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INVENTER UN NOUVEL ART D'HABITER

De
206 pages
Le projet de ce livre est de montrer que le territoire n'est pas une réalité " en soi ", mais qu'il constitue un enchevêtrement de " clairières " personnalisées qui définissent autant de rapports intimes à l'espace. Plutôt que de chercher à organiser rationnellement nos espaces nous ferions mieux de comprendre comment les individus inscrivent leurs existences dans leurs mondes. Dans cette entreprise, les concepts de la complexité peuvent apparaître comme de précieux outils pour ceux qui ont la responsabilité de nos territoires - élus, administrateurs, chefs d'entreprise, architectes, etc.
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Inventer un nouvel art d'habiter
Le ré-enchantement de 1'eJ]JaceCollection Ingenium
dirigée par Georges Lerhet et Jean-Louis Le Moigne
« Car l'ingenium a été donné aux humains pour comprendre, c'est-à-
dire pour faire».
Ainsi G. Vico caractérisait-il dès 1708 «la Méthode des études de
notre temps », méthode ou plutôt cheminement - ces chemins que nous
construisons en marchant - que restaure le vaste projet contemporain
d'une Nouvelle Réforme de l'Entendement.
Déployant toutes les facultés de la raison humaine, l'ingenium - cette
« étrange faculté de l'esprit humain qui lui permet de conjoindre », c'est-
à-dire de donner sens à ses expériences du « monde de la vie» - nous
rend intelligibles ces multiples interactions entre connaissance et action,
entre comprendre et faire, que nous reconnaissons dans nos
comportements au sein des sociétés humaines.
A la résignation collective à laquelle nous invitent trop souvent encore
des savoirs scientifiques sacralisant réductionnisme et déductivisme, « les
sciences de l' ingenium» opposent la fascinante capacité de l'esprit
humain à conjoindre, à comprendre et à inventer en formant projets, avec
cette « obstinée rigueur» dont témoignait déjà Léonard de Vinci.
La collection «Ingenium» veut contribuer à ce redéploiement
contemporain des « nouvelles sciences de l'ingénierie» que l'on appelait
naguère sciences du génie, dans nos cultures, nos enseignements et nos
pratiques, en l'enrichissant des multiples expériences de modélisation de
situations complexes que praticiens et chercheurs développent dans tous
les domaines, et en s'imposant pragmatiquement l'ascèse épistémique que
requiert la tragique et passionnante Aventure humaine.
Déjà parus
Marie-José AVENIER, Ingénierie des pratiques collectives. La Cordée et
le Quatuor, 2000.
Jacques MIERMONT, Les Ruses de l'esprit ou les arcanes de la
complexité, 2000.
BrunoTRICOIRE,La médiationsociale: le génie du « tiers », 2002.Michel Roux
Inventer un nouvel art d'habiter
Le ré-enchantement de l'e.space
L'Harmattan L'Harmattan Hongrie L'Harmattan Italia
5-7, rue de l'École-Polytechnique Hargita u. 3 Via Bava, 37
75005 Paris - France 1026 Budapest - Hongrie 10214 Torino - ItalieDU MEME AUTEUR
- Roux M., Géographie et Complexité. Les Espaces de la
nostalgie, Collection« L'Ouverture philosophique »,
L'Harmattan, 1999.
- Roux M., L'imaginaire marin des Français - Mythe et
Géographie de la mer, Préface de P. Claval, Collection
« Maritimes », L'Harmattan, 1997.
- Roux M., Le Désert de sable, l'imaginaire saharien des
Français 1900-1994, Préface de Théodore Monod, Collection
«Histoire et Perspectives méditerranéennes », L'Harmattan,
1996.
(Ç)L'Harmattan, 2002
ISBN: 2-7475-2499-XREMERCIEMENTS
Je remercie J.-L. Le Moigne qui m'a aidé à préférer, à
l'ascèse des déserts, celle des pistes de la complexité,. la
complexité ne m'a pas fait quitter les marges, mais elle m'a aidé
à les transformer en lieux d'échanges.
Mes remerciements s'adressent aussi à Jean-Paul Ferrier,
pour sa lecture attentive et ses encouragements, ainsi qu'aux
acteurs, qui en m'engageant récemment comme conseil, donnent
aux idées que je défends la mesure de leur utilité sociale.Aux Miens,SOMMAIRE
11INTRODUCTION -Nos territoires sont d'abord des mondes
CHAPITRE PREMIER -Nos territoires sont dans la tourmente... ou
15les limites de l'organisation rationnelle de l'espace
CHAPITRE II -Quand les individus se détournent des livres pour
27inventer d'étranges territoires
CHAPITRE III -Tout se passe comme si les hommes avaient pour
47projet d'habiter en poète
CHAPITRE IV -L'espace de la pensée mythique ou l'art de donner
65du sens au quotidien
CHAPITRE V -Quand le dogme de la « marche du siècle»
87ne nous laisse plus le temps d'habiter en poète
CHAPITRE VI -Quand l'ordre de la Figure se substitue
107à l'ordre du Vécu
CHAPITRE VII - Quand la Consommation et la Norme traduisent
129les espaces poïétiques en zones de non-droit
145CHAPITRE VIII -Violences d'espaces
CHAPITRE IX - Plus de complexité pour réinventer
171pragmatiquement des territoires harmonieux
189EPILOGUE -Vivre à bord
195Bibliographie
203Index
9INTRODUCTION
Nos territoires sont d'abord des mondes
« Que le monde soit mon monde se montre en
ceci que les frontières du langage (le seul que je
comprenne) signifient les frontières de mon
monde. » - L. Wittgenstein
Ce livre traite « des territoires» et surtout des conditions
qui peuvent favoriser leur habitation harmonieuse et durable.
Or, parmi ces conditions, il en est une qui me paraît plus
impérieuse que les autres: ne plus utiliser ce terme au singulier
et procéder à sa redéfinition. En effet, les différentes acceptions
qu'on lui prête le présentent toujours peu ou prou comme une
«portion» appropriée de l'espace; ce faisant, elles accréditent
l'idée qu'il se réduit à une «figure» fermée, limitée par des
frontières, et qu'il est loisible, par conséquent, de le décrire de
« l'extérieur ». Ainsi le territoire aurait une existence « en soi »,
observable par tous; on pourrait distinguer les collections
d'objets qui le peuplent (maisons, rues, entreprises, espaces
verts, etc.), chercher les lois qui rendent compte de son
ordonnancement et rêver de lui donner un jour une forme
universelle idéale.
Je n'adhère pas à ce mode de représentation qui contraint
dangereusement la réflexion. Avec d'autres, auxquels ce livre
rend hommage, je préfère croire que « les» territoires ne sont
pas distincts de nous et qu'ils sont au contraire des
« extensions» de nos êtres intimes: des « clairières» que l'on
éclaircit, des «mondes» que l'on ouvre, des «sphères
utérines », des «abords », des «clôtures opérationnelles »,
autant de manières de désigner des régions, des interfaces qui
permettent aux êtres de construire leur autonomie, c'est-à-dire
Ilde s'inscrire et de s'intégrer dans la totalité en préservant leur
différence.
Ces territoires-mondes sont des « traductions»
inventives, poïétiques et hautement personnalisées par
lesquelles les êtres investissent et saisissent leur environnement
anthropo-naturel ; par conséquent ce sont des « langages ». Or,
comme la plupart d'entre nous n'ont pas appris, à l'instar des
moines tibétains, à différencier leur pensée de leur être, les
frontières de nos langages sont les frontières de nos mondes et,
comme le dit L. Wittgenstein, nous sommes nos mondes.
Cette heuristique modifie considérablement l'approche de
nos territoires, qu'il s'agisse d'une table, d'une cave, d'un
grenier, d'une maison, d'un jardin, d'un bureau, d'un atelier,
d'une entreprise, d'une rue, d'un quartier, d'une ville, d'une
région ou encore d'une montagne ou d'un désert, etc. En effet,
elle dénie aux «décideurs» la possibilité de les aménager,
comme ils le font aujourd'hui, au nom de vérités et de principes
universels. Car ces processus d'uniformisation et de
standardisation, qui nous convoquent au nom de la « Raison»
et du « Progrès» et nous pressent de nous plier aux exigences
d'un temps qui se contracte et d'un espace qui se rétrécit, ne
cessent de piétiner les «j ardins secrets» qui s'enchevêtrent et
se profilent en filigrane de ces territoires. Ce faisant, ils
risquent de perturber gravement nos langages, nos façons de
produire les images de nos mondes, de donner du sens à nos
existences et de nous engager à terme dans des violences
d'espaces.
Ce livre souhaite sensibiliser le lecteur à cette heuristique
et surtout lui suggérer qu'il est possible de regarder les choses
autrement; qu'aucune fatalité ne saurait nous interdire, ici et
maintenant, de réinventer des espaces harmonieux, pour peu
que nous parvenions à faire sourdre les projets des uns et des
autres pour les épisser, c'est-à-dire les relier entre eux dans
leurs différences.
En ce sens, il s'adresse à tous ceux qui se soucient
d'espaces. Et même si les deux premiers chapitres peuvent
laisser entendre qu'il est destiné aux aménageurs, les autres,
consacrés à l'art d'habiter en poète (chapitre III), à l'espace de
la pensée mythique (chapitre IV), aux forces déterritorialisantes
12(chapitres v, VI, VII), aux violences d'espaces (chapitre VIII) et
à la complexité (chapitre IX), achèveront de convaincre, je
l'espère, qu'il concerne largement l'architecte, l'urbaniste, le
chef d'entreprise et, d'une manière plus générale, tous ceux qui
mobilisent leur «ingenium» et travaillent à la réinvention de
nos espaces.CHAPITRE PREMIER
Nos territoires sont dans la tourmente...
ou les limites de l'organisation rationnelle de l'espace
«La vérité n'est point ce qui se démontre. Si dans ce
terrain, et non dans un autre, les orangers développent de
solides racines et se chargent de fruits, ce terrain-là, c'est
la vérité des orangers. La logique? Qu'elle se débrouille
pour rendre compte de la vie» - A. de Saint-Exupéry
Nos territoires sont dans la tourmente, balayés par des
turbulences qui affectent et mobilisent souvent toutes les
sphères de l'être et de la société. Il suffit pour s'en convaincre
de parcourir les quotidiens pour prendre conscience de
l'ampleur de ces perturbations. L'année 2001 a offert le
spectacle répété d'inondations exceptionnelles qui, par leur
récurrence inattendue, ont révélé violemment et brutalement à
certains habitants qu'ils risquaient de devenir prisonniers de
leurs espaces familiers, astreints dorénavant à résider sous des
toits devenus en même temps précaires et invendables. Ces
inondations, pour lesquelles il est difficile de faire la part entre
le hasard météorologique et l'expression d'une nouvelle
logique anthropo-naturelle, sont loin de constituer un train de
remous particuliers. En effet, si l'année 2001 les a exposées
sous les feux de la rampe de l'actualité, elles ne doivent pas
faire oublier la longue liste des «désordres» qui déstabilisent
nos ancrages territoriaux. Pour rester dans le seul domaine de
l'environnement, il conviendrait de mentionner tous les
phénomènes qui viennent faire la «une» des journaux:
émissions de gaz à effet de serre, pollution atmosphérique due
aux particules fines, diffusion de produits chimiques comme la
dioxine, pollution des eaux par les nitrates et les pesticides,
15développement spectaculaire des déchets de toutes sortes,
surpêche, érosion des sols, etc. Les experts de l'OCDE, qui
viennent de publier un nouveau rapport sur les perspectives de
l'environnement, n'en finissent pas de multiplier les alertes tout
en laissant paraître leur scepticisme quant aux moyens
d'enrayer ces nuisances. Ils constatent laconiquement que la
qualité de nos espaces est sérieusement mise à mal par la
croissance, mais que, dans le cadre économique actuel,
l'environnement continuera à se dégrader. C'est ce que
souligne encore récemment et avec ironie H. Kempf dans le
journal Le Monde: «L'OCDE s'arrête ici au bord du gouffre
idéologique qui pourrait l'aspirer: on ne trouvera dans l'épais
et sobre document aucune esquisse de remise en cause du
concept et de la nécessité de la croissance. »1.
Les dirigeants et/ou les instances en charge de nos
territoires, quels qu'ils soient, restent sans réponse face à ces
turbulences. Des constatations aux recommandations, ils
franchissent allégrement le pas, mais l'affichage de leur bonne
volonté ne parvient pas à mettre en œuvre une politique
efficace. Or, ce qui est plus inquiétant, c'est le fait que ces
questions dites « environnementales » particulièrement
préoccupantes n'épuisent pas à elles seules le champ des
souffrances d'espaces.
En effet, en se déplaçant dans ce que nous nommons
habituellement le domaine social, c'est à d'autres difficultés
que nous sommes sensibilisés: la violence dans les banlieues,
dont l'actualité se fait l'écho par bouffées spasmodiques, vient
à son tour étoffer le dossier. Récemment, elle est même sortie
de ses frontières habituelles, à la surprise de tous, pour s'offrir
à la vue de tous sur l'Esplanade de la Défense. Elle rappelle
que la mixité sociale, qui figure pourtant au rang des grandes
préoccupations humanistes de nos sociétés, ne trouve pas la
moindre pierre d'achoppement pour se réaliser.
Dans la sphère des questions de société, on pourrait aussi
évoquer la «violence routière» dont le bilan désastreux le
er
week-end du 1 mai 2000 a suscité de nombreux commentaires
1. KEMPFH., «La Croissance contre l'environnement» in Le Monde,
n017523, 28 mai 2001.
16dans la presse faisant état de l'intensité incompréhensible et
inadmissible de ce phénomène en France2. Cette question
ramène immanquablement à celle plus générale des transports
et à l'impuissance des pouvoirs publics à diminuer la part de
l'automobile dans les déplacements. Dans la longue liste des
conflits d'usage des territoires, il faudrait aussi mentionner les
revendications des chasseurs, des pêcheurs et des « ruralistes »
dont le vote, certainement complexe à déchiffrer, s'est encore
affirmé « bruyamment» lors des dernières élections régionales.
On pourrait encore prolonger cet inventaire en attirant
l'attention sur l'actuel débat qui se fait jour à propos de la
pertinence des découpages du territoire de l'Etat-nation.
L'émergence de la notion de «pays» et les réflexions sur la
taille critique des régions introduisent un nouveau regard sur la
gestion des territoires, en posant le problème de la
« gouvernance ». Qui doit définir la politique du ou des
territoires? L'Etat ou les instances locales, les élus ou les
associations citoyennes, les services administratifs ou les futurs
conseils de développement? Comment redéfinir les pouvoirs,
comment les rendre complémentaires et surtout comment se
questionner sur leur légitimité pour concilier à la fois exigence
démocratique, éthique et pragmatique?
Enfin, et surtout, il conviendrait de changer d'échelle
pour s'intéresser aux difficultés qu'éprouvent quotidiennement
les individus à s'inscrire harmonieusement dans leurs espaces
familiers.
En écrivant ces quelques lignes, mon propos n'est pas
d'accréditer l'idée consensuelle selon laquelle le monde
moderne se serait compliqué à l'extrême au point d'être devenu
ingérable. Les difficultés que rencontrent ceux qui ont la charge
de nos espaces, leurs surprises, leurs déconvenues et leurs
échecs, qui génèrent ce sentiment d'impuissance ambiant et
donnent l'impression d'un navire livré à lui-même, tiennent
sans doute à leur certitude que les territoires sont des « réalités
en soi », des «objets », dont on ne peut comprendre l'usage
qu'en les découpant et en les disséquant par le menu pour en
2.Id., 6 mai 2000, p. 10.
17extraire de longues chaînes de déterminations. Les
« aménageurs » agissent sur les espaces à partir de
« diagnostics» qui cherchent à mettre en évidence «leurs
forces et leurs faiblesses », leur «vocation », leur aptitude à
répondre aux « besoins» des populations ou des entreprises, au
nom de «l'intérêt général» ou du «progrès », etc. Dans ces
conditions, leurs potentialités sont évaluées à l'aune de
quelques paramètres «objectifs» empruntés à différents
champs disciplinaires. Et par glissements successifs,
I'habitabilité harmonieuse des territoires est subordonnée au
respect de «grilles de critères»; elle passe par la mise en
conformité des lieux avec des standards idéalisés sans que ne
soient jamais vraiment précisés les croyances et les projets qui
les fondent. Tout se passe comme si, en matière de territoires,
les responsables continuaient de croire que, pour comprendre la
richesse d'un être, il suffit d'établir un bilan sanguin ou encore
que, pour juger de la vitalité d'une entreprise, on peut se
contenter d'un bilan comptable. En effet, le discours
institutionnel, qui filtre par exemple des «schémas de
développement et d'aménagement» à l'échelle nationale ou
européenne, repose toujours sur une démarche analytique qui:
1. décompose le territoire en surfaces de distribution,
construites à l'aide de grands indicateurs statistiques - densités,
PIB par habitant, espérance de vie, accès aux services de
transports, télécommunications, santé, éducation et culture;
2. superpose ces surfaces;
3. dégage de cette lecture croisée des « structures récurrentes »,
« naturalisées », dont on cherche à rendre compte de la logique,
en mobilisant des modèles explicatifs, légitimés par des lois
d'engendrement, importées ou dérivées de celles qu'ont
établies les mathématiciens et les physiciens sur leurs espaces
topologiques et isotopiques: « Les actes fondamentaux de la
production de l'espace se font selon ces structures
élémentaires, les produisent et produisent leur arrangement.
(...) Il apparaît que tout espace singulier est fait de
l'arrangement plus ou moins complexe d'une quantité de
structures élémentaires qui ne sont elles-mêmes qu'en petit
nombre. Comme le langage a ses règles et ses codes, (.oo),
l'espace a ses règles et ses codes (oo .). Ces chorèmes [structures
18récurrentes] expriment des actions, des projets, des résultats:
ils composent la signature des sociétés. Nous allons y retrouver
des lois de l'espacement, de la distance et de la gravitation, et
toutes les actions sociales d'appropriation, d'exploitation, de
communication, d'habitation-habituation et de gestion. »3
Ainsi, les «potentialités» du territoire se donnent les
apparences de « données », de « faits» saisis « objectivement ».
Du coup, ces structures résilientes sont censées représenter les
projets ou l'évolution inéluctable des sociétés en marche vers le
progrès; elles deviennent la traduction de «l'intérêt public ».
Elles s'imposent alors comme de véritables «référents »,
incontournables dans l'établissement de nouvelles politiques;
elles donnent la mesure des « atouts» et des « contraintes» qui
« conditionneront» le bon développement des autres régions.
Ce qui «est mis en lumière» par des «observations
objectives» devient ce qui « doit être» pour tous et partout. En
conséquence, tout ce qui pourrait s'opposer à cette vision est
occulté, marginalisé ou contraint de s'y plier. C'est selon cette
logique que la «banane bleue» (l'axe rhénan) est présentée
comme un exemple proposé à l'imitation, si l'on en croit le
journal Le Monde qui se fait l'écho des interrogations des
experts français: « La dimension des régions françaises est-
4
elle adaptée au cadre européen? » et de leurs réponses-
« Afin de mieux articuler la France au sein du continent
européen, l'avenir probable que la DATAR rêve de voir se
dessiner tourne autour de grands systèmes urbains
polycentriques inspirés du système rhénan. »5
Les conditions d'une habitabilité harmonieuse du
territoire sont ainsi « déterminées» a priori par la
« compétitivité économique internationale» : « L'intégration à
l'Europe passe par la notion de réseaux de villes capables
d'atteindre conjointement des niveaux de compétences plus
efficients dans la compétitivité internationale. »6
3.BRUNET R., DOLLFUS O., Mondes nouveaux, Reclus, 1990, p. 90.
4'LeMonde, Dossiers et Documents, «La Révolution des communes »,
n0296, mars 2001.
5.Id. p. 4.
6.Id. p. 1.
19Déjà, on se réjouit de voir se dessiner, au sud de la
dorsale lotharingienne (une autre façon initiée de nommer
l'axe rhénan), un arc méditerranéen qui semble «aller de soi »,
puis un arc atlantique qui fermera le triangle ainsi formé; ces
arcs ont alors «vocation» à être reliés par des «colonnes
vertébrales », des «tuyaux» qui se connectent en formant des
« hubs» (nœuds). La validation de ce discours repose sur
l'adoption a priori de pseudo-vérités qui n'explicitent jamais
les modalités de leur établissement: le développement d'un
territoire se mesure à son niveau de
économique, la rentabilité et la compétitivité sont liées aux
économies d'échelle et de proximité, elles supposent de
concentrer les activités et les hommes, d'accélérer les flux, etc.
Il est étonnant de voir à quel point dans ces schémas l'aire
métropolitaine reste idéalisée, en tant que modèle universel et
uniformisé, dans un contexte où l'on ne cesse par ailleurs de
dénoncer les problèmes environnementaux et sociaux associés
aux grandes concentrations urbaines et où l'on plaide pour plus
de diversité, plus de décentralisation et plus de gouvernance.
Implicitement, la construction du territoire devient une
affaire de calque, à partir de standards inféodés à des logiques
économiques et géométriques qui excluent les projets des
habitants. Leur a-t-on demandé s'ils souhaitaient résider dans
des «hubs» ou dans de grandes aires urbaines, caractérisées
par de forts PIB et dotées de grands aéroports? Leur a-t-on
demandé ce qu'étaient pour eux le «développement », le «bon
pays », le territoire « harmonieux» ou 1'habitabilité
« heureuse»? Comment les experts du territoire intègrent-ils
l'expérience des habitants de certaines communes dispersées du
Haut-Doubs (pour ne citer que cette petite région de
montagne) : ces dernières ont refusé l'agriculture productiviste,
conservé la propriété communale, rejeté le tourisme et les
lotissements, tourné le dos à la consommation, à l'affichage
publicitaire, opté pour une vie relativement ascétique mais libre
de dettes et de servitudes, choisi de respirer l'aura tranquille de
leur montagne. Or ces experts les relèguent systématiquement,
dans des « diagonales arides », au rang de régions en difficulté
ou en « retard ». Le discours de ces derniers n'est du reste pas
toujours cohérent, puisqu'il y a peu de temps, à l'occasion d'un
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