairée du "course par course" composent les éléments principaux du paysage quotidien. Il' a su analyser les motivations de ces passionnés du Tiercé-Quarté-Quinté plus, du Tac-o- Tac et de la machine à sous. Il a montré l'importance sociale, économique -je dirai philosophique - d'un tel mode d'existence, d'un tel choix de vie dans le monde d'aujourd'hui. Il nous aide à comprendre que l'objet premier -ou plutôt le sujet- d'une science des jeux est le joueur sans qui le jeu ne serait rien. Mais il fait plus que nous informer, que nous renseigner sur cet homme profondément humain qu'est le joueur: il nous invite à le prendre au sérieux. Jacques Henriot

6

INTRODUCTION

INTRODUCTION
Faut-il parler de jeux de hasard, de jeux d'argent quand on s'intéresse aux Loteries, aux Paris Hippiques, aux Machines à sous? Est-on autorisé à regrouper ces jeux sous une même appellation ou doit-on obligatoirement les séparer comme nous y invite le découpage ordinaire ? Ainsi, parfois, les paris sur les courses de chevaux ne sont pas considérés comme des jeux de hasard par les organisateurs, par les joueurs et même par certains chercheurs. Pour Alain Cottal1es paris P.M.U. sont des jeux de calculs et de réflexion où le hasard est absent. A l'inverse, les loteries, les machines à sous sont souvent rangées dans la catégorie des jeux aléatoires où le calcul n'a pas sa place. Ce qui est contesté par les systémiers et l'expérience ludique des joueurs qui indiquent l'importance de la recherche, de l'intuition dans ce type de jeux. En ce qui concerne les populations joueuses elles semblent totalement hétérogènes. On parle des joueurs de loto, des turfistes, comme s'il s'agissait de sujets différents. Il est vrai que cette atomisation - qui fait violence à l'approche sociologique - n'est pas spécifique à la sphère ludique. Les médias parlent des automobilistes, des téléspectateurs, des vacanciers comme s'il s'agissait de personnes absolument distinctes. A l'intérieur même des populations joueuses d'autres distinctions sont imposées par l'évidence des classifications communes. On sépare par exemple le tiercéiste, du joueur d'agence, le joueur de loto de celui qui joue au loto sportif. Seule la présence de l'argent ne semble contestée par personne, mais cela ne signifie pas que la dénomination jeux d'argent soit acceptée pour autant. Une telle appellation paraît restrictive à certains, stigmatisante à d'autres. Elle concernerait d'autres jeux, par exemple les jeux de casino.

1 Alain Cotta, La société ludique: Grasset, 1980. 9

la vie envahie par le jeu, Paris,

Nous ne pouvons nous satisfaire de ces distinctions du sens commun qu'elles soient partisanes, institutionnelles ou techniques. Les faits sociaux que représentent ces jeux dépassent ces pré-notions. Ce qui ne veut pas dire qu'il soit impossible de centrer des études particulières sur certains d'entre eux. Différents caractères propres au phénomène étudié permettent de dégager une activité que nous nommerons: jeux de hasard et d'argent. Quelles sont les caractéristiques de ces jeux? * Il s'agit tout d'abord de jeux populaires dans les deux acceptions du terme, c'est-à-dire de pratiques qui concernent avant tout les individus situés en bas de la hiérarchie sociale ce qui ne veut pas dire que les autres strates ne soient pas diversement concernées. D'autre partet là nous recouvrons le deuxième sens du terme populaire
- il s'agit de jeux qui occupent chaque semaine, plusieurs

fois par semaine, chaque jour des millions de personnes. * Il s'agit de jeux permanents qui possèdent une législation particulière, des règles et des organismes de gestion spécifiques. Ces jeux d'une certaine manière s'imposent à nous et perdurent même si nous n'y participons pas. * Il s'agit de jeux nécessitant dans la mise de base un engagement financier réduit où le rendement potentiel est très important. Avec un ticket P.M.U. à 5 F ou une grille de Loto à 2 F vous pouvez empocher plusieurs dizaines de millions. * Il s'agit de jeux où l'argent est obligatoirement présent à travers la mise, mais également à travers l'enjeu. Le joueur engage une certaine somme pour participer; à l'issue du déroulement du jeu le joueur a gagné ou perdu. * Il s'agit de jeux où l'aléa est obligatoirement présent au travers une course de chevaux (P.M.U.), un tirage de boules (Tac-o-Tac, Loto...), le déroulement d'un match (Loto sportif), une sortie préprogrammée (machines à sous), même quand le joueur déploie différentes stratégies pour percer l'énigme du résultat à venir. * Il s'agit de jeux où le joueur peut jouer facilement, ce qui ne signifie pas que ces jeux soient simplistes ou qu'il soit simple de bien jouer. Mais disons que n'importe qui peut jouer sans avoir de connaissances particulières. 10

Nous le constatons: nous n'avons pas séparé ces jeux en essayant de mesurer la quantité de hasard qui y entre ou en regardant si certains d'entre eux sont plus intéressants que d'autres. Ces considérations nous feraient perdre de vue l'essentiel "à savoir qu'un pari est presque toujours hasardeux, quoi qu'il ait tendance à se penser comme semi-hasardeux" 1. Problématique Dans notre volonté de saisir et d'interpréter les attitudes ludiques spécifiques aux jeux de hasard et d'argent notre approche est pour partie phénoménologique. Autant dire que s'il y a un acteur au centre de notre quête, il ne peut s'agir que du sujet social dans toute son intégrité."Le même homme ne vit-il pas selon bien des modes de vie? Il travaille, il joue, il lutte, il aime... "2.En outre si l'objet de cet ouvrage n'est pas d'aboutir à une sociologie à partir des jeux, apparaissent en filigrane certains reflets de notre société à travers l'analyse des jeux qui s'y pratiquent. Persuadé, avec Roger Caillois: "qu'il existe nécessairement entre les jeux et les mœurs et les institutions des rapports étroits de compensation et de connivence"3. Au delà des contraintes qui obligent le chercheur à circonscrire son objet de recherche, il y a dans notre travail le jalonnement d'une analyse macro-sociologique des Formes ludiques contemporaines qui souhaite dépasser certaines approches antérieures. Nous pensons en particulier aux travaux d'Alain Cotta4.L'auteur de la Société Ludique privilégiant l'antinomie qui oppose jeu et travail
1 Marcel Neveux, Jeux et Sports, Paris, Gallimard, La Pleïade, 1967, volume 23, article "Les jeux de hasard", p. 466. 2 E. Fink, Le jeu comme symbole du monde, Paris, Minuit, 1966, p.64. 3 R. Caillois, "Unité du jeu, diversité des jeux", Diogène n° 19, juillet 1957, p. 140. 4 A. Cotta, La société ludique: la vie envahie par le jeu, Paris, Grasset, 1980, voir également l'interview d'Alain Cotta donnée au Point le 14 avril 1980, n° 395, p. 150. Il

aboutit à une thèse controversée. Si les sujets jouent, c'est parce qu'ils s'ennuient: "Dans notre économie avancée l'ennui s'est progressivement substitué à la fatigue physique. Nous avons recours à différents types de jeux pour lutter contre cet ennui"1. Les explications contemporaines - où l'ennui semble faire figure de cataclysme dans une société opulente mais sans avenir - prennent parfois des tournures épiques. Ainsi nous avons noté dans le journal Le Monde la description suivante: "Dans une société qui s'ennuie à périr parce qu'elle n'a plus aucun projet collectif, sinon le double esclavage de la production et de la consommation, les jeux d'argent restaurent la part d'un rêve flou et fou: celle de l'imprévisibilité dans des destins programmés du berceau à la tombe"2. L'autre type d'approche que nous contestons est celle de Paul Yonnet. L'amalgame est fait ici entre le tiercé, le jogging, le rock, la mode. Le Tiercé - ce vecteur de modernité - devient par un tour de passe passe expression de la démocratie: "Les formes du pari reproduisent quelques unes des principales conditions d'exercice du suffrage universel" . Comme la conception qui ferait du tiercé un exercice explicite de simulacre idéo-politique ne s'exprime jamais, c'est dans les colonnes de Paris Turf que l'auteur trouve les preuves sémantiques corroborant sa thèse: "Ne dit-on pas d'ailleurs d'un favori qu'il rallie les suffrages, d'un cheval qu'il vaut un vote et des parieurs qu'ils votent ?"4. D'autres assertions de l'auteur prêtent à réinterrogation. Le Tiercé et les jeux P.M.U. seraient de nobles jeux situés aux antipodes des vulgaires loteries où le joueur - balloté par l'aléa - n'intervient pas. Paul Yonnet fustige également sociologues et intellectuels qui ne jouent pas au tiercé, voue aux gémonies
1 A. Cotta, ibid., p. 9 à 37 : la menace d'ennui. 2 J. Cellard, Le Monde du 24/2/1985, repris par Le Monde Dossiers et Documents n° 128, Décembre 1985, "Le Loto, un revenant". 3 P. Yonnet, Jeux, modes et masses: la Société française et le moderne (1945-1985), Paris, Gallimard, 1985, p. 60 ; également du même auteur: Sociologie des courses de chevaux: tiercé, liberté et loisirs, Thèse de doctorat, Toulouse-Ie-Mirail, 1978. 4 P. Yonnet, ibid., p. 60. 12

une certaine pressel, admoneste Jean Baudrillard quand il présente les jeux d'argent comme une fonction directe du sous développement économique2. Nous résumerons les explications de Paul Yonnet3 de la manière suivante. Si les jeux d'argent ont occasionné peu de recherches universitaires c'est parce que les sociologues ne sont pas joueurs. D'une manière plus générale l'auteur pense que les intellectuels ont une certaine condescendance pour les jeux d'argent populaires: "Les sociologues ne jouent pas au tiercé et cette méconnaissance de fait constitue déjà un précieux handicap. En second lieu le tiercé est l'une des rares pratiques culturelles à être dénuée de tout prestige social ou intellectuel, et même affectée de ce point de vue d'une forte charge négative. Le potlach amérindien est noble, tous les universitaires vous le diront, le tiercé est vulgaire"4. A un autre niveau l'analyse qu'il effectue est la suivante. Les jeux d'argent fleurissent en fonction directe du niveau de vie, ils ne sont pas un symptôme de sousdéveloppement mais au contraire le signe de la richesse des nations. Thèse que nous résumerons en une phrase: la capitale des jeux c'est Las Vegas. Le phénomène social que représentent ces jeux nécessite une rupture avec ces sociologies du procès ou ces sociologies apologétiques qui sont des formes métascientifiques de totalitarisme intellectuel. Certes les analyses sur les jeux de hasard et d'argent sont peu nombreuses mais en aucun cas cela nous autorise à dresser un procès en sorcellerie contre les sociologues et plus généralement contre les intellectuels. Cette absence de recherche sur les jeux d'argent est réelle et gênante comme nous le constaterons - mais elle est relative. En
I Voir à ce sujet le procès en sorcellerie qu'il mène contre le journal Le Monde accusé de parler des joueurs en terme de pathologie sociale, P. Yonnet, ibid., p. 75-77. 2 Cf. J. Baudrillard, "La genèse idéologique des besoins", Cahiers internationaux de sociologie, juillet-décembre 1969, vol. 47 p. 4568. 3 Voir à ce sujet les critiques de Georges Vigarello et Olivier Mongin dans Esprit n° 115, Juin 1986, p. 113-116. 4 P. Yonnet, ibid., p. 24. 13

outre il Y a sans doute d'autres manières d'en rendre compte. Plusieurs raisons complémentaires expliquent cette lacune. Il y a des raisons générales qui proviennent du fonctionnement du champ de la recherche. Comme l'a précisé P. Bourdieu: "la réflexion wébérienne a accrédité l'idée que la valeur d'un objet de recherche dépend des intérêts du chercheur. Ce relativisme désenchanteur laisse subsister au moins l'illusion de la rencontre d'élection entre le chercheur et son objet. En fait les techniques les plus rudimentaires de la sociologie de la connaissance feraient voir qu'il existe, en chaque société, à chaque moment, une hiérarchie des objets d'études légitimes"l, Il y a des raisons particulières qui trouvent leurs sources dans les orientations antérieures prises par les études sur le jeu notamment celles réalisées par les psychologues et les mathématiciens. R. Caillois s'interrogeait déjà en 1957 sur les raisons qui expliquent ces orientations: "elles tiennent pour une large part aux préoccupations - biologiques ou pédagogiques - des savants qui s'intéressent à l'étude des jeux. Ni Piaget, ni Huizinga ne font la moindre place aux jeux de hasard, lesquels sont également exclus des remarquables enquêtes de Jean Chateau (...). On comprend qu'une sorte de fatalité continue d'écarter les jeux de hasard, qui ne sont assurément pas encouragés par les éducateurs..."2, Or - comme l'indique le fondateur de la revue Diogène - il est réducteur d'exclure a priori l'argent, le pari des jeux d'enfants. R. Caillois cite l'exemple des billes et des loteries miniatures pour montrer que les psychologues ont tort d'éliminer l'aléa du jeu enfantin et pour souligner que l'enfant est très tôt sensibilisé par la chance. Encore aujourd'hui les marchands de tabac, de bonbons et de loteries3, vendent des chewing gum gagnants (appelés parfois les veinards). Ce principe permet au gamin gourmand de gagner une pâte à mâcher
1 P. Bourdieu, Un art moyen, Paris, Minuit, 1965, p. 17. 2 R. Caillois, Unité du jeu..., ibid., p. 125. 3 Nous avons observé des enfants de 12, 13 ans acheter des billets de loteries instantanées. 14

supplémentaire si celle qu'il vient d'acheter est de couleur verte. Le chewing gum perdant - mais qui se mastique
néanmoins avec bonheur

-

est rose. L'enfant

- par le

truchement de sa gourmandise - est très vite sensibilisé à la chance, au jeu, à travers un achat et un tirage: pioche aléatoire dans une boîte pour le probabiliste, mais attitude ludique précoce pour l'enfant car il y a mille et une façons de piocher et d'analyser le résultat. En outre est instaurée ou confirmée - d'une manière diffuse l'idée que certaines couleurs (ici le vert) portent bonheur. En ce qui concerne les recherches sur le jeu effectuées par les mathématiciens R. Caillois indique fort justement que "le développement du calcul des probabilités ne remplace nullement une sociologie des loteries, des casinos ou des hippodromes" 1.En matière de recherche sur les jeux d'argent les historiens ont davantage travaillé que les sociologues. Mais si les approches historiques sont nombreuses et documentées, elles ne concernent en toute logique que des périodes passées, spécialement les XVIIe et XVIIIe siècles européens. Certes, si comme l'a montré E. Durkheim pour l'histoire scolaire - le passé permet d'éclairer le présent - en aucun cas l'histoire des jeux de hasard ne peut se substituer à une sociologie des pratiques ludiques contemporaines sauf à imaginer que tout est inscrit dans le germe. D'autant que les recherches historiques posent de nombreux problèmes soulignés par les historiens eux-mêmes. Elles cernent principalement les pratiques ludiques des classes oisives notamment celles qui gravitent autour du monarque. En outre les matériaux de recherche qui servent de base à l'analyse historique sont obligatoirement choisis parmi les sources disponibles. Voici à ce sujet ce que précisait M. Armogathe lors d'un colloque sur le jeu au XVIIIe siècle: "Nous parlons en vertu d'une archive que nous lisons et la société que nous connaissons est une société de rapports de police, d'archives écrites. Là c'est l'option fondamentale de l'historien qui se trouve mise en cause et je reconnais volontiers ses limites Il nous est impossible de dire que le jeu de hasard, loterie exclue, se soit davantage
(00')'

1 R. Caillois, Unité du jeu ..., ibid., p. 130. 15

développé au XVIIe siècle, au XVIIIe siècle qu'aux siècles précédents. C'est peut-être dû, sinon à une augmentation de la place prise par le jeu dans la société, du moins à un changement de point de vue et à un intérêt croissant pris au jeu par le scribe qui rédige l'archive. Ma conclusion je l'emprunte à Henri Marrou qui disait: l'histoire au fond n'est jamais sûre"1. Au delà de la logique sociologique du phénomène social que représentent les jeux de hasard et d'argent, il s'agit donc d'être le témoin de notre époque. Des jeux disparaissent (la Loterie Nationale), des espaces de jeu se transforment (le course par course du PMU), de nouveaux jeux apparaissent (loteries de grattage) ou réapparaissent (machines à sous). Si le Tiercé date de 1954 et si le Loto National a fêté récemment son quinzième anniversaire, la décennie 80/90 a salué la naissance d'une multitude de nouveaux jeux: Loteries instantanées, Tapis Vert, Loto sportif, Quarté, Quinté plus... Les jeux de hasard et d'argent se sont multipliés en France depuis 1975 - date de la création du loto - avec une accélération sans précèdent dans la décennie 80/90. L'année 1984 voit l'arrivée du deuxième tirage du loto (le samedi), la naissance du Tac-o-Tac. 1985 inaugure le loto sportif. 1987 voit l'arrivée du Tapis vert et du Quarté Plus, ainsi que l'extension du Tiercé dominical au jeudi et au samedi. Le Journal Officiel du 21 août 1987 légalise les machines à sous. Si le Loto sportif a eu de nombreux problèmes à ses débuts, les autres jeux de hasard ont connu immédiatement le succès. Le Tac-o- Tac a récolté 3,5 milliards en 1989 et le Tapis Vert 1,2 milliards la même année. Plus spectaculaires encore les loteries instantanées (surf, cash, 421, banco...) qui ont connu un succès rapide (200 millions de billets déjà vendus en 1989). Plus d'un milliard de tickets de Millionnaire vendus en 16 mois. Cette inflation de nouveaux jeux est à inscrire également dans la concurrence existante entre La Française

1 M. Armogathe, Le jeu au XVIne siècle, Aix-en-Provence, Edisud, 1971, p. 300. 16

Des Jeux et le PMUl qui constitue sans doute le prélude à une guerre plus large qui anticipe le marché ludique européen. Si la création du Loto a dépendu de décisions politiques le succès de ce nouveau jeu signale également "que cette machine à donner du rêve correspondait parfaitement à l'attente d'un public grandissant"2. Le loto est apparu sous la présidence de V. Giscard-D'Estaing mais l'arrivée de la gauche en 1981 n'a pas supprimé cette roulette nationale. Le retour de la droite en 1986 n'a pas apporté de changement notable, hormis la nomination à la tête de France Loto d'un proche du pouvoir (J.-P. Texier) chargé de contrôler l'extraordinaire succès des nouveaux jeux. Dans la période récente les jeux d'argent n'ont pas défrayé la chronique politique. On a l'impression que la gauche et la droite se soucient peu des pratiques ludiques des Français et des éventuelles conséquences sociales, économiques, culturelles, mais s'intéressent surtout aux dividendes que l'Etat encaisse. Il apparaît également que cette question n'a jamais constitué une affaire d'Etat. Les gouvernements successifs laissant semble-t- il (et de plus en plus) une grande marge de manœuvre aux gestionnaires des sociétés organisatrices. La passion ludique des Français vis-à- vis des jeux d'argent a abouti à la somme rondelette de 48 milliards de francs en 1987. A titre d'indication pour cette année-là l'argent joué se répartissait de la manière suivante3 : paris sur les courses de chevaux: 29 milliards. La Française des Jeux: 18 milliards. Casinos: 1 milliard. Mais le contexte économique maussade n'a pas empêché les Français d'augmenter considérablement leurs dépenses ludiques en quelques années. Ainsi pour 1992 le chiffre d'affaires global était de 67,8 milliards de francs, soit une augmentation de 16 % par rapport à 1991 (58,3 milliards). Avec respectivement 30 milliards pour la
1 Le PMU nourrit une solide acrimonie envers La Française Des Jeux depuis le lancement du loto dont il pensait obtenir la gestion. Cette rancœur n'a ensuite qu'augmenté quand l'attribution du Loto Sportif a également échappé au PMU. 2 Loïc Chauveau, "Le succès du loto, le hasard enfonce le pronostic", Libération, 17 Février 1989, p. 45. 3 Le Monde du 17 Mars 1988, p. 26. 17

Française Des Jeux 1, 34 milliards pour le PMU et 3 milliards pour les casino2. On ne parlera même pas des jeux clandestins dont le chiffre d'affaires est par définition inconnu, mais qui serait estimé à dix milliards de francs. Les Français seraient-ils soudain devenus des flambeurs s'interroge-t-on à la vue de ces chiffres? En fait l'observation sur une longue période montre que l'état actuel correspond à une longue progression. Il est par conséquent difficile de mesurer avec exactitude si les Français jouent plus ou moins qu'auparavant. Les institutions de jeu affirment souvent - mais elles ont tout intérêt à le faire - que les Français sont très raisonnables en matière de jeux d'argent au regard de nos voisins européens: "Les directions de la Loterie et du PMU préfèrent avant toute chose, souligner la faiblesse moyenne des mises: 18 F par bulletin de loto, entre Il et 12 F par grille au loto sportif, entre 29 et 30 F par ticket PMU. Ce qui montre à leurs yeux, que le Français est plus raisonnable qu'on ne le dit. Selon les statistiques officielles, 50 % des tickets PMU et 80 % des grilles de loto sportif sont des jeux à 5 F, tandis que 50 % des bulletins du loto sont des mises à 14 F"3. Une ambition a laissé quelques traces dans notre ouvrage: nous avons voulu réintroduire le joueur. C'est-àdire que nous avons adopté une attitude compréhensive pour comprendre son jouer. Sans faire l'apologie des jeux d'argent et sans tomber dans une sociologie sensualiste qui aurait pu prendre la forme d'un exotisme de l'intérieur, figure inversée de l'exotisme traditionnel. Nous avons accordé toute notre attention aux joueurs. Qui sont-ils tous ces joueurs qui cochent, qui grattent? Pourquoi jouent-ils avec une telle constance et une telle ferveur? Le joueur est souvent absent des recherches sur le jeu ou lorsqu'il apparaît, c'est dans sa figure littéraire emblématique qui
1 La Française des Jeux a augmenté de 42 % son chiffre d'affaire de 1991 à 1992 (passant de 21,2 milliards à 30,2). 2 Les 136 casinos français ont augmenté de 26 % leur chiffre d'affaires de 1991 à 1992. A elles seules les machines à sous ont généré dans les 83 établissements autorisés à les exploiter 61 % du chiffre d'affaires des casinos en 1992. 3 Le Monde du 17 mars 1988, p. 26. 18

signale sa grandeur et sa décadence. Le joueur ordinaire qui n'a pas le panache assez blanc ou la conscience assez noire pour séduire la plume de l'écrivain, le joueur anonyme dont la pratique est banalisée car massifiée - oubliée car non-déviante - est au cœur de notre recherche. Le joueur qui ne parle pas et dont on ne parle pas, nous semble très représentatif du fait social considéré. En outre si le joueur est au centre de notre ouvrage, c'est comme sujet social donnant sens à des pratiques ludiques dont la pratique sociologique doit rendre raison à condition de la mettre en œuvre dans toute sa diversité. Par conséquent les ''je ne sais quoi" ou les "presque rien" que nous avons observés dans les espaces de jeu, entendus en interrogeant les joueurs ou en analysant le matériel ludique nous apparaissent importants. L'observateur qui s'intéresse à la sphère ludique est gêné par les discours sur le joueur qui vont de la condamnation moralisante à l'apologie, en passant par la complaisance et l'exotisme esthéticolittéraire. Le chercheur qui entreprend une étude sur les pratiques ludiques ne peut se détacher complètement de ces perspectives méta-sociologiques. Seul un approfondissement théorique - accompagné d'un travail empirique - permet de saisir la logique ludique. Cette évolution doit nous conduire à comprendre la constance des jeux d'argent dans leur perspective temporelle et à observer l'articulation existante entre les pratiques d'un jeu ordinaire et celles du jeu existentiel du sujet face au monde. En outre une telle évolution évite les sociologies du soupçon contre l'Etat croupier ou contre une Société Ludique imaginaire sans être dupe des conditions et des conditionnements instituant et structurant l'offre et la demande de jeux. Caractériser les logiques des pratiques ludiques, percevoir l'architecture des structures qui déterminent socialement l'offre et l'organisation des jeux d'argent, rendre compte des Formes qui émergent de cet ensemble sans être aveugle sur les enjeux politiques économiques et sociaux et sans occulter la passion humaine - telle est l'ambition de cet ouvrage. Il y a en final une volonté "de ne pas délimiter un champ d'analyse dominé par une intention réductrice, consistant davantage à projeter un soupçon
19

mystificateur qu'à fonder une compréhension herméneutique" 1. Autre avantage, une telle évolution n'autorise pas les dérives totalisantes à visée prophétique. Ces perspectives réductrices invitent à embrasser la totalité d'un phénomène à travers une chaîne causale qui a comme substrat une juxtaposition d'éléments disparates - crise économique, montée du chômage, augmentation des loisirs - et une temporalité subjective où les ères (idéologiques, ludiques, sexuelles) s'emboîtent comme dans un mécano. La préface de Bruno Frappat dans Le Monde Dossiers et documents consacré à la vogue des jeux de hasard illustre cette vision du phénomène: "Au temps des religions, le destin dominait le monde, la providence régentait les vies. Désormais c'est le hasard qui assume cette fonction au royaume de l'égalité des chances"2. Ces manières de faire sont nombreuses: procès sociologique, prophétisme, refus ou occultation partielle des événements historiques - on utilise à dessein certains morceaux choisis - approche strictement théorique ou strictement instrumentale (on éclaire davantage la logique de fonctionnement que le fonctionnement sociologique), anathèmes ou apologies des pratiques observées, refus des antinomies, dénonciation de l'ordre, refus du couple ordre/désordre. Les pratiques observées par le sociologue sont souvent banales, ambivalentes, molles. Elles n'ont pas toujours la pureté souhaitée par celui qui cherche absolument à prouver leur fécondité culturelle. Bizarrement, le socio-Iogique n'est pas forcément simple, univoque et logique. Il est souvent compliqué, multivarié, illogique, para-logique. Parfois face à cette adversité le chercheur adhère à des théories, à des idéologies. Il construit des architectures disparates, il invente. Il fait fonctionner car il faut que cela fonctionne. Naturellement le vieux faux débat individu/ société ne peut que ressurgir à l'issue de ce parcours d'équilibriste. Quelle place donner à l'agent qui est
1 J.-J. Wunenburger, La Fête, le jeu et le sacré, Paris, J.-P. Delarge, 1977, p. 10. 2 B. Frappat, Le Monde Dossiers et documents, décembre 1985, n° 128. 20

rapidement désigné comme acteur rationnel? Quelle place donnée à la structure, au système? A partir de là comment comprendre cette logique sans immédiatement définir un ordre? Comme l'a précisé Alain Touraine: "Considérer la société comme un ordre est la manière la plus pernicieuse de renvoyer l'explication au delà de la société elle-même"1. L'analyse des jeux de hasard et d'argent nous fournira l'occasion de montrer que l'on peut traiter le jeu sans devenir visionnaire et sans procéder par anathème moralisateur ou discours apologétique en donnant au sujet joueur toute sa place sans s'identifier à ses expériences. C'est-à-dire que nous tenterons de définir le joueur en restant au plus près de sa pratique et de ses territoires de jeu sans tomber dans une douce rêverie

Méthode "C'est pourquoi il faut envisager à grands traits les principales opérations de la recherche, sans essayer de dissimuler ce que peut avoir d'un peu irréel cette reconstruction rétrospective"2. Sans étaler le détail des procédures ayant permis la collecte des données, nous donnerons les grandes orientations méthodologiques de notre travail. L'observation a occupé une place importante dans notre recherche que ce soit sous la forme d'observation naturaliste non systématique ou sous la forme d'observation participante. La prise en compte de ce que E. Goffman appelle le matériel comportemental ultime3 est précieux pour saisir le jouer c'est-à-dire l'acte du sujet jouant. En outre, l'observation ethnologique de l'espace
1 A. Touraine, Pour la sociologie, Paris, Seuil, 1974, p. 14-15. 2 P. Bourdieu, La Distinction, Paris, Minuit, 1979, p. 587. 3 "Le matériel comportemental ultime est fait de regards, de gestes, de postures et d'énoncés verbaux que chacun ne cesse d'inspecter, intentionnellement ou non dans la situation où il se trouve". E. Goffman, Les rites d'interaction, Paris, Minuit, 1974, p. 7. 21

social étudié reste un moyen important de connaissance qui se distingue "de la clairvoyance aveugle des participants sans s'identifier au regard souverain de l'observateur impartial"!. Nous l'avons pratiquée notamment dans les espaces de jeu permanent du PMU, dans les casinos autour des machines à sous et dans une moindre mesure sur les hippodromes, dans les bars PMU. Cette imprégnation in situ est un moment nécessaire de l'enquête sociologique qui permet de ne rien perdre de l'agitation et des passions qui caractérisent les situations observées. En nous portant au cœur des territoires de jeu nous avons observé les interactions, les rituels, les représentations. En d'autres termes nous avons perçu les pratiques ludiques comme des pratiques sociales et non comme de simples attitudes qui renvoient à une psychologie des sujets. Parallèlement 48 entretiens de turfistes ont été réalisés. Nous avons opté pour l'entretien ouvert approfondi. A cette occasion nous nous sommes souvenu que "les conditions de production des connaissances ne résultent pas de simples applications des règles méthodologiques, mais résultent d'une négociation avec les

acteurs sur le terrain et ont des effets sur le réel "2.
L'interview pose de nombreux problèmes au sociologue. Les occultations, les demi-vérités, les demi-mensonges sont les risques résultant des situations d'entretien. L'entretien sociologique soulève également le problème de la mémorisation puisque le narrateur agit sur sa mémoire comme s'il s'agissait d'une ardoise magique. Visiblement Baudelaire avait raison de parler de l'immense et compliqué palimpseste de la mémoire. Nous ne possédons sans doute pas tous les dons du bon intervieweur mais certains résultats - notamment les indices d'objectivité dans la convergence de résultats identiques obtenus par des méthodes différentes - nous invitent à penser que nous n'avons pas travaillé en vain. En outre la dualité de nos
1 P. Bourdieu, La Distinction, ibid., p. 597. 2 M. Bousquet Mauriras, Théorie et pratiques . Economica, 1984, p. 60.
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ludiques,

Paris,

rapports à l'objetl nous a permis de rester sur le chemin de crête permettant d'exploiter l'interaction enquêteur/ enquêté, sans jamais nous identifier au joueur. Dernière méthode utilisée pour notre investigation: l'analyse de certains documents (courrier de joueurs, publicités pour les jeux de hasard, tickets, bordereaux et matériaux accompagnant la diffusion de ces jeux). Certes nous avons conscience des nombreux aléas qui ont participé à la sélection de ce matériel factuel. Par exemple nous avons accordé une grande place aux publicités écrites2 alors que nous avons pratiquement délaissé les publicités audio-visuelles consacrées aux jeux d'argent. Mais il est impossible rétroactivement de déterminer les multiples raisons qui ont déterminé le choix des documents analysés. Seul un écrit de type diaristique pourrait donner une idée pas trop fausse des innombrables choix que nous avons dû opérer.

Problèmes d'écriture "L'art d'écrire exige une parfaite innocence. (...) celui qui écrit obéit à des lois non écrites: ce qu'il veut transmettre est douteux, fragile, et les lecteurs auxquels il s'adresse sont aussi fuyants que son propre message"3. Le langage employé dans cet ouvrage bouscule parfois la parole autorisée. Ainsi - en de nombreuses circonstances - nous parlerons du joueur. Ce terme signale la passion excessive d'une personne qui s'adonne au jeu. Le mot joueur véhicule des représentations sociales. Quand
1 Voir pages suivantes notre partie "Rapports à l'objet de recherche. 2 Le principal danger de l'analyse des documents écrits étant comme le précise P. Bourdieu le philo logis me : c'est-à-dire cette propension à traiter les mots et les textes comme s'ils n'avaient d'autres raisons que d'être déchiffrés par les savants". 3 V. Jankélévitch, Quelque part dans l'inachevé, Paris, Gallimard, 1978, p. 13. 23

on dit de quelqu'un il est joueur, nul besoin de préciser à

quoi il joue. TIjoue auxjeux d'argent - cela va sans dire - et
l'on condamne par là-même son action 1.Nous n'utilisons pas le terme joueur dans son acception courante qui est péjorative. Notre définition du joueur est le fruit d'une reconstruction, structurée par les pratiques de jeu observées et la logique du jouer. Nous parlerons de la même manière du travailleur, du prolétaire, du buveur, du riche, du pauvre,. et nous reprendrons souvent les expressions employées par les joueurs (ainsi l'argent pour les joueurs c'est la force de frappe; Paris Turf, c'est la bible du turfiste), sans systématiquement mettre en garde le lecteur contre les lectures qui tendraient à détruire le travail qui a abouti à l'écriture finale. Les problèmes d'écriture concernent également l'usage du temps et le choix des modes de narration. Nous avons en de nombreuses occasions utilisé le présent transhistorique. Comme le précise P. Bourdieu: "Faut-il au nom de la relative spécificité des documents et des enquêtes utilisées, et de leur limitation, clairement déclarée, dans l'espace et le temps sociaux, s'interdire de donner au discours la généralité que marque le présent transhistorique de l'énonciation scientifique? Cela reviendrait à répudier le projet même de toute entreprise intellectuelle visant à s'immerger dans la singularité historique pour en dégager les invariants transhistoriques"2. Puis il y a le problème de la complexité du discours scientifique. Qu'on le veuille ou non cette complexité nuit à la compréhension. Certes nous n'aurons pas l'irrévérence

d'affirmer - comme le fait Mikel Dufrenne3- que "c'est la
parole dite scientifique qui est non seulement nocive mais inexacte". Mais il est vrai que cette parole pose souvent problème aussi bien aux chercheurs qu'aux lecteurs, qui sont souvent hélas les mêmes et uniques personnes. En fait
1 De la même façon quand on dit d'une personne elle boit, il est évident qu'il s'agit d'alcool. 2 P. Bourdieu, Homo Academicus, Paris, Minuit, 1984, p. 49. 3 Mikel Dufrenne dans sa préface à l'ouvrage de P. Sansot, Poétique de la ville, Paris, Méridiens Klincksieck, 1971, p. Il. 24

- comme le précise V. Jankélévitch- dans la plupart des cas
"nous sommes à la remorque du langage alors que nous croyons le conduire" 1. Sur cette question, nous ferons deux remarques. Dans un premier temps, il faut reconnaître que "souvent sous couvert de prétention scientifique on cherche à neutraliser le milieu humain"2. Dans un deuxième temps rappelons que le langage scientifique est souvent compliqué3, triste, parfois illisible. En conséquence, il y a dans notre ouvrage une volonté de simplifier la livraison finale. Cette simplification correspond davantage à une tentative de clarification qu'à une réduction. A ce propos citons les belles paroles de Pierre Lepape quand il précise: "Et l'écriture, celle qui clarifie sans simplifier, celle qui sait jouer des émotions avec tact, celle qui orne d'un sourire complice l'âpreté d'une démonstration savante, celle qui frappe une formule avec élégance; en un mot, celle qui sait transformer le savoir en plaisir est la plus irrésistible des séductions "4. Si nous avons parfois laissé parler les mots ce n'est pas pour afficher une volonté iconoclaste mais bien parce que nous entendions étudier les pratiques ludiques en usant du langage qui sert à les désigner. Mais dans le même temps nous avons conscience que notre manière d'écrire dépend également des différents montages sociaux qui ont construit nos rapports à la chose écrite. Dire cela de notre rapport à l'écrit, c'est sans doute reprendre ce que dit Luc Boltanski à propos de l'habitus scientifique: "un habitus scientifique n'est jamais en effet totalement autonome par rapport à l'habitus de classe qui lui préexiste et sur lequel il se construit; en sorte qu'une œuvre scientifique enferme

1 Jankélévitch, Quelque part dans l'inachevé, ibid., p. 131. 2 P. Sansot, Poétique de la ville, ibid., p. Il. 3 Cela ne provient pas uniquement du fait - comme le pensent certains - que le monde étant fort complexe, la science ne saurait en rendre compte d'une manière simple. 4 P. Lepape, "Le bonheur selon Duby", Le Monde du 20/9/91, p. 17, présentation d'un ouvrage de G. Duby, L'histoire continue, Paris, O. Jacob, 1991. 25

toujours, comme une œuvre littéraire, la trace de la trajectoire sociale de son producteur"!. La volonté intellectuelle du bien faire est constamment perturbée par le cursus du chercheur. Elle est profondément ébranlée par sa biographie en particulier quand son cheminement intellectuel ne correspond pas au parcours de l'excellence scolaire. Certes le bon élève n'échappe pas à son histoire mais il est mieux à même de rentabiliser le capital produit par son passé et il est mieux armé pour affronter les contraintes épistémologiques du champ scientifique. Conscient de cette difficulté, nous nous sommes rassuré en nous identifiant parfois au géomètre aveugle dont parle Alain: "Mais il y a toujours péril dans le travail du bon élève, qui n'est jamais qu'un visionnaire intelligent. Car, disait Maine de Biran, le géomètre qui voit se satisfait du spectacle qu'il s'est donné par le crayon et la plume. Il se meut d'évidence en évidence, et d'intuition en intuition; il laisse la vérité entrer toute. Au lieu que le géomètre aveugle, qui est le vrai géomètre, ne tient jamais rien; tout ce qu'il pense, il le fait; il le construit et reconstruit"2. L'impossibilité de penser pleinement l'objet se double d'une impossibilité particulière: le sujet chercheur ne peut dépasser sa propre historicité. La quête scientifique a des contraintes épistémologiques indépassables inscrites dans le cœur de l'objet et dans l'histoire du sujet. Ainsi même quand le chercheur se donne tous les moyens d'affronter ces contraintes il n'arrive jamais à s'affranchir. C'est pourquoi quand nous constatons avec humeur ou délectation que Bourdieu fait du Bourdieu, Morin du Morin. nous soulignons ce fait. Au delà des régularités de style, des tournures de phrase et de la capitalisation terminologique et conceptuelle il y a une pensée individuelle qui se développe au travers une histoire que le sujet lui ouvre. Si le protocole d'investigation scientifique autorise la rupture épistémologique il ne permet pas au chercheur de rompre complètement avec son passé. Ainsi si Bourdieu fait
1 Luc Boltanski, "Erving Goffman et le temps du soupçon", Informations sur les sciences sociales, avril 1973, Xll-2, p. 130. 2 Alain, Les Dieux, Paris, Gallimard, 1985, p. 42. 26

du Bourdieu - et nous lui en sommes reconnaissant - si Morin fait du Morin - et nous aimons à le lire - c'est sans doute parce que Bourdieu ne peut faire que du Bourdieu, Morin que du Morin... n y a derrière cette difficulté générique un incommensurable épistémologique. Si la conscience autorise une pensée, elle n'autorise pas la pensée. Impossible d'imaginer une pensée pure. Comme l'a précisé G. Bachelard: "En gros, on peut dire qu'il n'y a pas de pureté sans purification. (...) postuler une pureté en soi serait rejoindre le mythe de la pureté naturelle"l, Pour s'affranchir complètement - purifier sa pensée - il faudrait ne plus penser. Sortir le chercheur de sa biographie nécessiterait une résurrection, mieux une re-naissance. Autant dire que pour l'instant de tels desseins sont réservés aux Dieux et peut-être à quelques poètes. Rapports à l'objet "L'homme est visiblement fait pour penser, c'est toute sa dignité et tout son mérite; et tout son devoir est de penser comme il faut. Or l'ordre de la pensée est de commencer par soi, et par son auteur et sa fin"2, Un dévoilement complet des implications qui ont déterminé pour une part notre travail de recherche nécessiterait la publication de nombreuses notes diaristiques. René Lourau nous rappelle par ailleurs que "dans son rapport à l'institution - de recherche, universitaire, commanditaire, éditoriale etc... -l'écriture des sciences sociales se construit un statut en rejetant autant que possible les implications les plus intimes"3. Nous ne faillirons pas à cette règle sacro-sainte ou plutôt nous ne la contournerons ici que très rapidement.
1 G. Bachelard, Epistémologie, Paris, Puf, 1971, p. 99 et 101. 2 Pascal, Pensées, Paris, Librairie Générale Française, 1973, p. 63. 3 R. Lourau, Le Journal de recherche, Paris, Méridiens Klincksieck, 1988, p. 15. 27

Celui qui aborde l'étude du jeu est gêné par les souvenirs de sa propre culture. Seule une socio-analyse permettrait peut -être de mesurer dans quelle mesure notre passé et notre propre expérience ludiques ont pu orienter le présent ouvrage. Nous n'avons pas la prétention de faire la liste complète des multiples rapports entretenus avec la chose ludique dans sa généralité et avec les jeux de hasard et d'argent dans leur particularité. Plus modestement nous pouvons avec P. Champagne préciser la chose suivante: "Dire que le sociologue appartient au monde social n'est pas une affirmation relativiste consistant à nier l'objectivité de la connaissance scientifique: c'est prendre en compte le rapport qu'il entretient à son objet et penser ce rapport comme un rapport social permettant de révéler certaines dimensions de l'objet à connaître"l. Comme expériences vécues qui ont pu constituer des obstacles à l'exigence scientifique, nous mentionnerons les éléments suivants. Nous ne sommes pas joueur. Cette remarque peut surprendre car elle devrait ipso facto confirmer notre souci légitime de neutralité. Mais l'affaire est plus complexe et il s'agit d'en dégager toutes les implications. Dans un premier temps, le fait de ne pas être joueur a contribué à instaurer la distance minimale nécessaire à l'objectivité. Une passion ludique personnelle aurait sans doute perturbé notre analyse. L'expérience acquise par la pratique peut transformer la connaissance pratique en méconnaissance scientifique. "Quand quelque chose est d'une telle importance dans notre vie, nous ne sommes pas capable de l'examiner avec soin et d'un esprit calme"2, Mais dans un deuxième temps le fait de ne pas être joueur peut entraîner une méconnaissance des logiques ludiques. Par conséquent en certaines occasions - et notamment quand cela était nécessaire pour observer le comportement des joueurs en situation ou pour écouter leurs conversations - nous n'avons pas hésité à entrer dans
1 P. Champagne, Initiation à la pratique sociologique, Dunod, 1989, p. 51. 2 E. Durkheim, Montesquieu et Rousseau précurseurs sociologie, Paris, Rivière, 1966, p. 33. 28 Paris, de la