L'escalier ou les fuites de l'espace

De decobert lydie (auteur)
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Comment pourrait-on considérer comme simple moyen d'accès et d'articulation un élément architectural aussi paradoxal et fascinant que l'escalier ? Incontournable dans nos lieux d'existence comme dans les espaces plastiques, cinématographiques ou littéraires, l'escalier cristallise à lui seul toutes les directions imaginables! Mais ce "conduit" par lequel s'écoulent le flux et le reflux humain, symboliquement assimilé à un processus d'ascension vers la perfection ou de descente vers la décrépitude, n'est-il pas susceptible de fuir ? L'escalier nous transporte vers d'insoupçonnées destinations.
Publié le : jeudi 17 mars 2011
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EAN13 : 9782336270395
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L'escalier ou Les fuites de l'espace
Une structure plastique et musicale

www.librairieharmattan.com harmattanl@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr (QL'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9461-0 EAN : 9782747594615

Lydie DECOBERT

L'escalier ou Les fuites de l'espace
Une structure plastique et musicale

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE
L'Hannattan Hoogrie Espace L'Harmattan Sc. Sociales, Kinshasa PoL et KIN Xl - RDC

75005 Paris

Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

Fac..des

L'Harmattan nalia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

Adm. ; BP243, Université

1053 Budapest

de Kinshasa

« Les marches de la cave ont grimpé la colline dans le clair de lune et T. P. est tombé en haut de la colline dans le clair de lune et j'ai couru le long de la barrière et T. P. courait derrière moi en disant: "chut, chut." »1

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W. Faulkner,Le Bruit et lafùreur (1929),traduit de l'américainpar

Maurice Edgar Coindreau, nouvelle édition revue, Paris, Gallimard, Folio, 1972, pp. 59-60.

MISE EN MARCHE
I L'escalier nous échappe: constats
On ne pense pas assez à l'escalier; on ne lui prête pas suffisamment attention: « N'a-t-on pas remar~ué l'air absorbé des gens qui montent d'étage en étage? » écrit Julien Green dans son essai sur Paris... Suite de degrés qui servent à monter, descendre, et desservent les diverses parties des bâtiments, l'escalier est pour cela symbole privilégié de la progression vers le savoir, de l'élévation de l'être autant que de son exact contraire, la régression, le risque de chute étant toujours présent. Au regard de ces caractéristiques, de quelque nature qu'il soit, banal ou prestigieux, public ou dérobé, quelles que soient sa forme ou sa structure, l'escalier est essentiellement perçu comme moyen d'accès et, conséquemment, comme lieu de passage: il est considéré comme un espace de transition3, déterminé par les différents lieux d'un bâtiment, d'une ville ou encore, au figuré, par les « paliers» inscrits dans un processus d'ascension. Cependant, ces définitions ne sont pas satisfaisantes et semblent même réductrices. Nous avons le sentiment que l'escalier nous échappe... et ceci, que nous soyons attentifs ou pas à sa présence. Il nous échappe lorsqu'il est moyen d'accès au seul « lieu» de la pensée, lorsque « c'est ici, sur ces marches, le lieu et le moment de se décider, la dernière minute de réflexion avant le geste définitit».
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J. Green, «Paris des escaliers », in Paris, Seuil, colI. PointslEssais,

1983, p. 61. 3 Du latin transitio, « passage », au figuré « passage dans un autre ordre social ». Le mot «transitoire» est quant à lui emprunté au dérivé transitorius, « qui sert de passage ». 4 J. Green, Paris, op. cft., p. 61.

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L'escalier, chargé de toutes les pensées de l'homme qui va vers son but, est emprunté machinalement: a-t-on remarqué le serpent qui rampe quotidiennement le long des marches des cathédrales vers les habitations, au gré des rayons solaires (en couverture)... ou encore la forte musicalité inhérente à la structure architecturale du plus modeste escalier? De troublantes analogies visuelles se décèlent cependant entre l'écriture musicale et l'architectonique, si l'on confronte différentes cellules musicales empruntées à Mozart5, Tchaïkowsky6, Schubert?, à d'anodins cadrages photographiques sur la balustrade et les marches d'un escalier8 (pp. Il à 14). Le « détail musical» affiche une plasticité proche du « détail photographique» : ainsi, dans un fragment de La Flûte enchantée, à la montée des blanches (accompagnement au piano situé sous la portée réservée à la voix), répond le crescendo des balustres, tandis qu'à la descente des doubles croches, cadrées entre ces mêmes blanches, fait écho le decrescendo des balustres d'un arrière-plan mis en évidence par l'aplatissement sur le papier; une ligne noire et modulée, courbe et souple dans la partition, oblique et rigide dans la photographie, assure la liaison entre les figures et rythme les deux images.

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W. A. Mozart, La Flûte enchantée, IVème acte, n02l, trio, Scène et

quatuor, chanté par le personnage de Pamina, Nouvelle version française conforme à la pièce et à la partition originales, Paris, éd. Durdilly, p. 126. 6 P. I. Tchaikowsky, Concerto nO] pour piano et orchestre, op. 23 (première mesure), Wiesbaden, Breitkopf Studien partitur PB3630. 7 F. Schubert, Trio n02 en mi bémol majeur, op. 100 (début de l'andante), E.£1185. 8 Il s'agit de l'escalier de l'École Nationale de Musique et de Danse de Boulogne-sur-mer où nous avons réalisé un travail in situ en 1999, à l'origine de la thèse de doctorat, reprise et complétée dans le présent ouvrage.

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La puissance du rythme, au-delà de la frontière officielle, la barre de mesure, est d'autre part mise en évidence par les bribes de mots « chos se- » prises entre « les é- » et « ront ra », le texte chanté étant « les échos seront ravis »... Ensuite, l'escalier nous échappe ou plutôt s'échappe9... lorsqu'il est moyen d'accès au lieu construit, vécu par le corps, en toute lucidité: si «dans les espaces aménagés par des lieux, on découvre toujours l'espace comme intervallelO», comme spatium, l'espace spécifiquement intervallaire constitué par l'escalier, «espacement» entre les lieux et «conduit» utilisé pour se rendre en ces lieux, ne semble pas, de prime abord, nous retenir... Cependant, bien qu'ayant été «ménagé» et « inséré », pour reprendre les mots précis de Martin Heidegger!!, en dépit des limites établies par le constructeur, l'escalier s'élance dans son propre espace jusqu'à «perte de vue », ce qu'un artiste comme Piranèse, de façon obsessionnelle, est parvenu à graver dans notre mémoire: il nous est permis de croire alors que notre vertige face au monde irrationnel des Prisons!2 résulte du fait que «l'escalier inachevé et Piranèse se perdent l'un et l'autre dans les hauteurs obscures de la salle13», ainsi que l'a écrit Thomas de Quincey. Mais nous ne sommes pas convaincus! Curieuses « prisons» que ces espaces décentrés et expansibles, traver9 Remarquons que l'échappée est la hauteur dégagée au même aplomb entre le dessus d'une volée ou d'un palier et son couvrement, le repos ou palier de repos étant l'espace situé au départ, à l'arrivée ou en situation intermédiaire dans l'escalier (A. Stein, «Lexique », in Les escaliers, Paris, éd. Eyrolles, 1996, pp. 112 et 124). JO M. Heidegger, «Bâtir habiter penser », in Essais et coriférences (1951), traduit de l'allemand par André Préau, Paris, Gallimard, coll. Tel, 1996, p. 185. ]] Ibid., p. 183. 12 G. B. Piranesi, Carceri d'invenzione, eaux-fortes, 1744 (1ère éd. de 14 planches), 1760 (2ème éd. de 16 planches). 13 Th. de Quincey, Les confessions d'un mangeur d'opium anglais (1822), traduit par Pierre Leyris, Paris, Gallimard, coll. L'Imaginaire, 1990, p. 138

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sés en tous sens par des tronçons de marches déboulant sur autant de paliers/passerelles en suspension! Ce lancer de courbes et d'obliques ne serait là que pour nous rappeler notre modeste condition, notre emprisonnement dans la finitude? Pour dire et répéter que l'accession à l'infini ne peut que se rêverl4? En regardant de très près l'une de ces gravures (p. 173), les figures humaines inconsistantes, sans identité ou encore confondues avec le dessin des marches et des balustrades, suggèrent à peine une échelle, tandis que forces ascendantes et descendantes se meuvent, ceci à partir de n'importe quel point d'entrée (il faudrait dire d'« irruption») dans l'image. Quant à l'architecture représentée et parcourue par les escaliers, elle se transforme au fur et à mesure de leur déploiement, passant de la structure d'un paquebot à quai à celle d'un château fort sans difficulté de jonction, les notions mêmes d'intérieur et d'extérieur étant évacuées! De quels étranges pouvoirs l'escalier est-il détenteur ? De quelle nature sont les relations qu'il entretient avec l'espace? L'univers troublant des gravures de Piranèse soulève la remise en question complète de la fonction articulatrice de l'escalier: en écrivant que «un peu plus haut l'escalier s'arrête net, sans aucun garde fou », ceci, avant de reprendre sa course effrénée vers d'inaccessibles régions, c'est une « puissance» que Quincey décrit. Et ce vertige qui s'empare de nous n'est-il pas provoqué par ces implacables fuites de l'espace développées et renouvelées tout au long des gravures par le biais de l'escalier? Le concept de fuite nous semble d'autant plus approprié que ces planches sont réunies sous l'intitulé de Prisons; l'échappée est impensable sans la notion d'emprisonnement: pas de fuite sans détention.

que Thomas de Quincey intitule par erreur ces gravures les Rêves (Ibidem.) et non les Prisons...

14 Remarquer

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II Allers et retours: passages
Notre présence n'est pas indispensable pour que s'effectue l'inlassable dynamique de l'escalier: « De un à trois ou quatre s'en vont les escaliers. Tous différenciés!5 ». En le désignant littéralement comme «maison de l'escalier », treppenhaus, la langue allemande marque son individualité et notre expression « cage d'escalier» affirme sa corporéité, met en évidence la compacité et la résonance du dispositif. Davantage encore, Michel Leiris exprime vigoureusement le caractère organique de l'escalier: « Cet escalier, ce n'est pas le passage à échelons disposés en spirale qui permet d'accéder aux diverses parties [...], c'est ton tube digestif qui fait communiquer ta bouche, dont tu es fier, et ton anus, dont tu as honte, creusant à travers tout ton corps une sinueuse et gluante tranchée!6 ». Cette métaphore de la maison-corps, toujours enracinée dans la symbolique traditionnelle, se détourne de la fonction articulatrice de l'escalier pour poser implicitement l'essentielle question du transit!7: l'escalier ne serait-il pas le lieu privilégié du passage, de la transformation? Il est question dans Le Merveilleux voyage de Nils Holgerson à travers la Suède!8 d'un large escalier de trois marches, « le Blekinge » étendu sur quatre-vingt kilomètres le long de la façade du Smâland, maison haute avec des sapins sur le toit, menant à la mer Baltique. La géographie
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G. Bachelard, La poétique de l'espace (1957), Paris, Quadrige/PUF,

1994, p. 41. 16 M. Leiris, Aurora (1939), Paris, Gallimard, coll. L'Imaginaire, 1973, p.23. 17 Cette question est d'ailleurs évacuée par Leiris puisqu'il utilise cette métaphore dans le seul but d'exprimer l'inéluctable descente de chacun vers la mort.
18 S. Lagerlôf, «L'escalier aux trois marches », in Le Merveilleux voyage de Nils Holgerson à travers la Suède, traduit du suédois par Marc de Gouvenain, Paris, Le Livre de poche, 1991, p. 120.

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de ces trois marches est en perpétuelle transmutation, notamment sous l'action inlassable de l'eau, agent modificateur imprévisible: « Elle ne connaît pas de repos. Ici elle creuse et lime et rabote, là elle ajoute. Elle a élargi les sillons en vallées, a recouvert les coteaux d'humus et, sur ces coteaux des buissons, des plantes rampantes et des arbres ce sont accrochés [...]19 ». Et l'unique habitant du Smâland, un géant devenu trop vieux pour descendre pêcher, a eu l'idée de faire remonter le saumon jusqu'à lui, par fleuves et torrents, en lançant du toit de sa grande maison de grosses pierres dans la mer Baltique... Ce caractère évolutif, inhérent à l'escalier, semble pourtant oublié! Cette vision poétique d'un monde « en marches », d'un espace en devenir, croise la pensée scientifique contemporaine selon laquelle I'homme se tiendrait sur les marches d'un gigantesque escalier en continuelle expansion, orienté vers l'inconnu, vers les abysses de l'infiniment petit comme de l'infiniment grand: « La marche du départ, celle assignée par notre dimension, est le mètre [...] très vite nous allons quitter le monde familier qui nous entoure, plus vite en descente qu'en montée, car on voit des astres nombreux, géants, des galaxies [...] tandis que l'infiniment petit devient très vite étran~e et obscur avant d'arriver au monde fascinant des atomes2 ». Ces textes mettent particulièrement en relief la double nature, spatiale et temporelle, de la marche: lieu où l'on pose le pied, la marche est aussi l'action de se déplacer, et c'est précisément parce que l'escalier permet la marche et est lui-même en marche(s), que s'inscrivent toutes les directions spatiales imaginables. Que l'escalier soit de structure orthogonale ou circulaire21, ces directions forment autant de lignes de fuites:
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20 P. Couteau, Le grand escalier, Paris, Champs/Flammarion, 1993, p.24. 21 Les schémas qui suivent sont extraits de l'analyse de J. Guillaume, «Le système de l'escalier, grille d'analyse et vocabulaire inter-

Ibidem.

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Il arrive même que ces lignes forment de véritables systèmes scalaires, rayonnant tels d'invisibles soleils, comme le suggèrent ces schémas de la structure d'escaliers concentriques, tournants, et la photographie du «jour}} de l'escalier de Chambord (ill. 1) :

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Au regard de cette dynamique intense et diversifiée qui lui est spécifique, nous avançons l'idée que l'escalier contienez sa propre force de dépassement, invisible de prime abord.
national », in L'escalier dans l'architecture de la Renaissance, Actes du colloque tenus à Tours du 22 au 26 mai 1979, sous la direction d'André Chastel et Jean Guillaume, Paris, Picard, pp. 212-213 et planche p. 312.
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Contenir, emprunté au latin continere, de cum (avec) et tenere (tenir),

signifie littéralement « enfermer en soi» et par conséquence, «réprimer, réfréner », sens qui nous importe particulièrement.

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