INDUSTRIALISATION ET TERRITOIRE

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Ce livre traite parallèlement des processus d’industrialisation et d’urbanisation de l’agglomération iséroise, longtemps mono-industrielle, de Roussillon – Le Péage. Sur une période d’environ un siècle, il met au jour, d’une part, le décalage existant entre la structuration économique d’un territoire et sa structuration sociale et politique, et, d’autre part, les modes d’intervention de l’industrie dans les redécoupages territoriaux. Sa perspective académique se réfère clairement à la géographie sociale.
Publié le : mardi 1 janvier 2002
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EAN13 : 9782296302228
Nombre de pages : 282
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Industrialisation et territoire
Rhône-Poulenc et la construction sociale de l'agglomération roussillonnaise.

Collection Villes et Entreprises dirigée par Alain Bourdin et Jean Rémy
La ville peut être abordée selon des points de vue différents: milieu résidentiel, milieu de travail, milieu de culture. Ceux-ci peuvent être entremêlés ou séparés. Il en va de même des groupes sociaux qui communiquent à travers ces divers types d'enjeux. La dimension économique n'est jamais absente, mais elle entre en tension avec la dimension politique. Ainsi peut-on aborder la conception urbanistique ou architecturale, l'évaluation des politiques sociales ou socioéconomiques et les formes d'appropriation par divers acteurs. Pour répondre à ces interrogations, la collection rassemble deux types de textes. Les premiers s'appuient sur des recherches de terrain pour dégager une problématique d'analyse et d'interprétation. Les seconds, plus théoriques, partent de ces problématiques; ce qui permet de créer un espace de comparaison entre des situations et des contextes différents. La collection souhaite promouvoir des comparaisons entre des aires culturelles et économiques différentes. Dernières parutions

M. CHESNEL, Le Tourisme de type urbain: aménagement et stratégies de mise en valeur, 2001. l-M. STEBE, Architecture, urbanistique et société, 2001. l. P. TETARD, La nécessaire reconquête du projet urbain, 2001. F. NAVEZ-BOUCHANINE, La fragmentation en question, 2002. D. PINSON, La maison en ses territoires, de la villa à la ville diffuse, 2002. D. RAYNAUD, Cinq essais sur l'architecture, 2002. E. LE BRETON, Les transports urbains et l'utilisateur: voyageur, client ou citadin?, 2002. S. HANROT, A la recherche de l'architecture. Essai d'épistémologie de la discipline et de la recherche architecturales, 2002. F. DANSEREAU et F. NA VEZ-BOUCHANINE (sous la direction de), Gestion du développement urbain et stratégies résedentielles des habitants,2002. Bernard LAMIZET, Le Sens de la ville, 2002. Rodrigo VIDAL ROJAS, Fragmentation de la ville et nouveaux modes de composition urbaine, 2002.

COLLECTION

VILLES ET ENTREPRISES

François Duchêne

Industrialisation et territoire
Rhône-Poulenc et la construction sociale de l'agglomération roussillonnaise

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

@ L'Harmattan,

2002

ISBN: 2-7475-3217-8

à la mémoire de mon père et de mon grand-père

à Simon, Julie, Léna et Louise

Avertissement
Cet ouvrage comporte les deux premières parties d'une version partiellement remaniée de ma thèse de doctorat de géographie. Il ne reprend pas la troisième partie portant sur les risques industriels. Cette thèse, dirigée par A. Vant, est intitulée « Territoires de la chimie - RhônePoulenc et la construction de l'agglomération roussillonaise », et a été soutenue à St-Etienne en 1999. Le jury était présidé par Martin Vanier, et composé de Marc Bonneville, Florian Charvolin, Guy Di Méo et André Vant.

Remerciements
Je tiens à remercier sincèrement: . André Vant, pour ses conseils éclairants, sa gentillesse et son exigence. . Thierry Coanus et Emmanuel Martinais, pour leurs apports scientifiques, leur amitié et leur solidarité sans faille. . L'Ecole Nationale des Travaux Publics de l'Etat et son laboratoire RIVES. . Florence Dejoux, pour sa constance, sa gentillesse et son efficacité quotidiennes. . Ariane Sentz, pour sa relecture patiente et ses corrections précieuses. . Stéphanie Commot, Sonia Oysel et Christelle Gauthier, pour leur aide aux retranscriptions fastidieuses des entretiens enregistrés. . Les élus et les agents des services techniques des communes de Roussillon, Le Péage-de-Roussillon, Salaise-sur-Sanne et St-Mauricel'Exil, ainsi que les services départementaux de la DDE, pour leur disponibilité et les facilités qu'ils m'ont accordées. . Les élus du Comité d'établissement et du Comité d'hygiène, de sécurité et des conditions de travail de l'ex-usine Rhône-Poulenc de Roussillon, pour leur confiance et leur disponibilité (tout particulièrement M. Robin, A. Mondange, J.C. Garcia et R. Guiragossian). . Chacune des personnes qui m'ont accueilli, qui dans sa cuisine, qui dans son bureau, qui dans son salon. En me livrant un peu (ou beaucoup) de leur vie, elles m'ont aidé à comprendre et à aimer cette usine et son agglomération.

Introd uction

On a pu constater, au cours des années 1980 et 1990, un net retrait de l'intérêt scientifique et médiatique pour le monde ouvrier comme pour la question sociale. Seules la « fin du taylorisme» et l'arrivée de nouveaux modes de travail, basés sur l'accès plus direct à l'information et sur un prétendu gain d'autonomie des salariés, semblaient capter l'attention 1. Pourtant, les ouvriers continuent de constituer l'un des groupes les plus importants de la société

française 2, bien qu'une abondante littérature ait été consacrée à leur prétendue extinction 3. D'ailleurs, depuis quelques années, on assiste,
dans la production scientifique, à un spectaculaire retour sur le monde du travail, comme si telles actions désespérées contre la fermeture d'entreprises, l'application discutée des 35 heures dans l'industrie ou la progression du vote d'extrême droite dans les milieux populaires rappelaient chercheurs et observateurs à une certaine réalité. Or ce regain d'intérêt porte pour l'essentiel sur ce qui est à l' œuvre

dans l'enceinte des entreprises 4, et aborde encore peu les
conséquences qu'ont les bouleversements des modes de travail sur les

l

2

Voir par exempleFrancfortet alii (1995),Zarifian(1998). 7 millions d'ouvriers ont été recensésen France en 1996 par l'INSEE, soit 30% de

la population salariée (Verret, 1999). 3 Voir en particulier Rosanvallon (1979) Pinçon (1988), Terrail (2000), la revue Autrement (1992), Retière et Schwartz (1994), Mauger (1996). 4 Voir par exemple Castel (1995), Kergoat et alii (1998), Beaud et Pialoux (1999), Verret (1999) ou Jeannot et Veltz (2001). Voir aussi un récent numéro de la revue Ethnologie française (2001).

territoires qui les accueillent 5. Le processus de financiarisation de l'industrie, qui sous-tend la globalisation de l'économie, donne certes lieu à une fragilisation des statuts des salariés et à une redéfinition des rapports entre le capital et le travail (Lordon, 2000). Mais il a aussi pour conséquence d'éloigner considérablement la décision du lieu de production, et de ce fait, il transforme le rapport qu'entretient une activité industrielle avec son territoire d'implantation. Autrement dit, les processus qui ont touché l'industrie tout au long du xxe siècle, la mondialisation de l'économie en étant le dernier avatar, transforment les territoires industriels, mais encore faut-il savoir comment. C'est précisément le décalage existant entre la structuration économique

d'un territoire 6 et sa structuration sociale et politique que nous
souhaitons mettre au jour dans cet ouvrage. B. Dézert et C. Verlaque, lorsqu'ils définissent« l'espace industriel» comme « un espace affecté à l'industrie, ou encore comme l'espace occupé par des établissements industriels» (Dezert, Verlaque, 1978 : Il), envisagent l'industrie avant tout comme consommatrice d'espace, et non comme productrice de territoire. Appliquée à un terrain précis, selon un modèle proposé pour Lyon par Michel Laferrère par exemple (Laferrère, 1960), cette approche issue de la géographie industrielle voudrait que l'on décrive les seuls liens de causalité entre l'évolution d'un territoire sur lequel des industries sont implantées et celle de filières techniques dans lesquelles elles évoluent. À cette méthode par trop linéaire, nous préférons celle envisageant l'interaction entre les perspectives techniques, industrielles, urbaines, sociales et politiques, et choisissons de «substituer aux "qu'est-ce" et aux "pourquoi", les "qui" et les
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6

À l'exception notable de quelquestravaux,par exempleceux de G. Gay (1992) et de
C. Chaux-Morel Journel (1999) sur le bassin stéphanois.

Nous retiendrons, avec Guy Di Méo, l'idée que le territoire, pris entre « l'ordre du
pouvoir» et « l'ordre de la nature », est avant tout une construction sociale. Celleci « reflète un type de rapport à l'espace propre à plusieurs individus, à un groupe ou à plusieurs groupes. Rapport spatial doté de l'aptitude de modifier, de médiatiser en retour l'ensemble des relations sociales qui lui ont donné naissance» (Di Méo, 1998 : 273).

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"comment" » (Gay, 1992 : 10). Notre démarche se réfère donc plutôt à la géographie sociale, qui «consiste fondamentalement en l'exploration des interrelations qui existent entre les rapports sociaux et les rapports spatiaux, plus largement entre société et espace» (Frémont et alii, 1984 : 90). Dès lors, la complexité des interactions existant entre une industrie et un territoire, étudiée dans le temps long, nous oblige à élaborer un questionnement large: tel un objet qui se révèle sous différentes formes selon qu'on le saisit avec l'une ou l'autre face d'un même prisme, le territoire ne se laisse pas aisément enfermer dans un questionnement unique. Nos interrogations s'organisent principalement autour de deux thèmes: Lorsqu'une entreprise de type industriel s'implante dans une société rurale, le territoire qu'elle découvre possède une histoire marquée par des pratiques de l'activité dominante qui ont forgé une certaine armature socio-spatiale. Or l'industrie se caractérise généralement par un afflux démographique exogène et par un rapport social au travail, susceptibles de configurer différemment le territoire. L'activité industrielle se fond-elle dans les structures socio-spatiales préexistantes ou, au contraire, y substitue-t-elle d'autres formes d'organisation? Ou bien encore s'inscrit-elle dans les schémas existants en même temps qu'elle les transforme? La question pourrait se décliner à chaque étape marquante, par exemple celle concernant la forte implication de l'État dans l'aménagement pendant la période d'après-guerre. Et à chacune de ces phases, comment la société locale réagit-elle aux bouleversements dont elle est l'objet? Observe-t-on des résistances de la part de certains groupes (et lesquels), des accompagnements de la part d'autres? Enfin, au-delà du «jeu» immédiat des acteurs, n'observe-t-on pas plus profondément des formes d'inertie dans les représentations territoriales? Une seconde phase pourrait être non plus leur rencontre, mais une certaine prise d'autonomie du territoire vis-à-vis de l'industrie locale 7. Pour autant, l'établissement industriel moteur de ces
7 Jean-Pierre Frey, par exemple, observe, dans la construction du Creusot, une phase où la ville-ouvrière existe en tant que telle, c'est-à-dire sans contrôle direct de l'usine sidérurgique ni de la famille Schneider qui la possède (Frey, 1986). Il

transformations continue d'évoluer, en référence à sa filière technique d'appartenance. Dès lors, il nous faut suivre concomitamment plusieurs questionnements et guetter leur point de rencontre. D'une part, quelles sont, dans la société locale, les conséquences sociopolitiques du bouleversement démographique né de l'industrie? D'autre part, quels sont, dans les entreprises étudiées, les effets locaux d'éventuelles lTIutations technologiques ou économiques intervenant à une échelle globale dans leur filière industrielle de rattachement? Observe-t-on dans le temps des décalages nés de ces cheminements autonomes? Et lorsqu'ils donnent lieu à des conflits, qui les régule et comment? En particulier quelle est localement l'intervention de l'État pour pérenniser le caractère industriel d'un territoire? Pour élaborer une réponse à ces interrogations, nous avons retenu l'échelle monographique permettant d'accéder à la complexité organisée des territoires, échelle suffisamment limitée pour être appréhendable, suffisamment riche et concrète pour y retrouver les principales caractéristiques de cadres plus généraux. Ainsi ce livre se situe au point de rencontre entre les logiques industrielles et économiques d'une entreprise, en l'occurrence Rhône- Poulenc devenu récemment Rhodia 8, et celles d'un territoire, l'agglomération roussillonnaise. Le travail couvre une période d'environ un siècle, tant « l'épaisseur du temps [est] nécessaire à la compréhension et à l'explication des problèmes formulés au niveau local» (Vant, 1981 : 12). Située dans la vallée dauphinoise du Rhône, à cinquante kilomètres au sud de Lyon, l'agglomération de Roussillon-Le Péage est née de l'usine chimique. En 1915, suite à une importante commande de

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En juin 1997, Rhône-Poulencdécide de regrouper ses filières traditionnelles dans
deux entités juridiques distinctes. L'une associe, sous l'enseigne « Rhodia », les activités les moins rentables de l'entreprise, la chimie, les fibres et les polymères. L'autre prend en charge les secteurs de haute technologie, la pharmacie et l'agrochimie, réunis sous l'appellation « sciences de la vie» pour les fusionner avec ceux équivalents de Hoescht dans l'entreprise Aventis. 12

guerre, la Société chimique des usines du Rhône (SCUR) 9 implante
en effet une succursale de ses établissements sud lyonnais aux confins des territoires de trois bourgs ruraux, Roussillon, Le Péage-deRoussillon et Salaise-sur-Sanne 10.Une usine de textile artificiel la rejoint quelques années plus tard. Aujourd'hui, les trois communes composent, avec Saint-Maurice-l'Exil, une agglomération industrielle

d'environ

22.000 habitants Il,

longtemps dominée par

ses

établissements chitniques. L'éclatement récent de l'ancien site Rhône-Poulenc en huit entités économiques autonomes met brutalement ce territoire aux prises avec les derniers avatars de la mondialisation de l'économie. Notre approche accordant une place importante à la longue durée, nous avons mobilisé deux types de matériaux complémentaires: des archives écrites et des sources orales. Lors de la collecte de nos matériaux écrits, nous avons constitué un corpus chronologique homogène, qui puisse nous renseigner régulièrement sur les évolutions sociales et spatiales à l'œuvre du fait de l'industrie. Nous avons ainsi dépouillé les délibérations des conseils municipaux (DCM) de Roussillon, du Péage et de Salaise sur la totalité du xxe siècle. La commune de Saint-Maurice venant se rattacher plus tardivement à l'agglomération, nous avons consulté ses registres de DCM sur la période couvrant les trente dernières

années 12. Le quartier des cités de la chimie et de la soie, construit et
géré par les usines chimiques, a longtemps constitué une enclave quasitnent extra-communale, en grande partie invisible depuis les DCM. Aussi pour rendre compte de leur évolution, nous avons cherché le même type d'archives (régulières et « généralistes») du
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Qui est devenue Société chimique des usines Rhône-Poulenc en 1928, à l'occasion de sa fusion avec les établissements Poulenc frères. 10 Pour des commodités d'écriture, nous ne conserverons de ces noms que leurs principales composantes, Le Péage et Salaise. 11 Roussillon abritait en 1990 7.366 habitants, Le Péage 5.881, Saint-Maurice-l'Exil 5.227 et Salaise 3.511. 12 Dans chaque commune, nous avons porté une attention particulière à l'aménagement, l' intercommunalité, les finances locales, l'industrie et la vie municipale.

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côté du propriétaire du lotissement, et avons dépouillé la collection complète des procès-verbaux (PV) du comité d'établissement (CE) de l'usine chimique Rhône-Poulenc, depuis la création de celui-ci, en couvrir parallèlement les évolutions de la filière technique dans

1945, sur une période de cinquante ans 13. Ce travail nous a permis de

laquelle l'usine est insérée 14. Nous aurions souhaité effectuer le
même travail sur les archives du comité d'établissement de l'usine textile Rhodiaceta. Malheureusement, celles-ci ont été dispersées et/ou détruites en 1977 lors de sa fermeture. Nous avons complété nos informations en dépouillant la collection des PV du comité d'hygiène et de sécurité (et des conditions de travail) (CHS(CT) 15)à partir de
1976 16 Nos investigationsrégulières s'arrêtent toutes en 1995 : d'une .

part débutait cette année-là un nouveau mandat municipal; d'autre part, à cette date, l'usine portait encore l'enseigne Rhône-Poulenc et était encore une et entière, même si des processus de fragmentation y étaient déjà à l'œuvre. Nous avons complété ces archives « généralistes» par d'autres sources écrites plus ponctuelles nous
13

Organisme paritaire direction-organisations syndicales, le CE se réunit

régulièrement tous les trois mois. Les comptes rendus de réunions se structurent autour d'un point systématique sur la « marche générale de l'usine », dans lequel la direction donne des informations sur le suivi des diverses fabrications (à l'exclusion des prix de vente). Par ailleurs, le CE traite de toutes les questions sociales, et en particulier de la question des logements dont Rhône-Poulenc est propriétaire. 14Nous avons porté une attention particulière aux points traitant des logements de l'usine, des productions de l'entreprise, des modes d'achalandage de l'usine en matières et en hommes, de la gestion de l'environnement à l'intérieur et à l'extérieur de l' entreprise,des relations avec les communes environnantes et de la vie du CE et de l'entreprise. 15 Le CHS est un organIsme paritaire légal, chargé d'aborder toutes les questions touchant à la sécurité des personnels et des installations. À partir de 1986, l'amélioration des conditions de travail entre à part entière dans les compétences et dans l'intitulé du comité. Nous adopterons la convention d'écriture CHS(CT) pour désigner cet organisme sur toute la période étudiée. Notre attention s'est portée plus particulièrement sur les effluents et les nuisances, les incidents et accidents de fabrication, les atteintes à la santé des salariés, la prévention et la sécurité, les procédés de production dans l'entreprise et les transports de matières dangereuses. 16La collection de PV disponible au CHS(CT) de l'entreprise n'est complète qu'à partir de 1986. 14

renseignant sur un point précis, à l'image d'une ramification remarquable qui ferait momentanément quitter le tronc de l'arbre étudié 17. La perspective choisie conduisant à porter une attention particulière à la mémoire et aux représentations, nous nous sommes aussi appuyé sur des matériaux oraux collectés sur place. Nous disposons en effet de quarante-deux entretiens semi-directifs, durant fréquemment plusieurs heures chacun. Nous les avons réalisés auprès de salariés ou de retraités de l'usine, d'habitants de l'agglomération ou d'acteurs institutionnels. Notre échantillon est composé, d'une part d'une majorité de personnes travaillant ou ayant travaillé dans l'usine Rhône-Poulenc, et d'autre part, d'une population plutôt âgée. Ces deux caractéristiques n'ont de justification que dans l'objet de nos recherches. Notre travail est en effet centré sur les points de rencontre entre une industrie et son territoire, et nous avons pris le parti de favoriser aussi cette double appartenance lors de nos rencontres. Par ailleurs, nous souhaitions pouvoir vérifier, compléter, voire « donner chair» aux informations collectées dans les archives écrites. C'est pourquoi nous nous sommes plus spontanément tourné vers les personnes qui ont vécu différentes périodes et événements ayant marqué la vie de l'usine et celle de l'agglomération. Tous les noms des personnes rencontrées ont été modifiés, de façon à ce que cellesci puissent rester anonymes. Dans la première partie (chapitres 1 à 4), nous resterons « hors des lTIUrSde l'usine ». Notre propos portera sur l'implantation d'un espace prolétarien, au sens où « se combinent le travail et le repos
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Archives des services départementaux (Isère) de la Direction régionale de l'industrie, la recherche et l'environnement (DRIRE) et des services départementaux de la Direction départementale de l'équipement (DDE) de l'Isère, archives départementales de l'Isère et du Rhône, archives privées du Cabinet d'architecture et d'urbanisme Bornarel. A noter que nous ne disposons pas d'archives provenant directement de la direction de l'établissement Rhône-Poulenc de Roussillon. En effet, il nous a été impossible d'y avoir accès, sans pour autant que la direction nous l'interdise formellement. C'est sur cette ambiguïté que nous nous sommes appuyé pour consulter, via les organisations syndicales de l'entreprise, les archives des organismes paritaires. 15

dans les conditions minimales pour la permanence de la vie» (Frémont et alii, 1984: 186), dans un espace rural dominé par les rivalités socio-spatiales entre deux bourgs. Nous proposons une histoire de l'aménagement spatial et de la construction sociale d'une agglomération longtemps mono-industrielle. Histoire singulière qui n'a pas prétention à l'universalité, car la lecture que nous en faisons s'effectue en premier lieu au prisme des ségrégations socio-spatiales à l'œuvre sur ce territoire. Nous tenterons de saisir l'un des « processus de séparation» de ce territoire, celui initié par Rhône-Poulenc, dont nous faisons l'hypothèse qu'il a été déterminant pendant une grande partie du xxe siècle. Dans une seconde partie (chapitres 5 à 8), nous franchirons fréquement les lllurs d'enceinte de Rhône-Poulenc. À travers une histoire des usines chimiques de Roussillon, nous tenterons de comprendre comment les ressorts industriels, économiques et sociaux de ces deux entreprises appartenant au même groupe Rhône-Poulenc structurent l'espace social roussillonnais. Autrement dit, ce n'est plus directement l'armature urbaine que nous allons ausculter ici, mais davantage les effets de la mono-industrie sur la structuration sociale de l'agglomération, ainsi que les processus politico-administratifs qui vont mener à une tentative de diversification de l'industrie locale.

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Chapitre

Troubles industriels dans un territoire rural bipolaire
1

Nous souhaitons ici saisir autant que possible les dynamiques à l' œuvre dans les trois villages de Roussillon, Le Péage et Salaise lors de la déclaration de guerre en 1914. Car si l'implantation d'une usine de fabrication de phénol, produit utilisé dans l'armement, fut dictée par des éléments circonstanciels extérieurs aux trois villages étudiés, d'une part existait-il sans doute quelques éléments prédisposant une industrie à s'implanter ici plutôt qu'ailleurs, d'autre part, la « greffe» ne s'est pas produite sur une terre inhabitée et vierge de toute histoire. Pour autant, les raisons qui poussent à étudier simultanément le passé préindustriel de ces trois bourgs sont à chercher avant tout dans leur devenir commun tout au long du xxe siècle. Certes, leur contiguïté fait que ce qui se passe dans l'un n'est jamais totalement sans conséquences sur l'autre. Mais, à la veille de la guerre de 1914, ces trois communes n'étaient pas toutes trois dans les mêmes dynamiques de développement.

Une dichotomie

terrasse

- plateau

La région qui nous intéresse s'avance par paliers successifs d'Est en Ouest vers le Rhône. Le plateau de Louze, le plus élevé, d'une altitude de 220 à 250m, s'ouvre, après un dénivelé de 70 à 100 m, sur une terrasse particulièrement plane, large d'environ deux kilomètres,

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avant de rejoindre la plaine alluviale du Rhône, qui s'étend en ce lieu sur presque quatre kilomètres. Le fleuve est bordé sur sa rive droite par le Inassif du Pilat, rebord oriental du Massif central, dont les coteaux très escarpés, d'un dénivelé d'environ 200 m, collent à son lit mineur. Deux rivières provenant du Bas-Dauphiné, la Varèze au nord, la Sanne au sud, achèvent de cerner le quadrilatère qui nous intéresse. La Sanne, en particulier, se jette dans le Rhône en un site resté longtemps marécageux, en aval de l'île de la Platière, qui délimite le point de rencontre de trois départements rhônalpins, l'Ardèche, la

Loire et l'Isère. La principale lône 18 de cette zone humide est
alimentée en partie par la nappe alluviale du fleuve, elle-même probablement très partiellement alimentée par une nappe d'alluvions plus itnportante, contenue entre Condrieu et Le Péage-de-Roussillon. Des villages de la rive gauche du Rhône, seul Sablons, situé dans la partie la plus large de la vallée, est largement inondable. SaintMaurice-l'Exil, Roussillon, Salaise ou Le Péage ont été implantés sur la première terrasse insubmersible. Les érudits locaux s'entendent pour dire que le village de Roussillon daterait de l'époque romaine, où il portait le nom de Figlinoe, « pays où l'on trouve des potiers». Des vestiges de plusieurs tuileries ont en effet été trouvés sur le flan des coteaux du lieu-dit des Vials. La couleur argileuse de la terre donna peut-être le nom moderne de Roussillon, que l'on attribue aussi parfois à Roscille, chef des Allobroges dans l'armée de Jules César. La voie romaine reliant Vienne à la Méditerranée passait initialement par ce hameau pour rejoindre le plateau de Louze. La « famille de Roussillon », riche et influente, dont on retrouve trace dès le xe siècle dans le Dauphiné, le Lyonnais ou le Forez, bâtit à l'époque médiévale un château à flanc du coteau de Louze, bien vite ceint d'un bourg et d'un faubourg. Le cardinal de Tournon fit bâtir au XVIe siècle, sur les ruines du précédent, un nouveau château d'inspiration Renaissance, dans lequel
IX

Le Rhône coule, à l'état naturel, dans un lit indéterminé du fait du caractère alluvial de la plaine qui l'entoure. Le fleuve a constitué un « lit en tresses », constitué de bras morts, appelés « lônes », en périodes d'étiage qui se ravivent à la moindre crue. 18

se trouve aujourd'hui et depuis plus d'un siècle l'hôtel de ville de la commune. Les dominations successives de la famille de Roussillon puis du cardinal de Tournon sur le territoire environnant, son statut de mandement du diocèse de Vienne et de l'élection de Romans, portèrent la commune au rang de chef-lieu de canton à la création des départements. La maison de Roussillon jouissait d'un droit de péage par eau et par terre, concédé par l'empereur Rodolphe en 1273. Le tracé de la voie romaine fut modifié dans le courant du XIIIe,probablement afin de permettre aux usagers de passer dans la plaine dans des conditions plus confortables. Auberges, cabarets, voituriers ne tardèrent pas à s'installer aux côtés des bâtiments établis pour le péage du droit que le seigneur de Roussillon percevait sur les personnes et leurs marchandises. Ainsi naquit la bourgade du Péage-de-Roussillon, qui

devint dans le courant du XVIe siècle une paroisse à part entière. Les
foires ne cessèrent de s'y développer, approvisionnées tant par la route que par la voie fluviale. Les deux communes acquirent ainsi chacune une légitimité, administrative pour Roussillon, commerciale pour le Péage, qu'elles se disputèrent tout au long des siècles. D'ailleurs, lors de la création des départements, Le Péage revendiqua le statut de chef-lieu de canton. Une cOl11mission de la Convention confirma finalement Roussillon dans son statut, car «là était le siège des grands événements de l'histoire» (Coste & Coste, 1987 : 347). Nous allons voir que cette rivalité continua de s'activer dans le courant du Xxe siècle, trouvant des formes nouvelles avec l'installation des usines chimiques. Quant au village de Salaise, il naquit progressivement autour d'un prieuré construit au IXe siècle le long de la Sanne, dans un vaste domaine qui portait le nom de Salegliae, « vallée plantée de saules ». C'est probablement dans ce terme latin qu'il convient de chercher l'étymologie du nom moderne du village. Une importante église, plusieurs fois détruite et à chaque fois reconstruite, fut bâtie dans le prieuré aux XIe et XIIe siècles, faisant accéder dès ses origines le village au rang de paroisse; à la Révolution, Salaise devint commune autonome par rapport à sa voisine Roussillon. 19

Des trois communes, Le Péage possède la plus petite superficie 19. À
plusieurs reprises au cours du XIXCsiècle, elle tente de s'agrandir aux dépens de ses voisines, et y parvient en absorbant plusieurs hameaux septentrionaux. Par contre, sa tentative d'annexer le quartier roussillonnais de Chassagne reste vaine. Ce dernier disposait en effet d'une fontaine alimentée par une source du Péage, et le conseil municipal péageois tente, entre 1870 et 1890, de faire valoir cet argument jusque devant le Conseil d'État pour pouvoir s'étendre. Les querelles sur le sujet entre les deux communes voisines alimentent le registre des délibérations du conseil municipal en des termes pour le moins fleuris. Les élus roussillonnais reprochent par exemple au Péage d'être « un enfant qui de tout temps a cherché à nuire à sa mère

en oubliant ses origines et son passé 20 ». Finalement, en vertu du
droit, Chassagne reste rattaché à Roussillon. Ces épisodes témoignent non seulement des velléités d'extension du Péage, mais aussi de l'importance de l'eau dans cette société locale à dominante agricole. Et sans doute sur ce territoire, l'accès à l'eau a-t-il contribué à structurer les rapports sociaux, que ce soit aujourd'hui par son apport à l'industrie 21,ou hier dans des usages agricoles.

Le PLM et la reconversion

de l'agriculture

locale

Dans le courant du XIXcsiècle, l'arrivée du chemin de fer, reliant
Paris et Lyon aux ports méditerranéens beaucoup plus rapidement que par la voie fluviale, transforme la vallée du Rhône. Les projets d'implantation du rail dans la vallée débutent en 1832, et la ligne

PLM 22 ouvre en 1855, reliant tout d'abord Lyon à Valence, puis très
rapidement le nord et le sud de l'Europe. La compagnie implante une
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741 ha, contre 1.200 pour Roussillon, 1.610pour Salaise et 1.280 pour sa voisine

septentrionale Saint-Maurice-l'Exil. 20Extrait de DCM cité par Coste & Coste (1987 : 347). 21L'usine Rhône-Poulenc puise d'importantes quantités d'eau (environ 7.000 m3/h en moyenne aujourd'hui) pour ses usages industriels. 22« Paris Lyon Méditerranée », nom de la compagnie de chemin de fer qui exploitait cette ligne. 20

gare au cœur du Péage, et en édifie une autre de moindre importance sur le territoire de Salaise, à plus d'un kilomètre du bourg. En cette fin du XIXesiècle, les mutations causées par le PLM sont particulièrement sensibles dans le domaine agricole. Tout d'abord, la sériciculture locale est fortement touchée par les importations de soie d'origine coloniale, facilitées par les nouveaux modes de transports. La culture du mûrier, mais aussi celle du chanvre, se sont en effet développées à partir du XVIesiècle dans toute la vallée du Rhône et ses environs. La draperie occupe par la suite les hivers de nombreux paysans-ouvriers du Haut-Vivarais, du Vercors et du Diois. Quant aux toiles de chanvre et de lin, on les travaille dans le Forez, dans le Grésivaudan ou bien encore dans le Voironnais. Le milieu du XIXe siècle voit progressivement tout ce secteur d'activités se transformer sous l'effet de l'industrialisation, en se regroupant autour de centres urbains qui se spécialisent. Vienne, par exemple, se concentre peu à peu autour du travail de la laine. Lyon se spécialise dans la soierie. Tandis que le nombre d'ateliers de soyeux progresse de façon vertigineuse dans la capitale régionale à partir de la seconde moitié du XIXesiècle, le tissage de la soie s'inscrit dans un espace de plus en plus vaste, dans un mouvement identifié sous le terme de «la Fabrique lyonnaise », inverse à celui que provoque l'industrie partout ailleurs. Dès 1840, plus de la moitié des métiers à tisser battent hors de Lyon, dans un rayon de près de cent kilomètres. À Salaise même, il existe deux filatures de soie, les établissements Gilibert, qui cessent leur activité peu après 1900, et l'entreprise Richard, créée en 1855, dirigée par M. Chaix. Cette dernière est rachetée en 1903 par les frères Cartellier, qui la transforment en atelier de tissage. Dans les villages environnants, la sériciculture et le tissage occupent nombre de personnes employées au rythme des crises et périodes d'expansion de la Fabrique lyonnaise. La crise de 1877, particulièrement importante, commence à réorienter les fabrications des soyeux. On voit progressivement augmenter dans toute la région les tissus mélangés, aux dépens des étoffes de soie pure.

21

Parallèlement à la sériciculture, la viticulture domine alors l'agriculture locale. Dans le courant du XIXesiècle, les coteaux de Salaise sont décrits comme « plantés de bois et de vignoble », et les raisins poussant sur les collines et plaines des communes de Roussillon et du Péage produisent des vins qualifiés d' « estimés» (Crozet, 1869: 4). Les vignes de ces villages n'échappent pas à la dévastatrice épidémie de phylloxéra qui sévit dans toute la vallée du Rhône à la fin du XIXesiècle. Mais le développement du PLM ne laisse guère le temps aux viticulteurs touchés de se relever de cette contagion, tant les vins des régions épargnées du midi de la France envahissent les marchés locaux. À dire vrai, la compagnie du PLM se révèle particulièrement active pour sauver les vignobles méridionaux. Elle subventionne par exemple les recherches sur les insecticides et en approvisionne à bas prix les viticulteurs du sud de la France. En les sauvant, la compagnie ferroviaire se sauve elle-même, en même temps qu'elle ruine les vignobles fragilisés de nombreux coteaux du nord de la France. Les agriculteurs de la vallée du Rhône vont rapidement reconvertir leur activité en direction des productions fruitières. Dans les délibérations municipales du Péage-de-Roussillon, nous avons constaté combien cette commune semblait compter sur le PLM pour aider à la reconversion agricole de la région. En 1885 déjà, alors que l'épidémie touchant les vignes commence à sévir, l'État favorise le développement de la culture du tabac, et la municipalité, composée en majorité d'agriculteurs, alerte la préfecture sur la nécessité de créer un Inagasin de réception des tabacs à la gare PLM du Péage. Cette demande, répétée de façon régulière jusqu'à la Seconde Guerre

mondiale 23, ne sera jamais satisfaite. Quelques années plus tard, en
1909, c'est directement à la compagnie PLM que le conseil municipal péageois s'adresse, afin que celle-ci améliore son service vis-à-vis des arboriculteurs. La culture du pêcher s'étant considérablement développée en quelques années, la municipalité se plaint du manque
23 On trouve des délibérations se rapportant à cette question lors des conseils municipaux des 26.07.1885,15.05.1914,27.12.1922 et 29.11.1941, prouvant ainsi que la culture du tabac a réussi son implantation dans l'agriculture locale. 22

de rapidité de la compagnie pour prendre en compte les quantités produites. D'autre part, la cOlnpagnie PLM non seulement permet, mais initie des modifications importantes dans l'activité agricole, jouant un rôle moteur dans la reconversion arboricole en cours. En effet, la démographie des grandes villes (Marseille, Lyon ou Paris) desservies par la voie de chemin de fer explosant littéralement sous l'impulsion de leur industrialisation, la compagnie ferroviaire met au point un service de fret de produits agricoles pour répondre à leurs demandes. Plus encore, elle élabore en 1912 un « service agricole». Elle charge les dirigeants de celui-ci de créer des pépinières, de distribuer les semences sélectionnées auprès des nouveaux arboriculteurs, de faire battre campagne à des techniciens pour apprendre à tailler et à traiter ces végétaux, et de mettre au point des emballages adaptés aux productions ainsi obtenues. Elle va même jusqu'à financer des prêts aux agriculteurs, commerçants et autres expéditeurs concernés par ces nouvelles productions (Huet, 1993). Ainsi la compagnie PLM structurera une grande partie de la culture fruitière dans la moyenne vallée du Rhône. Le développement de l'arboriculture se fait particulièrement sentir à Roussillon, les terrains caillouteux du plateau de Louze étant propices à cette agriculture. D'ailleurs, le conseil municipal roussillonnais, fortelnent investi par les cultivateurs du village, alerte en 1909 non plus la compagnie du PLM, mais l'administration des Postes, sur la nécessité d'améliorer ses services en direction des arboriculteurs en pleine reconversion. Ainsi se développent, à l'aube du xxe siècle, ces trois villages du Dauphiné, dominés par les ruines du château de Roussillon, tandis que dans la plaine du Rhône, la voie de chemin de fer contribue à faire, défaire et refaire l'économie locale. La compagnie du PLM jouera à nouveau, quelques années plus tard, un rôle capital dans l'industrialisation de la région.

23

Les prémices Salaise

d'une

implantation

industrielle

à

Si la création de la gare PLM avait induit, au Péage, l'ouverture d'entrepôts tournés vers les activités agricoles de la région, il semble que le chemin de fer ait contribué à développer à Salaise quelques manufactures.

Au cours du XIXe siècle, deux filatures s'installent au village. L'atelier Gilibert se localise dans le bourg même, tandis que les établissements Richard construisent un bâtiment à l'écart du bourg. Ce dernier atelier en particulier développe une importante activité, et rencontre des difficultés pour recruter de la main-d'œuvre sur place. L'entreprise recrute du personnel dans les villages voisins, pour l'essentiel des jeunes filles célibataires, qu'elle loge sur place la semaine durant, dans un dortoir aménagé à cet effet (Buisson, 1981). En 1903, les frères Cartellier achètent la filature Richard, qu'ils transforment en atelier de tissage mécanisé comprenant cinquante métiers. Elle connaît une trajectoire ascendante jusque dans les années 1930, embauchant jusqu'à quatre-vingts personnes, et s'adaptant aux évolutions successives de son activité. L'une de cellesci, et non des moindres, consiste en l'apparition de la soie artificielle, la rayonne, produite notamment par les usines Rhodiaséta, comme nous le verrons ultérieurement. Les établissements Cartellier survivent à l'apparition de l'industrie du textile artificiel et mènent de front, jusqu'en 1934, l'exploitation de ces deux types de fils. Après quelques années difficiles, ils connaissent à nouveau de beaux jours avec la fabrication de fils à coudre, de cordonnets et de voiles. L'usine cesse progressivement son activité de 1959 jusqu'à 1970. Les établissements Cartellier n'étaient pas les seuls ateliers installés, avant guerre, dans le bourg de Salaise. De la fabrique d'artifices Le Martinicas, couralnment appelée «les pétards », nous n'avons retrouvé que peu de traces. En particulier, nous ignorons la date précise de son implantation, à propos de laquelle le conseil municipal ne fut pas consulté. Occupant les locaux de la filature Gilibert,

24

devenus vacants, Le Martinicas fabriquait des « jeux détonnants », feux de Bengale, volcans (utilisés pour certains effets scéniques) et autres pétards issus de la pyrotechnie. Outre des jouets pyrotechniques, l'entreprise fabrique des produits raticides, à base de phosphure de zinc, ainsi que des bandes rallumeuses pour les mines. Elle est la seule usine en France à procéder à cette fabrication à base de phosphore blanc, selon une concession qui lui a été octroyée par la poudrerie nationale de Sorgues. Tous les produits fabriqués par Le Martinicas étant à base de phosphore, on peut émettre l'hypothèse que, plutôt que les jouets détonnants, les bandes rallumeuses pour les mines sont à l'origine de l'établissement salaisien. Et si tel était le cas, la première industrie chimique implantée localement serait bien Le Martinicas, et non l'usine de la Société chimique des usines du Rhône (SCUR). À la veille de la guerre de 1914, Le Péage semble donc traversé par des préoccupations urbaines liées à son activité commerciale en constant développement, tandis que Salaise connaît depuis plusieurs décennies un développement économique en lien avec la petite industrie textile. Roussillon semble, des trois bourgs voisins, celui le plus ancré dans une pratique agricole. C'est paradoxalement sur le territoire de ce dernier que la SCUR va acheter des terrains pour s'implanter. L'entrée de la France dans la guerre précipite cette installation, conçue initialement comme provisoire.

Lyon et Saint-Fons, roussillonnaise

berceaux

de

la

chimie

Connaissant le développement décisif de cette usine chimique pour l'espace roussillonnais, nous souhaitons ici éclairer les raisons d'une implantation de la SCUR à Roussillon. Pour ce faire, il faut se décaller dans le telnps et dans l'espace, en brossant un rapide tableau de l'évolution de la chimie lyonnaise. En effet, l'usine chimique roussillonnaise a été, à l'origine, très clairement conçue par les dirigeants de la SCUR comme une simple extension de leurs établissements de Saint-Fons, commune de la banlieue lyonnaise. 25

Mais la guerre de 1914 ne peut à elle seule expliquer cette nécessité d'extension. En réalité, l'industrie chimique lyonnaise a connu tout au long du siècle précédent une formidable expansion, se traduisant dans l'espace par un déplacement du centre vers la périphérie urbaine. Le site dauphinois sera appelé - au moins un temps - à jouer le rôle d'appendice lyonnais. Aussi, pour saisir toutes les dynamiques de l'aventure roussillonnaise, sommes-nous invités à faire un détour par Lyon. Il ne saurait être ici question de faire un historique exhaustif de l'industrialisation lyonnaise, ni du développement de la chimie

industrielle dans cette agglomération 24. Par contre, la SCUR ayant
son siège social à Saint-Fons, commune mitoyenne des quartiers sud de Lyon, il est intéressant de comprendre dans quels contextes historique, économique, urbain et stratégique se situent non seulement cette entreprise, mais aussi le secteur dans lequel elle est amenée à évoluer. Pendant le XIXesiècle, la chimie lyonnaise connaît un double mouvement, industriel d'une part - avec son émancipation progressive de l'activité des soyeux -, et urbain de l'autre - avec son rejet vers la périphérie et son regroupement progressif à Saint-Fons. L'établissement roussillonnais sera, en quelque sorte, issu de la rencontre de ces deux processus. L'industrie chimique se développe à Lyon grâce à la soierie, avec l'installation d'ateliers de teintures et d'apprêts, avant de se bâtir progressivement un destin autonome. L'évolution de plusieurs entreprises phares, parmi lesquelles la société Gillet, éclairerait cette émancipation. En effet, le travail de la soie naturelle demande une suite de traitements. Chacune de ces étapes amène à développer des gammes de produits entraînant des développements dans des secteurs étrangers au textile, parmi lesquels le savon, le silicate de soude puis l'eau oxygénée, les tanins ou bien encore certains acétates. Plusieurs industriels lyonnais vont fabriquer par la suite des colorants synthétiques, faisant appel à une chimie plus complexe.
24

On s'appuiera ici sur plusieurs ouvrages, parmi lesquels Laferrere (1960) et Lequin
(1974).

26

Deux autres sociétés, issues de la fabrique, dominent l'espace lyonnais de la chimie minérale au XIXe siècle. La première, les établissements Coignet, est ouverte au nord-ouest de la ville (près de I'île Barbe) en 1818 pour extraire des ossements d'animaux les ostéocolles nécessaires à l'apprêt des étoffes. Elle s'étend par la suite à la périphérie orientale (Villeurbanne) en produisant du phosphore blanc. La seconde, les établissements Perret, ouvre en 1819 à l'est du cœur urbain (aux Brotteaux), pour fabriquer de la soude artisanale, nécessaire aux verriers. En 1822, elle s'implante dans le quartier septentrional de Perrache, pour produire de l'eau de Javel et de l'acide sulfurique, tous deux utilisés par les teinturiers. En faisant breveter un nouveau procédé de grillage des pyrites, Perret s'assure le monopole de la fabrication de l'acide sulfurique, ce qui lui donne un rôle moteur, dès le milieu du siècle, dans l'industrie chimique lyonnaise. La société Perret est rapidement l'objet de protestations de la part des soyeux et autres propriétaires des environs, qui lui reprochent ses fumées et odeurs nauséabondes. Les édiles lyonnais, notamment, souhaitent préserver la nouvelle gare d'eau de Perrachequi assure un lieu d'échange et de stockage stratégique pour le commerce de la soierie et des tissus - d'un environnement industriel lourd et polluant. Perret, évincé de ce lieu, achète en 1854 treize hectares de terrain à Saint-Fons, hameau maraîcher de la commune périphérique de Vénissieux, au sud de l'agglomération. Quelques années plus tard, il y installe définitivement ses nouvelles usines. La délocalisation de l'industriel, sur ces terrains encore inondables, provoque rapidement un effet concentrationnaire de l'industrie chimique lyonnaise. L'iInplantation saint-foniarde, en rompant avec une installation lyonnaise intra-muros, donne confusément le signal d'une autonomisation de l'industrie chimique. Les Perret font rapidement de leur usine la première de France, renommée pour la pureté de ses acides. Lyon devient ainsi la capitale du vitriol. Quant à l'exploitation de la famille Coignet, elle se spécialise dans les ostéocolles et les gélatines, faisant de Lyon le premier centre français de ces produits. Outre la présence de l'eau en abondance, Saint-Fons est dotée d'une gare ferroviaire du PLM qui relie ainsi très rapidement l'industrie 27

chimique naissante à ses fournisseurs et clients. D'autant que le réseau ferré s'étend très vite sur l'ensemble du territoire national et au-delà, dans les liaisons avec les axes rhénan et transalpin. SaintFons devient incontestablement la «capitale nationale de la

chimie»

25.

À l'aube du xxe siècle, les quatre principaux groupes

chimiques, encore présents aujourd'hui sous des noms parfois différents, y sont déjà installés: Perret et Saint-Gobain, l'Électrochimie, la Société pour l'industrie chimique à Bâle et la société Monnet, devenus respectivement Total-Fina-Elf pour les deux premières, Ciba-Geigy, et la SCUR puis Rhône-Poulenc puis Rhodia pour la dernière. Dès la fin du XIXe siècle, les chimistes prennent de nouvelles orientations dans des domaines industriels très divers, s'émancipant encore davantage des soyeux lyonnais. Ainsi la famille Gillet lance une fabrication de sulfate de cuivre (encore nommé « verdet »), utilisé pour vaincre l'épidémie de phylloxéra, la Société Lumière et fils installe à Feyzin une usine pour fabriquer le support cellulosique de la photographie (1902), l'Électrochimie fabrique du phénol dans sa nouvelle usine de Pierre-Bénite (1905), la SCUR lance sa chaîne d'« aspirines du Rhône» et la Société Coignet produit des engrais (1912). Au cours du XIXesiècle, la chimie était devenue une industrie de synthèse, rompant progressivement avec ses bases initiales de transformation de produits animaux et végétaux. Le développement de la métallurgie lyonnaise lui offre de nouveaux débouchés, notamment dans l'électrochimie. Par ailleurs, nombre de ses fabrications deviennent des produits d'usage courant dans le grand public. Parmi les entreprises chimiques lyonnaises et saint-foniardes, la SCUR a été alnenée à développer des produits de grande consomlnation. Au début du xxe siècle, la chimie se développe dans un contexte international très concurrentiel. Par le nombre et la qualité des chimistes qu'elle emploie, par l'importance de son marché intérieur,

25

La commune a conquis son autonomie sur Venissieux en 1888. 28

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