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Histoire de mobilisation politique en Suisse

240 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1997
Lecture(s) : 267
EAN13 : 9782296346062
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HISTOIRES DE MOBILISATION POLITIQUE EN SUISSE
De la contestation à l'intégration

Collection Logiques sociales
fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmententlaconnaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Dernières parutions:
Jean-Bernard Wojciechowski, Hygiène mentale, hygiène sociale: contribution à l'histoire de l'hygiénisme. Deux tomes, 1997. René de Vos, Qui gouverne? L'État, le pouvoir et les patrons dans la société industrielle, 1997. Emmanuel Matteudi, Structures familiales et développement local, 1997. Françoise Dubost, Les jardins ordinaires, 1997. Monique Segré, Mythes, rites, symboles de la société contemporaine, 1997. Roger Bastide, Art et société, 1997. Joëlle Affichard, Décentralisation des organisations et problèmes de coordination : les principaux cadres d'analyse, 1997. Jocelyne Robert, Jeunes chômeurs et formation professionnelle. La rationalité mise en échec, 1997. Sylvette Denefle, Sociologie de la sécularisation, 1997. Pierre-Noël Denieuil, Lieu social et développement économique, 1997. Mohamed Kara, Les tentations du repli communautaire. Le cas des FrancoMaghrébins en général et des enfants de Harkis en particulier, 1997. Michel Burnier, Sylvie Célérier, Jan Spurk, Des sociologues face à Pierre Naville ou l'archipel des savoirs, 1997. Guy BajoitetEmmanuel Belin (dir.), Contribution à une sociologie du sujet, 1997. Françoise Richou, La Jeunesse Ouvrière Chrétienne (J. O.c. J, genèse d'une jeunesse militante, 1997. Claude Teissier, La poste.' logique commerciale/logique de service public. La greffe culturelle. 1997. Guido de Ridder (coordonné par), Les nouvelles frontières de l'intervention sociale, 1997. Jacques Le Bohec, Les rapports presse-politique. Mise au point d'une typologie "idéale", 1997. Marie-Caroline Vanbremeersch, Sociologie d'une représentation romanesque. Les paysans dans cinq romans balzaciens, 1997. François Cardi, Métamorphose de la formation. Alternance, partenariat, développement local, 1997.

Marco GIUGNI

Florence PASSY

HISTOIRES DE MOBILISATION POLITIQUE EN SUISSE
De la contestation à l'intégration

L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5702-9

Table des matières

Figures et tableaux Abréviations Préface (par Hanspeter Kriesi, Université de Genève) Avant-propos 1 Introduction

vii
IX
XI

xv

Les mouvements sociaux - Les nouveaux mouvements sociaux - Une carte généalogique des nouveaux mouvements sociaux - La structure sociaux - Aperçu général de la mobilisation pays Six histoires de mobilisation

des opportunités politiques - L'institutionnalisation des mouvements

-

- Un

regard sur d'autres

2 Le mouvement

antinucléaire

33

Les opportunités institutionnelles
tivités nationales d'un mouvement

- Emergence
divisé

- Nouvelle

du mouvement

- Ac-

division du mou-

vement - Démobilisation et action sur le plan institutionnel - L'impact du mouvement antinucléaire - Divisions internes et institutionnalisation 3 Le mouvement pacifiste

59

Les origines du pacifisme - Le pacifisme suisse pendant la Guerre froide - Reprise en force autour de la question des euromissiles L'initiative pour une Suisse sans armée - L'utilisation de la démocratie directe - Un mouvement d'initiative?

VI

De la contestation des autonomes urbains

à l'intégration

4 Le mouvement

85

Zurich: la répression - La revendication d'un centre autonome - La gestion du centre autonome - La mobilisation pour la réouverture du centre autonome - Pressions pour une fermeture autonome du centre Fermeture définitive du centre autonome et latence du mouvement Un regard sur d'autres villes - Répression et intégration 5 Le mouvement écologiste

109

Les trois voies de l'écologie - La lutte contre la pollution et les mesures gouvernementales - Une spécificité suisse: l'opposition aux routes nationales - La force de l'organisation - Mouvement social ou groupe d'intérêt? 6 Le mouvement de solidarité

141

Un mouvement particulier - Le mouvement de solidarité entre rupture et continuité - Vingt ans de solidarité en Suisse - L'internationalisation de la contestation - L'intégration du mouvement dans le système politique 7 Le mouvement féministe

165

La revendication des droits politiques - Vers l'acquisition des droits politiques - La revendication des droits sociaux - De la citoyenneté de
jure à la citoyenneté de facto - Discrimination tutionnalisation et organisations de services et identité

- Entre

insti-

8 Conclusion
L'institutionnalisation conflit et coopération Note méthodologique Bibliographie

191

- Une société de mouvements?

des nouveaux mouvements

sociaux

-

Entre

203 207

Figures et tableaux

Figures
Figure Figure Figure Figure Figure 1.1: 1.2: 1.3: 1.4: 1.5: Carte généalogique des nouveaux mouvements sociaux Evolution des actions de contestation de 1945 à 1978 Evolution des actions de contestation de 1975 à 1995 Formes d'action des nouveaux mouvements sociaux Evolution des actions des nouveaux mouvements sociaux dans quatre pays Evolution des actions du mouvement antinucléaire Evolution des actions du mouvement pacifiste Evolution des actions du mouvement des autonomes urbains Evolution des actions du mouvement écologiste Evolution du nombre de membres et du budget de quelques organisations du mouvement écologiste Distribution des actions du mouvement de solidarité Evolution des actions du mouvement de solidarité Evolution des actions du mouvement de solidarité par branche Evolution des actions du mouvement féministe

Figure 2.1: Figure 3.1: Figure 4.1: Figure 5.1: Figure 5.2: Figure 6.1: Figure 6.2: Figure 6. J: Figure 7.1:

VIII

De la contestation

à l'intégration

Tableaux

Tableau 2.1: Initiativesfédérales antinucléaires Tableau 2.2: Pourcentage d'énergie nucléaire sur l'ensemble de la provision énergétique Tableau 3.1: Initiatives fédérales pacifistes Tableau 5.1: Quelques mesures gouvernementales dans le domaine de l'écologie Tableau 5.2: Quelques initiatives fédérales portant sur les routes nationales Tableau 5.3: Membres et budget de quelques organisations de trois nouveaux mouvements sociaux (1989)

Abréviations

A.A.A.
AMR
ARF ARW

Aktion für Abgewiesene Asylschulende Action pour la régularisation des requérants d'asile Association pour la musique de recherche/ Association pour l'encouragement de la musique improvisée Aktionsgruppe Rote F abrik Groupe d'action Rote Fabrik Arbeitsgemeinschaft für Rüstungskontrolle und ein U7aLfenausjUhrverbot

Communauté de travail pour le contrôle de l'armement et une interdiction de l'exportation d'armes ASS Association suisse contre le sida AST/ATE Association suisse des transports/ Association transports et environnement CAC Comité action cinéma CAl Centre autonome des jeunes CEDRA Société coopérative nationale pour l'entreposage de déchets radioactifs Coordination nationale des antinucléaires CNAN Campaign for Nuclear Disarmament CND Campagne pour le désarmement nucléaire CSP Conseil suisse de la paix EPER Entraide protestante suisse GAGAK Gewaltjreie Aktion gegen das AKU7Kaiseraugst Action non violente contre la centrale nucléaire de Kaiseraugst

x OAK OSsA IORF LSPN MJC MLF MODS MSP NWA

De la contestation

à l'intégration

OFRA POCH RAF UODO VV WWF

Gewaltfreie Aktion Kaiseraugst Acticn non violente de Kaiseraugst Groupe pour une Suisse sans armée Interessengemeinschaft Rote Fabrik Communauté d'intérêt Rote Fabrik Ligue suisse pour la protection de la nature Maison des jeunes et de la culture Mouvement de libération de la femme Mouvement pour une Suisse ouverte et démocratique Mouvement suisse de la paix Nordwestschweizerische Aktionskomitee gegen das AKW Kaiseraugst Comité d'action du nord-est de la Suisse contre la centrale nucléaire de Kaiseraugst Organisation für die Sache der Frau Organisation pour les affaires de la femme Organisations progressistes suisses Rote Armee Fraktion Action armée rouge Usine genevoise de dégrossissage d'or Vollversammlung Assemblée plénière World Wildlife Fundi World Wide Fund for Nature

Préface
Par Hanspeter Kriesi

vec cet ouvrage, Marco Giugni et Florence Passy rendent justice aux hommes et aux femmes qui s'engagent dans les mouvements sociaux et mettent en évidence leur contribution au jeu démocratique. Ils racontent les histoires de ces hommes et de ces femmes en reconstruisant la trajectoire de six nouveaux mouvements sociaux en Suisse. Ils ont choisi les six mouvements qui ont le plus marqué l'histoire de la contestation politique en Suisse au cours des deux dernières décennies. En présentant ces récits, ils dressent en quelque sorte le bilan de la contestation en Suisse, en poursuivant la tâche entreprise dix ans plus tôt par Laurent Duvanel et René Levy (1984). Contrairement à leurs prédécesseurs, les deux auteurs ont l'avantage de pouvoir s'appuyer sur une vaste littérature, grâce au fait que la mobilisation des mouvements sociaux en Suisse a, depuis, suscité un vif intérêt au sein de la communauté des chercheur(euse)s en sciences sociales. Ils s'appuient notamment sur les résultats d'un projet comparé, auquel ils ont d'ailleurs participé, qui leur permet de mettre en évidence les particularités de la contestation dans le cas de la Suisse. En s'approchant des mouvements du point de vue de la théorie des « processus politiques », ils mettent l'accent surtout sur les spécificités du contexte politique de ce pays. Plus particulièrement, ce sont principalement les institutions de la démocratie directe qui différencient le cas de la Suisse des autres pays occidentaux. Ce livre montre à quel point les mouvements sociaux en

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Suisse ont fait usage de ces institutions et à quel point l'initiative populaire et le référendum facultatif ont marqué leurs cheminements. Etant donné qu'ils utilisent fréquemment ces moyens mis à leur disposition par l'Etat, les mouvements sociaux sont en général plus modérés dans ce pays que dans les pays voisins et ils s'institutionnalisent plus facilement. En d'autres termes, et je le dis sans aucun sous-entendu moralisateur, la contestation en Suisse se déroule de façon plus civilisée qu'ailleurs. Ceci devrait intéresser tous ceux, et ils sont de plus en plus nombreuxl, qui s'interrogent sur les possibilités d'introduire des éléments de la démocratie directe dans le cadre des démocraties représentatives. Certains déplorent que le prix à payer pour cette modération soit un manque d'impact des mouvements sociaux en Suisse. Ainsi, le mouvement pacifiste n'aurait pas atteint ses buts, précisément parce qu'il se serait transformé, et dénaturé, en mouvement d'initiative. Mais, si ce mouvement n'a pas obtenu beaucoup de succès avec ses initiatives, les auteurs nous donnent d'autres exemples de mouvements, tels que le mouvement antinucléaire ou le mouvement écologiste, qui ont réussi à utiliser l'instrument de l'initiative à leur avantage. A noter, par ailleurs, que le mouvement pacifiste n'a pas non plus eu un grand impact dans les pays ne connaissant pas les institutions de la démocratie directe. La question de l'impact des mouvements sociaux reste une question très épineuse à laquelle les auteurs, comme tant d'autres, ne donnent pas une réponse définitive. Cependant, leurs histoires sont pleines d'exemples qui montrent que cè n'est pas en vain que les citoyen(ne)s s'engagent dans la politique. Il convient d'ajouter qu'au moins une des six histoires que nous racontent les deux auteurs - celles des autonomes urbains dans la ville de Zurich - est une histoire violente et douloureuse, qui montre que les institutions n'ont pas toujours les mêmes effets. Leur impact dépend, entre autres, de l'enjeu en question, des ca\ Voir, par exemple, The Economist (21-12-1996), qui consacre tout un dossier à la démocratie du XX le siècle, c'est-à-dire à la démocratie directe.

Préface

XIII

ractéristiques organisationnelles des mouvements ainsi que de leurs stratégies et de celles des autorités. Ainsi, comme nous l'indiquent les auteurs, les cheminements varient d'un mouvement à l'autre, et le même mouvement, tel que celui des autonomes urbains, peut faire des expériences tout à fait différentes d'une ville à l'autre. Il est significatif que les auteurs nous racontent plusieurs histoires parallèles. La contestation contemporaine n'est pas (plus?) dominée par un seul mouvement, mais par une série de nouveaux mouvements qui sont certes proches les uns des autres, mais dont chacun suit sa propre trajectoire. De plus, si les nouveaux mouvements sociaux ont le plus marqué la contestation des dernières décennies en Suisse, ils n'ont pas été les seuls à mobiliser les Suisses pendant cette période. En se concentrant sur les nouveaux mouvements sociaux, les auteurs sont, bien évidemment, conscients qu'ils négligent les mouvements plus anciens, tels que le mouvement ouvrier ou les mouvements régionalistes qui ont également laissé leurs empreintes sur la contestation des vingt dernières années, ainsi que les mouvements plus récents, tels que la droite radicale ou le mouvement de la diaspora, c'est-à-dire des étrangers en Suisse, qui ont surtout mobilisé à partir des années quatre-vingt-dix. L'accent mis sur les nouveaux mouvements me paraît pourtant justifié, car ce sont eux qui ont notamment contribué à ce que la société contemporaine devienne une véritable société de mouvements, où la politique des mouvements sociaux s'ajoute à la politique partisane et à celle des groupes d'intérêt. Ce sont ces mouvements qui ont le plus aidé à transformer les «citoyen(ne)s privatisé(e)s », dont parlait Jürgen Habermas au début des années soixante, en des citoyen(ne)s qui participent de manière active à la vie publique. Si ces mouvements, comme le montrent les auteurs, s'institutionnalisent davantage, ils ne renoncent pas pour autant à la mobilisation ciblée et, de plus, des citoyen(ne)s dans d'autres mouvements prendront le relais et continueront à utiliser massivement cette façon de faire de la politique,

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répondant mieux à leurs besoins que la politique traditionnelle des partis et des groupes d'intérêt.

Avant-propos

orsque nous avons commencé à étudier les mouvements sociaux dans le cadre de notre activité de recherche au sein de l'Université, nous venions de deux parcours différents, voire opposés. Florence Passy avait été pendant plusieurs années, et était toujours, activement engagée dans les mouvements, notamment dans le mouvement de solidarité. Son intérêt pour l'action collective relève de la praxis et découle largement de l'activité menée au sein du mouvement. Marco Giugni, en revanche, était étranger à l'action politique non conventionnelle que caractérise les mouvements sociaux. Le hasard, ainsi que son intérêt pour les sciences sociales, l'avaient conduit à s'occuper des mouvements comme chercheur, alors qu'il n'avait jamais songé à le faire en tant que participant. Grâce à Hanspeter Kriesi, de l'Université de Genève, qui a dirigé la première recherche à laquelle nous avons collaboré, nous sommes donc arrivés sur le même terrain de la recherche académique par des trajectoires différentes. C'est précisément dans cette diversité de parcours que réside la particularité et - nous espérons - la force de ce livre. Depuis que nous travaillons ensemble sur cet aspect fort intéressant de l'action humaine, nous nous sommes plongés dans de longues discussions, découlant de nos deux regards différents, sur les avantages et les désavantages de faire partie de l'objet que l'on étudie ou, vice versa, sur la force et les limites de l'observateur extérieur. Ecrire ce livre nous aura appris entre autres que tout phénomène social sera mieux appréhendé si l'on combine la connaissance profonde qui nous est donnée par la participation active à tel phénomène avec l'impartialité de jugement qui est le produit

L

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du regard extérieur. C'est ce que nous avons tenté de faire dans les pages qui suivent. Avant d'aborder notre sujet, nous aimerions remercier tous ceux et celles qui nous ont aidé dans notre entreprise. En particulier, Olivier Fillieule, Hanspeter Kriesi et Charles Tilly ont lu et commenté le manuscrit; Doug McAdam nous a encouragé à poursuivre notre effort à une époque où, pris par d'autres engagements, nous pensions abandonner notre projet; Alêxandre Trechsel nous a fourni des informations sur les initiatives populaires lancées par les mouvements sociaux en Suisse; Ibrahim Abdallah Ibrahim et Dominique Wilhelm nous ont aidé dans la correction du texte; et le Fonds National Suisse de la Recherche Scientifique a financé la récolte des données sur l'activité des nouveaux mouvements sociaux en Suisse. Il va de soi que nous sommes les seuls responsables du contenu de ce livre. Finalement, nous aimerions encore remercier les milliers de citoyen(ne)s qui, pendant ces deux dernières décennies, ont pris part aux actions des mouvements sociaux et ont ainsi contribué à rendre les pays occidentaux plus démocratiques, du moins si, comme nous le pensons, plus de participation politique signifie plus de démocratie. Sans oublier que, sans ces citoyen(ne)s, ce livre n'aurait pas pu voir le jour.

1
Introduction

epuis l'ère moderne, les sociétés occidentales ont été traversées par d'importantes vagues de mobilisation populaire. A partir du milieu du XIXe siècle, par exemple, les masses ouvrières se sont mobilisées à plusieurs reprises pour défendre leurs intérêts de classe. De même, les paysans, également dans le but d'améliorer leur sort, ont souvent fait usage de l'action politique non conventionnelle. Dans la même veine, toute une série de mouvements régionalistes se sont organisés pour acquérir une plus grande autonomie vis-à-vis des centres de pouvoir nationaux. On se souviendra, par exemple, de l'important mouvement qui a conduit en Suisse à la création du canton du Jura. Bref, l'histoire européenne a été caractérisée pendant au moins deux siècles par l'émergence des mouvements sociaux qui défendaient
les intérêts de certaines catégories sociales
I.

D

Ce livre parle d'une famille particulière de mouvements: les nouveaux mouvements sociaux. Ce sont des mouvements qui ne se mobilisent pas pour défendre tes intérêts de certaines catégories sociales, mais pour promouvoir des biens collectifs dont les bénéfices sont profitables pour tout le monde. Durant les vingt dernières années, ces mouvements ont constitué, en Suisse comme
I Pour des introductions et des ouvrages généraux sur les mouvements sociaux et le théories de l'action collective, voir Fillieule et Péchu (1993), Klandermans et al. (1988), McAdam et al. (1988, 1996), Morris et McClurg Mueller (1992), Rueht (199\), Tarrow (1988, 1994) et Tilly (\978).

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ailleurs en Europe occidentale, la force politique extraparlementaire la plus importante (Giugni 1995; Kriesi et al. 1981, 1995). Ceci est principalement vrai pour des pays où le conflit industriel entre travailleurs et patronat - conflit dominant en Europe dans la première moitié du XXe siècle a été plus ou moins pacifié, comme en Allemagne, aux Pays-Bas ou en Suisse. Si le mouvement ouvrier n'est pas complètement absent de la scène politique dans ces pays, ses revendications passent cependant la plupart du temps par des canaux institutionnalisés et ses relations avec le patronat ne sont que rarement conflictuelles, contrairement à ce qui se passe dans des pays tels que la France et l'Italie. La mobilisation ouvrière, en Suisse, n'a pas l'envergure de celle qui se déroule chez nos voisins français ou italiens, où grèves et manifestations de rue sont toujours nombreuses. Les grandes parades démonstratives que connut la Suisse au cours des années soixantedix et quatre-vingt sont l'apanage de mouvements qui n'articulent pas leur protestation autour de problématiques liées à la redistribution des richesses, à savoir les mouvements écologiste, pacifiste, antinucléaire, féministe, de solidarité et des autonomes urbains.

-

Les mouvements sociaux
Qu'appelons-nous un mouvement social? Voici un certain nombre de traits qui en permettent la définition. En premier lieu, un mouvement est l'expression d'un clivage sous-jacent qui oppose différents groupes au sein de la société. Ces clivages peuvent être de nature économique, sociale ou culturelle et touchent la société dans son entier. Lorsqu'ils se politisent, ils se transforment en conflits qui peuvent donner lieu à des actions politiques (Bartolini et Mair 1990). Quand l'articulation politique de ces conflits ne trouve pas, ou ne trouve que partiellement, les moyens de
s'exprimer par les canaux politiques conventionnels

-

partis et

groupes d'intérêt -, ils se manifestent sous forme de mouvements sociaux, c'est-à-dire sous forme de défis collectifs visant les au-

Introduction

3

torités politiques. Ces défis collectifs sont menés principalement par des moyens non conventionnels au nom de groupes dépourvus de ressources de pouvoir (Tarrow 1994; Tilly 1984). Autrement dit, le but des citoyen(ne)s organisés au sein des mouvements sociaux est de provoquer un changement de la politique officielle dans un domaine donné. Parfois, l'action de ces mouvements s'adresse à l'opinion publique, cherchant à l'influencer ou, du moins, à la sensibiliser par l'intermédiaire des médias. En dépit de leur aspect médiatique, les mouvements visent cependant par leurs revendications principalement les autorités politiques. Un élément crucial de la définition que nous venons de mentionner est que les mouvements sociaux poursuivent leurs buts par le biais de formes d'action non conventionnelles, ou non institutionnelles. Ces actions se distinguent d'autres types d'action politique. Nous pouvons distinguer trois grandes catégories d'action politique au sein des démocraties, se déroulant dans trois arènes politiques (Kriesi 1993). La première arène est celle des partis politiques. Dans cette arène, les citoyen(ne)s, par le biais des élections, choisissent leurs représentants dans les pouvoirs exécutif (dans certains systèmes politiques, comme par exemple en Suisse) et législatif (dans toutes les démocraties). Ainsi, les partis se chargent de représenter les choix et préférences de leurs électeurs. La deuxième arène politique est celle des groupes d'intérêt, ou associations d'intérêt. Comme leur nom l'indique, ces groupes, visent à promouvoir les intérêts de certaines catégories sociales en exerçant une pression politique auprès des centres de pouvoir. Les syndicats et les associations patronales constituent des exemples éloquents de ce canal d'expression politique. Ces deux premières arènes politiques suivent une logique de la représentation et se différencient en cela d'une troisième arène qui suit, au contraire, une logique de la participation. Les citoyen(ne)s ne se font plus représenter par des élus ou des organisations, mais agissent directement pour atteindre un but politique donné. Manifestations de rue et actions directes deviennent ainsi des formes d'action privilégiées. Cette arène politique est celle des mouvements sociaux.

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Les nouveaux mouvements sociaux
Nous avons dit que nous allions nous concentrer sur les nouveaux mouvements sociaux2. Mais qu'est-ce qui fait la « nouveauté» de ces mouvements? Autrement dit, qu'est-ce qui les différenèie d'autres mouvements sociaux? Une ligne de démarcation possible tient au contenu de leurs revendications politiques. Ce contenu est lié au type de conflit dominant qui traverse chaque société. En simplifiant, nous pouvons dire qu'au cours de l'histoire moderne se sont succédées, au sein des sociétés occidentales, trois lignes de conflit majeures qui ont été à l'origine de trois familles différentes de mouvements sociaux (Raschke 1985). Historiquement, l'Europe a connu d'abord des revendications qui touchaient les droits civiques fondamentaux des gens, tels que les droits de vote et de liberté d'expression. Les mouvements, dans ce cas, luttent pour l'acquisition de droits politiques de base. C'est l'Europe de la Révolution française. Ce type de conflit social n'est plus prédominant de nos jours dans le monde occidental. Ensuite, c'est le mouvement ouvrier qui est devenu l'expression du conflit social dominant. Ses revendications portent essentiellement sur la distribution des richesses au sein d'une nation; elles traitent donc des aspects économiques et sociaux d'une société. C'est l'Europe des grandes confrontations de classe entre 1848 et la Première guerre mondiale. Ni l'une ni l'autre de ces problématiques sont au coeur du conflit porté par les nouveaux mouvements sociaux. Ces mouvements expriment des demandes qui relèvent plutôt d'un conflit culturel au sein de la société. Ce conflit s'est manifesté sur deux axes principaux. La volonté de lutter contre la bureaucratisation et technocratisation progressives de la société, ainsi que les consé2 Parmi les travaux qui portent sur les nouveaux mouvements sociaux et qui mettent en évidence leurs caractéristiques, nous pouvons mentionner Beck (1986), Brand (1982), Cohen (1985), Dalton et Kuechler (1990), Eder (1985), Eyerman et Jamison (1991), Hegedus (1985), Klandermans (1984), Kriesi (1989, 1993), Larana et al. (1994), Melucci (1980, 1982, 1989), Offe (1985), Raschke (1985), Rucht (1994) et Touraine (1978, 1984, 1985).

Introduction

5

quences qu'elles entraînent, constitue le premier axe de ce conflit. Parmi ces conséquences, les plus importantes sont l'augmentation des risques découlant de l'usage de la technologie et de l'intervention de l'homme sur la nature, et une croissante dépersonnalisation de la société. Les mouvements écologiste, pacifiste et antinucléaire luttent entre autres contre ces effets pervers du progrès. Le second axe du nouveau conflit a trait à l'émancipation sociale et culturelle de certaines minorités, ainsi qu'au droit à des styles de vie alternatifs. Des mouvements tels que les mouvements féministe, gay et des autonomes urbains sont concernés par ces aspects là du conflit. Les nouveaux mouvements sociaux se situent donc entre une critique de la civilisation moderne et une recherche d'émancipation culturelle de la part de groupes sociaux marginalisés. Si le changement de la ligne de conflit sur lequel reposent les nouveaux mouvements sociaux est le point qui les différencie fondamentalement des autres mouvements, nous pouvons égaIement mentionner un certain nombre de caractéristiques qui les distinguent des mobilisations plus anciennes. Ces caractéristiques se situent sur le plan idéologique, stratégique, organisationnel et social. Premièrement, l'idéologie des nouveaux mouvements sociaux est distincte de celle des formes plus anciennes de mobilisation. Les nouveaux mouvements sociaux ne s'appuient généralement pas sur un large corps idéologique, comme dans le cas du mouvement ouvrier par exemple. L'absence d'une idéologie forte qui guide l'action ne signifie pas que leur mobilisation est dépourvue de tout pouvoir symbolique. Cependant, leurs actions sont plutôt guidées par un certain pragmatisme, surtout à partir des années quatre-vingt. Leur rejet de toute idéologie contraignante et leur mise en avant de la société locale sont résumés dans deux slogans très connus, notamment par rapport au mouvement écologiste: penser globalement et agir localement, et small is beautiful. Une deuxième particularité des nouveaux mouvements sociaux a trait à leursformes d'action. Ils utilisent, comme les protestataires ouvriers, paysans ou régionalistes, des formes d'action non conventionnelles - principalement les manifestations -, mais ont de

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plus intégré de nouvelles formes d'action, telles que le sit-in, l'occupation de bâtiments et le théâtre de rue. Leur répertoire d'actions non conventionnelles s'est en quelque sorte élargi et les actions symboliques, telles que le fait de s'enchaîner aux tours de refroidissement des centrales nucléaires, entrent dans le répertoire d'actions des mouvements sociaux. De plus, ils consacrent beaucoup de temps à sensibiliser l'opinion publique sur les thèmes qu'ils soulèvent. Cette double stratégie - mobilisation politique et information du public - est assez typique de ces mouvements. Troisièmement, leurs organisations sont également particulières. Les nouveaux mouvements sociaux se sont développés autour d'associations où la démocratie interne est à la base de leur structure organisationnelle, surtout à leurs débuts. Leurs organisations se veulent le moins hiérarchiques et le plus décentralisées possible, afin que les activistes puissent prendre part aux décisions clefs de l'organisation. Cette forme d'association, découlant de l'antiautoritarisme et du pragmatisme véhiculé par ces mouvements, se retrouve dans les Bürgerinitiativen allemandes (les initiatives de citoyen(ne)s, forme d'organisation typique des mouvements sociaux). Leur structure organisationnelle se distingue ainsi de celle, par exemple, du mouvement ouvrier, organisé de manière verticale, comportant une forte hiérarchie interne où les décisions sont prises par un groupe restreint de leaders. Enfin, la base sociale constitutive de ce type de contestation politique est également particulière. Les nouveaux mouvements sociaux trouvent un soutien essentiellement parmi les membres situés à gauche de l'échelle politique. Outre cette spécificité, ces mouvements sont inscrits dans un environnement social particulier. La plupart des militants de ces mouvements appartiennent à la nouvelle classe moyenne (Cotgrove et Duff 1980; Eder 1993; Kriesi 1989). Plus spécifiquement, ils travaillent dans les domaines sociaux et culturels (santé, éducation, arts, information, etc.). Si le mouvement ouvrier exprimait le conflit de la classe ouvrière, la mobilisation paysanne celui des travailleurs ruraux, les luttes régionalistes celui de groupes territorialement minoritaires tels que

Introduction

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les Catalans, les Bretons, les Corses et les Jurassiens, les nouveaux mouvements sociaux expriment un conflit propre à la nouvelle classe moyenne et particulièrement à la catégorie des spécialistes socioculturels (Kriesi 1989). Cependant, bien qu'appartenant à une catégorie sociale spécifique, les militants des nouveaux mouvements sociaux ne défendent pas pour autant les intérêts spécifiques de cette catégorie.

Une carte généalogique des nouveaux mouvements sociaux
Les phénomènes sociaux s'ancrent dans le terrain du passé. Comment comprendre aujourd'hui l'existence de l'Etat providence sans remonter à la formation de la classe ouvrière et à ses protestations d'hier? Il n'en va pas différemment pour les nouveaux mouvements sociaux. Pour comprendre leur existence aujourd'hui, nous sommes obligés de nous tourner vers le passé, principalement vers la contestation étudiante de la fin des années soixante. Le constat, communément accepté par l'ensemble des jeunes manifestants au lendemain du mouvement étudiant de 68, selon lequel la vague de protestation qui portait une critique radicale contre la société occidentale moderne n'était pas arrivée à produire tous les changements dont elle était porteuse, a amené les jeunes à persister dans la volonté de réformer la société, tant sur le plan social, culturel que politique, par le biais d'autres formes d'expression politique. Leurs revendications ont été principalement relayées selon trois canaux (Brand 1988). Une frange de la révolte estudiantine a adopté le canal de la politique conventionnelle en s'intégrant dans le système politique pour le réformer de l'intérieur. Plusieurs activistes ont ainsi investi la sphère politique conventionnelle. La seconde voie de l'après 68 a revêtu quant à elle une forme radicale et a constitué un défi majeur pour plusieurs démocraties occidentales: le terrorisme. Certains activistes ont contri-

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De la contestation

à l'intégration

bué à l'organisation de groupes terroristes. L'Allemagne, la France et l'Italie ont vu émerger d'importants groupes terroristes d'extrême gauche pendant les années soixante-dix, tels que la Rote Armee Fraktion (RAF), Action directe et les Brigades rouges. Si la Suisse n'a pas connu de vagues terroristes, quelques organisations radicales ont cependant soutenu d'un point de vue idéologique et logistique des groupes terroristes en Italie et en Allemagne (Wisler 1994). Finalement, certains activistes de 68 ont choisi une voie médiane entre le terrorisme et l'intégration dans le système en fondant de nouvelles organisations politiques qui reprennent la critique fondamentale de la société moderne avancée par le mouvement étudiant (émancipation, autonomie individuelle, antiautoritarisme, etc.), mais, comme nous l'avons dit, dans une optique plus pragmatique et ciblée. C'est ainsi que sont nés les mouvements écologiste, pacifiste, antinucléaire, des autonomes urbains, de solidarité, féministe, ainsi que d'autres mouvements d'émancipation tels que le mouvement gay, etc. Les nouveaux mouvements sociaux constituent donc l'une des trois voies de l'après contestation étudiante. Le mouvement des étudiants de 68 représente le lien de parenté le plus important et le plus direct des nouveaux mouvements sociaux. Ils se sont en effet positionnés sur la même ligne de conflit et ont repris certaines caractéristiques stratégiques et organisationnelles du mouvement étudiant. Cependant, d'autres sources d'influence et de soutien peuvent être mises en lumière. Mentionnons en cinq, illustrées par la figure 1.1. Les précurseurs des féministes (les suffragettes), des écologistes, des pacifistes et des défenseurs des droits humains, présents déjà au XIXe siècle, ont constitué une source importante d'influence pour les nouveaux mouvements sociaux. Cette paternité se situe sur le plan thématique. Plusieurs des thèmes articulés par les nouveaux mouvements - émancipation de la femme, protection de la nature, promulgation de la paix et du respect des droits humains - ont été soulevés en premier par ces précurseurs, qui portaient déjà une critique sur la