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Faut-il brûler les HLM ?

De
406 pages
L'horreur économique répand sur toute la planète le même modèle urbain productiviste et hyperdense qui nourrit la menace d'un rapide effondrement écologique. La production d'une ville équilibrée devrait pourtant pouvoir s'effectuer, grâce à la concertation de l'habitant, de l'architecte et du maçon - la démocratie, l'esthétique et l'économie. Or aujourd'hui, l'économie dicte sa loi prédatrice aux deux autres. Des premières expériences ont été réalisées en banlieue dans les années soixante-dix, il serait urgent de les revisiter...
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Faut-il

brûler les HlMil

De l'urbanisation libérale à la ville solidaire

Jean-Pierre Lefebvre

Faut-il

brOler les HlM Il

De l'urbanisation libérale à la ville solidaire

L' Harmattan

@ L'HARMATTAN, 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

2007 75005 Paris

http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-04886-7 EAN : 9782296048867

... Dans une maison caricaturale, dehors et dedans ne sont pas différenciés. Ne sachant plus construire le temps, mes contemporains ont désappris à loger la Fête.Ils sortent. Mais gagné l'air lumineux, ils rallient le groupe, l'essaim, le potentat. Le temps travesti en chambre à miroirs, les prend en haine et les mystifie. Qu'importe! La flottille de leur vanité mouille dans une rade à la mer d'huile. Art d'ouvrir les sillons et d y glisser la graine, sous l'agression des vents opposés. Art d'ouvrir les sillons et d y pincer la graine pour l'établir dans la chair de sa peine...

René Char

Chapitre I

Que faire des banlieues de la Charte d'Athènes?

Les évènements de novembre 2005 ont embrasé les quartiers de la charte d'Athènes, 750 zones à urbaniser en priorité (ZUP), périphéries hâtivement bâties dans les années soixante, sinistres alignements de barres et de tours au pochoir, aux cellules identiquement pauvres d'esprit, qui cristallisent un mépris de fer pour les pauvres. Banlieues nanties ou centres villes ont été préservées de la combustion, comme le remarque l'architecte Lucien Kroll. Quelles que soient les protestations intéressées, une liaison de cause à effet existe bien entre la forme urbaine brutalement simpliste et la violente combustion sociale, dit le spécialiste de la « remolition » de ces zones, c'està-dire de leur traitement spécifique et différencié, dans de véritables projets de quartier appropriés à chaque cas particulier, combinant différents types de soins: nouveaux aménagements, réhabilitations, constructions complémentaires, plantations, démolitions-reconstructions.

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Ces émeutes ont été l'explosion prévisible d'ingrédients mortifères lentement accumulés durant un demi-siècle: la polarisation sociale extrême due à la mondialisation, redoublée du racisme récurrent issu des guerres coloniales, a trouvé dans une forme urbaine étique, prédatrice et détestable, son réceptacle idoine. La production du ghetto est nourrie de la fuite des ménages les plus solides vers le pavillonnaire en accession. Seuls restent ceux dont la modicité des revenus barre toute installation dans un meilleur quartier. La ghettoïsation spontanée devient irréversible quand elle est encouragée par la politique de subvention à l'accession à la propriété du pavillonnaire bon marché quoique lourd à porter pour les bourses modestes. Sa dégradation, fatale à moyen terme, créera de nouvelles insatisfactions. Ces grands ensembles horizontaux reproduisent, comme le mitage des campagnes, le malheur urbain de l' enfermement sur soi, des fins de mois impossibles, de l'ennui des sous-densités, de la peur pour sa chiche possession, de la laideur bâtie, du non-sens écologique - davantage de transport individuel, de chauffage, de collectes, de réseaux, etc. -. Les bailleurs sociaux stockent ensemble ces clients solvables bien que «peu recommandables» : ils constituent des gisements d'emplois sinon l'armée de réserve des sans-travail, nécessaire pour peser sur le salaire moyen. Ils sont concurrencés désormais par l'immense réserve indienne et chinoise, où les salaires de la délocalisation apportent aux capitalistes du Nord un ressourcement inespéré du taux de profit moyen menacé par l'automation. Les politiques, de gauche ou de droite, essayent sournoisement de supprimer ces ghettos à l'image déplorable en les repoussant chez le voisin, avec une confortable avance pour la droite dans ce processus d'exclusion. Cette politique du bulldozer et du karcher s'accompagne d'hypocrites manifestations de solidarité contre les incendies d'hôtels borgnes et les expulsions sarkozystes en même temps qu'elle recourt aux procédures violentes de la «politique de la ville» de M. Borloo. La ghettoïsation entraîne la dégradation du niveau scolaire. Elle entretient le chômage massif, les bas salaires, le sous-équipement des villes pauvres en effectifs pour la sécurité et les autres réseaux vitaux, santé, culture, squares, sport, commerces anomaux, etc. Le trafic de drogue et la délinquance constituent pour une frange jeune la seule échappée vers l'argent dont les zupiens savent bien qu'il est une grande part d'un moindre malheur sinon du bonheur. Comme aux USA, la drogue est le support de la gangstérisation en cours de ces territoires. Le radicalisme musulman y progresse depuis que Ben Laden a fortifié les nationalismes et fanatismes religieux bafoués depuis des décennies par l'oppression des Palestiniens et d'autres peuples arabes. Il fournit les bases idéologiques d'un réseau larvé. Le racisme d'extrême droite, métastase des aventures coloniales, relayé par le sarkozysme, bien représenté au sein des forces de police, façonne le repli

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communautaire ou délinquant dans l'isolement du ghetto. Il se manifeste contre les habitants du sud, par les refus d'emploi, de logements, de l'accès à certains loisirs. La répression aveugle de la police aggrave l'abcès: les vérifications d'identité au faciès, ces tracasseries contre-productives, n'aident en rien au maintien de la légalité républicaine. Contrairement aux polices de proximité, elles alimentent un contre racisme des citoyens originaires du Sud. Elle a provoqué le drame de Clichy-sous-Bois dont nous avions perçu vingt ans plus tôt l'inéluctabilité lors d'une étude-action de requalification urbaine menée avec Lucien Kroll et à laquelle le maire «communiste-raciste}) de l'époque n'avait donné aucune suite. La prison continue de jouer son rôle formateur des « élites}) délinquantes. L'institution scolaire, fortement marquée par le dressage de Jules Ferry qui visait à fournir prolétaires industriels et fantassins coloniaux, est privée d'outils psychologiques et communicationnels modernes, ouverts sur la vie, comme le confirment les attaques réactionnaires du ministre De Robien contre le progrès des méthodes pédagogiques. A l'autre bord, les syndicats corporatistes vont jusqu'à refuser la psychologie au nom de la solution miraculeuse d'une augmentation continue des moyens quantitatifs, laquelle n'a jamais empêché l'inefficacité récurrente des formations pratiquées par des enseignants barricadés dans des autonomies autistes. L'absence d'une pédagogie active, moderne (le grand pédagogue Celestin Freinet aurait cent ans aujourd'hui!) est à l'origine de nombre de comportements violents. C'est le cadre concret de la reproduction d'une sous-force de travail. Ils en viennent à proposer un «service public de la psychologie de la petite enfance}) pour suppléer à la carence de leur formation initiale! L'évolution qui risque de s'inscrire dans les faits sera à l'image de celle de Watts et de Sao Paulo, la structuration sociale des populations pauvres par les gangs de plus en plus jeunes, ponctuée d'explosions périodiques, noyées dans le sang par l'armée. Vingt pour cent d'une classe d'âge (majoritairement noire) est incarcérée. Angela Davis dit en octobre 2006 (Libération) que le choix des jeunes noirs est désormais entre l'armée ou la prison! Royal veut s'appuyer sur l'année pour aider les jeunes banlieusards! Après des décennies d'inaction face à la montée d'un islamisme qui comblait son vide, la gauche municipale organise des scrutins ouverts aux migrants mais elle ferme à Pierrefitte le centre social qui aidait le quartier des Poètes à lentement émerger des difficultés. Elle veut désonnais démolir 440 logements habités majoritairement par des migrants selon l'adage ubuesque: «si le peuple pose des problèmes: supprimons-le». Si
ces évènements de 2005 n'ont été



en croire les renseignements

généraux

-

le résultat d'un complot ni d'Al Qaida ni du syndicat de la drogue, les

Il

politiques ambiguës rompant avec la tradition laïque pour soutenir un culte à la manière des apprentis sorciers, risquent d'alimenter indirectement les budgets islamistes et de nourrir le fanatisme auto-destructeur qui brûle les

symboles de la modernité et des institutions. Ignorant' les procédures
.

démocratiques léguées par un siècle de combat social, les jeunes de banlieues ont affaibli leur protestation par les excès aveugles, un peu à la manière dont les canuts détruisaient en 1830 les machines à tisser, plutôt que d'engager le combat syndical et politique. Sarkozy, par ses provocations, s'est borné au rôle de détonateur.

Une forme urbaine détestable

L'Etat, de gauche ou de droite, a essayé pendant trente ans d'enrayer ces processus de ghettoïsation. Il a essayé de traiter ces dysfonctionnements urbains en une longue histoire de blocages et de fiascos successifs de ses «politiques de la ville », nées dans l'après mai 68, comme cautère sur jambe de bois, réponse dévoyée à la contestation massive du «métro boulot dodo », des clapiers, de la sarcellite, des HLM blêmes. Henri Lefebvre a désigné cette urbanisation totalitaire comme l'antiville du capital. Elle résulte idéologiquement de l'urbanisme de la tabula rasa de Le Corbusier, élaboré dès 1923 dans son livre « Urbanisme» (Arthaud, rééd.1980) : des barres et des tours alignées sur des no man's lands bituminés et contenant des machines à habiter, cellules de logement, répétées identiquement à l'infini. n en développera les slogans vingt ans plus tard dans une rédaction personnelle des résultats du 4e Congrès international de l'architecture moderne, la charte d'Athènes, publiée en 1943, sous Pétain. Les mêmes acteurs: grosses entreprises, technocrates, architectes affairistes qui avaient bâclé l'édification des ZUP du mépris pour glaner un profit rapide selon les normes urbaines les plus frustes, se sont occupé de réhabiliter ces zones, aussi hâtivement, avec les mêmes objectifs de profit facile. Passée la découverte des normes hygiéniques par les nouveaux locataires, les formes urbaines ultra simplifiées ont été ensuite rejetées par les plus solides des familles qui ont voté avec leurs pieds. La ville historique et ses caractères protecteur et communicationnel longuement accumulés en un socle culturel précieux, ont été brutalement éliminés par la rencontre de l'économie de profit avec les thèses corbusiennes qui importaient le taylorisme au sein de la production de la ville.

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Que faire des grands ensembles?

Refusant les solutions mieux réfléchies (voir Banlieue de banlieue, Ramsay, 1986, JPL sous le pseudonyme de Raymond Passant) : démolition puis reconstruction de quartiers différents selon des projets. urbains créatifs et adaptés dans la tradition des cités-jardins, Etat, architectes et maîtres d'ouvrage dominants se sont acharnés trente ans durant à justifier leurs erreurs dans une défense en retrait des formes calamiteuses des ZUP. Ils ont prétendu répondre à la crise des formes urbaines par la réhabilitation superficielle, le cosmétique. Les politiques Habitat et Vie Sociale, sous Giscard puis Mitterrand, la commission Dubedout en 1981 puis le Ministère de la Ville, de Tapie en Bartolone, drapées d'inculture et de soumission à la technocratie bétonnée, ont dilapidé des milliards de francs au traitement sociologique superficiel et au badigeonnage des façades. L'un et l'autre se sont révélés totalement inefficaces. Ainsi, panni cent autres, les «3000» d'Aulnay ont été réhabilités à trois reprises, avant qu'on ne les casse aujourd'hui! Aucune amélioration n'a été enregistrée nulle part. En les replâtrant inutilement, les grandes entreprises comme Bouygues, qui avaient si mal fabriqué les ZUP, ont empoché de nouveaux profits. Les Offices HLM qui entretenaient mal leur patrimoine ont empoché les subventions pour boucher les trous de leur gestion laxiste. L'assistanat a développé ses effets pervers, au-delà de quelques emplois pour sociologues et de quelques améliorations passagères.. Les ZUP sont devenues les tamis de la misère. Avec l'aggravation de la crise depuis quinze ans (mondialisation, tinanciarisation, contre-offensive ultra libérale contre le progrès social), elles sont désonnais le lieu privilégié où se concentrent les exclus qui ne peuvent quitter ce substitutif des anciens bidonvilles: chômeurs, migrants, bas salaires. Les anciennes ZUP sont peut-être devenues aujourd'hui des zones de déshérence irrémédiable quand elles étaient encore résorbables dans les années soixante et dix. Nous avons expérimenté en Seine Saint Denis un habitat collectif de qualité, des cités jardins gradins architecturées, fonctionnellement diversifiées, vertes, où la mixité sociale pouvait se maintenir grâce à la qualité du cadre de vie: Ivry Jeanne Hachette, Saint Denis Basilique, Aubervilliers La Maladrerie, Blanc Mesnil Pièce Pointue, etc. Il était possible de les substituer aux ZUP qui s'acheminent vers une dystopie catastrophique, un apartheid de fait, comparables à l'évolution de Los Angeles, au bord du gouffre, décrite par Mike Davis (Los Angeles et l'imagination du désastre, Allia éd.), patchwork de ghettos de pauvres,

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contrôlé par les gangs, assorti de privatopia pour nantis fermées à double tour, protégées par la télésurveillance et les gardes armés.

Forme urbaine et santé sociale

Les quelques expérimentations de cités gradins jardins réalisées au siècle précédent peinent par la force des choses à résister au déferlement de la régression et de la ghettoïsation. L'utopie urbaine ne peut remplacer l'utopie sociale. Les avancées de l'une et de l'autre ne peuvent être que conjointes. Les murs aussi intelligemment soient-ils conçus ne peuvent remédier à la pauvreté, à la sous-scolarisation, au chômage, à la violence anarchique du deal et de la délinquance, aux politiques cyniques de sous-équipement. Stendhal a décrit dans Lucien Leuwen comment le libéralisme sous la Restauration savait organiser la dégradation des situations politiques par l'intervention de l'Etat précipitant l'érosion de l'opposition. Ce serait injurier l'intelligence de nos modernes Machiavel que de sous-estimer leur capacité à utiliser le pire pour gagner les élections au moyen de mots d'ordre extrêmes jouant sur la peur et la haine de l'autre. Plus l'insécurité règne, faute de policiers sur le terrain, plus la gauche régresse et plus Le Pen progresse. Pour la droite française, la récupération de ses voix, sous une forme ou sous une autre, est désormais vitale pour le maintien de la domination des riches. M. Borloo peut dégager d'importants crédits pour enfin casser les barres et les tours, parce que, suite à l'effondrement social des banlieues rouges et politique des directions marchaisiennes, le fruit est désormais mûr pour tomber dans les mains de la droite, comme à Drancy. Certaines bonnes consciences de la gauche parisienne s'emportent dès qu'on aborde le traitement des ghettos ethniques en terme de mixité sociale et donc, inévitablement, de pourcentage à préserver qui mêlerait les types de peuplement, Gaulois ou non. Il s'agit d'un repérage de situation indispensable à une attitude morale, sous peine d'hypocrisie, non de quotas arithmétisant sans humanité la question sensible de la ségrégation. La pureté antiraciste du discours peut rejoindre l'accoutumance concrète au pire dont on préserve soigneusement sa chère personne. Le ghetto, chacun le sait, est le ventre où se reproduit l'inégalité. Remédier à cette situation oblige à traiter le bâti quand il est sordide, à le remplacer par de bons quartiers dont on a des exemples qui peuvent être enrichis. Cela doit passer par le rééquilibrage social et, osons le mot, ethnique, comment sinon éviter les ghettos? Aucun progrès ne sera atteint sans reconstruire des mixités

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équilibrées où les normes culturelles soient transmises naturellement et où les plus solides aident les plus fragiles, où les us se transfèrent doucement. Les politiques volontaires sont indispensables, comme la vigilance dans les modes d'attribution, d'entretien, de sécurité. La générosité affichée à l'abri des digicodes n'est sinon que démagogie. Spontanément, dans le quartier gradin-jardin de la Pièce Pointue à Blanc-Mesnil, une réunion a regroupé en octobre 2005, une centaine de jeunes et moins jeunes, migrants ou non, pour s'opposer aux destructions sauvages. De la même façon, les jeunes du quartier étaient allés à la manifestation contre Le Pen en 2002. A Clichy sous Bois, Montfermeil, il s'est produit une coupure en deux de la ville entre grands ensembles à problèmes et pavillonnaire plutôt conservateur. En matière d'équipement, notamment de sécurité publique, le décalage avec les villes centres ou les banlieues huppées, est énorme. A Villetaneuse et Pierrefitte où M. Borloo veut casser des quartiers exemplaires, les commissariats sont vides.

Incorrigibles chartistes athéniens

La forme urbaine des barres et tours, joue ici, à cause de la pureté du modèle français d'horreur économique et bureaucratique, un rôle évident. Lucien Kroll, spécialiste de la remolilion des grands ensembles, a déclaré au Soir de Bruxelles, que la liaison entre les émeutes et la charte d'Athènes était évidente: les banlieues n'ont pas brûlé ailleurs que dans les ZUP qui en suivaient fidèlement les principes. Le Monde a consacré le 6/12/05 une pleine page à l'utopie manquée des cités dortoirs, titre révélateur, qui mêle le mal et son remède dans la même répulsion d'un avenir imaginable. Il donne la parole à des architectes, la plupart défenseurs honteux de la forme urbaine détestable des ZUP, à l'exception notable de Renée Gailhoustet qui a rappelé le mépris de fer de leur «concepteur» pour les locataires qu'ils entassaient selon trois plans de cellules exactement répétitives dans des milliers de logements. L'auteur, interviewé trois heures sur ce sujet par Grégoire Alix, du Monde, fut démocratiquement censuré. Le message officiel paraît clair, il proclame l'échec récurrent de toute utopie sociale afin de justifier la fin de I 'histoire dans une éternité garantie de la prédation marchande. Dubuisson, responsable de quelques ZUP panni les plus sévères, profère ce sophisme majestueux: Ce n'est pas la forme des barres et des tours qui fait que c'est inhabitable. Le problème, c'est l'urbanisme.. .Ies principes de la charte d'Athènes ne devaient pas être appliqués de manière

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brutale» ! Qu'est-ce que l'urbanisme sinon la mise en formes des espaces de la ville, par exemple en barres et tours? Comment peut-on se montrer plus brutaux que Le Corbusier et sa charte? Bernard Reichen, grand prix d'urbanisme 2004 (!), en rajoute: La forme urbaine n'est pas pathologique par elle-même. Les grands ensembles étaient les premiers jalons d'une ville hors les murs, alors que depuis des siècles la ville se constituait par intégration progressive des faubourgs. Cette rupture n'était pas une erreur. Elle signe le passage de la ville ancienne radioconcentrique, à une ville territoire, qui est la réalité d 'aujourd 'hui... en ce sens beaucoup des articles de la charte d'Athènes sont pertinents. » Ville-territoire, kékséksa? Toute ville n' a-t-elle pas un territoire support ? Cette nouvelle forme urbaine est-elle empathique, vivable? M. Reichen accepterait-il de vivre dans les ZUP qu'il est censé soigner? Les noyaux des villes anciennes ne sont-ils pas les meilleures bases pour développer l'urbanisation? N'y a-t-il pas une place pour une ville nouvelle inventive, équilibrée et belle? Les Hollandais et les Anglais n'ont-ils pas infiniment mieux réussi dans ce domaine que les Français colberto-bonapartistes ? De Porzamparc, plus nuancé, concède ce truisme que le zoning fonctionnel accumulant la pauvreté a permis la constitution de territoires de relégation. La ville-territoire de la relégation, cela prend du sens. Soyons vulgaires, les opinions des charlatans ne tiennent-elles pas aussi à l'activité lucrative qui consiste à appliquer des cautères illusoires mais bien rémunérés à ces zones malades?

M. Borloo : la grande désillusion.

Nous avions cru naïvement que M. Borloo renverserait la vapeur et, bravant le Corps des Ponts et sa pesanteur bétonnée, qu'il oserait non seulement renoncer à la réhabilitation, ce leurre, pour engager une radicale politique de démolition mais qu'il lancerait une reconstruction intelligente. Nous ne pouvions qu'applaudir à ce courage tardi£: fut-il de droite. Avec cependant un bémol de taille, démolir les barres les tours, certes mais que reconstruire en lieu et place? Eriger une nouvelle antiville sur les ruines de la précédente décuplerait le scandale. Le ministre n'avait à l'évidence pas la moindre idée sur les critères d'une ville vivable, digne du vingt et unième siècle. Aucune sensibilité à l'architecture, comme la quasitotalité

aveuglément - de la ville en se laissant mener par le seul marché, appuyés sur une bureaucratie psittaciste..

des politiques

de droite et de gauche

qui décident

souverainement

- et

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Un membre de son cabinet est venu en 2004 tirer à sa place les conclusions d'un colloque de l'Unesco sur l'urbanisme. Après l'étalage d'une ignorance grandiose de son sujet, il vitupéra devant moi le caractère « stalinien» de la rénovation de Saint Denis Basilique qu'il attribuait entièrement à Renée Gailhoustet quand treize architectes (dont Simounet, Bardet, Gaudin, Naizot, Deroche, Maurios, Girard, etc.) avaient été soigneusement choisis à l'époque en accord avec la direction de l'architecture de M. Giscard d'Estaing! A défaut de projet culturel, il y aurait bien chez M. Borloo, une orientation idéologique: éliminer tout souvenir bâti des avancées architecturales de l'habitat post mai-soixantehuitard. Le nouveau Préfet chiraquien de Seine Saint Denis réservera sa première visite au quartier de Poètes pour confirmer sa démolition! En 2007, M Sarkozy fulmine à son tour contre les idées de mai 68 ! Devant l'émotion suscitée par les menaces de démolition qui pesaient sur les logements de Renaudie-Schuch à Villetaneuse, M. Borloo a reculé et laissé faire la réhabilitation. Il a dû ensuite bricoler hâtivement, avec son collègue de la Culture, une politique de la «qualité» pour habiller sa politique d'Attila. Ils ont lancé le concours grand public de l'architecture idée en soi intéressante dont l'étape régionale, préparée par les CAUE (conseils départementaux d'architecture et d'urbanisme), exprimait les avis souvent pertinents des amateurs sur Internet. Les conclusions nationales (présidées par la charmante urbaniste Nathalie Baye !), aftligèrent par un népotisme clochemerlesque qui distribua les prix selon la répartition des barons de l'UMP en province, sans aucun souci d'esthétique.

-

Borloo lança ensuite, à grand renfort de publicité rédactionnelle, faussement gratuite, dans Libération et I'Humanité (quatre pages en couleurs dont la une), avec le chaperon médiatique de Nouvel, des « cités manifestes », excusez du peu, avec exposition à l'Institut Français d'Architecture et publication dans AMC. De quoi s'agit-il? De lésiner sur les prestations de logement social. D'utiliser une forme ultra-simple, des matériaux médiocres, rapidement détériorés, de fournir un logement au rabais, inachevé. Au nom d'une esthétique contemporaine, apparentée au vide sidéral transposé des arts plastiques, d'abuser par l'illusion fallacieuse du mode de vie bobo du loft (600 mètres carrés, c'est intéressant, 100, trop exigu). Les architectes, plus naïfs, vont jusqu'à sacrifier leurs honoraires à 3 %, reconnaissant la ténuité de leur intervention! Cela avait déjà été essayé au siècle dernier: chalandonnettes et opérations «million» pour un même fiasco. Cinq équipes d'architectes (Nouvel, Art'M Poitevin-Reynaud, Lewiss-Scape+Bloch, Lacaton et Vassal, Shigeru Ban/Jean de Gastines) ont proposé 61 pavillons en bandes à bas prix, tels que De Wendel en fournissait

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déjà à ses petits prolétaires infatigables dans ses corons de 1830. Tristesse formelle, médiocrité constructive et matériaux au rabais devaient permettre l'accession à la propriété des classes inférieures! Nouvel innove en signant comme à l'accoutumée un geste unique (d'architecture conceptuelle f), ici, les limites de ses étroites parcelles ne seront pas parallèles mais en biais, audace! Lewis-Scape reprend les plans du carré mulhousien (de l'industriel Dolfuss, 1831). Lacaton-Vassal réutilisent un système de serres agricoles en tôle (bonjour la canicule f), Shigeru-Ban ose un escalier extérieur au premier niveau. Leurs plans de cellules sont d'une pauvreté inébranlable! Les architectes affamés de commande ont fait ce qu'ils ont pu, très en retrait sur tout ce qui s'étudiait il y a trente ans! A Tourcoing et quelques autres régions, des propositions de même eau confirment l'affliction. Que deviendront ces nouvel chalandonnettes dans dix, dans vingt ans? Cet été, de premiers locataires se sont enfuis, trop chaud, dit-on, trop froid l'hiver. Le Monde du 7 février 2006 donne un bilan des subventions accordées par M. Borloo et son ANRU : bien difficile de retrouver dans les chiffres une équivalence entre les nombres d'HLM démolis et reconstruits. Officiellement, il manque 4 000 logements sur 66 000. Beaucoup plus si on examine les comptes d'apothicaires des villes de droite qui refusent la loi SRU les obligeant à accueillir des HLM. Dans la bonne ville de M. Coppé, porte-parole du gouvernement, on ne reconstruira que 300 HLM pour 1100 détruits! Ne sont pris en compte que les HLM occupés, il suffit donc de ne pas remplacer les départs pour que les barres se vident et qu'il ne soit reconstruit qu'un nombre inférieur de HLM ! Un consensus se manifeste en coulisse entre la droite et la gauche pour diminuer doucement le nombre global de HLM. Il y a trente ans, les mairies communistes ne voulaient construire que des petits logements pour éviter de surcharger leur bureau d'aide sociale de trop de migrants coûteux. Déjà, nous résistions en douce avec les architectes, en finançant des F3 en F4 et majorant ainsi de 10 % les surfaces. Les villes communistes étaient certes surchargées de migrants, invités par la droite pour fournir des OS à l'industrie. Elles échouèrent à les intégrer au nouveau prolétariat, cédant même parfois à un racisme rampant (Vitry, Montigny, Clichy). Remplacer dans ces quartiers des HLM par des accessions à la propriété est largement une vue de l'esprit. Difficile de convaincre un accédant des couches moyennes d'acheter dans des zones en difficulté. Le traitement proposé par l'architecte Patte qui veut, à la demande du promoteur, rectifier les triangles de Renaudie à Villetaneuse inquiète. La solution réaliste pour mettre fin à la ville territoire de la relégation, serait de proposer un urbanisme locatif inédit, riche, agréable, emprunté aux concepteurs les plus

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sensibles, les plus résistants à la chrématistique, afin de donner au moins une raison d'y habiter aux salariés moyens, comme ce fut le cas au Blanc-Mesnil Pièce Pointue, Saint Denis Basilique, Aubervilliers la Maladrerie, Ivry, centre ou Longs Sillons. Il conviendrait en outre que les commissariats ne soient pas déserts, que le chômage diminue, que les ZEP soient richement dotées en ordinateurs et en fins psychologues. Rêvons.

Démolir l'intelligence sensible?

Le consensus mou entre M. Borloo et la gauche éclate à Villetaneuse et Pierrefitte. Dans ces deux villes, ils ont voulu démolir des quartiers exemplaires. Certes, ils avaient « socialement mal tourné» : îlots de qualité dans des océans de médiocrité urbaine et de dégradation du tissu social, ils n'ont pu résister avec la seule pertinence de leur forme (logements différents, terrasses plantées en pleine terre, séjour urbain, centre culturel de quartier, etc.) au tsumani de pauvreté, de sous-emploi, d'exclusion qui déferle depuis vingt ans. Mal gérés dès le début, ils furent remplis à la vavite, sans aucun souci d'un mixage équilibré entre salariés de divers revenus et d'origines diverses. La ghettoïsation n'a cessé de s'aggraver avec l'approfondissement de la crise. Les gestionnaires obtus, comme à Villetaneuse - « la Sablière)} de la SNCF ou l'Office Départemental 93 du socialiste Kern, maire de Pantin, le squelettique office de Pierrefitte ont aggravé le processus par un parti pris d'hostilité maladive qui consistait à systématiquement ne pas remplacer les départs de locataires et à murer chaque logement vide pour démontrer que le quartier n'était pas habitable! A Villetaneuse, il s'agit de 64 HLM construits après la disparition de Renaudie, par Nina Schuch, sa compagne et collaboratrice. La protestation a permis qu'une mission intenninistérielle rende une étude qui concluait à la nécessité de réhabiliter plutôt que de casser, ce qui est raisonnable. Affaire à suivre. Renaudie était grand prix d'architecture, la machine étatique ne peut se déjuger'

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A Pierrefitte, les 440 HLM du quartier des Poètes, construits à la fin des années 1980 par la Sodédat 93, aménageur de la Seine-Saint Denis, conçus par Jeronimo Padron Lopez et Yves et Luc Euvremer, anciens collaborateurs de Renaudie, présentent une urbanité et un contenu voisins. L'ambition est la même, aucun plan de logement n'est jamais répété, tous disposent d'une terrasse en pleine terre. Le quartier piéton s'est protégé des nuisances de la RN 1, il intègre des petits centres culturel et commercial, un

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séjour urbain unique en France où poussent sous une haute verrière des plantes exotiques. Dès l'origine, la composition sociale est à l'inverse exact de la situation moyenne française: 93 % de locataires viennent du Sud. Si on ajoute 19 % de chômeurs, la proximité de Sarcelles qui se protège en poussant plus loin ses dealers, on peut comprendre comment l'insécurité est devenue insupportable. La première réponse devrait être de niveau national : du travail et de bons salaires, un bon enseignement, la même sécurité qu'à Paris. Le centre culturel de quartier édifié par nos soins, a accueilli une action sociale exemplaire qui est racontée dans un livre de Hibat Tabib, son animateur. La Ville, après avoir proposé la réhabilitation du quartier (5 millions d'Euros), s'est rendue aux sirènes de M.Borloo qui payait tout (avec nos sous, pas moins de 150 millions d'Euros! l'idéologie coûte très cher' ) en échange de la tabula rasa et contrairement aux espoirs suscités par une action sociale heureuse création de deux associations d'habitants, réussite d'une coopération vivante entre les administrations, premières améliorations de la sécurité, etc. - . Elle affiche ainsi sa volonté de faire dépérir ce quartier en poussant ses habitants plus loin, plutôt que de remédier à ses défauts de composition sociale et d'entretien. Elle s'aligne ainsi sur un sarkozysme de fait, outre la destruction inexcusable d'une œuvre d'art et d'une piste fructueuse pour la remolition des ZUP. Ces deux programmes de grande qualité ont vu le jour dans les limites d'un compromis inévitable avec les contraintes économiques de l'époque et malgré l'arrêt de chantier catastrophique d'un an de Desnos, provoqué par le Ministre socialiste qui avait coupé les crédits pourtant promis. Les Poètes ont permis d'éviter la construction de 10 tours supplémentaires qui se seraient ajoutées à la dizaine déjà construite par le même architecte reconverti depuis dans l'élevage des chiens de défense - qui utilisait un plan de cellule unique. Les étages fuyaient aux joints et leur revêtement en « glasal » est à base d'amiante. Il s'agissait alors du sauvetage d'un grand ensemble en formation.

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Férocité de la régression bourgeoise: on veut aujourd'hui garder les dix tours, l'amiante et casser la cité gradin-jardin exemplaire! La bêtise communiste à front de taureau s'y engouffre. Eternel retour du courant totalitaire.

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L'opposition à la politique nihiliste.

Dès 2004, huit cents locataires soit la totalité du quartier ont signé une pétition qui refusait la démolition, exigeait la réhabilitation des logements présentant des défauts, le traitement des problèmes de parkings, la construction de quelques équipements manquants, le désenclavement vers Sarcelles, un programme très raisonnable. La maire, Mme Hanriot, a fermé le centre culturel, remplacé l'équipe d'animation par un de ses familiers qui n'a rien fait avant de démissionner. Elle a confié à François Daune, spécialiste pervers de la démolition des projets renaudiens, le soin de réaliser un plan masse ubuesque qui rase tout pour reconstruire des plots sinistres, alignés sur une avenue monumentale vers Sarcelles J Dans sa frénésie, il casse l'école et le gymnase pour les reconstruire en bordure de RN! afin qu'ils barbotent dans la pollution! Les automobiles interdites pour cause de pollution seront réadmises, pour égayer le locataire. Le tout pour 150 millions d'euros! Insensé! Borloo, après avoir soudoyé la maire par une prise en charge financière totale de la démolition a, devant la protestation, retiré sa subvention. Le député Braouzec a alors fait pression pour que la subvention soit rétablie par Mme Boutin, nouvelle ministre, qui a obéi malgré son engagement à stopper toute démolition de HLM et l'avis hostile des Affaires Culturelles. L'Office départemental et le FFF continuent à murer les logements libres: vandalisme public! La maire fait pression sur les locataires pour qu'ils reviennent sur leur signature en leur promettant des relogements mirifiques autant qu'illusoires quand la communauté urbaine a décidé de ne reloger que! 0 % des habitants des Poètes! Daune, urbanistefossoyeur, reçoit un contrat de 400 000 Euros pour cet assassinat! Deux cents architectes et professionnels ont signé une pétition demandant l'annulation de la scandaleuse démolition. Les conseillers municipaux Verts s'y opposent également. Le bon sens commande d'arrêter cette forfaiture et d'engager, comme le demandent les habitants et les architectes, une étude de réhabilitation fine et raisonnable qui maintiendrait dans le quartier l'essentiel de ses habitants. Si on rapproche la politique de MM. Borloo et Braouzec de la guerre d'extermination menée depuis trente ans contre les propositions renaudiennes par le secteur économique du bâtiment et l'institution architecturale, elle peut être comprise comme une tentative formidablement régressive d'éradiquer tout exemple d'une bonne politique urbaine comme corollaire à la démolition nécessaire des ZUP les plus détestables. Cette affaire revêt un tour philosophique: les propositions urbaines de Renaudie exprimaient l'antithèse construite du totalitarisme de la charte d'Athènes. Convivialité, mixité, écologie, beauté, ouverture des relations sociales plutôt

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qu'enfermement digicodé. Appui au développement original de chaque personnalité, de chaque imaginaire individuel, plutôt qu'empilement des humains dans des cellules infiniment répétitives. Il prolongeait l'hostilité conjointe à la bureaucratie et au capitalisme qui sous tendait la pensée de mai 68. L'opposition à la standardisation des individus matricules suivant la norme spectaculaire, audiovisuelle et bureaucratisée s'exprimait dans ses solutions d'architecture qui pouvaient servir d'appuis aux solutions autogestionnaires. Le projet de mairie de Villetaneuse refusait l'édifice isolé propre à impressionner les foules, il dispersait ses services dans 1'habitat, refusant toute image de monumentalité oppressive! Cela a suffi pour que certains construisent à sa place un cube de verre de plus, exprimant le vide béant du potentat assis. Cette négation physique de l'expérimentation parachève trente ans d'interdit par les mandarins médiocres de la riche école de pensée architecturale créée par Renaudie et obstinément ignorée par l'enseignement d'architecture! Il ne s'agit naturellement pas de recopier ses étoiles et ses angles, son écriture inimitable mais de reprendre sa contestation là où les médiocres l'ont arrêtée il y a vingt ans. La remolihon (selon le terme de Lucien Kroll) des grands ensembles pourrait être une occasion extraordinaire de promouvoir une Grande Politique d'Architecture urbaine dont la France possède les prémisses avec le gradin jardin des années soixante (avec Moshe Shardie au Canada, Gian Carlo di Carlo en Italie, Ooley et Jones à Londres, Atelier Cinq en Suisse, Piet Blom en Hollande, Team Zoo au Japon, etc.). Qui aura le souflle de la promouvoir? Il est plus simple d'effacer jusqu'aux traces d'intelligence bâtie. Cas national exemplaire? France-Culture a consacré une émission aux Poètes de Pierrefitte. Ce pouvait être l'occasion d'une démonstration passionnante des forces en jeu dans cette difficile confrontation de la sensibilité artistique avec le «réalisme» des politiques, sur les vitales et délicates questions de la banlieue et de son urbanisme. Il n'en a rien été. L'animateur a choisi son camp, celui des Ministres et de la Maire, réduisant
les opposants

- habitants,

architectes et constructeur



peu près au silence,

défonnant la volonté des locataires. Comme à Villetaneuse, il conviendrait qu'une mission intenninistérielle étudie la réhabilitation des Poètes à Pierrefitte. Ces cités gradin-jardin devraient être classées à l'inventaire du Patrimoine, conune celles d'Henri Sellier et enseignées dans les écoles d'architecture et d'urbanisme. Aucune démolition de grand ensemble ne devrait intervenir avant le lancement de grands concours d'architecture, ouverts à la profession, aux écoles, proposant sur chacun des cas des reconstructions à la fois hardies et réalistes

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qui préfigurent la ville de demain. La direction de l'architecture, depuis qu'elle est rattachée à la Culture, est privée du peu d'efficacité dont elle usait sur le concret de la ville. Quel Ministre ferait enfin son travail, nettoierait l'institution de tous ses encombrements mandarinaux et affairistes, ferait renaître une véritable critique, diffuserait autre chose que l'encens aux stars de papier-crépon, réviserait le hit parade de l'architecture hexagonale, prospecterait les talents véritables et les protégerait? Autant dire qu'il engagerait des travaux d'Hercule. Ce que Malraux se proposait de faire avant mai 68 et la ruée des bavards barbus. Anecdote: A l'Isle-Saint Denis, à côté d'une tour hideuse, une petite barre de vingt logements sur quatre niveaux est ornée à chaque balcon des banderoles en colère des locataires qui protestent contre la démolition. Leur inspirateur est le conseiller général communiste, collègue et voisin de Mme Hanriot qui veut gêner le maire écolo! Juste à côté, la première et remarquable œuvre de Katherine Fiumani et Gilles Jacquemot, 120 logements à terrasses en bord de Seine, a frôlé la démolition. Le Maire et la communauté urbaine de la Plaine ont choisi en fin de compte la réhabilitation. La morale commande la même décision à Pierrefitte. En hyperlibéral zélé, M. Borloo prend le contre-pied de cette orientation: il veut détruire les œuvres qui échappaient un tant soit peu au zonage étaticomarchand de l'espace. Dans les œuvres de Padron Lopez, Euvremer, Gailhoustet, Renaudie, il vise à rayer la tentative jamais dépassée de conférer à l'habitat populaire les richesses d'espace sensible, produites au vingtième siècle par le mouvement moderne en architecture dans ses villas de luxe (Wright, Le Corbusier, Mallet Stevens, Sharoun, etc.) : mezzanines, duplex, triplex, plan libre, terrasses plantées, géométries non orthogonales, dissymétries, transparences virtuelles, éclairements diversifiés parfois zénithaux, etc. Ces tours de force architecturaux ont avancé des espaces sociaux intermédiaires dans la ligne de la clarté labyrinthique de Van Eyck qui multiplie les occasions de rencontres et de convivialité. La nature est abondamment présente dans des jardins collectifs appropriables et dialogue avec les lignes plus sèches du béton. Les fonctions de la ville n'y sont plus juxtaposées mais combinées (emploi-habitat-équipement, rêve) dans les mêmes bâtiments pour retrouver la complexité de la combinatoire organique et sensible de la ville pré-capitaliste, pré-autoritaire. L'accent est mis non plus seulement sur les seules fonctions repérables de la taxinomie sociologique mais sur d'autres, apparemment dépourvues d'utilité immédiate, inventions gratuites qui se révèlent à l'usage riches de potentialités nouvelles pour la rêverie, l'errance, la rencontre, le plaisir.

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Ces thèmes contestataires étaient portés par Mai 68, par Guy Debord, Raoul Vaneigem et Henri Lefebvre, aujourd'hui par Michel Onfray, restaurateur de la tradition matérialiste et épicurienne. Aussi bien l'ultra-libéral M. Borloo ne s'y trompe pas, il a reconnu son adversaire. Il veut éradiquer les traces construites de ce que les postmodernes n'ont cessé de traquer dans les revues, les écoles, les prix depuis trente ans. La position des élus communistes est plus surprenante, à moins que le cadavre du petit père des peuples ne bouge encore. Ainsi se forgerait une alliance des stupidités mortifères visant à annihiler les œuvres les plus significatives comme d'autres auparavant envoyaient contre elles leur bulldozer ou les stigmatisaient comme dégénérées. Comment n'y pas entrevoir le ventre fécond de la bête immonde, comme tant d'autres manifestations de la nouvelle révolution conservatrice en portent témoignage, dans la polarisation des vieux mythes délétères, la résurrection des obscurantismes fidéistes, du bushisme aux intégrismes catholique, juif: islamiste ou castriste? Sous peine d'être accusé d'irresponsabilité majeure, M. Borloo se trouve obligé de promouvoir une réponse sur la ville de substitution qu'il réserve aux pauvres, classe dangereuse. Réponse de classe, l'Etat refuse de consacrer un peu plus de moyens financiers à ses logements sociaux (+ 10 %), pour leur conférer les qualités qui respecteraient les habitants, permettraient la mixité sociale et ethnique et créeraient des occurrences pour un nouveau tissu de ville et une vie réconciliée. Mais il s'enferme dans le pavillonnaire où il voit un moyen de scléroser toute réflexion sur des transformations sociales dans une tétanie de la petite propriété. A la diversité des formes du logement et de la ville rendue possible tant par une sociologie vécue que par l'assimilation des inventions de la meilleure architecture moderne, il substitue l'agitation sur des références primaires et leur collage, sans cohérence, sans âme, sans force, sans impact émotionnel. Le less is more jusqu'au néant. On se base sur l'autoritarisme du quadrillage étatique. On baptise cette imposture: cité manifeste afin de couvrir la honte de la destruction d'œuvres majeures de l'architecture contemporaine. Le maître d'ouvrage mulhousien dit même vouloir par cette forme urbaine obliger les gens à se parler! Sans doute grâce aux minces cloisons en tôle. La notion d'espace commun est sacrifiée à l' enfermement digicodé de l'idéologie sécuritaire. Où donc est la gauche transformatrice? A-t-elle une pensée sur la production de l'espace, sur la culture architecturale, sur la ville, différente de celle des promoteurs qui sévissent dans leur commune comme partout? La maire de Pierrefitte a vendu à M. Borloo la démolition de 440 HLM expérimentaux quand l'étude de ses propres services concluait à leur remise

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en état. L'office départemental HLM du 93, dirigé par les socialistes, donne son accord. Le député Braouzec, leader altermondialiste, se tait. Il est vrai que sa gauche radicale s'enlise dans le bureaucratisme d'Etat, le corporatisme des services publics, faute de tracer des voies originales pour son action: autogestion, dépérissement de l'Etat, rationalisme sensible. La ville et l'urbain constituent un sujet majeur de l'action municipale. Leur totale reconfiguration serait la preuve physique, minérale, de l'effectivité d'un changement dans les modes de vie d'une société demain réconciliée, après des réformes sociales et politiques profondes. L'un ne saurait aller sans l'autre. La gauche radicale qui, il y a trente ans, en faisait son pain quotidien, devrait opérer un réinvestissement profond de ces thèses, moins démodées que les néo- corons de l'ultra-libéralisme. L'hyper croissance de la mégalopole devrait être condamnée absolument et pratiquement. Il faut cesser de construire bureaux et accessions en lIe de France. La ville doit préempter chaque parcelle libérée pour y aménager des jardins publics, diminuant ainsi doucement ses densités excessives. Paris doit cesser ses demi-mesures en matière de circulation qui ennuient les habitants sans diminuer la pollution, piétonniser les sept premiers arrondissements parisiens. Lutter contre la spéculation foncière avec la loi et l'administration des domaines. Surtaxer les services commerciaux des grandes entreprises du bâtiment, vecteurs de la corruption et du mal construire. Opter partout pour la mixité sociale et des fonctions. Reconstruire les grands ensembles en gradin jardin, etc. Remodeler l'enseignement de l'architecture selon sa vocation anthropologique: former les artistes capables de créer le second corps, minéral, de I'homme. Imposer un architecte pour toute construction. Réexaminer de fond en comble le hit parade de l'architecture, largement vicié. Débattre avec les citoyens et les créateurs de la ville à mettre en œuvre quotidiennement. Royal programme! Ces thèmes semblent en 2007 totalement utopiques voire chimériques et incongrus. Ils étaient en 1968 au nombre des évidences programmatiques discutées dans les rues de mai ou lues sur les rayons de Maspéro. Qui donc se trompe? Où est le contenu de vérité?

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Chapitre deux

La grande misère de l'architecture

Beaucoup ne verront dans ces combustions qu'une péripétie francofrançaise de plus. La situation des nations voisines diffère sensiblement de la nôtre. Non que les mêmes facteurs telluriques n'y soient à l'œuvre: la production courante de la ville est marquée partout par la logique du profit à court terme et par ses corollaires d'inculture, d'insensibilité, de refus aveugle de la recherche du plaisir urbain. Hertzberger me confiait en 1990 qu'il ne pourrait plus bâtir ses bureaux géniaux d'Apeldoorn de 1975 : une épaisse couche de broussailles réglementaires et d'interdits bureaucratiques qui s'efforçait en vain de faire face à l'hyperdensité et à la complexité économique, condamnait désormais à l'enlisement toute innovation. Avec l'évolution contemporaine, l'homme prothétique dont parle Françoise Choay (Anthropologie de l'espace, Seuil, 2006), voit les distances raccourcir mais, en contrepartie, il est enserré dans un réseau étroit de communications

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réelles ou virtuelles. Il n'y dispose que d'un minimum d'autonomie, ce qui aggrave les conséquences d'une disparition d'un milieu façonné à la fois pour son corps et son intellect, avec lequel il constituait historiquement une entité à la fois individuelle et sociale, contradictoire et unifiée. Est ainsi perdue la double nature, corpusculaire et ondulatoire, de l'homme, répétant métaphoriquement la structure intime de l'univers. S'il y a moins d'architectes en Angleterre, l'élite y est plus authentique et quelques objets singuliers sont de qualité. Les Anglais s'exportent en France quand aucun Français n'exerce en Grande Bretagne. Les pays scandinaves, panni leurs autres mérites sociaux, ont su garder un meilleur socle d'architecture vivante, dans un équilibre mieux tempéré entre la rigueur économique de la construction et une maîtrise artistique qui ne serait pas totalement polluée par le postmodemisme. Cela coïncide - effet du hasard? avec une organisation sociale et une démocratie avancées. L'Allemagne par contre, n'a pas retrouvé l'excellence de maîtres comme Sharoun puis Frei Otto, Steidle déçoit souvent. Ailleurs, à l'exception de l'Ouest américain, de l'Australie, et d'un certain réveil asiatique où l'exubérance d'un capitalisme dynamique charrie avec le pire quelques pépites d'équipements ou de résidences d'amateurs éclairés, le raz de marée de la densité excessive, de l'indigence orthogonale et du mauvais goût submerge le bâti des trois continents, dans une entropie obèse de dizaines de mégalopoles à plus de dix millions d'habitants hagards, promises aux rebellions de Watts, des ZUP françaises ou de Sao Paulo. La spéculation forcenée fonce à grande vitesse vers la dystopie finale, l'explosion chaotique, agoni que de la non-ville, de la non-vie définitives. Le Sud, qu'il se développe ou non, recopie tel quel le très médiocre modèle américain, sans la moindre réflexion critique. Détruisant allègrement quelques millénaires de sa propre culture, il se précipite vers les mêmes apories. L'horreur urbanistique décalque l'horreur économique. De pseudo théoriciens exploitent la crédulité populaire pour vendre leurs onguents idéologiques. Ils hypostasient l'immanence et sacrent la «ville émergente» dans ce qui n'est qu'un chaos spéculatif remédiable, une dégringolade entropique. Faut-il pendre les architectes? demandait Philippe Trétiakh et son livre s'est très bien vendu malgré les cris d'orfraie de telle égérie chémétovienne déclarant que ce livre était tellement scandaleux qu'elle ne le lirait jamais!

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Françoise Fromonot, dans La campagne des Halles, décrit les avatars du second concours parisien. L'absence d'une problématique claire des élus les concurrents étaient appelés à définir eux-mêmes le programme - puis son nivellement à la petite cohorte des riverains affamés de silence ou de profits, les ont conduit à oublier les millions de franciliens qui pratiquent chaque semaine ce lieu stratégique de la rencontre urbaine où une culture multiforme pourrait entrer en résonance avec les foules. Le projet Nouvel accumule les gestes médiatiques incohérents: pISCIne perchée sur la toiture, tour carrée à côté de Saint Eustache, etc., sans le souffle ni la cohérence exigés par le centre névralgique de Paris. Nouvel, contextualiste, a émis son credo: L'architecture moderne voulait créer le monde. Elle y a échoué par excès d'ambition...]l faut bien comprendre que le monde n'appartient pas à l'architecte mais que l'architecte est au monde. Ce parti d'humilité garantit la vacuité des propositions et l'alignement sur Bouygues. Koolhaas, préféré de l'auteure, serait lui, situationniste. Quel rapport avec Guy Debord qui voulait faire reconstruire entièrement la ville du Capital par les comités de base de salariés? Fuck the context est la forte devise du Batave, provocation qui le dispense d'une élaboration cultivée. Où est LA construction intéressante qu'il aurait signée? Les trois morceaux de sucre sur le port d'Amsterdam? Les deux petites barres chichiteuses de ses villas françaises? Les deux compères qui ont collaboré sur la catastrophe urbaine d'Euralille ont des pratiques similaires: un geste publicitaire du maître et une usine à CAO qui l'habille. Françoise Fromonot rappelle que tous deux avaient concouru pour le réaménagement de Jussieu. Nouvel voulait respecter le «parti» d'Albert, l'architecte initial, ce beau quadrillage fonctionnel, déjà parachevé par son IMA dont le seul ajout est la courbe qui ne fait qu'épouser celle de la rue. Koolhaas voulait projeter un cube provocateur, caricaturant le geste de Piano et Rogers au Centre Pompidou. Le concours des Halles fut organisé pour le choc de ces deux fausses vedettes, les deux autres, anonymes, étant là pour la figuration. Le jury, devant la vacuité générale, a dégagé en touche et sacré la proposition d'un Mangin inconnu, que le New York Times, sous la plume de Nicolai Ouroussot: a qualifiée d'interprétation banale et sans goût de la modernité, tout juste bonne à satisfaire ceux chez qui le risque suscite une aversion pathologique ». Françoise Fromonot décrit non sans humour l'urbanisme parisien de l' APUR, la ZAC Austerlitz, (zaképokapur) : Regardons les immeubles. Il y en a des striés et des lisses, des minces et des gros; d'un côté tout blancs un peu compliqués; de l'autre plus simples et tout vitrés (mais en

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couleur .~...Pour qu'on ne s'ennuie pas trop en les regardant ces bâtiments sont construits en différents styles, car les architectes sont aussi un peu des artistes... Le projet urbain à la française est donc un urbanisme d'architecte qui repose sur deux principes intangibles: une composition et un règlement. ..Un peu comme les films français des années soixante: des scénarios minables, une mise en scène affligeante émaillés de mots d'auteurs dits par des bons comédiens. Les mots de Frémigier sur le précédent aménagement des Halles s'appliqueraient au nouveau concours: consternant de pauvreté et d'incohérence, la voirie absurde, le parti d'ensemble nul. Peut-être fallait-il que les élus se soucient d'un programme qui soit à la hauteur de ce centre nerveux de la capitale, en en faisant ce qu'aurait pu être les anciennes Halles conservées: un espace privilégié pour des créations non mercantiles mais on n'est plus en mai 68 ! Il est vrai que Mitterrand avait auparavant donné le la, dans ses boudins pharaoniques, de l'insignifiant opéra Bastille, aux mastoques Finances, des frustes Arche Défense et IMA à la sinistre TGB. Dans le concours des Halles, le projet gagnant de Mangin flatte les riverains par son manque total d'ambition. Si FF montre la continuité de ces partis inconsistants avec la bureaucratie conformiste des ZAC de l'Apure, elle fait preuve d'une étonnante faiblesse pour les provocations de Koolhas, ses derricks, ses flacons multicolores de parfum bon marché. Sa tranchée irréaliste et démago montrant les tripes de l'opération promettait le pire, à l'image de son Euralille, enveloppant d'une logomachie vaseuse la collection hétéroclite des machins de promoteurs affamés, qui concentre et magnifie tous les défauts hexagonaux déjà signalés. La spécialité de l'Institut Français d'Architecture fut d'élargir le formatage des médiocres à la proche Europe allant jusqu'à donner le grand prix à Fuksas. Pourquoi engouffrer des centaines de millions d'Euros dans des projets aussi indigents? Le concours en consultant quatre concurrents insignifiants ne pouvait se conclure que sur l'insignifiance. Nouvel eut été mieux inspiré de reprendre le concours sauvage qui le médiatisa jadis, contre les Halles chiraquiennes où 600 réponses convoquaient une foisonnante diversité! Plusieurs volumes ont dénoncé le scandale de la TGB mitterrandienne (Après l'effondrement, Jean Marc Mandosio, éditions de l'encyclopédie des nuisances, 2000), sa brillance de shampoing Loréal, dont les tours stupidement répétitives, à défaut de protéger les livres, ont économisé sinon l'argent des contribuables du moins la dépense neuronale de l'architecte. Elles injurient désonnais le ciel de Paris, le summum de pauvreté géométrique loge les trésors de la pensée mondiale!

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Autour, l'urbanisme parisien, inchangé de Tibéri en Delanoé, mêmement bureaucratisé (Apure), mêmement médiocre, se répand en flaques. Dans le magazine du 13e, une double page exhibe les 760 nouveaux logements de Masséna: 19 vignettes des fausses gloires formatées par l'IFA, de Goulet en Cohen en Goulet: Devillers, Buffi, Boffil, BoIze et Rodriguez, Gonzalès, Hoffil, Macary et Furet, etc. L'impression se dégage d'une seule non architecture tant ça se ressemble dans la médiocrité bâtie: des boîtes tristes aux décrochements standards, dont l'unité est visiblement assurée par la férule grossière de l'entreprise et du promoteur. De Portzamparc - prix Pritzker! - a «imaginé» le quartier! Frêle imagination! Seuls les immeubles de Borel et Gaudin laissent apparaître un effort de composition. Les plésiosaures montrent les crocs. Ce qui reste d'élus communistes parisiens revendiquent avec Chémétov des tours sous le prétexte démagogique de loger les pauvres. Ils veulent refaire Italie et le front de Seine. Lopez et Holley, à vos plans d'étage courant mille fois dupliqués!

Croissance zéro

Il serait bon d'arrêter la schizophrénie! fi n'est pas d'autre traitement pour la région parisienne que de stopper sa croissance, la dédensifier, planter partout des espaces verts en créant ailleurs des métropoles d'équilibre de taille raisonnable. C'était le vœu pieux de l'aménagement du territoire au début des années soixante. Les villes nouvelles de la Basse Seine et les métropoles d'équilibre devaient désengorger la région parisienne! Les technocrates du corps des Ponts n'ont produit que les monstruosités de Marne la Vallée et Saint Quentin en Yvelines: pavillonnaire, hypermarchés, centres loupés, autoroutes, ronds-points et centres villes en rase campagne, qu'on croirait conçus pour affoler le quidam d'une conception kafkaïenne qui abîme la campagne sans jamais produire de ville. Semis de béton congelé des promoteurs, du SN Bâti, concours indigents réservés aux copains. Renaudie avait projeté en 1965 au Vaudreuil une ville nouvelle exemplaire, magnifiquement utopique, grimpant sur les falaises, enjambant la Seine au Vaudreuil, le Corps des Ponts l'a remercié! Val de Reuil en est né, mal formé, non viable, tissé de défécations d'entreprises. Sarkozy veut faire creuser à nos frais un faramineux tunnel de un kilomètre quatre cents pour protéger ses bourgeois de Neuilly de la nuisance des automobilistes franciliens qui travaillent à les enrichir. fi veut redensifier La Défense pour lutter contre la puissance londonienne quand celle-ci ne

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provient que des miettes que lui laisse le dollar dans la domination fmancière mondiale! Patrice Goulet, outre l'insigne mérite d'avoir montré dans les années quatre-vingt Renaudie et Team Zoo, a promu dans les années 80 deux expositions de quarante architectes de moins de quarante ans, Paris puis province, en même temps qu'une exposition de Ricardo Porro. Ses collaborateurs lui proposèrent comme titre à cet ensemble: Ali Baba et les quarante voleurs! Dans la présentation chic et choc, portrait plein pied, un texte, un plan, une photo de projet construit, aucune maquette, il n'était pas facile de se faire une idée correcte des exposants. Sur les quarante parisiens, Borel, BruneI, Buczkowska offraient l'émotion d'un plan masse où déceler vérité artistique, force et originalité expressive, parmi l'effarante monotonie des autres, enfants de Ciriani et Venturi où rien n'intriguait. Parmi les quarante provinciaux, seuls, deux Lillois, élèves de Porro, sortaient de la grisaille, quand bien même vingt après, ils n'ont guère résisté au rouleau compresseur fonctionnaliste. L'examen de 1500 dossiers d'architectes candidats à la trentaine de concours de collèges que j'organisais pendant dix ans en 93 ne m'a guère distrait de cette affliction. Force me fut de recourir aux meilleurs étrangers, comme Kroll, Herdzberger, Domenig, Makowecs, Calatrava, Zvi Eckert, Maruyama de Team Zoo, Grimshaw... dans l'espoir que leur talent essaime dans l'hexagone. Initiative intéressante, le service du Patrimoine de Seine Saint Denis a édité une brochure sur le logement social (1850-1999). Il révèle quelques précieuses cités-jardins d'Henri Sellier de l'entre deux guerres, œuvres d'architectes moins médiatisés que Le Corbusier mais des plus intéressants comme Félix Dumail (Le Pré Saint Gervais), Eugène Goooot et Georges Albenque (Stains), Gennain Dorel (cité 212 au Blanc-Mesnil), Joseph Bassompierre et Paul de Rutté (Drancy). Il publie les «gradins-jardins» de Pierre Maillard (Neuilly sur Marne) et Michel Andrault et Pierre Parat (Epinay). Les œuvres quasi complètes de la Sodédat 93 (1974-1994) y figurent avec Villetaneuse (Renaudie), Stains (Edith Girard), Saint-Denis Basilique (Gailhoustet et Simounet), Le Blanc-Mesnil ( Buczkowska), Aubervilliers
(Gailhoustet et les frères Euvremer), Ricardo Porro (La Courneuve).

Mais l'évanescence de la critique française s'impose quand les auteurs noient ces réalisations de pointe et quelques autres non négligeables comme celles d'Aillaud à Pantin et Bobigny, Lurçat et Ciriani à Saint Denis, Nouvel à Saint Ouen) dans une marée noire d'œuvres mercantiles, fonctionnalistes, tours, barres sans scrupules qui n'ont strictement rien à voir avec

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l'architecture. Qu'est-ce qui peut justifier une telle collection du meilleur et du pire, sans aucun recul critique vis-à-vis des vulgarités des Sive, Baladur, Tambuté, Michelin, Boffil, Nunez, Dubuisson, Zehrfuss, etc.? A la critique d'art est substituée une mémoire fourre-tout. Pas la moindre réserve=,sinon SUTla table rase de Bobigny, aujourd'hui rejetée. Candilis, l'AUA, Honegger, Prouvé et Lods auraient également mérité quelque distance critique. A quoi bon cet inventaire en forme d'auberge espagnole, cette dissolution de toute analyse esthétique, cet affaissement conceptuel? Comment cette brochure, utile dans son principe, peut-elle aider le grand public à s'y retrouver dans la cacophonie architecturale? Que peuvent en déduire les élèves architectes sinon projeter n'importe quoi, s'aplatir devant l'horreur économique des promoteurs, grandes entreprises et technocrates? Bien entendu, on pourrait aussi considérer le verre comme à moitié plein et trouver qu'il est déjà extrêmement courageux pour un service officiel de montrer l'in-montrable, les architectures proliférantes ou dégénérées de Gailhoustet, Buczkowska, Padron-Lopez, Euvremer, Gaussel, FiumaniJacquemot, Fidon, Rameau, Charlandjéva, Charmont-Desse, etc. La lecture des revues n'est guère plus enrichissante, publiant n'importe quoi, elles ont, réponse inévitable, de moins en moins de lecteurs. Hoyet faisait jadis un effort dans Techniques et Architecture pour trouver à l'étranger quelques projets publiables ~A la trappe ~François Granon violait dans Télérama les règles du savoir-vivre et ne-rien-voir, imposé par Le Monde: à la trappe ~Ainsi dès les années 80 du défunt journal des HLM de Guinchat. Pour Claude Parent, tout ce petit milieu vêtu de noir est cuit archi-cuit, dit-il dans un parallèle succulent entre les recettes de cuisine et celles de la notoriété! Dans ses portraits doucement vinaigrés, il délivre quelques menues vérités sur les vedettes en mie de pain mais son refus de la dissonance au sein de la confrérie nous prive des analyses mieux impertinentes qui le démangent. Il confirme cependant la passion de Goulet pour la révélation de talents nouveaux. Ainsi du Grand prix 2006, Rudi Ricciotti, le petit Varois transparent. Après Soler, Perrault, Hondelatte, Hauvette, Fuksas..., une nouvelle savonnette est livrée toute empaquetée par l'usine de marketing de l'IF A, ex-me de Tournon, néo Trocadéro. Plus le produit est creux, mieux la pub peut le remplir. Joie des photographes qui s'échinent à rendre digeste le brouet fonnel. On chercherait en vain, comme chez les prédécesseurs, la moindre étincelle créative dans les œuvres convenues de ce jeune homme flamboyant, paraît-il, qui enterre souvent ses projets, on comprend sa prudence. Pourquoi exhiber les mêmes barres insipides? Le cru 2006 est à cette aune, à l'instar de sept ou huit de ses

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prédécesseurs. Scrutant sa production, on y chercherait en vain la moindre trace d'invention, de pertinence construite. Trois villas sur la Côte, boîtes longues et vitrées posées sur une pente. Une salle de spectacle sans attrait, deux équipements propres mais sans originalité, munis des gadgets habituels, façades vitrées, minces poteaux en biais. Les précédents grands prix, aussi transparents que leurs vitres, sont mêmement exsangues et affabulateurs, artificiellement fabriqués par la même institution, Pompidou et France culture en plus. On a évité de peu Lion, plus vide encore! Après trente ans d'empilement machiste de talents approximatifs, certaines espéraient enfin une femme au grand prix, il n'en manque pas de talentueuses. Une protégée a été nominée. Ce n'est ni Buczkowska, ni Gailhoustet, ni Jourda, ni même Girard. Deck flamboie elle aussi. Son dernier projet n'est pas si mal, si on en croit l'image de synthèse...A suivre.

Des goûts et des couleurs. ..

Oserons-nous affirmer qu'il n'existe ICI que deux pointures internationales? Rescapés du socialisme bureaucratique, Ricardo Porro et Iwona Buczkowska ont été révélés dans le neuf trois. Manière de repentance d'un maître d'ouvrage pour ses péchés staliniens de jeunesse? Dans les limites de ma constellation subjective, qui en vaut bien une autre, je peux énumérer une trentaine de noms qui relèvent réellement de l'architecture. Certains ont cessé de construire ou ont disparu prématurément comme Fidon, Marcucci, Rameau, Bonte. D'autres, mieux médiatisés, ont commis quelques bons projets. Des centaines de dossiers d'architectes sont passés par mes mains. J'ai admiré nombre d'architectures modernes (et anciennes), savantes ou vernaculaires, en Europe et sur les cinq continents, visité les expositions, photographié et filmé abondamment, dévoré nombre de bouquins. Il est rare de déceler un renouvellement du projet à chaque commande dans une expressivité chaque fois manifeste. Chez Iwona Buczkowska, la virtuosité dans l'imagination d'espaces intérieurs et extérieurs, la totale maîtrise dans l'ingrat mais décisif secteur du logement social, ouvrent sur un même bonheur à explorer des pistes formelles différentes dans une sincérité constructive rigoureuse. La même énergie créatrice à travailler l'espace intérieur que l'enveloppe du projet. La Pièce Pointue de Blanc-Mesnil, ce sont 220 villas originales imbriquées dans un ensemble urbain cohérent en une œuvre expressive, dramatique, humaniste. Chaque logement travaillé en espaces complexes, jamais répétitifs. Des cheminements au hasard calculé,

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riches en imprévus, errances scandées d'accidents pittoresques, de surprises exquises, ménageant des échappées au regard, découpant des toiles abstraites, mêlant foisonnement végétal et rigueur géométrique des clins. Architecture symphonique. Tour de force. Ses équipements sont de même portée, les études sur les arcs comme structure porteuse du collège de Bobigny prolongent les recherches de Parent sur une fonction oblique adoucie par la courbe. Le plan du village scolaire de Bobigny rejoint l'articulation labyrinthique initiée dans la villa Hadrien. Ricardo Porro est, depuis 1960 et ses écoles d'art de La Havane, - sans la CAO - le père de l'expressionnisme moderne de Coop Himmelblau à Liebskind, d'Eisenman à Gehry. Ses bâtiments publics expriment la violence des déchirements de la société contemporaine et, avec leurs surfaces courbes, la sensualité caraïbe. Après les écoles d'art, les deux collèges du 93, ceux de Cergy-Pontoise, les casernes de Vélizy, le commissariat de Plaisir, bientôt le centre culturel du Puy, l'hôpital du Val d'Oise, chaque fois un nouveau foisonnement ridiculise par sa luxuriance les boîtes sans âme des petits maîtres de salon. Avec lui, l'architecture devient sculpture en ronde bosse, poème qui suggère les fracas du temps, les interrogations ontologiques, l'empathie partagée d'une socialité réconciliée. Adulé à NewYork, à Berlin, il est, dans les revues françaises, interdit de publication!

L'enseignement

de l'architecture

Si la France a multiplié les effectifs de professeurs et d'étudiants, elle s'essouffle à produire un haut niveau d'architecture. La «révolution» de 1968 dans l'enseignement, contre la sclérose centenaire des beaux-arts, relayée par la contestation populaire de la charte d'Athènes (métro, boulot, dodo et sarcellite) n'a débouché que sur l'instauration d'un nouveau confonnisme. Le nouvel éclectisme sans vigueur est dominé, pour faire simple, par trois courants principaux: corbusianisme incorrigible, tendance chamétouff, post-moderne timoré, avec Grumbach, Panerai, post-miesien du verre-acier médiatique et « conceptuel », tel Nouvel. Pastiche et psittacisme y sont partagés, tout comme la commande, les publications et les postes d'enseignants. Cette situation vient de loin comme le montre Jean-Louis Violeau dans les architectes et mai soixante-huit. (Editions recherche, 2005 Paris) Elle a jailli de la longue agonie du système sclérosé des beaux-arts, hérité de Napoléon. L'enseignement y était jusqu'en 1968, figé sur l'apprentissage stéréotypé des

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ordres antiques. L'atelier, dominé par un patron de droit divin. La cible, l'épiphanie du séjour à la divine villa Médicis, couronné par le Prix de Rome qui reproduit la secte. Les études étaient limitées aux esquisses au fusain de sujets classiques, soigneusement étrangers à toute finalité professionnelle concrète. Près d'un siècle de mouvement moderne était royalement ignoré. Les rendus léchés, souvent trichés, étaient la règle obsolète et laxiste. Toute discipline étrangère au dessin d'art urbanisme, sociologie, histoire - était prohibée. Les patrons trustaient la commande des ZUP et, pillant sans vergogne un Le Corbusier honni, reproduisaient au pochoir les cellules identiques de leurs lugubres barres alignées sur le chemin de grue en guise de plan masse. Les élèves «négrifiaient}) dans l'agence du patron mais le logement social et les équipements publics étaient des sujets interdits à l'école.

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Dès les années soixante, un mouvement interne des élèves secoue l'édifice vermoulu. Malraux envisage de remodeler de fond en comble l'enseignement. Il charge une mission de déceler les meilleurs créateurs étrangers afin qu'ils structurent un nouvel enseignement, appuyé sur les jeunes turcs de Team Ten. Candilis parvient à créer son atelier à l'intérieur des beaux-arts. Max Querrien prépare au ministère une réforme appuyée sur les massiers qui expriment imparfaitement le vif mécontentement des élèves. Mai 68 accélère le mouvement et les « révolutionnaires» vont se partager les postes des nouvelles unités pédagogiques créées par le Ministère. Le critère de sélection tient davantage au discours contestataire qu'au talent créateur de formes. Renaudie et Porro sont vite rebutés par le laxisme et les excès gauchisants. De nouveaux gourous qui ont un bagage léger et ont peu construit s'emparent des leviers. Ils se polarisent sur le rattachement de l'architecture à l'Université, elle-même déjà largement bureaucratique et mandarinale quand bien même le SNES SUP prend le relais des vieux professeurs en matière de nomination. Les historicistes sont portés par le refus au sein de l'opinion publique de la tabula rasa corbusienne, par la contestation des rénovations sauvages de centres villes. Les politiques de réhabilitation douce, la sauvegarde des richesses du patrimoine tiennent le haut du pavé, escamotant le débat sur le modernisme. Bernard Huet, accédant à la direction de l'Architecture d'Aujourd'hui en 1972, devient le leader du post-modernisme - dont Jean-Louis Violeau me fait curieusement un soutien. Marxiste althussérien, cultivé, partisan sincère d'un nettoyage des écuries d'Augias des bozarts, Huet tourne le dos à la part précieuse de création du mouvement moderne, accusé en bloc d'être à l'origine du désastre urbain. Il gomme la contestation de la charte d'Athènes par Team Ten dès les années cinquante.

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Il adore le néo-classicisme de l'ennuyeux Schinkel. Le retour à Haussmann et à ses alignements tristes est sacralisé devient la recette unique contre les exactions de la tabula rasa. Le Dantec, devant les Hautes Formes du jeune Portzamparc dont les cellules de logements très traditionnelles et les mornes façades rappellent les HBM des années trente, la brique en moins, s'écrie: Enfin l'architecture! La messe est dite. Redressant excessivement le bâton coudé dans l'autre direction, l'enseignement se noie désormais dans les disciplines annexes, histoire, sociologie et urbanisme réglementaire, morphologie, typologie. On peut obtenir son diplôme au seul baratin sans avoir jamais dessiné le moindre bâtiment. Telle vedette médiatique Mao spontex délivre les unités de valeur au bar du coin. Il est arrivé que, sortant épuisé des cinq minutes de divan chez Lacan, il passe une heure de cours à contempler ses élèves, sans mot dire. De Claude Pompidou à Mitterrand, il finira, après un happening banlieusard en baudruche, par un séjour de santé au PCF de son adolescence, le temps d'y bénéficier d'une commande ou deux, pour être candidat crépon à la Présidentielle en 2007 pour se mer enfin à la soupe sarkozyenne en lui vendant à nouveau son grand Paris! La typologie et la morphologie, dérivées du structuralisme, sont érigées en nouveaux canons d'un bréviaire qui dénonce toute «gesticulation» esthétique au nom d'une modestie hypocritement mise au service du peuple. Des Italiens, médiocres créateurs, comme Rossi ou Gregotti, dotent leur merveilleux pays des barres évitées vingt ans plus tôt. Ils poussent la modestie projective à son nadir et sont dès lors promus génies. Les procédures de réhabilitation des centres villes anciens occupent les esprits suivant les expérimentations de la communiste Bologne, nouvelle Mecque, tôt oubliée. Les ex-corbusiens se replient en bon ordre et passeront bientôt à la contre-offensive à l'école de Belleville, derrière Ciriani qui signe les plus belles barres du temps. Un compromis avec les postmodemes partagera la commande et les postes et réglera le conflit. La création des unités pédagogiques dans la plus grande confusion, le manque de moyen et le laxisme, font croître considérablement les effectifs d'élèves et de professeurs sinon la qualité des formations. Caricature d'autogestion, ce sont les professeurs par eux-mêmes cooptés, à l'abri des citoyens, qui décident de tout sans le moindre souci des deniers publics ni surtout de l'architecture. La préparation technologique est à peu près ignorée, ce qui laisse le champ libre aux bureaux d'études qui fleurissent sur le marché et répandent l'extinction de la sensibilité dès huit heures du matin, sans éviter pour autant les désordres techniques (Nouvel, Andreu, Portzamparc, etc.). Certains membres du syndicat de l'architecture tenteront quelque temps de vendre l'idée miraculeuse et malencontreuse des ateliers

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publics, propres à protéger bureaucratiquement les architectes en ruinant toute liberté de création. Mitterrand y mettra bon ordre dès 1983 en se repliant sur les valeurs bourgeoises de l'Ordre des architectes, sauvegardé in fine. La technocratie du Corps des Ponts continue de tenir solidement le Ministère, en osmose avec les grandes entreprises de construction où les collègues pantouflent. Pendant de longues années, le drapeau qui rassemblera ces courants sera celui de l'intransigeance totale à l'égard des proliférants, lisez les concepteurs de gradin-jardin qui s'inspirent de Renaudie, dans la foulée de Team Ten, ce que l'esprit mai 68 avait produit de meilleur. Ils seront, dans un hygiènisme tout corbusien, soigneusement exclus, éradiqués, persécutés, interdits d'enseignement, de revues, de prix, de commandes surtout, de toute évidence parce que leur talent, leur orientation, leur ascétisme face à l'argent, en faisaient des concurrents infiniment dangereux. Comme le demandait Walter Benjamin, il ne faut pas laisser écrire l'histoire par ses seuls vainqueurs, il est indispensable d'écrire celle des vaincus. La conclusion historique est aveuglante, le courant le plus intéressant de l'architecture française, celui dont Renaudie était le père, a totalement disparu du champ intellectuel, plus d'agences, pas d'enseignants, exclus des publications, des livres. La page est tournée. On se préoccupe désormais de détruire les quelques témoignages construits de ces aberrations qui témoignent obstinément en banlieue. Des charognards comme F. Daune s'en font une spécialité. Quelles sont les raisons objectives d'un tel affaissement historique? La droite mitterrandienne et son corollaire le « marchaisisme )}post-stalinien, en portent la responsabilité avec l'abandon des idéaux mai soixante-huitards généreux mais jamais formulés dans des objectifs clairs qui assimilent
l'héritage de la politique démocratique

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au profit

du laxisme

des

nationalisations bureaucratiques et de la corruption ordinaire, en un mot de la gestion loyale du capitalisme, teintée de bonapartisme, ce mal français. Le renaudisme urbain exigeait en politique une perspective autogestionnaire, des soutiens désintéressés et des objectifs philosophiques élevés. C'était beaucoup demander aux politiques. Il fut soutenu un moment par des hauts fonctionnaires inspirés comme Robert Lion ou Bloch Lainé fils qui passèrent ensuite à d'autres activités mieux colbertistes.

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Aujourd'hui l'architecture

Trente ans après, le niveau d'exigence des connaissances architecturales s'élève dans les écoles avec le remplacement des archétypes de mai soixante huit. Elles manquent cruellement de leaders charismatiques, de praticiens inspirés, de créateurs authentiques qui puissent opposer une masse critique de culture à I'horreur économique, qui fassent fructifier dans le projet et dans les styles des moyens intellectuels indiscutables. La première urgence est une critique indépendante qui se substitue à l'encensement des stars que dénonce Françoise Choay. L'anatomie radicale des faux-maîtres, la mise en lumière de la vacuité des petits hommes en noir dont parle Claude Parent, pourraient entraîner les étudiants dans une confiance renouvelée dans leur splendide métier, dans une armure cultivée qui les endurcissent pour le combat féroce contre le mercantilisme et l'agenouillement, tirant la société civile vers le renouvellement de la quotidienneté architecturale. Ce que Ricardo Porro fit avec succès vingt ans à Lille. L'Atlas Phaïdon 2006 publie 1052 constructions du monde entier. La tendance planétaire dominante est toujours à la boîte. Quelques artistes de la CAO parsèment leurs fonnes courbes et expressionnistes. Ils demeurent rares en dehors des Gehry, Calatrava, Grimshaw, Piano, Eisenman et plus récemment Foster. En France, les projets remarquables, en dehors de Borel, sont étrangers: Tschumi, Pei, Zaha Hadid, Calatrava, Hollein, Rogers! Juste sanction des ersatz hexagonaux. Par contre Phaïdon ignore les travaux de Porro et Buczkowska. La douzaine de bons projets du niveau régional du concours grand public 2005 sont superbement ignorés! Ils ne sont pas membres du Club. Dans l'hexagone il est depuis trente ans de bon ton de mépriser nos plus sûrs talents et d'inverser la pyramide des valeurs esthétiques. La création est le plus souvent réduite à un collage de résidus mimétiques et hasardeux. Comme les mêmes trustent les postes médiatiques ou d'enseignement, la reproduction du pire est assurée. Les talents originaux se heurtent à de véritables maffias qui exécutent sans sommation. Il y a bi~ dans les équipements ou dans des constructions industrielles, une certaine imprégnation d'un design à deux dimensions, limité à la façade qui est parfois bien dessinée, respectueuse des proportions du quadrillage, mais on chercherait en vain la moindre implication dans la recherche de volumes extérieurs et intérieurs innovants, complexes et maîtrisés, comme la moindre introduction dans la commande courante de préoccupations de philosophie pratique pour une bonne vie quotidienne, monnaie courante dans les seventies, avec naturellement des bonheurs divers.

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Des idées forces qui prédominaient dans l'opinion enflammée d'il y a trente ans semblent désormais tenir lieu de défroques qui ne méritent plus le moindre regard. Elles sont, pour de petites cervelles tôt déconstruites, recouvertes par le vacanne tonitruant du spectacle, du virtuel marchandisé. Ainsi de I'hostilité, pourtant élémentaire, à la dictature des réseaux autoroutiers, aux tours et barres, aux densités excessives, à la ségrégation, à l'enfer des mégalopoles proliférantes, à la nuisance automobile, à la laideur du design urbain. Sont ainsi abandonnés le souci de quartiers à l'échelle humaine, les bienfaisances de logements sociaux finement conçus, de la piétonisation, de parcs urbains conséquents, de la mixité des fonctions, de la complexité urbaine, de l'ouverture conviviale des espaces communs, du regard neuf sur les habitats primitifs, de la municipalisation des sols, d'une maîtrise de l'architecture par les citoyens et leurs représentants plutôt que par le broyeur économique, des parcours d'architecture ouverts, offrant une dynamique de continuités paysagères, etc. Au nom de la «modernité des modes de vie », cette positivité reflue sous la violence diffusée par l'accumulation des affrontements fmanciers, vers l'enfermement frileux, le digicode, les alignements panoptiques qui protègent des symptômes plutôt que de soigner le mal de la tension inégalitaire. La laideur faussement économe, la toute-puissance décisionnelle des technocrates incultes et insensibles ont remplacé le verbe échevelé des poètes. Abus de langage, la modernité - la ville émergente est le masque pris par la spéculation éhontée d'un capitalisme qui, selon Stiglitz, prix Nobel d'économie, a perdu la tête, où les capitaines d'industrie voyous s'enrichissent sans cause, en ruinant les salariés, parfois même leurs actionnaires.

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Dans le domaine spécifique de la création architecturale, il ne faut plus s'occuper de l'intérieur des bâtiments, de sa liaison avec le mal ou le bien vivre des occupants. La réalité bâtie voit son importance décroître, les grands prix ou le Pritzker sont parfois décernés à des architectes qui ont très peu construit (Zaha Hadid), valorisés par les seules images de synthèse sur ordinateur qu'il est souvent difficile de distinguer des images réelles. Les publications des grands auteurs exploitent cette tricherie. Comme l'avait saisi Guy Debord dans sa société du spectacle, le virtuel, le leurre, le superficiel envahissent les consciences dépersonnalisées par l'aliénation du mode de production. Le recul de la culture architecturale, constatable dans la profession, devient abyssal partout ailleurs. En dehors du Monde et de ses chroniques convenues (le blabla de l'architecture de tous les sens, du 24/02/06), octroyées tous les trois mois par Edelmann, nul autre quotidien n'a de rubrique architecturale: l'art le plus présent, le plus pesant dans la vie

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quotidienne est absent des colonnes comme des écrans. La télévision dont l'action serait décisive, est muette, en dehors d'Arte ou de la Cinq qui consacrent quelques rares moments d'inégal intérêt à quelques précieux maîtres anciens comme Van de Velde, Gaudi ou Horta mais aussi la célébration obséquieuse des faux maîtres modernes comme Koolhaas, qui brouille les cartes et remplace l'invention des fonnes par la provocation idéologique à fin publicitaire. La série sur l'habitat d'Eleb montrait surtout l'ennui des cellules répétitives ressassées depuis trente ans. Dix pour cent des images suscitaient un intérêt: les emprunts aux films réalisés par la Sodédat 93 où figure l'originalité des cellules de logements de Gailhoustet à Ivry ou de Buczkowska au Blanc-Mesnil. La critique architecturale s'exprime virtuellement à la radio, ce qui la dispense de toute vérification visuelle de ses boursouflures hagiographiques. Sur France culture, Chaslin distribue moutarde et séné, bavardant sur des projets qu'on ne voit jamais, ce qui permet d'éviter le ridicule.

Un corpus d'idées pour un avenir de survie?

Et si ces idées progressistes et anciennes n'en étaient pas moins porteuses d'un poids irréductible de vérité que l'affaissement des idéologies au dévalement vers l'éternel retour des perversités morbides, ne peut convaincre d'abandonner? Leur pertinence rationnelle est intacte s'il existe une issue rationnelle à la direction délétère prise par la mondialisation. Il est donc intéressant de lever le regard sur les conditions contemporaines de l'urbanisation chaotique, comme enveloppe spatiale de la croissance exponentielle d'une économie capitaliste dont l'accumulation destructrice s'emballe. Quelle autonomielhétéronomie accorder à la discipline de l'architecture, quelles interactions avec l'économie, la politique, et ou la vie quotidienne, voire la philosophie? Quel poids accorder aux théories utopiques ou esthétiques sur ce qui se construit à grande échelle, sur les conditions historiques d'essor et de décadence du mouvement moderne en architecture, sur le rôle des idéologies dogmatiques des années vingt ? Que valent les hypothèses esquissées par Henri Lefebvre sur un rôle déterminant de la production de l'espace, (Anthropos, 2000), dans les dialectiques de l'hominisation? Faudrait-il, comme il le suggère, changer la ville pour changer la vie? Le post modernisme est-il synonyme d'une résignation à l'horreur économique? Faudrait-il attendre, comme le pense Yona Friedman, (Architecture de survie, L'éclat, 2003), une crise profonde

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des nations développées et leur effondrement dans la pauvreté pour que des modèles urbains différents;t empruntant au noyau de pertinence des habitats primitifs, puissent naître, se généraliser et remplacer l'inhumanité de l'urbanisation en mégalopole? Le phénomène peut-être irréversible des délocalisations ne condamne-t-il pas à terme l'espace européen à une désertification industrielle puis urbaine et civilisationnelle, où la visite guidée de notre patrimoine sauvegardé par les nouveaux riches producteurs du Sud deviendrait notre principale activité de survie? La France dispose de quelques éléments décisifs - et d'innombrables obstacles - pour initier une telle prise de conscience planétaire. Quelles seraient les conditions d'une reprise en main par l'humanité de l'édification de son second corps, minéral, reprenant le paradigme vénitien, réussite historique sans pareille? Comment résoudre harmonieusement le conflit dynamique entre les trois champs qui concourent à l'urbanisation: la politique, l'économie, l'architecture (1'esthétique) ? La problématique du présent ouvrage, qu'on pourra juger ambitieuse, devra être croisée avec une approche pragmatique qui vérifierait les idées trop abstraites ou l'approche trop livresque en scrutant l'expérimentation en grandeur réelle d'un aménagement inscrit dans les conditions moyennes de l'époque. Celui de la Sodédat 93, aménageuT public en Seine-Saint Denis, de 1974 à 1994. Les mêmes règles d'urbanisme étatique, le même cadre économique proche de la jungle y étaient en usage comme dans la médiocrité partout régnante. Avec le recul, leur analyse peut être distanciée selon l'immanence d'un département emblématique de la polarisation entre richesse parisienne et pauvreté périphérique avec cependant la même superposition d'une couche bureaucratique d'élus professionnalisés dans les seules techniques de réélection. Cette action menée vingt années par la Sodédat 93, peut être qualifiée d'expérimentation car elle a opposé aux règles ambiantes, économiques, politiques, idéologiques, esthétiques, une pointe avancée de la réflexion urbaine issue du mouvement historique de mai 68 et de ses sources plus lointaines, débouchant sur des propositions spatiales fortement utopiques, voire provocatrices, érigées dans un corps à corps tenace parfois naïf avec le terrain. Comme un révélateur. Avec des propositions plus banales, plus « réalistes », nous n'eussions eu affaire, dans l'absence de tout conflit, qu'à la chienlit habituelle, cette «banlieuÎsiation » morne, prélude à la mort de la ville, dépourvue d'aucun germe pour l'avenir. Un baratin publicitaire et fétide envelopperait le tout d'eau de mélisse. Utopie et réalisme. Est-ce exagéré de prétendre qu'un certain volontarisme - une rupture épistémologique? -, un contre-pied des dogmes dominants (charte d'Athènes) et du collectivisme bureaucratique, y étaient à l'œuvre? Véritable tabula rasa, tant de la tabula rasa corbusienne que des pratiques

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