L'espace fragmenté

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La sociologie s'est rarement préoccupée du rapport du monde social à l'espace dans toute l'extension de ce terme. Embarrassée dans une ambition congénitale tournée vers la production de concepts généralisables, elle n'a pas su exploiter l'héritage de penseurs tels que Marcel Mauss, qui établissaient un lien constant entre sociologie et ethnologie, entre structure et particularité, et elle a le plus souvent abandonné ce domaine à la géographie et aux sciences politique et administrative, se contentant d'un usage parfois un peu aventuré du paradigme de la ville. C'est ainsi tout un aspect du processus de la connaissance sociale qui a été trop délaissé, et que se propose d'aborder cet ouvrage : celui qui a trait à la relation au monde matériel en tant qu'il n'est jamais réductible à ce qu'en fait l'homme. A travers cette position contextuelle de la société insérée et impliquée dans son environnement physique, c'est tout un pluralisme de la vision sociologique qui se trouve mis en évidence. L'apport des sociologies d'inspiration phénoménologique se révèle très précieux dans cette démarche, en ce qu'il fonde la discipline sur la construction sociale de l'intelligibilité du monde, et non sur l'édifice rationaliste constitué par un système a priori de fonctions. Au delà des dérives économistes et universalisantes de certaines sociologies actuelles, l'objectif poursuivi ici se présente comme une refondation de la sociologie générale, de la théorie du lien social, en les enracinant dans le paradigme de la représentation, c'est-à-dire dans l'analyse des phénomènes d'auto-référence.
Publié le : lundi 1 janvier 1996
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EAN13 : 9782296322103
Nombre de pages : 208
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LA PENSÉE FAIBLE
DE VATTIMO ET ROVATTI:

UNE PENSÉE - FABLE

lA PHU.OSOPIDE

EN COMMUN

Collectton dirigée par S. Douailler,]. Poulain et P. Vermeren

ANNE

STAQUET

lA

PENSÉE

FAIBLE
ET ROVATTI :

DE VATTIMO

UNE PENSÉE

- FABLE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal(Qc) - CANADAH2Y IK9

@L' Harmattan,

1996

ISBN: 2-7384-4425-3

Collection La philosophie en commun dirigée par S. Douailler, J. Poulain, P. Vermeren Dernières parutions :
Saverio Ansaldi, La tentative schellingienne. un système de la liberté estil possible? Solange Mercier Josa, Théorie allemande et pratique française de la liberté. Philippe Sergeant, Dostoïevski la vie vivante. Jeanne Marie Gagnebin, Histoire et narratitm chez Walter Benjamin. Sous la responsabilité de Jacques Poulain et Patrice Vermeren, L'identité philosophique européenne. Philippe Riviale, La conjuration, essai sur la conjuration pour l'égalité dite de Babeuf Sous la responsabilité de Jean Borreil et Maurice Matieu, Ateliers l, esthétique de l'écart. Gérard Raulet, Chronique de l'espace public. Utopie et culture politique ( 1978-1993).

Jean-Luc Evard, Lafaute à Moïse. Essais sur la condition juive. Eric Haviland, Kostas Axelos. une vie pensée, une pensée vécue. Jacqueline Rousseau-Dujardin. L'imparfait du subjectif Patrick Sauret, Inventions de lecture chez Michel Leiris. Josiane Boulad-Ayoub, Mimes et parades. Jean-Pierre Lalloz, Ethique et vérité. Renzo Ragghianti, Alain. Apprentissage philosophique et genèse de la Revue de Métaphysique et de Morale. Philippe Despoix, Ethiques du désenchantement Frances Nethercott, Une rencontre philosophique. Bergson en Russie
( 1907-1917).

Jean-Marie Lardic. L'infini et sa logique. Etude sur Hegel. Patrice Vermeren, Victor Cousin. Le jeu de la philosophie et de l'Etat. Jean-Ernest Joos, Kant et la question de l'autorité. Stanislas Breton, Vers l'originel. Hélène Van Camp, En deuil de Kafka. François Rouger, Existence-Monde-Origine. Collectif, Jean Borreil, La raison de l'autre. Christian Miquel, Philosophie de l'exil. Christian Miquel, La Quête de l'exil. Ruy Fausto, Sur le c(mcept de capital. Idée d'une logique dialectique. Augusto Ponzio, Sujet et altérité sur Emmanuel Lévinas.

INTRODUCTION:
LA PENSÉE FAIBLE: UNE PENSÉE-FABLE

Consacrer un ouvrage à la pensée faible peut surprendre. Pourtant, à bien y réfléchir, le plus surprenant est qu'un tel ouvrage n'ait pas encore été écrit. Non seulement cette pensée répond de manière sérieuse et originale aux questions qui constituent le débat philosophique contemporain (principalement en France) mais encore Vattimo et sa pensée faible sont très médiatisés et suscitent - du moins en Italie - de vives polémiques. Il nous semble donc qu'une étude sur la pensée faible se justifie pleinement. C'est une pensée nouvelle et originale, une pensée qui se définit comme une tentative: la recherche d'une manière autre de penser et d'être. De plus, c'est une pensée de ce temps: elle tient compte du monde dans lequel nous vivons, ne se dit pas éternelle mais liée aux conditions d'une époque et ne cherche aucun fondement. Il ne nous semble pas utile de justifier davantage le fait que la pensée faible mérite d'être étudiée; elle se justifie d'elle-même par ce qu'elle est. Le présent ouvrage se divisera en cinq chapitres. Tout d'abord, nous délimiterons notre objet d'étude et le situerons tant dans le temps et l'espace que dans l'histoire de la pensée. Dans un deuxième temps, nous tenterons - le travail n'ayant pas encore été effectué - de donner une vision d'ensemble de ce qu'est la pensée faible depuis ses sources d'inspiration jusqu'à ses aspects les plus originaux. Dans un troisième temps, nous déterminerons dans quelle mesure il s'agit d'une pensée originale par rapport aux philosophes qui l'ont le plus influencée: Nietzsche et Heidegger. Ensuite, nous nous arrêterons sur les critiques qui lui sont adressées: nous verrons dans quelle mesure celles-ci sont justifiées et ce qu'on peut y répondre. Nous terminerons cette étude sur un thème qui nous semble jouer un rôle tout à fait essentiel dans la pensée faible: la métaphore. En effet, d'une part, l'expression pensée faible est, selon ses tenants, une expression métaphorique et, d'autre part, la métaphore joue dans la pensée faible le rôle d'une technique d'affaiblissement. Notre étude sera suivie de trois documents: la traduction inédite de l'article de Vattimo paru dans Il pensiero debole ainsi que deux interviews que nous ont accordés Vattimo et Rovatti sur la pensée faible.

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Parlant de "pensée-fable", nous ne cherchons ni à faire un jeu de mots facile, ni à donner un nom poétique à une pensée qui, par plusieurs de ses aspects, côtoie la poésie. La pensée faible est bel et bien, pour nous, une pensée-fable. Comme les fables, elle demande à être interprétée sans pour autant se réduire aux interprétations qu'on peut en donner. Mais là n'est pas la seule raison - ni même la raison principale de nommer ainsi la pensée faible. On ne peut évoquer la fable en philosophie sans penser à Nietzsche et à son "devenir-fable" du mondel, lequel signifie qu'il n'y a pas de faits mais seulement des interprétations et que la disparition du monde vrai implique aussi celle du monde des apparences. La pensée faible fait sienne cette idée de Nietzsche2, et non pas seulement parce qu'elle la reconnaît comme juste mais aussi parce qu'elle ne prétend nullement dire la vérité. La fable peut aussi se retrouver dans l'influence qu'exerce sur la pensée faible la pensée de Heidegger. En effet, si l'être est événement, temps et langage - comme le soutient celui-ci, et la pensée faible à sa suite - il ne peut que se raconter; comme les fables, il n'est que dans le récit qu'on en fait. Enfin, la pensée faible est, selon nous, une penséefable parce qu'elle se doit d'être une éthique mais qu'elle ne

1 F. NIETZSCHE, Le crépuscule des idoles, Paris, Gallimard, éd. ColliMontinari, vol. VIII, 1988, aphorisme 80, p. 81. Cf. à ce sujet G. VATIIMO,lntroduzione a Nietzsche, Roma-Bari, Laterza, 1985 (tr. fro de . . F. Zanussi, Introduction à Nietzsche, Bruxelles, De Boeck Université, 1991), pp. 77-93. Lorsque nous citons, les références renvoient à la traduction française quand elle existe, quand une telle traduction manque, nous traduisons nous-mêmes et les références renvoient alors à l'édition italienne. 2 Il faut toutefois signaler que, dans un de ses tout derniers articles, Vattimo prend quelque distance vis-à-vis de la fable en signalant que l'herméneutique "ne consiste nullement dans le fait de réduire le monde à une fable" [Giamu VATIIMO et Maurizio FERRARIS, "Introduzione". in Gimmi VATIIMO (00.). Filosofia '92. pp. VII-XII. p. VIII.]. Ce qui. nous semble-t-il, conduit Vattimo à émettre cette réserve. c'est le fait que certains philosophes. au nom de ce "develur fable" du monde, renoncent au rapport à la tradition et à un de ses aspects: l'argumentation. 10

l'est vraiment que si l'on prend en considération le rapprochement ricoeurien entre éthique et narration.3 Le caractère fable de cette pensée n'est pas directement développé dans cette étude, mais il est notre fil conducteur. C'est lui qui nous mène depuis les aspects herméneutique, ontologique et éthique de la pensée faible jusqu'à la réflexion sur la métaphore et sur le !!u8oçen général.4

3 Ceci est développé au troisième point du dernier paragraphe du deuxième chapitre. 4 ~u8oç en grec a non seulement le sens de parole mais aussi, après Homère, celui de fable par opposition au logos, le discours raisonné. Il

SITUATION

L'expression "pensée faible" a été lancée par l'ouvrage Il pensiero debole paru pour la première fois en 1983. Cependant, à en croire Rovatti, l'expression est antérieure. "L'expression "pensée faible", écrit-il, avait déjà été utilisée par Vattimo à propos de Heidegger, et, si je me souviens bien, de Benjamin. Je m'en étais servi à propos de la théorie des besoins de Marx5, et elle me paraissait bonne pour indiquer un travail interne à une large part de la philosophie contemporaine, désormais intolérante de toute métaphysique et de toute "vérité" préfixée et préfixable, mais dans le même temps assez consciente du fait qu'il n'y a pas d'autre possibilité6". Néanmoins, même si l'expression avait déjà été employée auparavant par ces deux auteurs, c'est lors de la parution de l'ouvrage que l'expression apparaît au grand jour. Le paradoxe est que si le livre a fait connaître l'expression, c'est l'expression qui a rendu le livre célèbre. "Si l'anthologie avait été présentée avec un titre anodin et conventionnel, écrit DaI Lago, ("Essais sur le post-moderne", "Philosophie et littérature", "Crise du savoir et philosophie" etc.) il n'aurait pas soulevé plus de réactions et de sarcasmes que n'importe quel autre recueil d'essais7". L'expression pensée faible joue donc un rôle capital dans le caractère public de cette pensée mais aussi, nous le verrons8, dans la pensée elle-même. Mais la pensée faible, est-ce autre chose qu'une expression plus ou moins bien choisie? C'est ce que nous allons tenter de définir dans la première partie de ce chapitre: Qu'est-ce que la pensée faible? Un livre? Une école? Une philosophie? Nous envisagerons ensuite, dans un second temps, quels sont les tenants de ce mouvement de pensée. Dans un troisième temps, nous verrons comment se situe la pensée faible par rapport au climat philosophique italien. Enfin, nous
5 Ce tenne se trouve dans J'article dans P.A. ROV ATTI, "Marx, lavoro vivo e questione del soggetto", aut aut, n° 186, 1981. pp. 3-18 [republié dans P.A. ROV ATTI. Trasformazioni del soggetto. Un itinerario fiJosofico, Padova, Il Poligrafo, 1992] 6 P.A. ROV ATO et A. DAL LAGO, Elogio del pudore. Per un pensiero debole, Milano, Feltrinelli, Idee, 1989, p. 13. 7 Ibidem. 8 Cf. le premier point du chapitre 5. 15

aborderons brièvement l'évolution de la pensée faible et nous nous interrogerons afin de savoir si la pensée faible a encore un sens aujourd'hui.

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a. Qu'est-ce

Que la pensée faible?

La pensée faible, c'est avant tout un livre, ou plutôt une anthologie.9 Celle-ci se compose d'une introduction rédigée par Vattimo et Rovatti, les deux philosophes qui ont réuni les recherches comprises dans le volume, puis d'une série d'articles de différents auteurs: de Gianni Vattimo et Pier Aldo Rovatti, mais aussi de Umberto Eco, de Gianni Carchia, de Alessandro Dai Lago, de Maurizio Ferraris, de Leonardo Amoroso, de Diego Marconi, de Giampiero Comolli, de Filippo Costa et de Franco Crespi. La liste est longue. Est-ce à dire que la pensée faible serait une école dont les membres seraient ces auteurs? Rien n'est moins sûr. Si on examine seulement les titres des différents articles compris dans le volumelO, on remarque immédiatement une diversité tout à fait singulière. Il semble difficile de réunir dans la même école des auteurs écrivant L'antiporfirio, l'étude sémiologique rigoureuse de U. Eco, et Quando sul paese innevato silenziosamente appare il Castello..., le récit des impressions de G. Comolli face à un douanier en parallèle avec un personnage de Kafka, pour ne donner qu'un exemple. C'est pourquoi Rovatti et Vattimo préfèrent parler d'anthologie plutôt que d'un ouvrage de divers auteurs. Cependant, il ne faut pas tomber dans l'excès contraire et n'y voir qu'une série d'articles sans le moindre rapport entre eux. Il existe un lien entre ces différents écrits, lien constitué
9 Ce sont les auteurs eux-mêmes qui qualifient d'anthologie l'ouvrage Il pensiero debale, employant le terme dans un sens peu courant en français. 10 Ces articles sont (par ordre de présentation): Dialettica. difjerenza. pensiero debole. de G. Vattimo; Trasjormazioni nel corso dell'esperienza, de P.A. Rovatti; L'antiporfirio, de U. Eco; Elogio dell' apparenza. de G. Carchia; L'etica della debolezza. Simone Weil e il nichilismo. de A. Dai Lago; lnvecchiamento della "scuola del sospello". de M. Ferraris; La Lichtung di Heidegger come lucus a (non) lucendo, de L. Amoroso; Wittgenstein e le ruote che girano a vuoto, de D. Marconi; Quando sul paese illllevato silellZÎosamellte appare il Castello.. (La propensione narrativa di fronte al paesaggio inenarrabile), de G. Comolli; L'uomo senza identilà di Franz Kafka, de F. Costa et Assenza di jondarnento e progello sociale. de F. Crespi.

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par l'expression "pensée faible". C'est un peu comme si l'on avait donné l'expression comme thème de dissertation à une classe composée des philosophes italiens contemporains et que l'on avait regroupé dans le livre les dissertations de ceux qui ont revendiqué l'expression. Mais si l'image rend bien compte des caractères à la fois homogène et hétérogène des diverses contributions de l'ouvrage, elle ne respecte pas la démarche. Ce n'est évidemment pas de la sorte que les choses se sont passées. Vattimo et Rovatti ont remarqué sur la scène philosophique italienne une certaine convergence dans les réflexions. Ils ont alors proposé, aux différents philosophes dont la pensée pouvait, par certains aspects, être rapprochée de ce point de convergence, de contribuer à l'ouvrage qu'ils ont, par ironiell, baptisé "pensée faible". Ce point commun aux différents essais compris dans le volume, ce point de convergence, ils l'ont défini de la sorte: "aussi bien les discours italiens sur la crise de la raison (...) que les différentes versions du post-structuralisme français (...) ont encore trop la nostalgie de la métaphysique, et ne portent pas vraiment jusqu'au bout l'expérience de l'oubli de l'être, ou de la "mort de Dieu"12". Le point de convergence est donc l'expression "pensée faible" entendue comme recherche d'une pensée non métaphysique. La pensée faible ne peut être une école, parce qu'il n'y a pas chez les différents auteurs de l'ouvrage le sentiment d'appartenir à un même courant de pensée mais seulement la constatation que, à un moment donné, il y a eu un point de rencontre - peut-être d'ailleurs tout à fait provisoire et accidentel - entre leurs pensées. Selon Vattimo et Rovatti, les essais
Il L'expression vient en fait de c.A. Viano, fervent adversaire de ce type de philosophie. Lors d'une discussion amicale avec Vattimo, son collègue, il s'est moqué de la philosophie de celui-ci en la traitant de "pensée faible". Le coup de génie de Vattimo a été de reprendre l'expression péjorative et de la revendiquer comme on revendique un titre de gloire. (L'anecdote a été racontée par Vattimo à Monza le 22 mars 93 lors de la présentation de Filosofia '92 [G. VATIIMO (00.), Filosofia '92, Roma-Bari, Laterza, 1993], présentation à laquelle ont participé également P.A. Rovatti et c.A. Viano.) 12 G. VATIIMO et P.A. ROV ATII, "Introduzione" in G. VATIIMO et P.A. ROV ATII (éds.),ll pensiero debole, Op. cit., p. 9. 18

réunis dans le volume "pourraient difficilement être réunis sous une étiquette d'école étant donné la provenance variée et les orientations théoriques diverses de leurs auteurs13". Il ne peut s'agir d'une école parce qu'il n'y a pas une pensée sous diverses formes mais des pensées qui, à un moment donné, se sont rencontrées. La pensée faible n'est pas une école mais une rencontre entre différentes pensées. Ce point de rencontre ne peut cependant être baptisé philosophie. Vattimo et Rovatti sont formels à ce sujet. "De quelque manière que ce. soit, elle [la pensée faible] ne pourra devenir le sigle d'une nouvelle philosophieI4". Ils expliquent cela de la manière suivante: "C'est une façon de dire provisoire, peut-être aussi contradictoire. Mais elle montre un parcours, elle indique un sens de parcours: c'est une voie qui bifurque par rapport à la raison-domination retraduite et camouflée d'une certaine manière, mais à laquelle nous savons qu'il est impossible de donner un congé définitif. Une voie qui devra continuer à bifurquerI5". C'est le caractère éphémère de la pensée faible qui fait qu'elle ne peut être une philosophie. La conception de
Vattimo et Rovatti de la philosophie est, somme toute,

- aussi

étrange que cela puisse paraître - très hégélienne dans la mesure où ils sous-entendent que pour qu'une pensée puisse être appelée philosophie il faut qu'elle ne soit pas une manière de dire provisoire mais, au contraire, le point de vue définitif sur la question. Une philosophie, c'est un système établi. En ce sens, la pensée faible ne peut être une philosophie. Elle n'est qu"'une façon de dire provisoire", une éthique qui ne cherche pas à dire comment les choses sont ou devraient être mais plutôt comment l'on peut s'y prendre pour penser autrement. Elle ne va même pas jusqu'à dire qu'il faut penser autrement, mais se limite à indiquer le sens d'un parcours possible.16

13 Ibidem, p. 9. 14 Ibidem, p. 10. 15lbidem. 16 Il nous faudra par la suite garder à l'esprit le fait que la pensée faible ne prétend pas être une philosophie. 19

b. Ouels sont les" penseurs faibles"?
Qui sont les tenants de cette pensée en mouvement qui ne constitue ni une école, ni une philosophie? La question se pose, étant donné le caractère hétérogène des différents articles de l'ouvrage. On pourrait considérer que les tenants de la pensée faible sont les philosophes qui se réclament de la pensée faible. Il faudrait alors ajouter aux noms des différents collaborateurs du livre, tant les noms de ceux qui ont pris part au débat sur la pensée faible et qui, au cours de celui-ci, en ont revendiqué l'appellation, tels Franco Rellal? ou Giorgio Franck18 que les noms de ceux qui en dehors de tout débat ont revendiqué leur appartenance à la pensée faible tel Rortyl9. On pourrait aussi considérer, élargissant encore le cercle des tenants de la pensée faible, que ceux-ci sont les philosophes dont les idées sont proches de cette rencontre de pensées mais qui ne se sont jamais prononcés vis-à-vis de la pensée faible ou même - pure hypothèse théorique - qui, quoiqu'ils refusent l'appellation de penseurs faibles, sont malgré tout dans une ligne de pensée assez semblable.20 Ces visions sont certainement les plus ouvertes. Elles ont cependant un inconvénient majeur dans le cadre d'un ouvrage tel que celui-ci: trop vastes, elles ne permettraient qu'un survol des pensées réunies sous l'étiquette de pensée faible. C'est pourquoi, nous basant sur une déclaration qui
17 F. RELLA, "La figura che salva", Aljabeta, n° 62-63, 1984, p. 21. 18 G. FRANCK, "L'altro quotidiano", Aljabeta, n° 65, 1984, p. 26. 19 "My essays should be read as examples of what a group of contemporary Italian Philosophers have called "weak thought" philosophical reflection which does not attempt a radical criticism of contemporary culture, does not attempt to refound or remotivate it, but simply assembles reminders and suggests some interesting possibilities." [R. RORTY, Essays on Heidegger and others (philosophical papers, vol. 2), Cambridge University Press, Cambridge, 1991). 20 Il nous semble qu'une certaine lecture de l'oeuvre de Derrida pourrait le rapprocher considérablement de la pensée faible. Certains passages du livre de Rudy Steinmetz [R. STEINMETZ, Les styles de Derrida, De Boeck Université, Bruxelles, 1994} nous semblent parfois ouvrir la porte à une telle lecture.

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