Femmes employées

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EAN13 : 9782296321595
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FEMMES EMPLOYEES
La construction sociale sexuée du salariat

.,

@L' Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-4397-4

Philippe ALONZO

FEMMES EMPLOYEES
La construction sociale sexuée du salariat

,

L'Harmattan
5-7, nIe de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Collection Logiques sociales
fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Dernières parutions: Martin P. (ed.), Pratiques institutionnelles et théorie des psychoses. Actualité de la psychothérapie institutionelle, 1995. D'Houtard A., Taleghani M. (eds.), Sciences sociales et alcool, 1995. Lajarte (de) I., Anciens villages, nouveaux peintres. De Barbizon à PontAven, 1995 Walter J., Directeur de communication. Les avatars d'un nl0dèle professionnel, 1995. Borredon A., Une jeunesse dans la crise. Les nouveaux acteurs lycéens, 1995. Guillaume J.-F., Legrand M, Vrancken D, La sociologie et ses métiers, 1995. Deniot J., Dutheil C., Métamorphoses ouvrières, Tomes I et TI, 1995. DeniotJ., Ethnologie du décor en milieu ouvrier. Le Bel Ordinaire, 1995. Awad G., Du sensationnel. Place de l'événementiel dans lejournalisnle de masse, 1995. Ramé L. et S., Laformation professionnelle par apprentissage. Etat des lieux et enjeux sociaux, 1995. Baldner J-M., Gillard L. (eds), Simmel et les normes sociales, 1995 Guille-Escuret G., L'anthropologie à quoi bon ?, 1996. Guerlain P., Miroirs transatlantiques, la France et les Etats-Unis entre passions et indifférences, 1996. Patrick Pharo, L'Injustice et le Mal, 1996. MartinC. et Le Gall D., Familles et politiques sociales. Dix questions sur le lien familial contemporain, 1996. Neyrand G., M'SHi M., Les couples mixtes et le divorce, 1996. Dominique Desjeux (Dir), Anthropologie de l'électricité, 1996. Yves Boisvert, Le monde postmoderne, 1996. Marcel Bolle de Bal (ed), Voyage au coeur des sciences hunlaines De la reliance, 1996 (Tome 1 et 2). A Corzani, M. Lazzarato, A. Negri, Le bassin de travail inlmatériel (BTI) dans la nlétropole parisienne, 1996. J.Feldman, J-C Finoux, B-P Lécuyer, M. Selz, M.Vicente, Epistémologie et Sciences de l'homme, 1996.

II Michel Verret

Mes remerciements vont à Jean-Paul MOLINA RI qui par la qualité de ses enseignements et ses encouragements toujours enthousiastes, m'a permis de pu.iser une dose d'aplomb et un désir d'aboutir renforcés. Qu'il veuille trouver ici l'expression de ma sincère reconnaissance et de ma profonde amitié. Je tiens également à remercier Margaret MARUANI qui a porté attention à la réalisation de ce projet et m'a encouragé à le mener à bien. Je remercie les femmes et les hommes qui forment la matière vivante de ce livre, et qui ont bien voulu m'accorder leur confiance et sacrifier quelques instants pour me donner les renseignements nécessaires à la réalisation de cet ouvrage. En espérant qu'ils (elles) l'accueilleront comme ils m'ont toujours accueilli: avec la plus grande sympathie. Aux étudiants assistants sociaux de L'Ecole Normale Sociale de l'Ouest de Rezé (promotion 93-96) qui ont mené une série d'observations directes sur le travail des caissières du secteur de la grande distribution, j'adresse tous mes remerciements. Je remercie tous ceux et celles dont l'assistance technique, les encouragements, la chaleur dans les moments de doute, la patience infinie ou l'aide amicale m'ont été très précieux. Je pense tout particulièrement à Armand et Yves, ainsi qu'à Dominique, Jean-Luc, Pascale, Thierry et Marianne. À Nadia, évidemment. Barreuse émérite de ce frêle esquif qui, sans elle, n'aurait jamais pris la mer.

PRÉFACE
Sociologiquement les employés sont un objet rare. A quelques (notables) exceptions près, la sociologie s'est très peu intéressée à ce groupe social qui constitue la plus importante des C.S.P. de l'I.N.S.E.E. : près de six millions d'employés en tous genres sont recensés dans la France des années 90, dont 80 % de fe11lfP.es. Pourquoi cette absence? Comment comprendre cette invisibilité? Sans doute faut-il chercher les racines de cette étrange méconnaissance du côté de l'histoire de la sociologie du travail française: traditionnellement agrippée à la figure emblématique de l'ouvrier de métier de la grande industrie, elle a mis longtemps à voir que les travailleurs pouvaient ne pas être des ouvriers et ne pas être de sexe masculin. Or c'est là précisément que se situe toute la pertinence du livre de Philippe Alonzo qui, à l'origine fut une thèse1. Il analyse le travail employé comme du travail d'exécution qui se distingue du labeur ouvrier, comme du travail non manuel qui n'est pas intellectuel pour autant. Il appréhende le groupe social des employés comme une catégorie statistique définie plus par son sexe que par ses attributs professionnels: ce qui réunit les différentes composantes de cette nébuleuse qui va de la femme de ménage à la dactylo en passant par la caissière, la vendeuse ou la receveuse des P.T.T., c'est qu'il s'agit pour l'essentiel de femmes faisant un travail désigné comme peu ou pas qualifié. Voilà qui interroge très directement la statistique contemporaine: aurait-on constitué une C.S.P. aussi hétéroclite s'il s'était agi d'hommes? Si les attributs professionnels sont à ce point absents dans la constitution de cette catégorie socioprofessionnelle, n'est-ce pas parce que l'on a du mal à appliquer la notion même de métier à du travail féminin et à du travail tertiaire?
1 Le travail employé - Approche socio-technique des conditions de travail et problématique des formes de vie, thèse de doctorat de sociologie soutenue le 17 novembre 1994 à l'Université de Nantes. 9

Les employés ne sont-ils pas -ne sont-elles pas avant tout une catégorie de sexe? Sans cette grille de lecture, sans ce type de questionnement, on ne peut pas comprendre l'existence de cette catégorie dans les nomenclatures statistiques. Cet ouvrage en fait la démonstration: l'analyse en termes de logiques de genre n'est pas un supplément d'âme, mais une nécessité heuristique. Il faut ici saluer l'originalité de la démarche. La sociologie du travail a très longtemps fonctionné sur la base d'une distinction implicite mais tenace entre des champs et des objets de recherche: le travail, la qualification, le métier d'un côté... les différences de sexe, ailleurs. Dans cet ouvrage, elles ne sont pas ailleurs mais au coeur de la problématique et ceci constitue une rupture salutaire. Sur la qualification, précisément, le livre de Philippe Alonzo présente une analyse très fine de la façon dont se constitue la qualification ou la déqualification des différents métiers d'employés - qu'il s'agisse des nombreuses et diverses activités féminines ou des plus rares professions masculines, il montre de façon tout à fait convaincante que la qualification est une construction sociale sexuée dans laquelle l'axe masculin/féminin constitue un des pivots essentiels. L'étude de ces "logiques de différenciation" vient éclairer un autre débat sociologique actuel: celui sur la mixité. Plus qu'ailleurs, la distinction entre féminisation et mixité apparaît ici évidente. Les employés constituent une catégorie fortement féminisée, mais qui est tout sauf mixte. Emplois féminins et métiers masculins s'y côtoient sans se mêler. Féminisation ne rime ni avec mixité ni avec égalité. Ce livre sur le travail employé va bien au-delà d'une réflexion sur le travail. Pour comprendre ce que sont les employés, nous dit Philippe Alonzo, il faut également regarder leur origine sociale, leur histoire scolaire, leur situation familiale, leur statut d'emploi. C'est à partir de cet ensemble complexe et parfois contradictoire que l'on aboutit à une interrogation de fond sur la composition, la position et l'identité sociale d'une catégorie multiforme.
Margaret MAR U ANI Août 1995

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INTRODUCTION Le principe premier et central de cet ouvrage réside dans un constat problématique: la diversité de la catégorie socioprofessionnelle des employés. L'hétérogénéité du groupe des employés comme objet sociologique a été étudiée par de nombreux chercheurs. On peut évoquer les principales publications sur ce sujet. En 1979, en France, Christian Baudelot, Roger Establet et Jacques Toisier y consacrent un chapitre de leur ouvrage Qui travaille pour qui ?I, en posant la question suivante: les employés forment-ils une classe sociale? Axant leur réflexion sur les liens que les différentes classes sociales entretiennent les unes par rapport aux autres, ces auteurs concluent, en tenant compte de l'évolution historique de la position des employés dans la hiérarchie sociale et de l'évolution de leurs conditions de travail de plus en plus soumises aux normes capitalistes, qu'il faut renoncer à trouver une cohésion sociale à cette catégorie dont, par ailleurs, "le caractère des origines sociales doit être mis au compte des facteurs d'hétérogénéité peu propices à l'édification d'un style de vie particulier et structuré". En 1985, Agnès Pi trou et Françoise Guelaud articulent leur questionnement différemment, se demandant si "les employés forment un groupe de transition ou un groupe en formation"2. Leur réponse oscille entre ces deux formes, tout en privilégiant la seconde. Selon elles, les éléments qui agissent dans le sens de l'hétérogénéité de la catégorie, comme l'origine sociale, les possibilités de promotion, la diversité des formes et modes d'emploi, l'hétérogamie du couple, sont progressivement dépassés par
1 Christian BAUDELOT, Roger ESTABLET, Jacques TOISIER. Qui travaille pour qui? Paris, Éditions Maspéro, coll. Pluriel, 1979, Chapitre VII: Éléments pour une analyse de Classe. 2 Agnès 'PITROU,Françoise GUELAUD. "Les employés: groupe de transition ou groupe de formation ?", in Classes et catégories sociales, Collectif, Paris, Éditions EDIRES, 1985. p. 175 à 191. Il

"un certain nombre de pratiques communes, en particulier quant à la consommation, au logement, aux relations familiales", qui les distinguent à la fois des conduites qu'on peut observer chez les ouvriers et "de celles qu'on prête habituellement à la petite bourgeoisie." Cependant, leurs analyses tendent à montrer que les employés "n'ont pas encore pris conscience de leur place originale numériquement importante et douée d'une certaine permanence à l'intérieur des rapports sociaux". Renaud Sainsaulieu s'est, pour sa part, intéressé à "l'identité du groupe des employés"3. Selon les observations qu'il mène en 1966, on assiste, sous la pression de "la division capitaliste du travail et de la parcellisation des tâches" à une dépréciation de la position sociale des employés. Sa thèse principale consiste à montrer que ces derniers, observés à l'aide de critères objectifs professionnels et socio-économiques, "tendent de plus en plus à se rapprocher du groupe social des ouvriers qualifiés". Cependant, "le caractère non-manuel de leur travail, leurs côtoiements quotidiens avec l'univers des villes et leurs possibilités d'ascension sociale tendent à soutenir l'idée que les employés justifient leur souci de se distinguer du monde des ouvriers".

Récemment en 1990, Alain Chenu 4 a construit la
métaphore de "l'archipel" pour rendre compte de la diversité du monde employé étudié à travers un ensemble d'indices: vie de travail, vie de famille, revenus, pratiques de consommation, vie culturelle. Selon ses conclusions, les évolutions, tant en matière de l'offre que de la demande de travail, ont pour effet "d'étirer le peloton des composantes du monde des employés", ce qui pose le problème de l'identité du groupe dans la mesure où les frontières qui le séparaient, par le haut, des catégories des cadres subalternes et par le bas, des catégories ouvrières, tendent désormais ".à devenir moins lisibles et moins légitimes".

3 Renaud SAINSAULIEU. Les employés à la recherche de leur identité, in DARRAS, Le partage des bénéfices, Éditions de Minuit, Coll. Le sens commun, 1966. 4 Alain CHENU. L'archipel des employés, Paris, Éditions INSEE, Coll. Les études, 1990. 12

Les employés apparaissent aussi dans des travaux d'historiens. Ceux dirigés en 1980 par Georges Duby, tels l'histoire de la France urbaine où Yves Lequin montre comment "le renouvellement des classes moyennes"5 et en particulier, l'émergence des employés, est inséparable de l'essor des villes à la fin du 19ème siècle. Enfin dans les récentes études sur l'histoire des femmes publiées en 1992, Rose-Marie Lagrave6 explique que la féminisation croissante de la société, repérable par la place que les femmes ont prise dans le salariat et plus particulièrement dans le salariat "employé", "ne saurait être pensée comme une marche vers une concurrence parfaite entre les deux sexes." Selon elle, il faut, bien au contraire, concevoir cette émancipation relative comme la marque d'une "double domination: inséparablement économique et sexuelle, ou plutôt une causalité réciproque où l'économique masque l'ordre sexuel". A l'étranger, en Allemagne notamment, Jürgen Kocka a consacré un ouvrage à la question de l'identité sociale des employés? En 1992, Bruno Groppo souligne, au sujet d'une recherche sur le déclin du parti ouvrier allemand8, qu'à l'époque de la République de Weimar, la croissance exceptionnellement rapide du nombre des employés au sein du S.P.D. ainsi que les transformations de la structure sociale allemande déclenchèrent une sociologie des
5 Yves LEQUIN. "Le renouvellement des classes moyennes", in L'histoire de la France urbaine. Sous la direction de Georges DUBY. Tome 4, La ville à l'âge industriel, Paris, Éditions du Seuil, 1980. 6 Rose-Marie LAGRA VE. "Une émancipation sous tutelle, éducation des filles et travail des femmes au XXème siècle", in L 'histoire des femmes. Sous la direction conjointe de Georges DUBY et Michelle PERROT. Tome 5, Le XXo siècle, Paris, Éditions Plon, 1992. p. 432 à 462. 7 Jürgen KOCKA. Les employés en Allemagne, 1850-1980; Histoire d'un groupe social, Paris, Éditions de L'Ecole des Hautes Études en Sciences Sociales, 1989. 8 Bruno GROPPO. Le déclin du parti ouvrier: à propos de l'expérience allemande, Communication au colloque Crises et métamorphoses ouvrières, 8, 9, 10 octobre 1992. Université de Nantes. 13

employés qui n'a pas d'équivalent dans les autres pays d'Europe. Emil Lederer, entre autres, montra "que la multiplication des travailleurs non-manuels était liée au développement de l'économie moderne qui exigeait une organisation toujours plus complexe et donc une administration de plus en plus nombreuse". Selon lui, "le centre de gravité de la vie économique se déplaçait progressivement de l'atelier vers le bureau et l'importance des employés en tant que groupe social ne pouvait que continuer à s' accroître9" . Alain Chenu conclut son ouvrage sur "l'archipel des employés" par la remarque suivante: "le peloton des composantes du monde des employés tend à s'étirer. De par leurs diplômes et le contenu de leur travail, de plus en plus d'employés d'administration voient le statut de leur emploi glisser vers le haut (...) Le clivage entre emplois administratifs d'exécution et emplois plus qualifiés devient moins lisible et moins légitimeIO". Si cette proposition est vérifiable pour la fraction (masculine et féminine) des employés de bureau, et plus précisément pour celle qui oeuvre dans les grandes entreprises capitalistes du secteur bancaire et des assurances, ainsi que pour les employés de la fonction publique, force est de constater qu'on ne peut réduire le groupe des employés à sa population salariée des bureaux et/ou des administrations et encore moins, compte tenu de la féminisation de la catégorie, à sa population masculine. Parallèlement il faut ajouter que cet étirement tend à consacrer l'hétérogénéité d'un groupe qui, de fait dans son histoire, n'a jamais présenté des caractéristiques d'homogénéité sociale et professionnelle denses.ll Or, la croyance en une telle homogénéité peut d'autant moins s'appliquer (et de fait s'observer) qu'aujourd'hui, et pour faire écho à la thèse d'André Gorz, "les nouvelles technologies et leur application intelligente ne conduisent
9 Emil 'LEDERER. Die Privatangelstellten in der modernen Witschaftsentwicklung, Tübingen, 1912. Cité par Bruno Groppo. Op. Cit. 10 Alain CHENU, op. cit. p. 228. Il Philippe ALONZO, Le travail employé. Première partie. Genèse d'une catégorie. Chapitre 2. Le passage de la société bourgeoise à la société salariale. Pages 42 à 80. Thèse de doctorat de sociologie. Université de Nantes. 1994. 14

pas à l'union révolutionnaire des masses ouvrières paupérisées, mais à la segmentation et à la division des ouvriers en quasi-classes qui, conformément à leurs intérêts, agissent de façon très différenciée"12. Plus qu'un étirement des composantes du monde des employés, dont les causes proviendraient d'une part de l'évolution des diplômes et d'autre part des contenus différenciés du travail employé, ne peut-on pas d'emblée caractériser ce phénomène pour ce qu'il semble être, à savoir: un processus constant de diversification et d'hétérogénéisation du procès du travail employé? Ainsi posée, cette proposition reste par trop incomplète. En effet, peut-on déduire une hypothèse qui limiterait ces effets à la seule sphère du travail et qui tirerait uniquement le groupe des employés vers le haut des échelles: sociales, professionnelles ? Le procès du travail employé, de par sa nature et le contenu des tâches, n'est pas le seul à évoluer. Il faut également tenir compte des évolutions concomitantes qui se produisent d'une part dans le travail ouvrier et d'autre part dans le travail de maîtrise et du petit encadrement. Dans ces conditions c'est bien l'ensemble des mouvements qui, au sein de chaque catégorie du salariat, tend à établir des correspondances entre le salariat d'exécution du travail des signes et le salariat d'exécution du travail des choses; et entre le premier et le salariat de la maîtrise du travail des signes. Par ailleurs, peut-on postuler que ces mouvements limitent leurs effets à la seule sphère du travail? N'est-il pas préférable de considérer l'ensemble du problème, et enraciner la problématique autour d'un élément central: ce processus de diversification et d'hétérogénéisation du procès du travail employé; en pensant les ondes de choc qui sont susceptibles de se "produire" au-delà de la seule sphère de la production, i.e du côté de la sphère de la reproduction et des formes de vie en général. Ainsi plus que la métaphore de "l'archipel des employés" utilisée par Alain Chenu qui permet d'ouvrir la voie à une réflexion sur l'hétérogénéité et la diversité de la catégorie des employés, ne peut-on pas tout en restant dans le vocabulaire des géographes, envisager l'utilisation du terme de l'archipelisation de ce monde sur
12 André GORZ, Les métamorphoses du travail, quête du sens, critique de la raison économique, Paris, Éditions Galilée, coll. débats, 1988. p. 125. 15

le mode de la dérive des continents? Ceci non pas tant pour réaliser une "suffixation" gratuite que pour signifier que cette tension éclatée des emplois, des qualifications et des professions des employés continue d'être traversée par des restructurations multiples qui accroissent le spectre des différenciations sociales. Partir du constat de la diversité de la catégorie des employés n'est donc pas novateur en soi. L'objectif de cet ouvrage n'est pas de savoir si les employés forment une classe sociale ou non. Cependant, il semble que le développement des multiples recherches qui abordent centralement ou effleurent la situation des employés dans notre société, trouve son origine dans deux faits majeurs: l'augmentation du nombre des salariés désignés comme "employés" et le poids de ces derniers dans la population active française d'une part; la position hégémonique, au sens strictement statistique du terme sans en induire a priori d'autres effets que celui du nombre, qu'occupent les femmes dans l'exercice de ces professions, d'autre part. Ce présent ouvrage ne s'est pas construit à l'ombre de ces faits. Parmi les multiples réponses aux questions et réflexions précédemment énoncées, il semble possible d'opter pour un axe d'exposition qui privilégie dans un premier temps un travail d'inventaire et de déchiffrage systématique des définitions existantes de l'être social "employé". Nous serons alors en mesure de les rassembler sous une identité commune de femmes travailleuses salariées d'exécution, spécialistes du travail de traitement des signes, des informations et des personnes. C'est en effet à partir de cette définition qu'on se' propose d'approcher et, au-delà, de comprendre les matrices de différenciation qui donnent forme et mesure à l'éventail du travail des employés. Elle permet d'accéder à la compréhension d'une partie de l'hétérogénéité de la catégorie statistique des employés. En effet, la diversité des professions et des emplois que cette catégorie agglomère [la secrétaire y côtoie la vendeuse, mais aussi l'employée de banque, l'agent de police, la coiffeuse salariée ou encore la femme de ménage et la concierge; l'employé(e) stabilisé(e) de la fonction publique côtoie pour sa part le travail au noir] semble être la résultante d'une construction sociale sexuée et dissimule, quant au fond, l'homogénéité du genre. Le chapitre 1 essaie d'en faire la démonstration. L'absence relative des attributs professionnels au profit des attributs de sexe révèle, en quelque sorte, la 16

difficulté qui perdure à attribuer aux femmes des métiers et des qualifications pour les rejeter dans les catégories du travail d'exécution. Cependant, toutes les variations observables au sein de la catégorie des employés ne sauraient être imputées à un effet de construction. Si ce dernier influence les contours des professions et des qualifications d'une catégorie d'emploi à une autre ou à l'intérieur d'un même groupe professionnel, les variations enregistrables ne tiennent pas tant aux révolutions techniques opérées dans le mode de traitement des informations et des services a1;lxpersonnes, qu'à l'état de la division capitaliste du travail d'une part et des rapports sociaux de sexe, d'autre part. Ainsi, les rapports sociaux de sexe constituent une des matrices pertinentes pour observer le processus de diversification qui, tant du point de vue des conditions de travail que des modes d'emploi, oppose les employés hommes aux employées femmes. En respectant le schéma d'exposition qui privilégie l'approche socio-technique du travail employé, le chapitre 2 interrogera dans quelle mesure les employés hommes peuvent être, au regard des critères précédemment énoncés sur les conditions de travail, considérés comme des salariés exécutant les fonctions des employés. L'objet central de cette recherche consiste donc, en tenant compte des différentes manières d'associer les facteurs économiques que sont le capital et le travail, à placer les systèmes techniques du travail des employés et leurs évolutions inégales au centre de l'énoncé en les référant à des zones de stabilisation ou au contraire de déstabilisation des emplois. Ceci permettra d'ouvrir le champ à une sociologie évolutive des modes de travail et des modes d'emploi des employés. Toutefois, on ne peut se limiter à ces seuls facteurs. Si la matrice professionnelle imprime sa propre logique de différenciation des groupes et des formes de vie13, les employés n'existent pas indépendamment des groupes de vie dont ils sont originaires, ni de ceux avec lesquels ils font alliance. En France aujourd'hui, 80% des employés sont des femmes et malgré leur accès massif au salariat, ces dernières
13 Dans la mesure où les employés dépendent prioritairement du salaire qu'ils perçoivent pour l'accès à la consommation et où ils se distribuent, selon les modes d'emploi, dans des formes plus ou moins stabilisées d'accès aux conditions de la reproduction - des frontières du salariat au fonctionnariat. 17

continuent d'être définies par leur place dans la famille. Il apparaît donc plus que nécessaire de prendre en compte la position des femmes qui exercent une profession d'employée, dans les structures de travail d'une part, dans celles de la famille de l'autre; i.e de combiner une analyse en termes de rapports sociaux de classe et de sexe; pour être en mesure de rendre compte au mieux de la diversité de .la catégorie. Employées femmes de ..., entretenant sous les multiples rapports des conditions et des positions, des proximités avec... ; double définition qui contient, plus que la problématique du rapprochement des employé(e)s avec des fractions de la classe ouvrière et/ou de la classe moyenne, le risque de leur assimilation. Deux fois défini(e)s par d'autres, c'est pour faire écho à Michel Verret, courir le risque de n'être à jamais quelque chose. Ce faisant, on espère procéder dans le sens d'une plus juste appréhension de la complexité des formes de vie mixtes précédemment repérées, dans la mesure où l'on s'interdit d'exclure les femmes du champ du travail salarié en les considérant comme une population particularisée par rapport à la population masculine. Ainsi, ce livre conduit à approcher non plus la diversité des employés considérés comme individus occupant une place dans les. rapports de production, mais la diversité des familles et des modes de vie des groupes domestiques dont au moins un membre exerce une profession d'employé. Une des façons appropriées consiste à poser le problème sous la forme d'une question générale: Quelles répercussions sur la vie quotidienne a aujourd 'hui le fait d'être employé(e), en tenant compte de la diversité des formes de travail et des statuts d'emploi? La réponse à cette question ne va pas forcément de soi. Elle implique de sortir du schéma classique purement déterministe selon lequel la vie d'un ou une employé(e) (en privilégiant la seconde) est à déduire (et à déduire seulement) de la "matrice professionnelle". Je m'engage donc sur la voie, ouverte par André Gorzl4, Immanuel Wallerstein15 et reprise par Jacky Réaultl6,
14 André GORZ. Adieux au prolétariat, Éditions Galilée. 1980. 15 Immanuel WALLERSTEIN. Le capitalisme historique, Paris, Éditions La Découverte, Coll. Repères. 1987. 16 Jacky REAULT. Formes de vie ouvrière et écosystèmes sociaux de reproduction dans la société française. LERSCO (CNRS), Université de Nantes, novembre 1989. 18

selon laquelle les formes sociales de la reproduction dépendent autant des structures du travail et de l'emploi que "des potentialités stratégiques privées" des ménages comptant un et/ou une employé(e). Ces formes sociales, s'agissant de mesurer les niveaux de vie des salariés employés, sont repérables à partir d'indicateurs de richesses. Richesses distribuées inégalement, car s'agissant de salarié(e)s, on peut penser que les conditions d'existence des employés vont d'abord et majoritairement être soumises à la positio~ occupée dans le salariat. On tiendra compte de la diversité des statuts sur l'échelle de la division sociale du travail et de la diversité (associée) des positions sur l'échelle de la stabilisation au sein du salariat: "employés qualifiés/employés non qualifiés" et employés fonctionnaires/employés précaires, intérimaires, à temps partiel, ... Mais au-delà même de ce premier rapport salarial, la distribution des richesses va également varier en fonction directe de la conjonction salariale résultant de la mise en commun des salaires des membres du ménage. D'où l'importance, d'une part, de l'existence de cette conjonction : employés familialisés (dans des formes institutionnalisées ou pas) ; et l'importance, d'autre part, de la forme de cette conjugalité (plus ou moins ouverte) associant des employés entre eux mais aussi des employé(e)s à des cadres, des employé(e)s à des ouvrier(ère)s, voire des employé(e)s à des non salarié(e)s : inactifs ou actifs non salariés (commerçants, artisans, patrons, professions libérales,...). Par ailleurs, si la vie et les modes de vie reposent prioritairement sur le niveau du (des) salaire(s) et sont fonctions de ce dernier pour ce qui concerne l'accès à la consommation des biens et des services, à l'épargne, au statut d'occupation du logement, etc. ; l'ensemble des capitaux et autres héritages, à valorisation inégale selon les milieux sociaux, qui se sont accumulés au fil des générations viennent aussi se greffer sur et recomposer, les ressources familiales ("patrimoines immobiliers, fonciers, boursiers, etc" 17.). La recherche du lien entre culture professionnelle et culture du quotidien ne peut donc se satisfaire de la seule
17 Michel VERRET. Les classes moyennes, socialisme. Quelques réflexions théoriques, pour l'histoire de notre temps. octobre-décembre 1989. 19 l'Etat, le in Matériaux

mise en perspective des différents aspects de la vie de travail des employés. Elle peut également revêtir une autre forrne que la mise en perspective de variables faisant apparaître des (co)relations statistiques pertinentes entre vie de travail, vie de famille et un faisceau convergent d'indices de consommation. Non pas que l'analyse statistique soit inapte à objectiver ces interdépendances, c'est au contraire dans la recherche des déterminants des pratiques que réside son intérêt majeur. Mais les histoires de vie semblent plus appropriées pour saisir à la fois les processus complexes par lesquels l'intégration des employé(e)s à un groupe familial et conjugal agit sur leur vie professionnelle, pour interroger les processus par lesquels leur pratique professionnelle et leur insertion dans le salariat agissent sur leur vie quotidienne et enfin pour respecter dans ces histoires sociales, le poids des logiques individuelles. En effet, dans cette optique, il ne s'agit pas de réduire l'analyse des formes de vie des employé(e)s au seul registre des avoirs accumulés, mais au contraire de la rapporter à l'ensemble des trajectoires sociales qui articulent des positions de classe et des positions de sexe. Ce faisant, c'est en combinant la double intégration des individus employé(e)s dans la sphère professionnelle et dans la sphère familiale qu'il semble possible de recréer l'unité de ces trajectoires socioprofessionnelles et familiales et, à terme, d'ébaucher une réponse, quant aux sens (multiples) que peut revêtir, pour les employé(e)s eux-mêmes, le fait d'exercer ces types d'emploi. Cette manière de procéder constitue véritablement un enjeu, pour la sociologie, dans la manière d'aborder les positions des femmes vis-à-vis de la famille et du salariat. Cet enjeu, que Margaret Maruani18 et Françoise Battagliola19 ont mis en évidence, consiste à rompre avec l'idée reçue selon laquelle seule la trajectoire et la position professionnelle de l'homme (père et conjoint) sont susceptibles de déterminer les formes et modes de vie d'un ménage ou d'une famille et, partant, les positions des femmes dans ces unités. Cela a pour effet, d'une part, de légitimer la contingence des femmes sur le marché du
18 Margaret MARUANI. Mais qui a peur du travail des femmes? Paris, Éditions Syros, 1981. 19 Françoise BATTAGLIOLA. "Employés et employées: trajectoires professionnelles et familiales", in Le sexe du travail. Collectif. PUG, 1984. p. 57 à 70. 20

travail et de l'emploi; et d'autre part, de les enfermer un peu plus dans la famille comme si celle-ci constituait leur seul horizon social. Pour articuler les processus de diversification des formes de travail, d'emploi et de vie des employé(e)s, pour saisir toute la complexité de l'intégration conjointe des individus dans la sphère professionnelle et dans la sphère familiale, pour appréhender le poids des logiques sociales et des rapports de classe, sans ignorer les rapports de sexe afférents, pour saisir dans le même temps les stratégies individuelles des acteurs, enfin pour observer de quelles manières les identités professionnelles viennent perturber les identités sociales et les identités sexuelles et comment cellesci perturbent à leur tour les premières, je choisis de présenter une typologie20 d'employées, les chapitres 3, 4, 5 et 6, articulant le rapport au travail, le rapport à l'emploi et les formes de vie. Chaque type, obtenu et reconstruit après inventaire exhaustif des entretiens, est exposé à partir d'individus emblématiques pour lesquels les caractéristiques les plus spécifiques de la catégorie dont ils relèvent sont très fortement affirmées. On ne les assimilera donc pas à des individus moyens.

Ces quatre types regroupent d'abord une hétérogénéité des formes du travail employé: Jacqueline exerce la profession de réceptionniste de nuit dans un hôtel, Céline est caissière dans un hypermarché de Nantes, Véronique exerce
20Ces quatre types (construits à partir des 100 .témoignages d'employés formant le corpus de données empiriques recueilli pour cette recherche) ne sont pas représentatifs (au sens statistique du terme) d'une population d'employés considérée à l'échelle locale, régionale, voire nationale. Par ailleurs, la limitation des moyens de l'enquête à l'intérieur d'une aire géographique, sociale et culturelle restreinte: Nantes et ses environs, vient ajouter ses propres contraintes. Compte tenu de ces limites, et ayant conscience de ne pas avoir atteint "le point de saturation" de la diversité des employés, cette typologie est néanmoins significative et tente d'offrir un maximum de diversification au regard des trois éléments retenus: le travail, l'emploi, et "la vie quotidienne". Elle constitue en cela une bonne image stylisée des formes de travail, d'emploi et de vie des employés par l'accentuation des traits pertinents pointant les diversités. Voir Tableau "Profil biographique de 4 employées nantaises", présenté en annexe, page 223-224. 21

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la profession de secrétaire comptable dans une PME nantaise qui s'occupe de marketing publicitaire aux entreprises, enfin Agnès est agent d'assiette principal aux impôts à Nantes21. Ils mettent également l'accent sur la diversité des formes d'emploi: depuis Agnès, fonctionnaire titulaire de la fonction publique~ exerçant son activité salariée à temps partiel.t. et qui a choisi de ne pas travailler le mercredi ni le vendredi; jusqu'à Jacqueline qui travaille la nuit; en passant par Céline qui, bien que sous contrat à durée indéterminée, aimerait travailler à temps partiel. A cette diversité des formes de travail et d'emploi correspond une "ouverture" des formes familiales: A 54 ans, Jacqueline est divorcée et vit seule dans un appartement HLM qu'elle loue au centre de Nantes. Céline, 22 ans, est mariée à un ouvrier de la manutention. Ils ont une petite fille de 8 mois et vivent en location HLM dans une maison individuelle du nord de Nantes. Véronique, 26 ans est célibataire sans enfant. Au moment de l'entretien elle louait un petit appartement (T.l) à Nantes. Enfin, Agnès, 37 ans, est mariée à un cadre supérieur. Ils ont 3 enfants et vivent dans un pavillon en accession à la propriété, dans une commune située à l'est de Nantes. La construction de cette typologie devrait ainsi permettre de définir les employées et de les distinguer entre elles en les regroupant autour d'un certain nombre de caractères jugés pertinents au regard des trois dimensions précédemment énoncées; les formes du travail, les formes de l'emploi et les formes familiales. Il est néanmoins intéressant d'observer que malgré une construction édifiée à l'écart de la grille des C.S.P. de l'INSEE, ces types finissent par revenir et correspondre à quatre des catégories socioprofessionnelles d'employés telles que l'INSEE les définit (le type de "l'employée réconciliée" relève des employés et agents civils de la fonction publique, celui des "cadres à statut d'employée" des employés administratifs d'entreprise, "la caissière flexible" des employés de commerce, et "l'employée domestique déconsidérée" des personnels de services directs aux particuliers). Enfin, conformément à toute typologie cette der21 Pour des raisons qui visent à protéger l'anonymat de celles et ceux qui se sont confiés durant les entretiens, les prénoms des personnes, les noms des entreprises ou des services ainsi que ceux des lieux où ces personnes vivent ont été modifiés. 22

nière possède ses limites. Certaines caractéristiques de ces employées ont été laissées de côté afin d'en privilégier d'autres. Aussi la réalité, bien que présente dans chacun de ces types, est souvent plus riche que les conclusions qui seront énoncées ici. Néanmoins comme toute typologie, celle-ci possède la qualité de ses défauts; elle contribue à éclaircir et rendre intelligible des situations qui à l'état d'histoires individuelles, se montrent d'un accès complexe. Chaque type se conclut donc par un schéma synoptique résumant les propriétés sociologiques des employées qu'il définit; ceci pour laisser à la conclusion synthétique de ce livre le soin de distinguer les différents types entre eux. Ces derniers sont exposés à la manière d'un continuum. Les premiers types présentent des situations les plus objectivement précarisées et déstabilisées au regard de l'emploi, du travail et de la famille. On y trouvera les situations les plus "prolétarisées", marquées par une série de déclassements sociaux, professionnels, et familiaux. Ce sont également les situations où les employées elles-mêmes ont témoigné d'une souffrance et d'une difficulté à exister. A l'autre extrémité, les derniers types seront consacrés aux employés présentant des caractéristiques sociales relativement stables au regard du travail, de l'emploi et de la famille. C'est dans leur rang que les brouillages de classe sont les plus forts et où leur assimilation aux classes moyennes est la plus problématique.

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