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GESTION DU DÉVELOPPEMENT URBAIN ET STRATÉGIES RÉSIDENTIELLES DES HABITANTS

Collection Villes et Entreprises dirigée par Alain Bourdin et Jean Rémy
La ville peut être abordée selon des points de vue différents: milieu résidentiel, milieu de travail, milieu de culture. Ceux-ci peuvent être entremêlés ou séparés. Il en va de même des groupes sociaux qui communiquent à travers ces divers types d'enjeux. La dimension économique n'est jamais absente, mais elle entre en tension avec la dimension politique. Ainsi peut-on aborder la conception urbanistique ou architecturale, l'évaluation des politiques sociales ou socio-économiques et les formes d'appropriation par divers acteurs. Pour répondre à ces interrogations, la collection rassemble deux types de textes. Les premiers s'appuient sur des recherches de terrain pour dégager une problématique d'analyse et d'interprétation. Les seconds, plus théoriques, partent de ces problématiques; ce qui permet de créer un espace de comparaison entre des situations et des contextes différents. La collection souhaite promouvoir des comparaisons entre des aires culturelles et économiques différentes. Dernières parutions

E. PASQUIER, Cultiver son jardin, 2001. Eduardo LOPEZ MORENO, Une histoire du logement social au Mexique, 2001. P. BIKAM, L'industrie pétrolière et l'aménagement de la distribution de ses produits au Nigéria, 2001. B. ALLAIN-EL MANSOURI, L'eau et la ville au Maroc. Rabat-Salé et sa périphérie, 2001. M. CHESNEL, Le Tourisme de type urbain: aménagement et stratégies de mise en valeur, 2001. l-M. STEBE, Architecture, urbanistique et société, 2001. 1. P. TETARD, La nécessaire reconquête du projet urbain, 2001. F. NAVEZ-BOUCHANINE, Lafragmentation en question, 2002. D. PINSON, La maison en ses territoires, de la villa à la ville diffuse, 2002. D. RAYNAUD, Cinq essais sur l'architecture, 2002. E. LE BRETON, Les transports urbains et l'utilisateur: voyageur, client ou citadin?, 2002. S. HANROT, A la recherche de l'architecture. Essai d'épistémologie de la discipline et de la recherche architecturales, 2002.

GESTION DU DÉVELOPPEMENT URBAIN ET STRATÉGIES RÉSIDENTIELLES DES HABITANTS

Sous la direction de Francine DANSEREAU et Françoise NAVEZ-BOUCHANINE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

(Ç)

L'Harmattan,

2002

ISBN:

2-7475-2760-3

Table des matières
Avant-propos
Introduction.

... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ...

... ... ... ... ... ... ... ...

VI

.. ... ... . .. ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... .. . ... .. . .... ...

1

Chapitre 1 :

Françoise Navez-Bouchanine et Francine Dansereau Les stratégies résidentielles dans la ville fragmentée: le cas de la ville marocaine ... ... ... ... ...

19

Chapitre

2:

Mounir Zouiten La réhabilitation et le problème de la dédensification résidentielle des médinas marocaines. Projet de gestion institutionnelle et stratégies des habitants. .. . .. . .. .... ... . 67

Chapitre 3 :

Naïma Lahbil-Tagemouati La stabilité résidentielle: une réponse à la crise du logement.. .. . ... ... .. . .. Bénédicte Florin L'image de la ville nouvelle:

.. . .. . 85

Chapitre 4 :

nouveaumodèleurbain,nouveaumodèled'urbanité? ... III
Chapitre 5 : Madani Safar-Zitoun Les stratégies résidentielles des Algérois dans un contexte de transition vers l'économie de marché: la relance de la mobilité et de la promotion résidentielles par l'accès à la propriété des biens de l'État ... 129
Abed Bendjelid Politique urbaine algérienne et stratégies résidentielles Des classes moyennes à Oran (Algérie). Le cas des coopératives immobilières... ... ...

Chapitre

6:

151

Chapitre 7 :

Lahouari Senouci Accroissement des tarifs et détérioration des services
urb ains ... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ...
171

Chapitre 8 :

Jean-Claude Bolay Pratiques urbaines et planification en Amérique latine: alternatives pour une gestion participative de l'habitat des pauvres en Bolivie.. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . ... ... .. . .. . .. . ... 191
Il

Chapitre 9 :

Adriana Rabinovich De la participation à l'interaction: l'évolution d'un mythe.. . ... ... .. . .. . ... .. . .. . .. . .. .. .. . .. . ...213 René Coulomb Pauvreté urbaine et autogestion communautaire à Mexico: Stratégies de survie ou démocratisation de la gestion
urbaine?
... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 237

Chapitre 10:

Chapitre Il:

Bernadette Blanc et Alexandre Beaudin Stratégies communautaires et réhabilitation des quartiers précaires à Port-au-Prince (Haïti) ... ... ... 255
Caterine Reginensi Évolutions et enjeux des stratégies résidentielles en Guyane française: l'exemple de l'habitat spontané comme lieux ressource... 271

Chapitre 12:

Chapitre 13:

Richard Morin et André Demers Politiques urbaines et stratégies résidentielles des ménages: le cas de Bamako, Mali... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... 311
Hélène Ladouceur La création d'un nouveau village pour anciens nomades dans le Sahel: stratégies d'appropriation de l'espace et politiques officielles de relogement... ... ... ... ... ... .. . .. . ... ... ... .. . ... ... .. ... ... .. . .. . .. . ... ... .. . .

Chapitre 14:

331 351

Conclusion générale

Liste des tableaux
3. 1 3.2 3. 3 3.4 3. 5 3.6 3. 7 3. 8

Estimation de l'offre de logement selon les différentes sources au
Maroc (en %) ... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. .. . . . . . . . . . . 89

Demandes d'autorisations de lotir, morceler et construire.. ... ... Proportion des infractions pour 1994 dans la wilaya de Fès. . . . Charge foncière et zone d'habitat... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... L'offre de logements à la vente et à la location... ... ... ... ... Logements offerts à la location. .. ... ... ... ... ... ... ... .. ... ... .. .. Logements offerts à la vente. .. ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... .. ... ... . Proportion des ménages pauvres en médina de Fès, au Maroc urbain et au Maroc... .. . ... ... ... .. . .. . .. . .. . ... ... .. ... .. .. 111

90 90 91 96 97 98 99

3.9 3. 10 3. Il 3. 12 6. 1 6. 2

Statut de la propriété du logement à Fès (1971, 1982) Statut d'occupation du logement en médina Statut d'occupation du logement à Fès El Bali Statut d'occupation du logement à Fès J'did ... ... ... ... ...

101 101 102 102

Les grands groupes sociaux dans les coopératives d'Es-Sénia ... 154 Place des grandes familles de catégories socioprofessionnelles dans les coopératives immobilières de la métropole oranaise implantées entre 1977 et 1993 (en pourcentage) ... ... ... ... ... ... ... ... . 165 La grille tarifaire de l'eau en Algérie (1985 - 1988) ... ... ...
Composition du réseau, en pourcentage... ... ... ... ... ... ... ... 178 304

7. 1
12. 1

Liste des figures 7. 1 7.2
7. 3
7.4 7. 5 7. 6 9. 1 L'évolution de la population d'Oran... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... Évolution du prix de l'eau à usage domestique 1962-1995
(en dinars courants) ... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . .

173
179

Évolution du prix de vente de l'eau (1980-1995) (en D.A. 1995) ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... .. . ... ... ... .. . .. .. La fréquence des approvisionnements... ... ... ... ... ... Les sources d'approvisionnement en «eau buvable» ... ... . Capacité de payer différenciée selon le service à recevoir. .. .. Structuration urbaine de la Ville de Nueve de Julio. .. ... .... ... .

180 181 184 187 227

Il. 1
Il. 2

Région métropolitaine de Port-au-Prince
Boben

260

... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ... . . . . . . .. . . . . . ... 261

12. 1

Plan des commerces et services enquêtés...

... ... ...

...

296

Liste des cartes
7.1 7. 2 Extension de l'emprise d'Oran Déboursé total moyen par quartier... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... . 175 185

12. 1
13. 1 13. 2

Les Différents découpages administratifs du telTitoire guyanais. 273
Identification des quartiers et des communes de Bamako. .. .... .. 316 Typologie retenue des quartiers de Bamako... ... ... ... ... ... 320 IV

Liste des photos
Il. Il. Il. Il. 1 2 3 4 Bidonville: Boben ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... . Habitat en bidonville. .. ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... .. ... ... ... . Lieux d'approvisionnement en eau. .. ... ... ... ... .. . ... .. ... .. .. ... .. Acculnulation de déchets. .. ... ... ... ... ... ... ... . .. ... ... ... .. ... .. .. . Habitat spontané Habitat planifié La place du marché à Saint-Laurent... ... ... ... ... ... ... ... ... Les marchandises à la Charbonnière ... ... ... ... L'espace du fleuve à Saint-Laurent du Maron... ... ... ... . 262 263 264 265 282 283 288 295 301

12.1 12.2 12. 3 12.4 12. 5

14. 1 14. 2

Bidonville de la ville de Mopti (1989) ... ... ... ... ... ... ... ... Hutte en paille de riz, ménage bella, Em N'Alher (1989)

334 337
339

14.3
14. 4 14. 5

Tented'un campen1ent ella,régionde Tonka,Mali (1996) ... b
Concession, ménage Dogon, Em N'Alher (1993) ... ... ... Case en banco, ménage bella, Em N'Alher (1993) ... ... ...

341 341

v

AVANT-PROPOS Francine Dansereau

Les contributions réunies dans cet ouvrage sont issues d'un colloque tenu à l'INRS-Urbanisation à Montréal les 6-7 novembre 1997 sur le thème des stratégies résidentielles des habitants et de leur articulation à la gestion du développement urbain. Ce colloque réunissait une vingtaine d'universitaires observateurs attentifs des situations urbaines dans divers pays du tiers-monde. L'organisation du colloque a été rendue possible grâce à une subvention de l'AUPELFUREF (Agence francophone pour l'enseignement supérieur et la recherche) de même que par un soutien financier complémentaire de la Fédération canadienne des municipalités et de la direction de l'INRS. Ces appuis ont été déterminants pour la réussite du colloque. Enfin, la production du présent ouvrage a bénéficié de l'appui du Groupe interuniversitaire de Montréal Villes et Développement, subventionné par l'Agence canadienne de développement international. Sur le plan organisationnel, la collaboration de Nicole Wragg, secrétaire à l'INRS-Urbanisation, tant au moment de l'organisation du colloque qu'à celui de la préparation du présent ouvrage s'est avérée sans faille. Je l'en remercie de tout cœur. Il convient enfin d'ajouter que cet ouvrage est le fruit d'une collaboration de longue date entre Françoise Navez-Bouchanine et moi-même et entre les institutions qui sont à l'origine de ce projet de colloque et de publication: le centre URBAMA de l'université François Rabelais de Tours et l'INRS-Urbanisation.

INTRODUCTION
Françoise N avez- Bouchanine

Quand, à la fin des années 1970, la notion de stratégie résidentielle a fait son apparition dans les travaux sur les quartiers populaires des villes du tiers-monde, elle a d'abord suscité beaucoup de réactions critiques; elle a aussi renforcé, par les pistes qu'elle ouvrait, les approches centrées sur les marges de manœuvre des acteurs, plutôt que sur les déterminismes pesant sur eux; mais elle a également ouvert ou accompagné toute une série de perspectives d'action en matière de gestion urbaine. Réactions critiques, essentiellement sans doute parce qu'il pouvait paraître discutable d'approcher la vie quotidienne des masses urbaines, le plus souvent très pauvres, sous l'hypothèse d'alternatives, de choix, d'action... que sous-entendait la notion même de stratégie. Les travaux menés autour de cette notion ont pourtant remarquablement convergé avec les courants de rech~rche en sciences sociales qui mettaient en cause les prétentions exclusives des grands schémas explicatifs basés sur la seule mise en évidence des déterminismes. Les récits politisés d'invasions urbaines, de luttes, de résistances concordaient d'ailleurs assez, sur ce point, avec les observations anthropologiques fines portant sur les pratiques quotidiennes d'ancrage à l'espace, d'accès à la ville et à ses biens matériels comme symboliques, ainsi que celles plus centrées sur les compétences individuelles ou collectives déployées pour les atteindre. Mais la «découverte» ou la diffusion, opportuniste ou ingénue, de cette notion de stratégie a également suscité, tant chez les observateurs que chez les divers acteurs de la gestion urbaine, de nouvelles visions, en matière de projets de mise à niveau, d'aménagement ou de développement urbain. Sur ce dernier point, qu'en est-il vingt ans plus tard? Qu'avons-nous réellement «appris» de ces diverses stratégies que déploient, dans les villes du tiers-monde, les couches les plus défavorisées? Quelle importance, quel impact réel ont-elles tant sur la production et la gestion des tissus urbains que sur les conditions de vie des habitants qui les déploient? Sommes-nous dans des cas de figure où les stratégies ne font qu'habiller ou spécifier de très faibles marges de manœuvre laissées à des habitants, par ailleurs complètement englués dans d'incontournables déterminations?

Repérons-nous au contraire des effets majeurs de certaines stratégies de résistance, de contoumement ou d'appropriation de la ville et de sa gestion? En quoi ces stratégies ont-elles été prises en compte dans la fabrication et la gestion urbaines? En quoi les demandes sociales qu'expriment ces stratégies ont-elles pu influer, d'une manière ou d'une autre, sur l'offre de ville générée ou régulée par les pouvoirs publics et les collectivités, d'une part, et sur l'orientation de l'aide internationale d'autre part ? Ces stratégies n'ont-elles servi qu'à préparer et adoucir, par un discours positif et «participatif», diverses formes de désengagement public, se traduisant entre autres par une fragmentation urbaine de plus en plus nette? Ont-elles plutôt, en les visibilisant, donné à ces stratégies une légitimité qui leur a permis une extension de leur champ d'exercice, notamment en saisissant le politique? Ont-elles, enfin, réellement influé, au-delà des ajustements formels qui ont rempli de pleines pages de présentation de nouveaux «programmes» ou de «manuels de procédure de projets», sur l'identification, le montage, la réalisation et le suivi de projets urbains plus adaptés? Ce sont toutes ces questions qui ont justifié la tenue, à Montréal, en novembre 1997, d'un colloque réunissant une vingtaine de spécialistes des situations urbaines du tiers-monde. Le présent ouvrage, qui rend compte de ce colloque, ne prétend toutefois, pas plus que le colloque lui-même, y répondre de manière exhaustive ou systématique: il a simplement pour objectif de faire le point en s'appuyant sur des cas observés dans divers
points d'Amérique latine ou centrale et d'Afrique
1.

Inégalités socio-spatiales, résidentielles

déterminismes

et stratégies

Les conditions d'habitat et d'accès aux biens urbains ont fait l'objet de nombreuses approches concernant plus particulièrement les couches urbaines démunies des villes du tiers-monde. Les présupposés et intentions de ces approches diffèrent évidemment assez largement. Deux courants paraissent toutefois dominer:

. un discours de l'action, assez largement généré par une vision ordonnée des objectifs à atteindre; plus influencé, donc, par une philosophie d'intervention, que par une analyse poussée des situations et

Afrique du Nord et de l'Ouest.

2

des dynamiques sociales sur lesquelles l'intervention est censée porter. Cette posture, assez clairement à l'œuvre dans les institutions publiques nationales et les organisations internationales, peut se retrouver également chez leurs opposants, qu'ils appartiennent à une mouvance

politique ou qu'ils relèvent de mouvements associatifs2. Le discours
peut faire illusion en raison de ses références démocratiques ou du vocabulaire nouveau dont il se charge, le terme de «participation» y acquérant même une valeur emblématique, mais il résiste mal à l'analyse: l'objectif, la norme, le «doit être» l'emportent très rapidement sur l'identification et la prise en compte des processus concrets d'ancrage à la ville «vus du bas».

. un discours critique de la situation actuelle centré sur la mise en évidence des inégalités socio-spatiales. L'accent est non seulement mis sur les conditions physiques déplorables des unités d'habitation, mais aussi sur les phénomènes urbains de ségrégation socio-résidentielle, de fragmentation spatiale et sociale, ou de péri-urbanisation, souvent présentés comme évolution inéluctable. Les effets du désengagement de l'État, de l'ajustement économique et de la mondialisation sur l'aggravation des conditions structurelles de la pauvreté et sur l'accroissement des inégalités constituent également un centre d'intérêt fort.
Les porteurs de ces deux types de discours et les sphères où ils s'élaborent ne sont évidemment pas les mêmes, quoique existent de nombreux chevauchements, compréhensibles par une double appartenance à l'autre, lesquelles ne sont pas rares. Pourtant ces deux discours nous paraissent avoir en commun, quel que soit par ailleurs le bien-fondé de leurs arguments, une vision étrangement passive ou mécanique de I 'habitant. Mais c'est bien cela sans doute qui a le plus changé au cours des dix dernières années et que le présent ouvrage relaie: un intérêt croissant pour ce' qui se passe réellement au niveau des habitants, pour leurs représentations et points de vue sur la ville, mais aussi pour ces représentations en actes que constituent les actions, même minimes, qu'ils ont sur leur environnement quotidien.

ou une double casquette 3, ou encore par la circulationdes idées d'une sphère

Si tout un chacun est bien conscient de ce que cela signifie lorsqu'il s'agit des instances publiques, ce n'est pas toujours aussi clair lorsqu'il s'agit d'oppositions politiques; on renverra à la contribution de R. Coulomb qui montre bien comment les objectifs politiques d'une certaine mouvance de gauche a pu occulter une part de la réalité des stratégies déployées par les populations. On pourrait en dire autant aujourd'hui de la manière dont la mouvance démocratique se saisit de la forme «association de quartier», ignorant souvent ses fonctionnements, raisons d'être et objectifs. Comme il arrive très fréquemment dans les pays en développement, de chercheur et de consultant.

3

Rappelons que la vision qui prévalait, et qui a toujours cours dans certaines approches qui mettent les inégalités au cœur de leur questionnement, restait souvent dominée par le souci de démonstration des indices matériels de ces inégalités, par l'énonciation des processus qui y aboutissent et des facteurs qui les expliquent, ou encore par la mise en évidence des exclusions qu'elles génèrent et des risques de dérive violente que ces dernières entraînent à leur tour. L'échelle que privilégiaient ces approches était, d'ailleurs, plutôt d'ordre macro. Le souci d'appréhender les effets pratiques que ces situations défavorables ont au niveau micro semblait quelque peu limité et, de plus, assez souvent entrepris dans une perspective «réactive». En effet, les observations des stratégies habitantes ont ainsi souvent privilégié celles qui répondaient, s'ajustaient à, ou contournaient les interventions publiques, plutôt que cherché à expliciter l'ensemble des stratégies, y compris celles qui ignorent les actions «descendantes» ou se juxtaposent à elles sous autre forme d'articulation. Il ne s'agit toutefois pas de dénier ici l'intérêt de ces travaux ni de s'interroger sur le caractère incomplet de leur approche ni même d'examiner

les effets qu'ils ont pu avoir sur l'imaginaire urbanistiqueet gestionnaire4. Il
s'agit simplement de prendre la mesure de ce qui a évolué dans les points de vue développés, de relever d'éventuelles différences entre points de vue de l'action et points de vue analytiques sur cette question et enfin de voir en quoi l'évolution des phénomènes et de la manière dont on les considère est porteuse de leçons pour la fabrication et la gestion urbaines, de manière élargie, et pour les interventions publiques en particulier. Tous les travaux composant le présent ouvrage ont en effet adopté le point de vue de I'habitant acteur, mais ils l'ont fait en mettant en évidence les stratégies d'insertion urbaine de manière élargie: celles qui se substituent à l'absence ou aux défaillances des pouvoirs et actions publics, celles qui répondent, contournent ou détournent des interventions publiques plus ou moins adaptées aux réalités, mais également, même si c'est de manière plus timide, celles qui constituent le déploiement normal de logiques propres d'articulation et qui émergent donc «ailleurs» que dans le champ des rapports normés, institutionnels, descendants. Leurs observations, les pistes de travail ouvertes, les conclusions qui y sont développées permettent, à des degrés divers, de faire le point sur la manière dont les sphères Étatlhabitant, ou plus largement publique/ privée, ou publique/collective se confrontent, se croisent, font synergie ou, au contraire, s'ignorent dans la production et la gestion des espaces urbains au jour le jour. Elles permettent aussi de tirer quelques enseignements sur les conditions et possibilités d'articulation de

Toutes questions qui méritent approfondissement,

mais dépassent

le cadre du présent travail.

4

ces stratégies d'habitants aux actions publiques en même temps qu'elles nous montrent les limites et contraintes à des mises en réseau ou partenariats futurs entre les différents acteurs qui font et vivent la ville. Observer et rendre compte des pratiques et usages des populations tout en éclairant l'ensemble des ressources et contraintes matérielles, institutionnelles et symboliques dans lesquelles ils émergent et resituer les ancrages actuels dans la perspective dans laquelle ils se développent constituent un exercice salutaire qui fait prendre la mesure de l'extraordinaire complexité du lien entre les déterminants des inégalités et la réalité socio-économique, culturelle et politique des comportements des habitants. Cet exercice permet entre autres de montrer que ceux qui devraient, en toute logique, apparaître comme des exclus, déploient sous certaines conditions et dans certains contextes, de véritables stratégies, individuelles ou collectives, d'intégration ou de résistance à la mise à la norme comme à l'exclusion, voire à l'éviction, qui les menacent. Il ne s'agit pas ici d'avancer que l'issue de ces stratégies est forcément et toujours heureuse, ou que la posture de l'exclusion n'existe pas, mais bien de montrer de quelle manière et sous quelles conditions des contraintes pesantes, souvent considérées comme inéluctables, ne conduisent pas à l'exclusion supposée; puis au-delà de ce premier constat, de s'interroger sur les raisons qui pourraient expliquer ces mobilisations ponctuelles ou durables et sur leurs effets, notamment en recherchant de manière systématique les ressources qui ont nourri ces stratégies. Cette remise en cause passe notamment par la modification d'une vision un peu réductrice, et en tous cas, incomplète, de ce qui se joue dans les ancrages et les mobilités urbaines observées au quotidien, ainsi que dans le rapport des populations au reste de la société, aux institutions, à l'économie urbaine. Elle nécessite certains préalables: par exemple, abandonner le regard statique qui confond la coupe statistique avec le tout sociologique, ignorant les améliorations même microscopiques des conditions d'habitat et les mouvements, internes ou externes, embryonnaires ou accomplis, de ces habitants; mais aussi cesser d'appréhender les populations des marges urbaines à partir des seuls standards de la ville officielle ou dominante, planifiée ou organisée, qui finissent par être intégrés comme normes par le chercheur lui-même, parfois sous couvert de revendication de justice sociale ou spatiale 5. Mais elle impose encore que soit pris en compte le niveau de développement des sociétés dans lesquelles ces formes et normes urbaines sont littéralement importées, ainsi que les écarts flagrants qui continuent à séparer les niveaux d'équipement et de développement urbain et rural,
Au sens où le définit explicitement Reynaud (1981), mais où l'entendent travaux récents sur la pauvreté, l'exclusion, l'urbanité et la citoyenneté. implicitement nombre de

5

phénomènes qui tous deux sous-tendent intra-urbains.

nombre

de comportements

On le comprend, ces préalables poussent à développer un point de vue non misérabiliste sur les habitants des fragments urbains les moins articulés à la ville, point de vue d'autant plus discutable que nombre de contributions notent bien que des stratégies identiques peuvent englober des couches hétérogènes, des plus démunies aux plus moyennes. Or, la contestation du misérabilisme est souvent malvenue, car suspecte d'incorrection politique. Elle peut en effet apparaître comme une tentative de relativiser l'extrême dureté des conditions faites aux pauvres des villes du tiers-monde, ou à leurs couches moyennes menacées de paupérisation, voire même comme une manière d'enjoliver ou de nier les effets stigmatisants de la ségrégation sociale ainsi que les différenciations qualitatives et quantitatives pratiquées par les pouvoirs publics en matière d'équipement et d'aménagement des espaces urbains. Elle peut également être suspectée de véhiculer des idées romantiques sur l'urbanité, sur l'aspiration au statut de citadin et sur l'intégration physique comme sociale des pauvres. Enfin, en ces temps de «participation», laquelle à défaut d'être toujours réalité, est devenue slogan incontournable ou alibi précieux, ce point de vue peut être perçu comme une justification aux politiques libérales et au laisser-faire consécutif à un retrait quasi-généralisé des pouvoirs publics dans l'aménagement et la gestion de la ville. Précautions et relativisations du propos sont donc de mise et justifient un cadrage plus détaillé aux contributions.

Contexte et caractéristiques

des stratégies intra-urbaines

Les grandes villes du tiers-monde se caractérisent par des taux de croissance forts, quoique variables suivant les régions du globe, croissance due tant à des taux de croissance naturels élevés qu'à un exode rural d'autant plus soutenu que des processus de transformation de fond continuent à affecter le monde rural lui-même et d'autant plus exacerbé que subsistent des inégalités profondes entre monde rural et urbain en matière d'accès aux biens et services modernes. Ces grandes villes favorables, à bien des égards, au foisonnement de l'activité économique ont, pour la plupart des cas traités, été touchées, à des degrés certes divers, par les grandes réorganisations économiques planétaires et les grands ajustements des structures étatiques qui les accompagnent, avec comme conséquence assez généralisée la déstructuration de l'emploi et l'extension du secteur dit informel. La structure physique de ces grandes villes se caractérise, enfin, par un 6

éclatement spatial et une grande diversité, voire disparité, formelle des espaces qui les composent. Divers facteurs y ont, dans l'histoire passée et récente, conduit à un type d'urbanisation généralement qualifiée de fragmentée: éclatement, voire éparpillement des nouvelles implantations, qui génère une discontinuité extrême du tissu; absence d'articulation et de communication aisée entre ces «éclats», encore accentuée par le faible taux de motorisation des habitants; hétérogénéité forte des typomorphologies tant au niveau du tissu lui-même qu'à celui de l'habitat; enfin, hétérogénéité non moins remarquable entre type et niveau d'équipement (infrastructure, équipements collectifs) et de service des différents fragments, qui se caractérisent ainsi par des inégalités spatiales remarquables. Selon l'analyse qui en est faite, .et selon, notamment, l'insistance sur la spécificité tiers-mondiste, ou au contraire sa banalisation comme simple application particulière du processus de mondialisation, cette hétérogénéité sera présentée plutôt comme l'effet de la déconnexion totale entre une croissance urbaine, inédite jusque-là dans l'histoire des villes, et les possibilités de planification et gestion urbaines \ ou plutôt comme l'effet d'une différenciation croissante en termes d'habitat qui ne fait qu'exprimer les profondes inégalités socio-économiques engendrées par de nouveaux modes d'organisation socio-économique qui laissent de côté des populations de plus en plus nombreuses. On évoquait le fait qu'il peut paraître étonnant, voire choquant, de parler de «stratégies» lorsqu'on évoque I'habiter de populations dont les revenus et les conditions de vie apparaissent si faibles et, de plus, totalement précaires. Or, ce terme nous paraît approprié, car c'est bien dans ce contexte de fragmentation spatiale évidente que, comme nous le rappelle la contribution de Bolay, les populations pauvres habitant les quartiers les plus défavorisés sont, dans leur grande majorité, engagées dans des processus dirigés par une logique d'intégration sociale et physique au monde urbain. Cette logique est incompréhensible si on n'y introduit pas l'ensemble des dimensions qui la constituent ou la prolongent, notamment la logique de capitalisation dans une perspective d'échange et la logique de négociation avec les pouvoirs institués pour une reconnaissance des «droits» politiques. Même si les efforts engagés ne sont pas toujours marqués du sceau du succès 7, même si les processus et leurs effets semblent un peu «chaotiques», une lecture attentive des pratiques d'amélioration individuelle ou collective sur place ainsi que des déplacements intra-urbains conduit à prendre la mesure de ces logiques et de leurs effets sociaux et spatiaux.
Hypothèse retenue, entre autres, par Balbo (1994). d'atteindre un

Notamment lorsque la valeur d'échange du bien habité est trop faible pour permettre bien supérieur (cf. entre autres Gilbert, 1999).

7

Il Y a toutefois lieu d'établir une distinction claire entre améliorations ou investissements sur place et déplacements intra-urbains vers des espaces jugés meilleurs à ceux occupés. Si les deux situations peuvent coexister, elles peuvent aussi représenter des tendances dominantes, voire exclusives. Dans les deux cas, une large gamme de modalités et d'effets est repérable. Les investissements sur place peuvent prendre l'allure d'actions massives, mais individuelles et peu concertées, ou celle d'actions collectives et organisées pour agir directement sur l'espace mais aussi indirectement, en tentant d'impliquer les institutions chargées de son aménagement ou de sa gestion (Bolay; Coulomb; Morin et Demers) ou encore, en acceptant d'être impliqués par elles, malgré le scepticisme sur les issues de cette implication (Rabinovich). Les améliorations directes sont évidemment relatives car elles restent déterminées par les conditions externes de certitude ou de précarité de l'installation. Le fait de rester sur place, souvent analysé comme une impossibilité de faire autrement, peut aussi résulter d'une évaluation comparative des alternatives possibles, évaluation qui intègre un ensemble de paramètres sociaux et économiques personnellement maîtrisés ou anticipés à partir de l'expérience antérieure d'autres habitants. Il n'est par exemple pas rare que des offres publiques de relogement, accueillies favorablement par certains destinataires, soient boudées par d'autres pour des raisons complexes où le facteur financier ne joue qu'un rôle secondaire, la centralité et l'accès aux biens et services constituant des facteurs de maintien sur place puissants (Lahbil- Tagemouati). La décision de rester peut ainsi résulter d'une négociation difficile avec les autorités ou d'une résistance passive d'une grande ténacité à des efforts de reconquête foncière. Par la suite, le fait d'avoir en quelque sorte résisté et négocié le maintien sur place facilite l'émergence de projets d'amélioration, voire même la revendication de droits ou d'une implication publique plus soutenue. Enfin, les décisions d'améliorer sur place peuvent apparaître comme des prolongements «normaux» d'actions antérieures de déplacements, individuels ou collectifs, ayant offert un point de chute stabilisé ou légitimé. Les déplacements intra-urbains offrent encore plus de diversité. Ils sont plus souvent individuels et guidés par des mécanismes de marché mêlant savamment le formel et l'informel lorsqu'ils conduisent vers des fragments déjà existants (Navez-Bouchanine et Dansereau; Reginensi); ils sont par contre plus souvent collectifs, plus ou moins consensuels, à défaut d'être

nécessairementconcertés et organisés, lorsqu'il s'agit d'occuper, d'acheter 8
et d'urbaniser des espaces vacants (Safar-Zitoun; Demers et Morin). Quand

Des différences majeures séparent, on le sait, les «invasions», (occupation puis construction) de la constitution de quartiers clandestins (achat de parcelles auprès de propriétaires privés lotissant illégalement leurs terrains).

8

il s'agit de mouvements individuels, les premières destinations choisies par les ménages qui se forment ou s'installent en ville ne correspondent pas nécessairement à leur niveau socio-économique présumé ou à ce qu'il semble chercher à atteindre, et que leurs propos sur I'habiter révèlent (Florin; Navez-Bouchanine et Dansereau). L'habitant souligne souvent lui-même les inconvénients du logement, de l'environnement ou encore de la localisation entendue en termes d'éloignement; il peut le présenter comme un produit transitoire, avec des perspectives, plus ou moins claires, sur un ou des projets ultérieurs. Ceci ne signifie pas pour autant qu'il y ait un véritable «projet» bouclé dès l'origine chez tout habitant. Par exemple, dans les processus de mobilité engendrés par la recherche d'accès à la propriété, le terme envisagé sert à la fois de référence et de moteur premier, mais il peut se modifier en cours de route. Ainsi,' les opportunités, escomptées ou réelles, qui apparaissent soudain dans le champ des possibles ont un effet assez rapide sur les recompositions ou inflexions de stratégies. L'attitude des pouvoirs publics est également scrutée, commentée et des déductions pratiques en sont immédiatement tirées, individuellement ou collectivement. Enfin, la très large gamme d'événements personnels, familiaux ou professionnels alimentent eux aussi les aménagements, modifications, conversions de trajectoires... C'est ce qui rend sans doute ces stratégies si difficiles à appréhender sous des systèmes d'explication unique. Mais au-delà de leur impact direct sur les conditions de vie des habitants ainsi que sur la forme et la gestion urbaines, les stratégies résidentielles ont également des effets indirects, certes très variables, en amont comme en aval des actions proprement dites et de leur devenir. Nombre des contributions rassemblées montrent en effet de manière lumineuse comment la matérialisation des stratégies agit sur les représentations des habitants, confirmant certaines aspirations, mettant les autres en veilleuse et par un travail de reconfiguration constamment à l'œuvre, opérant des hybridations et des recompositions de modèles où curieusement le «moderne», les modèles imposés par les opérations nonnées, ou imposés de l'extérieur connaissent des formes matérielles ou symboliques de réappropriation parfois inattendues (Florin; Bendjelid). Mais d'autres suggèrent aussi que l'aboutissement d'une stratégie dans la même ville, voire ailleurs dans le pays, conforte d'autres habitants dans des tentatives similaires ou apparentées, qui deviennent alors véritable phénomène de société (Navez-Bouchanine et Dansereau; Safar-Zitoun). Penser les effets au seul niveau des habitants reste donc insuffisant; car ce qui est finalement en jeu à travers les différentes matérialisations de ces stratégies, c'est la dynamique des rapports entre instances publiques et habitants, et ce, qu'on se situe dans un contexte interventionniste (exemples d'Amérique Latine et d'Afrique du Nord surtout) ou dans un contexte 9

d'absence ou de retrait étatique (Afrique de l'Ouest, Haïti). On réalise ainsi que, quels que soient la force et le niveau de volonté d'encadrement et de répression de ces dynamiques urbaines, la plupart des études de cas font davantage état de flexibilité, de concessions, d'arrangements que de blocage, d'écrasement, d'affrontement. Par les canaux démocratiques, ou par une mobilisation de formes clientélistes ou notabiliaires, parfois même en jouant des deux à la fois, les habitants déploient donc, dans la conduite de ces stratégies, des compétences politiques qui s'ajoutent aux compétences économiques ou sociales auxquelles on a plus souvent I'habitude de référer lorsqu'on évoque les stratégies résidentielles.

Déterminants

et ressources

des stratégies

On évoquait plus haut les difficultés à comprendre et systématiser les stratégies. Toutefois, ce que suggère la lecture transversale de ces différentes études de cas, c'est que ces stratégies peuvent être comprises en les resituant entre des déterminants - lesquels ont un effet direct de déclenchement des stratégies mais, en même temps, définissent de manière assez restrictive le champ des possibles - et des ressources - lesquelles sont mobilisées pour déployer les stratégies, ont des effets d'extension du champ des possibles et peuvent, par des croisements curieux et insolites entre ressources a priori
peu compatibles, produire des synergies inédites - . Sans aucune prétention à

l'exhaustivité, il a semblé utile pour éclairer la lecture du présent ouvrage de relever un certain nombre de déterminants et ressources communs, sinon à tous les cas documentés, au moins à une large partie d'entre eux. Les déterminants Il ne s'agit pas ici de refaire toute I'histoire de l'ensemble des déterminants, quel que soit le niveau où ils agissent. On fera, entre autres, l'économie d'un exposé des déterminations économiques mondiales qui maintiennent les pays sous-développés dans leur état de sous-développement, favorisant une véritable explosion des activités informelles, ou des déterminations locales qui, en raison d'une répartition profondément inégalitaire des richesses, maintiennent une large fraction de la population dans des conditions d'existence inférieures à la moyenne nationale, fragilisant sa capacité économique à se prendre en charge. Au-delà de ces déterminants bien connus, d'autres facteurs apparaissent dotés d'un pouvoir de contrainte fort sur l'existence ainsi que sur les

10

modalités des stratégies déployées. Ces déterminants n'ont pas tous la même extériorité par rapport aux acteurs concernés: si certains s'imposent totalement à eux, d'autres sont largement intériorisés et constituent des «moteurs», d'autant plus puissants qu'ils sont inconscients, aux comportements des acteurs. L'offre d'habitat et de services L'offre globale d'habitat et de services constitue un premier type de déterminant. Cette offre est à analyser de plusieurs façons; il s'agit bien sûr et avant tout d'un rapport quantitatif et qualitatif entre l'offre et une demande qui peut atteindre des seuils soudain inédits; mais la manière d'y répondre, plus particulièrement l'attitude publique en la matière, semble revêtir une importance capitale. Ainsi, l'absence de réponse, d'une part, interprétée comme un désintérêt public par rapport à cette question jugée vitale pour les demandeurs, peut déterminer en même temps que légitimer des initiatives individuelles comme collectives. D'autre part, la mise en place de réponses inadéquates, c'est-à-dire inaccessibles économiquement, non maîtrisables socialement ou culturellement inappropriées, ou encore des annonces officielles de réponses non suivies d'effets, comme le sont par exemple des promesses publiques ne se concrétisant pas ou bénéficiant à d'autres couches que les destinataires annoncés, semblent déterminer de la même manière, et souvent avec un même sentiment de légitimité, le déploiement d'actions individuelles ou collectives destinées à compenser, se substituer, dédommager... On retrouve ces déterminations sous-jacentes tant dans les cas africains (Demers et Morin; Ladouceur), nord-africains (Lahouari; Safar-Zitoun) que sud-américains ou antillais (Coulomb; Bolay; Blanc et Beaudin; Reginensi). Le modèle d'habiter Le modèle d'habiter auquel aspirent les ménages et qui leur sert d'étalon pour apprécier leur propre situation constitue un second déterminant. Il s'agit d'une construction complexe où plusieurs composantes entrent en ligne de compte: le mode d'organisation familiale et l'importance de la nucléarisation ou de l'individuation résidentielle, qui jouent un rôle majeur dans la recherche de décohabitation ou au contraire dans l'acceptation d'un maintien prolongé au sein du groupe ascendant (Navez-Bouchanine et Dansereau; Reginensi); le type d'habitat, les matériaux et le statut

Il

d'occupation valorisés culturellement et socialement9 (Florin; Bolay;
Ladouceur); l'articulation entre résidence et mode d'organisation économique, souvent très entremêlés, sinon pour tous les individus du ménage, au moins au niveau du ménage lui-même, articulation peu praticable dans les modèles d'habitat «normalisés» sur le modèle de l'habitant-salarié (Ladouceur; Demers et Morin). Le modèle urbain de référence Enfin, le modèle urbain de référence constitue un troisième moteur des stratégies. Ce modèle urbain renvoie au degré de développement urbain et au degré de diffusion du «droit à la ville» et de la légitimité des aspirations et revendications à une certaine équité urbaine: ces dernières déterminent l'intensité de la recherche d'un environnement urbanisé (aménagé ou aménageable, proche des biens et services urbains). Ce développement et cette diffusion peuvent être un effet, à terme, de l'introduction de la démocratie formelle (Coulomb; Bolay; Rabinovich; Reginensi), mais il semble émerger hors de ce contexte politique précis et fait irruption tant comme revendication post-indépendantiste (cas de l'Algérie et de ce qu'a alimenté, dans cette perspective, le partage de la ville comme «butin de guerre») que comme droit légitime à la modernisation et à l'urbanisation comme nouvel horizon civilisationnel et consommatoire. L'impact des modèles d'urbanisation et d'équipement diffusés par les actions étatiques est, ici aussi, extrêmement important (Florin; Bolay) et l'on se trouve bien à la même frontière floue et mouvante entre culturel et politique, comme on le soulignait plus haut à propos du statut d'occupation. Plus qu'une revendication à l'égalité des conditions, c'est la capacité d'outrepasser un certain seuil d'acceptation des écarts de condition qui porte les actions.

Les ressources

Les ressources économiques et financières sont souvent tenues pour l'ingrédient majeur de la réussite de projets d'amélioration, individuels ou

On ne renvoie pas ici à une catégorie culturelle immanente ou inamovible mais bien à des prédispositions culturelles qui seraient modulées ou renforcées par l'évolution de l'offre locale, et donc par les politiques menées jusque là. Les exemples marocains et algériens (Navez-Bouchanine et Dansereau; Safar-Zitoun; Bendjelid) montrent par exemple l'exacerbation extraordinaire du désir de propriété ou quasi-propriété, auquel on peut opposer l'intériorisation et la valorisation du statut de locataire évoqué dans l'exemple égyptien proposé par Florin; dans les deux cas, ces représentations en acte se sont largement nourries des politiques et programmes conduits par les pouvoirs publics, dont les choix et objectifs généraux évidemment pas ceux qui ne seraient propres qu'à des groupes sociaux particuliers influent directement sur l'élaboration d'une référence socialement acceptable.

-

-

12

collectifs, d'habitat ou de quartier. Elles ne sont pourtant qu'un des éléments permettant d'atteindre des objectifs: ce qui frappe, en effet, c'est l'extrême diversité des ressources - sociales, politiques, culturelles - mobilisées par les habitants ainsi que des combinaisons complexes de ces ressources auxquelles ils recourent, que ce soit à titre individuel ou collectif. La mise en évidence de ces ressources pourrait d'ailleurs conduire à dépasser la simple question des stratégies résidentielles dans les villes du tiers-monde et à s'interroger sur ce qui pourrait différencier les situations d'exclusion en
contexte sous-développé et développé
10.

La diversité et l'hétérogénéité des pouvoirs régissant la société Les sociétés tiers-mondistes se caractérisent par des formes souvent beaucoup moins homogènes de pouvoir que les sociétés occidentales modernes à partir desquelles elles sont souvent observées ou comparées. L'éventail ouvert est très large en opportunités et ces dernières sont donc mobilisées avec plus ou moins de bonheur et de succès selon les cas: on relève entre autres la persistance des structures traditionnelles et leurs larges interférences avec les structures «modernes» (Demers et Morin; Navez-Bouchanine et Dansereau; Bendjelid); les jeux ou interstices qui s'insinuent entre modes de traitement imaginés par les institutions centrales et mis en œuvre par le niveau local (Safar-Zitoun; Rabinovich); les différents niveaux de traitement du politique au sein d'une même instance - technocratie contre clientélisme - (Coulomb); les stratégies personnelles des fonctionnaires ou des élus en marge de leur activité institutionnelle; l'existence, enfin, de contre-pouvoirs, comme l'église (Blanc et Beaudin), mais on peut se demander dan~ quelle mesure certaines ONG ou organisations internationales ne constituent pas elles-mêmes des contre-pouvoirs d'un nouveau genre. La construction d'une véritable autonomie nourrie de cette hétérogénéité reste, certes, une exception (Coulomb), mais on voit bien que la capacité de recourir aux uns et aux autres permet, sous certaines conditions, de déployer les stratégies à bon escient. Les réseaux familiaux et relationnels Les stratégies résidentielles démontrent une forte capacité de mobiliser des réseaux sociaux, variables suivant les objectifs poursuivis, et ce, pour
10 Ce que suggère, en effet, cette lecture transversale, c'est l'hypothèse d'une plus grande marge de manœuvre dont bénéficieraient ces populations, par comparaison avec ce qui est observable en contexte plus développé, mais aussi plus «normé». Cette hypothèse, qui mérite un peu plus qu'une réponse simpliste, ne peut être examinée dans le cadre du présent travail mais méritait d'être au moins évoquée.

13

des aides multiformes. La mobilisation peut concerner les différents membres de la famille proche, unité la plus souvent directement concernée par les stratégies résidentielles, ou famille étendue, unité qui fournit, quant à

elle, les plus forts appuis, matériels ou immatérielsIl aux stratégies
(Lahbil- Tagemouati; Navez-Bouchanine et Dansereau; Reginensi). Hors famille, il peut s'agir de solidarités de voisinage, d'origine régionale, ethnique ou professionnelle (Ladouceur; Demers et Morin; Bendjelid; Safar-Zitoun). A cet égard, il faut noter que la mobilisation des solidarités

apparemment les plus traditionnelles 12 peut aller de pair avec celles de
solidarités de type moderne, par exemple celles issues de mouvements associatifs ou partisans (Coulomb; Bolay; Blanc et Beaudin) et que les montages les plus divers peuvent se rencontrer sur le terrain. Le recours à l'intermédiation clientéliste ou notabiliaire, mais par extension la capacité d'utiliser toute forme d'intermédiation adaptée aux circonstances (professionnelle, par exemple: voir Rabinovich) est également assez largement rencontrée et constitue donc une autre forme de convergence. La mobilisation des réseaux sociaux peut couvrir toutes les étapes d'un projet individuel ou collectif: elle peut simplement assurer la circulation des informations (dont on réalise souvent l'importance et le champ d'extension géographique couvert), obtenir ou garantir un droit ou un privilège, financer, protéger, pérenniser un atout... On notera toutefois que les études de cas ne permettent d'évaluer ni les modalités complexes de régulation à l'œuvre dans ces mobilisations ni l'importance des conflits ou les échecs de stratégie dont ces conflits seraient porteurs.
L'informalité, normes l'absence de normes ou les possibles contournements des

La plupart des cas décrits nous montrent des situations où la notion d'état de droit reste floue, embryonnaire ou, à tout le moins, passe par des représentations et expressions complexes et instables. La pénétration des idées de gestion rationnelle et de droit est limitée et reste pleine d'ambiguïté, tant du côté des institutions publiques qui les affichent comme programme (Senouci; Demers et Morin) que dans la société civile qui peut, à certains égards, les appeler de ses vœux mais par ailleurs en être victime. La négociation, directe ou indirecte, avec les normes apparaît ainsi largement possible. Elle est d'autant plus répandue que des normes antérieures font toujours l'objet d'une reconnaissance culturelle, au moins
Il 12 Cet appui pouvant publics (Reginensi) s'exprimer par exemple dans la pression comme privés (Lahbil- Tagemouati). rarement familiale sur les systèmes de location mais

Dont il faut noter qu'elles sont toutefois plutôt des adaptations diverses.

des «reconductions»

ou «reproductions»,

14

partielle (Demers et Morin; Reginensi; Ladouceur)13. La mise en évidence
de l'informalité économique et de son application la plus évidente, la prolifération de petits emplois instables et non déclarés (Bolay; Reginensi), ne doit pas cacher l'absence de règles transparentes ou homogènes dans bon nombre d'autres flux de biens, de services et de valeurs urbains. Si exactions et abus de toutes sortes sont souvent pointés pour dénoncer le sort réservé aux populations démunies dans un tel contexte, la lecture des études de cas montre bien que l'informalité comme mode de vie, comme mode de projection de soi et comme mode d'apprivoisement des structures administratives semble également favoriser l'élaboration et la conduite de diverses stratégies gagnantes, y compris chez ces mêmes populations. Les politiques et interventions publiques La capacité de retourner à leur profit des politiques et interventions publiques qui ne servaient pas a priori leurs stratégies (Bendjelid; Safar-Zitoun; Reginensi; Florin), celle de résister ou d'adapter les interventions qui prétendent les arranger mais pêchent par leur inadéquation (Zouiten; Lahbil- Tagemouati; Ladouceur), celle, enfin, plus sophistiquée, plus élaborée, qui tend à infléchir et modifier ces politiques (Coulomb; Bolay; Rabinovich) suggèrent l'existence de compétences, - politiques, techniques ou sociales - probablement sous-estimées. Il ne s'agit évidemment pas de mythifier ces compétences, ni de présenter les stratégies mises en place comme des stratégies triomphantes, toujours efficaces ou suffisamment productives pour engendrer des améliorations remarquables. Mais elles mettent clairement en évidence les limites aux injonctions inadaptées ainsi que les résistances à celles vécues comme inadmissibles, limites qui laissent, comme alternative pour les pouvoirs publics, la seule épreuve de force à laquelle la plupart d'entre eux ne peuvent réellement songer à recourir. Le différentiel de valeur de l'espace Un espace urbain fragmenté et hétérogène offre une ressource précieuse, plus particulièrement dans les cas de stratégies de déplacement urbain. L'existence de cette ressource se vérifie tant dans les cas d'achat (sol ou murs), que dans les cas d'occupation consolidée, voire même, sous certaines conditions, dans des cas de location (Safar-Zitoun). Les moindres valeurs dues aux différences d'équipement ou de localisation, les caractéristiques
Et en le formulant ainsi, on prend le risque d'occulter le véritable processus à l'œuvre, celui
«d'acculturation juridique» évoqué par Blary, in Deler, Le Bris et Schneier (1998).

13

15

interstitielles de certains tissus, les statuts fonciers parfois très hétérogènes constituent déjà des différences de fait très largement mobilisées par les habitants. Mais c'est là un aperçu trop partiel: aux «faits» doivent s'ajouter les représentations et spéculations diverses dont la source réside, certes, dans les attitudes et projets publics, (laxisme ou attitude «régularisatrice» versus répression) mais également dans le devenir probable des lieux sous

l'impulsion

de

projets

privés 14

(Reginensi; Rabinovich). Enfin,

quoiqu'aucune évidence empirique ne puisse être convoquée pour l'affirmer, on peut faire I'hypothèse que les fortes périodes de croissance urbaine, se traduisant par une incapacité des autorités gestionnaires à faire face, sont des périodes favorables à la création ou à l'amélioration de nouveaux espaces susceptibles de stimuler ce différentiel et, du même coup, d'enrichir les stratégies. Cette présentation, qui se voulait en rupture avec le misérabilisme coutumier à ce type de sujet, ne doit toutefois pas occulter les limites et problèmes intrinsèques aux stratégies, ou celles afférentes aux montages de programmes de production ou gestion urbaines qui tenteraient de les prendre en considération. Sur les premiers, il est assez clair que les cas documentés n'éclairent pas suffisamment sur l'importance des populations ou quartiers incapables d'élaboration stratégique, ou sur les blocages ou échecs de stratégies qui n'atteignent pas la visibilité, comme ils restent finalement assez discrets sur les conflits, inégalités ou exactions. diverses qui pourraient constituer des modes très ordinaires de «régulation» de la rareté. Il est par exemple tout à fait clair, dans certains cas documentés, qu'une frange des classes moyennes s'engouffre sans peine dans la brèche creusée par les stratégies des plus pauvres; ces classes peuvent se révéler très vite plus compétitives sur ces mêmes terrains informels, en raison de leur capital relationnel et économique plus solide, et accaparer ainsi, à leur profit, ces stratégies qu'elles n'auraient sans doute pas osé initier. La question des régulations sociales et politiques de ces dynamiques reste donc à poser et mériterait approfondissement. Par ailleurs, malgré l'intérêt témoigné pour les stratégies et leurs effets, certains textes se font l'écho de constats ou de craintes sur le niveau minimal, voire inacceptable, des logements, fragments de ville, équipements ou services sur lequel ces stratégies ont fini par déboucher, posant un double

problème politique et éthique 15. Ces craintes, qui ont été assez largement
exprimées par d'autres auteurs, rejoignent également, jusqu'à un certain point, celles des analystes de la ville comme système «total» et comme

14 15

Véritables

acteurs privés ou comportements

«privés» d'acteurs

publics.

Cf. Gilbert (1999).

16

environnement à sauvegarder qui soulignent entre autres les contradictions nombreuses qui peuvent surgir entre satisfaction à court terme des besoins de
ménages démunis et dégradation subséquente de l'environnement urbain
16.

D'autre part, l'espoir de voir s'articuler les logiques et interventions d'acteurs animés d'intentions et d'objectifs parfois si contradictoires apparaît quelque peu aléatoire. S'il apparaît bien des signes encourageants d'évolution des stratégies à la faveur de formes descendantes, plus empreintes de prise en considération (Rabinovich) ou ascendantes, suffisamment fortes pour négocier les conditions de leur reconnaissance (Coulomb; Bolay), on peut légitimement s'interroger sur le statu quo ou le pis-aller commode que nombre de stratégies contribuent à offrir à des pouvoirs et services publics dépassés par les événements ou peu enclins à se remettre en cause. Enfin, il paraît important de rappeler à quel point les stratégies sont mouvantes: les recompositions sociales, politiques, culturelles auxquelles elles aboutissent doivent être regardées dans le contexte spatio-temporel qui les a vu naître et se déployer, car elles ont bien peu de chances de générer les mêmes effets, sorties de ce contexte. Or, la tentation d'instrumentaliser purement et simplement ces formes recomposées ou de manipuler ces dynamiques, tentation assez répandue chez les pouvoirs publics, ne guette-t-elle pas tous les agents de médiation croisés sur le telTain de l'amélioration des quartiers, des intellectuels politiquement engagés aux chercheurs en anthropologie appliquée en passant par les ONG ? La question de la nature des actions imaginables, des responsabilités qu'elles doivent engager et des différents processus (participation, négociation, expertise) qui poulTàient conduire de la définition d'objectifs communs à des manières articulées de faire et de gérer la ville reste ainsi largement non résolue.

Références
Balbo, M. (1994) «Povera grande citta», Milan, Angeli. Blary, R. (1998) «Décentralisation et gestion des services dans les quartiers précaires d'Abidjan», in J.P. Deler, E. Le Bris, G. Schneier, Les métropoles du Sud au risque de la culture planétaire, Paris, Karthala, 381-403.

16

Cf. Garcia Canclini (1998), p. 30-31.

17

Garcia Canclini, N. (1998) «Mexico: la globalisation d'une ville traditionnelle», in J.-P Deler, E. Le Bris, G. Schneier, Les métropoles du Sud au risque de la culture planétaire, Paris, Karthala, 13-31.
Gilbert, A. (1999) <<A Home is for Ever. Mobility and Homeownership in Self-help Settlements», Environment and Planning A, 31(6), 1073-1091. Reynaud, A. (1981) Société, espace et justice, Paris, PUF, coll. Espace et Li berté, 263 p.

18

CHAPITRE

1

FRANÇOISE NAVEZ-BOUCHANINE FRANCINE.DANSEREAU

ET

Les stratégies résidentielles dans la ville fragmentée Le cas de la ville marocaine

La structure physique des grandes villes marocaines se caractérise par un éclatement spatial et une grande diversité formelle des espaces qui les composent. Divers facteurs y ont, dans l'histoire passée et récente, conduit à un type d'urbanisation qui suggère une certaine fragmentation du tissu urbain: éclatement, voire éparpillement des nouvelles implantations, qui génèrent une discontinuité et une non contiguïté extrêmes du tissu; absence d'articulations et de communication aisée entre ces «éclats», encore accentuée par le faible taux de motorisation des habitants; hétérogénéité forte des typomorphologies tant au niveau du tissu lui-même qu'à celui de l'habitat; enfin, hétérogénéité non moins remarquable entre type et niveau d'équipement (infrastructure, équipements collectifs) et de service des différents fragments, qui se caractérisent ainsi par des inégalités spatiales remarquables (Balbo et Navez-Bouchanine, 1995). Cette structure est évidemment peu spécifique au Maroc et c'est bien de fragmentation spatiale que nous parlent nombre d'observateurs des villes des pays en développement. Mais au Maroc, comme ailleurs, le processus lui-même reste mal connu et peu expliqué. Un bref aperçu des effets de cette fragmentation sur la différenciation des quartiers composant le tissu urbain paraît nécessaire pour éclairer le propos. La majorité des grandes villes marocaines se sont constituées autour d'un noyau historique, la médina 1, qui continue à apparaître comme un espace bien différencié des autres: typomorphologie traditionnelle, quoique en forte

Ou plus exactement à côté de ce noyau; on sait qu'il s'agit là d'une option affichée de conservation qu'avait imposée Lyautey et qui a constitué, sans doute, un premier acte de fragmentation puisque la ville coloniale la seule au départ à être normée en termes urbanistiques s'est établie sur un territoire clairement séparé.

-

-

transformation/dégradation; infrastructures, équipements et services nettement inférieurs aux normes prévalant dans la ville nouvelle, parfois même très proches des niveaux de quartiers périphériques spontanés, alors qu'aucune médina n'est aujourd'hui considérée comme hors champ de l'urbanisme réglementaire ni du territoire officiel de la ville! La ville nouvelle, légale, est elle-même loin d'être homogène: noyaux centraux très équipés et présentant une certaine compacité; lotissements dits
2 «économiques» réalisés en auto-construction ou de petites villas d'époque

ancienne, de typomorphologies fort différentes, mais établis en plus ou moins grande continuité avec la médina ou le centre colonial et bénéficiant toutefois d'équipements et de services assez similaires; cités d'immeubles sociaux ou de moyen standing généralement assez excentrées, équipées aux normes sur le plan technique mais assez largement dépourvues sur le plan équipements, services urbains, commerces; grandes opérations affichées comme extension urbaine voire nouvelle ville mêlant plusieurs types d'habitat - habitat économique, immeubles, villas de différents standings - et caractérisées par de nombreuses faiblesses en terme d'équipements et de services; enfin, villas de standing sur grands terrains (2000 m2 en moyenne) conçues d'emblée sans équipements ni commerces pour garantir leur caractère strictement résidentiel, avec des infrastructures collectives limitées (l'assainissement individuel étant la norme) mais qui présentent, selon les quartiers et les localisations à l'intérieur de ces quartiers, de fortes différences en matière de voirie (qualité et entretien) et de services urbains divers. La ville «illégale», souvent assimilée sans nuance aux périphéries quasi-rurales et non équipées, offre elle aussi quelques variations internes qui sont loin d'être négligeables. De toute évidence, personne - ni les observateurs ni les habitants - ne peut confondre les bidonvilles, constructions plus ou moins précaires selon les cas, et occupant des terrains publics ou plus rarement privés, et les quartiers clandestins, logements en dur très proches de ceux qui s'érigent sur les lotissements économiques mais qui sont construits sur des terrains acquis par leurs propriétaires auprès de lotisseurs qui, «ignorant» totalement les règlements d'urbanisme, ont vendu au détail des terrains non équipés, et plus que sommairement aménagés (Abouhani, 1988; Ameur, 1993). Mais les différences ne s'arrêtent pas là.

Le lotissement économique offre toutefois une assez large gamme selon l'époque de création: trame Ecochard rigoureusement générée par les principes de la Charte d'Athènes; nouvelles médinas style «arabisance»; opérations de recasement de bidonvilles où une certaine évolutivité tant des équipements que des constructions marq\le le paysage; nouveaux lotissements massifs très périphériques, justifiés par la disponibilité de réserves foncières publiques en ces endroits excentrés, proches dans leur typomorphologie de tissus plus centraux mais dépourvus d'équipements et connaissant des défaillances assez remarquables en termes de gestion urbaine.

20

Certains bidonvilles anciens sont situés à proximité immédiate du centre-ville et bénéficient d'une qualité d'équipement, de services et de commerces que bien des clandestins et lotissements publics de recasement
leur envient
3.

Quant aux clandestins, si les plus anciens ressemblent à des médinas, les plus récents d'entre eux se rapprochent ostensiblement des plans-masses des lotissements légaux, adoptant, entre autres, des dispositifs spatiaux permettant leur aménagement et équipement ultérieurs; ils sont par ailleurs différemment touchés par des opérations de régularisation, lesquelles, spontanées ou plus ou moins encadrées par les autorités, génèrent des situations assez hétérogènes et produisent donc des quartiers plus ou moins «urbanisés», plus ou moins équipés et desservis. Enfin, la logique d'implantation de ces clandestins est elle-même variable et participe différemment à l'«éclatement» apparent du tissu. Si certains d'entre eux ne s'expliquent que par le hasard des localisations des propriétaires qui se lancent dans la vente de leurs terres, on retrouve au moins deux logiques qui doivent faire réfléchir au sens du terme fragmentation: celle qui consiste à lotir les terrains immédiatement contigus aux opérations publiques, ce qui n'est pas sans rappeler la logique des faubourgs; celle qui conduit à étendre un noyau villageois quelque peu «rattrapé» par la ville, dans une perspective qui paraît en somme devoir plus à une articulation qu'à une fragmentation! Le tableau de ces différences re,marquables n'explique toutefois pas un curieux mais fréquent glissement de sens: la notion de fragmentation est en effet fréquemment utilisée en dehors de l'acception spatiale pour désigner un processus de fragmentation sociale. C'est un peu comme si, en dépit des acquis de la sociologie et de l'anthropologie urbaines et malgré les incessantes remises en cause du déterminisme des formes, on continuait à projeter, sur la réalité sociale, les caractéristiques décelées dans la réalité physique; en l'occurrence, on prédit, à partir de certains indices physiques, une tendance à la fragmentation de la société urbaine. Il est peut-être utile, étant donné la charge émotionnelle qu'ont revêtue certains termes, désormais utilisés tant dans l'analyse qu'en politique et dans les médias, de définir, même à titre très provisoire, ce que semble suggérer le recours à la notion de fragmentation lorsqu'elle investit le champ socio-

Comme l'ont montré de nombreuses (l995a).

enquêtes,

cf. entre autres Navez-Bouchanine

(1991a) et ANHI

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spatial4. Cette dernière correspondrait à un processus de désagrégation ou de désaffiliation collective qui conduirait des groupes porteurs d'une identité commune reconnue, quelle qu'en soit par ailleurs l'origine - sociale, culturelle, ethnique, religieuse, etc... -, déjà regroupés et captifs ou se regroupant volontairement, à se dissocier de la société urbaine comme globalité. Cette absence de référence serait perceptible à plusieurs niveaux: social; économique; culturel; politique et administratif. En prolongeant cette vision, la société urbaine serait en voie de se transformer en une somme de territoires à forte connotation identitaire, où les populations vivraient d'une manière tendant à l'autarcie, développant leurs propres référents socioculturels et allant jusqu'à refuser de manière explicite les normes et codes communs ou spécifiques aux autres. Les espaces désignés comme territoires perdraient en conséquence tout caractère public pour devenir des lieux exclusifs et privatifs. La ville serait ainsi en passe de devenir une somme de fragments où des modes d'appropriation de l'espace différents et juxtaposés se forgeraient, sans aucune rencontre possible, sans autre mode de négociation et de régulation sociale que l'évitement systématique. La fragmentation ainsi définie ne peut se confondre avec la ségrégation socio-résidentielle : si cette dernière n'est pas incompatible avec l'émergence d'urbanité commune ou d'urbanités convergentes, tolérantes ou compatibles, la seconde, comme forme achevée, renvoie au repli social, économique et culturel, fonctionnel comme symbolique, sur l'espace d'ancrage, repli qui conduit au rejet et participe donc bien de cette rupture du lien social parfois présentée comme la fin des villes. Cette tendance à prédire la fragmentation n'est évidemment pas propre au Maroc et on la retrouve évoquée pour nombre de pays en développement. Or, la complexité des situations observées exige une extrême prudence car, à quelques indices convaincants, on pourrait, soit au niveau des causes soit au niveau des réalités, en opposer d'autres, tout aussi convaincants et qui signifieraient exactement le contraire (Navez-Bouchanine, 1991c; Deboulet, 1993; Haeringer, 1992). On peut même aller plus loin car les mêmes faits sont susceptibles d'interprétations divergentes selon l'échelle où on se situe. Par exemple, il ne fait aucun doute que d'un point de vue macro, l'absence de
Les images suscitées par ce terme renvoient en effet de manière prégnante aux stéréotypes du ghetto, de l'apartheid, de la relégation; or, il paraît peu fondé de conclure à l'évolution généralisée de la ville vers une somme de ghettos, à partir de certains indices d'hétérogénéité de comportement ou encore de concentration spatiale de groupes porteurs de certaines spécificités culturelles ou sociales. D'autre part, la fragmentation ne concerne pas nécessairement et uniquement les pauvres exclus ou les minorités culturelles rejetées, puisqu'elle peut également résulter d'une démarche volontaire et planifiée de constitution d'un microcosme élitiste, dont la coupure d'avec le reste du monde est d'une violence symbolique au moins aussi forte que celle qu'on peut associer au ghetto. Faut-il enfin ajouter que ce débat est tout aussi actuel en France, où de nombreux travaux ont tenté de montrer que l'exclusion et la ségrégation ne signifiaient pas nécessairement le ghetto et le fractionnement social.

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desserte par transports publics dans certaines parties de la ville peut être retenue comme un indice de fragmentation; la même situation, vue au niveau micro et à travers les tentatives de substitution par un service privé de charrettes à traction animale s'articuiant aux transports publics et motorisés, peut être comprise, au contraire, comme un indice d'articulation ou de volonté d'articulation. Bien sûr, cet exemple pourrait aussi être analysé comme une simple résistance des populations reléguées pour maintenir leur ancrage. Mais d'autres exemples pourraient montrer qu'il s'agit de bien plus que de simple résistance et que certains espaces qui accumulent pourtant les stigmates de l'inégalité la plus criante se révèlent très attractifs pour le développement de certaines activités, y compris lorsqu'elles sont conduites par des populations non résidentes dans le fragment (Ameur et Naciri, 1985; Agossou, 1994; Navez-Bouchanine, 1996). Par ailleurs, on peut aussi montrer que les fragments sont, pour reprendre très librement une expression de Remy, des nœuds de trajectoires fort hétérogènes: on y repère des modes d'ancrage à l'espace qui contredisent l'idée de captivité généralisée, et qui introduisent de remarquables différences internes. Ces différences ne concernent pas seulement des groupes ou des ménages différents: au sein même des unités domestiques se révèlent, sur des critères de sexe ou d'âge, des modalités très hétérogènes d'usage et d'appropriation de l'espace urbain. Enfin, sur un tout autre plan, on peut montrer que les interventions d'aménagement urbain qui prétendaient articuler et «intégrer» le tissu aboutissent, dans nombre de cas, à compliquer, voire à mettre en péril, les dynamiques d'articulation et d'intégration socio-économique que les habitants ont réussi à déployer dans un contexte spatial totalement désarticulé. C'est notamment par une mise à la norme sociale et spatiale généralisée, laquelle passe par le contrôle des espaces interstitiels, à faible légitimité ou conformité pour reprendre des expressions chères à Remy, que peuvent intervenir ces effets négatifs, en tous cas quelque peu paradoxaux.

La notion de stratégie
La notion de stratégie sonne mal pour ces itinéraires intra-urbains de populations dont les revenus et les conditions de vie sont si fragiles. Pourtant, ce terme nous paraît plus approprié que mobilité ou itinéraire ou encore trajectoire. En effet, l'observation des déplacements intra-urbains des habitants et de ce qui les motive, et notamment la référence lancinante au

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statut de propriétaire5, montre que, même dans les situations les plus
difficiles, diverses possibilités s'ouvrent aux habitants et que leurs choix ne s'opèrent ni par défaut, ni par hasard. ni non plus en ne tenant compte que du seul futur immédiat. Un subtil équilibre et une hiérarchie des critères sont présents et justifient, momentanément et à plus long terme, le choix du logement et des caractéristiques urbaines du quartier, l'un pouvant prendre le pas sur l'autre même si cela conduit à certaines distorsions ponctuelles entre modèles de référence. Quelques exemples concrets tirés de nos enquêtes dans différents types de tissus irréguliers permettent de mieux saisir ces positionnements. Nous avons observé qu'au moment où ils se sont installés au bidonville, nombre d'habitants auraient, par exemple, pu louer une ou deux pièces dans des quartiers en dur, légaux ou non, mais ont préféré devenir propriétaires d'une baraque bidonvilloise; l'objectif était à la fois d'être chez eux, et plus l'irrégularité de leurs revenus ne pouvait pas garantir, ce qui à terme aurait pu signifier la perte de l'ancrage urbain, déterminant non négligeable dans l'option choisie et enfin de constituer un capital, échangeable à terme, plutôt que d'alimenter la rente d'un propriétaire. De la même manière, des jeunes ménages instruits mais sans moyens achèteront progressivement un lot à construire dans le clandestin, préférant, selon leur expression, «reculer pour mieux sauter» : la satisfaction qu'ils ont à devenir propriétaires est certes largement amoindrie par l'environnement social et le niveau d'équipement, lesquels ne correspondent pas à leurs aspirations. Mais ils compensent cette insatisfaction par l'espoir de pouvoir renégocier ultérieurement leur passage dans un lieu plus en harmonie avec leurs aspirations. Ce choix n'est certes pas commun à tous les jeunes ménages instruits et d'autres préféreront, par contre, maintenir la location dans un immeuble situé dans un quartier central plutôt que de devenir propriétaires dans le clandestin ou copropriétaires d'un immeuble social construit dans des cités périphériques. Mais ils sont plus rares si on en croit l'engouement récemment provoqué par l'opération Sala El Jadida pourtant très éloignée du centre-ville. On peut encore illustrer cette possibilité de choix par ces ménages qui préfèrent le statut illégal d'un clandestin situé dans une périphérie encore piquée de taches vertes et peu dense, mais suffisamment toutefois pour

exactement «seuls chez eux» 6, de se débarrasser d'une charge de loyer que

Rappelons que, dans les villes marocaines, le pourcentage de propriétaires est particulièrement dans les couches à faibles revenus, comme l'a montré la récente enquête sur les modes de vie.

élevé

Cette nuance s'appliquant aussi bien aux ménages antérieurement colocataires qu'aux ménages cherchant à décohabiter d'avec un ménage parental. Cf. pour un contexte légèrement différent, Deboulet (1993).

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garantir un minimum d'apport d'équipements publics dans le futur, plutôt que de rester propriétaire d'une maison dégradée de médina dans un quartier sombre, peu ensoleillé et totalement dépourvu de verdure. Là encore, ce choix n'est pas le seul possible, puisque d'autres ménages, passionnément attachés au mode de vie intra-médinal, préfèrent rester dans cet univers laissé un peu à l'abandon par les pouvoirs publics, en espérant toutefois que les projets de sauvegarde du patrimoine finiront par avoir localement des retombées positives. Enfin, la possibilité de pouvoir développer à faible investissement une petite activité sur le lieu même d'habitation, ou encore d'y parquer quelques animaux, peut également pousser les habitants à préférer des lieux peu normés, des «interstices» (Remy) ou des «intervalles» (Roulleau-Berger), aux lieux trop policés où ils ne peuvent rien entreprendre. Il est évident que, dans tous ces exemples, les premiers choix apparaissent rarement comme définitifs: ils ne correspondent pas nécessairement à l'optimum recherché. L'habitant souligne souvent lui-même les inconvénients du logement ou de l'environnement et le présente parfois d'emblée comme un produit transitoire, avec des perspectives, plus ou moins claires, sur un ou des projets ultérieuts. Toutefois, le recours au terme «stratégie» ne doit pas donner l'illusion d'un véritable projet, bouclé dès l'origine chez tout candidat à l'accession à la propriété. Le terme envisagé sert en fait de toile de fond mais peut se modifier en cours de route. Les modifications peuvent être d'origines diverses. Ainsi, les opportunités, escomptées ou réelles, qui apparaissent soudain dans le champ des possibles, ont par exemple un effet assez rapide sur les recompositions ou inflexions de stratégies. Les projets d'aménagement ainsi que les attitudes de répression ou de régularisation de certains quartiers irréguliers par les pouvoirs publics sont également scrutés, commentés et des déductions pratiques - parfois erronées, mais ce n'est pas le propos - sont tirées. Enfin, la très large gamme d'événements personnels ou familiaux alimentent eux aussi les aménagements, adaptations et conversions de trajectoires. Par ailleurs, les mouvements intra-urbains ne sont pas seulement intéressants dans leur réalisation matérielle, mais également dans les effets qu'ils produisent en amont du déplac'ement, notamment dans les préparatifs à moyen et long terme dont ils ont fait l'objet. L'importance de ces derniers permet de parler de véritables stratégies résidentielles; d'autre part, les trajectoires recherchées, les moyens déployés et même l'histoire des succès et des échecs au cours de l'accomplissement de ces dernières sont de puissants révélateurs du rapport à la ville et des modèles urbains qui servent de référence aux habitants. Enfin, les trajectoires interrompues peuvent être 25

analysées ensuite dans leurs effets de captivité; elles sont également productrices d'effets et de sens puisqu'elles ont déterminé, à un moment donné, une option révélatrice du positionnement attribué au lieu d'élection dans l'échiquier urbain. C'est ce qui explique qu'a posteriori, on puisse distinguer des stratégies «réussies», d'une part, parce que les personnes enquêtées expriment la satisfaction soit d'avoir atteint un objectif satisfaisant, soit d'avoir atteint un point dans la trajectoire qui promet encore des possibilités d'amélioration presque certaines, et d'autre part des stratégies seulement inspiratrices ou mobilisatrices, mais qui, jusque-là, ne débouchent pas sur une réelle amélioration et ne semblent pas non plus promettre des améliorations plausibles. Dans ce cas, les stratégies ont au moins motivé un mouvement de départ, une installation dans un endroit donné et un certain investissement; mais un accident de parcours, une altération sérieuse des opportunités connues jusqu'alors, et parfois plus simplement les difficultés quotidiennes, ont arrêté la trajectoire esquissée. Du point de vue de l'impact sur l'espace et les modes d'appropriation, les unes et les autres revêtent toutefois un intérêt équivalent. C'est en effet dans ces choix provisoires, dans ces premières esquisses de stratégie, qu'apparaissent très clairement chez les habitants une certaine compétence à mobiliser diverses ressources et notamment à utiliser les différences entre fragments de ville, - entre autres, les différences entre tissus légaux/équipés et tissus illégaux/non équipés -, ainsi que l'information sur leurs différents marchés. Enfin, un des aspects, loin d'être le moindre, de ces stratégies, c'est leur inscription dans une logique d'accumulation et de capitalisation dont l'objectif matériel peut être lui-même mouvant. A la logique dominante relevée sur le terrain, qui est celle de l'accumulation d'une valeur d'échange, peut se substituer ou s'ajouter une logique de constitution d'un capital d'insertion économique. La première reste une logique peu comprise par les pouvoirs publics, et elle est source de malentendus évidents entre eux et les habitants, et parfois entre habitants eux-mêmes, notamment entre membres d'un même groupe domestique. L'acquisition d'un droit d'usage d'un terrain, fut-il un droit coutumier qui n'est pas vraiment «reconnu» par la législation actuelle, ne donne pas seulement lieu à la constitution d'une valeur d'usage: l'acquéreur entend bien, face au jeu de l'échange urbain dont il a parfaitement intégré les mécanismes, pouvoir monnayer ultérieurement ce «bien» pour accéder à un stade plus avancé de sa stratégie. Cette attitude se retrouve aussi bien dans les bidonvilles que dans les clandestins et les médinas, où les droits de zina, droits d'air ou droits de vivification rejoignent des occupations moins 26