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L'est européen : sociétés à refonder, espaces à reconquérir

192 pages
Espaces et Sociétés consacre un numéro aux pays de l'Est européen, moins par mode que pour continuer une réflexion sur la territorialité à propos de pays où cette question a été longtemps négligée. Des universitaires de divers pays parlent de certains problèmes de fond qui se posent chez eux : gestion de l'espace et de ses subdivisions, environnement, questions de minorités, espaces économiques ; questions occultées ou étouffées par les régimes précédents, souvent pour des "raisons théoriques" : lorsque le système administratif (ou l'Etat) se substitue terme pour terme à la société, les régulations sociales sont interdites de séjour. Sans céder au sensationnel, ni faire concurrence au journalisme d'actualité, ces textes qui traitent les problèmes dans leur contexte peuvent permettre d'interroger aussi nos propres sociétés, dans lesquelles ces questions sont souvent enlisées dans la routine gestionnaire ou revendicative. C'est dans la crise, dit. W.I. Thomas, que l'on définit la situation.
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Revue no64

scientifique

internationale

LEst européen: sociétés , , . espaces a reconquenr
Fondateurs: H. Lefebvre
et A. Kopp

à refonder,

Ancien d1'recteur: Raymond Ledrut

(1974-1987) Dkecteur: Jean Rémy Comité de rédacÜon :B. Barraqué, P Beccouche, G. Benko, M. Blanc, A. Bourdin, M. Coornaert, J-p Garnier, A. Huet, B. Kalaora, F Lautier, M. Marié, S. Ostrowetsky, lM. Offner, P Pellegrino, B. Poche, E. Preteceille, J Remy, 0. Saint-Raymond, 0. Soubey-

ran. Secrétariat: O. Saint-Raymond, secrétaire. de rédaction, M.Coornaert, lM. Offner. Correspondants: C. Almeida (Genève), M.Bassand (Lausanne), P Boudon (Montréal), M.Dear (Los Angeles), M.Dunford (Brighton),G.Enyedi (Budapest), A. Giddens (Cambridge), A. Lagopoulos (Tessalonique), Z.Mlinar(Ljubljana),F NavezBouchanine (Rabat), Ch. Ricq (Genève), F Silvano (Lisbonne), W. Tochterman (Unesco), L.Valladares (Rio de Janeiro), S.Vujovic (Belgrade), UJ Walther (Bonn), l Wodz (Katowice).

Éditions

L'Harmattan

5-7, rue de l'École,.Polytechnique 75005 Paris

Sonunaire du n° 64
L'Est européen: sociétés à refonder, , , . espaces a reconquenr

1. Europe de l'Est. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1. Présentation, Bernard Poche. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

5 7

2. Individuation et socialisation dans l'espace: qu'avonsnous appris? Expériences yougoslaves, Zdravko Mllonar . 11 3. L'espace de la mutation sociale et de la réforme économique - Le cas de la Pologne, Maria Lissowska 4. Transformation
Pologne, Antoni

39

de l'espace
Kuklinski:

socio-économique
Szul

en

Roman

.............

57 77
97

S. Le mouvement écologique actuel en U.R.S.S., Oleg
Nikolaievitch Yanitsky

...........................

6. L'évolution des migrations inter-régionales en Estonie depuis 1947, Luule Sakkeus ......................

7. Discrimination ethnique et auto-protection: le cas des tziganes de Miskolc, Janos Ladanyi .. . . . . . . ... 113

Espaces

et sociétés

3

2. Articles hors dossier.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ; . . . . . . . ..

129

1. La recherche sur la coexistence pluri-ethnique. Bilan, critiques et propositions, Véronique De Rudder. . . .. 131 2. Spatialisation du chômage et pratiques spatiales, Frédéâck De Coninck 159

@ L'Hannattan,

1991

ISBN: 2-73-84-1114-2

1

Europe de l'Est

l

Présentation

Bernard

Poche

Le numéro que Espaces et Sociétés présente à ses lecteurs sur l'Est européen était en préparation depuis longtemps: en fait, depuis une époque antérieure aux bouleversements récents. Compte tenu

du parti retenu - présenter le maximum possible d'articles émanant
d'auteurs des pays concernés - ces bouleversements ont encore accru les délais, nos correspondants se trouvant bien souvent pris par des problèmes d'un autre ordre. C'est assez dire que nous n'avons pas fait le travajl des magazines d'actualité, que nous ne recherchons pas le scoop. Etait-ce d'ailleurs, notre but? il nous a paru plus intéressant d'alimenter et d'étayer, par le recours à la réflexion permanente des chercheurs qui l'ont vécu au quotidien, un constat qui nous a frappé, comme beaucoup d'observateurs de ces derniers mois. Les événements de l'Est, prévisibles ou non - vaine querelle - s'inscrivent en tout cas dans la ligne de situations de crise qui atteignaient souvent, derrière les aspects spectaculaires qui en font une « révolution »,les fondements mêmes de ce à quoi toute société est confrontée. Si ces pays de la planification glorifiée se trouvaient devant une impasse, c'était peutêtre, au-delà de la « bureaucratie» et du « stalinisme », au-delà également de controverses entre le dynamisme de la libre entreprise et les acquis sociaux, parce que des erreurs conceptuelles insoup-

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Espaces

et sociétés

çonnées venaient battre de plein fouet l'édification de la société qui y était revendiquée - erreurs dont le marxisme ne porte pas, tant s'en faut, toute la responsabilité. C'est sur ce registre que se situent, pour l'essentiel, les contributions que nous présentons ici. Si un seul article, le texte d'Oleg Yanitsky sur les mouvements écologiques en U.R.S.S., réfère à une situation de conflit social ouvert avec acteurs, dynamique du changement, etc., les autres, pour se situer davantage dans le mouvement lent, n'en ont pas moins de force expressive. On lira sous la plume de Zdravko Mlinar une critique théorique des erreurs dans la prise en compte de la dialectique du collectif (la socialisation) et de l'individuel (l'autonomie ou individuation) derrière laquelle apparaît le drame de la Fédération yougoslave paradoxalement prisonnière d'une conception homogène de l'espace. C'est un sujet assez proche qu'aborde Maria Lissowska à propos de la réforme de l'administration territoriale en Pologne, où la logique centraliste du système antérieur aboutissait à vider de leur sens les notions de compétence politique et administrative, ainsi que la logique du rapport entre charges supportées par chaque niveau territorial et origine des ressources correspondantes: l'impossiblité de poser le rapport entre agents économiques et structures territoriales découle de la même carence de conception. Le portrait que tracent Antoni Kuklinski et Roman Szul de l'espace industriel polonais fait apparaître en effet que les entreprises polonaises d'avant 1980sont prisonnières de leur gigantisme mais surtout de leur absence de finalité productive. Là encore c'est moins l'inexistence d'une logique managériale de marché qui semble en cause que l'impossibilité théorique de lui trouver un substitut: le totalitarisme version stalinienne, c'est (aussi) l'incapacité pour une société à se fixer un objectif I.:impossibilité théorique de gérer les matières premières (la {(guerre contre la nature») ou les flux de produits (réputés être immanents à l'organisation technique de la production) entraînait par mesure de sécurité une suraccumulation de maind'œuvre, d'où {( pénurie artificielle »,bas salaires et productivité faible. Le passage de cette économie de pénurie sans logique interne à une politique de type monétariste provoque simultanément une crise de vage », et risque d'entraîner, tant dans l'agriculture que dans l'industrie, des faillites en chaîne des unités de production, tandis que les récentes initiatives d'entrepreneurs individuels prennent pour cible des productions à faible taux de capital et à produit final d'une utilité douteuse, particulièrement dans le domaine des services. La conclusion de l'auteur semble particulièrement pessimiste: la Pologne aurait besoin non seulement de capitaux, mais d'une politique {(industrielle, agricole, sociale, éducative, financière, régionale », nouvelle. Voilà beaucoup d'importations, sans guère de contrepartie; ou, plutôt,

surproduction (tout aussi artificielle) et le recours au {(marché sau-

Présentation

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beaucoup de « greffes». Sur quel tissu social les fixera-t-on? La Pologne « socialiste» a dû se passer, non seulement d'une théorie économique, mais aussi d'une théorie de la régulation sociale. Le recours à une sociologie typologique sur des variables croisées (axe protection de l'homme et de la nature / productivisme, axe conservatisme / changement) permet à Oleg N.Yanitsky de situer des groupes sociaux en U.R.S.S.selon l'intérêt stratégique qu'ils trouvent, à travers l'indicateur écologique, à la perpétuation ou à la réorientation de cette attitude d'empirisme prédateur et inefficace (les trois auteurs polonais avaient souligné également les graves atteintes à l'environnement qu'a subies leur pays). il en ressort clairement les conflits sociaux potentiels entre ceux qui bénéficient du système, y compris les ouvriers des entreprises polluantes et nocives, et ceux qui tentent de réinventer un rapport au territoire dont les bases sont difficiles à formuler dans le langage rationaliste des « besoins de l'homme ».Là encore, absence complète autant que surprenante d'une « théorie de la société ». Les deux derniers articles nous ramènent à des problèmes liés davantage à la population. Luule Sakkeus montre les effets démographiques de l'intégration de l'Estonie à l'URSS; l'immigration dans la capitale, Tallin, qui provenait de l'hinterland estonien pour la plus grande partie, a vu sa provenance considérablement élargie et sa composition modifiée; la stabilisation que l'on observe actuellement vient moins d'un tarissement des flux entrants que d'une certaine instabilité qui perturbe l'intégration des immigrants et modifie la composition par âge (vieillissement), les populations « adaptables» (c'est -à-dire en période d'insertion professionnelle) tendant à l'instabilité géographique - le tout au détriment d'une politique cohérente en matière sociale et culturelle. I.:article de Janos Ladanyi enfin montre, à partir d'un exemple très localisé, le problème du relogement de la population tzigane d'un centre ancien dégradé promis à une « gentrification», comment les processus de démocratisation de certains pays de l'Est s'accompagnent du retour de pratiques ségrégationnistes ouvertes dont les régimes antérieurs étouffaient l'expression. Un mouvement civique antiségrégationniste ne peut faire échouer un projet de « cité-ghetto» qu'en s'appuyant sur les intellectuels et les médias de la capitale contre l'opinion locale, ce qui signifierait en clair que la coexistence doit encore être « proposée» par ceux qui ne la vivent pas. il est à craindre que le problème de fond ne soit toujours pas résolu, à moins que l'on décide qu'il n'existe plus. Mais le moralisme n'a jamais rien réglé; on devrait le savoir. (Par parenthèse, les deux articles « hors thème» ajoutés à ce numéro attirent également l'attention sur des aspects méconnus de la régulation sociale de phénomènes longtemps présentés d'une manière descriptive ou maladroitement macrosociale. Véronique de

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Espaces

et sociétés

Rudder, dans une minutieuse recension des recherches sur la coexistence pluri-ethnique en France, souligne les lacunes de la conceptualisation à ce sujet (abus des descriptions misérabilistes et du paradigme de l'exploitation, utilisation imprécise et peu explicative de la notion d'ethnie qu'on ne sait guère manipuler dans ce pays) et appelle à une prise en compte plus fine des représentations respectives ainsi qu'à une distinction, classique mais peu mise en œuvre, entre discours et pratique. Le résultat serait-il plus optimiste que ceux auquels arrive J.Ladanyi? pas sûr, mais on y verrait plus clair... Frédéric de Coninck dévoile les stratégies microlocales en face du chômage et les incidences des branches les unes sur les autres; le « champ du possible spatial» est plus réduit que ne le laissent croire les analystes de la mobilité, dont les statisticiens.) Tel qu'il se présente, ce modeste dossier, au-delà des problèmes qui nous apparaissent, vus « de l'Ouest »,de notre fauteuil, plus faciles à formaliser «( démocratie» et multipartisme, marché et propriété des entreprises...) donne à réfléchir sur des questions auxquelles le rationalisme libéral ou social démocrate n'a peut-être pas apporté de solution plus claire, même s'il n'a pas eu recours, comme le rationalisme de l'Est,à la mise systématique entre parenthèses de la relation de cause à effet. Dans un cas comme dans l'autre, ce qui est en cause au fond est bien une réflexion non purement instrumentale sur la régulation sociale, c'est-à-dire la production sociale des finalités. Non seulement le paradigme économique s'avère impuissant à générer une société, mais il semble se détruire lui-même, après avoir perverti le paradigme politique au passage. Peut-être est--ce devant les ruines de cette caricature de la modernité et du développement que nous nous trouvons, plutôt que devant celles qui seraient dues aux dévastations du totalitarisme; ou plutôt celui-ci est-il le mal qui vient envahir des sociétés devenues ingérables. Des sociétés à refonder. Et les sociétés « du Sud» ? Et les nôtres?

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Individuation et socialisation dans l'espace: qu'avons-nous appris ? Expériences yougoslaves
ZdravkoMlinar, professeur
de Ljubljana à l'Université

1. Pourquoi et comment parler de ce thème?

Dans cet article j'essaie d'interpréter sociologiquement les expériences caractéristiques et les problèmes touchant avant tout à l'organisation spatiale de la vie sociale et à sa restructuration dans le contexte des grands changements qui sont intervenus dans le système politique depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale en Yougoslavie. Par rapport à ce thème, deux questions se posent dès le départ: a) Pourquoi consacrer aujourd'hui une attention panJculière à l'organisation spatio-sociale èt aux changements dans les Etats « socialistes» qui ont existé jusqu'ici, et b) Comment traiter ce sujet pour qu'il ait une portée applicable à d'autres cas et fasse apparaître dans toute la mesure du possible un processus cumulatif de connaissances ? La première question, particulièrement, représente aujourd'hui un défi, au moment précis où, dans les pays du « socialisme réel», on

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Espaces

et sociétés

renonce justement à ce qui devrait être leur spécificité. Il faut cependant tenir compte du fait que du point de vue sociologique nous disposons là d'une expérience historique exceptionnellement précieuse, liée à une situation quasi expérimE;ntale. La Yougoslavie, précisément, plus que n'importe quel autre Etat, a représenté une sphère d'expérimentation continuelle, qui touchait, directement ou indirectement, au micro- et au macro-niveau de l'organisation spatiosociale. En ce qui concerne la série de changements qui apparaissent aujourd'hui au premier plan dans les États de l'Europe de l'Est, la Yougoslavie a déjà quatre décennies d'expériences, sur la base d'une recherche très dynamique et, également, par certains points de vue, innovatrice, de sa propre voie de développement, entreprise qui s'est renforcée après le conflit avec le stalinisme en 1948.Je pense avant tout ici au processus de décentralisation de la prise des décisions, qui a mené à une autonomie renforcée des républiques, des communes et des organisations économiques, puis, corrélativement, à un processus de désétatisation, c'e?t-à-dire de « dépérissement» de l'intervention contraignante de l'Etat, et en même temps à l'établissement d'un système d'autogestion aussi bien dans les entreprises que dans les collectivités locales (territoriales). Une telle orientation du système politique indiquait donc qu'il ne s'agissait pas (seulement) du retour à l'ancien système, par exemple

à l'économie de marché, mais de l'affirmation- dans des conditions
très défavorables, le pays étant à un faible niveau de développement économique - de quelque chose de nouveau, potentiellement valable aussi pour d'autres Etats. Nous exposerons, en outre, quelques thèmes portant sur les implications spatio-sociales du programme de développement, qui prenait pour base la collectivisation et la socialisation dans des cadres territoriaux plus ou moins larges. Bien qu'il se soit avéré qu'il s'agissait là d'une grande prétention et qu'aujourd'hui la société yougoslave connaisse une grave crise économique et sociale, nous avons derrière nous près d'un demisiècle d'expérimentation concernant des millions de personnes, de vérification de différents modèles d'organisation territorialo-sociale et de différents modes d'orieptation des processus spatio-sociaux dans le contexte structural de l'Etat le plus hétérogène de l'Europe. Et cela nous amène à la question: qu'est-ce que cela nous a appris? Dans les décennies passées, nous avions comme objectif majeur la volonté d'édifier un ordre social entièrement nouveau et dans ce contexte nous devions, sur le plan local, créer un type tout à fait nouveau de communauté - «la commune yougoslave». Celle-ci aurait dû être quelque chose de qualitativement différent des col-

Individuation

et socialisation

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lectivités locales et de l'autogestion locale à l'Ouest l, Bien que cette
prétention à une différence qualitative se soit révélée plus tard illusoire et se soit écroulée comme un château de cartes, nous ne devons cependant pas tomber dans les simplifications et nous précipiter d'un extrême à l'autre. il s'agit plutôt d'étudier à fond non seulement les changements normatifs et institutionnels, mais encore le contexte structural et de développement, à l'intérieur duquel, par exemple, certaines conceptions innovatrices ne se sont pas réalisées. Cela implique évidemment que dans des circonstances différentes on aurait pu atteindre des résultats différents, et nous ouvre le vaste domaine de l'étude des conséquences inattendues, imprévues et non souhaitées, de l'intervention consciente, « planifiée »,dans les processus spatio-sociaux. Plus la sphère d'« expérimentation» était vaste, plus riches peuvent être les connaissances potentielles que nous pouvons atteindre par l'analyse sociologique de ces activités dans les décennies passées. En ce sens, nous nous trouvons confrontés à une série de questions et de paradoxes, par exemple les suivants: - Comment expliquer le fait que nous avions en même temps un important contrôle (encadrement, planification), qui aurait dû assurer la formation d'un ordre spatial bien défini, et une anarchie considérable dans l'espace (par exemple ce qu'on appelle « constructions noires» (sans autorisation), c'est-à-dire principalement le phénomène massif de la construction familiale sur des emplacements non autorisés)? - Comment l'orientation vers la collectivisation et la socialisation s'est-elle exprimée dans le mode d'installation et d'organisation de la population dans l'espace? - Comment se fait-il qu'en Yougoslavie les différences entre les régions les plus et les moins développées augmentent, alors que, par exemple, les différences régionales concernant le développement économique aux U.SA diminuent déjà depuis quelques décennies? - Comment expliquer le fait que, malgré la glorification de « la fraternité et de l'unité» et de la perspective du rapprochement entre les nations, apparaissent, même à l'intérieur de la Yougoslavie, certains signes de leur éloignement (par exemple, l'accroissement des différences linguistiques entre les Serbes et les Croates) ?
1. A titre d'illustration nous pouvons indiquer que la recherche comparative du rôle des dirigeants locaux dans le développement des communautés locales en Inde, en Pologne, aux USA et en Yougoslavie Gacob et al., 1971) a rencontré des estimations critiques et des doutes, exprimés par certains politiciens, affirmant que la commune yougoslave est quelque chose d'unique, non comparable avec les communautés .locales dans les autres États. De même, à l'Université de Ljubljana, où l'auteur enseigne «la sociologie des communautés locales », on a fait observer qu'une telle désignation n'exprime pas la réalité spécifique yougoslave.

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Espaces

et sociétés

-Pourquoi, contrairement à l'attente, la signification du « principe territorial» et de l'appartenance territoriale se renforce-t-elle, ainsi que l'attitude d'exclusion réciproque et même la menace? - Comment se fait-il que dans l'Europe de l'Ouest se trouvent mis au premier plan les processus de l'intégration (supranationale), alors que dans l'Europe du Sud-Est ressort de plus en plus la « balkanisation» (dans le sens d'une fragmentation de plus en plus grande) ? - Pouvons-nous nous attendre à l'avenir à une tolérance de plus en plus grande envers la différence et au renforcement du multiculturalisme, ou bien verra-t-on prédominer la tendance à une homogénéisation territoriale, qui traite la différence comme une manifestation d'hostilité?
-

tité est-il compatible avec les processus de l'intégration (européenne) dans un espace plus large et avec la création d'une « Europe sans frontières »,ou bien l'un s'affirme-t-il aux dépens de l'autre?

Le renforcement de l'autonomierégionale (nationale) et de l'iden-

territoriale peut-elle être en accord avec, et favorable à, l'affirmation de l'autonomie des particularismes, et quand entrent-elles en conflit? En fait, ces questions et d'autres semblables représentent simultanément, d'une certaine manière, à la fois des questions et des réponses: c'est-à-dire que cette problématique mérite, et même exige, une étude sociologique plus détaillée. Ayant indiqué dans les grandes lignes pourquoi nous souhaitons consacrer notre attention à ce thème, une autre question se pose: comment le traiter? Dans les traités antérieurs sur « la ville socialiste» et sur «l'urbanisation dans les États socialistes »,« l'analyse démographique » de l'établissement de la population dans l'espace et le temps était au premier plan. Mais cette analyse classique, descriptive, des variables démographiques caractéristiques ne nous semble pas le point de départ le plus convenable pour une approche qui devrait englober dans sa totalité le contenu spécifique des changements spatio-sociaux dans les États « socialistes ».De telles analyses, en effet - que les auteurs en aient conscience ou non - n'aboutissent qu'à soulever des questions de croissance, et on assimile ainsi la notion de croissance à celle de développement. Une autre approche caractéristique expose les questions qui se posaient, dans la période post-révolutionnaire, aux architectes et aux urbanistes, qui cherchaient l'expression spatiale appropriée des valeurs socialistes au niveau de la ville et du milieu de travail et d'habitation (Lissitzly, 1984; Fisher, 1962; French, Hamilton, 1979).Ici, il s'agit aujourd'hui le plus souvent de la présentation des idées plus ou moins ingénieuses des projeteurs particuliers qui, après la révo-

-

Quand et à quelles conditions la consolidation de l'identité

Individuation et socialisation

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lution, essayaient de mettre en avant le collectivisme, et de la représentation, avec valeur d'exemple, des projets caractéristiques, réalisés ou non. Ce faisant, on traite dans une large mesure du subjectivisme et des jugements intuitifs, aussi bien de ceux des architectes et des urbanistes, qui construisaient différents modèles, que de ceux des sociologues, qui aujourd'hui évaluent rétrospectivement ces processus. Pour dépasser une analyse fragmentaire et descriptive, et un choix arbitraire de segments particuliers de l'organisation spatiosociale (Morton and Stuart, 1984), nous avons besoin d'un cadre théorique plus large qui inclut les processus de base et les contradictions du développement social. Comme un tel cadre possible j'indiquerai très brièvement le paradigme du développement social (Mlinar, 1986),sur la base duquel nous pouvons traiter d'une manière unifiée le contenu des changements spatio-sociaux aux niveaux micro- et macro-sociologique.

2. Point de départ théorique
Le noyau de ce paradigme est constitué pour nous par la contradiction de deux processus de base à long terme: l'individuation, terme par lequel nous désignons l'autonomie des parties (c'està-dire son renforcement), à l'intérieur d'un tout plus large, et l'association, qui apparaît comme un processus de collectivisation et de socialisation dans des cadres spatiaux de plus en plus étendus. L'individuation s'affirme comme le renforcement de l'autonomie des groupes sociaux et de l'autonomie de l'homme comme individu particulier. D'autre part, la socialisation reçoit, au cours du temps, des connotations ou des contenus d'accents différents. Dans la période d'après-guerre, la nationalisation était au premier plan, maintenant nous entrons dans la période de l'internationalisation et de la globalisation 2. En disant qu'il s'agit de deux processus contradictoires, nous voulons exprimer, d'une part, qu'ils dépendent l'un de l'autre, de sorte que l'un ne peut progresser sans l'autre, et d'autre part qu'en même temps ils s'excluent l'un l'autre. C'est la caractéristique de toute
2. Ndlr. il est clair que dans tout ce qui suit, l'auteur entend par socialisation le processus global, de type plus ou moins collectiviste, de réalisation d'un ensemble social constitué (la « sociation ») et non pas, sens dans lequel le terme est plus fréquemment utilisé, l'insertion de l'individu dans un cadre social, par l'éducation par exemple.

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Espaces

et sociétés

contradiction. Et par ailleurs, comme on le sait, la contradiction, dans le marxisme, s'interprète comme la force motrice du développement social. Dans la prise en compte de notre thème, ce qui nous intéresse particulièrement, c'est l'application de ces idées générales à l'espace et aux conditions concrètes en Yougoslavie. Du point de vue spatial, nous verrons comment l'individuation et la socialisation s'expriment dans les formes concrètes de la restructuration spatio-sociale et quels sont les conflits caractéristiques qui surviennent à ce sujet. En ce qui concerne la prise en considération ou non du paradigme, indiqué en général, dans la pratique yougoslave, nous pouvons exposer d'une manière critique trois écarts caractéristiques.

A - La tendance à la marginalisation de la contradiction du développement dans le contexte de la société socialiste. Même si la pratique politique se réclamait du marxisme, en fait elle tendait constamment à marginaliser cette contradiction dans le développement (spatio- )social. Cette tendance s'appuyait sur quatre explications caractéristiques: a) on a affaire à une discontinuité révolutionnaire par rapport à la société antérieure, capitaliste, ce qui signifierait que déjà avec cette mutation, c'est-à-dire avant tout avec la suppression de la propriété privée, les contradictions de base du développement sont par là même supprimées une fois pour toutes ; b) cette transformation de la structure sociale de la société socialiste, où s'affirme une homogénéisation intérieure de plus en plus grande, signifierait qu'il n'existe plus que des « contradictions non-antagonistes », par exemple entre la ville et la campagne et autres faits similaires; c) les contradictions, si elles se manifestent encore, ne sont que « des restes du passé », des reste du « capitalisme », et ne sont pas l'expression authentique du nouveau système social; et d) la contradiction se limite en fait seulement aux relations extérieures, aux conflits éxtérieurs et aux rapports envers les « ennemis extérieurs ». Malgré cette orientation idéologique général~ (d'où provenait une série d'activités concrètes des organes de l'Etat), et en discordance avec elle, la recherche empirique a dévoilé, dès les années soixante-dix - ce qui est assez surprenant à cette époque - la
présence latente d'un large répertoire de contradictions du développement social territorial, que nous connaissons déjà dans la période classique du capitalisme. Ainsi, par exemple, dans le développement inégal au niveau local et régional, nous avons commencé à découvrir qu'il s'agissait, d'une part, d'une concentration du pouvoir politique, des connaissances (auprès des cadres professionnels et les institutions), du capital (sièges des banques), des informations et des degrés supérieurs de leur traitement (industries) etc., et, d'autre part, d'une sphère en majorité paysanne de province, avec une population rurale atomisée sans organisations autonomes et sans puissance

Individuation

et socialisation

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politique. De telles sphères sont avant tout des fournisseurs de matières premières, sans industrie ou avec des exploitations industrielles disséminées, subordonnées à des {(centrales» extérieures, et une main-d'œuvre peu qualifiée. Elles disposent d'une technologie fournie, à titre d'aide, par les pays développés, parce qu'elle était soit déjà surannée, soit écologiquement nocive, ou pour des raisons similaires. L'analyse sociologique a donc dévoilé toute l'acuité de la contradiction du développement social territorial, en accord avec le modèle déjà connu des relations entre le centre et la périphérie. Compte tenu de leur prétention à une transformatioI) révolutionnaire et à une discontinuité par rapport au passé, les Etats {(socialistes» développèrent de façon prédominante la «politique de l'autruche ». Les représentations visionnaires de l'avenir recouvraient simplement l'état existant, conduisant par là à une espèce de gel et au prolongement de cet état; auprès des grands objectifs clairs, la réalité concrète était tout simplement masquée. TIs'ensuivait des conséquences directes pour l'action politique; c'est ainsi que les sphères les moins développées, quelles que soient leurs relations aux organes particuliers de la prise de décisions politiques ne purent, pendant assez longtemps, intervenir ni faire valoir la légitimité de leur position spécifique, car on estimait que le socialisme résolvait déjà tout cela, en principe.

B - Le deuxième écart avec le paradigme général du développement social que nous avons indiqué concerne son inflexion dans un sens unilatéral; toute l'attention était concentrée sur le processus de la socialisation (collectivisation, nationalisation), sans égard à la question de l'autonomie des sujets concernés ou même à un refus conscient d'une telle autonomie. La socialisation était devenue le synonyme du développement socialiste ou du socialisme en général3. En liaison avec ce point, soulignons encore les aspects suivants: a) Ce qui ressort comme orientation prioritaire du développement est le renforcement de l'ensemble et de son unité, consolidé par l'élimination ou le refoulement de spécificités des parties composantes. b) La société (le système, le collectif) est, non seulement ce qui complète et enrichit, mais ce qui remplace l'activité autonome des groupes et des particuliers. La société fournira l'appartement, assurera l'emploi, la protection de l'enfant, etc.
3. Du point de vue théorique, déjà Karl Korsch défendait une telle conception (voir par exemple la traduction anglaise du livre, 1977); Jovan Miric, parmi les auteurs yougoslaves, représente une compréhension analogue du développement (1984, p. 55), lorsqu'il écrit par exemple: « Le socialisme est réalisé pour autant que se réalise le processus de la socialisation.»

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Espaces

et sociétés

c) Il est possible d'atteindre un degré supérieur de collectivisation ou de socialisation par le rapprochement, donc par la concentration des hommes dans l'espace physique; par contre, une plus grande dispersion conduirait à un degré inférieur de socialisation (par exemple l'habitat à la campagne, la maison individuelle, etc.) d) L'agrégation des hommes dans l'espace est devenu le synonyme, et par là aussi le corrolaire de la collectivisation, bien qu'il ne s'agisse là ni de l'association, ni de l'autonomie des individus qui y participent. La forme phénoménale d'une telle collectivisation apparente ou déformée apparaît dans le concept de « masses populaires », qui se rassemblent, souvent en des lieux publics, pour manifester leur appartenance et leur loyauté au système (c'est -à-dire avant tout à ses représentants, à l'avant-garde) et leur préparation à la lutte contre l'ennemi intérieur ou extérieur. L'habitation dans de grands immeubles devrait ainsi exprimer un degré plus élevé de collectivisation (on parle simplement d'« immeubles collectifs»), bien qu'il corres-

ponde en fait à un degré moindre de liaison entre les habitants 4.
e) La propriété sociale obtint la priorité absolue, ce qui signifie que les autres formes de propriété (privée, coopérative et autre) étaient soit entièrement exclues, soit tolérées dans une mesure limitée, comme quelque chose de temporaire dans la voie de la prédominance complète du social. Sous ce point de vue on forçait même le processus de la désagrarisation ; la plus grande part de la population paysanne devrait s'intégrer dans le secteur social de l'économie dans les centres urbains et industriels. Ce faisant, on essayait d'arriver à la suppression la plus rapide et la plus complète possible de l'attachement à la terre (qualifiés de « semi-prolétaires », les paysans-ouvriers ne recevaient pas, par exemple, d'allocations familiales, etc.). Même la construction coopérative de logements n'était pas assez « sociale» et à cause de cela, elle ne recevait pas le soutien politique convenable. f) L'orientation prioritaire du développement vers la socialisation, dans laquelle il n'y avait pas de place pour la variété et l'autonomie individuelle, ne pouvait s'affirmer qu'avec l'institutionnalisation de plus en plus grande de la vie sociale à tous les niveaux de l'organisation sociale territoriale. A la différence de ce que Manuel Castells et d'autres sociologues à l'Ouest découvraient comme les « luttes urbaines» (Castelles, 1975) les sociologues en Yougoslavie, surtout dans les années soixante-dix, traitaient ces questions d'une manière critique, avant tout comme un problème d'hyperinstitu4. Dans notre recherche de 1965 dans la nouvelle ville de Velenje, en Slovénie, nous avons constaté que les habitants (voisins) étaient relativement plus liés dans les immeubles d'habitations plus petits Uusqu'à 10appartements), et moins dans les grands immeubles et dans les domaines de maisons pour une famille.

Individuation

et socia1isation

19

tionnalisation, comme une espèce de succédané de la socialisation de faits.

C - Nous voyons le troisième écart caractéristique par rapport
au paradigme général du développement social, avec l'aide duquel nous pouvons expliquer l'actuelle situation de crise et les nombreux problèmes du point de vue de l'organisation spatiale de la vie sociale, comme suit: tandis que le concept de contradiction inclut en général aussi bien le choc, la lutte et l'exclusion que l'interdépendance, l'association et la complémentarité, la pratique politique concrète, sur la base de l'explication du sens de la lutte de classes dans le développement social, n'a absolutisé que le premier aspect. Corrélativement, ressortait sans cesse le « danger» provenant de l'activité des « ennemis» extérieurs et intérieurs; il en découlait des implications importantes du point de vue de l'organisation spatiale de la vie sociale. Le danger réel ou seulement imaginaire, construit, menaçant le programme de l'émancipation sociale et nationale, a longtemps fourni une légitimité pour la mobilisation, sur la base de l'homogénéisation territoriale ou de classe. Eu égard à cela, le processus de la socialisation ne s'est pas davantage développé comme l'intégration

de la diversité, mais plutôt -

dans le sens des communautés

traditionnelles primitives - il s'est réduit à l'agrégation des similarités. Par là, on entend aussi le retour au renforcement du principe de la territorialité, ce qui implique également l'exclusion réciproque entre les unités territoriales dans le sens de la logique du «jeu à somme nulle» (Thurow, 1981). Tout comme la tension idéologique exposait une telle logique de l'exclusion du point de vue de la lutte des classes (ce qui est au profit d'une classe est par le fait au détriment d'une autre), dans une période postérieure une telle exclusion a commencé à apparaître au premier plan dans les rapports entre les régions (républiques) particulières. Tout profit pour l'une se comprend au départ, par principe et a priori, comme un inconvénient (très probable) pour l'autre. Du point de vue des uns, les républiques développées exploitent les moins développées, alors que du point de vue des autres c'est l'inverse. Tous ne font que perdre. Pour les Serbes il va de soi qu'une « Serbie forte» signifie aussi une « Yougoslavie forte»; alors que, pour les nations voisines et plus petites, la « Serbie forte», et particulièrement la « grande Serbie» signifie l'affirmation de l'aspiration à la domination et l'augmentation du danger qu'il y aurait, pour elles, à se retrouver dans un rôle subordonné, dans le cadre de l'ensemble yougoslave.