L'argent, la mort

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EAN13 : 9782296156678
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L'ARGENT,

LA MORT

Collection

c

Logiques

sociales»

dirigée par Dominique Desjeux

Ouvrages

parus dans la collection

José Arocena. Le déploiement par f'jnihative locale. Le cas français. 1987, 227 p. Brigitte Brébant, La Pauvreté, un destin? 1984, 284 p. Jean-Pierre Soutinet (sous la diT. de), Du discours à l'action: les sciences sociales s'interrogent sur ellesmêmes. 1985. 406 P Claude Courchay, Histoire du Point Mulhouse, L'angoisse et le flou de l'enfance, 1986, 212 p. Pierre Cousin, Jean-Pierre Boutinet, Michel Morfin, Aspirations religieuses des jeunes lycéens. 1985, 172 P Michel Debout, Gérard Clavairoly, Le Désordre médical, 1986, 160 p. Jacques Denantes, Les jeunes et J'emploi. Aux uns la sécurité, aux autres la dérive. 1987, 136 p. Majhemout Diop, Histoire des classes sociales dans l'Afrique de J'Ouest. Tome l : Le Mali. Tome 2 : Le Sénégal. 1985. François Dupuy et Jean-Claude Thoenig, La Loi du marché: l'électroménager en France, aux Ëtats-Unis et au Japon. 1986, 264 p. . Franco Foshi, Europe, quel avenir? Emploi, chômage des jeunes, coopératives, clandestins. 1986. Claude Giraud, Bureaucratie et changement, Le cas de J'administration des télécommunications, préface de R. Boudon, 1987. 262 p Pierre Grou, L'aventure économique, de l'australopithèque aux multinationales. Essai sur l'évolution économique. 1987, 159 p.
Groupe de Sociologie du Travail, Le Travail et sa sociologie. essais critiques Colloque de Gif-sur-Yvette

1985, 304 p. Monique Hirsckhom, Max Weber et la sociologie française, préface de Julien Freund, 1988, 229 p. Jost Krippendorf, Les vacances et après? Pour une nouvelle compréhension des loisirs et des voyages. 1987, 239 p. Christian Leray, Brésil, le défi des communautés. 1986, 170 p. Dominique Lhuilier, Les policiers au quotidien, une psychologue dans la police, préface de M Grimaud. 1987. 187 p. o Martin et P Royer, L'intervention institutionnelle en travail social, 1988. 192 p, Jean-Ferdinand Mbah, La recherche en sciences sociales au Gabon, 1987, 189 p. J A Mbembe, Les jeunes et l'ordre politique en Afrique noire. 1985, 256 p Hervé-Frédéric Mechery, Prévenir la délinquance. L'affaire de tous. Les enjeux du dispositif Bonnemaison 1986, 192 p P Mehaut, J. Rose, A. Monaco, F de Chassey, La transition professionnelle, jeunes de 16 à 18 ans et stages d'insertion sociale et professionnelle: une évolution économique. 1987. 198 p Guy Minguet, Naissance de l'Anjou industriel. Entreprise et société locale à Angers et dans le Chotelais 1985. 232 p. Louis Moreau de Bellaing, La misère blanche, le mode de vie des exclus, 1988. 168 p. Gérard Namer, La Commémoration en France de 1945 à nos jours. 1987, 213 p. Paul N'da, Les intellectuels et le pouvoir en Afrique noire, 1987, 222 p. Christian Leray, Brésil, le défi des communautés. 1986, 170 p. J.-L. Panné et E. Wallon, L'entreprise sociale, le pari autogestionnaire de Solidamosc, 1986, 356 p Jean Peneff, Écoles publiques, écoles privées dans l'Ouest, 1900-1950, 1987, 272 p. Jean-G. Padioleau, L'Ordre social, prindpes d'analyse sociologique, 1986, 222 p. Michel Pençon, Désarrois ouvriers, familles de métallurgistes dans les mutations industrielles et sociaJes, 1987 184 p. Louis Pinto, Les philosophes entre Je lycée et J'avant-garde. Les métamorphoses de la philosophie dans la France d'aujourd'hui, 1987, 229 p. Alain de Romefort, Promouvoir J'emploi. Convivialité et partenariat, 1988, 181 p. Jean-Claude ThO€nig, L'Ere des technocrates, 1987. G Vermes, France, pays multilingue. Tl : Les langues de France: Un enjeu historique et social, 1987 208 p. ; T2 : Pratique des langues en France, 1987, 214 p. Geneviève Vermes (sous la dir. de), Vingt-cinq communautés linguistiques en France; Tl : Langues régionales et langues non territorialisées, 1988, 422 p. ; T2 : Les langues immigrées, 1988, 342 p Serge Watcher, État, décentralisation et territoire, 1987. Bernard larka, Les Artisans, gens de méber, gens de parole, 1987, 187 p.

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Collection

« Logiques sociales» dirigée par Dominique Desjeux

Pierre

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L'ARGENT,

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Éditions

L'Harmattan

5-7, rue de L'École-Polytechnique 75005 Paris

DU MEME AUTEUR

Aux £dinons

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Valeur et richesse

Aux £ditions Mars et Mercure : La tradition franc-corn toiser. **It, Musique et danse, M.-L. Comillot, J. Cuenot, A. Demard, J.-C. Demard, J. Jacquelin, P. Lantz, G. Michel, C. Royer. Wettolsheim (1979).

@ L'Harmattan, 19& JSRN . ?-7:iM-0145-7

(2,uand la Inort lui parle de 11 arnour j,a vie frémit Quand la vie lui parle de la n10rt r amour Jacques sourit. Prévert

INTRODUCTION

Un jet s'immobilise à l'aéroport de Rome Fiumicino. La vieille Américaine est transportée en fauteuil roulant dans l'aéroport, puis en limousine vers sa villa palais sur une des collines de Rome, au plus près du bidonville. La radio proclame son anivée. Agitation dans le bidonville. Passionnée du jeu du Scopone Scientifico, la vieille est revenue. Peppino le chiffonnier et Antonia sa femme pourront prendre leur revanche dans cette nouvelle rencontre: «Entre une vieille infmiment riche et un chiffonnier romain auquel manquent l'argent et le talent pour devenir ferrailleur, la rencontre n'est guère possible que dans un lieu qui passe pour écarté de la vie sociale: le jeu... Mais l'idée que le jeu pourrait faire exception à la règle sociale doit être considérée comme un leurre à l'usage des pauvres! .» Les pauvres peuvent bien gagner partie sur partie dans ce jeu égalitaire où une carte n'emporte jamais une levée que si elle est égale au total des cartes posées par les adversaires; devant la richesse infmie de l'Américaine, les économies de tout le bidonville ne suffisent pas ; au jeu de quitte ou double, les pauvres perdent toujours. Au jeu du Scopone Scientifico le désir immédiat de gagner une levée vous perd puisque c'est la somme fmale des cartes qui compte. L'empire du désir d'amasser sans discernement ne peut aboutir qu'à la chute

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fmale du joueur. Jeu scientifique puisque sans atout) le Scopone à.)cientifico n'est gagné qu'à la dernière levée. Par là, il se distingue à la de la bj~lote où la supériorité des cartes est le principal déterminant du résultatl du bridge où le choix initial du nombre de 1evées importe autant que la conduite du lui-même et du poker q,ui exige une stratégie Mais lorsque la possibilité de miser est inégale chez les adversaires, il en va de l'ensernble des parties comme de la dernière levée de chaque partie; lorsque les enjeux sont montés à l'extrême, il ~llffit à la vieille l~méricaine de gagner une fois pour ruiner tout le bidonville, COInme l1ier en Thaïlande et dernain dans un autre lieu de misère. Le jeu scientifique est exactement semblable dans ces résultats à un jeu de hasard pUT, à un jeu de casino" L'aveuglelnent de Peppino est largernent compensé par la rrlaîtrise de sa fenlme Antonia; mais cgest pourtant elle qui est cause de leur ruine puisqu'elle n'a pas compris que la force de l'Anléricaine n'est pas dans son jeu, mais dans sa capacité de disposer des enjeux; aussi la santé des pauvres ne leur assure-t-elle aucun avantage sur une vieille moribonde. Il importe peu que la vie échappe au pouvoir, qu'il lui fajlle se «désincarner pour assurer la domination.» Et c~est ce que ne comprennent pas les habitants du bidonville, le «profes'" seur», qui interprète le jeu à travers le schéma de la lutte des classes, encore fil0ll1S que les autres; l'argent ne l'emporte pas parce qu'il est vivant ou intelligent ou rusé, mais par sa capacité infmie de résistance à la décrépitude, à l'usure, atl déclin; il l'emporte par la quantité qui lui assure la maîtrise du telnps; il figure l'éternité dont le masque de la vieille Américaine est l'incarnation. Si les pauvres se laissent entraîner par le désir infini et abstrait qu'il suscite, ils sont nécessairement vaincus à la moindre défaillance. Ce n'est donc pas Peppino, le joueur maladroit, qui perd nécessairenlent, mais Antonia qui a le Inême désir abstrait de l'argent, le même fétichisme que la vieille. Le curé qui, au nom de la modération catholique, conseille au chiffonnier de se satisfaire d'un gain lirnité et d'arrêter le jeu est involol1tairement plus rationnel que le professeur; et aussi le «tricheur»} avant qlle sa passion pour Al1tOnia ne ramène à se prendre au jelL (~e n'est donc pas «l'engollrdîs-

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sement ou l'indécision des pauvres» qui les détruisent au jeu de l'argent, mais au contraire de vouloir jouer à ce jeu comme les riches, de rechercher l'argent pour lui-même et non un gain limité, convertible en valeurs d'usage, une maison en dur, des meubles. Dans le f1lm de Comencini, la psychologie est ainsi un piège pour le spectateur; l'allégorie se dissimule et cache la rigoureuse détermination par le système de la place des personnages: pour l'Américaine, il s'agit d'enfermer défmitivement les pauvres dans l'impasse; la fascination de l'argent qu'elle symbolise entraîne un désir de revarlche sans autre issue que ce jeu inégal et la défaite finale, inévitable, humiliante. Alors que dans le roman de Roger Vailland, 325 000 Francs ou dans le film d'Elio Petri, La classe ouvrière s'en va au paradis, le thème du fétichisme de l'argent se mêlait à celui de l'aliénation du travail ouvrier, ici il apparaît dans sa spécificité ludique: la règle du jeu est acceptée par ceux qui en seront les victimes; même langage, même enjeu, semble-t-il, chez l'Américaine et chez ses victimes. Mais, là encore, la symétrie n'est qu'apparente: si la sacra auri fames est commune à Antonia et à la vieille, il s'agit pour celle-ci non seulement de démontrer à ses adversaires leur impossibilité de gagner mais de les détruire : le triporteur du chiffonnier ira se briser contre un arbre en même temps qu'il rompt avec Antonia; le pouvoir de la vieille est délibérément maléfique; le jeu est aussi un moyen d'anéantir radicalement toutes les capacités de résistance de l'adversaire: accepter le moindre enjeu commun, la moindre règle imposée par l'argent conduit à l'échec. Le seul espoir laissé au pauvre, comme le montre l'épilogue, est la violence sournoise: la fille de Peppino et d'Antonia, une adolescente, offre un cadeau empoisonné à la vieille, juste au moment de son départ; mais }'Américaine se méfie; le mangera-t-elle?

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L'erreur serait de croire que l'allégorie de Sonego et Comencini est d'abord économique alors qu'elle est surtout

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politique: la preuve en est que le butin final de la vieille est dérisoire par mpport à sa richesse: la spéculation sur le dollar est plus fructueuse; l'argent de la vieille est un appât pour attirer les pauvres dans' sa machination, il est un instrument de domination, il n'est pas à lui-même sa propre fm ; le sujet du film n'est pas l'exploitation qui oppose le capitalisme et la classe ouvrière comme dans Un vrai crime d'amour, mais la manipulation de l'imaginaire. Pourtant, le rôle de l'argent est essentiel dans la stratégie de domination parce que, dans la comédie italienne, l'imaginaire des pauvres fonctionne à l'économie: ses fantasmes sont fmanciers. Le cinéma italien est vigoureusement nourri de théorie; mais sa force est d'échapper aux exclusivismes des théoriciens : la diversité des situations sociales et l'absence d'esprit de sérieux permettent le p.erpétuel mouvement de contraste entre les situations sociales, entre le nord et le sud, entre les cultures et même entre les langues: tragique et bouffonnerie mêlés. L'allégorie de Sonego et Comencini dépasse la situation romaine, intennédiaire entre l'Europe riche et l'Europe pauvre: elle nous invite à nous interroger plus généralement sur les techniques de régulation des images par le jeu. L'enjeu dans le jeu n'est pas seulement la somme des mises apportées par chaque joueur mais ce que met en cause le jeu lui-même: la totalité d'une culture. En outre le sens du jeu sem différent lorsqu'on joue entre semblables, selon la règle implicite que les partenaires sont d'accord sur ce qu'ils mettent en jeu dans le jeu, et lorsqu'il y a discordance entre eux. L'accord formel sur la règle du jeu peut dissimuler un sens différent accordé au jeu par ceux qui jouent ensemble. Lorsque Peppino et Antonia jouent contre la vieille et le secrétaire, le jeu est d'amblée dissonant, 'boiteux parce que les deux équipes ne fonnent pas une communauté ou, du moins, une collectivité: derrière l'apparence du tournoi, c'est bien d'une guerre d'extermination qu'il s'agit. La table de jeu bancale symbolise l'hétérogénéité des partenaires; Peppino croira remédier à cet inconvénient en glissant une allumette sous un des pieds pour que tout rentre dans l'ordre; mais il s'agit de bien autre chose : l'équilibre entre les partenaires ne pourra être rétabli par ce

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rafistolage. Le pouvoir de l'argent - la vieille interdit tout rétablissement d'un ordre qui ne soit pas son ordre: l'ordre du jeu n'est pas déterminé par les règles formelles sur lesquelles s'accordent les partenaires mais par un pouvoir extérieur à ces règles qui fait des partenaires romains les jouets de la vieille Américaine. La règle implicite du jeu est extérieure à sa règle fonnelle : le jeu n'est pas cet espace clos, délimité qu'il prétend être; l'argent - la vieille joue avec les pauvres comme le dieu de Platon fait de l'homme son jouet2 . Le jeu établit ainsi un accord, la règle une connivence dans une situation fondamentalement discordante; l'issue du jeu est déterminée à l'avance; le hasard annulé par la prolongation même du jeu; la chance transformée en fatalité; la comédie en tragédie parce que l'argent est extériorité pure, domination absolue. La prolongation élargit le jeu à l'espace social tout entier; la clôture de l'espace est effacée; l'antagonisme social est poussé jusqu'à son extrémité dernière qui donne à l'argent son visage le plus repoussant, celui de la haine à l'égard de ce qui prétend se mesurer à lui, le refuser comme domination pure, destructrice, capacité d'anéantissement. Le prolétaire peut jouer de l'argent; il ne peut pas jouer rationnellement avec rargent ; en face de lui, la règle du jeu n'est qu'un piège. Le fIlm de Sonego et Comencini rejoint ainsi l'analyse théorique d'Antonio Negri: la représentation du rapport de classes par l'argent pennet de le découvrir dans son immédiateté, dans un antagonisme poussé à l'extrême sans possibilité de réconciliation, de synthèse; mais surtout l'argent - la vieille figure la crise des rapports sociaux 3 ;' il n'est pas de lieu privilégié ou de moment de répit entre les antagonistes. Pour les cinéastes, comme pour le théoricien, l'argent sème la mort. L'argent capital, selon Antonio Negri, a tous les caractères de la vieille Américaine de Comencini: son inimitié, sa volonté farouche de survivre, la liberté d'un pouvoir arbitraire et contingent, décharné. «Visages italiens: lisses, épais, toute émotion les emplit, leur lassitude même les gonfle, ils font chair de tout. Bette Davis est d'abord si poudrée que son visage paraît un masque, blanc comme les murs de sa demeure... Visages américains: évidés, fIgés,

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ils suggèrent invinciblement la mort» (A. Masson). Mais peut-on jouer avec ce qui vous est extérieur? Pourquoi cette haine, cette volonté de destruction? Ont-ils aussi un pouvoir de séduction? Pourquoi le masque de la mort est-il avenant? Pourquoi «le Lumpen, véritable porteur des valeurs humaines, au lieu de lutter avec la plus extrême radicalité»4, se laisse-t-il prendre à ce jeu? Il ne suffIrait pas, pour répondre à cette question, d'invoquer l'ignorance. Que, sous l'apparence de l'équivalence, l'argent dissimule qu'il est avant tout, dans une société capitaliste, «inégalité sociale», les marginaux le savent bien et ils l'ont su avant que Marx dans les Grundrisse, Negri ou Benetti - Cartelier5 ne tentent de le démontrer théoriquement. Mais ils jouent et continueront à jouer à ce jeu absurde du point de vue du philosophe ou des économistes critiques: le vertige du jeu les entraîne audelà du moment où le hasard et l'habileté - qui ne pouvaient leur laisser leur chance qu'avec des mises correspondant à leurs ressources et dans un laps de temps restreint - pouvaient leur donner l'avantage sur la vieille; les sommes vertigineuses qu'ils mettent enjeu les étourdissent et le plaisir que donne ce mouvement rapide qui fait monter les enchères jusqu'à la chute fmale est analogue à la griserie que donne la vitesse ou un manège forain. Pour l'argent la vieille, l'enjeu pennettait la destruction de ses adversaires; pour ceux-ci, le jeu est étourdissement, enchantement, oubli, ivresse - ce que Roger Caillois appelle illinx ,. la plus grande ivresse ne serait-elle pas de jouer avec la mort, de se laisser fasciner par elle? Ce qui fait problème n'est pas cette recherche du vertige, ce désir auto-destructif mais la polarisation de ce désir sur l'argent. Tout jeu réalise fictivement, dans l'imaginaire, un désir. Il donne prise sur le monde par investissement d'un imaginaire sur un objet réel, par identification avec un être vivant ou encore il accomplit symboliquement un vœu. Le vertige abolit l'opacité, l'impénétrabilité, la singularité des objets. Le jeu n'est pas extérieur à la recherche de la puissance; la marelle représente dans la forme de l'église gothique l'enfer et la terre et le ciel; l'échiquier, le lieu du combat de deux armées hiérarchisées; les cartes, la famille royale
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et ses valets; le Monopoly, l'investissement du capitalisme foncier et immobilier. Quoiqu'on en dise (Duvignaud), il n'y a pas de jeu gratuit; mais aussi la séparation des jeux en diverses espèces (jeux de chance, de combat, de vertige ou d'imitation), si elle est utile pour l'analyse, ne rend pas compte de la totalisation inhérente au jeu: le jeu irréalise le monde réel parce qu'il est ouverture de l'existence humaine à l'intégralité du monde imaginaire. «L'homme joue parce qu'il est «mondain»6.» En le considérant dans «les civilisations développées» comme «moyen de discipliner les instincts et de leur imposer une existence institutionnelle» 7, Caillois détourne le jeu en instrument éducatif d'apprentissage de la discipline et de l'ordre social; sa théorie correspond exactement à la. pratique des familles bourgeoises qui donnent à leurs chers enfants des «jeux éducatifs». En fait, le jeu est indissolublement social et cosmique, approche de l'unité indissoluble de l'existence humaine et du monde dans une activité symbolisée socialement, modifiée dans l'historicité; plaisir d'une saisie du monde codée socialement et non instrument d'adaptation aux règles sociales. Fondamentalement, le jeu est une activité anthropologique avant d'être une activité sociale: il appréhende le monde sur le mode d'être que lui donne la société. Le plaisir du jeu nous est procuré par l'éclatement du moi dans le monde. Ainsi dans le Scopone Scientifico, le jeu donne au prolétaire romain le plaisir vertigineux de la saisie du monde sur le mode de l'imaginaire: comme la peur, selon Sartre, immobilise et interdit la fuite, le plaisir emballe le jeu dans des enjeux astronomiques. L'argent perd tout rôle fonctionnel ; il est symbole du monde, toute puissance, et répond ainsi au désir d'infmÎ. L'égalité formelle du jeu donne accès à la toute puissance de l'argent - monde par confusion des rôles. L'argent confond ainsi les quatre joueurs, dans l'imagination des pauvres. Cette confusion leur fait oublier leur subordination: ils sont, comme la vieille, argent; mais, eux, sur le mode de l'imaginaire, monde saisi sous la modalité de l'argent, remplissement du désir imageant~ * * .

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Le ftlm approche l'argent de la façon la plus immédiate dans ses deux caractères fondamentaux aujourd l1ui : domination du monde" et symbole imaginaire du monde; unique lien social aussi bien dans la réalité que dans l'imaginaire ; lieu de connection mais aussi de connivence dans le plaisir ludique même si l'emprise qu'il donne sur le monde est imaginaire pour les joueurs pauvres et bien réelle pour" les riches. L'argent ne connaît pas le principe de réalité; il s'affranchit de ses contraintes; pour lui il n'existe qu'un seul monde, une totalité qui est la fonne originaire, intuitive, de l'appréhension du monde. Pourtant cette forme n'est pas indépendante d'un contenu social qui colore les modalités d'appréhension originaire d'un monde qui, par définition, est un. La monnaie-argent est cette modalité d'emprise sur le monde, expression de notre pouvoir dans l'imaginaire qui se retourne en pouvoir de l'imaginaire. Ainsi doit-on discriminer la représentation où je distingue le désir des conditions sociales qui limitent la possibilité de sa réalisation et l'appréhension subjective originaire, quoique socialement marquée, du monde, où la séparation entre le réel et l'imaginaire, entre l'intérieur et l'extérieur, est absente. La totalité saisie par les hommes se clive ainsi selon deux modalités qu'il faut disjoindre analytiquement: saisie comme force productive captable pour la satisfaction des pulsions vitales, alimentation, sexualité, agressivité, elle apparaît comme nature; le monde désigne la même totalité lorsqu'elle est perçue, imaginée, contemplée comme unité intuitive qui doit être interprétée, réfléchie, comprise. La nature est saisie par le travail; le monde est joué; réciproquement les éconornistes utilisent le concept de travail de la nature et un philosophe, E. Fink, influencé par Husserl et Heidegger, celui de jeu du n10nde pour désigner «la totalité puissance d'iridividuation universelle» (p. 237). Ces défmitions sont constitutives d'une anthropologie qui tente d'analyser les pratiques matérielle et symbolique dans leur intrication et leurs modalités historiques: l'aspect vital et productif de l'activité humaine n'est jamais indépendant de ce qu'il faut bien appeler une vision du monde. Le fétichisme de l'argent n'est que l'appréhension dans les termes de la pathologie sociale objectiviste du remplissement par l'argent, dans

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notre environnement social, de l'activité imaginante. Encore faut-il que la logique de l'activité économique constitue pratiquement l'argent comme anticipation du procès économique réel pour que cette polarisation sur l'argent soit

possible

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Or le recours à la notion de fétichisme par l'ethnologie religieuse, par l'économie marxiste ou par la psychiatrie suppose un jugement moral d'origine philosophique. Le fétiche, lorsque le mot apparaît dans la langue française, en 1669 selon Paul Robert, permet de désigner, pour les blancs colonisateurs, les objets de culte des civilisations dites «primitives». Le terme fétichisme pour désigner le culte des fétiches remonte à 1760 ;il est donc d'emblée péjoratif et ethnocentriste. Il est destiné à établir un écart entre la religion des peuples soumis et celle des conquérants, en opposant à la superstition les religions rationnelles où le Dieu créateur est garant de l'ordre du monde et la nature conçue comme l'enseri1ble des lois a~signées par le créateur. La supériorité de la relation sur les êtres singuliers, de l'unité de la personne sur les organes et, en général, de la totalité sur les parties recouvre sémantiquement la connotation péjorative de la notion de fétichisme. Chez Marx, son emploi est lié à la théorie de la valeur et à ses options philosophiques et politiques sur l'individu intégral et le socialisme. L'argent est ce qui porte et masque la valeur d'échange, le rôle unique du travail moyen socialement nécessaire dans la fonnation de la valeur. Mais aussi, en s'identifiant à la richesse, il subordonne le développement de l'individu intégral à la valorisation du capital alors que la richesse ne peut être appréhendée qu'en relation avec le développement des besoins humains. Le fétichÜnne désigne ainsi à la fois la méconnaissance dans la vie cruotidienne des relations réelles inhérentes à la structure du nl0de de production capitaliste comme l'avait montré autrefois Jacques Rancière8 et l'aliénation du sujet dans la représentation exclusive de l'argent selon l'interprétation philosophique et anthropologique que Jacques Rancière rejetait. La critique du fétichisme chez Marx vise à libérer l'imaginaire de l'obsession de l'argent analogue aux pulsions partielles de l'organisation prégénitale, perverses selon Freud si elles continuent à dominer l'individu adulte. La critique freudienne

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et marxienne du fétichisme est ainsi solidaire d'une normativité évolu tionniste. La concentration des pulsions sur une zone érogène dans le développement de la sexualité infantile fait obstacle au développement de la sexualité normale qui «vise à obtenir l'orgasme par pénétration génitale avec une personne du sexe opposé» (Laplanche-Pontalis). Le fétichisme qualifie l'incapacité pour l'adulte de dépasser un moment provisoire du développement, d'immaturité biologique et psychologique. L'imaginaire n'est donc pas ouverture au monde mais appréhension de ce qui est extérieur comme ressemblance et comme leurre. La théorie des stades assigne ainsi au développement un aboutissement nonnaI où l'accès au symbolisme qui présuppose la structuration du langage dépasse l'imaginaire. Or l'origine sociale du langage nécessaire à l'accès au symbolique révèle bien que le désir, expression de la pulsion, est réorganisé et subordonné à son expression linguistique, soumis à ses nonnes linguistiques, au réseau de relations qui les constituent. On peut considérer aujourd 'hui cette théorie comme établie; elle est pourtant insuffisante si elle fait oublier la force vivante du désir ,dans laquelle le monde se donne comme intuition vide avant d'être remplie, remaniée, restructurée par 1'a~tivité mondaine; le caractère originaire de l'être-au-monde. Le symbole n'est pas seulement l'effet du langage symbolique, il est le produit d'une activité désirante qui synthétise dans une chose ou dans une activité pratique l'ouverture de l'existence humaine au monde. En d'autres termes, il apparaît nécessaire aujourdl1ui, devant les impasses actuelles de la philosophie et des sciences humaines, de rappeler les résultats de l'analyse existentielle: le monde est une donnée originaire de la conscience préréflexive; ceci admis, on pourra comprendre que l'activité symbolique comporte plusieurs niveaux, comme l'avait si bien montré Gaston Bachelard, que ces niveaux coexistent et que l'analyse interdit d'établir une hiérarchie entre eux; sinon on retomberait dans la théorie des stades: le travail n'est pas supérieur au jeu, l'activité génitale à l'érotisme de l'enfant, le réel à l'imaginaire. Qu'il en aille autrement du point de vue du psychiatre, du travailleur social, de la science ou de l'Etat est indiscutable; mais l'analyse concep'"

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tuelle ne saurait être subordonnée aux applications; sinon la théorie ne serait que la mise en forme de ce qui lui est demandé de l'extérieur alors qu'elle ne peut se développer que dans l'autonomie à défaut d'une impossible indépendance. L'imaginaire ne peut donc être analysé comme l'anticipation d'une réalisation qui supprime son contenu; sinon l'imaginaire ne sera jamais étudié pour lui-même mais dans la capacité d'objectivation qui le nie : ainsi lorsque Marx subordonne le développement de l'individu à la capacité de développement des forces productives mondiales, condition pour que «l'universalité de l'individu» ne se réalise plus «comme universalité pensée ou imaginaire, mais comme une universalité de ses relations réelles et idéelles».9 Du point de vue phénoménologique utilisé ici, il ne s'agit pas seulement de l'aliénation par l'argent, mais du jeu des anticipations: Marx voit dans l'argent l'appréhension immédiate de }'infmité des marchandises possibles, sa «qualité de puissance infinie»! 0 , ce qu'il appelle aussi, dans la Contribution à la critique de l'économie politique, sa valeur d'usage fonnelle ; il le retrouvera comme anticipation de la production dans le système du crédit industriel. Ici l'imaginaire polarise l'être au monde de la société capitaliste sur l'argent: l'argent apparaît comme corrélat indépassable du désir: une phénoménologie sociale est esquissée: l'argent est le mode d'accès au monde. Les deux pôles, celui du désir expression de la puissance vitale qui imagine dans le jeu et produit dans le travail, et son corrélat, perçu et imaginé comme monde ou saisi comme nature, sont indissociables. La tonalité, point de départ et d'aboutissement de l'activité vitale constitutive du monde et de la nature, fond qui en organise les altérations est la présence irréductible de la mort. L'analyse critique doit dissocier ce qui est associé dans la notion fondamentale d'être-au-monde; ses différentes modalités devront être étudiées successivement dans leurs altérations sociales et historiques à travers la tonalité générale donnée par les invariants anthropologiques dont la présence est incontournable et qu'il faudra discerner à travers leurs modifications. Le point de départ ne peut être que le symbolisme inhérent à notre monde, le désir du monde tel qu'il se donne à nous. A partir du désir, l'analyse d'autres fonnes d'activités

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Pie"e Lantz

mondaines, d'autres pratiques matérielles et symboliques est possible. On ne peut dissocier pratique matérielle et symbolique, le concept et sa représentation comme le prétendent la métaphysique et la technologie occidentale: la valeur n'est pas derrière l'argent qui la représenterait comme le disent l'économie classique et, à un certain niveau d'analyse, Marx. Le travail le plus utilitaire s'inscrit dans une répartition sociale et cosmologique des rôles liée à la hiérarchie et à la division sexuelle de la société qui sont en même temps représentation du monde. Dans les sociétés industrielles, les outils les plus courants sont l'enjeu d'un symbolisme; le marteau est masculin, l'aiguille et le dé à coudre féminins. La civilisation de l'ordinateur est opposée aux thèmes de la 'lutte des classes, sym bolisée par la faucille et le marteau. Les outils sont ainsi traversés de connotations dont l'enjeu dépasse la seule technicité. Le «mode d'être de l'outil» (Heidegger) n'est jamais donné séparément; l'outil n'est jamais subordonné à la simple fin utilitaire et ustensilaire, il est lié non seulement à la chaîne des autres outils à fins de transformation matérielle mais aussi à une appréhension globale du monde, latente ou explicite: l'outil est symbolique; il exprime autre chose que le but qui lui est formellement assigné; il est expressif comme le sont les êtres inertes et vivants qui semblent présentés par la nature pour permettre la production humaine. Pourtant il y a des degrés d'expressité ou de symbolisation :les forces productives naturelles doivent être conquises, dominées, soumises par une activité qui est d'autant plus sociale qu'elles semblent plus indépendantes. Le maximum d'efficacité symbolique se cristallise sur les objets qui se donnent d'emblée comme moyens de relations entre les hommes; ainsi l'argent qui capte en lui les multiples fonnes imaginables et réalisables de la socialisation humaine tout en étant instrument de pouvoir pour les individus et pour les groupes. L'argent est le lieu de rencontre entre la force du désir qui l'investit et la représentation sociale, cosmique, qu'il cristallise. La phénoménologie de l'argent fait apparaître dans son intensité et son expressivité la sociétémonde qu'il porte avec lui; moyen de circulation sociale, il pousse à sa plus haute intensité l'investissement du désir.

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