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Femmes et militantismes

De
242 pages
"Manifester c'est comme du feu sur ma peau" dit l'une des militantes rencontrées par Dominique Loiseau, illustrant ainsi la difficulté pour les femmes d'investir la sphère publique. S'appuyant sur l'exemple de Saint-Nazaire, ville moyenne de l'ouest de la France à forte tradition ouvrière, cette étude trace un tableau tout à la fois sociologique et historique de cinquante ans de militantisme des femmes. Celui-ci s'exerce dans les associations familiales et féminines du courant catholique-social et du courant laïque (communiste en particulier). Histoire des organisations mais aussi itinéraires de femmes, à la croisée du politique et du privé, du collectif et du personnel : accompagnatrices du militantisme de l'époux ou militantes des premières associations de jeunes filles à l'aube des années trente, résistantes, engagées contre le fascisme ou au côté des organisations syndicales lors de grandes luttes ouvrières. Implantées dans les quartiers car souvent non salariées, elles sont aussi confrontées aux luttes pour la contraception et l'avortement, ainsi qu'au féminisme de la décennie soixante-dix. Associations et militantes de ce "syndicalisme de quartier" sont fréquemment mal reconnues par le syndicalisme d'entreprise, la condescendance régissant les relations entre les organisations ouvrières et les associations familiales reproduisant les rapports traditionnels hommes-femmes. Ce livre reconstitue pas à pas le fourmillement de ce militantisme méprisé, voire totalement ignoré, oublié (mais l'action des femmes ne l'est-elle pas toujours peu ou prou ?), de ces "vies minuscules" qui, pourtant, dans l'ombre ou en pleine lumière, ont tissé elles aussi l'histoire du mouvement ouvrier.
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FEMMES ET MILITANTISMES

@ L'Harmattan, 1996. ISBN: 2-7384-4481-4

Dominique

LOISEAU

FEMMES ET MILITANTISMES

Préfaces de Michelle Perrot, Michel Verret

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique

75005 Paris - FR.A.L'lCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y 1K9

Collection Logiques sociales fondéepar DominiqueDesjeux et dirigéepar Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Dernières parutions: Baldner J-M., Gillard L. (eds), Simmel et les normes sociales, 1995 Guille-Escuret G., L'anthropologie à quoi bon ?, 1996. Guerlain P., Miroirs transatlantiques, la France et les Etats-Unis entre passions et indifférences, 1996. Patrick Pharo, L'Injustice et le Mal, 1996. Martin C. et Le Gall D., Familles etpolitiques sociales. Dixquestions sur le lienfamilial contemporain, 1996. Neyrand G., M'SHi M., Les couples mixtes et le divorce, 1996. Dominique Desjeux (Dir), Anthropologie de l'électricité, 1996. Yves Boisvert, Le monde postmoderne, 1996. Marcel Bolle de Bal (ed), Voyage au coeur des sciences hUlnaines De la reliance, 1996 (Tome 1 et 2). A Corzani, M. Lazzarato, A. Negri, Le bassin de travail imlnatériel (BTI) dans la métropole parisienne, 1996. J. Feldman, J-C Filloux, B-P Lécuyer,M. Selz, M.Vicente, Epistémologie et Sciences de l'homme, 1996. P. Alonzo, Femmes employées, 1996. Monique Borrel, Conflits du travail, changement social et poUique en France depuis 1950, 1996. Christophe Camus, Lecture sociologique de l'architëcture décrite, 1996. Isabelle Terence, Le monde de la grande restauration en France: la réussite est-elle dans l'assiette? 1996. Gérar Boudesseul, Vitalité du syndicalisme d'action, 1996. Jacqueline Bematde Celis, Drogue: consommation interdite. La genèse de la loi de 1970 sur les stupéfiants. 1996. Chantal Horellou-Lafarge et Monique Segré, Regards sur la lecture en France. Bilan des recherches sociologiques, 1996. Thierry Bloss, Education familiale et beau-parenté. L'elnpreinte des trajectoires biographiques, 1996.

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.Saint-Nazaire.

port de toutes les littératures"

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Autrement série France

n,';6. mars 1992 . p14

LISTE DES PRINCIPAUX SIGLES UTILISÉS

ACO AFO APAF
APF CMF CNDF CNDFS CSCV CSF ENO JC

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Action catholique ouvrière Association familiale ouvrière Association populaire des aides familiales Association populaire familiale

: Comité mondial des femmes contre la guerre et le fascisme : Comité nazairien de défense de la femme : Comité national des femmes socialistes : Confédération syndicale du cadre de vie : Confédération syndicale des familles : Ecole normale ouvrière : Jeunesse communiste : : : : : : : : : : : : : : Jeunesse ouvrière chrétienne (masculine) Jeunesse ouvrière chrétienne (féminine) Jeunesse ouvrière chrétienne (masculine et féminine) Jeunesse socialiste Ligue ouvrière chrétienne (masculine) Ligue ouvrière chrétienne (féminine) Ligue ouvrière chrétienne (masculine et féminine) Mouvement français pour le planning familial Mouvement pour la libération de l'avortement et de la contraception Mouvement de libération ouvrière Mouvement de libération du peuple Mouvement populaire des familles Union des femmes françaises Union des jeunes filles de France 8

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JOCF JOC-F JS LOC LOCF LOC-F .MFPF MLAC
MLO MLP MPF UFF UJFF

Préface de Michelle Perrot Elles s'appelaient Isabelle Brisset, Marthe Gallet, Elvina Tho mère, Suzanne Mahé, Madeleine Birembault... Quelques dizaines d'autres ont préféré garder l'anonymat. La plupart n'exerçaient pas de profession ou alors dans l'intermittence de la famille, leur prioritaire et ardente obligation. Les unes croyaient au ciel, les autres au Parti, quelques unes aux deux, ou à rien... Mais toutes partageaient l'identique désir de sortir de chez elles, ce chez soi assailli de toutes parts par l'histoire du temps présent. Elles le firent en s'engageant dans des associations, d'obédience catholique ou communiste, les deux versants objectivement dominants et ici observés, qui leur étaient infiniment plus accessibles que les syndicats et partis, liés à une sphère publique beaucoup plus masculine. Côté catholique, la JOC-F, le MPF, l'APF, côté conlmuniste, les Jeunes filles de France, et, après 1945, l'UFF, s'offraient à elles, avec des préoccupations voisines: celle de la Jeune Fille, dont le personnage social émerge véritablement entre les deux guerres; celle de la famille, leur ancrage et leur horizon à toutes. Au milieu des années 1960 apparaît un féminisme plus déclaré, qu'animent des salariées "intellectuelles", institutrices et professeurs: une ère nouvelle? Saisir, à travers le militantisme féminin pris comme révélateur, comment les changements des rapports de sexe s'inscrivent dans le microcosme nazairien : tel est l'objet de l'enquête de Dominique Loiseau. Enquête difficile tant les sources sont rares: des imprimés clairsemés en raison de faibles moyens de production, des archives privées maI constituées et conservées de manière aléatoire illustrent le déficit d'enregistrenlent et de sauvegarde d'une action considérée comme négligeable. L'oubli est une forme de la dénégation qui toujours contrarie la mémoire et à terme l'écriture de l'histoire des femmes. Dominique Loiseau a eu par conséquent recours à I'histoire dite "orale" et procédé à une soixantaine d'entretiens, matériau de ce livre. Elle a voulu comprendre les racines, les intentions avouées et les désirs cachés, les formes de ce militantisme, les obstacles rencontrés par ces femmes qui s' aventurent hors du strict privé. Plus que des portraits, elle nous livre des itinéraires imbriqués dans une temporalité heurtée et un espace 9

singulier. 1930-1980 : des temps difficiles et contrastés. La crise, la guerre, l'Occupation (Saint-Nazaire est en zone occupée), les durs combats de la Libération qui détruisent la ville à 80%, une reconstruction active et laborieuse pèsent sur la vie des familles populaires~ Ils en raidissent plutôt les traits. Or, la Basse Loire nazairienne est un pays de métallos et de ménagères, de catholicisme fervent et de mouvement ouvrier combatif. Les chantiers navals, plus récemment l'Aérospatiale, dessinent un bassin d'emploi masculin et de forte identité virile. Ici prévaut le concept de salaire familial et de complémentarité des sexes. Le chef de famille doit nourrir sa famille, souvent nombreuse, dont son épouse assure la gestion, selon une répartition des rôles et des tâches assez traditionnelle. Le droit au travail salarié des femmes mariées est, en période de récession, ouvertement contesté: ainsi en 1934 et encore en 1961 ; cette année-là, CFTC, FO et CGT soutiennent de jeunes chômeuses dénonçant le travail des femmes mariées. Le soupçon d'illégitimité pèse toujours sur ces dernières. D'elles on attend d'abord compréhension et soutien, dans les moments forts des conflits, comme ceux de 1936, 1957 ou 1967. Ou leur appui au militantisme de leurs maris, devoir, honneur, forme de l'intégration sociale dont elles se doivent de supporter les effets: l'absence, le surcroît de tâches et de responsabilités, la solitude. Le militantisme de l'homme est normal. Celui de la femme est un luxe, un divertissement honorable, préférable à tout prendre à l'éventualité d'un temps plein salarié. Il permet aux épouses une sortie autorisée, surtout l'après-midi. Du moment que "tout est fait à la maison", c'est une saine distraction. Mais il y faut l'accord, à tout le moins le consentement du mari. Les plus militants se montrent plus ouverts, mais dans des limites à respecter. La femme ne doit pas trop escompter d'aide. Telle qui va à Paris pour participer exceptionnellement à une rencontre, organise soigneusement le repas de ses hommes, mais trouve à son retour la vaisselle sale des deux jours de son absence: elle en pleure. Il arrive qu'un mari dise à sa femme: "Vas-y. Je garde les enfants." Les choses sont un peu plus simples quand les enfants sont grands. Ou quand le mari est mort... La mixité poserait aussi problème. Les pères de famille l'admettent malaisément pour leurs filles, surtout avant-guerre. Ils ne la toléreraient pas pour leurs épouses qui d'ailleurs ne la demandent pas. La monosexualité évite les jalousies, leur laisse plus de latitude, leur permet plus d'initiative. La sociabilité féminine y 10

trouve son assise. Ce qu'ont bien compris les mouvements populaires. La JOCF et l'Union des jeunes filles de France furent "une école inoubliable" et des vrais lieux de rencontre et d'amitié. Après-guerre, l'UFF et l'APF, devenue en 1976 la CSCV, ont joué pour les adultes un rôle analogue. Les formes du militantisme obéissent à l'idéal de féminité qui prévaut largement des deux côtés, catholique et laïque, celui de la maternité sociale des femmes qui aident et qui protègent la paix. Réfugiés espagnols en 1936-39, prisonniers de guerre, victimes des guerres coloniales, enfants en danger... sont les principaux bénéficiaires de la compassion féminine dont les collectes et distributions, la couture, le tricot, l'envoi de colis, l'organisation de goûters, etc... constituent les modes privilégiés. Après-guerre, dans la ville sinistrée, l'ingéniosité des femmes était .plus que jamais requise et leur disponibilité comblait un réel besoin de services. Elles ont contribué à l'amélioration de la vie quotidienne dans les quartiers, véritable base de leur action. Du coup, elles se sentent habilitées à intervenir dans la Cité. Le 15 mars 1958, 500 ménagères défilent dans Saint-Nazaire pour obtenir le relèvement des allocations familiales. On les applaudit, mais on tolère moins de les voir prendre la parole dans des réunions mixtes, comme celles de la grève de 1967. Selon un militant CFDT, "pour certains, leur monde s'écroulait parce qu'une femme prenait la parole en public, avec un aspect syndicalisant", tant les réticences sont grandes à les voir pénétrer dans l'espace public. Et plus encore s'il s'agit de manifestations de rue. D'où les difficultés que les femmes éprouvent à y prendre part: "Manifester, c'est comme du feu sur ma peau", dit l'une d'elles. Les épreuves du temps, les secousses de l'histoire glissent sur des structures aussi établies, les renforçant même parfois, comme il arrive souvent des guerres, retour à l'ordre des sexes plutôt que moment d'émancipation véritable. Françoise Thébaud l'a montré pour la première guerre mondiale et Francine Muel-Dreyfus pour la seconde, Vichy étant le recours éperdu à l'Eternel féminin (1). On eût aimé d'ailleurs en savoir plus sur la manière dont les associations familiales nazairiennes ont traversé cette période si tendue. On voit plus nettement comment les militantes de la mouvance communiste furent sollicitées par la Résistance et comment elles y répondirent. Les itinéraires de Suzanne Mahé et
1) Françoise Thébaud, en particulier dans le tome V de Histoire des je"1111esen Occident, Paris, Plon, 1992. Francine Muel-Dreyfus, Vichy et l'éternel jélninin, Paris, Le Seuil, 1996. Il

Marthe Gallet sont, à cet égard, riches d'enseignements. Type de l'institutrice engagée, mariée à un instituteur communiste dont elle est séparée par la captivité, Marthe Gallet est arrêtée en 1942 au nom de l'interdiction du Parti communiste. Après plusieurs tentatives, elle réussit à s'évader début 1944 et termine la guerre comme agent de liaison. Après-guerre, tandis que son mari s'oriente vers l'action politique, elle s'investit dans le développement de l'UFF. Changement dans la continuité, en somme. Au vrai, dans les rapports de sexe, la véritable coupure est postérieure: au milieu des années 1960. Un centre de Planning familial (fondé en 1956) est ouvert par cinq femmes dont trois protestantes. Ces militantes posent plus nettement les problèmes du corps et de la contraception, bientôt ceux de l'avortement, devant lesquels associations communistes et catholiques familiales demeurent timides et empruntées. Le Planning est ici, comme presque partout en France, la matrice d'un nouveau féminisme qui parle du corps et de la sexualité. Paradoxalement, l'écho éveillé est plus fort chez les catholiques, confrontés au conservatisn1e de l'Eglise. Le document produit au niveau national par l'APF-CSCV en 1976, Etre femme, rend un son très neuf et suscite à Saint-Nazaire nombre de discussions. La même année, un collectif féministe non mixte est créé et durant quelques années, il parle de sexisme, d'a vortement et de viol, de violences faites aux femmes, et de l' in1portance de toutes les formes d'autonomie, y compris sexuelle. Il disparaît autour de 1983-84. Dans quelle mesure son message a-t-il essaimé dans le corps social? Il semble que les associations féu1inines préexistantes et qui lui ont survécu, aient partiellement assimilé ses préoccupations et son langage. Ainsi s'opèrent les changements. Dans le bocal nazairien, des femmes tentent de vivre autrement. Elles y parviennent parfois, échouent aussi, car les choses résistent, provoquent un ébranlement difficile à apprécier dans le jeu subtil des interactions qui tissent une société. Souvent les bulles de leur désir crèvent à la surface de l'eau qu'elles rident à peine. Mais que se passe-t-il dans les profondeurs? Dominique Loiseau nous fait participer à leur expérience, devenue, grâce à elle, un fragment d'une histoire à jamais émergée.

Michelle Perrot

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Préface de Michel Verret Quels rapports, interférences, contradictions, antagonismes entre les luttes contre l'oppression de classe et les luttes de libération de sexe (on dit plus souvent aujourd'hui genre, comme sexe social...) - le problème n'a cessé d'habiter (compliqué souvent du rapport à la lutte contre l' oppression nationale) la pensée révolutionnaire, l'action militante, la sensibilité artistique, sans que pourtant la sensibilité tout court des gens de tous les jours fût bien souvent scrutée dans les fins tissages de la vie ordinaire. .. Grand mérite de Dominique Loiseau, en sa vaillance et modestie, que de l'avoir tenté, sur terrain d'archives, mémoires, constats, observations, témoignages, en un lieu si proche de sa propre vie, que noms et visages lui en étaient ou restaient souvent familiers - mais la distance nécessaire à l'étude était dans la tête et le regard, vigilant et vif autant que bienveillant... *** Livre d'un microcosme - car en ce petit monde nazairien, toute la complexité du monde. Deux types de femmes (ou six !) salariées ou bien au foyer, épouses ou non, d'ouvriers ou non. En deux types de militantisme (ou quatre !) : syndical-partisan; associatif-mixte ou associatif féminin; et même cinq, car féminin est ou non féministe... Sous deux types de réfraction culturelle encore, et même trois: catholique, communiste, socialiste - mais c'est deux si l'on regroupe ces deux-là sur leur laïcisme commun.. . Comment la lutte de classe promeut ou pas la lutte de genre, l'intègre ou non, la visibilise ou non, la subordonne ou s'y subordonne ... selon les conjonctures: guerre ou paix; plein emploi ou chômage; grève ou gros dos... ...selon les générations: de la grand-(mère) à la petite (fille) et comme elles sont toutes belles... ... selon les milieux enfin: pauvres ou plus aisés, chargés ou non, comme on dit, de famille - la charge du souci n'est jamais légère.. .

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- c'est ce que le lecteur découvrira en ce texte-chronique, vibrant et retenu, où revit un Temps, où vit la Femme.. .
*** Temps d'ombre, au plus sombre souvent de la nuit humaine: bombardements, massacres, ruines; résistants traqués, fusillés, déporté(e)s ; extrêmes misères, extrêmes répressions (mais les plus sournoises ne sont pas toujours les moins destructrices)... Femme dans le pire pourtant gardant lumière: de la patience au foyer, de la ténacité à le reconstruire et le construire encore, de la colère devant l'injustice, de la fierté d'y faire face, de la joie d'y trouver sœurs et frères - car fraternité a son féminin, mais la camaraderie, ou l'amitié déjà, les uniL.. Non sans pourtant que la Féminité n'y porte sa marque originale: Dominique Loiseau suit merveilleusement le fil de cette altérité dans la militance organisée, mais en ce nuancier qui va du coup de main au soutien de sympathie jusqu'aux simples ambiances solidaires... La Femme ? Quelle majuscule pourtant pour quelle statue? femmes plutôt en leur irréductible pluriel. Chacune, et chac unes, sur leur voie, que nulle ne résume, car chacune a sa justesse. Et la Justice, autre abstraction, ne sera jamais que de l'alliance de ces justesses-là... Si ce livre clair et aimant sonne si juste, c'est justement qu'il le montre, dans ce tableau si fin de la diversité (contrariété parfois) des terrains, formes, accents des luttes de libération de ces femmes, dont toutes mêmes ne portent pas ce drapeau - il leur suffit de marcher... *** Grande leçon pour d'autres Libérations, si l'on ne se prend pas aux Statues... Pas de grande lutte historique pour la liberté qui n'ait à conquérir, et à garder, la liberté de ses formes...

Michel Verret

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INTRODUCTION

S'interroger sur la place des femmes à Saint-Nazaire dans la vie sociale, syndicale et associative, poser la question du militantisme (le leur et celui de leur entourage familial), de ses caractéristiques, de sa reconnaissance et de sa transmission mettent en lumière de multiples déficiences dans l'élaboration d'une mémoire collective concernant les femmes. Saint-Nazaire, ville symbole de luttes ouvrières mais aussi ville moyenne de l'ouest de la France, est susceptible à la fois d'accentuer les grandes tendances nationales et d'apporter une problématique spécifique, liée à sa situation particulière: ville doublement récente puisque née en 1850 et détruite en 1943, ville implantée dans une région marquée par les querelles religieuses, ville "qui compte le plus grand nombre d'associations au regard de sa population"(I). Saint-Nazaire "capitale des constructions navales", comme l'indiquait autrefois un panneau à l'entrée de la ville, et de ce fait liée aux incertitudes économiques de la mono-industrie. Saint-Nazaire enfin où la population descend volontiers dans la rue derrière "ses" métallos, mais ville de France au plus faible taux d'activité féminine dans les années 1950 (2).En effet, dominée par les deux géants que sont les Chantiers navals et l'Aérospatiale, l'industrie nazairienne emploie longtemps une main-d'œuvre essentiellement masculine, dont le poids se répercute
I) Anne Bihan, "'L'innovation inachevée", in "'Saint-Nazaire, port de toutes les littératures". revue Autrenlent série France n° 6, mars 1992, pp. 81-94. 2) Perspectives de l'etnploi dans la région de Saint-Nazaire pour les dix prochaines années, ministère de la Construction et Région Pays de Loire, février 1959. 15

sur les structures syndicales et politiques. Saint-Nazaire ville sans militantes? Pourtant, la CFTC s'y implante.par la création en 1921 d'un syndicat féminin. Comment sont donc perçues les femmes dans la "capitale des constructions navales ?" Quels sont les lieux et modalités de leur militantisme? J'entends par militantisme la volonté de transformer collectivement les rapports sociaux et/ou politiques, le fait d'exercer, toujours collectivement, une action en vue d'apporter davantage de justice sociale. De 1930 à 1980, l'axe central de cette étude est celui des associations, féminines (Comité mondial des femmes, Union des femmes françaises) ou familiales (Ligue ouvrière chrétienne féminine, Association populaire familiale) mais connaissant un processus de féminisation et animées essentiellement par des femmes. En effet, les femmes investies dans les syndicats et la politique s'avèrent à la fois davantage présentes dans I'historiographie générale, et moins représentatives des femmes nazairiennes, majoritairement non salariées. La plupart ne se posent guère la question du politique et entretiennent avec l'entreprise des rapports d'extériorité. Toutefois, s'intéresser aux ménagères implique de relever leur appréhension du travail salarié féminin, ainsi que celle des hommes et, partant, de la société locale (3). Les militantes rencontrées appartiennent à plusieurs courants idéologiques. Celui dit catholique-social, héritier du "catholicisme intransigeant" (4), s'est forgé autour de la CFTC et de la JOC-F, puis du Mouvement populaire des familles et de l'APF. D'abord partisan d'une collaboration de classe, il évolue, en se déconfessionnalisant, vers la reconnaissance de la lutte des classes et, après avoir abandonné la référence politique du MRP, rallie (ou sympathise avec) le PSU dans les années soixante, puis le Parti socialiste en 1971 et surtout en 1974, au moment des A~sises pour le socialisme. Ces deux ralliements ne s'opèrent pas sans malaises ni réticences, tant être catholique et socialiste constitue longtemps une contradiction jugée insurmontable. Nourrie de laïcisn1e et d'anticléricalisme d'autant plus virulents qu'ils s'exercent en pays
3) Se reporter à Ina thèse pour les incursions sur le terrain des femInes salariées. leur insertion dans le syndicalisme et comment elles y sont perçues, les créations de collectifs féminins dans les syndicats: Fefnmes et fnilitantisfne, Saint-Nazaire et sa région 1930-1980, Doctorat d'histoire, Paris VII, 1993. 4) Celui-ci détermine une vision du monde fondée sur l' antilibéralisme, le désir de vivre en catholique l'ensemble de la vie et donc le souhait de la transformer dans sa globalité, enfin l'élaboration d'objectifs populaires. Voir Sylvie Fayet-Scribe, Associations jéfninines et catholicisl11e. De la charité à l'action sociale, XIX-XXe siècles, Les Éditions ouvrières, Paris, 1990. 16

catholique, l'ancienne génération des socialistes nazairiens admet difficilement l'entrée dans ses rangs de catholiques militants, tout sociaux qu'ils puissent être. Bien qu'adhérentes du Parti socialiste à partir de 1974, des femmes sont donc situées dans le courant catholique, car elles militent principalement à l'APF, ou sont issues directement de ce courant, par leur héritage familial, leurs convictions et/ou leurs premiers investissements militants. Le courant que j'intitule "laIque" regroupe des militantes de la SFIO et du PCF (ainsi que leurs mouvements de jeunesse), des syndicats CGT, CGru et CGT-Fa, enfin du Comité mondial des femmes et de l'Union des femmes françaises. Malgré les profondes divergences opposant les tendances de ce courant, l'antagonisme principal se situe bien entre laïques et catholiques, à cause notamment du fort clivage local institué par la religion, et des positions adoptées vis-à-vis des conflits de classes. La tendance communiste domine largement dans les entretiens, en raison du faible nombre de femmes socialistes militantes. En effet, l'absence d'organisation spécifique de ces femmes et leur non salariat après mariage produisent plus d"'accompagnatrices" que de militantes, du moins jusqu'au milieu de la décennie soixante-dix. D'autre part, mon choix d'étudier prioritairement les associations telles que l'UFF et l' APF laisse délibérément peu de place aux femme~ politiques ne n1ilitant pas également dans des associations féminines. J'ai choisi de suivre principalement, après 1945-50, ces associations qui visent toutes deux un recrutement large parmi les femmes du milieu populaire, sans que cela constitue donc un engagement directement politique, équivalent de l'adhésion à un parti. La JOCF et l'UJFF (5) existent toujours et continuent à former des militantes, n1ais je m'y réfère uniquement dans le cadre d'interventions précises sur un thème spécifique, afin de m'attacher à l'activité des femmes adultes. L'état de ménagère, commun à la majorité des adhérentes de l'APF et de l'UFF, constitue un facteur de rapprochement entre les deux associations, mais pose la question du compromis idéologique à établir entre des courants nourris de cultures politiques historiquement différentes, voire opposées. Cela implique la recherche des terrains d'action privilégiés des unes et des autres, les réactions réciproques, ainsi que les stratégies et tactiques présidant à la création et à l'essor de ces associations. La référence au féminisme, opérationnelle pour la décennie soixante-dix, procède pour les années antérieures d'un regard
5)Cette dernière jusqu'en 1963, date à laquelle le PCF décide de son intégration dans les Jeunesses communistes. 17

construit a posteriori car UFF et APF se sont développées dans un autre contexte historique. Elles n'ont pas déterminé comme objectif la recherche, la construction ou l'affirmation d'une identité femme, mais ont de fait agi en ce sens par leur volonté d'insérer, dans la vie militante, des femmes qui, dans la majeure partie des cas, étaient objets plus que sujets. Enfin, si la réputation de Saint-Nazaire en tant que ville socialement agitée se révèle exacte, il est impossible qu'un tel vivier de militants existe sans un minimum de consentement féminin. Le monde mobile, bruyant, actif des ouvriers masculins écrase le monde féminin, mais celui-ci ne peut être seulement un monde clos, silencieux et immobile. Les "appels à la population" émanant des grévistes s'avèrent trop nombreux pour ne pas dénoter une réceptivité, y compris féminine. .Les associations regroupant des non salariées appartiennent, du moins ponctuellement, à ces réseaux permettant l'expression de la solidarité. Reste à savoir comment elle se manifeste, comment s'équilibrent les rapports sociaux de sexe au sein des familles où milite le père ou le mari et quelles modifications de cet équilibre suppose et entraîne le militantisme féminin. Histoire et mémoire des femmes sont occultées car les femn1es n'ont pas été considérées comme sujets, à plus forte raison comme sujets historiques. Il importe donc de leur redonner parole et existence, de mettre en évidence les rapports sociaux de sexe, d'en analyser les implications, les représentations symboliques, de tenter de saisir les interfaces de chaque situation, les conflits et contradictions, pour les femmes comme pour les hommes. Bref, aborder I'histoire des femmes non comme celle d'une catégorie spécifique, mais comme composante d'une histoire globale. 1930-1980, ces cinquante années renvoient à des contextes très divers: crises économiques et politiques des années trente, guerre et reconstruction (6), les Trente glorieuses, la décennie marquée par 1968. A l'instar de Françoise Thébaud, j'ai estimé non opératoire la coupure traditionnelle en 1945, malgré l'obtention du droit de vote: Vichy, rupture politique, "s'inscrit dans la continuité de la politique familiale qui, des années vingt aux années soixante, assigne les femmes à la lnaternité et les hommes au travail rémunéré" (7). La destruction de Saint-Nazaire et les diffi6) La guerre apparaîtra ici non de manière exhaustive, mais COITIITIe partie intégrante d'itinéraires individuels et révélatrice, entre autres, des différences entre courants laïque et catholique. 7) Françoise Thébaud, introduction au tome V de Histoire des jef1l1lles (direction

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cuItés économiques qui en découlent renforcent sur le plan matériel les ressemblances entre l'avant et l'après-guerre, et favorisent la persistance des modalités d'appréhension du travail féminin extérieur au foyer. Ni les sources orales ni les sources écrites ne détiennent à elles seules l'ensemble des informations, mais elles sont dynamiques les unes par rapport aux autres, et les comparer construit le fait historique et social. Sur un tel sujet, les sources orales prédominent, si bien que je m'appuie sur une soixantaine d'entretiens réalisés auprès de militants, et surtout de militantes et adhérentes. Toutefois, les sources écrites représentent l'indispensable confrontation, la parole des institutions, le regard de la presse, les éléments statistiques; elles permettent de situer le témoignage oral, de découvrir d'autres éléments gommés par la mémoire car très ponctuels, non réinvestis dans le militantisme ultérieur. Ceci dit, elles sont inégales et éparses, à la fois en fonction de destructions accidentelles ou liées à la guerre, et de la tendance à agir plutôt qu'à archiver, particulièrement forte pour les associations de femmes. Contrairement aux adhérents des organisations syndicales ou politiques, elles ne peuvent s'appuyer sur un groupe socialement reconnu, sécrétant ses points de repère, ses grandes figures, ses actes exceptionnels; elles ne disposent pas, en tant que groupe, "d'une stabilité et d'une continuité d'existence autorisant la cumulation des avoirs et des savoirs en patrimoines transmissibles"(8). Plus encore que pour les syndicats ou les partis, les archives femmes sont chez les femmes elles-mêmes, ou ont été détruites faute de place, de local... Néanmoins, les sources disponibles se sont avérées beaucoup plus conséquentes que prévu (9). Les entretiens (10)ressuscitent l'action des militantes, leur restituent une parole, contribuent à l'élaboration d'une mémoire collective. L'insertion de quelques itinéraires individuels répond aux mêmes objectifs. Le choix effectué, tout en comportant une part d'arbitraire, veut témoigner de la diversité des femmes
Michelle Perrot et Georges Duby), Plon, 1992. 8) Michel Verret, Ménloire ouvrière, nzénloire COl1ll1zuniste, Presses de la fondation nationale des sciences politiques, n° 3, juin 1984. 9) J'ai ainsi disposé des archives de l'APF-CSCV, de la commission femmes CFDT, de rUFF depuis 1970, du Collectif femmes. Les archives Inunicipales et départementales ont permis de consulter la presse locale d'information générale, ainsi que les presses régionales d'organisations. 10) Dans l'ensemble de l'ouvrage, les passages en italiques non référencés sont des extraits d'entretien maintenus anonymes dans la mesure où ils interfèrent avec la vie privée des personnes concernées. 19

rencontrées. Il ne s'agit pas de créer une mythologie féminine: les militants obscurs existent également, mais le militantisme des femmes souffre collectivement d'un déficit de perception. Elles demeurent trop souvent femmes de..., militantes de l'ombre.

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Chapitre
SAINT-NAZAIRE,

préliminaire
À LA VILLE (1)

DU BOURG

En 1936, Saint-Nazaire compte officiellement 43 281 habitants. La ville a bien changé depuis le milieu du XIXe siècle, où elle n'est qu'une paroisse de 4 145 habitants, un bourg somnolent replié sur lui-même, surtout préoccupé de la pénurie d'eau potable et du sable envahissant, ceinturé par les marais salants de la presqu'île guérandaise et les marais d'eau douce de la Grande Brière. Or, une décision prise en 1836 bouleverse ces données: longtemps inquiète d'une possible rivalité, la bourgeoisie nantaise accepte enfin le projet d'établir un port à Saint-Nazaire. Le premier navire y entre en décembre 1856. L'afflux de maind'œuvre, que la ville embryonnaire s'avère incapable d'absorber, submerge les anciens habitants. En 1870, elle n'est encore qu'un assemblage disparate de maisons, terrains vagues, chantiers et jardins; elle se dote néanmoins de quelques édifices publics et des quartiers surgissent. De 1870 à 1914, la ville comble ses vides, s'organise plus qu'elle ne s'étend. A part les Forges de Trignac ouvertes en 1879, l'industrialisation repose toujours essentiel1) Voir en référence les ouvrages suivants: port, la ville, le travail, Crépin Leblond (collectif), Saint-Nazaire et le lnouvefnent 1980 et 1983 ; Yves-Jean Bellœil-Benoist, thèse UER des sciences historiques, Nantes, l'Ouest. 1933. Marthe Barbance, Saint-Nazaire. le éditeur, Moulins, 1948 ~ ArCITIOrS ouvrier de 1848 à 1939, (2 tomes), La Grande Brière de 1836 à 1936. 1985 ; IVe congrès de l'UR-CFTC de

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lement sur l'activité portuaire et la construction navale. Les chantiers de la Compagnie générale transatlantique, reconstruits et agrandis, deviennent en 1900, par rachat, les Chantiers de l' Atlantique, communément appelés "les Chantiers". Dans ce contexte industriel, la main-d'œuvre féminine est rare, le mot travailleur s'entend surtout au masculin. Une partie non négligeable de ces travailleurs (21,6% de l'effectif des Chantiers en 1936) vit dans les différentes communes du marais briéron tout proche; ce sont des ouvriers-paysans, continuant les activités traditionnelles de chasse et de pêche, dont les épouses s'occupent de quelques animaux et du jardin potager. Face aux républicains divisés après leur conquête de la municipalité en 1870, les progrès des socialistes nazairiens peuvent être symbolisés par deux événements: le 1er mai 1891, une manifestation groupe plus de 4 000 travailleurs en faveur de la journée de travail de huit heures et six socialistes entrent au conseil municipal en 1892. Cette même année est créée la Bourse du travail, tandis qu'en 1896 le nombre de syndiqués atteint 2 500 (2). Les fréquents conflits du travail depuis 1900, même s'ils sont loin d'être tpus victorieux, conduisent en 1912 à la signature de la première convention collective de Saint-Nazaire puis, dans le contexte suscité par la guerre, à la première convention collective de la construction navale en 1916, au premier bordereau de salaire minimum dans la métallurgie en 1917. Parallèlement s'observe une forte poussée socialiste: Trignac devient en 1919 la première municipalité socialiste du département, suivie par Saint-Nazaire en 1925, (3) avec comme maire François Blancho qui, à part une interruption de 1941 à 1947, occupe cette fonction jusqu'en 1968. Saint-Nazaire est devenue dans les années trente une ville animée, une ville de travail avec une population jeune puisque les deux tiers des habitants ont moins de 40 ans. De nouvelles industries apparaissent dans les années vingt, notamment l'aéronautique, mais la construction navale reste primordiale, d'autant que les Forges de Trignac connaissent des difficultés. Leur fermeture en 1932 représente une catastrophe pour Trignac et réduit considérablen1ent l'activité du port de Saint-Nazaire.
2) Madeleine Guilbert indique qu'en 1900, les syndicats ouvriers de LoireInférieure rassemblent 5 844 syndiqués dont 717 femmes. En 1911, elles ne sont plus que 390 sur 14 851. Les femlnes dans l'organisation syndicale avant 1914, Editions du CNRS, p. 30. 3) Saint-Nazaire est en 1870 la première municipalité républicaine de LoireInférieure. Devenue socialiste en 1925, elle l'est restée aux élections de 1995. 22

En ce qui concerne les effectifs syndicaux, les années vingt se placent sous le signe de la fluctuation: estimé à 4 000 en 1920, le nombre des syndiqués chute de moitié après la répression des grèves de cette même année. Les effectifs de la CGT, devenue "confédérée" après la scission de 1921, ne se rétablissent qu'en 1925. En 1929, la CGTV compte 421 membres, avec comme point fort les métallurgistes. Elle se porte toutefois mieux que le Parti communiste qui, durant la décennie vingt, regroupe seulement une trentaine d'adhérents sur la région nazairienne. Enfin, la CFTC, dont, rappelIons le, le premier syndicat créé à Saint-Nazaire est le syndicat féminin en 1921, implante les années suivantes des syndicats d'employés et d'ouvriers, portant le nombre de cotisants à 650 en 1927.

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Chapitre

I

L' ACCOMPAGNATRICE OU LA FEMME CACHÉE DU MILITANT

Pour accepter le militantisme du mari (ou du père), à plus forte raison pour militer elles-mêmes, les femmes doivent surmonter de nombreux handicaps. Pendant les années trente, plusieurs processus les y aident, sans que le militantisme leur devienne pour autant un acquis définitif. Dans un premier temps, les obstacles au militantisme des femmes recoupent largement ceux opposés à leur travail salarié. A Saint-Nazaire, la plupart des femmes mariées restent au foyer et l'activité extérieure, que ce soit travailler ou militer, est réservée aux époux. La ville étant dominée par les industries de la construction navale, les emplois féminins se signalent par leur faible nombre. Ceux qui existent cantonnent souvent les femmes dans de petites, voire très petites entreprises, excluant ainsi la majorité des lieux où se développe le militantisme syndical. Non salariées, beaucoup de femmes méconnaissent le n10nde de l'usine où travaillent leur maris; elles le perçoivent comme redoutable, d'autant que les partisans de la femme au foyer argumentent sur la nécessité de la "protéger" de l'usine ou de l'atelier. Enfin, nombre d'entre elles en sont éloignées géographiquement, notamment celles de l'arrière-pays briéron, dont le cadre

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d'activité demeure essentiellement rural. Elles sont doublement isolées: isolées du lieu de travail masculin, isolées les unes des autres car dispersées en villages et hameaux. Par ailleurs, l'identité culturelle briéronne, survivance d'une existence communautaire quasi autarcique, s'oppose à l'identité plus large de la classe ouvrière et en 1936, "les femmes n'avaient aucune notion de ce que pouvaient être l'action ouvrière et la grève, pour elles c'était la révolution ! Et elles avaient certainement un grand pouvoir sur leur mari qui le plus souvent n'était pas syndiqué"(l) indique J.A,.., permanent JOC né en Brière. Vers le milieu des années trente, une brèche s'ouvre dans le retrait général des femmes vis-à-vis du militantisme, grâce - nous le verrons - à la création de nouvelles structures militantes susceptibles de les accueillir, ainsi qu'à l'évolution politique et économique. Les premières ruptures

Les urbaines sont les premières concernées par la familiarisation avec le militantisme, car elles vivent à proximité géographique du monde de l'entreprise, et ne connaissent pas l'isolement des rurales. Cela facilite l'expression de leur soutien, sans pour autant supprimer tous les obstacles. La crise économique des années trente entraîne une lutte pour l'emploi, pour le maintien des salaires, et les femmes, gestionnaires du budget, sont sensibles à cette défense des conditions de vie de la famille. Il s'agit d'une crise internationale, dont la responsabilité ne peut être imputée au monde du travail. Dans l'ensemble du pays, les comités de chômeurs organisent des marches unitaires; la première se déroule de Saint-Nazaire à Nantes en juin 1933, à l'appel des syndicats et des élus. Les marcheurs sont essentiellement masculins. Très minoritaires, les femmes sont con1plètement éclipsées dans les comptes rendus du Travailleur de l'Ouest, organe socialiste régional, alors qu'elles auraient pu au contraire être érigées en exemple, le Parti socialiste déplorant régulièrement la difficulté à mobiliser les femmes. Or celles-ci ne sont mentionnées qu'ainsi: "La longue colonne s'ébranle, les mouchoirs des mères et des épouses s'agitent, tandis que de nombreux sanglots s'étouffent"(2). L'article insiste donc sur le
1) Béatrice Fèvre et Jean Peneff, HAutobiographies de Inilitants nantais de la CFDT", Cahiers du Lersco n° 4, Université de Nantes, Lersco, 1982, pp.116-117. 2) Le Travailleur de l'Ouest, n026, 1er juillet 1933. 26