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Formes actuelle de la relocalisation

160 pages
La question locale est à l'ordre du jour. Mais on l'aborde souvent à propos de la décentralisation, et en faisant comme s'il existait une "substance" locale immuable, qui, selon les circonstances, se trouve mise en valeur ou niée. La présente livraison d'Espaces et Sociétés choisit une autre perspective et cherche à montrer comment se créent les forces qui relocalisent ce qui tendrait à se délocaliser. Cela donne l'occasion d'analyser les dynamiques macro-économiques (et les théories qui permettent d'en rendre compte), institutionnelles et culturelles.
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Revue scientifique internationale n° 59

Formes actuelles de la relocalisation
Fondateurs: H.Lefebvre et A. Kopp Ancien directeur: Raymond Ledrut (1974-1987) Directeur: Jean Rémy Comité de rédaction: B.Barraqué, G.B.Benko, M.Blanc, A. Bourdin, M.Coornaert, J.-P Garnier, H.Lamicq, F Lautier, M.Marié, J.-M.Offner, S.Ostrowetsky, P Pelgrino, B.Poche, E.Preteceille,

Secrétariat:

J.Remy,

O. Saint-Raymond, O. Soubeyran.

O.Saint-Raymond,

secrétaire

de rédaction,

M. Coornaert, J.M.Offner.

Correspondants: C. Almeida (BIT: Genève), A. Bailly (Genève), M.Bassand (Lausanne), P Boudon (Montréal), M.Dear (Los Angeles), M.Dunford (Brighton), G. Enyedy (Budapest), A. Giddens (CaIT!bridge), A. Lagopoulos (Tessalonique), A. Micoud (Saint-Etienne), R.Mariani (Milan), F Navez-Bouchanine (Rabat), F Silvano (Lisbonne), Ch. Ricq (Genève), W Tochterman (Unesco-Paris), L.Valladares (Rio de Janeiro), S.Vujovic (Belgrade), J.Wodz (Katowice).

Éditions L'Harmattan 5-7,rue de l'École-Polytechnique 75005Paris

Sommaire
Fonnes actuelles de la relocalisation
1. Paradoxes politiques des restructurations urbaines. Globalisation de l'économie et localisation du politique, par Edmond Preteceille. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

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1. Des. restructurations économiques aux restructurations urbaines 2. La mobilisation économique des collectivités locales 0 0 0 0 0 0 . . 3. Changements institutionnels et rapports politiques. . . . . . . . . .

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29

2. La communauté sépharade de Sarcelles: une transplantation réussie?, par Hervé Vieillard-Baron. . . . . . . . . . . . 37 1. Orientationsméthodologiques. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 38 2. Sarcelles-Lochères: ville du vis-à-vis ou territoire du compromis?

0. . . . . . . . 0. . . . . . . . . . 40

3. Lacommunautésépharade : une mosaiqueperçue commeun tout 47 4. Un enracinement progressif et des solidarités sélectives. . . . . . 58

3. Les régies de quartier et leurs fonctions sociales, par

Marie-LineFelonneau . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
1. La genèse d'une demande sociale. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
2. Histoire et fonction d'une expérimentation sociale. . . . . . . . . . 3. Les régies et leur devenir. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

73 74

78 86

4. Terre et pouvoir dans l'anti-Atlas : le cas de Ta.1iouine,par Abdelghani Abouhani
1. 2. 3. 4.

99

De la tribu au douar: le fractionnement de l'espace ethnique.. 100 Le système agro-foncier : le poids des notables. . . . . . . . . . .. 102 Contentieux fonciers et conflits entre notables. . . . . . . . . . . .. 104 Instabilité des alliances politiques et permanence du pouvoir
notabiliaire

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 107

5. Lesrapportsà l'autoritélocale. . . . . . . . . . ..
6. Les contours de l'élite locale. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

110
112

s. Villes moyennes et universités, les enjeux des antennes universitaires, par Daniel Filatre . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 119

~

6. La fm des campus?, par Alain Bourdin. . . . . . . . . . .. 129 Lecampus:un héritage. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 130
Le triomphe du module. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 132 Un espace spécifique. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 133
La dégradation du modèle. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. Nouvelles tendances et nouvelles demandes. . . . . . . . . . . . .. Un nouveau cadre spatial. . . . . . . . 00. 00. . . . . . . . . . . . . .. 135 137 139

Erratum: Jean Rémy: Bibliographie. . . . . 00. . . . . . .. 145 Ouvrages reçus à la rédaction. . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 151 Sommaires des 'numéros disponibles à la rédaction.. 155

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LHarmattan, 1991

ISBN: 2-7384-778-1

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Paradoxes politiques des restructurations urbaines
Globalisation de l'économie et localisation du politique

Edmond Preteceille, Centre de Sociologie Urbaine (CNRS-PARIS)

Les processus de restructuration urbaine qui se produisent actuellement dans de nombreux pays interrogent sur un mode paradoxal les perspectives théoriques développées par la recherche en sciences sociales, dès lors qu'on examine simultanément leurs dimensions économiques et politico-état iques. Les changements économiques sont marqués par une interdépendance croissante des entreprises locales avec des marchés, des circuits et centres de décision financiers, des lieux d'innovation et de diffusion technologique, de plus en plus internationaux. Dans le même temps, la plupart des pays connaissent une forte revalorisation de la politique locale, les gouvernements locaux étant promus au rang d'acteurs majeurs du changement, tant urbanistique que social et surtout économique, avec dans bien des cas des responsabilités et des moyens accrus du fait de politiques institutionnelles de décentralisation étatique. Les acteurs locaux, sommés de promouvoir le développement

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économique local. ont à rechercher des solutions pragmatiques à ce problèmeJ et se tournent à roccasion vers les chercheurs pour trouver de raide face au dilemme dJune activité économique locale nécessaire mais insaisissable. La première responsabilité des chercheurs est de fournir des outils de compréhension du problème dans son ensemble! et cJest là que la question du lien paradoxal entre transformations économiques et politico-institutionnelles pose problème. Au début des années 70Jles tendances! assez générales dans les pays capitalistesJ à un interventionnisme étatique centralisateur parallèle à la constitution de grandes firmes monopolistes! ont conduit au développement de paradigmes théoriques convergents quant à révolution économique dJune partJ aux transformations des appareils et pratiques ~tatiques d!autre part. Les th~ories du capitalisme monopoliste d!Etat ou de la « dérivation» (de rEtat à partir du capital) ont sans doute été les perspectives dont la visée était la plus unifiante à cet égardJ maisJ par delà leurs désaccordsJ la lecture althussérienne de la domination politique prolongée par PoulantzasJ ou même celleJ issue de Foucaul}Jde la domination-normalisation par les disciplines instaurées par rEtatJ reconnaissaient les liens de ces processus de centralisation. La situation actuelle est bien différente. Le paradigme qui semble aujourdJhui le plus attractif quant à ranalyse de révolution économique des villes est celuiJ issu de la « théorie de la régulation »Jde la crise du « régime fordiste dJaccumulation» et de rémergence du « régime dJaccumulation flexible ».TIest centré sur les transformations de la production industrielleJ et sJintéresse peu à rÉtatJcentral ou local. Quant au renouveau, du local dans les pratiques socialesJ et du pouvoir local dans rEtatJ il a donné lieu à des analyses polarisées entre deux approchesJ rune centrée sur la dynamique des mouvements sociaux et la recomposition par la base des communautés localesJ rautre sur une logique de transformation institutionnelle essentiellement interne au politique. Les deux nJontJréciproquementJ que peu de liens avec la dimension économiqueJ la première désignant au mieux une réaction défensive aux effets de la restructurationJ la seconde sJécartant le plus souvent de toute référence à rancrage du politique dans les rapports de classe. Lobjectif de ce texte est dJexaminerJ de façon croiséeJ comment chacune de ces perspectivesJ économique ou politiqueJ interroge rautre dans sa capacité à rendre compte des différents aspects de révolution des structures socio-économiques et des politiques urbaines. Marx contre WeberJ une fois de plus? Je ne crois pas! dans la mesure où des perspectives issues de ces deux filiations se retrouvent des deux côtés. Dans récume idéologique du débat sur ces questionsJ on retrouve régulièrement la critique dJéconomismemécanicisme faite aux marxistes ou néo-marxistes pour mieux dis-

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inspirées du marxisme l a, depuis le milieu des années 70, plutôt
condyit à valoriser le politiq}le (voire le grand nombre des ouvrages sur l'Etat,dont certains, aux Etats-Unis, ont l'air de redécouvrir aujourd'hui l'importance) et à construire des explications plus complexes s'efforçant d'articuler plus étroitement les différentes « sphères}) jusque-là séparées ou hiérarchisées. Mais il faut reconnaître que cette articulation est un travail difficile. Difficulté tout à la fois théorique et empirique à élaborer des systèmes d'explication qui allient la reconnaissance de la dynamique propre des différents rapports sociaux, rapports économiques et politiques mais aussi de sexe, ethniques, culturels, etc.2, et celle de leurs interactions structurelles. il est vrai toutefois qu'un effet de mode tend aujourd'hui à favoriser un certain retour de l'économisme sous la forme d'une version simplificatrice de la « théorie de la régulation» : il suffirait de prononcer les mots magiques « crise du fordisme » ou « spécialisation flexible» pour que la lumière des restructurations économiques multinationales éclaire déductiblement toutes les sociétés. Les auteurs de tes développements théoriques sont d'ailleurs eux-mêmes bien plus prudents. En m'appuyant sur le cas de la France, avec des éléments de comparaison sur d'autres pays, j'essaierai de montrer la nécessité de systèmes d'explications attentifs à la complexité des interactions entre processus économiques et politiques et à la dimension historique spécifique de celles-ci dans chaque formation sociale. Trois thèmes seront abordés successivement: l'analyse des restructurations économiques selon le modèle de la spécialisation flexible, l'intervention économique des collectivités locales, et la décentralisation. Dans quelle mesure peut-on considérer ces changements comme trois processus liés, constitutifs de l'émergence d'un nouveau régime d'accumulation? Dans quelle mesure chacun d'entre eux, et plus encore leurs relations, révèlent-ils des tendances différentes ou divergentes où s'exprime le caractère contradictoire des rapports sociaux?

qualifier leurs productions. La critique a été justifiée dans certains cas, mais le mouvement général de développement des recherches

1. L'inspiration est aujourd'hui si répandue et diffuse, mais aussi si diverse dans son intensité, ses points de référence et ses cheminements, que la désignation de {(camps» devient un artefact politico-idéologique. Le recul de cette identité théorique en bloc est interprété par beaucoup comme un signe de la {(crise du marxisme »,voire de sa disparition tant souhaitée. On peut y voir aussi, c'est mon cas, le signe d'une plus grande maturité scientifique, accompagnée, il est vrai, de la dilution d'une identité collective qui était plus idéologico-politique que scientifique. 2. Cette question de l'étude spécifique de différents rapports sociaux et de leurs articulations a été le thème de travail du séminaire du C.S.D.ces dernières années. On en trouvera un écho dans la publication du premier ensemble de communication~ pr~~ent~es, qui doit être complété prochainement: Freyssenet et Magri, edit. (1989).

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1. Des restructurations économiques aux restructurations urbaines
La crise économique qui a commencé au milieu des années 70 et les mouvements de restructuration économique qu'elle a entraînés ont eu des effets considérables sur l'organisation spatiale des économies, sur les structures sociales et le fonctionnement des systèmes urbains, et, par là, sur les politiques elles-mêmes. Ceci est indiscutable, et, à l'évidence, toute tentative de compréhension des politiques urbaines qui ne prendrait pas en compte ces éléments passerait à côté de composantes majeures des problèmes urbains actuels. Mais dans quelle mesure les analyses centrées sur l'économique, ou tout au moins prenant l'économique comme point de départ, permettentelles de fournir des clés utiles pour comprendre les aspects politiques de ces problèmes? La dimension économique des restructurations urbaines relève de processus macro-économiques pour lesquels les perspectives proposées par l'«école de la régulation »3semblent actuellement les plus stimulantes. Des phénomènes communs aux pays capitalistes les plus développés, comme le déclin des secteurs d'industrie lourde traditionnelle et la désindustrialisation des régions urbaines, antérieurement parmi les plus prospères, où elles étaient concentrées, avec toutes leurs conséquences sociales et fiscales auxquelles les collectivités locales sont confrontées, ou, inversement la croissance explosive de certains secteurs de pointe et le dynamisme économique et urbain de nouvelles régions et de villes précédemment peu industrialisées, renvoient à des phénomènes macro-économiques d'ampleur et de configuration internationale. L'analyse en termes de crise du régime d'accumulation fordiste, de la crise économique ouverte dans les années soixante-dix et des formes nouvelles qui en sont issues, a l'avantage d'en avancer une lecture qui propose des interprétations des changements structurels résultants de la dynamique même des contradictions de la forme dominante du mode de production capitaliste, au lieu de la simple prise en compte descriptive de l'émergence des nouvelles technologies ou d'une nouvelle division internationale du travail, voire du rabattement sur tel ou tel facteur conjoncturel comme la crise pétrolière. Dans cette lecture, on note tout d'abord que la «crise de pro fitabilité» des secteurs touchés par les restructurations n'est pas vue en termes simplement quantitatifs-comptables (ce qui était la lirni3. Cf.,pour ce qui concerne la théorie de la régulation en général, les travaux de Michel Aglietta et Robert Boyer, entre autres, et, pour les développements les plus attentifs à la dimension spatiale des restructurations économiques, ceux d'Alain Lipietz, Allen Scott et Michael Storper. Cf. bibliographie en fin d'article.

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tation de l'analyse en termes de suraccumulation de capital, malgré les nombreux résultats positifs qu'elle a fournis4) ou de marchés, ce qui est la vision la plus superficielle. L'importance centrale qui y est donnée au procès concret de production permet de lier l'étude des limites rencontrées pour accroître la productivité dans le cadre d'un modèle de division technique du travail (le taylorisme) à celle des nouvelles formes de division du travail et aux processus technologiques qui en sont les supports/concrétisations. Elle fait le lien avec les transformations sociales qui en résultent quant aux modifications de la structure de la classe ouvrière et plus largement des différentes catégories de travailleurs salariés (types de travail et qualifications, places dans le procès de travail, nouvelles identités professionnelles, etc.) d'une part, quant à la remise en cause des compromis sociaux et «normes de consommation» (selon la formule dAglietta) qui accompagnaient et stabilisaient la division du travail, d'autre part. Les avantages, au moins potentiels, de cette approche, d'ailleurs fort diversifiée dans la pratique selon les auteurs, sont nombreux. ils tiennent principalement aux articulations qu'elle développe, qu'elle permet ou qu'elle esquisse, entre entreprise et structure sociale, entre micro et macro-économie, entre production et consommation, entre rapports locaux de production et rapports économiques et politiques globaux. Et, pour ce qui concerne plus particulièrement les problèmes urbains, elle fournit, par l'analyse concrète des transformations des procès de production dans leur complexité interne et dans leurs liens aux conditions sociales plus générales, des pistes tout à fait intéressantes pour comprendre les nouvelles tendances de localisation des entreprises, les nouvelles configurations productives dans l'espace, les nouvelles structures des économies urbaines, des relations entre villes ou régions, leurs places et potentialités dans la division spatiale du travail. il y a là une manière de mettre les changements économiques au cœur des changements urbains qui, par l'attention portée à la dimension spatiale des différents aspects des procès de travail et à la complexité des changements sociaux issus des nouveaux modèles productifs, peut permettre une réelle articulation interne de l'économique, du social et du politique dans l'analyse des structures urbaines, là où traditionnellement l'entreprIse était surtout vue (par la sociologie et la science politique) au mieux comme un facteur externe dont on enregistrait les conséquences, au pire comme l'objet étranger d'une autre discipline, les sociologues s'intéressant aux pratiques et représentations sociales hors économie, et les politologues au comportement électoral des citoyens. Même la sociologie du travail a souvent laissé dans l'ombre des liens entre
4. Cf. en France les travaux de Paul Boccara (1974), Jean-Pierre Delilez (1970), ou les
travaux collectifs de l'LN.S.E.E. (1974. 1981).

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son objet privilégié - les rapports sociaux concrets dans l'entreprise - et les interactions économiques et enjeux globaux du fonctionnement de cette entreprise. Dans la recherche urbaine la plus attentive aux problèmes de la consommation collective dans sa dimension étatique, comme les travaux de Peter Saunders et Patrick Dunleavy de la fin des années soixante-dix autour de l'hypothèse théorique du ({dual state »,la dimension de la production est presque complètement ignorée. D'un point de vue théorique, cette regrettable division du travail dans les sciences sociales s'appuie le plus souvent sur l'acceptation acritique du modèle du marché comme paradigme définissant l'économie capitaliste, paradigme éventuellement importé en retour dans la sociologie ou la science politique. L'analyse en termes de rapports de production est à mon sens beaucoup plus profondément pertinente tant pour la compréhension de l'économie que pour la saisie des articulations entre l'économique, le social et le politique. A côté de ces avantages, la ({théorie de la régulation», surtout dans les usages simplificateurs auxquels son succès d'audience conduit hélas trop souvent, présente un certain nombre de biais, de limitations ou de propositions discutables particulièrement sensibles pour l'analyse des problèmes urbains. Dans l'analyse économique, l'accent est mis principalement sinon exclusivement sur l'industrie avec le modèle de la ({spécialisation flexible ».S'ilest nécessaire de reconnaître l'importance du lieu social de la production des richesses (valeurs d'usage et plus-value) là où trop d'approches identifient, comme il a été noté plus haut, l'économique et le marché, il faut cependant remarquer que l'analyse du travail industriel ne donne pas, a priori, les clés de la dynamique de l'économie et du travail dans les services aux entreprises, ni dans l'ensemble des activités financières et commerciales liées à la circulation du capital, ni dans la recherche, l'enseignement, la santé, l'ensemble des services, qualifiés ou déqualifiés, de consommation, marchande ou non. Or non seulement la part relative de l'emploi hors industrie a-t-elle fortement augmenté, mais encore ces secteurs apparaissent-ils comme décisifs dans la nouvelle structuration économique de beaucoup de villes, particulièrement les grandes métropoles mais pas seulement. Les économies urbaines sont, sauf exception, constituées d'ensembles complexes d'activités industrielles et tertiaires, de grandes, moyennes et petites entreprises, appartenant à différentes branches ou secteurs. L'idée de la ({ville fordiste », audelà de l'image, est une simplification inacceptable de l'histoire de la plupart des villes, même lorsqu'elles sont à dominante industrielle. Et l'on ne saurait évidemment transposer le modèle de la spécialisation flexible à l'ensemble complexe des activités d'une ville actuelle de quelque importance, sans examiner les caractéristiques spécifiques de procès de travail dans chacune de ces activités.

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D'ailleurs, sur le seul plan de l'analyse de la restructuration industrielle, le débat est ouvert sur la pertinence de ce modèle et la possibilité de le considérer comme le centre d'un nouveau régime d'accumulation post-fordiste émergent5. De même que le concept de « régime fordiste )}pose lui-même des problèmes complexes - la division du travail qui le caractérise centralement n'a jamais dominé certains secteurs de production majeurs, surtout dans le domaine des biens d'équipement, et toute formation sociale capitaliste articule plusieurs types de division du travail simultanés dans la production industrielle. Enfin, si la diffusion de certains types de pratiques industrielles et technologiques est indéniable, il semble bien que ron ne puisse négliger reffet des caractéristiques de renvironnement social et économique (liées à rhistoire spécifique d'une formation sociale voire d'une région) dans la façon dont elles sont mises en œuvre dans un « modèle industriel)} spécifique: cas du modèle japonais des relations de travail, difficilement transposable en ce qu'il est marqué tout à la fois par la forte intégration des nouvelles technologies et par un rapport à la main-d'œuvre que ron ne peut réduire à la seule flexibilité, vu la forte stabilité du noyau permanent des ouvriers des grandes entreprises; ou de celui de la « troisième Italie )},où refficacité économique du tissu de PM.E.repose sur une histoire longue d'accumulation locale, de pratiques et modèles d'entrepreneurs, d'ancrage dans la société locale6, qui ne permet guère d'en faire la recette miracle aisément transposable que d'aucuns y voient. En insistant trop unilatéralement sur rorganisation de la production industrielle, rapproche théorique de la « régulation )},ou tout au moins celles de ses versions les plus attentives à respace, particulièrement celle de la « spécialisation flexible )},méconnaissent aussi la dominante financière des formes actuelles de raccumulation du capital. Dominante qui, là encore, a des conséquences marquantes pour les grandes métropoles avec leurs activités centrales de place financière, par les effets qui en résultent sur leur organisation spafiale, rexplosion des prix du sol, les formes diverses de consommation de luxe, de compétition culturelle, etc., qui y sont plus ou moins directement liées. Enfin, les schémas d'analyse de la spécialisation flexible, comme ceux du fordisme, s'ils fournissent des hypothèses très utiles, comme je rai souligné, pour comprendre les changements dans rorganisation de la production des biens produits dans des marchés de masse,
6. Cf. la communication récente de Martin Boddy (1988) qui fait une synthèse très utile des principales critiques en ce sens, ou l'article de Andrew Sayer (1989) pour une discussion plus spécifique de la validation empirique de certaines caractéristiques censées définir l'organisation flexible, comme Ie principe «just in time ». 6. Cf. Cappecchi (1988).

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semblent moins pertinents pour d'autres types ou secteurs de production : les biens d'équipements et matériels militaires et aéronautiques, dans une large mesure, mais aussi, pour ce qui nous occupe ici, une grande partie des biens et services urbains. Les services industriels urbains (infrastructures routières, ponts et parkings, réseaux d'eau et d'assainissement, transport, enlèvement et traitement des ordures ménagères), même s'ils sont produits par des entreprises privées (ce qui souvent n'est que partiellement le cas), ne rentrent ni dans les schémas du fordisme pour leur organisation traditionnelle, ni dans ceux de la spécialisation flexible pour leurs formes les plus récentes intégrant les nouvelles technologies. TIy a là pourtant des enjeux économiques considérables, qui concernent des groupes économiques constitués en multinationales, dont les intérêts pèsent sur l'évolution des politiques urbaines (encore que de façon complexe : voir les méandres de politiques de privatisation de l'eau en Grande-Bretagne du fait de l'irruption de groupes français). D'autres éléments doivent être pris en compte pour caractériser l'évolution de ce secteur. La recherche d'un élargissement de leur sphère d'intervention par les grandes entreprises est un facteur plus classique sans doute que la spécialisation flexible - élargissement de la production de plus-value absolue et des marchés. Mais il prend des formes particulières, dans la mesure où il ne s'opère pas principalement par expropriation de plus petites entreprises mais par modification des frontières dans la production et la circulation entre secteur public et privé, et où, malgré le vocable de privatisation, cette modification à l'avantage du secteur capitaliste privé reste largement dépendante de l'articulation avec les financements publics et dépend de décisions politiques pour la définition de ses marchés7. De même, tout le secteur de la production immobilière, tant par les formes d'organisation du travail de production que par les types d'intérêts sociaux représentés, les circuits de circulation marchande et les articulations au capital bancaire, paraît largement étranger aux modèles fordiste ou flexible. C'~st pourtant un secteur dont l'importance est soulignée par Aglietta lui-mêmes dans son analyse de la constitution de la « norme de consommation fordiste». Et, bien évidemment, c'est un secteur clé pour la compréhension des politiques urbaines. Plus l'on s'éloigne de l'économique, et plus les thèses de la « régulation» apparaissent simplicatrices à l'excès. C'est le cas tout d'abord pour l'analyse des pratiques de consommation, où la théorisation du fordisme inclut donc l'idée d'une « norme de consommation» qui, malgré quelques références aux luttes sociales et aux
7. Sur les transformations de ce secteur en France, voir les travaux de Dominique Lorrain
(1978, 1985, 1987).

8. Voir ses remarques sur le «logement social moyen», Aglietta (1976), pp. 136-137.

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compromis qui en résultent, apparaît surtout comme un élément fonctionnel du régime d'accumulation. Cette notion et la façon dont elle est utilisée gomment à mon sens les contradictions dans le rapport entre accumulation et reproduction de la force de travail, et cette contradiction n'est pas dissipée par l'extension de la consommation de masse de biens marchands issus de la production capitaliste9. Elles gomment également les contradictions internes aux pratiques de consommation elles-mêmes, particulièrement entre consommation marchande-individuelle et consommation socialisée, et à l'intérieur de celle-ci, pour schématiser dans une simple opposition des configurations bien plus complexes, entre les formes étatiques-tutélaires-autoritaires-assistancielles et les formes coopératives-autonomes-autogérées de la socialisation. Contradictions de la consommation qui sont d'ailleurs présentes dans le mode de production capitaliste bien avant la crise du fordisme. Ces remarques sur les limites de l'analyse des pratiques de consommation dans les termes du seul concept de régime d'accumulation sont évidemment particulièrement importantes pour les questions de politique urbaine, vu l'importance qu'y occupent la production et la gestion des services et équipements collectifs, et cela en dépit de la priorité affichée pour les préoccupations économiques, comme je le montrerai plus loin. Avec ce fonctionnalisme implicite, d'ailleurs, s'opère également une simplification dans le sens de l'homogénéisation excessive de la ({norme de consommation» de masse censée être caractéristique du fordisme dans l'ensemble des situations des pays capitalistes développés. Or malgré la diffusion internationale de certains modèles intellectuels communs dans la pensée étatique-bourgeoise de la ({réforme sociale» dans l'entre-deux-guerreslO, et certaines tendances communes à une intensification de l'intervention étatique en matière de socialisation de la consommation, des années trente aux années soixante-dix, on ne saurait à mon avis assimiler les conditions de consommation, individuelle-marchande comme socialisée, des classes ouvrières et plus largement des travailleurs salariés, dans des pays comme les U.S.A.,la Grande-Bretagne, la France, l'Italie, l'Allemagne ou la Suède. Ceci en raison des différences qu'ils présentent )} tant par le niveau quantitatif de développement des ({Welfare States que par les conditions politiques de la constitution dê ceux-ci et les caractéristiques qui en résultent pour leur fonctionnement économique et politico-idéologique, la spécification des rapports et pratiques de consommation qui s'y déploient.

9. Question traitée plus longuement dans des textes antérieurs, Preteceille (1977, 1981a), Preteceille et Terrail (1985).
10. Cf. Magri et Topalov (1987, 1988).

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On ne peut donc espérer, pour toutes ces raisons, déduire purement et simplement les déterminants du changement institutionnel et politique dans le gouvernement des villes d'une analyse des changements économiques formulée dans les termes de la crise du fordisme et de l'émergence du régime flexible d'accumulation. Parce que les transformations économiques, et particulièrement celles qui affectent le plus directement les systèmes urbains et leurs modes de gestion, sont à l'évidence bien plus complexes. Mais aussi en raison de l'impact considérable sur les changements économiques euxmêmes d'un certain nombre de processus politiques. C'est le cas des transformations de la division du travail et de l'introduction des nouvelles technologies, dont certains analystes comme Michel Freyssenet, ont montré qu'elles n'étaient pas l'imposition d'un modèle nouveau pré défini, mais l'invention hésitante de pratiques nouvelles dans des rapports de forces entre capital et travail dont les variations selon les pays, les régions, les secteurs voire les usines, déterminaient des formes nouvelles d'organisation du travail différentes, des usages différents des nouvelles technologies, voire une définition différente de ces technologies elles-mêmesll. Les issues possibles à la crise du fordisme, quand c'est bien de cela qu'il s'agit, sont donc susceptibles de varier en fonction des rapports de force immédiats et historiquement constitués dans les entreprises comme dans la région urbaine ou le pays concerné. Danièle Leborgne et Alain Lipietz montrent ainsi la possibilité de pratiques contrastées entre « flexibilité offensive» et « flexibilité défensive)} (1988). C'est aussi le cas, comme je rai signalé, de la restructuration des pratiques de consommation par le poids des politiques publiques de consommation collective. Si certaines tendances générales à la privatisation peuvent être relevées, les pratiques sont bien différentes suivant les pays et leur situation politique, mais aussi selon les secteurs. Si l'on peut parler, en Grande-Bretagne, d'un véritable démantèlement de la politique du logement social, il n'en va pas de

même dans d'autres domaines - certains auteurs, comme Patrick
Dunleavy (1986), ont même proposé de considérer que la politique du gouvernement conservateur aboutissait plus à une stabilisation et réorientation des dépenses publiques de consommation collective qu'à leur réduction globale. En France, si certaines privatisations et réorientations sont également opérées, elles n'ont pas le même caractère systématique, et les .dépenses publiques pour l'éducation ou la santé ont plutôt progressé au cours des quinze dernières années. Quant au welfare state suédois, il garde un développement encore inconnu dans la plupart des autres pays développés, même si des inflexions vers l'austérité y sont de plus en plus affirmées.
Il. Cf. entre autres Freyssenet (1984a, 1984b).

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urbaines

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C'est enfin le cas des politiques urbaines et institutionnelles. Comme je vais essayer de le montrer maintenant. la tendance générale à une préoccupation accrue pour le développement économique local, si elle répond certainement à des phénomènes macro-économiques assez généraux, présente, dans la pratique, trop de diversité et de contradictions pour qu'on puisse y voir simplement l'émergence d'un type idéal de politique urbaine requis par la spécialisation flexible.

2. La mobilisation économique des collectivités locales
Les politiques urbaines ont connu au cours des trente dernières années d'importantes évolutions qu'on ne peut analyser sans considérer leurs liens décisifs avec les mutations économiques, mais aussi sans reconnaître la complexité de ces liens. Les politiques urbaines ne sont pas le simple reflet ou enregistrement de ces mutations, elles les traduisent en les spécifiant, elles y réagissent diversement, et elles sont susceptibles d'influer à leur tour sur les processus économiques. Leur étude contribue ainsi à poser la question des rapports entre transformations économiques et changements sociaux d'une manière qui ne se limite pas aux problèmes des entreprises, des restructurations de l'appareil productif et des procès de travail. Le cas des politiques d'intervention économique des collectivités locales est exemplaire à cet égard. C'est apparemment celui où la logique déductive devrait être la plus directe entre régime d'accumulation et politique publique locale, et pourtant les décalages et contradictions sont multiples dès qu'on y regarde de près. Décalage entre discours et pratiques, contradictions politiques entre pratiques locales et centrales, comme entre pratiques locales selon les orientations politiques des municipalités. Un fait indiscutable s'impose: la préoccupation de l'intervention économique pour le développement local s'est généralisée, la plupart des collectivités locales mettent aujourd'hui cette politique en avant comme leur priorité.CJest le cas en France12, mais aussi en Grande-Bretagne, en Italie, en Espagne, aux États-Unis. Pour bien comprendre la signification de la dominance actuelle du thème de l'intervention économique, il faut le replacer dans révolution historique de la thématique des politiques urbaines. Si l'on cOI1sidère le cas français, depuis les années 50, où la politique urbaine a vraiment commencé à se constituer comme désignation dJun domaine unifié

12. Becquart-Leclerc, Hoffmann-Martinot, l'affichage de cette priorité par les maires.

Nevers

(1987), Joussemet

(1989), ont sduligné

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Espace et sociétés

d'intervention 13,le discours officiel de l'État en la matière a été successivement dominé par quatre grands thèmes ou ensembles de thèmes: le logement, tout d'abord, dans les années 50 et le début des années 60 ; la planification urbaine, de l'aménagement du territoire à l'équipement collectif ensuite, jusqu'au début des années 70; puis l'environnement, la qualité de la vie, le qualificatit dans une période plus brève; et enfin le développement local depuis la fin des années 70. La même succession de thèmes dominants se retrouve à peu près, avec plus ou moins de décalages temporels, dans de nombreux pays. Avec la crise économique n'a pas émergé immédiatement de nouvelle politique urbaine affichée. Depuis le début des années 70, les fluctuations ont été nombreuses, et les thèmes actuellement dominants ne se sont dégagés que progressivement et avec pas mal de remous. Ainsi, avant même le premier « choc pétrolier »,alors que la crise avait commencé mais qu'elle n'était pas encore officiellement reconnue, a-t-on observé la tentative de promotion de l'environnement et de la qualité de la vie, l'affirmation du dépassement des problèmes quantitatifs résolus au profit de l'attention principale pour le qualitatif Sans doute y avait-il là la préoccupation conjoncturelle de « récupérer» les revendications urbaines et écologistes émergentes. Ce n'est, à mon sens, que progressivement, avec la montée en puissance des effets de la crise, que le discours du qualitatif est devenu un moyen de camoufler, les restrictions et de justifier la tendance au désengagement de l'Etat central. Mais il s'est aussi avéré un moyen bien insuffisant, guère capable de constituer une véritable alternative à l'hégémonie hyper,centralisée de la période antérieure, structurée autour de l'idée de l'Etat interventionniste, planificateur et dispensateur du bien-être14.La crise a mis en cause cette hégémonie, et la centralisation, de force antérieurement, est devenue faiblesse avec l'incapacité à planifier et contrôler les évolutions économiques, et danger avec la responsabilité trop directe de l'austérité croissante. La décentralisation s'est peu à peu imposée comme un des éléments de l'alternative possible, mais avec de nom9reux atermoiements, résultats des contradictions politiques entre Etat central et municipalités, surtout après 1977.Quant au contenu du discours dominant, centralement mais surtout localement, de la politique urbaine, ce n'est que plus lentement, plus difficilement et plus conflictuellement encore qu'il s'est peu à peu restructuré autour de l'intervention économique et du développement local.

13. Ce qui ne veut évidemment pas dire que celui-ci n'ait pas commencé à émerger antérieurement, de même que le discours de la politique urbaine Cf. les travaux d'Alain Cottereau et de Jean-Pierre Gaudin. 14. Cf. mon article, Preteceille (1985a).