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Kinshasa, d'un quartier à l'autre

De
337 pages
L'auteur nous invite à une "promenade" utile et enrichissante dans Kinshasa, ville cosmopolite, vivante, magique et fascinante. Il explore pratiquement tous les quartiers de chacune des 24 communes que compte l'interminable agglomération kinoise, du quartier cossu de la Gombe ou de Binza au quartier populeux de Masina ou de Ndjili, en passant par le quartier résidentiel ou industriel de Limete. Le récit dépeint l'histoire et les réalités de la capitale congolaise. De multiples photographies en noir et blanc et en couleur enrichissent l'ouvrage.
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KINSHASA
d’unquartier àl’autreè m eC e t t e 2 é dition a é t é publi é avec le soutien de
l U NES CO Kin sha sa, RDC
è r e1 é d i t i o n : L H a r m a t t a n 2 0 0 8 .
© L H a r m a t t a n , 2 0 1 1
5 - 7 , r u e d e l E c o l e p o l y t e c h ni q u e ; 7 5 0 0 5 P a r i s
h t t p : / / w w w . l i b r a i r i e h a r m a t t a n . c o m
d i f f u s i o n . h a r m a t t a n @ w a n a d o o . f r
h a r m a t t a n 1 @ w a n a d o o . f r
I S B N : 9 7 8 - 2 - 2 9 6 - 5 4 3 0 1 - 0
E A N : 9782296543010JacquesFUMUNZANZAMUKETA
KINSHASA
d’unquartier àl’autre« Dossiers,étudesetdocuments» (D.E.D.)
CollectionfondéeetdirigéeparJeanMPISI
Sous ce titre de collection, nous voulons proposer une manière plus
ou moins objective, pédagogique et concise, de connaître ou faire
connaître certains faits ou certains thèmes. La langue utilisée serait
accessible à toutes les catégories sociales : aux lycéens, aux universitaires
et aux autres.
Concrètement, la collection entend poursuivre un quadruple objectif.
Premièrement, elle produira des monographies sur un sujet précis d’histoire,
de science, de philosophie, de religion…, sur un pays ou une région du
monde (guide), sur une personne (biographie), etc. Deuxièmement, elle
publiera des documents (des témoignages, des textes inédits provenant
d’institutions plus ou moins officielles…), en les précédant d’une
introduction utile ou en les habillant avec des commentaires appropriés.
Troisièmement, elle s’attellera à éditer les travaux d’enquête des étudiants
(à partir des résultats condensés de leurs mémoires ou de leurs thèses de
doctorat), ainsi que les travaux des chercheurs universitaires ou
indépendants (à partir de leurs investigations professionnelles ou de leurs
réflexions). Quatrièmement, elle tentera d’expliquer l’actualité, chaque fois
que celle-ci sera focalisée sur un pays ou sur un thème, en allant à la
source et en dégageant les enjeux, afin que l’événement garde toujours
son actualité même si on la lit dans dix ans…
Dernièrespublications (mai-juin 2008) :
- Esdras KAMBALE BAHEKWA, Du Shaba au Katanga. A propos du
« massacre » de l’Université de Lubumbashi et de la période pré-insurrectionnelle
(1990-1993).
- Jean MPISI, Kivu, RDC : La paix à tout prix ! La conférence de Goma (6-
23 janvier 2008).
- Jean MPISI, Le Kivu pour la paix. Les Actes de la Conférence de Goma
(janvier 2008).
- Jean MPISI, Traite et esclavage des Noirs au nom du christianisme.
- Jean MPISI, Les papes et l’esclavage des Noirs. Le pardon de Jean-Paul II.
- Jean MPISI, Les évêques africains et la traite négrière : « Pardon de l’Afrique
à l’Afrique ».
- Jean MPISI, Les prêtres africains en Occident. Leur mission et restrictions
vaticanes sur leur séjour.Ce livre est dédié àma femme et àmes enfants pour leur
endurance pendant les moments les plus difficiles.
Mes remerciements vont au Père Léon de Saint-Moulin, pour ses conseils et
suggestions féconds à la lecture du premier manuscrit ; à Yoka Lye Mudaba
pour ses encouragements amicaux et qui m'a adressé les toutes premières
félicitations, alors que cet ouvrage n'était qu'un fœtus.
Je remercie également Jean Mpisi pour son dévouement et sa collaboration
efficiente ; c'est grâce à lui que le contact a eu lieu avec les éditions l'Harmattan.
Merci à Julien Denieuil pour son aide combien précieuse, sans laquelle la mise
en pages aurait été plus que difficile.
Je ne peux oublier Crispin Yoka pour son soutien dès le début du projet, ainsi
que tous ceux qui, à un moment ou à un autre, ont accepté de saisir l'un ou
l’autre chapitre du livre et ce, parfois à titre gracieux.
Enfin, merci à ma belle-sœur Clémentine Kimpiam Kialobo pour son
hospitalité et son accueil chaleureux et sans égal.KINSHASA,JETE(RE)DECOUVRE !
Préfaced’AndréKimbuta,gouverneurdelaVille-Province
’est avec un immense plaisir et une fierté évidente que – en ma
double qualité de Kinois et de premier gouverneur élu dans leCcadre des institutions de la Troisième République – j’ai
l’honneur de préfacer l’ouvrage « Kinshasa, d’un quartier à l’autre », écrit
par Jacques Fumunzanza Muketa, et que j’ai lu avec délectation.
Kinshasa, mégapole cosmopolite : je parie que les huit millions
des membres de chacune des 450 ethnies congolaises y vivent
paisiblement, ainsi que de plusieursnationalités africaines et des autres
continents. La coexistence pacifique attestée fait de la capitale
congolaise l’une des villes les plus hospitalières qui soient en Afrique.
Ville magique et fascinante. Chaque matin, une population
grouillante se meut vers les marchés et surtout vers le centre-ville, à
pied ou s’élançant à l’assaut des moyens de transport en commun.
Dès la journée et de façon constante le soir et la nuit, le pouls de la
ville bat la chamade, en cadence, avec de la bonne rumba congolaise
que diffusent à profusion des maisons d’édition du disque et des
cabarets pittoresques disséminés partout, en particulier à Matonge,
quartier symbole de la vie et de la joie de vivre… à Kin.
De façon quasi permanente, de nombreux artistes musiciens,
nationaux et africains, ont maintes fois chanté cette ville fantastique.
Pour le Brazzavillois Antoine Mundanda, illustre joueur du likembe,
elle était, dans les années 1950 et 1960, la poto moyindo, la « ville
européenne » par excellence surgie au cœur du continent noir. A cette
époque-là, elle était (et est encore aujourd’hui) Kin-la-belle : une
métropole attirante, où il fait bon vivre. Les Congolais de l’intérieur et
les Africains de nombreux pays y accourent pour venir écouter et
danser de la bonne musique, suivre de grandes compétitions de
football et admirer les hauts et charmants immeubles de la Gombe.
C’est avec le même enthousiasme que Jacques Fumunzanza a
tenté et réussi à faire le tour des quartiers de Kinshasa, dans une belle
promenade, une promenade utile de l’histoire, une histoire des villages
anciens qui ont précédé les quartiers actuels, une histoire que vit et
nous fait revivre l’auteur. Celui-ci, à la manière d’un archéologue
méticuleux et d’un sociologue attentif, a patiemment cherché à la
connaître et à fouiner les petites anecdotes qui l’accompagnent.
L’ordre chronologique judicieusement choisi est une vraie explorationdans le temps et dans l’espace, des origines à nos jours. Avec minutie,
il a noté et nous livre tous les détails qui suscitent notre curiosité et
notre émerveillement. Il a notamment scruté et fait revivre quelques
événements, quelques lieux et quelques personnages – des indigènes
et des colonisateurs – qui ont façonné le destin du Pool Malebo.
De tous ces efforts fournis est né heureusement le bel ouvrage
que j’ai lu avec délectation. L’émotion que j’ai ressentie se mêle à la
pleine satisfaction de me trouver devant une étude qui dépeint sans
passion, mais avec objectivité, dans un style bien particulier, clair et
sobre, les réalités de la ville-capitale dans son développement
historique et dans ses aspects culturels et touristiques. Comme un bon
pédagogue, l’auteur use d’un talenttel qu’on croirait qu’il fut lui-même
témoin et acteur des faits qu’il décrit. Les mots choisis sont justes, la
phrase bien formulée, et le texte dans son ensemble est on ne peut
plus captivant.
Ce livre est un bijou, un document de référence que je
recommande aux Kinois ainsi qu’aux autres Congolais et aux
étrangers : historiens et autres universitaires, enseignants, élèves,
étudiants, opérateurs économiques et culturels… Les instances
gouvernementales, et les organismes étrangers, devraient également
s’intéresser à cet ouvrage pour découvrir ou redécouvrir la genèse et
l’évolution de Kinshasa, ses modes, ses habitudes et son vécu
quotidien. Tel est mon souhait le plus ardent, en tant qu’autorité
numéro un de la ville.
Au moment où notre pays entre dans la phase décisive de sa
refondation, l’ouvrage de Fumunzanza est une brique dans la
reconstruction prônée par les autorités. En effet, il contribuera sans
nul doute à faire connaître en détail la ville dont, au nom de tous, j’ai
pris la résolution de restituer sa magnifique robe d’antan, qui fit d’elle
Kinshasa la belle, que le majestueux fleuve Congo arrose, seconde par
seconde, de ses eaux douces – et quelquefois tumultueuses !
Au nom des millions des Kinoises et des Kinois, et au mien
propre, je présente mes sincères félicitations à l’auteur qui, par son
œuvre, a participé à notre projet de faire aimer et de bâtir Kinshasa.
Kinshasa, le 30 octobre 2008.
AndréKIMBUTA
Gouverneur
8INTRODUCTION
inshasa-la-Belle, Kisasa-Poto-Moyindo ou Kin-la-Poubelle ? Si
aujourd’hui, les deux premières expressions – consacréesKpourtant – font sourire et paraissent une réalité mythique et
nostalgique, et donc inusitée, la troisième, par contre, témoigne d’une
réalité brutale, de désespérance et de ras-le-bol des habitants d’une ville
capitale en difficulté.
Parmi les causes qui font dépérir la ville et désespèrent ses
habitants, on cite notamment la précarité de la voirie, le manque de
transports en commun, l’absence des services d’assainissement et
d’hygiène publique, la pollution généralisée de l’environnement, le
chômage, les bandes des « enfants de la rue », la déliquescence des
services publics, en un mot la pauvreté. Et pourtant Kinshasa garde
intacte sa position de capitale, siège des institutions étatiques ; et son
attrait pour les ruraux ne flétrit pas.
Il est difficile dans les conditions actuelles de hiérarchiser ces
causes qui interagissent et, de ce fait, se complexifient à l’envi. Rendre un
paramètre davantage responsable plutôt qu’un autre est réducteur. C’est
l’addition qu’il faut. Les autorités et la population kinoises n’ont pas de
choix pour sortir la capitale de cette mauvaise situation. Elles doivent
agir sur tous les tableaux et traiter, à la fois, tous les maux qui rongent le
territoire urbain.
Lors de la clôture du troisième sommet des grandes villes du
monde qui s’était achevé le 17 octobre 1991 à Montréal au Canada, le
maire de Tokyo (30 millions d’habitants), Shumichi Sizuki, affirmait que
e e« le XX siècle a été celui de l’urbanisation et prédisait que le XXI siècle
1sera celui des mégapoles ».
Depuis les années 1920, la population urbaine mondiale est
2passée de 360 millions à près de deux milliards d’individus.
Comparativement, « en 1800, la population du monde n’atteignait pas
encore un milliard d’hommes. Elle a eu deux milliards en 1920 et trois
milliards en 1963 ». Le mouvement s’est accéléré et l’humanité a atteint
quatre milliards en 1987 et les six milliards ont été franchis le 12 octobre
1 Ch. VIAL, Le Monde du 22 octobre 1991, cité par J. Menanteau, Les banlieues, Le Monde-
Editions, Paris, 1994, p. 96.
2 Idem, p. 96.11999. On estimait qu’en l’an 2000, il y aurait dans le monde vingt et une
2mégapoles de plus de 10 millions d’habitants.
L’expansion démographique de Kinshasa s’inscrit dans ce
contexte mondial. A partir de 1920, la ville a doublé plusieurs fois son
volume humain et son espace, et depuis l’indépendance, sa population a
été multipliée par près de 16. Le taux de natalité à Kinshasa reste très
élevé (51,5 °/ ) et celui de fécondité, lui-même de l’ordre de 7,5 enfants°°
par femme, l’est aussi. Le taux annuel moyen d’accroissement est de près
de 4 % par an. L’apport migratoire de l’ordre de 1 % vient renforcer le
rythme de l’expansion dont témoigne par ailleurs l’étendue de la
superficie bâtie. Dans moins de dix ans, Kinshasa comptera parmi les
mégapoles du monde de 10 à 20 millions d’âmes. A ce gigantisme, les
hommes n’étaient pas préparés, tant ceux qui sont venus brutalement et
anarchiquement habiter la capitale que ceux qui ont eu pour mission de
la construire.
Devant ce tableau, les besoins forcément immenses et colossaux
sont connus : renforcement des services publics, réhabilitation de
l’espace et de l’habitat, notamment dans les quartiers périphériques,
l’amélioration des transports en commun, de l’hygiène publique, l’emploi,
etc. sont des solutions à mettre en œuvre. Cela demande beaucoup
d’argent en centaines de milliards de francs congolais, mais aussi et
surtout beaucoup de détermination et d’imagination qui fassent
participer tous les quartiers et leurs habitants. La détermination et
l’imagination commandent réflexions et idées mûries, impliquant les
autorités politiques, les urbanistes, les architectes, les sociologues, les
démographes, les environnementalistes, les éducateurs, etc.
La réalité que vivent aujourd’hui tous ceux qui se préoccupent de
la ville et de son avenir est le gâchis. Stupéfiant et inexcusable gâchis.
Devant ce spectacle, bien de gens sont tombés dans le désespoir. Les
gouverneurs qui se succèdent, se ressemblent. Généralement, ils
débutent leur « mandat » en fanfare. Après avoir multiplié les effets
d’annonce au sujet de la salubrité, de la voirie et de l’assainissement de la
ville, le nouveau chef de l’exécutif s’engage à relancer la lourde machine
engluée. Les quelques milliers de dollars dépensés ne produisent guère
d’effets concrets parce qu’on n’a pas pris le taureau par les cornes… Se
rend-on compte que, décidément, un gouverneur de la ville, sans
portefeuille et sans administration efficiente, n’est qu’un funambule
1 L. de SAINT MOULIN, Croissance de Kinshasa et transformations du réseau urbain de la
République Démocratique du Congo depuis l’indépendance. Conférence donnée à l’Université
Catholique de Louvain-La-Neuve, 15 mars 2002.
2 J. MENANTEAU, Les banlieues, Le Monde-Editions, Paris, 1994, p. 96.
10médiatique qui, inévitablement, se rompt le cou devant l’ampleur des
problèmes ?
La problématique est résumée par une question qui sert de titre à
une brochure publiée par l’archidiocèse de Kinshasa : « Connaissez-vous
1Kinshasa… ? » On peut ainsi se poser la question : Le nouveau chef de
l’exécutif de la ville qui arrive connaît-il Kinshasa, l’ampleur des
problèmes ? Sait-il comment les aborder, avec quel programme et avec
quelle équipe d’hommes ? Toute la question est là. Comprendre la ville,
ses atouts et ses difficultés, pour mieux gérer le présent et prévoir
l’avenir, est essentiel.
La démarche et l’objectif du présent ouvrage se veulent une
réponse à cette question fondamentale. En termes de hiérarchisation des
problèmes, s’il en fallait, il y a d’abord et avant tout le savoir.
L’ignorance, l’insouciance de la population et de l’administration ont
engendré découragement, frustration et rejet. Il faut pourtant sortir de
cette situation, grâce à la connaissance des problèmes et des moyens à
mettre en œuvre.
La gravité de cette situation exige également l’implication du
pouvoir législatif, un programme gouvernemental clairement affiché et
des stratégies bien élaborées. Il n’y a pas d’alternative. Il faut une autre
culture, celle de la ville et de l’urbanisme. Et la culture, ces convictions
partagées et ces manières communes de penser ou d’agir, s’acquiert par
l’éducation et l’apprentissage. Comment, en effet, acquérir cette culture
du citadin, du respect du patrimoine commun sans éducation, sans
enseignement ? Il serait illusoire de penser que l’on peut s’en sortir
autrement.
Nous avons la conviction que le présent ouvrage sera un outil
précieux pour la diffusion et pour l’acquisition des connaissances et des
idées du milieu urbain kinois. Des travaux et des publications
thématiques et sectoriels des scientifiques et autres chercheurs de qualité
sur la ville existent. Malheureusement ces études restent éparses et
parcellaires, du domaine des spécialistes et inaccessibles au commun des
Kinois et parfois du décideur, du quartier au sommet de la hiérarchie.
C’est de ce constat que nous est venue l’idée de rédiger ce livre sur la
ville de Kinshasa.
Cependant, il restait à opérer un choix à plusieurs niveaux. Ecrire
un livre assurément, mais de quel genre, sur quel sujet, quel thème et
pour quel public ? Au premier niveau nous est venu l’idée d’un livre de
vulgarisation qui aborde l’ensemble des sujets touchant directement à la
1 COMMISSIONS DIOCESAINE DES IMPLANTATIONS PASTORALES,
Connaissez-vous Kinshasa et son Eglise, Archidiocèse de Kinshasa, 1990.
11vie sociale et économique des Kinois ; un ouvrage qui réponde à la
question : "Connaissez-vous Kinshasa ?" L’avantage d’un tel choix dans
un monde où le livre est rare apparaît inestimable. Il nous permet de
partager notre regard sur la beauté et les défauts de la ville, sur
l’observation des phénomènes qui se déroulent, se produisent et
façonnent la ville et les modes de pensées de ses habitants. Tout cela et à
la manière d’un guide qui renseigne et informe sur tous les sujets utiles et
pratiques et sur tous les lieux qui suscitent curiosité et intérêt.
Survient alors la difficulté liée à ce genre de publications qui, en
voulant traiter plusieurs sujets à la fois, doivent éviter de tomber dans le
superficiel, la surabondance, l’encombrement et la lassitude. Combien
sommes-nous heureux, dans la perspective de vouloir prendre le taureau
par les cornes, que ce choix puisse susciter débats et études sectorielles
plus élaborées et plus approfondies.
Au deuxième niveau, la forme et le style doivent correspondre à
ce choix. Une étude qui permet à l’élève du secondaire, sous le guide du
maître, et à l’étudiant universitaire, d’apprendre et de réapprendre la
leçon des choses ; aux chercheurs de définir et d’approfondir la matière,
et enfin aux responsables et décideurs politiques qui ont la charge de la
gestion de la Cité de trouver des pistes de solution pour répondre aux
besoins des quartiers et de ses habitants.
La connaissance, le savoir et l’apprentissage d’un individu
commencent par son milieu naturel et géographique. C’est l’objet du
premier chapitre. Le deuxième chapitre donne un bref aperçu historique
de la ville, depuis sa fondation en 1881 à nos jours. Le troisième chapitre,
« Vingt-quatre promenades », complète le deuxième par une sorte de
visite à travers les vingt-quatre communes dans une perspective
historique, culturelle et touristique. C’est sans doute ce chapitre qui
témoigne de l’originalité de ce livre. Le chapitre quatre est consacré à la
présentation des chefs de l’exécutif - les « Bula-matadi » - qui se sont
succédé à l’Hôtel de Ville pendant ses 126 ans d’existence, de Henry
Morton Stanley à André Kimbuta Yango.
L’avant-dernier chapitre concerne l’économie. Il donne des
indications sur les richesses que la ville produit, sur quelques industries,
sur les commerces et sur les services sans lesquels la ville n’aurait pas
existé et survécu.
Le dernier chapitre, « Fragments d’une ville », est un ensemble de
sept textes, extraits d’auteurs connus ou non qui, à travers le temps,
témoignent sur la ville. Fragments ou débris, ces textes trouvent leur
intérêt dans l’actualité brûlante et vivante des faits qu’ils décrivent. Qu’il
12s’agisse des écrits anciens ou récents, leur lecture nous fait découvrir
quelques facettes de Kinshasa d’hier et d’aujourd’hui.
En guise d’épilogue, le patrimoine, la richesse de la ville, c’est
aussi et surtout son environnement naturel. Sans ses forêts, ses jardins et
ses arbres, fruitiers et ornementaux, les manguiers, les palmiers, les
avocatiers, les acacias, etc., Kinshasa ne serait pas Kinshasa.
13PROLOGUE
UNEVILLEPARTICULIERE
APITALE de la République Démocratique du Congo, située à 4°
19’ de latitude Sud et 15° 15’ de longitude Est, Kinshasa est de
par son site, son climat et sa population, une ville particulière.C
Aucune autre ville de la république ne lui est comparable. Avec
ses quelques 8 millions d’habitants, Kinshasa diffère des autres capitales
africaines intertropicales installées loin de la mer.
Vingt et un mois et neuf jours après son départ de la première
station Vivi, à l’extrémité du bief maritime du fleuve Congo et après
avoir installé les deuxième et troisième stations à Isangila et à Manyanga,
l’Anglo-américain Henry Morton Stanley arrive au Pool par la rive droite.
Présentement occupée par Pierre Savorgnan de Brazza pour le compte
de la France, cette région ne lui est pas totalement inconnue. Il l’avait
déjà visitée en mars 1877, à la descente du fleuve, partant de Nyangwe en
er1876. Stanley doit se rabattre sur la rive gauche où, le 1 décembre 1881,
il établit au flanc du mont Khonzo Ikulu, au dessus de Kintambo, sa
quatrième station, la Stanley-Pool Station. Quelque temps après, cette
dernière est rebaptisée au nom de Léopoldville, en l’honneur de
Léopold II, Roi des Belges et « propriétaire » de l’Etat indépendant du
Congo (1885-1908). Le choix du site n’est pas fortuit : des arguments
géographiques, économiques et stratégiques avaient prévalu.
Le site de cette nouvelle station est un point de rupture de charge
séculaire, un trait d’union entre le haut-fleuve navigable et le bas-fleuve
non navigable. Stanley en fait le point de départ des explorations à
effectuer dans le vaste bassin du fleuve Congo et de la conquête de ce
que sera le territoire congolais. Cette position confère à Léopoldville un
rôle politique et économique important. Dans la classification des villes
en Afrique sub-saharienne intertropicale, Léopoldville est véritablement
une métropole africaine de premier plan à l’image d’un pays aux
dimensions continentales.
erInstituée capitale du Congo belge par l’arrêté royal du 1 juillet
1923 au détriment de Boma, Léopoldville, baptisée «Kinshasa » en
1966, est devenue centenaire depuis 1981. Elle a grandi, a envahi des
terres et s’est peuplée spectaculairement. Tentaculaire, avec ses vingt-
quatre communes, la ville connaît son extension actuelle grâce non
seulement à son site favorable, mais aussi grâce à sa fonction de capitaled’un vaste pays au cœur de l’Afrique dont elle est la plaque tournante.
Kinshasa n’est pas seulement le cœur de la république, elle est aussi sa
tête : capitale politique, capitale économique et capitale culturelle. Située
loin de la luxuriante forêt équatoriale, sa zone de savane arborée, son
paysage singulier et son site la prédisposent au statut de l’une des plus
belles villes d’Afrique qu’il faut découvrir et visiter.
La célèbre chanson « Nzela ya Ndolo », d’Antoine Mundanda –
« Poto-Poto mboka munene, solo Kisasa, poto moyindo » !… (Brazzaville est une
grande cité, mais Kinshasa est assurément l’Europe des Noirs…) – l’a
immortalisée. Le thème de cette chanson est certes la prison, à cause de
la sévérité de la loi à Léopoldville, mais Mundanda, le Brazzavillois, est
fasciné par la grandeur et la beauté de la capitale congolaise qu’il qualifie,
à cette époque déjà, de métropole du continent noir.
Kinshasa – Kin-Malebo – ne projette plus l’image contraignante
et austère de la « ville cruelle» de Léopoldville. La capitale de l’après-1960
est une ville de plaisirs et de fêtes, une ville enchanteresse et populaire :
Kin-kiese (Kin-la-joie). C’est « Ambiance à gogo ; tout le monde saï-saï, on
dirait fête, on dirait bonne année…» de Papa Wemba. Après Antoine
Mundanda mais avant Papa Wemba, Grand Kalé dans «Lipopo ya
banganga » chante : Falanga na sanz’ekomonana te. Bandeko oyo nde
koloko… Ooh Kinshasa makambo ; Mikolo nyonso feti na feti, na sala boni...
Mboka ko moko kombo ebele (Le salaire du mois disparaît à cause de belles
femmes. Est-ce l’ensorcellement ! … Oh, Kinshasa, l’endiablée, tous les
jours en fête ; que dois-je faire ? Quelle ville, à elle seule tant de noms :
Kinshasa, Kin-Malebo, Lipopo, Léo’Ville !). Dans « Café Rica », Tabu Ley,
alias Rochereau, que les fêtes de fin d’année surprennent à l’étranger,
chante sa nostalgie, s’imaginant l’ambiance de joie et de fête au dancing-
club Café Rica :
♫BonneannéenaNoëlekomelingai,awanaDar-es-Salaam,mosika;
Kinshasakombokaelingabafeti,esengokaninaCaféRica…♫
« La Noël et le Nouvel An me surprennent ici loin à Dar -Es-Salaam ; à Kinshasa,
une ville fêtarde, quelle ambiance de joie au Café Rica… recommandé ! ».
Kinshasa est donc la véritable métropole du continent noir
chantée par toute l’Afrique avec le guitariste et chanteur camerounais,
Francis Bebey, dans ‘‘Kinshasa’’ : « Si je devais renaître, c’est à Kinshasa que je
naîtrais : Kinshasa, Kinshasa »...
Même dans un film publicitaire, on n’aura jamais réussi à donner
une image aussi idyllique de la vie à Kinshasa. Et le cinéma justement
vient se mêler à la fête kinoise avec « La vie est belle » du cinéaste
Dieudonné Ngangura Mwenze. Faut-il lui faire un autre discours ?
161
LE SITENATUREL
L’illusiond’unsitevasteetillimité
inshasa s’étend sur 9.965 km², englobant des quartiers
excentriques – la banlieue – des communes de Nsele et de
Maluku, et d’une large surface du fleuve. L’ensemble du siteKdont les parties basses sont bien drainées entre Maluku et
Ngaliema correspond, selon les études des urbanistes, à « 200
1km² de surface aisément urbanisables » . Malgré la poussée
démographique, le site n’est pas encore saturé, surtout si l’on prend en
compte le plateau des Bateke à l’est.
En dépit de l’illusion d’habiter un site vaste et illimité et dont la
population ne cesse d’accroître, les Kinois se rendent compte des limites
d’un territoire qui bute contre les hauteurs des collines au sud, contre le
fleuve au nord et à l’ouest et contre le plateau des Bateke et les collines à
l’est.
Dans la conquête des espaces vers l’Est et le Sud, les habitants de
la vaste métropole congolaise ont littéralement foulé aux pieds les
contraintes naturelles et celles imposées par l’administration. Les pentes
et les collines qui, au début, étaient infranchissables, ont été investies et
ne constituent plus une barrière. Mais cet espace n’est pas illimité pour
autant sur le plan des infrastructures urbaines. Sans voirie et sans
équipements collectifs, viables et suffisants (eau, électricité, transports,
établissements scolaires et hospitaliers, installations sportives et
récréatives), l’espace conquis pose beaucoup de problèmes à ses
occupants et à l’autorité urbaine.
L’expansion continuelle de Kinshasa est un défi aux plans
d’urbanisation de l’Hôtel de Ville. Ceux qui existent doivent être révisés
d’urgence par une politique volontariste pour les adapter à un espace
indéfini et toujours plus vaste, mais tout aussi limité par les contraintes
urbanistiques et environnementales.
Latopographie
Le relief kinois se répartit en quatre éléments principaux : le Pool,
la plaine, la terrasse et les collines. Le Pool (Pool-Malebo, Stanley-Pool),
de Maluku aux rapides de Kinsuka, est une étendue d’eau, longue de 50
km et large de 25 km sur sa plus grande largeur. Le Pool n’est pas
1 René de MAXIMY, Atlas de Kinshasa, 1975, Planche 2.seulement ce plan d’eau. C’est un complexe d’îles et de bancs de sable
sillonné de chenaux et bordé par endroit de basses plaines marécageuses.
Son chenal principal et suffisamment profond, celui qu’emprunte la
navigation, est justement kinois. Sa profondeur varie entre 5 et 14 mètres
au droit de la rivière Ndjili. Au port de l’ONATRA, elle descend à
moins de 5 mètres.
La Plaine est divisée en deux parties par la rivière Ndjili : à
l’ouest, la « Plaine de Kinshasa » ou « de Lemba », comme on l’appelle, et
à l’est, celle de « Ndjili». Cette dernière s’étend entre les rivières Ndjili et
Nsele sur une surface régulière, confondue avec la terrasse supérieure au
pied des collines, et son relief descend en pente faible jusqu’à la rupture
des pentes du pool actuel. Le relief de la partie de l’ouest, par contre,
paraît plus marqué et limité par le pied de la terrasse.
La terrasse (325 m) est une marche de 10 à 25 m au-dessus de la
plaine. Elle s’étend entre Ndjili et le mont Ngaliema, au pied des collines
dont elle constitue une sorte de première marche. La plaine et la terrasse
alluviales, variant de 280 à 325 m d’altitude au-dessus de la mer,
constituent la plus grande étendue du site de l’ensemble de la ville, la plus
aisément urbanisable. Elles sont traversées par un abondant réseau
hydrographique. Mais le mauvais drainage des eaux est la cause
d’inondations que connaissent de nombreux quartiers en novembre et en
avril.
Le fleuve
18Les collines qui s’élèvent au-dessus du Pool (mont Ngaliema,
Djelo-Binza, Binza-Antenne, Mont-Ngafula, mont Amba, à l’ouest ; le
pic Mangengenge et le plateau des Bateke, à l’est) dominent la plaine de
400 m jusqu’à plus de 700 m. Elles sont remarquables tant du point de
vue de la variété des formes que des phénomènes. On y observe des
ravins et des cirques d’érosions les plus spectaculaires. Les plateaux les
plus élevés sont le mont Ngafula (630 m), le pic Mangengenge (718 m) et
le plateau des Bateke qui culmine à plus de 700 m.
Leclimat
Le temps ou le climat qu’il fait à Kinshasa n’est pas un sujet de
conversation pour ses habitants, comme c’est le cas pour les Lushois
(habitants de Lubumbashi, deuxième ville du pays) qui, même quand il
fait beau temps, se munissent toujours de leurs parapluies : « on ne sait
jamais », car la pluie peut à tout moment tomber sans rien laisser
présager. Pendant la saison sèche les températures, notamment au mois
de juillet, tombent parfois jusqu’à 15 °C la nuit.
Dès la descente de l’avion sur le tarmac de l’aéroport de Ndjili, le
visiteur est au contact d’un climat typiquement tropical, chaud et humide.
Dans tous les cas, le temps n’est jamais maussade dans la capitale. On le
voit, le tempérament joyeux ou l’accueil chaleureux des Kinois est
l’expression même du climat ensoleillé qu’il y fait. Ce temps chaud
n’énerve pas et n’entraîne pas à un quelconque excès. Les Kinois sont
« pacifiques ». Au premier contact, ils n’hésitent pas à appeler le visiteur
étranger en termes familiers et sentimentaux, pour exprimer l’amitié
envers un ami ou un visiteur. Sans aucun lien de consanguinité, on
s’appelle ici familièrement Tonton ou Tantine. On dit papa et maman au lieu
de monsieur ou madame.
Latempérature
Avec des variations limitées à quelques degrés (4,4 – 5 °C), les
températures suivent le rythme des précipitations. Pendant le jour, la
température monte très vite dans la matinée pour atteindre son
maximum (30 – 31 °C) entre 14 heures et 15 heures. La moyenne
journalière est autour de 25 et 27 °C entre 9 heures et 21 heures. Les
heures de la canicule avec ses chaleurs d’étuve dont le climat de la
capitale est prodigue, se situent entre 11 heures et 17 heures sur toute la
ville, avec une plus grande sensation dans la plaine et les vallées qui
baignent dans un air plus chaud amplifié par l’exiguïté des habitations et
l’édification de murs de clôture. Les fortes températures, accentuées par
l’humidité de l’air, sont surtout sensibles en mars et avril. Le matin (7 –
1911 heures) et le soir (à partir de 17 heures), il fait frais, plus
particulièrement sur les collines et en bordure du fleuve.
La nuit, on éprouve un mieux-être sur l’ensemble de Kinshasa,
avec une sensation de fraîcheur et de repos, surtout sur les collines. Cette
fraîcheur est renforcée par l’aération de l’habitat et la présence d’arbres,
le long de certaines artères et à l’intérieur de certaines parcelles. Le
recours à une couverture ou à un sac de couchage devient parfois
nécessaire tard dans la nuit et avant le lever du soleil. Pendant la saison
sèche, il fait encore plus frais sur l’ensemble de la ville ou plutôt « froid »
sur les collines avec des températures qui tombent à 20 °C. Le port d’un
pull-over est même recommandé le matin et le soir pour les enfants et les
frileux.
Lapluie
« Il pleut sur la ville ». Les données enregistrées au cours d’une
1période de 39 ans (1931 – 1970) montrent qu’il pleut en moyenne plus
de 100 jours par an à Kinshasa avec des maxima de 116 jours à Ndjili et
des minima de 95 jours au centre-ville. Ce que le Kinois vit au quotidien,
c’est le nombre mensuel de jours de pluies qui oscille autour de 10 et 11
jours en mars et avril ; il est de 12 jours en novembre, mois le plus
pluvieux de l’année. Les autres mois connaissent des fréquences
moyennes autour de 8 jours de pluies. Plus irréguliers sont les mois de
janvier et mai qui connaissent chacun des variations de 0 et 2 jours de
pluies pour les minima à 14 et 15 jours pour les maxima. Ces deux mois
apparaissent comme des périodes intermédiaires entre mois pluvieux et
mois secs. Au cours de la période de 1986 à 1995, l’Agence nationale de
météorologie et de télédétection par satellite, la Mettelsat, a noté une
moyenne de 12 jours pour mai et octobre. Avril et septembre ont
enregistré une moyenne de 17,8 et 16 jours de pluies au cours de la
2période indiquée . Il pleut donc tous les trois jours à Kinshasa, avec une
moyenne annuelle de 1.345 mm d’eau contre 2.032 mm dans la cuvette
centrale. Le minimum enregistré est compris entre 900 et 1.000 mm.
Le maximum ne dépasse pas 1.600 mm.
Deux saisons. Kinshasa connaîtdeux saisons : une saison
pluvieuse, longue de huit mois, et une saison sèche de quatre mois que
déterminent le rythme et la fréquence des précipitations, avec des
températures plus ou moins élevées et peu variables au cours de l’année.
Lasaisonpluvieuse, au climat chaud et humide, s’étend d’octobre à mai
avec un creux fluctuant plus ou moins marqué de décembre à février.
1 PAIN, M., Atlas de Kinshasa, Bureau d’études d’aménagements urbains (BEAU), 1975.
2 « Ambiance climatique », Atlas de Kinshasa, Planche 8.
20Au cours des deux premiers mois de l’année, janvier et février, on note
une diminution sensible ou une absence des pluies et une hausse de
température sur des périodes de 25 à 30 jours. Cette période, appelée
« petite saison sèche », est irrégulière dans le temps et dans sa rigueur d’une
année à l’autre. Il y a des années où il n’a pas été possible de situer avec
précision sa périodicité. Les pluies redeviennent abondantes en mars et
avril qui dominent par leurs maxima la deuxième période pluvieuse.
Novembre reste invariablement le mois le plus pluvieux, suivi du mois
d’avril par le volume pluviométrique. La deuxième quinzaine du mois de
mai annonce, elle, la saison sèche par la rareté des pluies. Elle devient
très rigoureuse de juin à la mi-septembre et se caractérise par une quasi-
absence de pluies et par une baisse sensible de la température d’une
moyenne de 20 à 22° C le matin et parfois par des journées sans soleil.
«… O doux soleil, … du 30 Juin… » de l’hymne national en rend
témoignage. Entre mi-septembre et début octobre, on observe une
reprise sensible des pluies et de la hausse de la température.
Du point de vue pratique, le constructeur de bâtiments et
chaussées peut travailler dans de bonnes conditions, sans risque de
pluies, de juin à la mi-septembre. En raison de son caractère aléatoire et
irrégulier en janvier et février, la petite saison sèche ne peut être prise en
compte : des averses importantes y sont aussi enregistrées. Mais les
amateurs de la photographie apprécieront le ciel bleu et ensoleillé, l’air
transparent, une végétation luxuriante et verdoyante de la saison des
pluies. Par contre, la saison sèche, qui offre un ciel à l’horizon borné et
qui couvre la ville d’une sorte de brume qui cache le soleil et dont l’air
chargé d’une poussière grise et terne qui se dépose sur les toits, les murs
de maisons et sur les feuilles, n’est pas intéressante pour la photographie.
L’hydrographie
Kinshasa est une ville de cours d’eau. Elle est bâtie sur la rive
gauche du fleuve Congo appelé ici le Pool et elle est traversée par de
nombreuses rivières au premier rang desquelles les deux plus
importantes, dites allogènes, Ndjili et Nsele. Long de 50 kilomètres et
1large d’une vingtaine de kilomètres, le Pool est cette partie du fleuve, de
l’entrée de Maluku aux rapides de Kinsuka (vaste comme un lac), et qui
termine le bief navigable du fleuve Congo. Il est parsemé d’îlots dont le
plus important est l’île de Mbamu, appartenant au Congo-Brazzaville
selon un accord passé le 23 décembre 1908 entre la Belgique et la
1 Pool, terme anglais : étang, lac, trou d’eau.
211France . Le Pool abrite le Port de Kinshasa, le plus important port fluvial
du pays. A Kinshasa, ce fleuve de 4.700 km de longueur mouille les
communes de Maluku à l’extrême est et celle de mont Ngafula à l’ouest
ainsi que les communes de la Gombe de Barumbu, de Limete, de
Masina et de Nsele. Il a déjà enregistré trois grandes crues (1903, 1961-
1962 et 1999) qui ont causé des dégâts matériels importants avec
déplacement des populations riveraines. Celles de 1999 ont fait déplacer
55.000 personnes (RTNC).
3Les rivières Ndjili (22,3 m /sec de débit) et Nsele, aux bassins
2 2respectifs de 2 km et de 6 km , déterminent, elles aussi, la morphologie
du site et marquent la séparation entre la partie orientale, l’ensemble
compris entre les deux cours d’eau, et la partie occidentale, constituée du
reste de la ville. Leurs vallées, notamment celle de la Ndjili, jouent un
rôle économique important. Riches en terres alluviales, elles sont des
vallées de cultures vivrières et maraîchères nécessaires à l’alimentation
des Kinois. De nombreuses autres petites rivières, Tshangu, Mangu,
Tshenke à l’est de la Ndjili, et à l’ouest, Matete, Yolo, Funa, Bumbu,
Gombe, Basoko, Lubudi, Makelele, Lukunga, Binza, Mampeza, etc.,
marquent également le relief et le paysage du reste du site de la Ville. La
plupart de ces rivières naissent auxpieds des collines, au Sud, et prennent
la direction du nord en prolongement des vallées. D’autres prennent la
direction transversale en suivant les zones en dépression de la plaine.
Elles ont à la fois autant d’atouts que d’handicaps selon que le quartier a
été préalablement conçu ou non sur une table à dessin de l’urbaniste.
Lavégétation
Les deux saisons, les conditions de drainage et la qualité des sols
déterminent la végétation de Kinshasa, celle d’une région de savane
arborée où dominaient baobabs géants et palmiers borassus (malebo).
Cependant, sur le périmètre bâti, le béton et la tôle n’ont pas éclipsé
totalement la végétation même si le borassus, arbre totem de la ville, et
le baobab ne sont perçus que furtivement en quelques endroits
privilégiés, et même si une menace de disparition de l’herbe, de l’arbre et
de la forêt due aux cultures et aux déboisements intensifs des environs
de la ville est réelle. Lorsqu’on observe les photos aériennes de 1954-
1957 et de 1969-1970, on constate « qu’en quinze ans la forêt a reculé de
2cinquante kilomètres sur de larges étendues, le long des axes routiers » .
La plupart de la verdure se trouve dans les parcs, les jardins, les forêts,
1 sF.BONTINCK, « EntreBrazzavilleet Kinshasa :l’îledeMbamu »,in Zaïre-Afrique,n°
247-248 (sept-oct. 1990), p. 384.
2 René de MAXIMY, Atlas de Kin, Planche 2.
22les espaces verts et dans les parcelles d’habitation des quartiers riches,
mais aussi à Ndjili, Kisenso, au sud de Selembao et du mont Ngafula,
Ngaliema, Nsele et à Maluku.
Le périmètre non urbanisé est couvert d’une savane herbeuse
parsemée d’arbustes. La « Ceinture verte », où se pratiquent d’une
manière intensive diverses cultures vivrières et maraîchères, se réduit à la
portion congrue au profit de l’agglomération urbaine. La ville possède
quelques réserves forestières dans la commune de Maluku et au sud sur
la route de Matadi. Pour être plus systématique, Kinshasa a besoin d’un
architecte paysager pour lui conserver et lui donner de nouveaux parcs et
espaces verts, face à la culture purement urbaine d’immeubles, de routes
asphaltées, de petits marchés et d’activités artisanales diverses. Cette
culture de vie urbaine pourrait faire penser que les Kinois n’aiment pas
se mettre au vert. Pourtant, les parcelles qu’ils acquièrent, ils les veulent
spacieuses pour la construction et pour y planter au moins un arbre
fruitier, de préférence.
Trois arbres fruitiers – le palmier à huile, le manguier et
l’avocatier – cultivés pour leur ombrage, mais aussi et surtout pour leurs
fruits, dominent le paysage végétal de la ville. Ces trois arbres gardent
leurs feuilles vertes toute l’année durant, même si l’avocatier et le
manguier se libèrent de quelques feuilles mortes à une période donnée de
l’année pour se donner des nouvelles.
Le palmier à huile (Elaïs) est d’origine africaine du golfe de Guinée
où on trouve encore des plantes à l’état naturel très étendu. Il produit des
régimes de noix pendant une période de 5 à 30 ans et peut atteindre 30
m de hauteur. La pulpe de la noix produit l’huile de palme dont les
ménagères se servent pour cuire les aliments. Les noix de palme
(« mbila ») vendues aux différents marchés de la capitale proviennent en
partie des parcelles d’habitation. La présence d’une touffe de vieux
palmiers à un endroit isolé peut signaler le site d’un ancien village. Il fut
une époque où le Congo belge fut le premier producteur mondial d’huile
de palme et de palmistes. L’Avenue des Huileries séparant Kinshasa et
Lingwala en est le témoignage. La sève bien tirée du palmier est un bon
vin apprécié de beaucoup de Congolais et les nervures de ses feuilles
sont utilisées à beaucoup d’usages, par exemple, la fabrication de balaies
traditionnels. Une autorité qu’on reçoit dans un quartier est généralement
accueillie avec comme décoration, desrameaux de palmier qu’on agite ou
qu’on plante le long de son passage. Cependant, une palme piquée au
coin d’une rue à Kinshasa peut annoncer aussi une mauvaise nouvelle :
un lieu de deuil avec présence du corps du défunt.
23Le manguier (Mangifera indica) et l’avocatier (Persea americana)
sont aussi des arbres tropicaux mais originaires respectivement de l’Inde
et de l’Amérique du Sud. Le manguier fleurit en juillet – août, en pleine
saison sèche, et donne des fruits en novembre – décembre. Au cours des
années 70-80, le domaine industriel et présidentiel de la Nsele produisait
du jus de mangue provenant des manguiers plantés le long de la route de
la Nsele. Si la mangue est un fruit charnu et savoureux, relativement
populaire et moins cher, que l’on peut se faire offrir gratuitement en
passant devant une parcelle, l’avocat, par contre, délicieux et à valeur
nutritive élevée, est un fruit vendu cher, et même très cher, dans les
restaurants à fourchette. Aussi est-il rare de le recevoir gratis. L’avocatier
produit ses fruits en avril-mai ou en décembre. En effet, bien des
avocatiers (et des manguiers) kinois produisent leurs fruits deux fois par
an.
A côté du palmier à huile, du manguier et de l’avocatier, le
bananier, le papayer, le citronnier et le prunier s’ajoutent au décor paysager
sans oublier tant d’autres arbres fruitiers. L’acacia, aux variétés multiples,
est planté le long du Boulevard Lumumba à Limete, le limba (terminalia
superba), l’agathis loranthifolia, plante d’importation ou le topokier (ceiba
petendra) qui bordent le Boulevard du 30 Juin ou encore le lebbek
(albizzia), le wenge (milletia laurentii) et le flamboyant sont des arbres
ombrageux et ornementaux de la ville. Il y a bien d’autres nombreuses
plantes à fleurs dont l’eucalyptus. Au tronc effilé, en forme de colonne
et aux feuilles persistantes, l’eucalyptus a été importé de l’Australie depuis
la Deuxième Guerre mondiale. Il est cultivé et estimé pour son bois, son
huile et sa résine ainsi que pour le reboisement. L’huile que l’on peut tirer
de ses feuilles est reconnue pour ses propriétés médicinales. Partout au
Congo belge, la présence de l’eucalyptus indiquait généralement la
localisation d’une gîte d’étapes, la résidence du commandant - le Bulamatari-
ou d’une habitation de colons.
24LeBorassus
« A Kinshasa disparaît le palmier
Elaïs … Le palmier à huile et à
malafou par excellence. Il
régnait seul depuis Moussouk-
Musuku, sur la rive gauche en
aval de (Matadi) entre Boma et
Vivi, et il se met à disparaître
brusquement à la pointe de
Kinshasa pour être remplacé par
un autre palmier. Moins élégant,
à tige élevée mais renflée d’une
manière curieuse vers son tiers
supérieur, le nouveau palmier a
des frondes aussi larges que
longues, incisées au bout, en
forme d’éventail et se groupant
en une touffe globuleuse au
sommet de la tige… l’île de
Bamou est, par place, couverte
de groupes de troncs de ce
palmier (borassus) dépouillés de
leurs frondes.
Ces longs stipes donnent à l’île
un air véritablement lugubre.
Leur état est le fait des hommes.
Le Borassus produit aussi du malafou. L’île et la zone environnante en
portaient, il y a quelques années, plusieurs milliers en pleine croissance. Les
Noirs fixèrent sur chacun tant de calebasses qu’ils en tirèrent la sève en peu de
mois. C’était, semble-t-il, une mer de malafou. Ils l’eurent bientôt bue toute
entière, et les innombrables troncs sans tête de Borassus sont là pour témoigner
de l’étendue de leur penchant… pour les boissons fermentées. […] L’île de
Bamou… interminable… est généralement couverte de hautes herbes restées
vertes par suite de l’humidité ; on y voit des troncs de palmiers (borassus)
privés de leur couronne de frondes. L’île est traversée en son milieu par une
forêt où vivent en paix éléphants et buffles.
(Kin-Malebo, Ed. Dupont, Lettres sur le Congo. Récit d’un voyage scientifique entre l’embouchure
du Fleuve et le confluent du Kasaï, Paris, 1889, p. 219, cité par F. BONTINCK, « Entre
Brazzaville et Kinshasa, l’île de Mbamu », op.cit., pp. 399-400).
252
HISTOIRED’UNEVILLE
Desvillages duPool àlaville
La plupart de grandes villes européennes font remonter leur
origine au moyen âge. Généralement, leur lieu d’implantation et leur
croissance obéissent à des critères bien déterminés. Certaines des plus
anciennes ont été construites autour des forteresses qui défendaient et
commandaient une position stratégique. D’autres sont nées autour d’une
cathédrale ou d’un centre religieux ou encore autour d’un château
fortifié. D’autres encore doivent leur développement à la localisation
privilégiée de leur site, à la confluence des voies de communication dont
dépend le développement du commerce et des transactions.
Depuis l’époque moderne déjà et grâce à l’exploitation minière et
à l’implantation d’usines manufacturières, certaines cités sont devenues
des grandes agglomérations. On trouve des villes qui sont des centres
administratifs et d’autres qui ont été bâties pour abriter la capitale et les
institutions étatiques, à l’exemple d’Abuja au Nigeria et de Brasilia au
Brésil.
Bien de villes peuvent être classifiées selon les critères énumérés
ci-dessus, mais un grand nombre d’entre elles sont nées pour exercer des
efonctions multiples. Grâce à l’industrialisation du 19 siècle, les villes
vont connaître un développement spectaculaire. C’est au cours de ce
même siècle que, avec l’occupation coloniale, les anciens villages
africains, situés le long des côtes, voient leur importance s’accroître et
deviennent alors des « villes » et des centres importants d’échange des
produits.
La naissance et le développement de ces nouvelles métropoles
africaines obéissent aux mêmes schémas déjà évoqués. La ville-capitale
est d’abord un lieu de relais et d’échange entre la métropole colonisatrice
et les terres africaines conquises ou à conquérir. Le choix du site et sa
croissance prouvent que l’importance et la localisation d’une ville
s’expliquent davantage par son rôle commercial. Cependant, en dehors
des ports côtiers, notamment, c’est le rôle politique ou administratif qui
va dominer dans la croissance des villes coloniales. Et la ville, c’est là où
se trouve le bureau du « commissaire » ou du « commandant » : le Bula-
Matari.Située à 560 km de la côte atlantique, Léopoldville est un port
fluvial intérieur créé de prime abord pour jouer le rôle commercial de
rassemblement de produits de base locaux à exporter et de redistribution
des marchandises importées, rien de plus, rien de moins. Les premières
stations, Vivi (1879) et Boma (17 avril 1887), proches de la côte
atlantique mais en position excentrique, jouèrent tour à tour le rôle de
capitale avant d’être supplantées par Léopoldville, ville de l’hinterland,
mieux située pour servir à l’expansion commerciale et à la conquête
coloniale.
Une vue du village Kinshasa, 1880.
Village de Kinshasa, 1880
28Engagé au service du roi Léopold II de Belgique, Stanley (dont le
monument a été érigé au Mont Ngaliema en 1956) revient au Pool en
1881 par la même rive du nord, à M’Fwa (Brazzaville) que quatre ans
auparavant. Il y revient avec une mission bien précise, celle de conclure
des « traités » avec les chefs indigènes pour obtenir des concessions
territoriales et politiques pour le compte de l’Association Internationale
du Congo (1882) qui opère sous l’ancien pavillon de l’Association
Internationale Africaine (A.I.A.) et du Comité d’Etudes du Haut Congo
(C.E.H.C). Cette région que Stanley avait déjà visitée (pour ne pas dire
découverte) la première fois à la descente, le 12 mars 1877, et que son
compagnon, Franck Pocock, avait baptisée « Stanley-Pool » (le lac de
Stanley), n’était pas un no man’s land mais un point de jonction séculaire,
une métropole précoloniale et un passage naturel obligé entre le bas et le
haut du fleuve. Stanley perçoit tôt la position stratégique particulière et
l’importance mercantile du Pool et se décide de s’y établir et d’y
construire une ville. À la rive droite, les Français ont déjà fermement pris
pieds. Stanley n’a pas d’autres solutions que de traverser le fleuve pour
négocier un terrain avec son vieil ami, Ngaliema, le chef de Kintambo.
Face à sa voisine Brazzaville (1880), la Française, non moins prétentieuse
sous l’activisme du Franco-italien Pierre Savorgnan de Brazza, en cette
période de grandes conquêtes de nouvelles terres, la station de Stanley
devra être une « forteresse » pour l’implantation et la sauvegarde de
el’entreprise léopoldienne. Mais le 19 siècle colonial n’est pas la seule
période migratoire humaine connue de la région de Kinshasa.
Léopoldville, avril 1882.
29Destempsreculés à1881
Archéologues, géologues, anthropologues et historiens ont établi
les preuves de l’occupation du site de Kinshasa depuis l’antiquité. Ce
peuplement primitif est attesté par la découverte des vestiges
préhistoriques, « les gîtes », paléolithiques et néolithiques. Le R. Fr.
Hendrick Van Moorsel de l’Université de Kinshasa a mis à jour les débris
d’une industrie de la pierre taillée, du fer et du cuivre, qui a fourni à
l’homme des outils de plus en plus perfectionnés, des armes efficaces qui
lui ont permis d’affronter la nature. Les fouilles qui ont exhumé le passé
de Kinshasa plusieurs fois millénaire, ont été faites sur l’ensemble de la
plaine, « depuis les environs des rapides à l’Ouest jusqu’aux rives de la
Ndjili à l’Est, des bords actuels du fleuve, au Nord, aux collines qui
1forment le site au Sud » . Le test au carbone 14 a révélé la présence d’un
peuplement humain il y a 26 mille ans ; l’occupation à une époque plus
lointaine a été aussi attestée.
Ces différentes périodes ne présentent pas Kinshasa dans sa
physionomie actuelle. D’après l’archéologue Van Moorsel, cité par Marc
Pain, « cette préhistoire se confond avec celle de la grande plaine de
Kinshasa. Celle-ci serait le fond d’une mer intérieure disparue : le Pool-
2Malebo en serait le résidu » . Cette origine explique la nature sablonneuse
du sol et la présence de tant de surfaces marécageuses qui rendent
nécessaires des travaux d’assèchement pour bâtir certaines parties de la
ville.
1 M. PAIN, Atlas de Kinshasa, BEAU, 1975, Planche 9.
2 Idem.
30Le village Kinsuka en 1800 …
… et en 1955
Le peuplement des temps modernes de la région par différentes
1peuplades est reconstitué par nos historiens à partir d’une masse
d’informations recueillies sur le terrain et des témoignages rapportés par
des voyageurs européens. Les Portugais, avec les expéditions du capitaine
Diego Câo sous les rois Joao II (1481-1495) et Dom Manoel ou Manuel
erI (1495-1521) qui envoya à son frère du Kongo, Dom Afonso (1507-
1542), un ambassadeur ainsi qu’avec la demande de Baltasar de Castro,
homme de la Cour séjournant au royaume Kongo, étaient préoccupés de
découvrir les sources du Congo qu’ils appellèrent tour à tour « Rio
Padrâo » – fleuve du padron – en souvenir de la colonne (pilier) dressée
par Diego Cao et « Rio Poderoso » – Fleuve Puissant – , en raison de
l’énorme volume d’eau qu’il déverse dans l’océan. Ils croyaient que ce
2fleuve sortait d’un lac se trouvant aux confins du Royaume Kongo . Et
ce lac, c’est le Pool-Malebo au nord duquel se trouvait le fameux
Makoko du royaume Tio ou Teke, dans l’actuelle République du Congo
Brazzaville. C’est en 1482 que Diego Cam ou Câo le Chauve découvre
l’embouchure du Zaïre (une déformation du mot kikongo « Nzadi », la
1 F. BONTINCK, Léon de Saint Moulin, Lumenganeso Kiobe, H. Van Moorsel, etc.
2 L. De SAINT MOULIN, Contribution à l’Histoire de Kinshasa (I) in Zaïre-Afrique n°108,
p. 461 et BONTINCK, F. Entre Brazzaville et Kinshasa : l’Ile de Mbamu,p. 385.
31grande rivière). Diego Câo revint en 1485 et remonta le fleuve jusqu’aux
premiers rapides, un peu en amont de Matadi.
Des précieux témoignages sont relatés par trois capucins italiens,
missionnaires envoyés en 1645 à la préfecture apostolique dans la
province de Nsundi du royaume Kongo et qui avaient visité le Pool dans
l’intention de rencontrer le Makoko du royaume Teke. Le premier
témoignage est celui du P. Geronimo (Jérôme) de Montesarchio qui avait
passé un séjour de 22 jours en février 1655. Après avoir passé par Binza
et Lemba, le missionnaire poursuivit son voyage vers le Pool en dépit de
l’avis contraire du chef de Lemba. « Je m’acheminai vers Ngobila et
j’arrivai à la rive du Zaïre à un endroit où se trouvait un marché
fréquenté par des Kongo venus de l’intérieur et par des gens de l’endroit,
1à l’aspect féroce, les cheveux longs et pleins d’immondices » . De
l’agglomération de Ngobila il en fait cette description : « Celle-ci, très
grande, est située le long de la rive du Zaïre. Autrefois, elle avait été
2fondée sur une grande île [Mbamu] formée par ledit fleuve » […]
Quarante-quatre ans plus tard, deux autres capucins, Fra Luca
(Luc) da Caltanisetta et Fra Marcelino (Marcellin) d’Atri, séjournèrent
également du 25 mai au 2 juin 1698 au Pool, où ils découvrirent des
villages importants : Lemba, Kitambo, Binza, Nkulu, Kimbangu, etc.
Bien que ces missionnaires ne mentionnent pas Kinshasa dans leurs
notes, Luca da Caltanisetta est émerveillé devant le site où réside le
Ngobila : « La situation du Ngombela est très agréable et belle, plus que
tout autre endroit du pays du Kongo, parce que la ville se trouve au bord
du Zaïre dans une plaine fort étendue, entourée de montagnes... Le
fleuve ressemble ici à une petite mer où l’œil découvre partout de petites
embarcations, conduites tant par les femmes que par les hommes. Nous
en vîmes bien deux cents. On prend beaucoup de poissons dans le
fleuve… Nous remarquâmes trois îles. Deux servent de sépulture. En
3face il y a une grande île habitée par les sujets de Mucoco ». De son côté
Marcellino d’Atri rapporte : « Quand nous allâmes inspecter certaines
petites îles… nous vîmes du fleuve que la mbanza du Ngobila s’étendait
4sur une longueur de cinq à six milles ».
1 F.BONTINCK, Entre Brazzaville et Kinshasa,op.cit., p. 386.
2 Idem, p. 387.
3 H. Van MOORSEL, 1968, cité par Marc PAIN, op.cit, Planche 9, et CORNET, J.,
Zaïre terre de tous les trésors, Ed. J.A., Paris, 1985, p. 52.
4 F. BONTINCK, Diaire congolais de Fra Luca da Caltanisetta, cité par L. de SAINT
MOULIN, Contribution à l'histoire de Kinshasa(I), p.462.
32Les objets extraits du site de Gombela par l’archéologue Hendrick
van Moorsel en 1948, à l’occasion des travaux de déblais et de remblais
pour la construction de la Brasserie Polar (à l’emplacement actuel de
Bracongo) font l’honneur du musée de l’université de Kinshasa. Le
visiteur ou le chercheur peut y admirer un collier de laiton de chef teke,
des perles, des bracelets, une poterie blanche au décor abondant et
original, ainsi qu’un trésor de 20.000 « nzimbu », venus de la région de
Luanda (Angola), monnaie qui avait cours dans l’ancien royaume Kongo
1et une partie de la zone du fleuve . A ces objets, il faut ajouter des restes
de faïence hollandaise, vestige du commerce de traite en cette période
éloignée.
La datation au carbone 14 fait remonter l’âge de ces nzimbu avant
l’arrivée du Portugais Diego Câo. C’est preuve que longtemps avant
l’arrivée des Blancs, il existait de grands villages qui pratiquaient des
échanges commerciaux importants entre la côte atlantique du royaume
Kongo et les villages de la région du Pool du royaume Tio qui contrôlait
ce commerce. Les Tio n’étaient pas les seuls commerçants du Pool. Les
Bahumbu contrôlaient les collines qui encerclent la plaine de Kinshasa et
de nombreux mariages les unissaient aux Tio. Leurs villages étaient
également visités par les caravanes des Bakongo et par les Bayansi qui
remontaient la Ndjili par pirogues. Les Tio eux-mêmes formaient
plusieurs villages, certains rivaux les uns des autres. Leurs plus
importants villages en 1880 étaient Kintambo et Kinshasa.
Le port en 1930…
1 A. LUNENGANESO KIOBE, Kinshasa, genèse et sites historiques, Arnaza-Bief,
Kinshasa, 1995, p. 20.
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