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Kinshasa à l'épreuve de la désagrégation nationale

De
317 pages
La République démocratique du Congo reste confrontée à une éternelle convoitise internationale, à une permanente crise économique et sociale. L'insécurité politique, économique et sociale a engendré un développement anarchique des grandes villes, dont Kinshasa la capitale. Mégalopole, cette dernière concentre tous les aspects de ces réalités. Pourquoi ce rendez-vous manqué ou ajourné d'un pôle de développement en Afrique centrale ? Problème de bonne gouvernance, de structures ou des institutions ?
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KINSHASA A L'EPREUVE DE LA DESAGREGATION NATIONALE

L'HARMATTAN,2007 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

@

75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattanl@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-04708-2 EAN: 9782296047082

TSHINGI KUENO NDOMBASI

S.

KINSHASA A L'EPREUVE DE LA DESAGREGATION NATIONALE

L'Harmattan

Etudes Africaines Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa

Dernières parutions Jacques CHATUÉ, Basile-Juléat Fouda, 2007. Bernard LABA NZUZI, L'équation congolaise, 2007. Olivier CLAIRAT, L'école de Diawar et l'éducation au Sénégal, 2007. Mwamba TSHIBANGU, Congo-Kinshasa ou la dictature en série, 2007. Honorine NGOU, Mariage et Violence dans la Société Traditionnelle Fang au Gabon, 2007. Raymond Guisso DOGORE, La Côte d'Ivoire: construire le développement durable, 2007. André-Bernard ERGO, L 'héritage de la Congo lie, 2007. Ignatiana SHONGEDZA, Éducation des femmes en Afrique australe, 2007. Albert M'P AKA, Démocratie et vie politique au Congo-Brazzaville, 2007. Jean-Alexis MF OUT OU, Coréférents et synonymes du français au CongoBrazzaville. Ce que dire veut dire, 2007. Jean-Alexis MF OUT OU, La langue française au Congo-Brazzaville, 2007. Mouhamadou Mounirou SY, La protection constitutionnelle des droits fondamentaux en Afrique. L'exemple du Sénégal, 2007. Cheikh Moctar BA, Etude comparative entre les cosmogonies grecques et africaines,2007. Mohamed Saliou CAMARA, Le pouvoir politique en Guinée sous Sékou Touré,2007. Pierre SALMON, Nouvelle introduction à l'histoire de l'Afrique, 2007. Pierre KAMDEM, Camerounais en Ile-de-France, 2007. Vincent MULAGO, Théologie africaine et problèmes connexes. Au fil des années (1956 -1992),2007. COLLECTIF, L'Afrique, histoire d'une longue errance, Colloque au Lucernaire du 24 et 25 mars 2007, 2007 BOUOPDA Pierre Kamé, Cameroun, les crises majeures de la présidence Paul Biya, 2007. André MBENG, Recueil de chansons épiques du peuple bassa du Cameroun, 2007. Souraya HASSAN HOUSSEIN, Économie du développement et changements institutionnels et organisationnels, 2007. André Julien MBEM, L'Afrique au cœur de l'Europe. Quel projet pour le Nouveau Monde qui vient ?, 2007. Djibo HAMANI, L'Islam au Soudan Central, 2007. William BOLOUVI, Quel développement pour l'Afrique subsaharienne ?, 2007. Simon-Pierre E. MVONE NDONG, Bwiti et christianisme, 2007.

REMERCIEMENTS

La complexité du sujet et des thèmes abordés m'a poussé à solliciter des conseils et suggestions de plusieurs personnes que je ne peux pas toutes citer. Néanmoins les renseignements de l'ancien commissaire de zone et du peuple Jean Zolana yi Wungudi m'ont été très utiles. Je remercie tous ceux qui m'ont aidé à combler certaines lacunes dans divers domaines traités, notamment Mme Catherine Coquery- Vidrovitch, professeure émérite à l'université Paris 7- Denis Diderot, MM. Corneille Kazadi wa Mashinda, professeur à l'université de trois Rivières au Québec; Camille Malungila, Robert Wazi, professeur à l'université de Rouen et Félix Ndoma Ungina professeur à la faculté des Lettres de l'université de Kinshasa. L'apport technique de MM. Christian Beninger et Joël-Alain Insouli ont été très appréciables. Que ceux qui de près ou de loin ont participé à la réalisation de ce travail, trouvent ici ma profonde gratitude.

A mon épouse, à mes enfants
A toutes les victimes connues et inconnues de la seconde République

INTRODUCTION

Pour occuper l'hinterland africain et la mise en valeur de la future colonie, l'explorateur Henri Morton Stanley au service du roi des Belges, Léopold II, a eu recours aux Sénégalais, aux Sierra Léonais, aux Zanzibaristes et aux Chinois, avant de rassembler la main d' œuvre locale. Après avoir construit les stations de Vivi, d'Isangila et de Manianga, il fonda la station de Stanley Pool au bord du pool Malebo le 1er décembre 1881. Dans sa mission d'explorer le fleuve Congo, de son embouchure jusqu'à son cours supérieur, Stanley y a constitué une forte base pour la suite du projet et pour l'occupation de l'Est du territoire afin d'arrêter l'expansion arabe. L'Etat Indépendant du Congo (Ele) fut créé en 1885. Une armée coloniale, la Force Publique, fut mise sur pied en 1888 pour assurer la conquête et l'occupation du territoire visé. Cette propriété personnelle du roi Léopld II était un territoire occupé par un ensemble de populations qui ont appartenu à des entités étatiques (royaumes et empires) et non étatiques. Après la cession de l'EIC à la Belgique en 1908, cette dernière a poursuivi, avec l'aide de la Force Publique, l'occupation effective de ce territoire de 2 344 885 km2. Elle l'a doté progressivement d'une organisation politique et administrative. Pour la prospection et l'exploitation des richesses naturelles de la colonie, le Congo belge a bénéficié d'équipements, de structures et d'infrastructures qui en ont fait une des premières colonies riches en Afrique coloniale subsaharienne. La station de Stanley Pool était depuis sa création le centre des décisions de la colonie. Elle fut dénommée Léopoldville le 9 avril 1892 et considérée comme capitale du Congo belge depuis le 1er juillet 1923 mais le devint officiellement le 31 octobre 1929. Léopoldville a pris le nom de Kinshasa en 1966. Peuplée de 350 000 habitants en 19591 et d'environ 500.000 à l'accession du pays à l'indépendance, sa démographie galopante n'est pas seulement le fruit d'une natalité excessive, mais aussi le résultat d'un
I Saïd Shafik-G., De Léopoldville à Kinshasa, La situation économique et financière Congo ex-belge au jour de l'indépendance, Bruxelles, CNESPIAN, 1969, p.22. du

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important exode rural et d'une immigration relative. A l'exemple d'autres capitales africaines, le rayonnement culturel de Kinshasa constitue son dynamisme. Et du fait de sa croissance, la ville principale bouleverse et réorganise à son profit l'ensemble de la région bientôt quadrillée par un réseau urbain hiérarchisé dont elle est devenue le pôle dominant!. Kinshasa n'est pas le Congo, mais avec sa population de plus de quatre millions à l'an 2000, elle reflétait déjà à la fin du 20èmesiècle l'image de l'ensemble du pays dans tous ses aspects, avec sa particularité de capitale culturelle, administrative et économique et de centre des décisions militaires. Les traditions, la colonisation, la lutte pour l'indépendance, les crises locales et internationales ont façonné une conception de la vie propre aux Kinois, à leur milieu, aux Zaïrois. On comprend le Zaïrois, ses problèmes et son environnement à travers l'analyse de cette quadruple vocation de la première grande ville de l'Afrique centrale. Ville et grand village, Kinshasa constitue à elle seule l'échantillon représentatif de toutes les couches de la société zaïroise et de toutes ses cultures. La politique coloniale, dans tous ses aspects, a progressivement installé la société congolaise dans le "modernisme", mais engendré également des frustrations que Patrice Lumumba dénonça en 1960. L'indépendance et le départ précipité des Belges ont laissé le nouvel Etat entre les mains des Congolais non préparés à la gestion de la chose publique et des affaires. L'ordre colonial a été remplacé par l'anarchie aux plans législatif, exécutif et judiciaire, doublée d'une déliquescence des structures socio-économiques héritées de la colonisation et d'une courte période post-indépendance. Le désordre politique s'est caractérisé par des sécessions et des rébellions, facteurs déstabilisateurs de l'économie, de l'industrie et de l'agriculture. L'exode rural a provoqué l'appauvrissement des campagnes, le surpeuplement et le chômage dans les grands centres et les villes. Jusqu'à la veille de l'indépendance, la capitale Kinshasa était une ville de travailleurs, et toute personne mâle y résidant devait justifier d'un emploi salarié. Les chômeurs étaient recensés et considérés comme des irréguliers. A l'indépendance, cette vocation coloniale a disparu et la ville est devenue la terre promise de tous les Congolais, victimes de l'insécurité politique et sociale à l'intérieur du pays et de loisirs de la capitale (les lumières, la musique et la langue lingala). Son expansion démographique pose les problèmes communs à toutes les mégapoles des pays du Tiers Monde. La singularité du cas congolais relève du contraste entre un pays potentiellement riche, doté de ressources naturelles et humaines et ses habitants démunis, avec une qualité de vie médiocre. Toutes les couches de la population congolaise, du paysan à l'universitaire, se retrouvent à Kinshasa.
I Coquery- Vidrovitch, C., Histoire Albin Michel, 1993, p. 40.

des villes de l'Afrique

noire, Des origines à nos jours,

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La désagrégation nationale s'est opérée à travers tous les domaines de la vie nationale et de l'existence du citoyen. Sur le plan politique, l'absence de la culture démocratique depuis toujours a plongé les élites dans le tâtonnement et l'amateurisme. En dehors de langues, coutumes et traditions qui se transmettent, les groupes n'ont gardé que de vagues souvenirs de leur organisation politique précoloniale. Malgré les élections communales et législatives à la veille de l'indépendance, ils n'ont jamais été initiés à la pratique de la démocratie. A l'indépendance, la légitimation du pouvoir résidait au départ dans la prééminence de l'ethnie: les partis politiques étaient ethniques et les élections étaient tribales. Malgré les' 'méfaits" de la colonisation, les modèles locaux ou nationaux ont privilégié les références superficielles au modèle en vigueur chez les anciens colonisateurs. L'élite politique de l'époque puisait sa légitimité dans le patrimoine ancestral et colonial. Les avantages acquis étaient défendus et l'accès à la civilisation occidentale par la langue française était un facteur déterminant dans la légitimation du pouvoir. Ce travail comporte trois parties: la première concerne le cadre politique dans lequel le Congo-Kinshasa a évolué sous les deux premières législatures jusqu'à l'arrivée de Laurent Désiré Kabila, nommé Kabila 1 pour le distinguer de son successeur Kabila fils ou Kabila II. Il s'agit de l'impact du tribalisme, de la corruption, du patri monisme sur la gestion du pouvoir et des institutions du pays. La seconde partie relate comment le secteur public s'est éloigné progressivement de sa mission pour se confondre avec le secteur privé, dans un système caractérisé par la débrouillardise et le profit individuel. La dernière partie relève les conséquences socio-culturelles d'une crise économique permanente dont les effets sont palpables sur la vie quotidienne des citoyens: la santé, le logement, les loisirs et toutes les œuvres de l'esprit. A la fin (postface), une petite analyse est consacrée à la politique de Laurent Désiré Kabila arrivé au pouvoir en 1997 et assassiné le 17 mai 2 001 dans des conditions particulières. Depuis son accession à l'indépendance, la République du Congo a connu une longue période de crises successives caractérisées par un manque de cadres en 1960, des mutineries, des sécessions et des rébellions entre 1961 et 1965. Cette situation avait favorisé le coup d'Etat militaire du Général Mobutu du 24 novembre 1965. Le nouveau régime s'est engouffré dans une période de crises économiques et sociales permanentes, le tout débouchant sur une crise généralisée qui a conduit le pays à la dérive. Mobutu a été accueilli par le peuple congolais comme une bouée de sauvetage, mais l'espoir n'a été que de courte durée car en 1967, soit deux ans plus tard, l'instauration du Parti unique inaugurait une ère nouvelle. Les cinq ans de pouvoir militaire ont débouché sur une dictature dont les acteurs se sont détournés de leurs objectifs de départ. Le pays a connu dès lors une rupture d'équilibre dans divers domaines de la vie nationale et internationale.

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Partagés entre les traditions et la modernité, les Congolais, devenus Zaïrois à partir de 1971, y ont puisé leurs arguments, leurs armes et leurs forces pour survivre. Tous les plans de relance mis en chantier de l'intérieur ou de l'extérieur du pays ont échoué. Dans une de ses chansons en lingala, le musicien zaïrois Bombenga chantait déjà en 1967 : «67 mbula oyo tokanga mabumu, ba mbula ekoya nde tozui oyo tokolinga : année 67 serrons la ceinture, les années à venir nous aurons ce
que nous voudrons. »

Trente ans plus tard, en mai 1997, à la fin de ce régime, le bout du tunnel se confondait encore avec l'horizon. Mobutu a régné de 1965 et 1997, période durant laquelle le pays était connu sous l'appellation Zaïre. C'est le terme « Zaïrois» qui est donc le plus utilisé pour ses habitants, alors qu'ils étaient aussi Congolais pendant les six premières années de la seconde République. On ne peut comprendre un fait ou un événement, sans tenir compte de ses antécédents et du contexte. Le recours à la période coloniale et à la première République s'est avéré plus que nécessaire afin de comprendre la gestion des innovations et des rénovations du nouveau régime. Le changement politique intervenu le 17 mai 1997 n'a pas entraîné ipso facto des révolutions dans tous les domaines de la vie du pays. Ainsi certaines données datent d'après-Mobutu parce que la situation était pratiquement la même jusque vers l'an 2 000. L'Etat a perdu progressivement son autorité malgré toutes les mesures et décisions politiques, économiques et sociales prises pendant cette période. Jean François Bayart précise à ce sujet que « dans l'épreuve des pouvoirs totalitaires, les groupes sociaux ont appris à s'organiser et à détourner les appareils officiels pour échapper à l'ensemble des instruments d'oppression politique mis en place par différents régimes. Plus la coercition est forte, plus l'imagination populaire monte des tactiques et techniques de survie pour déjouer la vigilance du pouvoir »1. Il est donc important de voir comment la population zaïroise, à travers les Kinois2, a pu rendre obsolètes, pour sa survie, les décisions du pouvoir. Il s'agit aussi de relever l'espoir et la lutte de tout un peuple, à travers la population de la capitale. Kinshasa, ancienne ville coloniale, est en même temps un agrégat de villages et réunit toutes les caractéristiques de ces deux réalités. L'instinct de conservation incita les Zaïrois, pendant cette interminable traversée du désert, à s'adapter aux situations nouvelles. C'est une preuve de leur intelligence mais teintée d'un opportunisme négatif. Car tout Kinois, de l'enfant au vieillard, était conscient de la crise généralisée et réalisa qu'il ne fallait pas attendre tout de l'autre, de l'étranger ni de l'Etat pour survivre. Pour certains il s'agit d'une sorte de miracle africain puisque tous les paramètres étaient réunis pour déclarer ces populations" décédées". La
I Bayart, J. F., L'Etat en Afrique, La politique du ventre, Fayard, 1989, p.?3. 2 Les Kinois sont les habitants de la ville de Kinshasa.

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corruption s'est institutionnalisée: tous les services les plus élémentaires dus aux citoyens ont été mis en vente par tout individu détenant la moindre parcelle de pouvoir. Il s'agit avant tout de s'enrichir sur le dos de l'Etat et sur celui des citoyens. Individualisme forcené et opportunisme féroce sont devenus les nouvelles règles. L'aspect négatif de cet opportunisme réside dans le fait que les diverses occasions n'ont profité ni à la société ni au pays. Les individus n'ont pas cherché à améliorer leur société et la plupart de ces opportunistes sont retombés dans la précarité ou sont morts malheureux. A l'accession du pays à l'indépendance, tout a été abandonné et l'absence de l'Etat s'est fait directement sentir. Ce que les spécialistes ont qualifié de « mal zaïrois» était dû, selon Bogumil Jewsiewicki, à l'absence de la petite bourgeoisie locale depuis l'époque coloniale. La seconde République a été aussi marquée par la primauté de l'Etat dont l'interventionnisme a dépassé le secteur économique. L'emprise de Mobutu sur le pays et ses habitants a "déformé" le sens du pouvoir et de l'autorité sur les citoyens. Ce qui explique le mauvais usage de toute parcelle d'autorité à tous les niveaux. La population s'est forgé une mentalité considérée comme une pierre d'achoppement à l'instauration et au développement de la démocratie. Le texte aborde divers thèmes de la vie au Zaïre, redevenu, depuis mai 1997, République démocratique du Congo. La destruction du tissu économique et les diverses crises socio-économiques ont privilégié l'informel. Cet état d'esprit est connu à Kinshasa à travers le concept «Article 15 : débrouillez-vous ». L'Etat n'est plus en mesure de gérer le pays. Chacun mène sa lutte pour la survie, à travers l'entreprise privée ou étatique. C'est ce que j'essaie de démontrer dans le combat quotidien des citoyens et le fonctionnement des services publics. Le livre porte sur les aspects de la vie socio-politico-économique du pays sous la seconde République, à travers dix huit thèmes abordés différemment. C'est un travail basé sur des données historiques, géographiques et économiques, sur des informations recueillies auprès des institutions et des personnes ciblées. L'histoire coloniale africaine fournit des faits dont les causes et les effets permettent de cerner la vérité sur l'impact de l'économie coloniale sur le sort actuel des Etats africains.

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PREMIERE

PARTIE:

LE CONTEXTE

POLITIOUE

1 LES INSTITUTIONS

Pendant toute la colonisation, la direction et la gestion de la chose publique relevaient de la compétence exclusive du colonisateur belge. Devenus sujets coloniaux, les Congolais n'ont pas été associés à l'organisation moderne du pouvoir comme dans les colonies anglaises et françaises. Ils étaient régis par la Charte Coloniale. La colonie était dirigée à partir de la Métropole par un ministre des Colonies représenté sur place par un gouverneur général. De 1884 à 1960, soit en 76 ans, la colonie a été' dirigée par un administrateur général et onze gouverneurs généraux.l Le Congo belge a connu deux importantes organisations administratives qui, en 1910 et en 1933, ont divisé la colonie en districts puis en provinces. Les districts et les provinces étaient dirigés par les gouverneurs. Au contraire de l'empire britannique ou français dont les colonies ont adopté le drapeau de leurs métropoles, cette colonie belge n'a pas fait partie du royaume de Belgique et fut dotée de son propre drapeau. En 1957 la métropole a entrepris un processus de démocratisation des institutions du Congo belge avec la publication, le 26 mars, du nouveau statut des villes dans trois entités peuplées d'Africains et d'Occidentaux (Léopoldville, Elisabethville et Jadotville). Les premières élections populaires y ont été organisées en 1957, et ce statut a été étendu le 6 septembre 1958 à tous les chefs-lieux des provinces. Hormis le pouvoir exécutif et législatif assuré par la puissance coloniale, la justice n'était pas la même pour les Blancs et les Noirs. Aux premiers était appliqué "un droit écrit" assuré par des Européens, et aux autres des coutumes dont on exigeait la conformité à l'ordre public universel défini par les Belges. Le fouet en était une des sanctions pénales non appliquées

I Mandjumba Mwanyimi-Mbomba, Chronologie générale de l'Histoire du Zaïre origines à nos jours), Centre de Recherches Pédagogiques, Kinshasa, 1989, p.128.

(des

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aux Européens!. Le droit coutumier était appliqué par les Africains. Pour les Occidentaux, un Tribunal d'appel fut créé à Boma le 7 avril 1889 et des Tribunaux de district et de Première instance dans chaque ville en 1933. Le développement des villes coloniales et l'accroissement des mouvements sociaux ont initié la création des Tribunaux de police le 8 mai 1958 dans toutes les villes, soit deux ans avant l'indépendance2. Jusqu'au départ des Belges, aucun cadre congolais n'a été formé pour assurer un pouvoir quelconque. Pour ne pas laisser le futur Etat congolais dans l'anarchie, la Belgique initia la table ronde politique de Bruxelles du 20 janvier au 20 février 1960. 1.1. Sous la première
législature

A la proclamation de l'indépendance, le Nouvel Etat disposait d'un minimum d'institutions pour fonctionner. Il s'agit du pouvoir législatif et exécutif. Le premier était constitué d'une chambre des représentants et d'un Sénat issus des élections législatives de mai 1960. Le pouvoir exécutif ou le gouvernement était dirigé par Patrice Emery Lumumba, investi par la majorité parlementaire. Le président de la République, Joseph Kasavubu, a été également élu par le Parlement. D'inspiration coloniale, la première constitution du pays, la Loi Fondamentale, a été promulguée le 19 mai 1960. Elle n'était pas une véritable constitution mais, comme l'indique Jacques Vanderlinden, «un acte du parlement belge de portée transitoire préservant le rôle du Roi ou réservant certaines compétences à la Belgique jusqu'à la rectification de la Constitution élaborée, votée et sanctionnée par les Congolais sans intervention de la Belgique. »3 Elle fixait les directives de son organisation politique et administrative. Dans tous les domaines, les postes abandonnés par les Belges ont été occupés par les nationaux les plus titrés qui avaient travaillé avec eux. Dans l'armée, la Fonction Publique et la justice, les Congolais les plus gradés sont passés aux commandes. Conscientes du manque de cadres dans la gestion quotidienne de la chose publique et des populations, les puissances occidentales sont intervenues pour mettre en place des formations à court, à moyen et à long termes. Beaucoup" d'évolués", d'anciens auxiliaires et collaborateurs des Belges, ont été envoyés en formation en Occident. C'est l'origine de la création de l'Enseignement Supérieur au Congo à partir de 1960, avec l'aide de la coopération internationale et de l'O.N.D. Dans ce cadre, les Américains ont ouvert à Kinshasa Ngaliema, le 28 décembre 1960, l'Ecole
I Vanderlinden, 1., La crise congolaise 1959-1960, Complexe, Bruxelles, 1985, texte inédit, p. 142. 2 Mandjumba Mwanyimi, op. cit., p. 93. 3 Vanderlinden, 1., op. cit., P 102.

La mémoire

du siècle,

Editions

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Nationale de Droit et d'Administration (ENDA) annexée plus tard à l'actuelle Université de Lubumbashi. Les trois pouvoirs étaient assurés par des jeunes sans expérience, voire des autodidactes. En dehors du président de la République, de quelques chefs coutumiers et "évolués" qui avaient la quarantaine, la majorité des acteurs politiques de la première génération se situait dans la trentaine.lIls ont pêché par leur jeunesse et par manque de repères et de modèles politiques locaux. Aucun n'avait un projet politique ni prévu les moyens pour le réaliser. Toutefois aux âmes bien nées, dit-on, la valeur n'attend point le nombre des années. A travers l'Histoire, de nombreuses personnalités sont devenues célèbres assez jeunes2. Les nouvelles structures mises en place portaient les germes de leur destruction. Les événements qui se sont succédé précipitèrent le pays dans une longue période de chaos. Ce que les spécialistes ont qualifié de " crise congolaise", était caractérisée par le non respect de l'Etat de droit, de la constitution et des lois de la nouvelle République. Le premier accrochage est intervenu le jour de la proclamation de l'indépendance avec le discours "improvisé" du premier ministre Patrice Lumumba. Après cinq jours d'indépendance, le pays a connu la mutinerie de l'armée à Léopoldville et à Thysville (Mbanza Ngungu). Elle a provoqué le départ des cadres militaires et civils coloniaux. Le 11 juillet débutait la sécession katangaise qui dura jusqu'en 1963. Le 8 août de la même année la province du Sud Kasaï se proclama «Etat autonome du Sud-Kasaï» (Bakwanga) et entra dans la sécession jusqu'en décembre 1962. La fin de la sécession katangaise inaugura la période des « rébellions au Congo» entre 1963 et 1965 dans le Kwilu et dans l'Est du pays. Quant aux deux principaux acteurs politiques (le président de la République et le premier ministre), ils ont brillé deux mois plus tard, le 5 septembre 1960, par leur révocation réciproque. La cacophonie politique s'est poursuivie du 14 septembre 1960 jusqu'en février 1961, avec la neutralisation par le colonel Mobutu de ces deux têtes précitées et de leurs gouvernements3. Mobutu avait installé le «Collège des commissaires généraux» composé en majorité de jeunes étudiants dont certains ont fait partie de deux gouvernements suspendus. Ce collège fut institué par le décret-loi constitutionnel du 29 sept 1960 signé par le président de la République. Ce dernier l'installa officiellement alors qu'il était lui-même neutralisé et remplacé par cette même institution.

I En 1960 Lumumba avait plus ou moins 35 ans, Mobutu 30 ans, Iléo : 39 ans, Adoula: 37, Kimba: 34 ans, Mulamba : 30 ans, Mulele : 31 ans. Libois, G. 1. et Verhaegen, B., Congo 1960, Les dossiers du CRISP, t. 1, Bruxelles, 1963, p. 132. 2 Alexandre le Grand à 20 ans, Charlemagne à 21 ans, Mao à 28 ans, Ghandi à 24 ans et Churchil à 26 ans. 3 Libois, G. J. et Verhaegen, B., op. ci1., 1.2, p. 869. Il s'agit du gouvernement officiel dirigé par Iléo et installé par le président Kasavubu et de celui de Lumumba révoqué.

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Le pays s'est alors émietté. Des six provinces héritées de la colonisation, il passa à vingt quatre provinces en 1962. En 1963 le drapeau du pays adopté depuis l'indépendance fut modifié en fonction de cet émiettement.! En cinq ans et demi le Congo avait connu trois constitutions: la Loi Fondamentale (mai - 14 septembre 1960), le décret-loi constitutionnel du 29 septembre 1960 et la Constitution de Luluabourg du 1er août 1964. Cette dernière consacra le fédéralisme au Congo, et le pays est devenu la République démocratique du Congo. Le premier parlement congolais date de premières élections législatives de mai 1960, à l'aube de l'indépendance. Les secondes élections sont celles de 1965, après lesquelles la majorité parlementaire entrait en conflit latent avec le président de la République, prélude d'une crise politique ouverte. L'anarchie, la situation conflictuelle entre Kasavubu et Moïse Tshombe, la nomination d'Evariste Kimba comme premier ministre, le climat d'insécurité, l'ignorance et l'amateurisme dans les domaines vitaux du pays, ont favorisé la prise du pouvoir par Mobutu. 1.2. Sous la seconde République

Le nouveau régime débuta le 24 novembre 1965 avec le coup d'Etat militaire du général Mobutu, écartant du pouvoir le chef de l'Etat Kasavubu et le premier ministre Evariste Kimba. La constitution de Luluabourg et les activités des partis politiques étaient suspendues. Le pouvoir exécutif était à partir de cette date exercé par le président Mobutu et par le général Léonard Mulamba, premier ministre et chef du gouvernement. Le pouvoir politique a subi une mutation à partir de 1967 avec la création du Mouvement Populaire de la Révolution (MPR). Dans le cadre de la centralisation du pouvoir et du renforcement de l'autorité de l'Etat, Mobutu avait initié des réformes administratives, et le nombre de provinces fut ramené en avril 1966 de 22 à 13, puis à 9, Kinshasa comprise. Initialement prévu pour cinq ans (1965-1970), le pouvoir militaire glissait progressivement vers le civil avec un seul chef militaire, après l'éviction du général premier ministre le 26 octobre 1966, soit moins d'un an après le coup d'Etat. L'implantation du nouveau régime et son passage d'un pouvoir de fait à un pouvoir de droit a conduit à la création d'un parti politique, le MPR, le 18 avril1967. Son embryon, le Corps des Volontaires de la République (CVR)2, était opérationnel à partir de 1966.3 La charte du
Le drapeau bleu avec une étoile jaune au milieu et six étoiles verticalement à gauche, était remplacé par un bleu avec une étoile jaune au coin droit et une barre transversale en deux petites bandes rouge et or. 2 Ils se seraient inspirés du Corps des Volontaires Européens, une force militaire auxiliaire constituée de civils qui ne pouvaient être réquisitiounés qu'en cas de révoltes des colonisés ou de troubles graves. Libois, G. J. et Verhaegen, B., op. cit., t l, p.333. 3 A l'issue d'un séminaire du Corps des Volontaires de la République du 3 au 21 déco 1966, une des résolutions politiques était « d'entamer une forte et unique organisation des masses, I

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MPR, le Manifeste de la N'Sele, publié le 20 mai 1967 (date de la naissance officielle dudit parti)!, édictait son programme et ses options. La constitution proclamée le 24 juin 1967 fixait les conditions de la réalisation du programme du parti. En effet elle avait instauré le régime présidentiel et attribué au président les fonctions du premier ministre le 26 octobre 1967: tous les pouvoirs étaient concentrés entre les mains du président de la République. Cette normalisation nécessitait l'instauration de la démocratie. Le premier congrès extraordinaire du MPR (21-23 mai 1970) avait décidé du choix du candidat aux élections présidentielles et de leur organisation. Ce sont les troisièmes élections législatives du pays après celles de 1960 et 1965. Les structures démocratiques ont été mises en place pour l'exercice du pouvoir avec un président et un parlement "élus" au suffrage universel. Le pouvoir de Mobutu est devenu légitime par les urnes. Au nom de cette légitimité, Mobutu a renforcé son autorité et son emprise sur ses concitoyens fascinés par son nationalisme datant des premières années de son règne2. Le 24 juin 1974, fut promulguée la Constitution révisée qui instaurait le MPR comme l'unique institution du pays. Ainsi disparut la possibilité d'un deuxième parti souhaité par l'une des résolutions politiques du CVR évoquée dans le texte et prévue dans la Constitution du 24 juin 1967. Le 15 août 1974, le mobutisme fut proclamé comme doctrine du parti: le début de la seconde législature du régime, caractérisée par des élections par acclamations, et l'entrée solennelle du pays dans la dictature. La concentration du pouvoir s'est poursuivie avec une démocratisation apparente de l'exécutif. Le parti créa, à partir du 9 juillet 1977, le poste de premier Commissaire d'Etat, l'équivalent du premier ministre, avec ses ministres, les Commissaires d'Etat, et ses vice-ministres, les Secrétaires d'Etat. D'après la Constitution du Zaïre3, les membres du Conseil exécutif (gouvernement) appliquaient le programme fixé et les décisions prises par le président de la République. Ils répondaient de leurs actes devant lui ou étaient mis en accusation par lui. Dans le cadre du parti, le président créa le 19 novembre 1980, le Comité Central du MPR, organe d'inspiration, d'orientation et de décision. C'était l'organe d'expression personnelle du guide, dont la volonté est devenue une source de loi. Sur le plan administratif, la démocratisation au sein du parti s'est accompagnée d'une décentralisation administrative annoncée en 1978,
pour leur inculquer une conscience de leurs responsabilités et de favoriser la naissance d'un ou de deux partis politiques débarrassés de leur idéologies tribalistes et contraires aux intérêts du peuple congolais ». Séminaire du C.V.R., Etudes Congolaises, volume 9, n° 3, 1967, p. 47. I Mandjumba Mwanyimi, op.cit., p. 93. 2 Le changement des noms de la capitale et de certaines villes du pays le 3 mai 1966, la nationalisation de l'Union Minière du Haut Katanga (UMHK) le 1er janvier 1967 et le Recours à l'authenticité en 1972. 3 Titre III, Section VI, Articles 97, 98 et 99.

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mais dont la loi fut promulguée le 25 février 1982. Elle portait sur la Région, la Ville, la Zone rurale, la Zone urbaine et la Collectivité. A défaut de se proclamer président à vie, à l'exemple de l'empereur Bokassa, la folie de grandeur poussa Mobutu à se faire couronner Maréchal du Zaïre lors du troisième congrès ordinaire du MPR le 12 décembre 1982.1 En dehors du pouvoir exécutif dont le chef de l'Etat dictait l'organisation et l'évolution, le pouvoir judicaire a été modernisé en regard à l'époque coloniale pour mieux servir les intérêts du régime. Sous la première République, la justice était le prolongement de la période coloniale. Mobutu modernisa le pouvoir judiciaire grâce à l'arrivée sur le marché du travail de la première génération de cadres formés sur place et à l'étranger. Le premier acte fut l'institution du Tribunal de paix le 10 juillet 1968, en remplacement des juridictions de droit coutumier et des Tribunaux de police dans chaque ville ou zone rurale (secteur). A partir du 29 mars 1978, les Tribunaux de district et de Première instance ont été remplacés progressivement par ceux de Grande instance dans chaque ville et sousrégion (district). La Cour d'appel succéda au Tribunal d'appel. Le 15 août 1968 fut instituée la plus haute juridiction de droit commun, la Cour Suprême de justice. Dans ce domaine, il acheva son œuvre avec la création des juridictions d'exception. Il s'agit de la Cour de Sûreté de l'Etat et de celles pour mineurs et militaires créées à partir du 26 septembre 1972. Instituée le 6 février 1987, la Cour des Comptes était chargée du contrôle de la gestion des finances publiques et des comptes de tous les organismes de l'Etat.2 Sur le plan judiciaire, tout a été mis en place pour le bon fonctionnement d'un Etat de droit et de la justice en général. Mais l'institution a été minée par l'impunité des dignitaires, le clientélisme, la misère, la précarité et l'appauvrissement des fonctionnaires de l'Etat. Les détenteurs de la médaille de l'Ordre national du Léopard (institué en 1966), ont bénéficié également d'une immunité. Le Conseil judiciaire, institution englobant toutes les juridictions de droit commun et exceptionnel du pays, n'était pas indépendant du pouvoir exécutif ou du Parti-Etat. Selon la constitution3, leurs arrêts, jugements et ordonnances étaient exécutés au nom du président du parti, président de la République. Au fil des années apparait dans le pays une justice à plusieurs vitesses: celle des dignitaires et de leurs protégés, des riches et celle des pauvres. Dans ce domaine le grand fléau est la corruption. Le monopartisme ou la dictature ne riment pas avec les Droits de l'Homme. Sur le principe de la pensée unique, toutes les libertés du citoyen n'ont pas été respectées.
I Mandjumba Mwanyimi, op. cit., p.97. 2 Mandjumba Mwanyimi, op. cit., p 93 et 101 ; Quertainmont, P. et Mambole, E., La création d'une Cour des Comptes au Zaïre: Missions, organisation et complémentarité avec les contrôles financiers existants, Zaïre-Afrique, 1988, n° 226, p 349-360. 3 Titre IV, Section VII, Article 101.

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Un Etat de droit ne peut exister, une justice ne peut fonctionner sans le support d'une force de police ou de l'armée. Après l'indépendance, l'Armée Nationale Congolaise (ANe) fut créée le 19 juillet 1960 sur les cendres de la Force Publique datant de 18881. Malgré ses 25 000 hommes (24 000 gradés et soldats Congolais et 1 000 officiers et sous-officiers européens), le rôle de cette armée coloniale était plus celui d'un dernier rempart de l'ordre dans le pays que d'une force offensive contre d'éventuels voisins belliqueux.2 Avant la création de l'ANC, l'ex-armée coloniale a connu des mutineries à Léopoldville et à Thysville, puis dans d'autres villes du pays entre le 4 et le 9 juillet 1960. La conséquence immédiate fut le départ de tous les cadres militaires et administratifs coloniaux.3 La Force Publique n'était pas dotée de cadres africains, et le grade le plus élevé était celui de sergent-major. Une carence due à l'absence de formations intellectuelles et militaires. Vanderlinden souligne à ce propos qu'il n'y avait aucune possibilité de promotion parmi les Congolais. Dans le cadre de l'africanisation des cadres de la Force Publique, la puissance coloniale avait opté pour une élite égale à celle de l'armée belge, même si elle s'y attela un peu plus tard par rapport aux civils. Toutes les promotions aux grades supérieurs devaient passer par les études et par la réussite aux examens. Leur projet était basé sur les écoles primaires, puis secondaires, ouvertes par la Force Publique à partir de 1945. En juin de la même année, la Force Publique disposait de cinq écoles primaires. L'objectif final était l'entrée à l'école Royale des Cadets de Luluabourg pour les élèves officiers, une préparation à l'examen d'entrée à l'école Royale Militaire de Bruxelles pour les meilleurs. Quant à leur promotion, à partir de 1959, les sergents-majors congolais physiquement aptes avaient la possibilité d'accéder au grade d'adjudant pour ceux qui avaient un an de grade et réussi à un examen portant sur des connaissances générales et professionnelles. L'examen pouvait être présenté deux fois. Les gradés d'élite jugés physiquement aptes et ayant totalisé onze ans de service, pouvaient accéder au grade d'adjudant, à partir de 1960, après un stage de 12 à 18 mois.4 Deux ans avant l'indépendance, aucun de ces cadres n'est sorti de ces écoles.

I Décret du 5 août 1888. Elle a eu comme mission initiale le maintien de l'ordre et l'occupation effective des districts. Ses premiers soldats furent des mercenaires étrangers. Un décret de 1891 imposa le recrutement des miliciens congolais. Le nombre avait atteint six mille par an lors de la campagne arabe. Le décret du 10 mai 1919 limita son rôle au maintien de la tranquillité et de l'ordre public et à celui de la police et de la sécurité générale. A cet effet elle était chargée de prévenir les infractions, de surveiller et d'assurer l'exécution des lois, des décrets, des ordonnances et des règlements. Libois, G. J. et Verhaegen, B., 1. 1, p.339-340. 2 Idem, p. 340 ; Vanderlinden, J., op. ci1., p. 119. 3 Vanderlinden, J., op. ci1., p. 135-150; Mandjumba Mwanyimi, op. ci1., p. 87. 4 Libois, G. J. et Verhaegen, B., op. ci1., t 1, p. 344-345.

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Les Belges avaient envisagé de former les premiers sous-lieutenants congolais en octobre-décembre 1959. La Belgique avait programmé une remise à niveau de quelques Congolais en Belgique avant leur entrée à l'Ecole Royale Militaire: les premiers futurs sous-lieutenants diplômés après sept ou huit ans de formation.! Le pouvoir colonial avait créé en 1959 la Gendarmerie pour remplacer les unités de la Force Publique chargées du service territorial. Sa mission essentielle était le maintien de l'ordre, même si sa formation en matière de police n'était pas poussée. Quelques semaines avant l'indépendance, la mission de la gendarmerie fut revue par une ordonnance législati ve2. Elle consistait à assurer la tranquillité et l'ordre publics sans réquisition, à surveiller et à assurer l'exécution des lois, des décrets, des ordonnances et des règlements. Par rapport à l'armée, elle devait jouer un rôle de police et de sûreté générale. A l'indépendance le nouvel Etat a hérité de toutes les structures militaires coloniales, mais le départ précipité des cadres belges modifia les données. Un nouveau concept de l'élite de l'armée dictait la politique adoptée en matière de formation et de promotion dans l'armée nationale. Le clientélisme et le tribalisme l'ont emporté sur la méritocratie. Les décideurs ne tenaient plus nécessairement compte des études, de l'ancienneté, ni de la formation, et surtout pas de la réussite aux examens. Mobutu, alors Commandant en chef de ladite armée, a contribué à sa modernisation par rapport à l'époque coloniale. Il l'a doté de parachutistes. Des centres de formation ont été ouverts à travers le pays, dont le centre d'entraînement de Kitona (CEKI) le 15 juillet 1964 et celui d'instruction des parachutistes de Ndjili (CIP) le 15 août 1964, devenu Centre d'entraînement des troupes aéroportées (CETA). Le 25 mars 1965 fut ouvert le Centre d'entraînement des commandos de Kotakoli (CECO).3 Ce dernier était beaucoup apprécié par les experts pour la formation des bérets verts. Concernant les officiers de la jeune nation, le pays bénéficia des structures et infrastructures coloniales. Créée en 1953, l'école pour Gradés d'élite belges de Luluabourg (Kananga) a été convertie en Ecole de formation pour les officiers (EFO). L'Ecole des adjudants ouverte à Luluabourg en 1959 a gardé la même vocation pour les Congolais. Sous le règne de Mobutu, l'ANC est devenue Forces Armées Zaïroises (FAZ) en 1971. La coopération militaire internationale a permis au pays de se doter de cadres militaires formés dans les grandes écoles en Occident, en Europe de l'Est, en Israël et en Asie. Les FAZ disposaient de forces terrestres, aériennes et navales et sont intervenues dans certains pays africains tels que le Tchad, le Ruanda, et même en Angola pour soutenir Holden Roberto4.
I Vanderlinden, 1., op. ci1., p. 119; Libois, G. 1. et Verhaegen, B., op. ci1., 1. 1, p. 342. 2 Ordonnance législative n° 081/188 du Il mai 1960. 3 Mandjumba Mwanyimi, op. ci1., p. 91. 4 Pendant cette période, l'Afrique du Sud se préoccupa des ambitions militaires du Zaïre.

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Mais le tribalisme, les ambitions personnelles et démesurées du Commandant suprême des FAZ et l'affairisme d'une classe d'officiers supérieurs, ont conduit à leur effritement et à un sous équipement scandaleux pour un pays comme le Congo Kinshasa. Mobutu créa la Brigade Spéciale Présidentielle (BSP), devenue plus tard une division (DSP), une armée privée à côté d'une armée nationale démotivée et misérable. L'armée mise sur pied par Mobutu a été progressivement déstructurée et a perdu sa vocation de sécuriser le pays, l'Etat et la population. L'illustration du drame des FAZ est l'incapacité de prévenir et de repousser les diverses invasions armées que le pays a connues, et les facilités d'occupation du territoire national par les forces rebelles ou étrangères. La police coloniale fut d'abord instituée en police urbaine par une ordonnance du Gouverneur Général du 22 mars 1927, et remplacée par celle du 10 décembre 1948 créant la police territoriale.l Dans chaque ville, elle dépendait directement du premier bourgmestre (poste créé en 1957). Elle était chargée du maintien de l'ordre, de faire respecter la loi, d'arrêter les malfaiteurs, les criminels et les délinquants fiscaux.2 Le nouvel Etat hérita de cette organisation. La police kinoise commença à faire parler d'elle dans le mauvais sens depuis l'époque du premier bourgmestre Zoao Boniface (juin 1962 - février 1966). Les policiers furent alors surnommés« Bana ya Zoao: les enfants du premier bourgmestre Zoao ». Leurs méfaits ont poussé l'exécutif à sa révocation en 1963 par le ministre de l'intérieur. La nouvelle police fut remplacée par la gendarmerie nationale en 1972. A partir de cette date les gendarmes ne sont plus considérés comme des militaires mais des simples policiers. Pour renforcer la sécurité du territoire, la Garde Civile créée le 28 août 1984 fut chargée principalement d'assurer la sécurité aux frontières, mais tout en veillant à la sécurité et à l'ordre publics et aux tâches de la gendarmerie. Comme dans l'armée, ces forces ont subi le même sort que d'autres fonctionnaires de l'Etat. Dans le domaine de la sécurité, la volonté politique s'est manifestée plus dans la pérennisation du pouvoir grâce à une armée personnelle, un service de renseignements militaires et une mosaïque de services de sécurité intérieure et extérieure. Le manque de coordination, de collaboration entre ces services et leur antagonisme voulu par le guide était leur talon d'Achille. Aucune attaque extérieure n'a été évitée. Même si le régime était caractérisé par des complots intérieurs imaginaires, la dénonciation des tentatives de renversement du pouvoir étaient l' œuvre de ces services. L'armée, la Garde Civile, la gendarmerie, les services de sécurité et les juridictions de droit commun sont devenus des instruments du pouvoir.
I Wembi, A., La sécurité sociale au Congo: origines, possibilités et difficultés de gestion, Léopoldville, IRES, Louvain, 1966, p.120. 2 La Fontaine, lS., City politics, A study of Léopo1dville, 1962-1963, Cambridge University Press, 1970, p.73.

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Le nouveau régime instauré le 24 novembre 1965 secréta une classe dirigeante hiérarchisée à travers les divers et importants organes politiques et socio-économiques du pays. Les auteurs du coup d'Etat militaire constituèrent le groupe de "Compagnons de la Révolution", toute une institution pour laquelle Mobutu créa le 10 janvier 1974 1'« Ordre des Compagnons de la Révolution ». Ces derniers ont bénéficié de toutes les faveurs et des avantages socio-économiques pour le "service rendu" au pays. Dans le vocabulaire révolutionnaire apparut l'appellation «Corps constitués» ou "autorités" classifiées en groupe A, B et C. Lors des cérémonies officielles, les invitations et les heures d'arrivée étaient annoncées à la presse audiovisuelle selon l'appartenance aux dits groupes. Le dictateur, les dignitaires, les protégés du régime et les riches s'en sont servis au détriment d'une population sans défense. Au nom de la démocratie, les institutions créées sous la seconde République ont été taillées sur mesure pour servir un homme dont les intérêts étaient soutenus et défendus par une élite définie par le régime.
2. lA CLASSE DIRIGEANTE

La puissance coloniale belge a imposé à sa colonie congolaise son autorité dans tous les domaines et a opté pour un type de société coloniale. Elle n'a guère songé, sinon tardivement, à transmettre ses pouvoirs aux Africains ni à les y associer. Etaient classés dans l'élite africaine, les Congolais qui se sont rapprochés des Européens par le diplôme. Les prêtres ont fait partie de cette élite parce que formés à la même école que leurs homologues européens dans les petits et grands séminaires. Leur équivalent laïc était l'Européen diplômé de l'université. Le premier prêtre congolais (Kaoze Stefano) fut ordonné en 191i et, en 1959, il y en avait 6002 au Congo. A l'accession du pays à l'indépendance et pendant les cinq premières années, le nouvel Etat s'est retrouvé avec des dirigeants sans formations politique, économique ni militaire requises. L'élite était donc composée en majorité des "évolués" congolais considérés par les Belges comme des individus ayant assimilé la civilisation occidentale. C'étaient en général
I Le prêtre Kaoze est aussi un précurseur de l'inculturation du christianisme au Congo et en Afrique. Allen F. Roberts, History, Ethnicity and Change in the 'christian kingdom' of southern Zaïre", in The creation of Tribalism in southern Africa, edited by Leroy Vail, University of California Press, 1989, p.193-214. Le premier cardinal du pays, Mr Malula Joseph, fut ordouné prêtre le 9 juin 1946 et devint cardinal le 28 mai 1969. Il créa en 19511e groupe de «Conscience africaine» et publia en juin-juillet 1956 le «Manifeste de conscience africaine », abordant pour la première fois la mise en place des structures de transfert progressif et rapide des pouvoirs aux Congolais. Mandjumba Mwanyimi, op.cit., p. 44 et 148. 2 La Fontaine, J. S., op. cit., p. 94.

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d'anciens commis, dactylographes, moniteurs, sergents, infirmiers, opérateurs radio, assistants administratifs, agronomes et médicaux. Le Congo n'a pas adopté la conception occidentale de la classe dirigeante composée d'éléments bien formés ou expérimentés. Ces évolués ont eu le mérite d'assurer ces responsabilités malgré eux. A l'avènement de la seconde République, la classe dirigeante s'est dotée des jeunes diplômés de l'enseignement supérieur et universitaire, dont elle est restée le parrain. Les nouvelles générations de cadres se sont greffées sur cette classe dirigeante sans projet politique viable pour le pays. Après l'institutionnalisation du parti, le M.P.R., la notion de l'élite au sens occidental du terme, a glissé vers le concept révolutionnaire des démocraties populaires. Tout citoyen du pays s'est retrouvé dans l'uniforme du militant, et les plus fidèles et les plus inconditionnels sont devenus l'élite. Malgré la présence de nombreux cadres sous le régime de Mobutu, le clientélisme l'a emporté sur la méritocratie. Beaucoup d'institutions du pays ont été dirigées ou représentées par des citoyens peu valables. Une des conséquences directe du système a été le mauvais rendement et l'absence de grandes idées novatrices. Les réalités sociales ne se sont traduites que par le biais des ethnies. L'ethnie était et reste, comme le souligne Jean François Bayart, « le lieu et le moyen d'affirmer une existence propre et le langage des rapports entre assujettis eux-mêmes ».1 L'organisation politique fondée sur le caractère ethnique (44 partis) et les élections tribales ont été accompagnées de revendications territoriales qui ont abouti à la création de petites provinces (les provincettes dans le vocabulaire de l'époque), aux sécessions (le Katanga et le Sud Kasaï) et aux rebellions. A Kinshasa, les leaders politiques originaires du Bas Congo et du Kwango-Kwilu ont fait appel aux ressortissants de leurs provinces d'origine pour gonfler leur électorat aux élections municipales et législatives. Ils ont occupé anarchiquement des terrains dans la ville2, au détriment de ses autochtones. Pierre Mombele, président général de l'Union des BatekeBahumbu (l'UNIBAT), réclama des terres pour ériger des véritables entités Bateke- Bahumbu dans la capitale mais cela lui fut refusé. Ces derniers ont alors décidé d'occuper par force le quartier situé au-delà du quartier Kimbangu et de la rivière Kalamu, le «camp Mombele ». La lettre cidessous démontre l'ampleur du désarroi de ce groupe.
« .. .D'aucuns ignorent les sacrifices consentis par la communauté Bateke-Bahumbu en acceptant que son patrimoine ancestral devienne un
I Bayart, F., op. cit., p.78. 2 Les Kongo se sont installés dans les communes actuelles de Kimbanseke, Kisenso, Makala et Selembao. Dans cette dernière il y a un quartier appelé « Sangolo », le diminutif de Sangolo zaku en kikongo et qui signifie: Fais tes efforts (pour te trouver un terrain). Ceux du Kwango-Kwilu se sont établis à Kingasani, à Masina, à Ngaba et dans les camps Luka

à Ngiri-Ngiri,

à Bumbu et à Kintambo.

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bien commun où tout Congolais, du haut ou du bas, se sente aujourd'hui chez lui. Il n'y a aucun peuple du monde qui ait fait montre d'une telle générosité. A tout cœur bien né, la reconnaissance est un devoir, nous apprend un adage français. Ceci aidant, la communauté Bateke-Bahumbu fait appel à la haute compréhension de tous les Congolais habitant la capitale pour qu'ils comprennent le cri d'alarme qu'elle lance dans l'unique but de préserver ses nombreux droits fonciers inaliénables et qui devront être reconnus dans le futur statut de la ville. Cette ville devenue aujourd'hui le carrefour de tous les Congolais formant la République démocratique du Congo, est aussi tout le village commun des Bateke-Bahumbu. Nous en sommes les seuls et authentiques maîtres fonciers, quelle que soit la forme juridique qu'elle revêtira demain... Nos villages de Kingabwa, Yolo, Makala, Lemba, Kimbangu, Kingasani, Mikonga, Kinkole, Binza, Kinsuka, Matadi-Mayo, Longwala, etc" ", sont là autant d'indices prouvant à suffisance notre préséance séculaire dans la ville de Léopoldville, devenue la convoitise de tout le monde. Notre minorité ne peut en aucun cas affecter nos droits fonciers reconnus par tous les Congolais, droits que nous sommes décidés de préserver farouchementl »2

Malgré la neutralité de la ville proclamée en 1962, Kinshasa est passé progressivement sous la domination des ressortissants de l'ancienne province de Léopoldville pour laquelle les "leaders" réclamaient des droits politiques. Devant la pression démographique et la pauvreté, les chefs coutumiers autochtones se sont lancés dans la vente des terrains à travers les anciennes zones annexes de la ville, favorisant ainsi une expansion urbaine incontrôlée. Les Teke et les Humbu sont devenus au fil des années minoritaires dans leur propre territoire dont ils partagent aujourd'hui la légitimité avec les populations de l'ancienne province de Léopoldville : un héritage de la géographie coloniale. Cette velléité de s'approprier la ville de Kinshasa a resurgi trois décennies plus tard. Après la proclamation du multipartisme en 1990 et face à la popularité d'Etienne Tshisekedi, opposant historique de Mobutu, le régime brandit la menace de la prise de Kinshasa par les" étrangers", ceux qui n'appartiennent pas à l'ancienne province de Léopoldville. Dans un tract anonyme intitulé «Population de l'ancienne province de Léopoldville Sala Keba !» (Fais attention !) lancé au début du mois d'avril 1993, en pleine période d'épuration ethnique des Luba du Kasaï au Katanga, les auteurs se sont adressés à elle en ces termes:

Journal Présence congolaise, Kinshasa, 21 janvier 1965. Ce cri d'alarme n'a rien modifié car la ville de Léopoldville, cible des Kongo majoritaires, des Teke-Humbu propriétaires fonciers traditionnels et autres ethnies, est devenue depuis le 10 octobre 1962 nne ville neutre. Lovens, M., Les élections commnnales du 31 janvier 1965 à Léopoldville, in Etudes Congolaises, 1965, p. 4-5. 2 Journal Présence congolaise, Kinshasa, 21 janvier 1965.

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.. .Sala keba, Kinshasa ezali patrimoine na biso oyo ba noko (Flamands) batikela biso, lokola Lubumbashi ezali ya ba Katangais, Kananga ya ba Lulua, Kisangani ya batu ya Haut-Zaïre, Mbandaka ya batu ya Equateur, Mbuji-Mayi ya Baluba, Bukavu ya batu ya Kivu. Sik'oyo bapaya oyo bawuti epai mosusu, ndakisa Etienne Tshisekedi.. .Balingi ko bebisa Kinshasa na biso1... po tobomana biso na biso pe tobebisa Kinshasa na biso patrimoine pe héritage oyo ba noko (Flamands) batikela biso. Bana ya ancienne province ya Léopoldville, «Sala keba» landa ndakisa ya ba Katangais. Baluba balingaki kobebisela bango mboka. Balakisi bango bokasi bwa bango pe babengani bango. Bana ya ancienne province de Léopoldville « Sala keba », Baluba bazali na diamant, Katanga ezali na cuivre, cobalt, uranium, soki babomi Lubumbashi, bazali na mbongo ya kotonga yango. Soki mpe babomi Mbuji-Mayi, baninga bazali na diamant na bango mpo na kotonga yango lisusu. Kasi Province ya Léopoldville ezali kaka na manioc, madesu, mfumbwa, masangu, nguba, loso, biloko oyo ekendaka na libumu, ebotaka devise te. Bokotonga yango na nini ? Soki Tshisekedi na bandeko na ye Baluba oyo totangi ba kombo na mukanda oyo, babomeli biso Kinshasa, bana na biso, ba ndako na biso, etc... ba devises ya kotonga Kinshasa tokokende kozwa yango wapi? Bana ya ancienne province ya Léopoldville, "sala keba, monguna na yo ya yambo azali Muluba. Bokengele ye malamu. Ozali nkolo lopangu, louer ndako na yo na Lulua, Mutetela, Musonge, Kanioka, Mukete na Musuahili kasi na Muluba te, buaka ye libanda. Sala keba, lobi akobotola yo Lopango. Ozali mokonzi ya société, banga muluba, lobi akobotola yo compagnie. Biso Bakongo tokeba. Tobosana te ndenge balingaki kotekisa port ya Matadi na Baluba na Etienne Tshisekedi mpo peuple mukongo akoma mowumbu ya Baluba. Batela port ya Matadi porte ya Zaïre, sala keba ! ! ! Soki Muluba alingi etumba, akamata na malembe avion oyo ye ayelaki po akende kosala mobulu na Mbuji-Mayi. Atika mwana Mukongo na ports naye ya Matadi mpe Muanda tranquille. Atika mwana Bandundu , ya Equateur, pe na Kinshasa banso tranquille. Bana ya ancienne province ya Léopoldville, «sala keba », batela Kinshasa na biso, batela bana na biso, batela basi na biso pe batela biloko binso, (patrimoine) ya biso Kinshasa, aux originaires ya ancienne province ya Léopoldville «Muluba go out ». Bana ya ancienne province ya Léopoldville, tika nzinzi, ngungi, tika nzoyi, tika nioka bengana Muluba,

vrai mungunana yo - vrai sonzooyo akosilisayo makila.
Bana ya Equateur, zone ya Kinshasa, Lingwala pe Barumbu ezali ya bino. Bana Bakongo zone ya Ndjili, Kasa-Vubu, Ngiri-Ngiri, Selembao, Bumbu, Mont Ngafula, etc... ezali ya bino. Bana Bandundu, zone Masina, Kimbanseke, Lemba, Ngaba, Camp Luka, etc... ezali ya bino. Bana BasZaïre, Bandundu pe Equateur boyeba ete majorité ya population ya Kinshasa bino. Bosala lisanga ya makila « Pacte du Sang» na ntina moko kaka ya kobengana Baluba po bazonga epai na bango na Mbuji-Mayi bongo

I Ils citent les ethnies du Bas-Zaïre, les Humbu de Kinshasa.

du Lac Mayi Ndombe,

du Kwango-Kwilu,

les Teke et

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Tshisekedi akoma Empereur ya bango ndenge Kalondji azalaka Empereur na bango... « Sala keba » na chasse ekendeki mbwa : musuni te, makila te, eloko moko te ! sala keba ! ! ! Soldat, caporal, sous-officiers, officiers bozali na service ya Baluba te, bozali au service ya peuple mobimba. Bobatela ekolo pe mboka. « Sala keba » y eba ete Muluba azali monguna na bino, azali koluka ba soldats Américains, ba Belges, na ba Français baya koboma bino lokola banzinzi. Soki bolandi Baluba po na kobimisa mobulu, wana ezali lokola chèque en blanc, bozali kopesa Baluba nzela mpo sima ya mobulu ba soldats ya bapaya bazua ndingisa ya kokota na ekolo na biso pe baya kobomela bino mboka pe bana na bino lokola banzinzi. « Sala keba ! ! ! » J'ai jugé bon de reproduire le texte original pour permettre une autre interprétation possible en dehors de la mienne. Je reprends également la traduction française de tout le document pour éviter des ajouts. « Fais attention, Kinshasa est un patrimoine qui nous a été légué par nos oncles (les Flamands) comme Lubumbashi pour les Katangais, Kananga pour les Lulua, Kisangani pour ceux du Haut-Zaïre, Mbandaka pour les gens de l'Equateur, Mbuji Mayi pour les Baluba et Bukavu pour les gens du Kivu. Aujourd'hui des étrangers venus d'ailleurs tels que Tshisekedi veulent détruire notre Kinshasa, notre patrimoine colonial. Fils de l'ancienne province de Léopoldville, fais attention et suis l'exemple des Katangais. Les Baluba ont voulu détruire leur pays, ils leur ont montré leur force et les ont chassés. Les Baluba ont le diamant, le Katanga a du cuivre, du cobalt et de l'uranium. Si l'on détruisait Lubumbashi, ils ont l'argent pour la reconstruire. S'ils détruisaient Mbuji Mayi, ils ont leur diamant pour la reconstruire. Mais la province de Léopoldville n'a que du manioc, des haricots, du mfumbwa, du maïs, des arachides, du riz, des produits alimentaires qui ne rapportent pas des devises. Avec quoi allez-vous la reconstruire? Si Tshisekedi avec tous ses frères Baluba dont nous avons cité les noms dans ce document détruisaient notre Kinshasa, nos maisons, tuaient nos enfants etc où irons-nous chercher des devises? Fils de l'ancienne province de Léopoldville fais attention! Ton premier ennemi est le muluba. Surveille-le bien. Tu es propriétaire d'une parcelle, loue ta maison à un Lulua, Mutetela, Musonge, Kanioka, Mukete et à un Musuahili mais pas à un Muluba. Jette-le dehors. Fais attention car il peut te ravir ta parcelle. Tu es propriétaire d'une société, crains le Muluba car il peut te ravir demain ta compagnie. Nous les Bakongo devons faire attention. N'oublions pas comment les Baluba avec Etienne Tshisekedi ont voulu vendre le port de Matadi pour que le peuple Mukongo devienne leur esclave. Garde le port de Matadi, la porte du Zaïre. Fais attention! ! ! Si le Muluba veut la guerre, qu'il prenne paisiblement l'avion qui l'a amené pour qu'il aille faire du désordre à Mbuji Mayi. Qu'il laisse l'enfant

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Mukongo tranquille avec ses ports de Matadi et de Moanda1. Qu'il laisse l'enfant de Bandundu, de l'Equateur et de Kinshasa tous tranquilles. Fils de l'ancienne province de Léopoldville, laisse passer une mouche, un moustique, une guêpe, un serpent, chasse le Muluba, ton véritable ennemi, la vraie sangsue qui te videra de ton sang. Enfants de l'Equateur, les communes de Kinshasa, Lingwala et Barumbu vous appartiennent. Enfants Bakongo les communes de Ndjili, Kasa-vubu, Ngiri-Ngiri, Selembao, Bumbu, Mont Ngafula, etc sont à vous. Fils de Bandundu, les communes de Masina, Kimbanseke, Lemba, Ngaba, Camp Luka etc... .vous appartiennent. Fils du Bas Zaïre, de Bandundu et de l'Equateur sachez que vous constituez la majorité de la population de Kinshasa. Faites une alliance de sang, un « Pacte de sang» dans le seul but de chasser les Baluba pour qu'ils rentrent chez eux à Mbuji Mayi, ainsi Tshisekedi deviendra leur empereur comme ce fut le cas de Kalondji. Fais attention à la chasse à laquelle participa le chien mais dont il est revenu sans un morceau de viande, ni du sang, rien du tout! Soldat, caporal, sous-officiers, officiers, vous n'êtes pas au service de Baluba, vous êtes au service de tout le peuple. Gardez la nation et le pays. Faites attention. Sache que le Muluba est ton ennemi, il cherche que les soldats américains, belges, et français viennent vous tuer comme des mouches. Si vous suivez les Baluba pour semer le désordre, c'est comme un chèque en blanc, vous donnez un feu vert aux Baluba pour qu'après les troubles les soldats étrangers soient autorisés à pénétrer dans notre pays pour le détruire et tuer nos enfants comme des mouches. Fais attention. »

Dans ce document non signé, toutes les revendications et légitimations sont basées sur l'héritage colonial: l'ethnisation et le découpage administratif. Il faut d'abord préciser le contexte politique de la diffusion de ce tract dans la ville de Kinshasa. Il s'agit d'une période où Tshisekedi avait demandé l'intervention de l'Occident, sous forme d'aide militaire, pour faire face au climat d'insécurité et de terreur instauré par le régime et afin de poursuivre dans la sérénité les travaux de la Conférence Nationale. Pour affaiblir le leader historique de l'opposition à Mobutu, la meilleure arme était cette tentative de division de la population kinoise. Il s'est inspiré du système colonial et de l'unique référence à sa disposition car la popularité de Tshisekedi va au-delà de l'appartenance ethnique. Ces leaders parlent de Kinshasa comme patrimoine colonial d'une ancienne province de Léopoldville dont il n'existe même pas de liens visibles, historiques ou culturels. Pendant la lutte pour l'indépendance, aucune allusion n'est faite à ce propos. Cette province n'a rien apporté à ses habitants, le découpage ne visait qu'une bonne gestion coloniale de l'ensemble. Cette appartenance n'a suscité aucune prise de conscience collective ni une revendication populaire. Les autochtones de Kinshasa, à
I Les auteurs Moanda. se sont trompés car l'autre port du Bas Congo se trouve à Borna et non à

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travers la lettre précitée de Mombele, ne reconnaissent pas les droits d'autres ethnies de l'ancienne province de Léopoldville sur Kinshasa. En plus, historiquement, les populations du Kasaï pouvaient aussi se réclamer de Kinshasa. Jusqu'au 29 juin 1933, celles-ci faisaient partie de la province du Congo-Kasaï lorsque la colonie n'était constituée que de quatre provinces (Léopoldville, Equateur, Orientale et Katanga). Ce discours incitait également à la haine qui aurait pu conduire à une guerre civile ou à une épuration ethnique parce que, dans ces conditions, il était difficile de distinguer un Luba du Kasaï d'autres groupes de la même province ou des populations Lulua. Ce document a été distribué pendant la période de l'épuration ethnique initiée par des courtisans de Mobutu (Ngunzl et Kyungu) et sous sa barbe. Dans ce cas précis, sa paternité d'unificateur du pays pouvait être remise en cause à la fin se son règne. La menace de destruction de Kinshasa et les tueries brandies par les auteurs ne se justifiait pas puisque la ville elle-même, comme le reste du pays, était déjà en état de délabrement avancé. Kinshasa la belle est devenue Kin la poubelle. Que dire de la ville de Mbandaka par rapport à Gbadolite ? Les richesses du Katanga et de Mbuji Mayi citées dans le document ne reviennent pas à la population, elles ont permis par contre l'enrichissement personnel de nombreux dignitaires du pays, toutes ethnies confondues. Aucune précision na été donnée sur l'origine de six tonnes d'or découvertes en Sierra Leone en 1997 et appartenant à la famille de Mobutu. L'unité du pays a plus servi les intérêts de la classe dirigeante que ceux du peuple. Quant au port de Matadi, la responsabilité incombe au président de la République qui a nommé le gouverneur qui s'est livré au dépècement de la province du Bas-Zaïre. Du reste, il n a pas été sanctionné. Tous les gouverneurs de province ne sont pas partis mains et poches vides. Dans ce texte l'esprit de division est poussé à l'extrême, c'est-à-dire audelà des provinces pour atteindre Kinshasa, ville neutre, en attribuant les communes à trois provinces du pays (Bandundu, Bas-Zaïre et Equateur) qualifiées de "majoritaires" dans la ville. Cet acte isolait ipso facto le reste des provinces et pouvait frustrer les autochtones de la ville, les Humbu et les Teke. C'est dans ce même ordre d'idées que dans les provinces, les groupes ethniques minoritaires n'ont pas été souvent considérés ou associés aux décisions les concernant. Conscients que la province de l'Equateur n'a jamais été liée administrativement à Kinshasa, ils lui ont attribué une légitimité dans trois communes pour la positionner dans cette recherche d'hégémonie. Les auteurs exigent un pacte de sang entre les originaires de ces trois provinces pour chasser les Luba de Kinshasa alors qu'aucun lien de sang n'a pu unir les Congolais à l'époque coloniale, car seuls les Belges
1 Nguz traita les originaires swahili et à détruire. du Kasaï résidant au Katanga de « Bilulu » : founnis en

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disposaient de leurs sujets. Des populations ont été massacrées sous Léopold II, déplacées d'une contrée à l'autre pour des raisons sanitaires ou administratives, sans compter les groupes qui ont été déportés et qui n'appartiennent plus à leurs milieux d'origine. Dans le tract ils dénoncent certains fils de ces trois provinces en les qualifiant de traîtres et de dilapidateurs des fonds publics, oubliant qu'ils ont tous trahi la confiance du peuple et qu'ils ont aussi participé activement au pillage de ce pays. Il suffit de consulter les listes des "biens mal acquis" élaborées à la Conférence Nationale, et des personnes qui se sont enrichies illicitement pour se rendre compte d'une véritable fusion et d'une assimilation réciproque de ces dirigeants. Ce ne sont pas seulement les membres du gouvernement qui se sont enrichis. Concernant la sécurité, les Forces Armées Zaïroises, la gendarmerie et la Garde Civile auxquelles ils font allusion, elles n'ont jamais disposé d'équipent nécessaires pour bien veiller sur le pays. Impayés et démotivés, ils pensent plutôt à leur survie qu'au maintien de l'ordre et sont même devenus, avec le temps, des agents de désordre. La prise de conscience de la population kinoise sur sa misère a primé sur l'ethnocentrisme, ce qui sauva Kinshasa d'une guerre civile comme celle de Brazzaville en 1997. Ceci explique aussi en partie la popularité de Tshisekedi: il n'y a plus de repère ou de recours ethniques face à cette "nomenklatura" constituée des ressortissants de toutes les provinces du pays. Dans la lutte quotidienne des Kinois pour la survie, les frères du village n'ont apporté aucune solution. A travers le cas de Kinshasa se profile aussi le dépassement du clivage ethnique au sein de toute la population qui, pendant trois décennies d'indépendance, a subi la domination d'une nouvelle classe locale de "colonisateurs" vivant dans le luxe et dans l'opulence. Des individus, toutes ethnies confondues, ont collaboré avec le régime dictatorial pour leur propre intérêt, sans penser au développement de leurs "frères" ou de leur "pays". Ils ont plus pensé à la transformation de leur mode de vie, de leurs résidences et de tout ce qui a pu leur faciliter la vie dans le quartier. 1 Les pillages à Kinshasa et à l'intérieur du pays n'ont pas visé seulement les biens des étrangers, mais aussi ceux des fils du coin. Les "frères" de la ville, comme les militaires, ont été tous impliqués. Tous les Zaïrois qui se sont réfugiés à l'étranger à l'arrivée de Laurent Désiré Kabila ne sont pas tous originaires de l'Equateur. Et l'accueil réservé aux troupes de l'Alliance

Les villas habitées et le confort n'ont rien à envier à ce qu'on trouve chez les richissimes ailleurs. Dans leurs quartiers de résidence, ils s'arrangeaient pour que la voie d'accès à la route principale soit améliorée aux frais de l'Etat, laissant le reste du tronçon à la merci de la nature. Ils mobilisaient les agents de PTT pour que leurs lignes soient en marche alors que celles du service public étaient souvent en panne. L'introduction du téléphone cellulaire privé précipita la ruine de ce dernier.

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des Forces Démocratiques pour la Libération (AFDL) par la population, 1 toutes ethnies confondues, était en partie du à ce facteur.

2.1. Le Zaïre à la recherche

d'une culture politique

Depuis l'occupation léopoldienne (Léopold II, roi des Belges) jusqu'à Mobutu, les habitants de ce pays n'ont jamais rassemblé les éléments générateurs du bonheur d'un peuple: la liberté politique, le bien être économique et social. La colonisation a introduit l'économie du marché à grande échelle et l'économie moderne avec ses avantages sociaux considérés comme un progrès par rapport à la vie antérieure. L'indépendance a libéré le peuple congolais de l'emprise politique coloniale pour le soumettre enfin à celle des grandes puissances (la Guerre Froide) et des multinationales (le Fonds Monétaire International et la Banque Mondiale). A l'accession du pays à l'indépendance, le mouvement unitaire de Lumumba était dénoncé et dénigré à Léopoldville par les fédéralistes sur une campagne mensongère autour du concept de « communisme ». Celui-ci était présenté comme un système visant à déposséder la population de ses biens, de tous ses avoirs au profit de l'Etat. Ce dernier pouvait même ravir la femme d'un paisible citoyen. Lumumba était donc considéré comme un menteur. Le terme' 'politicien" et le nom « Lumumba» ont été collés aux menteurs. C'était la victoire du capitalisme sur le communisme. Un capitalisme dont le volet politique n'avait rien de commun avec le système. Le mot "politique" sous-entendait aussi en termes kinois "les combines". Ainsi les menteurs étaient traités de « Lumumba» ou de « politiciens ». L'initiation à la "démocratie" - mieux au pluralisme politique - débutée en 1957 avec les élections communales, puis les législatives de 1960 et de 1965, a été interrompue après les cinq premières années de l'indépendance (30 juin1960 - 24 novembre 1965) sans que les citoyens aient appris à choisir leurs représentants librement et au suffrage universel. Le pays est donc passé d'un moule politique ethnique à un régime dictatorial où le Parti unique établissait les listes des candidats et imposait les élus au peuple par plébiscite (acclamations et mains levées). Du paternalisme colonial le pays est passé progressivement à « l'infantilisation» par l'Etat postcolonial et où le «père de la nation» gérait et dirigeait selon sa volonté et ses humeurs. Tous les droits du citoyen ont été convertis, grâce à sa magnanimité, en dons du Président Fondateur. Un système symbolisé par la phrase «Tata aye nzala esili»: Papa est
I Moba M'Builu, G. et Tshingi Kueno, S., "Les sept premiers mois du régime de Kabila en République démocratique du Congo vus à travers quelques journaux français", in Sociétés Africaines et diaspora, L'Afrique en représentation, Paris, L'Harmattan, mars 1998, p. 115116.

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arrivé, finie la faim.! Ces mots résument toute la stratégie de Mobutu, le Jules César zaïrois. En effet il avait le pouvoir de nourrir, d'habiller, de soigner, de récompenser, de punir, de tuer et d'enterrer ses concitoyens. Père de la nation, il satisfaisait selon sa volonté les besoins de ses enfants. Les plus grands et les plus forts se sont mieux servis que les autres, laissant les plus petits et les nourrissons sans voix ni force croupir dans la misère ou mourir de malnutrition, de sous alimentation et d'autres maladies disparues ou inconnues ailleurs. A l'arrivée de Laurent Désiré Kabila, on a retrouvé dans les caves, les forteresses et autres habitations de certains dignitaires en fuite, des tonnes de vivres dont certaines étaient périmées; d'autres aboutirent pour la première fois sur le marché local. C'étaient de véritables affameurs du peuple. Ceux qui étaient directement ou indirectement attachés à la présidence de la République vivaient mieux que les autres. La plupart ont sombré dans la précarité lorsque Mobutu s'est retiré dans son village à Gbadolite. Les derniers qui n'ont jamais pu participer au partage rêvaient d'accéder un jour à ce cercle. La famille étant la cellule du parti, le guide pouvait améliorer ou détruire la vie d'un de ses membres. Il a enrichi beaucoup de gens et en a aussi ruiné et précipité à la mort. Le culte de la personnalité a engendré en Mobutu un rôle de géniteur du Zaïre, de tous ses responsables, voire de toute sa population. Il était convaincu que le pays et ses habitants lui devaient tout parce qu'il l'a pacifié, unifié et fait de la plupart des cadres ou dirigeants ce qu'ils sont devenus. Il posa même au peuple zaïrois la question de savoir qui devait quoi à qui? Sous son règne, à peine quelques collaborateurs ont démissionné de leurs postes, puisque non seulement qu'ils n'avaient pas le choix, mais aussi parce que la fonction et ses avantages primaient sur la responsabilité. Ils ont été en général démis de leurs fonctions. Certains se sont exilés à l'étranger après avoir détourné des fonds publics. Leur retour était souvent négocié autour d'une restitution ou du partage du butin. C'est dans cet esprit qu'il a lancé le slogan « Homme nouveau, femme nouvelle, émancipation! ». L'homme nouveau qui souffrait mais chantait et dansait pour son guide et, dans certaines circonstances, n'hésitait pas à le louer, comme ce gouverneur de la ville qui, lors d'un meeting populaire, l'a présenté à la population kinoise comme Dieu des Zaïrois devant apporter des solutions à tous leurs problèmes. Autodidacte, comme une bonne partie de ses contemporains évolués, Mobutu a beaucoup appris par la lecture. D'après les recherches du cinéaste belge Thierry Michel, Mobutu avait lu Machiavel (Le prince) et savait donc
I C'est une des chansons exécutées par les Zaïrois lors des visites du guide à l'intérieur du pays ou à l'étranger, aunonçant la solution imminente de tous leurs problèmes. Autrefois un membre de la délégation présidentielle était chargé du transport des fonds à distribuer. Muni d'un attaché-case (mallette diplomatique dans le langage kinois), c'était l'unique persoune, en dehors du Président, dont la présence excitait la population dans sa délégation.