Histoire africaine du XXe siècle : sociétés, villes, cultures

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Publié le : vendredi 1 janvier 1993
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EAN13 : 9782296279520
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Groupe « Afrique Noire»

Cahier nOS 14-15

HISTOIRE AFRICAINE DU XXe SIÈCLE Sociétés - Villes - Cultures

Catherine

COQUERY-VIDROVITCH (éd.)

Ouvrage publié avec le concours de l'Université Paris VII

L 'HARl\'IA TT AN

U.A. 363 Tiers Mondes-Afrique Paris Vil/C.N.R.S.

L'Hannattan, 1993 ISBN: 2-7384-2001-X

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AVANT-PROPOS

Comme chaque année, ce cahier se propose de donner l'écho des travaux qui se font autour du groupe Afrique noire du laboratoire «Tiers-Mondes, Afrique» de l'Université Paris-VII (Unité associée au C.N.R.S. 363). La formule en a varié au fil du temps. Naguère, nous étions attentifs à refléter l'état immédiat des recherches en cours au sein du séminaire de D.E.A. animé

par Catherine Coquery-Vidrovitch, sur « Économies et sociétés de l'Afrique
noire contemporaine ». Puis nous avons fait place à des recherches plus élaborées, préparatoires à de gros programmes: ainsi le cahier n° 12, qui a rassemblé des études sur les mouvements associatifs de la jeunesse africaine préalabl~s au colloque international que nous avons tenu depuis lors sur le thème des jeunes dans l'histoire; ou bien nous avons publié les actes de rencontres entre chercheurs: ainsi le cahier n° 13, témoin des travaux menés de concert avec nos partenaires de l'Université de Bayreuth dans le cadre d'un programme Procope rassemblant à la fois, des deux côtés, chercheurs confinnés et doctorants. Cette fois-ci, nous renouons quelque peu avec l'ancienne fannule, mais sous une fonne plus élaborée: il s'agit de donner un aperçu de certaines thèses en cours ou récemment achevées dans le cadre du laboratoire. La plupan du temps, ce sont les chercheurs eux-mêmes qui présentent un chapitre, un extrait ou un résumé de leurs travaux. Parfois, des comptes-rendus ont été rédigés à panir de leurs exposés. Nous avons eu aussi, pour nous soutenir dans nos recherches, le concours de collègues invités pour quelques mois à l'Université Paris-VII: c'est ainsi que Bogumil Jewsiewicki-Koss a beaucoup aidé à défricher le thème de la marginalité. Les travaux présentés étant par défmition individuels, ils offrent une assez grande variété, même si les idées dominantes de l'équipe se retrouvent à travers les efforts de chacun. Nous avons donc classé ces études en fonction de quelques-uns de nos axes privilégiés, en particulier dans les deux premières panies: sur l'histoire de l'urbanisation et sur l'histoire de quelques groupes sociaux jusqu'à présent négligés: les jeunes, les marginaux, les 7

femmes... Dans une troisième panie, on trouvera des textes plus divers, mais là encore révélateurs de thèmes récurrents privilégiés par le groupe: histoire de l'environnement, histoire économique, histoire des idées, enfin un axe récemment ouvert d'histoire internationale, favorisé par les échanges Ïnteruniversitaires qui pennettent, presque chaque année, à l'un de nos étudiants d'aller passer une année de perfectionnement dans une des grandes universités américaines liées par convention avec l'Université Paris-VII. Tel quel, en attendant que certains de ces travaux soient publiés in extenso, nous sommes heureux de pouvoir donner à nos jeunes espoirs l'occasion de s'exprimer et de faire connaître la «substantifique moëlle» de recherches utiles, neuves et souvent, déjà, révélatrices de leur maîtrise.
Catherine COQUERY -VIDROVITCH

Université

Paris-VII/C.N.R.S.

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EXISTE-T-~ UN RAPPORT ENTRE MODERNISATION ET MARGINALISA TION EN AFRIQUE NOIRE ?
Bogumil JEWSIEWICKI-KOSS*

I. MARGINALISA TION OU EXCLUSION?

La marginalisation ne doit pas être prise uniquement comme un phénomène de paupérisation ou de rejet de groupes entiers dans la pauvreté, d'où résulterait une situation de stagnation et d'exclusion sociale. C'est aussi un processus politique. Il n'est pas possible non plus de faire de la marginalisation un processus linéaire continu: en réalité, il s'agit de fluctuations ou d'oscillations entre deux pôles de marginalisation. D'une part, un pôle d'intégration idéal qui incarne un des rêves idéologiques occidentaux: ces rêves et ces modèles ont servi de justification, une justification qui, pourtant, a fonctionné beaucoup plus sur l'exclusion que sur l'inclusion; au moment de l'indépendance, les rêves de cette inclusion idéale ou de cette intégration parfaite ont été repris par les gouvernements africains mais, très souvent, ils ont été tournés en dérision dans les faits politiques - par exemple, le parti unique; d'autre pan, les processus politiques fonctionnant essentiellement en dosant l'exclusion. Il est paradoxal mais incontestable que les interventions occidentales et politiques des ajustements structurels accélèrent et poussent ,à son paroxysme le processus d'exclusion; aujourd'hui par exemple, les licenciements massifs dans le service public ont accru la marginalisation. Ainsi, dans plusieurs États africains, des centaines de milliers de personnes sont marginalisées et exclues des enjeux politiques, économiques et sociaux. Dans cette optique, l'économie infonnelle constitue un des moyens de survie dans la marginalité, et non pas, comme on a pu l'espérer, une façon d'assainir les économies africaines. Il est important de noter l'inégalité qui résulte de la marginalisation, inégalité fondamentale: les marginaux se trouvent en dehors de l'espace politique, « en dehors de la zone d'existence », c'est le cas du Zaïre.
Professeur invité à l'Université Paris 7, mars-mai 1990. Cet exposé, prononcé dans le * cadre du séminaire de DEA de C. Coquery- Vidrovitch, a été résumé par une étudiante du séminaire, Véronique Assegninou. 9

Mais le plus important est de constater la répartition sociale inégale, cenains groupes étant beaucoup plus exposés à la marginalisation que d'autres. Certainement, dans les sociétés africaines d'aujourd'hui, les deux groupes sur lesquels s'opère massivement la marginalisation sont les femmes et les jeunes: phénomène paradoxal, si nous considérons que, dans toutes les sociétés d'Afrique noire, plus de 50 % de la population a moins de 20 ans; dans cenaines sociétés, jusqu'à 60 à 70 % de la population a moins de 25 ans. La marginalisation touche alors 80 et même 90 % de la population, si l'on ajoute les femmes. Cette marginalisation est un phénomène à mettre en rappon avec son différentiel social; la marginalisation des jeunes ne se déroule pas de la même façon que celle des femmes, nous devons être sensibles à cette distinction. Il faut donc, d'une part, nécessairement considérer la marginalisation comme faisant partie du processus politique et pas seulement comme un processus résiduel; d'autre pan, mesurer quels sont les effets et les conséquences de la marginalisation sur les différents groupes sociaux en présence.

II. RAPPORT MODERNISA nON DÉVELOPPEMENT: INDUSTRIALISATION ET MARGINALISA TION

On peut poser ces problèmes en tennes très généraux. Une première question à se poser est de savoir si, dans l'expérience de l'humanité, l'industrialisation a toujours été accompagnée ou a toujours produit la marginalisation. Le processus d'urbanisation est présenté en Occident comme un processus qui ajuste la répartition, qui enrichit les sociétés en général et qui améliore le niveau de vie de tout le monde. Mais l'historien doit se demander si.« c'est toujours le cas », si l'industrialisation ne produirait pas, dans un premier
temps, des effets de marginalisation. Le processus de marginalisation est, en effet, lié à la paupérisation, avec des. effets d'exclusion. Cette question en appelle une autre, plus méthodologique et même théorique: comment peuton étudier le processus de marginalisation? Quels sont les instruments théoriques et méthodologiques à notre portée? En outre, faut-il analyser la marginalisation comme un processus objectif, c'est-à-dire par rapport à des

indicateurs« quantifiables (revenu,niveaude vie...),ou faut-ilinclureune »
rétlexion sur ses rapports sociaux et culturels? Dans quelle mesure, par exemple, l'imposition d'une culture nationale unique, la destruction des cultures régionales, des groupes sociaux particuliers, ne sont-ils pas, également, des processus d'appauvrissement et de marginalisation ? On peut comparer le cas des Bretons ou des Basques à celui de l'Afrique: apprendre sa culture dans les livres, c'est faire de ce qui aurait dû être une culture, une sorte
d'« ethnicisation ».

En définitive, pour aborder les diverses facettes de la marginalisation et les problèmes méthodologiques ainsi posés, nous risquerons une question qui est, en même temps, provocation: peut-on étudier la marginalisation autrement qu'en référence à la théorie marxiste, théorie qui s'articule autour de la question centrale du processus de marginalisation et de paupérisation.
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Pour l'Afrique, nous noterons une spécificité de fonne, de processus, mais celle-ci n'est en rien un cas unique; il s'agit d'un exemple autonome de l'histoire de l'humanité, et non d'un phénomène totalement différent. Le processus de marginalisation et de paupérisation que connaît l'Afrique aujourd'hui peut être comparé (mais non identifié) au processus qu'ont connu

les sociétés occidentales du XIX e siècle ou les sociétés qui se disaient
socialistes après la Deuxième Guerre mondiale. Nous avons donc à prendre en compte à la fois ce qui est commun au processus d'industrialisation et ce qui est spécifique à l'Afrique - c'èst-à-dire la colonisation, qui différencie les processus de marginalisation africaine de ceux de l'Amérique du Nord et de l'Amérique latine où la colonisation fut un phénomène précoce qui se tennina beaucoup plus tôt. Penchons-nous quelques instants sur l'histoire occidentale. L'industrialisa-

tion en Grande-Bretagne,c'est le cas le plus classique, s'est faite « sur le dos»
des paysans. Le processus d'industrialisation s'accompagna inévitablement d'un processus de marginalisation, de paupérisation des gens qui, tout en vivant pauvrement, appanenaient cependant à des sociétés qui leur garantissaient un minimum d'identité collective. Le processus de paupérisation collective accompagne l'industrialisation, car l'industrialisation crée un autre outil social, dans une société qui se prépare à s'adapter au rythme de production industrielle, à la machine, c'està-dire à quelque chose de profondément contraire à la vie rurale, de très inégalitaire et de très injuste racialement. Ce phénomène n'est donc pas uniquement africain. Peut-on vraiment faire de la marginalisation et de la paupérisation des effets pervers de l'industrialisation? Ne s'agit-il pas plutôt d'effets certes inévitables, mais dont on peut limiter l'ampleur et l'impact, même s'il est impossible d'en imaginer l'absence totale? Ce qui est spécifique à l'Afrique, c'est que l'unifonnisation sociale a abouti à la marginalisation généralisée. Ne faut-il pas le reconnaître honnêtement, face aux sociétés africaines, aux pauvres d'Afrique, à qui l'on répète, au contraire, que le problème n'est qu'un problème de gestion, une question d'années, de temps? La seule solution paraît être d'envisager des mesures de contrôle et de correction de ces effets dits « peIVers» et sans doute inévitables. Car, nulle part au monde, l'industrialisation ne s'est faite sans coûts sociaux. C'est pourquoi il faut faire une distinction très claire entre marginalisation et pauvreté des sociétés pré-industrielles et des sociétés industrielles. Il ne faut pas y voir une continuité, mais au contraire réfléchir sur la différence entre des sociétés rurales où la marginalisation existe, et la marginalisation structurelle des sociétés industrielles. Dans les sociétés pré-industrielles, la marginalisation vise très largement des personnes qui sont automatiquement exclues, qui ont perdu leur insenion sociale. Ce phénomène se vérifie tout à fait en Afrique. La marginalisation industrielle s'est en effet insérée dans cette perception sociale: en Afrique occidentale, beaucoup de travailleurs au seIVice des Blancs, étaient des esclaves libérés, avaient un statut social perçu comme Il

servile, donc socialement inférieurs. Le problème de marginalisation inévitable, orchestré par le processus de « modernisation », a touché la majorité de la société - qui, ensuite, a cherché à conquérir ou à reconquérir une position sociale, une position politique, à l'intérieur de la société, comme le firent les mouvements ouvriers en Occident. Ce fut, en réalité, un processus d'uniformisation culturelle puissant: quelle que soit la société, l'industrialisation s'est toujours accompagnée de l'imposition d'un modèle national unifonne, standardisé; l'idéal est de gommer les différences, de construire une société dont tous les citoyens doivent obéir à un même modèle culturel, quitte à recréer des différences, mais à titre de reliquats folkloriques. On respecte les apparences « folkloriques» de la différentiation culturelle, mais on impose l'unifonnisation générale. Il n'y a pas de respect de la culture locale, mais fabrication d'une nouvelle culture, qui relève de la dialectique de la destruction des différences culturelles (culture d'ornement, de distinction). Cette création d'une culture nationale s'accompagne de la distinction fondamentale, dans nos sociétés, entre culture populaire et culture savante. La culture savante est la culture canésienne, rationnelle, celle des gens qui ne se laissent pas tromper par les apparences, qui ne croient pas aux sorciers, et qui n'ont pas de préjugés; la culture populaire est celle des gens dont on va dire qu'ils ne sont pas suffisamment éduqués, intégrés. Elle est donc inévitablement et constamment perçue comme une culture inférieure, une culture de manque, une culture résiduelle. Cette perception de la culture populaire se retrouve à propos des marginaux des sociétés occidentales. La question est de savoir dans quelle mesure la colonisation en Afrique a produit le même type de sociétés que l'industrialisation en Occident. A mon sens, le phénomène n'a pas été conduit jusqu'au bout. L'unifonnisation des cultures nationales est encore très loin d'être atteinte, en dehors des zones urbaines où elle commence à se produire; et la distinction des cultures rurales reste puissante.

III. LA MARGINALISA TION COMJ\1E INSTRUMENT POLITIQUE: DU GOUVERNENtENT INDIRECT A L'« AUTHENTICITÉ» AU ZAÏRE*

On assiste en Afrique, y compris en Afrique du Sud en dépit de certains débordements, à un processus de marginalisation qui se traduit par une tentative non violente de panicipation à la vie politique. Ceci est surprenant et passiormant, car il s'agit d'un renversement de la situation politique. Le cas de Johannesburg montre, par exemple, que ce que l'on qualifie de «concession de la minorité blanche» envers la population noire n'est en réalité qu'une législation du fait accompli; cela révèle l'impuissance du p0!lvoir sur le plan répressif devant l'ampleur des mouvements contestataires. L'Etat perd sa capacité répressive par suite d'une pression interne de la part des gens qui défient quotidiennement la loi: l'apartheid est condamné à disparaître progressivement par le jeu de facteurs économiques.
* Ce bref commentaire a été exposé par B. lewsiewicki-Koss au retour d'une mission au Zaïre et en Afrique du Sud (compte-rendu par Sika Ekouevi et Evans Bomandeke). 12

L'apartheid reposait fondamentalement sur trois éléments: - le pass qui contrôlait le déplacement des Noirs d'une ville à une autre; l'objectif était de repérer l'identité de la personne détentrice de ce document; - l'imposition à chaque groupe d'une zone résidentielle spécifique; - les systèmes de transpons qui sont actuellement érodés par la concurrence des taxis-brousse, entretenue par la communauté non blanche. L'impression générale qui en resson est que ceux qui ont été naguère marginalisés parviennent peu à peu à démanteler la législation répressive qui les maintenait dans leur zone de marginalisation. Le lent processus d'intégration sociale de la majorité noire devrait avoir raison des détenteurs du pouvoir en Afrique du Sud. Ce cas n'est cependant évoqué ici qu'à titre introductif au débat sur la marginalisation comme instrument politique au Zaïre. Les concessions faites à fopposition zaïroise constituent un grand changement. Quelles sont les fondements de celui-ci? Les marginaux semblent avoir acquis leur droit de cité à deux niveaux: - les intellectuels qui se sont longtemps tenus à l'écart de la masse s'imprègnent progressivement de la culture populaire. C'est un changement notoire par rapport à la situation antérieure, où les intellectuels se réclamaient plutôt de la civilisation occidentale; - les intellectuels sont présents dans les mouvements religieux et en sont devenus 1es leaders; les mouvements religieux deviennent de nouveaux lieux de socialisation où intellectuels et gens ordinaires se côtoient. L'organisation de ces groupes ne diffère guère de celle des entreprises commerciales: les intellectuels, en entrant dans ces mouvements, en font des sortes d'instruments d'auto-gestion économique. Les «prophètes» mettent l'accent sur la responsabilité individuelle. L'individualisme se transforme progressivement en une valeur idéologique. Ces groupes de prière sont amenés à long tenne à structurer la société tout entière. Les marginaux d'hier, intégrés dans ces nouveaux ensembles, commencent à exercer des pressions év:identes sur la classe politique. La dégradation sociale et la déchéance de l'Etat-providence favorisent les adhésions à ces différents mouvements. Les leaders sont donc des intellectuels et des politiciens qui préparent dans ces groupes le changement politique sur un fond d'unification culturelle et de

« christianisme ». Ils se substituent à l'État dans ses fonctions premières

(aides au logement, recrutement de travailleurs). Ils se politisent «en douceur», en utilisant des circonstances sociales comme le deuil pour exprimer des revendications politiques sous une forme apparemment anodine, conscients du fait que l'homogénéité d~s groupes et leur structure entravent toute action répressive de la part de l'Etat. La société fait ainsi un premier pas dans la lutte contre la dictature actuelle, sans violence, car on note une relative marginalisation de la violence dans les rapports sociaux. Le développement de ces groupes de prière est une transition vers un changement social et politique. Il constitue une stratégie ponctuelle, une prise de conscience individuelle qui pourront - pourquoi pas? mener à la construction non violente de sociétés civiles africaines. Ces brèves observations sont autant de signes d'une société nouvelle en gestation, qui devrait modérer les tendances actuelles à 1'« afro-pessimisme ». 13

MARGINALITÉ ET PAUVRETÉ DES JEUNES DANS UNE VILLE AFRICAINE: L'EXEMPLE DE OUAGADOUGOU Marie-Jeanne KAMBOU
Compte-rendu de l'exposé de Mm£ Marie-Jeanne Kambou, Sociologue - dans le cadre du séminaire doctoral «Afrique Noire» animé par C. Coquery-Vidrovitch (mai 1990) -, par Armelle Châtelier et Francis Simonis.

Qu'est-ce qu'un marginal ? Il importe avant tout de définir le tenne en général, puis dans le cadre particulier de Ouagadougou. Si être marginal «c'est vivre en marge des nonnes édictées par une société », de quelles nonnes s'agit-il? Celles fixées par « la société traditionnelle » ou par la vie moderne? La notion est en fait très floue et recoupe quantité de situations. A Ouagadougou comme ailleurs la marginalité procède de rupturt?s et de crises liées aux bouleversements qui affectent la société: paupérisation des campagnes, croissance urbaine... L'afflux vers la ville de jeunes ruraux qui ne trouvent pas d'emplois à cause du caractère embryonnaire de l'industriet génère une marginalité durable et sans issue. Une étude de 1976 montrait que Il 000 jeunes ruraux arrivaient à Ouagadougou chaque année à la recherche d'un emploi, alors que le secteur infonnel n'offrait que 1 000 emplois nouveaux. On peut alors se demander si la faible partie de la population travaillant dans le secteur fonnel n'est pas elle-même « marginalisée» dans la société. La définition « traditionnelle» de la marginalité recoupe un autre concept, celui de pauvreté. Celle-ci ne se définit pas tant en tennes économiques qu'en tennes de rapports sociaux. Le pauvre c'est celui qui est rejeté de la famille et par là des réseaux de solidarité. Le marginal c'est le kèrèfemOgo, celui qui est à côté, à la périphérie du corps social, hors des relations de « honte ». fi

échappe à ce qu'un autre tenne diula nomme moroya et que la notion française d'humanisme ne recouvre qu'en partie. Sont ainsi marginalisés ceux qui sonent du processus classique de subordination. Cette pauvreté est amplifiée en milieu urbain par l'exclusion économique.

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1. L'exemple

de Ouagadougou

Sur 8 millions de Burkinabè, 2 millions vivent à l'étranger. La capitale, qui compte aujourd'hui 674 000 habitants, n'en comptait que 50 000 en 1960. Cette croissance de la population est accompagnée d'une extension géographique. Dès son avènement, en 1983, le Conseil National de la Révolution - CNR - s'est donné comme mission de mettre fm à la spéculation foncière et d'améliorer l'habitat par une politique volontariste. Les « déguerpissements » ont pennis la construction de cités nouvelles et refoulé les pauvres à la périphérie de la ville. Les migrants qui arrivent en ville ont pour la plupart entre 10 et 25 ans. Attirés par celle-ci, ils pensent que la misère urbaine est plus supportable que la misère rurale. Les mouvements migratoires sont liés aux mutations des campagnes: le pouvoir des vieux est parfois remis en cause, de nouveaux riches émergent, l'ancien système de partage des richesses n'est plus valable pour les jeunes qui ont de nouveaux besoins. La monétarisation et le renchérissement de la dot font qu'il est de plus en plus difficile de se marier. Pounant le dépan en ville ne se fait pas toujours en opposition à la famille, il peut obéir à une stratégie des vieux qui en attendent des retombées financières. La surexploitation des terres en pays moose est à la base d'une tradition déjà ancienne de migration de travail qui était alors le seul moyen de payer l'impôt colonial. Les jeunes qu'on trouve dans la rue sont aussi des recalés du système scolaire. Les établissements d'enseignement de tous niveaux sont en effet concentrés à Ouagadougou. Sur 313 000 élèves burkinabè dans le primaire, seulement 30 000 atteignent le secondaire. Après l'échec, beaucoup sont exclus de leur famille d'accueil en ville pour qui ils sont une lourde charge. Ils se retrouvent à la rue. Aussi l'échec scolaire conduit-il tôt ou tàrd à la marginalisation. Malgré une nette diminution des frais de scolarité imposée par le gouvernement Sankara, ils restent trop lourds pour une bonne partie de la population et seul un enfant sur quatre est scolarisé dans le pays, un sur deux dans la capitale. La suppression des internats, qui «inculquaient des attitudes petites-bourgeoises» à la jeunesse a dégradé les conditions d'étude. Les jeunes villageois doivent alors se trouver un logeur, avec tous les risques qu.e cela comporte, pour les filles en particulier. Celles-ci, qui représentent 37 % des effectifs du primaire, 34,5 o/edes effectifs du secondaire et 22,9 % de ceux du supérieur (chiffres de 1983), sont nettement désavantagées par le système scolaire.

2. Comment vivent ces enfants à Ouagadougou?
Des enfants de plus en plus jeunes traînent dans la rue et proposent de menus services aux passants, c'est ce que Danielle Poitou a appelé dans un

anicle « La rue squattée en Afrique » (Annales de la recherche urbaine, 27). L'UNICEF a proposé, lors d'un forum sur l'enfance en Amérique latine, en 1984, de distinguer trois catégories:
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- les enfants dans la rue : ils gardent des liens avec leurs familles, sont d'origine citadine et travaillent pour la plupart ; - les enfants de la rue : ils sont d'origine rurale et ont souvent été victimes de l'échec scolaire; - les enfants abandonnés: une étude de Maître Passéré montre qu'ils sont peu nombreux à Ouagadougou puisqu'on en a récupéré seulement 1 500 environ entre 1967 et 1982. Au Burkina Faso, tous ces jeunes espèrent trouver un travail fixe dans le secteur informel où ils sont confrontés à une forte concurrence des adultes. Depuis le début des années 1980, on note une forte augmentation de la population des femmes employées comme bonnes, très peu payées; elles viennent en majorité de la région de Bandiagara. Elles changent souvent d'employeurs et ont bien entendu une solide réputation de voleuses. Les garçons, pour leur part, rejoignent parfois les bandes organisées. C'est leur vie qu'évoque A.S. Coulibaly dans Les dieux délinquants. Le sociologue Jean Hochet dans sa thèse: Inadaptation sociale et délinquance juvénile en Haute\/o/ta, nous décrit l'organisation de ces bandes qui, par exemple, créent des réseaux de recel. Ces petits délinquants sont appelés douanebi, c'est-à-dire « enfants de la douane » parce qu'ils prélèvent par le vol ce que la société leur refuse.

3. Que

fait-on pour ces enfants?

La population qui s'en méfie admet leur présence comme une fatalité. Ce qui semble choquant ce n'est pas tant d'être dans la rue et sans travail, chose

courante, mais que ces jeunes semblent ne plus rien « respecter ». La police
est impuissante face au phénomène, la répression se bornant à des rafles sporadiques qui remplissent les prisons. Cette expérience ne fait qu'aggraver la situation de ces jeunes qu'elle ancre dans la marginalité. Une grande rafle organisée sous Saye Zerbo en 1980 fit apparaître les limites d'une politique de répression; en effet, la population ramassée et transportée sur les rives de la Valta réapparut très rapidement en ville. L'État, qui manque de moyens, est relayé par les organisations caritatives. Ouagadougou offre plusieurs exemples de leurs interventions: Home-Kizito s'occupe des enfants en bas-âge; les villages d'accueil de l'A.V.S.E.A. (Association Voltaïque pour la Sauvegarde de l'Enfance Abandonnée) les prenaient en charge pour un retour à la terre; A.T.D. Quart-Monde (Assistance à Toutes Détresses) a créé « la cour aux cent métiers» où alphabétisation et apprentissage vont de pair, etc. De 1983 à 1987, le C.N.R de Thomas Sankara mit en place des actions vo-

lontaristes qui se donnaient comme objectif de « lutter contre les nuisances
sociales». La politique de réinsertion professionnelle visait à la réinsertion

sociale des mendiants et prostituées, « victimes de l'organisation bourgeoise
de la société». Les sacrifices financiers nécessaires à une telle politique se révélèrent trop lourds et l'opération tourna à « la chassé à la prostituée ». Dans le même esprit, la création de «cours de solidarité» pour accueillir les mendiants et les invalides se solda par un échec imputable au manque de 17

personnel de fonnation et à la lourdeur des contraintes qui pesaient sur les marginaux. En fait, ce fut peut-être la création des Comités de Défense de la Révolution - CDR de secteur qui influa le plus sur la condition des marginaux. École de fonnation idéologique, ces comités armés étaient chargés de gérer leur quartier, de réprimer la délinquance. Ils furent investis en ville par les jeunes désœuvrés, ce qui les fit parfois apparaître à la population comme des forums de marginaux abusant de leur nouveau pouvoir. Le principe du volontariat et la faiblesse de leur fonnation politique explique en partie certains débordements. Bruno Jaffré dans Les années Sankara (L'Hannattan, 1989) présente les C.D.R comme une occasion de participation des. marginaux au pouvoir politique. En effet, ces comités furent un lieu de débat pour tous. On peut

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pounantse demanders'il y a là « un progrès certain» car, comme l'affinnait
récemment un article de Africa International, le peuple burkinabè était de longue date le plus politisé de la sous-région. La marginalité des jeunes à Ouagadougou survient à la suite de crises de différentes natures. Les crises nées au village s'ajoute'nt à la grande pauvreté urbaine. Pourtant, pour les Burkinabè, la plus grande marginalité est celle de l'isolement affectif et familial. Pour faire face à cette situation, le cOIps social invente des réponses nouvelles. On voit ainsi émerger des groupes nouveaux, groupes de prière ou de solidarité laïque, annes de survie économique et psychologique qui tentent de pallier les carences des États africains.

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LA RÉVOLTE SCOLAIRE MALIENNE DE 1979-1980: ESSAI D'HISTOIRE IMMÉDIATE
Serge NÉDELEC*

« Les agitations scolaires et universitaires ont mis à nu les faiblesses du parti, un parti qui ne peut pas faire face à une crise doit se démettre, une orgaIÙsation qui ne peut pas mobiliser ses militants ne doit pas exister1. » Ce constat amer du premier personnage du Mali traduit le désarroi du pouvoir politique engendré par la révolte scolaire et estudiantine de 1979-1980. A l'instar des autres États africains depuis les indépendances, la jeunesse scolarisée et urbaine malienne fonna lors de cette crise politique l'avant-garde ge la contestation et mit en évidence les dysfonctionnements profonds de cet Etat teni torial post-colonial d'Afrique sahélienne. Cette révolte s'inscrit dans une très longue série de mouvements sociaux et politiques animés par les scolaires qui jalorment l'histoire des pays africains depuis les indépendances, comme ceux du Sénégal en 1968 et 19882, de Madagascar en 19723, de Soweto en 1976, ou de la Centrafrique en 1979, pour ne citer que quelques exemples significatifs des années soixante-dix. Depuis 1989, partout en Afrique où le pacte post-colonial et son épine dorsale, le Pani-Etat, atteint ses limites, les jeunes étudiants animent la contestation sociale et politique. Au Mali, 10ans après la révolte de 1979-1980, un mouvement de fond de la société urbaine s'épanouit pour mettre fin au régime du parti unique. Cette nouvelle révolte invite à se tourner vers le passé pour mettre en valeur les ressorts de la contestation au Mali. Par son ampleur et le discrédit qu'elle porta au régime malien alors en quête d'une nouvelle légitimité démocratique, la révolte scolaire malienne de 19791980 reflète bien les difficultés rencontrées par les régimes politiques africains pour intégrer la jeunesse scolaire et urbanisée en forte expansion numérique dans un contexte de dégradation de la situation économique et de blocage du jeu politique. Pour l'ensemble des acteurs et des observateurs de la vie politique malienne, elle fut le parfait miroir de la crise durable et profonde qui affecte la société malienne depuis le début des années soixante-dix.
* S. Nédelec, ex-allocataire de Recherche au laboratoire «Tiers-Mondes, Afrique» (U .R.A. 363) et ATER à l'Université Paris-7, prépare une thèse sur les jeunes au Mali depuis la Deuxième Guerre mondiale, sous la direction de C. Coquery- Vidrovitch. 19

Cet objet d'étude pose un certain nombre de problèmes méthodologiques à l'historien, il est donc impératif de procéder à quelques remarques sur les sources dont dispose le chercheur pour analyser ce type d'événement en préliminaire à l'étude de la révolte, replacée dans son contexte historique des rapports de force entre les intellectuels et le pouvoir au Mali. Ces stratégies divergentes des groupes sociaux en conflit se matérialisèrent autour de l'ouverture démocratique tentée par les militaires, et de la crise scolaire malienne. La reconstitution d'un récit de la révolte pennet de mettre en valeur les conséquences et enseignements de la crise politique sur le mode de gestion politique au Mali. Pour le film précis des événements, la chronologie jointe en annexe, dressée à partir des témoignages oraux et de la presse, fournit un complément utile à cette analyse.

1. LES SOURCES DE L'HISTOIRE IMrvtÉDIATE

Pour ce qui concerne les sources écrites, l'historien ne dispose que d'un éventail finalement fort limité. Ce corpus est constitué des dépêches de l'Agence France-Presse, des articles de la presse internationale comme ceux du journal Le Monde, de Jeune Afrique, d'Afrique-Asie ou d'Afrique Nouvelle4, ainsi que bien entendu de la presse gouvernementale malienne: l'Essor. Ces sources présentent l'intérêt de donner la trame chronologique des principaux événements publics (voir la chronologie en annexe), de rendre compte des différentes prises de position publiques du gouvernement malien et des analyses « à chaud », souvent pertinentes, des journalistes des rédactions et des envoyés spéciaux. Cependant ces sources sont très insuffisantes pour cerner le jeu des différents acteurs et groupes parties prenantes de la crise dans la moyenne durée. Pour compenser la faiblesse de ces sources, l'historien peut recourir aux sources orales en interrogeant avec quelques années de recul les témoins et acteurs de ces événements. Le recours aux sources orales pennet d'accéder à la vision interne de la crise par les étudiants eux-mêmes5 et ainsi de pallier les lacunes résultant de la difficulté de consulter les archives du mouvement étudiant clandestin6. B. Vemaegen souligne7 à juste titre la très grande fécondité des sources orales pour les périodes de crise et de changement politique. Il est certain qu'elles constituent des sources irremplaçables pour l'analyse des prises de décision, des rapports de forces et des contradictions internes aux mouvements politiques. Elles sont également incontournables pour approcher le vécu, les faits du quotidien, les valeurs qui animèrent les jeunes hommes et femmes de ce mouvement social. Ces sources orales donnent aussi au chercheur l'occasion de découvrir des archives privées et d'orienter ses recherches vers des événements a priori anodins8. L'intérêt théorique de ce type de source est assez évident, il constitue en général la base même des informations des journalistes. Pourtant de nombreux historiens contestent leur pertinence dans le cadre d'une approche 20

historique9 ; il est évident que ces sources posent comme tout autre type de source un certain nombre de problèmes d'ordre méthodologique, de recueil et d'interprétation. Il est néanmoins certain que leur richesse documentaire et euristique implique d'y avoir recours à chaque fois qu'il est possible. Il s'agit en fait d'une chance offerte à l'historien de l'histoire récente, qu'il serait réellement dommageable de ne pas saisir à condition de respecter une certaine
déontologie
10

.

Lors des enquêtes, le non-dit et les oublis sont parfois aussi significatifs que les mots employés et les hésitations. En ce sens il est important de travailler avec un magnétophone pour constituer de véritables archives orales, puisqu'elles seules pennettent le travail critique de l'historien et l'évaluation de la procédure de production du document. La constitution d'une archive orale est toujours le fruit d'un dialogue, en fait le produit de deux auteurs: l'historien et le témoin, et d'une relation où le rapport de confiance joue un rôle détenninant pour la qualité de l'enquête. L'utilisation du magnétophone n'est malheureusement pas toujours possible en raison des réticences de certaines personnes à l'égard de ce média. Dans ce cas, l'expérience prouve que la prise de notes fait perdre une foule d'informations et qu'il est particulièrement important de cultiver une relation de confiance pour pennettre l'utilisation du magnétophone. Le recours aux sources orales pose le problème de la mémoire qui ntest jamais le reflet du réel mais une perception du passé où se mêlent du vécu, du vrai, de l'appris et de l'imaginaire. La mémoire individuelle s'inscrit aussi dans une mémoire collective et les souvenirs sont biaisés par l'usure du temps et la censure consciente ou inconsciente que fait peser la représentation collective du passé sur la mémoire individuelle. Ceci est particulièrement prégnant dans les milieux de militants où l'action individuelle passée est toujours transcendée par celle du groupe. Ainsi l'enquête est toujours située historiquement, puisque le présent colore fortement le passéll. La perception et l'analyse du témoignage oral dépendent également de l'identité de l'auteur et de sa trajectoire individuelle de vie par rapport à la situation dont il s'entretient. Entre les faits et le récit des faits, non seulement la position personnelle du témoin a changé, mais la scène et les enjeux politiques se sont parfois radicalement modifiés autour de lui. En somme, l'utilisation des sources orales en histoire suppose une bonne connaissance préalable, la plus complète possible, de la scène historique et une immersion dans les milieux sociaux d'enquête. L'histoire orale met en interrelation l'historien et l'objet de sa recherche. La question de la pertinence de l'histoire orale rejoint en fait celle, sans cesse renouvelée, de la pertinence sociale de l'histoire et du rôle de l'historien dans la société. Elle démontre de façon convaincante que l'objet historique est toujours le résultat de son élaboration par l'historien et invite les chercheurs en histoire à une école de modestie. Elle oblige, de façon indubitable, à considérer les limites des interprétations générales.

21

II. LE CONTEXTE SOCIO-POLITIQUE

DE LA RÉVOLTE

1. La place des intellectuels face au pouvoir au Mali
Les modes d'action politiques s'inscrivent toujours dans une longue durée puisque les aspirations, les techniques d'exercice du pouvoir ou de lutte contre celui-ci et la position des différents groupes sociaux sont le fruit d'une longue maturation. La crise scolaire de 1979-1980 au Mali nécessite de rappeler quelques données de base sur l'évolution des rapports entre les intellectuels et le pouvoir dans ce pays pour placer cette émergence de la violence politique dans son contexte structural et saisir les pôles identitaires des étudiants maliens. Dans ce pays sahélien, il existe une longue tradition d'association/opposition entre les intellectuels, gens de savoir, et les gens du pouvoir. Du royaume de Ghana au XIe siècle jusqu'à l'empire peûl du Maasina au XIXe siècle12, la fonction des ulémas (lettrés musulmans) agissait dans le domaine politique comme force de contre-pouvoir et de modération au pouvoir du Prince, elle se retrouvait dans l'ensemble de la zone sahélienne13. Le rôle des ulémas s'est maintenu à l'époque coloniale et post-coloniale, mais il a cependant décliné au profit d'une nouvelle classe d'intellectuels fonnée à l'école occidentale. Ces derniers reprirent à leur compte le componement dialectique caractérisùque des gens de savoir par rapport aux gens de pouvoir, l'oscillation entre l'association et la résistance au pouvoir d'État. La pratique ségrégationniste du pouvoir colonial français au Soudan comme ailleurs dans son empire, se montrait en rupture avec les valeurs prônées par l'idéal républicain de l'enseignement colonial. Cette contradiction fondamentale de la situation coloniale française suscita un mouvement de contestation durable chez la nouvelle élite africaine émergente dans les années trente. Elle se déploya à travers le réseau associatif et les partis politiques. Avec des hommes comme Mamby Sidibé, Moussa Konaté ou Modibo Keita, une nouvelle couche sociale politisée, consciente de ses intérêts, émergeait. A l'image de leurs collègues de l'École William Ponty de Dakar, ils ponèrent le combat pour la libération nationale contre l'ordre colonial. Dès l'époque coloniale, l'école de type occidental suscitait des aspirations, des modèles-types, des rêves, panni une petite couche de la société colonisée en conflit avec sa société d'origine. La grande force de cette première génération, qui jouit encore d'un cenain prestige chez les intellectuels africains, est d'avoir su élaborer une stratégie politique lui pennettant de se placer à la tête d'un large front social (fonctionnaires, commerçants et paysans) pour accomplir la mission historique qu'elle s'était attribuée. Cet héritage culturel et politique ancien se double de celui transmis par les jeunes étudiants africains de métropole à panir des années cinquante dans le cadre de la F.E.A.N.F.14. La participation politique radicale des étudiants africains au combat pour l'indépendance marque profondément l'imaginaire des étudiants d'Afrique francophone et les renforce dans leur auto-représentation d'avant-garde révolutionnaire. Ce rôle d'aiguillon de la contestation s'alimentait idéologique22

ment auprès des organisations étudiantes contrôlées par les pays du « socialisme réel », il perdura après les indépendances où les étudiants fustigèrent ces États post-coloniaux dominés par une bourgeoisie compradore asservie au capitalisme international. Au Mali, s'il est certain que l'option socialiste de Modibo Keita, l'efficacité indéniable des fonnes d'encadrement de la jeunesse et l'intégration aisée des jeunes diplômés dans l'économie nationale pennirent aux intellectuels d'occuper une place respectée, il n'en demeure pas moins vrai que les étudiants continuèrent d'exercer un rôle de contre-pouvoir et de critique devant l'évolution populiste du régime. Le combat larvé entre les étudiants et la technobureaucratie d'État connu de nombreux rebondissements qui se traduisirent par une sévère répression de toute forme d'auto-organisation de la jeunesse scolaire et étudiante. La dissolution de l'Association scolaire du Soudan en 1963 ou l'interdiction du journal des étudiants de l'E.N. sup en 1967 l'attestent1s. Ces observations mettent en évidence le rôle clef de récole et le comportement particulier des enfants et intellectuels face au pouvoir. Depuis la colonisation et jusque dans les années soixante-dix, l'école apparaissait comme la voie royale de promotion sociale; lentement en milieu rural et plus rapidement en milieu urbain, cette donnée s'est imposée à l'ensemble de la population. L'école est un outil d'accession au rang de l'élite sociale et politique, en prenant l'élite au sens défini par le grand sociologue P. Mercier
« groupes ou quasi groupes porteurs de dynamismes particuliers susceptibles

soit directement ou indirectement par des groupes spécialisés (syndicats, partis ou associations) qui les expriment en totalité ou en partie d'infléchir, soit de leur propre initiative ou en réponse à rincitation d'autres groupes,

l'orientation de la société »16. Selon cette définition, les étudiants maliens,
comme leurs collègues du continent, constituent une fraction de l'élite, celle dont le statut est le plus mal assuré puisqu'il s'agit sunout d'une ~élite en devenir.

2. Un

foyer d'opposition

au régime militaire:

les étudiants

Cette situation instable par nature pone les étudiants à œuvrer dans le champ du politique. Selon P. ClomoI7,seuls les scolaires « sont en mesure de bien comprendre, cerner et maîtriser des schémas politiques, d'intérioriser les idéologies et les discours publics, de prétendre à l'exercice du pouvoir ou à la lutte pour y accéder ». Cette analyse rejoint celle élaborée par la sociologie américaine à propos des mouvements de jeunes contestataires en Europe et en Amérique de Nord dans les années soixante18.Le cas du Mali vérifie ces assenions. Panni la jeunesse, seule la frange scolarisée exerce un rOle politique; ceci explique en partie l'engouement du pouvoir à privilégier cette petite minorité sociale dans les discours et les faits concernant la jeunesse. Ces phénomènes structurels et historiques imprègnent profondément la culture des étudiants maliens et fournissent l'assise objective de leur autoreprésentation d'avant-garde et politique de la société. Cette dernière est 23

cependant en contradiction avec la place réelle des intellectuels maliens depuis l'avènement du régime militaire en 1968. Le putch militaire de 1968 inaugura au Mali une situation politique et sociale nouvelle pour le pays. Elle se traduisit par l'arrivée au pouvoir de l'alliance militaires-commerçants au détriment des intellectuels qui subirent une très nette dégradation de leur situation matérielle et morale. La mise en sommeil de toutes les activités politiques et la caporalisation de la vie sociale par le Comité militaire de Libération nationale eurent pour effet d'engendrer un grand sentiment de frustration des intellectuels qui se sentaient dépossédés par la force de leur fonction élitaire dans la société. Ce n'est pas un hasard si la seule frange de la population à lutter contre la junte au pouvoir fut composée par les lycéens et enseignants dans les années soixante-dix. La très vive répression orchestrée par le duo de tortionnaires K. Doukara et T. Bagayoko scella la rupture entre les milieux intellectuels et le pouvoir. Dan,s ce, contexte de mise en place d'un système de gestion nationale où l'Etat malien devenait un lieu de prédation/accumulation!

redistribution réservé à quelques familles et réseaux_de clientèles, les intellectuels et étudiants maliens subissaient un processus d'érosion de leur situation et de marginalisation au sens où ils ne pouvaient panager les valeurs et les nonnes en vigueur au sein de l'élite au pouvoir. Ce processus de modification d'accès aux leviers d'accumulation entre les différentes catégories sociales au Mali frustra profondément les intellectuels d'autant que la situation économique se dégradait et amenait «l'ancien glorieux Mali» à vivre de la mendicité internationale. Pendant toute la période de 1968 à 1978, les écoles supérieures demeurèrent le seul foyer d'opposition au régime, après la mise au pas du syndicat U.N.T.M. en 1970. Les différentes tentatives de coup d'État de militaires s'analysent comme des luttes de faction, n'ayant pas de portée politique significative. C'est dans ces lieux de production et de transmission du savoir que se maintinrent les repères historiques progressistes, par le travail des enseignants qui continuaient à distiller un enseignement où le marxisme et l'étude des révolutions constituaient l'essentiel des programmes des sciences sociales19. Contre vents et marées, certains enseignants tentaient de perpétuer la tradition universitaire d'agitation politique, de foyer où s'élaborent les revendications et carrières politiques. Pour saisir la vigueur de la révolte étudiante, il faut aussi prendre en compte deux concepts clés de la culture malienne qui irriguent la praxis sociale. Il s'agit du togo (la réputation en Barunana) et du fadenya (la compétition entre pairs ou gens issus de la même génération en Banmana). Dans le petit monde estudiantin de Bamako et plus généralement des écoles supérieures) le logo des jeunes scolaires implique d'être en opposition face au pouvoir d'Etat alors que le fadenya assure une certaine cohésion dans l'action des étudiants pour la défense de leurs intérêts. Ces sentiments sont encore plus aigus à Bamako où la vie en internat, l'éloignement familial, la proximité du pouvoir, le rôle de leadership de la capitale du pays et la référence immédiate aux aînés, contribuent à développer un esprit étudiant avec ses références propres face à la société globale. Après avoir mis en évidence un certain nombre de traits de la culture 24

politique des jeunes scolaires du Mali, il s'agit désonnais de préciser la situation scolaire malienne à la veille de la révolte, puisqu'en dernière analyse ce fut la crise du système éducatif malien qui constitua le détonateur du déclenchement de la révolte.

3. La crise scolaire
A l'image de nombreux autres pays africains, l'école au Mali ne parvient, contrairement aux incantations des dirigeants africains des indépendances, à scolariser qu'une très faible part de la population scolarisable. Au Mali, seulement 1 enfant sur 5 pouvait accéder en 1978 à une école; encore fautil pondérer ce chiffre par les énonnes disparités régionales. Alors que le système scolaire fournit, en dépit de cette sous-scolarisation manifeste, trop de diplômés pour les capacités d'absorption du marché du travail, certains spécialistes de l'éducation en Mrique, tel Guy Belloncle (qui fut l'un des réfonnateurs du système éducatif malien) avancent la notion quelque peu dangereuse de sur-scolarisation en analysant l'énonne coût du budget de l'éducation2o (30 % du budget national au Mali en 1978) en regard de la faiblesse des investissements productifs ruraux et de la capacité d'absorption du marché du travail. La crise de l'école malienne s'exprime aussi par une triste réalité statistique derrière laquelle se cache la panne du projet de société moderniste postcolonial du Mali. 4 enfants sur 10 abandonnaient l'école pendant les dix premières années de scolarité et seulement 1 enfant sur 10 atteignait la sixième année. Malgré tout, le système scolaire malien a bénéficié depuis l'indépendance d'un grand effort national qui a penTIis un fantastique essor des effectifs tant dans le primaire, que dans le secondaire et le supérieur... Dans ce pays, comme ailleurs en Afrique, l'école a été perçue par les politiciens et les développementalistes comme un pilier fondamental du développement et de la construction nationale. Mais peu à peu, à la mesure des échecs enregistrés et des espoirs déçus, la perception de l'école évolua du rôle moteur du développement vers celui de facteur annexe puis de lieu de production d'effets néfastes sur le développement21. Ce déclassement de la fonction scolaire dans les priorités du développement s'effectua aussi bien au plan local qu'international, au niveau des populations et des dirigeants politiques. Au Mali la très forte déperdition scolaire, l'inadaptation des programmes à la réalité socio-économique, la difficulté croissante des jeunes diplômés à trouver un emploi, la faiblesse des bourses, fonnent un ensemble de caractéristiques qui motivèrent les étudiants et scolaires à développer une stratégie de défense de leurs propres intérêts. L'État malien avait lui aussi conscience de la crise scolaire, la part du budget consacrée à l'effort d'éducation nationale méritait une meilleure rentàbilité, alors que la situation économique dégradée du pays l'obligeait à tenir le plus grand compte des directives des bailleurs de fonds internationaux (F.M.I., Banque Mondiale, U.N.E.S.C.O., France22...). Le très lourd déficit budgétaire du Mali, son incapacité à augmenter la productivité de son économie dans un environnement international en crise23, contraignaient le C.M.L.N. à suivre au moins à la lettre les directives de ces 25

bailleurs de fonds, puisque la survie du système de prédation/redistribution en vigueur exigeait le recours au maintien de la « solidarité internationale »24. Fidèles à leur philosophie originelle, lés organisations internationales issues du système de Bretton Woods préconisaient une thérapie libérale reposant sur le dégraissement de la fonction publique, les privatisations et la relance des exponations. Ces directives impliquaient une stagnation, voire une régression de l'effort de l'État dans le domaine de l'éducation nationale au Mali. Ainsi le régime malien n'avait qu'une très faible marge de manœuvre pour juguler la crise et s'attaquer à la rénovation du système scolaire. C'est autour de cette question scolaire que s'affrontèrent le pouvoir et les scolaires, cependant, celle-ci s'inscrivit dans un contexte politique plus large dans lequel s'affrontaient différents groupes sociaux. Comme l'exprimait à melVeille A. de Tocqueville à propos de la Révolution française, les changements de régimes et revendications sociales ne s'expriment jamais avec autant de vigueur que dans les périodes d'ouverture politique des régimes à tendance absolutiste. Ceci se vérifie pour le Mali de 1978-1979 comme pour la plupart des pays africains actuellement, la révolte scolaire malienne se développa à la faveur d'une tentative d'ouverture démocratique dans laquelle se jetèrent différentes forces sociales avec des stratégies divergentes.

III. LA CONJONCTURE POLITIQUE: LES FORCES SOCIALES EN CONFLIT

1. L'évolution politique malienne de 1968 à . 1978 et le

«changement démocratique

»

jeunesse était à l'abattement ou à l'amusement »28. Ce témoignage d'un
militant est recoupé par les analyses des obseIVateurs de la presse internationale qui soulignent tous la dégradation économique et la perte de crédibilité du régime à l'intérieur29 comme à l'extérieur, en même temps que de fones dissensions au sein du C.M.L.N. historique dont les effectifs ne cessaient de fondre à la faveur de différentes tentatives de coups d'État avortés. La mort suspecte de l'ancien président du Mali Modibo Keita, en prison en 1977, et la très fone mobilisation populaire qui suivit soulignait parfaitement l'absence de crédibilité des «élites en unifonne ». Recherchant le renforcement de l'assise de son pouvoir personnel qui nécessitait un regain de légitimité 26

Pour comprendre le sens et la portée de «l'ouverture démocratique» du régime militaire malien en 1978-1979, il est indispensable de décrire en quelques mots la période 1968-1978. «Toute forme de mouvement de contestation était cassée25, les voyous régnaient sur le pays, ils terrorisaient la population par une avalanche d'amendes, de contrôles en tout genre et de bastonnades. Le régime des militaires triomphait surtout avec le référendum de 197426qui consacrait le régime de la terreur et la grande sécheresse qui mit en évidence la cupidité éhontée des militaires27. L'atnlosphère panni la

nationale et internationale, le général Moussa Traoré décidait d'engager l'épreuve de force avec ses détracteurs de la .tendance « dure» du C.M.L.N. représentée par le duo K. Doukara et T. Bagayogo. Ceux-ci refusèrent le diktat du général et organisèrent un coup d'État le 28 février 1978. L'échec de cette opération de force et l'élimination des deux personnages les plus honnis par la population souleva un grand enthousiasme populaire que Moussa Traoré tenta d'exploiter en accentuant ses prises de position publiques sur le processus de rénovation démocratique, de lutte active contre les tares du système, et en appelant les Maliens à soutenir activement le nouveau parti, l'U.D.P.M. (Union Démocratique du Peuple Malien). Un grand vent de changement semblait faire sortir les Maliens de leur torpeur, les nombreuses initiatives politiques de Moussa Traoré (libération des détenus politiques, procès public de la « bande des trois », remaniement ministériel du 4 mai 1978 qui faisait entrer au gouvernement de jeunes intellectuels renommés pour leur progressisme30. Pour l'analyste éclairé du Mali, Sennen Andriamirado du journal Jeune Afrique31, tous ces signes montraient que la renaissance démocratique avait sonné. Face à cette opération de channe du pouvoir, les intellectuels et scolaires maliens se divisèrent quant à l'attitude à adopter, s'il est cenain que, confonnément aux vœux de l'homme fort de la situation, « de nombreuses bonnes volontés s'investirent dans le parti car ils pensaient à une réelle ouverture démocratique »32, une autre frange considérait avec méfiance ce ravalement de façade du régime et échafaudait d'autres stratégies que celle de l'intégration au Parti-État, qui restait dominé par les militaires et leurs fidèles servants civils. Les mots d'ordre de réconciliation nationale et de consensus étaient contredits par les discriminations établies à l'encontre des anciens dirigeants de l'Union Soudanaise du R.D.A. Dans ce contexte~ la jeunesse du pays et son contrôle politique redevenaient un enjeu stratégique de taille. Reprenant à son compte la maxime politique

énoncée par Pierre Mendès-France, « un régime politique n'existe et ne mérite
d'exister que s'il est capable de construire l'avenir en s'orientant vers le sens du progrès, en répondant aux besoins des générations qui montent »33, Moussa Traoré accentua sa politique de channe à l'égard des jeunes généra-

tions. Par de nombreux discours, il exhorta la jeunesse à « lutter contre les
corrompus, les prévaricateurs, les cadres dégénérés, les semeurs de dis-

corde »34 et à s'investir avec foi dans la nouvelle structure unique de jeunesse:

l'V.N.J.M. (l'Union nationale des Jeunes du Mali). Conformément aux statuts du parti, l'V.N.J.M. devait contrôler toutes les activités de jeunesse en accord

avec la ligne du parti dont ell~ n'était, au même titre que les autres « organisations démocratiques », qu'un satellite. Cette dynamisation de la jeunesse supposait la mobilisation de la frange « éclairée » de celle-ci: les jeunes scolarisés, dont la culture d'opposition et la dégradation des rappons avec le gouvernement ne les prédisposaient pas à s'intégrer au schéma simpliste élaboré par le pouvoir. D'autant que les premiers effets d'annonce digérés, le problème fondamental de la crédibilité des hommes au pouv.oir restait entier. Comme le soulignait avec justesse le Ministre de la Jeunesse A.a. Konaré lors du congrès constitutif de l'U.N.J.M.35 en juin 1978, « les jeunes ne peuvent être mobilisés pour un idéal parce qu'ils 27

ont un besoin vital de vérité et de santé morale, la jeunesse n'accorde sa confiance que si elle est convaincue que les dirigeants ne trichent pas avec elle ». La mise en place de l'D.N.l.M., l'évolution politique de l'année 1979 et le dénouement de la crise scolaire, démontrent la clairvoyance des propos d'A.O. Konaré mais aussi l'échec patent du challenge qu'il donnait par là à l'ensemble de la classe politique pour parvenir à susciter l'adhésion de la jeunesse.

2. Le refus de caporalisation des scolaires
Face à cette stratégie du pouvoir, les scolaires réunis au sein de leur propre organisation, l'U.N.E.E.M. (L'Union nationale des Élèves et Étudiants du Mali), élaborèrent une réponse en deux temps animée par une logique de radicalisation, pour sauvegarder leurs propres intérêts et pour jouer pleinement leur rôle d'avant-garde en participant à l'ouverture d'un réel débat démocratique au Mali. Dans le mouvement étudiant, une petite partie très détenninée entendait s'appuyer sur le levier des revendications scolaires pour mettre en évidence le décalage entre les discours démagogiques et la pratique politique, et tenter de dynamiter le pouvoir des militaires. Cette tendance n'était pas majoritaire, selon les témoignages recueillis auprès des dirigeants de l'U.N.E.E.M., seulement quelques personnes réfléchissaient chez les scolaires à l'avenir politique du pays. Le mouvement scolaire malien de 1979-1980 était orchestré de main de maître par l'organisation syndicale, l'U.N.E.E.M.. Cette association, reconnue officiellement par l'État en 1978 comme représentative des scolaires du Mali, trouve ses origines lointaines dans les formes d'auto-organisation de la communauté scolaire malienne représentées par l'Association des Scolaires du Mali (dissoute en 1963) et le Comité de Coordination des Scolaires en 1967 (interdit par le C.M.L.N en 1968). Au plan organisationnel, ru .N.E.E.M. est issue directement de l'A.D.E.E.N. Sup (Association Des Étudiants de l'École Normale Supérieure de Bamako) fondée en 1969 au moment de la grève d'avril par des étudiants des sciences humaines36. Cette association à but corporatiste se donnait pour objet la défense des intérêts moraux et matériels des étudiants de ce haut lieu de la critique sociale et révolutionnaire que constitua rE.N. Sup. Après la sévère répression de 1969 elle adopta un profil bas. Cette association proposait des divertissements (deux soirées dansantes annuelles) peu éloignés des autres comités scolaires créés par le pouvoir dans les lycées au début des années soixante-dix. Cependant, à la faveur des événements en Angola en 1975, les étudiants de l'E.N. Sup se mobilisèrent pour soutenir le M.P.L.A. (Mouvement de Libération populaire d'Angola). Comme ailleurs en Afrique, les étudiants prenaient les mots d'ordre de solidarité internationale du gouvernement au pied de la lettre pour apparaître publiquement et ainsi acquérir une fonne de reconnaissance de la part des autorités. En 1976, quelques étudiants motivés, pr~ches par leur famille de l'ex-U.S.R.D.A. et séduits par l'esprit critique de leurs aînés enseignants, politisèrent sciemment les élections au bureau de l'A.D.E.E.N. Sup. Ceci marquait un tournant important dans l'histoire syndicale des 28

étudiants au Mali. Après une vigoureuse campagne électorale contradictoire, le nouveau bureau élu était marqué par quelques fortes personnalités qui furent par la suite des secrétaires généraux de l'U.N.E.E.M. : Tiéblé Dramé, Modibo Diallo et Samba Lamine Sow. Ce nouveau bureau fit ressortir des placards les fonnes anciennes de la vie associative étudiante à travers la mise en place de championnats sportifs, de cycles de conférences et de pièces théâtrales qui mobilisèrent des milliers d'étudiants et de scolaires. Lorsqu'en 1977, le ministre de l'Éducation nationale décréta l'instauration d'un concours d'entrée à l'E.N. Sup en confonnité avec les conceptions malthusiennes défendues par les experts internationaux de l'éducation et les technocrates du Mali, les scolaires se mobilisèrent activement et organisèrent de nombreuses maIÙfestations. Après quelques tergiversations et l'utilisation habituelle de l'ensemble de la gamme de l'arsenal répressif, le gouvernement élabora un compromis accepté par la majeure partie des étudiants. La dure répression et la divergence d'appréciation des étudiants porta ombrage au dynamisme de l'U.N.E.E.M. qui eut tendance à se recroqueviller sur son fonctionnement interne. C'est à ce moment-là que le pouvoir chercha à récupérer l'U.N.E.E.M pour en faire l'aiguillon de son organisation unique de jeunesse. Face à cette opération de charme, les étudiants prirent conscience de leur importance à travers les discours participationnistes et défendirent pied à pied leur autonomie. Cette garantie, fondamentale pour les étudiants qui considéraient leur statut et les modes de défense de celui-ci comme spécifiques par rapport à l'ensemble des jeunes, était réaffinnée avec force lors du baptême officiel de l'U.N.E.E.M. au congrès constitutif de janvier 1978. Dans sa résolution finale, le congrès affinnait que l'organisation syndicale «dénoncera désonnais tous les ennemis de notre peuple et leurs complices à quelque IÙveau que ce soit. Aucune politique de mystification ne

saurait nous en empêcher37 et demandait que l'adhésion à l'U.N.l.M. ne soit »
pas obligatoirement soumise à la détention de la carte du parti. Le climat d'ouverture politique prévalant au Mali en 1978 aiguisait les appétits et faisait renaître une chance de changement politique. Les étudiants maliens vivant en France ou à Dakar, entendaient apporter leur pierre à l'édifice de la rénovation politique. Leurs positions radicales, directement inspirées par leur fonnation politique marxiste, pesèrent de façon évidente sur quelques-uns des dirigeants de l'U.N.E.E.M. d'autant que ces positions maximalistes étaient relayées par quelques petits partis d'intellectuels comme le Parti Malien du Travail. Ces adeptes d'une lutte frontale avec le pouvoir refusaient toute stratégie réformiste et avaient quelques partisans au sein de l'U.N.E.E.M. qui imposèrent ~eurs vues au deuxième congrès de l'organisation en décembre 1978. Entre-temps, les tenants d'une ligne participationniste envisageaient de noyauter les instances dirigeantes de l'U.N.l.M. Ils y parvinrent partiellement lors du congrès constitutif de l'U.N.l.M. en juin 1978. Les délégués des régions firent confiance aux étudiants de Bamako et suivirent leurs consignes de vote. Sur 19 membres du bureau élu figuraient de nombreuses personnes proches de l'U.N.E.E.M. comme Bathio Touré, Salif Samaké, Bintou Maïga et le secrétaire général Sada Samaké38. Pour lancer l'U.N.l.M, le pouvoir avait besoin des étudiants et était prêt à composer avec eux. «En dehors des jeunes scolaires, le gouvernement ne pouvait pas 29

mobiliser les autres jeunes comme l'attestent les difficultés à élire des bureaux dans les quartiers, c'est parce que nous étions là qu'il y avait une certaine considération du pouvoir à l'égard de l'D.N.l.M.39 ». Cependant l'U.N.J.M., en tant qu'organisation excroissante du parti unique, ne pouvait pas se permettre d'être trop critique à l'égard du pouvoir. Par ailleurs, un grand nombre d'étudiants considéraient que ce n'était pas une organisation adaptée à la défense des problèmes spécifiques des scolaires et étudiants qui se considéraient socialement différents de la masse. Or, comme on a pu le voir précédemment, la situation des scolaires maliens était en 1978-1979 dans une phase critique; pour tenter de désamorcer la crise et élaborer des réponses adaptées, le ministre de l'Éducation nationale Youssouf Traoré organisa un séminaire sur l'éducation nationale en décembre 1978. Ce séminaire réaffinna dans ses grandes lignes les orientations prises en 1962 sans apponer de nouvelles réfonnes au système. Cette absence de réorientation provenait du désir du colonel Youssouf Traoré de plaire aux jeunes afin de s'en servir ensuite comme tremplin politique personnel, et de la pression des étudiants et professeurs pour la défense de leur statut. Cet in}mobilisme des principes généraux supposait pourtant un effort financier de l'Etat pour assurer une meilleure scolarisation du plus grand nombre; ceci était en contradiction avec les possibilités réelles du pays à l'époque. Le rappel des orientations de 1962 (assurer un enseignement de masse et de qualité au plus grand nombre, décoloniser les esprits, fonner des agents du développement national...) donnait un nouveau cheval de bataille aux scolaires qui pouvaient désonnais s'appuyer sur ces discours pour obtenir la satisfaction de leurs revendications. Ils n'étaient pourtant pas dupes des dissenssions internes au gouvernement, ni des difficultés que soulèverait l'application de ces résolutions. En juin 1979, le ministre Youssouf Traoré réunit les représentants de l'U.N.E.E.M. pour leur annoncer sa démission prochaine et le refus tacite du gouvernement de mettre en application les résolutions du séminaire40. Pour les étudiants les plus clairvoyants et déterminés, l'heure de l'épreuve de force avec le pouvoir avait sonné. Dès le début de l'été, la direction syndicale étudiante mit en œuvre une campagne d'information dans tout le pays pour faire connaître les positions de l'organisation auprès des parents d'élèves et scolaires. Cette démarche, nouvelle dans l'histoire syndicale étudiante du Mali41, aboutit à l'adoption d'une plate-fonne revendicative corporatiste. Celle-ci demandait la suppression du concours d'entrée à l'E.N. Sup et à la fonction publique, l'augmentation substantielle
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des bourses et leur paiement 'à temps échu, la généralisation des cantines et internats scolaires dans les établissements secondaires régionaux, la suppression du tronc commun d'enseignement en dixième année et le service militaire obligatoire pour les étudiants.

IV. «LA JEUNESSE SE MOUVEMENTE»:

LE RÉCIT DE LA RÉVOLTE

Après avoir consolidé des comités de quartiers de l'U.N.E.E.M., le bureau du syndicat lança un mot d'ordre de grève le 26 novembre 1979 pour appuyer 30

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